L OBJET PROPRE DU SOUVENIR
« ont voulu expliquer la différence de la connaissance priaiitive et de la mémoire par une différence de vivacité entre les deux phénomènes..,.. Mais Condillac se réfute lui-même lorsqu'il dit : « Le « sentiment d'une sensation actuelle peut être moins « vif que le souvenir d'une sensation qui n'est plus. » D'ailleurs, pourquoi le sentiment taible serait-il placé dans le passé plutôt que le sentiment vif? Nos perceptions actuelles sont plus ou moins vives , et nous ne les rangeons pas dans l'ordre des temps, suivant le degré de leur vivacité. » Garnier met à néant quelques autres tentatives faites pour expliquer la reconnaissance, et finit paKse ranger à l'avis de Thomas Reid, qui y voit un fait simple, un fait indécomposable. Cette conclusion n'est pas justifiée, Garnier aurait dû se contenter de dire que c'était un fait indécomposé. Sa critique autorisait cette négation ; mais dans le terme indécomposable , il y a en outre une affirmation qui n'est nullement prouvée.
C'est que Garnier, lui aussi, est tombé, comme beaucoup d'autres psychologues, dans une erreur assez naturelle, mais très grave. Il pense qu'une image passée peut revenir k l'occasion de la perception de la même image. « Cette reconnaissance, dit-il *, peut accompagner une conception, si celleci est la représentation d'un objet que nous ayons perçu autrefois; mais elle peut aussi s'en séparer; il peut y avoir conception sans reconnaissance, comme dans l'exemple du musicien (qui conçoit quelquefois
une mélodie qu'il croit nouvelle, sans reconnaître qu'il l'a déjà entendue), et reconnaissance sans conception, comme lorsque, en présence (rime seconde perception du même objet, il m'arrive de le reconnaître. « Dans plusieurs traités de psychologie , on donne le nom de souvenir simple (que l'on distingue du souvenir par association) à cet acte par lequel on reconnaît avoir eu autrefois la perception actuelle.
La même erreur gît au fond de la loi dite de ressemblance, en vertu de laquelle le semblable rappellerait le souvenir du semblable. Un portrait, dit-on , fait songer à l'original ; à plus forte raison l'original le fera-t-il lui-même? S'il en était ainsi, comme tout souvenir est une conception, il s'ensuit qu'on devrait avoir en même temps la perception et la conception du même objet. Or, nous avons démontré que c'est impossible *. La perception absorbe et efface complètement la conception.
Cependant on ne peut nier que le portrait ne rappelle l'original. Mais, pour peu qu'on y réfléchisse, on voit que, de l'original , il rappelle non les traits qu'il retrace, mais précisément ceux qu'il ne retrace pas. Par exemple, comme le portrait est immobile et muet, l'on dira qu'on s'attend à le voir gesticuler, à l'entendre parler. Il arrive tous les jours que, mis en présence d'une personne pour la seconde fois, vous vous souvenez de l'avoir vue une première fois. A parler exactement , vous vous souvenez de la première fois que vous l'avez vue. En effet , l'objet propre du souvenir, ce sont les circonstances où
* Voir pages 59 et suiv.