‹ Le sommeil normal et le sommeil pathologique [electronic resource]Chapitre 4 sur 17 · Taine, De l'intelligence, in-12, 3" édit., p. 84, tome I · texte numérisé non relu

Taine, De l'intelligence, in-12, 3" édit., p. 84, tome I

Un animal endormi se rapproche à des degrés divers, selon l'intensité de son sommeil, de l'animal privé de cerveau, c'est-à-dire que les actions volontaires et conscientes s'éteignent peu à peu pour laisser la place aux actions réflexes. Cet animal digère, sécrète, son sang circule, mais il ne peut plus agir volontairement.

Les physiologistes ont beaucoup discuté et discutent encore, il faut en convenir, la cause prochaine du sommeil. Les anciens auteurs, Albert de Haller entre autres, admettaient que cet état de repos était un effet direct de la fatigue qui provoquait elle-même une hyperémie cérébrale, c'est-à^ dire un aiSlux plus considérable du sang vers le cerveau. — « Sitôt, disait Cabanis au commencement du siècle, que cet état (le sommeil) commence à se préparer dans le cerveau, le sang, par une loi qui dirige constamment son cours, s'y porte en plus grande abondance ^

Pour ces physiologistes, le sommeil serait donc dû à une compression de la matière cérébrale produite par une plus grande abondance dans son sein de liquide nourricier. — Il est certain qu'une pareille compression entraverait le fonctionnement du cerveau; mais, avant de spéculer sur cette explication, il faudrait en démontrer la réalité, c'est-

1. Cabanis, Rapport du physique et du moral chez l'homme, t. II, p. 529. Paris, an X, 1802.

à-dire prouver expérimentalement que le cerveau reçoit plus de sang pendant le sommeil que pendant la veille. Or, les chercheurs qui ont travaillé dans cette voie sont précisément arrivés à des résultats inverses. — Ùn expérimentateur anglais; Durham, a publié en 1860 les résultats de recherches démontrant que pendant le sommeil il se produit une anémie cérébrale \

Prenons, en suivant son exemple, un animal, un chien ou un lapin, auquel nous aurons enlevé une portion de la boîte crânienne, de manière à voir une portion plus ou moins grande de la surface de son cerveau. Nous constaterons, après cicatrisation de la plaie, qu'à l'état de veille cette surface est rutilante, les artères cérébrales sont injectées de sang, tandis qu'à mesure que l'animal s'endort ces artères se rétrécissent et le cerveau pâlit. Il est bien évident que pendant le sommeil le sang appelé vers d'autres organes s'en est partiellement retiré. — Plusieurs savants, Claude Bernard en particulier, ont vérifié la véracité de ce fait qui concorde du reste, comme nous le verrons bientôt, avec ce qui se passe dans l'action des anesthésiques.

Toutefois il faut avouer que les conditions expérimentales dans lesquelles nous venons de nous

^^Ij^ Durham, The physiology of Skcp, in Guy's Hospital Reports,

placer sont difficiles à harmoniser avec un état de parfaite intégrité de l'animal qui y est soumis, et un certain nombre de physiologistes ont émis l'opinion que la pâleur constatée n'est pas naturelle, mais qu'elle est la conséquence d'un état pathologique résultant de l'opération. Pour eux, l'anémie pendant le sommeil n'est pas plus que l'hyperémie suffisamment démontrée.

Un éminent professeur de l'Université de Jéna, Preyer, est l'auteur d'une théorie physiologique du sommeil dont nous devons dire quelques mots, car, dans la question qui nous occupe, Topinion d'un physiologiste a de beaucoup la plus grande valeur. Il est regrettable que jusqu'ici elle ait été surtout tranchée par des psychologues.

Le point de départ de M. Preyer consiste dans l'hypothèse, appuyée du reste sur un grand nombre défaits positifs, que l'activité cérébrale est une sorte de respiration, tandis que le repos du cerveau pendant le sommeil serait une asphyxie de cet organe. Expliquons-nous. — Il est certain que tout travail du cerveau, tout acte psychique quelconque, toute pensée, nécessite une certaine consommation par la substance nerveuse de gaz oxygène, le gaz respiratoire par excellence. — A l'état de veille, cet oxygène est fourni au cerveau par le sang. Si le sang vient à manquer, les modes d'activité qui constituent ce que nous appelons la conscience,

l'attention, la volonté, la pensée, s'éteignent. On peut s'en assurer en comprimant jusqu'à un certain degré les carotides; cette compression plonge momentanément dans un état analogue au sommeil, qui peut même facilement être dépassé et conduire en pleine syncope.

