LE NOYAU ET LES COUCHES DE DÉPÔT
Si telle est notre ignorance à l'égard de la matière et , en particulier, de la matière organisée , comment peut-on espérer poursuivre la force dans ses manifestations les plus cachées et déterminer le caractère de cette trace indélébile qui décèle sa présence? Hélas ! je l'annonce dès l'abord , je serai bien obligé de recourir à des métaphores et h des analogies ; c'est là d'ailleurs un mal assez général. Que de comparaisons et de figures latentes émaillent le langage scientifique! Et ii quoi servent les mots atome, molécule, polarité, affinité, attraction, répulsion, élasticité, mouvement intérieur, si ce n'est le plus souvent à dissimuler les vastes lacunes que présente le système de nos connaissances? Pourtant, puisqu'il m'est impossible de mettre des faits et des expériences directes à la place de tropes et d'hypothèses, je ferai du moins en sorte que les images auxquelles j'aurai recours soient l'expression strictement fidèle des propriétés aujourd'hui connues de la matière soit inorganique , soit vivante.
Aussi bien qu'on ne peut imaginer un point d'attraction situé à l'infini , ou qu'il ne peut exister de milieu au zéro absolu de température, aussi bien peut-être est-il impossible de concevoir une sensibilité initiale. Inutile toutefois d'entrer dans l'examen de cette question , que j'ai traitée ailleurs *. Mais rien n'empêche de se représenter la première âme qui fut formée comme une table rase, une feuille de papier sans écriture. Seulement , à peine fut-elle
' Spécialement dans ma Psychologie comme science naturelle.
née, qu'elle reçut de ce qui l'entourait une empreinte inaltérable. Dans tout le cours de son existence, les empreintes n'ont cessé de se superposer aux empreintes; et, comme elle les a transmises plus ou moins défigurées à sa descendance , aujourd'hui toute âme qui vient au monde, porte écrite en elle-même l'histoire de sa race. C'est ainsi que l'écorce terrestre indique par la succession de ses couches toutes les vicissitudes de l'existence de notre planète ; c'est ainsi que le développement de l'œuf d'où sortira l'individu , est l'abrégé fidèle de l'histoire de ses ancêtres.
Tout organisme est donc essentiellement constitué par un noyau central recouvert d'un dépôt de formation. J'entends par noyau central l'ensemble des éléments héréditaires, c'est-ù-dire des instincts, des dispositions, des qualités qui lui viennent par voie d'héritage et qu'il transmettra h son tour presque intégralement à sa postérité , en y joignant une partie de ses propres acquisitions. Le dépôt de formation est le produit de sa faculté assimilatrice et se compose d'une série ininterrompue de couches, je dirais volontiers journellement formées. De sorte qu'on pourrait nombrer par elles les jours qu'il a vécu , de même que l'on peut deviner l'âge d'un arbre à l'aspect que présente sa coupe transversale.
Âi-je besoin d'insister de nouveau sur le caractère métaphorique de mes expressions? Noyau, couche sont des termes dont je me sers, faute d'autres. Ils n'ont d'autre prétention que de faire image, et d'exprimer ce qui, dans l'être individuel,