ET LA VERSIFICATION ET LA SYNTAXE
Comment rendre compte de cette régularité et de cette bizarrerie ? J'ai déjà dit comment les organes chargés d'exprimer la pensée , faute d'être gouvernés avec fermeté et précision, s'égarent, prononcent de travers certaines syllables qui en appellent d'autres et vont jusqu'à susciter de nouvelles images. Que l'assoupissement engendre de ces sortes de maladresses, il n'y a là rien d'étonnant. On a vu plus haut une cascade prendre la place d'une façade. Une partie des hallucinations de M. Maury rentrent dans cette catégorie. La distraction , la préoccupation, l'âge, la maladie nous feront souvent employer
subsister dans un esprit où toutes les règles logiques se sont effacées, à peu près comme les règles logiques ellesmêmes... survivent dans certaines âmes atteintes de folie, à la raison, au sens commun et droit. Ces deux vers ne signifient rien , mais ils ne sont pas faux. La rime est bonne. Ainsi donc, j'ai pu conserver, en rêvant, la faculté de trouver deux mots qui riment ensemble, d'apprécier qu'ils riment bien , de remplir les premiers mots présentés à mon esprit par d'autres mots qui forment avec ceux-ci le nombre voulu de syllabes ; et néanmoins,, i'ai ignoré le sens de ces mots ! Car, .je m'en souviens, trombone et clarinette, ehas.sepot et revolver,.ie mettais tout cela sur la même ligne, et je n'y voyais que des instruments de musique. Il s'est donc produit ce fait extraordinaire que les mots se sont appelés entre eux sans me rappeler leur sens, qui cependant leur est attaché depuis qu'ils 'existent en moi. Même durant la veille, d'ailleurs , il est plus difficile de remonter au sens d'un mot que de passer d'un mot à un autre, ou, autrement dit, d'être un penseur que d'être un rhéteur, et rien n'est plus ordinaire, réflexion faite, que les enfilades de mots incompris. «
un mot pour un autre. On se sent alors comme frappé de l'incapacité de trouver les termes propres. On dira : Otez les briques pour Écartez la couverture ! Voilk pour la bizarrerie.
Quant à la régularité, voici comment je l'explique. Je pense que l'esprit est guidé par des phrases régulières qui servent en tout ou en partie de patrons, et que la substitution porte isolément sur les membres qui les composent. Voici , entre cent autres, une observation qui corrobore cette manière de voir. Au moment de m'endormir, je repassais dans ma tête des couplets que j'ai composés il y a plus de vingt ans et dont voici le refrain :
Je vais là-bas retrouver mes ennuis.
Arrivé k la fin du troisième couplet, le sommeil s'empare de moi , et subitement ce vers est remplacé par celui-ci :
Je vais là-bas rencontrer des débris.
Lk-dessus, je fus brusquement tiré de ma somnolence , et je me rappelle très bien que je voyais une maison écroulée dans une rue de Bruxelles , la rue ^^u^t et Jour, qui venait d'être le théâtre d'un accident semblable. Or , la substitution est évidente et trahit, je le dirai volontiers, les méprises de la langue.
Par là, on conçoit sans peine que l'on puisse, de la même manière, composer un couplet, un fragment de poème, sur un patron réel qui vous donne le rythme, le nombre, la mesure et la syntaxe. De temps en temps, sans doute, ces substitutions répé-