11 va sans dire que, si l'anémie cérébrale pendant le sommeil était absolument démontrée, il en résulterait par contre-coup une moindre oxygénation du cerveau qui expliquerait le phénomène; mais M. Preyer n'admet pas Tanémie; c'est la raison pour laquelle il cherche ailleurs la cause de la diminution de l'oxygène, et il la trouve dans un emploi différent de l'oxygène du sang 'pendant le sommeil que pendant la veille.

On sait que, pendant la veille, les fibres musculaires qui exécutent nos mouvements, et probablement aussi les cellules cérébrales qui les ordonnent, produisent — c'est la conséquence même de leur activité — des substances facilement oxydables, parmi lesquelles je me contenterai de citer, afin de ne pas entrer dans des détails chimiques qui ne nous intéressent qu'indirectement, l'acide lactique *. — On a même attribué à l'action de cet acide organique la sensation de fatigue que nous

1. Pour ks musRles, la chose est indiscutable; elle a été mise en évidence par un grand nombre de chercheurs. Le muscle fabrique et accumule dans son lissu de l'acide lactique, de la créatine, etc., pendant son activité. Cela est moins certain pour la substance nerveuse.

éprouvons après avoir fait longtemps travailler l'un de nos membres.

Or voici, d'après M. Preyer, ce qui aurait lieu lorsqu'après le travail quotidien nous entrons en repos. Les substances auxquelles nous venons de faire allusion, et qu'il propose de nommer substances ponogènes (engendrant la fatigue), étant accumulées dans nos tissus, se décomposeraient peu à peu en empruntant de l'oxygène au sang ; elles détourneraient de cette manière une quantité plus ou moins considérable de ce gaz du cerveau, dont les éléments, privés de cet aliment indispensable à leur activité, entreraient dans un repos relatif. Ces substances seraient par conséquent la cause physique du sommeil, et celui-ci serait d'autant plus long et plus, intense que la quantité qui en aurait été accumulée pendant la veille serait plus considérable.

M. Preyer a cherché à confirmer sa théorie en injectant directement dans le sang de différents animaux de l'acide lactique à différentes doses, et il a réussi par ce procédé à provoquer chez eux de la lassitude, des bâillements; il a vu leurs mouvements respiratoires devenir moins fréquents, plus profonds; puis peu à peu ces animaux sont tombés dans un sommeil qui ne pouvait pas se distinguer du sommeil naturel. \

Mais M. Preyer a fait davantage. Il s'est soumis

lui-même à l'expérience, il a avalé une certaine quantité de lactate de soude, à la suite de quoi il a éprouvé d'une façon indubitable non seulement une sensation très prononcée de fatigue, mais aussi une envie irrésistible de dormir. Malheureusement, de l'aveu même de l'auteur, les résultats ne sont pas toujours constants, nous avons pu nous en convaincre nous-même, et de nouvelles expériences sont nécessaires pour démontrer les causes d'irrégularité

Un savant russe habitant Genève, M, Serguéyeff, qui s'occupe depuis de longues années de la question du sommeil, a essayé, dans une communication présentée au Congrès international de médecine tenu à Genève en 1877 et dans un exposé sommaire publié peu après ^, de concilier les deux théories opposées de l'anémie et de l'hyperémie cérébrale pendant le sommeil, en admettant que le sang se distribue dans le cerveau de l'animal endormi d'une manière différente que pendant la veille, c'est-à-dire qu'il serait bien en quantité moindre à la surface, ce qui expliquerait la pâleur constatée par Durham, mais que sa quantité augmenterait à l'intérieur. Le sommeil serait produit^ selon lui, par les rapports de l'animal avec l'élé-

1. Prkyer, Les causes du sommeil, in Revue scientifique, t. XIX;

2. Serge Serguéyeff, Physiologie générale du sommeil. Exposé sommaire et conclusions générales. Genève, 1877, br. in-8.

ment impondérable, universellement répandu, que les physiciens ont baptisé du nom d'éther, et par les modalités duquel ils expliquent les phénomènes physiques de la chaleur, de la'lûmière, de l'électricité, etc. Mais jusqu'ici M. Serguéyefï n'a pas publié les observations et les expériences sur lesquelles il appuie son ingénieuse hypothèse^.

