‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 94 sur 119 · ET^A FACULTE INVENTIVE · texte numérisé non relu

ET^A FACULTE INVENTIVE

du passé. Mais, à part cette seule circonstance , le phénomène de la projection y est identique avec ce qu'il est dans l'état de veille. Comme cette habitude appartient essentiellement à tout être sensible, on peut afïïrmer qu'elle sert de fond à tous les rêves , chez quelque animal qu'ils se forment.

Il est une autre habitude propre à l'homme , celle du langage. Chacun de nous, dans ses rêves, parle, cause, discute, expose et développe ses idées , réfute des objections , critique des opinions émises par des interlocuteurs de fantaisie , et , bien souvent, se monU^e, dans son sommeil, aussi raisonnable que dans l'état de veille. A cet égard , il n'y a pas de doute. On cite maint exemple de penseurs qui, dans leurs rêves, ont trouvé des solutions de problèmes qu'ils avaient en vain cherchées, étant éveillés. Je pourrais me borner à renvoyer le lecteur au rêve de M. Spring, relaté plus haut *. Mais jepuis ajouter un fait d'expérience personnelle.

Pendant toute l'année 1878, je me suis occupé avec ardeur des plans d'une maison que je voulais me bâtir et dont j'ai déjà parlé. Mes journées, je les passais à la combiner , à dessiner , à calculer ; les nuits — h en rêver. Mes prétentions n'étaient pas minces. Je voulais un édifice exempt des défauts que j'avais remarqués dans les autres. De tous les problèmes que j'avais à résoudre, l'un des plus récalcitrants était relatif à un certain escalier destiné à pénétrer dans le sous-sol. J'avais bien trouvé diverses solutions, mais aucune ne me satisfaisait

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pleinement. Une nuit, dans un songe, non seulement je refis mes calculs, ii ce qu'il me semble, avec la plus grande exactitude, mais j'imaginai une nouvelle disposition qui , par parenthèse , me suggéra celle que définitivement j'adoptai.

Là, ne s'arrêtent pas les particularités de ce songe. J'avais nettement la conscience que je rêvais, et j'admirais la lucidité que tout en rêvant je savais déployer. Mieux encore. Je fis cette réflexion que , bien que je fusse endormi et par conséquent inconscient de mes actes, j'accomplissais cependant des prodiges de raisonnement et de cajcul, et j'en tirai cette conclusion générale qui ne manque pas de profondeur — si j'ose ainsi parler de moi-même — qu'après tout rinstinct n'est pas autre chose que la résultante des raisonnements qui n'ont point trompé , et que telle est la raison de son infaillibilité. Làdessus je m'éveillai '.

Je puis donc l'avancer, aucune de nos facultés ne nous abandonne dans le sommeil , si ce n'est celle

1 « Parmi les combinaisons infinies des songes, il peut s'en trouver de plaisantes , et, par hasard , d'iieureuses. Je pourrais presque me flatter d'avoir eu de l'esprit en rêve, cette nuit (14 sept. 187.). Je me souviens d'avoir dit, en autres choses, à un interlocuteur imaginaire, en causant politique : " Les partis devraient manger « leur queue, comme font certains singes." Effectivement j'ai lu tout récemment dans Buiïon ce trait de mœurs qu'il attribue au Mâki-mangous . Voici d'ailleurs ses propres termes au sujet de cet animal : •" Il s'amusait à " manger sa queue et en avait ainsi détruit les quatre " oucinqdernières vertèbres." (M. Tarde, recueil cité.)

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