‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 65 sur 119 · LA NUTRITION · texte numérisé non relu

LA NUTRITION

celles dont il a fait usage? Dans sa nourriture , qui lui est fournie par le monde qui l'entoure et surtout par d'autres organismes. Selon toutes les probabilités, il choisit précisément celles qui présentent des affinités avec sa propre substance, et c'est pour cette raison qu'il peut se les assimiler. Cependant , quelque grandes que soient ces affinités, jamais l'assimilation ne peut être totale, et, partant, la nutrition comprend nécessairement une fonction qui élimine tout ce qui n'est pas assimilable. L'élaboration des éléments étrangers n'est pas et ne peut pas être instantanée. Ils opposent des résistances provenant de vieilles habitudes, résistances que l'être, lorsqu'ils sont absorbés, doit briser dans ce qu'elles manifestent d'antipathique à sa propre nature. Il doit, en un mot, discipliner les forces visibles ou latentes susceptibles d'assimilation. Ce travail demande du temps ; et le résultat final est une coordination de forces auparavant indépendantes.

En écrivant ces lignes , j'ai, pour ainsi dire, encore sous les yeux, tant chez moi l'impression en a été vive, le spectacle de la transformation d'un être en un autre. J'avais l'œil au microscope, et je contemplais les mouvements lents et bizarres d'une amibe monstrueuse qui rampait à la recherche d'une proie. Elle tirait, de sa propre substance gélatineuse, des bras informes qui se contournaient dans tous les sens, s'allongeant, se raccourcissant et changeant sans cesse leur point d'émergence. Tout à coup, une des nombreuses monades qui se roulaient sur elles-mêmes avec vivacité et étourderie dans le liquide où nageait le léviathan , s'engage

dans une des cavités que présentait le corps de l'amibe ; à l'instant cette cavité se ferme, et voilà la bestiole prise. Elle était là enfermée comme dans un bassin sans issue , et elle en parcourait avec lièvre et angoisse les parois , qui allaient se rétrécissant ; et peu après le pauvre petit animal ne pouvait plus que pirouetter sur lui-même. Mais bientôt tout mouvement lui devint impossible ; la paroi gélatineuse se moulait sur lui ; insensiblement , sa forme disparut et, à la fin, il ne resta de lui qu'un grain noir qui traversa de part en part la masse visqueuse et fut rejeté au dehors par un procédé inverse de l'entrée. La monade était presque tout entière devenue amibe et allait à l'avenir s'ingénier à prendre d'autres monades.

Nous voyons de même les éléphants captifs prêter à leurs maîtres un actif concours pour ravir la liberté à leurs frères sauvages. Le poulet — qui jouait fort bien son rôle de poulet — s'il est croqué par un renard , deviendra renard et croquera des poulets h son tour. S'il est mangé par un homme , il sera fait homme ; et , si cet homme est un danseur, il dansera ; si c'est un forgeron , il forgera ; si c'est un calculateur , il chiffrera ; si c'est un philosophe, il méditera ; et il ira se fixer soit dans les jambes ou les bras , soit dans la bosse du calcul ou celle de la causalité. Pour admettre ces images et en comprendre la justesse, il suffit de songer à quels longs exercices certains artisans doivent soumettre leurs membres pour leur donner la souplesse , l'adresse , la dextérité nécessaires.

Les couches du dépôt offrent donc des différences

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