RECONSTITUTION D'UN RÊVE
un cas semblable '. Plusieurs personnes que j'ai interrogées m'ont assuré avoir bien des fois éprouvé la même chose. Ces faits et gestes , ces sentiments , ces réflexions appartiennent, comme je l'ai dit plus haut - , non au moi qui rêve, mais au moi de tous les jours. Je donnerai plus loin l'explication de ce phénomène.
Il y a un détail de mon rêve qui n'a laissé aucune trace dans mon souvenir. C'est celui qui a rapport à mon ami V... V... Quel nom cachent ces initiales? J'ai beau passer la revue de mes amis de cette époque, je ne parviens pas à le retrouver.
Tout cela ne soulève aucune difficulté. Mais VaspJenium ruta muralis ou muraria est resté longtemps pour moi un problème insoluble. Voilh un nom de plante , assez barbare , que je ne pouvais certes avoir inventé — car la coïncidence eût été, on peut le dire, miraculeuse— nom qui surgit dans mon âme pendant le sommeil et dont, à son réveil , elle constate avoir perdu absolument la trace. Notons en passant la substitution du mot muralis, qui est latin , au barbarisme muraria , consacré par la science. Ceci est le fait du philologue.
Il y a seulement deux ans que j'ai eu le mot de cet énigme. Au mois d'août de l'année 1860, deux jeunes mariés de mes amis rapportaient de la Suisse un de ces petits herbiers-albums que l'on vend dans ce pays. La jeune femme le destinait h l'un de ses frères, alors étudiant. Je m'offris à rendre ce cadeau
' Voir page 33.
^ Voir pages 67 et suiv.
plus instructif, et sous la dictée d'un botaniste de ma connaissance, j'inscrivis à côté du nom de chaque plante, celui de la famille et de la classe à laquelle elle appartient. Ce fut là tout. Cette occupation, cela se conçoit, avait été entremêlée de questions et de réponses sur les plantes et l'exposition qu'elles affectionnent. Seize ans plus tard, me trouvant à Bruxelles chez le frère dont il vient d'être question, mes regards tombent par hasard sur l'album ; je le reconnais, je l'ouvre, je revois mon écriture ; elle évoque dans mes souvenirs la circonstance que j'avais perdue de vue et Vasplenium de mon rêve ; je cherche, et je retrouve en effet la fougère de ce nom dans l'herbier. Ainsi , ce mot étranger , sur lequel mon attention s'était un instant arrêtée, et dont le souvenir, du moins on pouvait le croire , avait dû au bout de peu de temps s'éteindre tout à fait, avait marqué dans mon cerveau une empreinte, si légère fût-elle, suffisante pour lui permettre de reparaître un jour à la surface de ma conscience.
Par là, on s'explique encore pourquoi , dans mon rêve , la plante se pulvérise si facilement sous mes doigts, et pourquoi aussi elle m'apparaît revêtue d'une couleur si sombre. Quant à la manière dont je caractérise cette couleur , il est bon que le lecteur sache que je suis daltonien.
Mais ce n'est pas tout. En novembre 1877, feuilletant un des volumes du Tour du Monde, qu'un de mes parents, à- qui je l'avais prêté , me rapportait, ma vue est tout à coup attirée par une gravure qui est la représentation exacte de la seconde partie de mon rêve. On y voit une forêt et une foule de