LA CHALEUR ET LE MOUVEMENT
delà de toute limite, c'est-à-dire h l'infini — ce qui, par parenthèse , est un non-sens et revient à ne le placer nulle part — niais alors il n'y a plus d'attraction. Revenons à notre sujet.
Un corps ne peut se refroidir que par son contact avec un corps ou un milieu plus froid que lui. Il s'ensuit que les corps les plus froids ne cessent de s'échauffer, et les corps les plus chauds de se refroidir. Les différences de température tendent donc h s'annuler; l'univers marche sans relâche vers f uniformité, vers l'équilibre de température , et la quantité de chaleur qui peut se transformer en mouvement diminue sans cesse.
Mais il y a plus. Tandis que la chaleur ne peut se convertir tout entière en mouvement, le mouvement peut, lui, se convertir tout entier en chaleur. Lorsque deux masses de plomb égales et se mouvant en sens contraires avec la même vitesse sur une même droite se rencontrent, l'arrêt de leur mouvement cause leur échauffement , et cela sans intermédiaire. Or, le jeu de l'univers consiste dans des chocs continuels , dans des arrêts de mouvement suivis d'une production de chaleur. En sorte que la quantité de chaleur va s'accroissant sans cesse aux dépens de la quantité de mouvement. Il y a un flux nécessaire des choses , sans doute ; mais ce flux est toujours dans le même sens. L'existence de l'univers s'écoule entre deux termes : au début, mouvement sans chaleur ' ; à la fin , uniformité de
i C'est ainsi, du moins, que je me représente fétat initial de l'univers, et je soumets cette idée à l'examen
chaleur sans mouvement. De ces deux termes , que la pensée conçoit d'une certaine façon, l'un , il est vrai, n'a jamais été réalisé, l'autre ne le sera jamais, ou — pour me servir du langage mathématique — l'un remonte h un temps infini dans le passé, l'autre arrivera après un temps infini dans l'avenir ; mais avec cela le mouvement est rendu de jour en jour plus difficile, et fatalement une époque viendra où il sera imperceptible *.
Et qu'on ne croie pas soulever des objections victorieuses en invoquant l'infini de l'espace et du temps. Qu'on ne vienne pas dire , par exemple , que
des hommes plus compétents que moi dans ces hautes spéculations physiques. Pour réaliser, par rétrogression, un semblable état, il faudrait que tous les mouvements vibratoires que l'on désigne sous le nom de chaleur, électricité, etc., fussent transformés en mouvements de translation. Alors chaque molécule serait animée d'un mouvement propre et indépendant du mouvement des autres molécules. — Le lecteur ne doit pas perdre de vue que l'introduction de l'inlini dans une formule mathématique est le signe d'une impossibilité. Dire qu'un état déterminé a existé il y a un' temps infini, c'est dire qu'il n'a jamais pu être. Et en etïet , s'il avait été réalisé alors, il le serait encore aujourd'hui, car l'infini ne s'épuise pas.
1 Le lecteur, curieux de mieux pénétrer les considérations mécaniques sur lesquelles cette conclusion s'appuie , lira avec fruit et intérêt un discours sur le commencement et la fin du monde, d'après la théorie mécanique de la chaleur, par M. F. Folie, membre de l'Académie de Belgique. Ce discours est inséré dans les Bulletins de cette compagnie, 2'^ série , t. XXXVI , n» 12 , décembre 1873.
DE l'infinité de L'ESPACE ET DU TEMPS. 135
la quantité de mouvement est peut-être infinie , et qu'elle est , par suite , inépuisable. Cette échappatoire n'est que spécieuse. D'abord le mot infini n'a pas de sens. Mais, eût-il un sens, il s'ensuivrait, puisque le mouvement se détruit de lui-même, que la cause de destruction , agissant partout oii il y aurait du mouvement, serait, elle aussi, infinie. Certes , un seul consommateur ne viendrait jamais à bout d'une provision de bougies infiniment grande. Mais, s'il y a une infinité de consommateurs et que chacun allume sa bougie, la provision, tout infinie qu'on la suppose, ne durera que quelques heures. Dans tous les lieux de l'univers, les différences s'aplanissent inévitablement, et un temps arrivera où ces différences seront tellement faibles, que toute la surface en sera comme nivelée , et que le mouvement de descente d'un côté, de montée de l'autre, ressemblera, à s'y méprendre, à l'immobilité.
Celte conséquence est bien faite pour nous révolter; et cependant, tel est bien l'arrêt de la science actuelle, et, comme disait Juvénal * :
Quod modo proposui, non est sententia : verum est ; Crédite me vobis folium recitare Sibyllte.
« Ce n'est pas là un texte à déclamation : c'est une page de la Sibylle. »
Ah! nous avons beau savoir que nous sommes , en tant qu'individus, destinés à disparaître tôt ou tard, et que ceux qui viendront après nous n'auront
1 Sut. yill, 125 et 126.
comme nous qu'une vie éphémère, la science a beau nous montrer que les espèces elles-mêmes ont une existence limitée , qu'elles viennent briller un instant à la surface du globe, puis s'éteignent sans retour, nous ne nous résignons pas facilement — et pourtant que nous en cbaut-il? — à la pensée que l'humanité puisse être anéantie, et avec elle la Terre, le Soleil, le système planétaire, notre nébuleuse et toutes celles qui remplissent l'immensité. Peut-être, après tout, cette horreur de l'éternel silence, pour lequel cependant des philosophes voudraient nous inspirer de l'amour, est-elle fondée dans la nature des choses. Peut-être un examen plus rigoureux de l'essence de la force et de la pensée nous ferait-il puiser des motifs de courage, de consolation et d'orgueil dans ce qui semble bien propre à nous pénétrer de terreur, de désespoir et d'humiliation.
Concluons. Il y a dans la nature quelque chose qui disparaît, et disparaît sans retour. Je veux bien que ce ne soit ni la matière ni la force ; mais c'est quelque chose, h première vue, de plus précieux que la force même, c'est la faculté pour elle de se transformer. Car, s'il ne devait plus y avoir dans l'univers que l'immuable, en quoi se distinguerait-il du néant? Tout changement a pour effet de faire passer la force de l'état transformable à l'état intransformable : il consomme donc de la transformabilité. La transformabilité s'épuise peu à peu, et, avec elle , la cause générale du changement. Or, h cet égard, il est naturel de se demander si cette cause ne mériterait pas à plus juste titre le nom de force ; et, si
LA TRANSFORMABILITÉ. 137
l'on y voit — ce qui paraît rationnel — la force véritable, est-il vrai de dire que la force est indestructible, et, dans tous les cas, que rien ne se perd dans la nature ?
Ces considérations générales étaient indispensables h mon sujet. Il était bon de voir le pays à vol d'oiseau, pour se faire une juste idée du chemin que l'on se dispose à parcourir. Il me reste maintenant, en vue de l'objet de mon élude, h préciser davantage le caractère de cette métamorphose du transformable en intransformable, et, en fin de compte, à substituer une autre formule à celle de la conservation de l'énergie.