‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 40 sur 119 · UN REVE · texte numérisé non relu

UN REVE

(c Les lézards de mon rêve raffolaient de cette plante, je le savais, et j'eus la satisfaction de voir mes deux jolis protégés se glisser lentement dans leur habitation. Je fus distrait de mes soins par une espièglerie de mon ami V... V.,. II me lança de la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur ma cour, un caillou qui faillit m'atteindre. Je grimpai lestement le long de la muraille jusque chez lui , l'enfermai dans une armoire , et redescendis aussi légèrement que j'étais monté. Quel ne fut pas alors mon étonnemenl de trouver nies deux commensaux tout ragaillardis et contemplant avec une mine de repus et des regards de béate bienveillance deux autres lézards qui se disputaient à belles dents les débris cVasplenium qu'ils avaient délaissés! Jamais je n'avais connu dans ce trou d'autres lézards que ceux à qui je venais probablement de sauver la vie. Justement intrigué d'une rencontre aussi extraordinaire, je voulus m'enquérir d'où pouvaient s'être échappés les nouveaux venus , et je suivis les traces légères marquées sur la neige. Combien mon étonnement redoubla à la vue d'un cinquième lézard en route pour se joindre aux autres ! — Plus loin un sixième' prenait la même direction. Et , jetant les yeux tout autour de moi sur la campagne — nous sommes maintenant dans la campagne — je vis qu'elle était couverte de lézards qui tous étaient attirés vers ce même centre d'attraction. Du bout de l'horizon partait une longue procession de ces reptiles, ayant l'air d'accomplir un pèlerinage ; et c'était un spectacle charmant de voir les mouvements ondulatoires de leurs queues... Quel était le motif de cette émi-

gration ? Je revins près de Yasplemum, qui cette fois n'était plus dans ma cour, mais croissait en touffes serrées dans une clairière au centre de la forêt, et je m'aperçus qu'il répandait une odeur suave qui ne se révélait d'ailleurs à mes sens que si je froissais la plante entre les doigts. Je fis alors cette réflexion que , quoi qu'en dise Brillât-Savarin , on pouvait rêver d'odeurs... »

Voilà mon rêve. Il est facile d'en reconstruire une partie avec des réalités connues. On trouvera naturel, étant données mes récréations favorites, que des lézards y apparaissent , et que je compatisse à leurs infortunes. La cour est bien celle de la maison que j'habitais alors ; mais il va de soi que ce n'est pas là que mes lézards étaient logés. Je m'enquiers de la cause qui met en mouvement les autres lézards. Ceci est encore conforme à mes habitudes. De tout temps je me suis intéressé aux allées et venues des animaux ; j'aime à deviner les motifs de leur conduite et à observer leurs mouvements, pour voir si mes conjectures sont exactes. Je m'étonne à plusieurs reprises ; cela m'arrive assez fréquemment. Je suis de ceux qui, à l'état de veille, s'étonnent volontiers de tout. Enfin, je me rappelle la lecture de Brillât-Savarin faite le soir, et j'ai comme la conscience que je rêve. Cette façon de rêver qu'on rêve paraît, à première vue, assez extraordinaire ; c'est là cependant ce qui m'est arrivé jadis plusieurs fois et ce qui, aujourd'hui, m'arrive de plus en plus communément, depuis que je m'occupe du sommeil et que je tiens note de mes rêves. J'ai déjà rappelé

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