ET SES INCOHÉRENCES
parfois dans la nature , et comme nous en offrent les marionnettes ou les féeries *. Mais il ne faut pas prendre pour des métamorphoses tous les changements de scène ou de personnages. Ainsi, dans mon rêve , je me suis vu transporté tout h coup de ma cour dans la campagne, puis de la campagne dans une forêt ; cela ne veut pas dire que j'aie vu ma cour se changer en campagne , les murailles tomber, la verdure remplacer la neige, et le vaste horizon absorber mon coin du ciel ; non , il s'est produit un phénomène que M. Maury compare avec beaucoup de justesse aux vues dissohmntefi ^. C'est comme si l'on projetait sur le même écran, h. la même place, au moyen de deux lanternes magiques, deux tableaux, et qu'on éclairât progressivement ou brusquement l'un pendant qu'on éteindrait l'autre. Et, au fond , certaines données du rêve sont ainsi la traduction poétisée, mais fidèle de nos sensations. Ayant froid , j'ai rêvé neige. Je me suis peut-être recouvert , j'ai eu plus chaud ; la neige s'est fondue, et je me suis cru en pleine campagne. Peut-être ensuite ai-je ressenti de nouveau une certaine fraîcheur, et alors j'ai pensé que je m'abritais à l'ombre des forêts.
L'incohérence du rêve ne présente donc rien de particulier. Dans la veille , nos pensées sont tout aussi capricieuses. Ce qui nous fait croire qu'elles y
1 On peut rapprocher des scènes à métamorphoses les scènes à miracles. Cf. une observation de M. Maury, ouvrage cité, note II , p. 467.
' Ouvrage cité , p. 146.
offrent plus de suite , c'est que les fantaisies de notre imagination y sont accompagnées de perceptions qui, elles, s'enchaînent logiquement. Dans la veille, je pense i\ la neige, puis à la campagne, puis à la forêt, sans que, le plus souvent, je puisse dire pourquoi. Mais je me figure avoir mis de la cohérence dans la série de ces images , parce que je sais où j'étais quand j'ai pensé à la neige , où j'étais quand j'ai pensé à la campagne, puis à la forêt, et qu'en outre je sais de quel côté j'ai tourné mes pas. Il se peut aussi que mon rêve ait été le décalque d'une rêverie de ce genre. Dans ce cas, les aventures du rêve seraient — comme les phrases et les vers — taillées sur un modèle fourni par l'état de veille.
On a également mis au nombre des particularités du rêve l'absence d'élonnement, de moralité, de pudeur. En réalité, cela n'est pas exact. Dans mes rêves , je m'étonne à plusieurs reprises. Les jeunes filles qui, dans leurs songes, se promènent en chemise sur les boulevards, se sentent terriblement gênées quand elles s'en aperçoivent. C'est un rêve spécial au beau sexe : « Une dame m'a assuré avoir souvent rêvé ceci : elle est au bal , et tout h coup elle s'aperçoit qu'elle est en chemise ou en camisole ; elle cherche un vêtement et n'en trouve pas. Plusieurs autres dames, devant lesquelles elle me faisait le récit de ce songe, ont aussitôt reconnu en avoir eu de semblables : l'une rêve qu'elle est en soirée ou au bal sans bottines et sans bas , l'autre qu'elle reçoit des convives à table et s'aperçoit de sa quasi-nudité, etc. » M. Tarde, à qui j'emprunte