A. Mosso, professeur de physiologie à l'Université de Turin, a eu l'occasion de faire des observations directes à l'hôpital de cette ville sur des malades dont le cerveau avait été découvert sur une certaine superficie, et, afin d'éloigner toute cause d'erreur, il a eu recours à la méthode graphique, aux appareils de M. Marey, et en particuher à un ingénieux appareil que nous ne pouvons pas décrire ici et qu'il a nommé hydro-sphygmographe. lia constaté de cette manière que le volume du cerveau diminue en passant de l'étati de veille à l'état de sommeil, mais que, si dans cedernier état on vient à produire une impression! externe quelconque, aussitôt le volume cérébral! augmente de nouveau. Il a mis en évidence que tout travail intellectuel est normalement accompagné d'une diminution du volume dans les membres, le bras par exemple, et qu'au contraire, lors-

1. On trouvera une analyse des idées de M. Sc"gui''yeir dans ur article de Ernest Naville, La question du sommeil (Revue scientipque, t. XXII, 20 juillet 1878). Voyez aussi Delbœuf, Le sommeile^ les rives (Revue philosophique, 1879).

que l'activité cérébrale diminue, le volume des *• organes périphériques augmente. Le sommeil est toujours accompagné d'une dilatation des vaisseaux dans les extrémités du corps et en particulier dans lavant-bras, où cette dilatation a été mesurée au moyen de l'appareil enregistreur. Toute excitation provenant de l'extérieur produit une contraction des vaisseaux de l'avant-bras du sujet endormi et une augmentation de la pression sanguine qui envoie aussitôt un plus grand afflux de sang dans le cerveau. On peut suivre de cette manière les fluctuations de l'activité cérébrale. Une voix, une rumeur, un léger attouchement, un rayon de lumière tombant sur la paupière fermée, sont perçus par un dormeur, ce qui est traduit aussitôt par la modification de la circulation dans le cerveau et ce qui prouve bien que ce dernier dans le sommeil n'est jamais complètement endormi. — Ces sensations sont pour la plupart inconscientes, le sujet éveillé subitement n'en a aucun souvenir; mais elles deviennent aussi parfois l'origine première de songes plus ou' moins comphqués qui laissent des traces dans la mémoire. Sans nous étendre sur les résultats très intéressants obtenus par Mosso, grâce à son ingénieuse méthode, nous devons en retenir ce fait important que le cerveau reçoit moins de sang pendant le sommeil que durant la veille, et qu'alors

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même que la conscience et la volonté sont endormies le cerveau n'est pas absolument inactif

En somme et d'une manière générale, on peut . dire que le sommeil est provoqué par un état de nutrition imparfaite du cerveau. En diminuant la quantité des éléments essentiels du sang qui se rend dans un temps donné au cerveau, on diminue du même coup l'activité de ce dernier. Lorsqu'une irritation quelconque appelle le sang vers un autre organe, il en résulte une sorte de paresse cérébrale. C'est ainsi, pour en citer un exemple vulgaire, qu'après un bon repas, lorsque la digestion commence et que le sang se porte en plus grande abondance vers l'estomac, nous sommes pris d'une sorte de somnolence, d'une envie de dormir que nous ne réussissons pas toujours à vaincre et qui nous conduit à faire la sieste.

Le sommeil se manifeste par une lassitjade de tous les organes de la vie animale, une fatigue de tous les sens ; nous avons peine à maintenir la position verticale ; une pesanteur de la paupière supérieure nous oblige à fermer les yeux. La respiration, qui dans la veille est principalement diapbragmatique, devient presque exclusivement thoracique. Le cœur ralentit son énergie et la fréquence de ses pulsations, les vaisseaux périphériques se

i. A. Mosso, Sulla circolazionc del sanguo nell cervello dclV uomo, tloIV.ma, 1880, chap. V et VI.

relâchent, la pression du sang diminue et le corps se refroidit sensiblement (Mosso). En même temps certaines facultés intellectuelles, l'attention, la volonté, s'alourdissent, nous devenons inaptes à penser, à sentir, et nous éprouvons une sorte de volupté à céder cet entraînement de notre organisme vers le repos, une souffrance au contraire à lui résister.

Nos sens s'éteignent successivement; la vue , le goût et l'odorat sont déjà endormis, alors que l'ouïe et le toucher veillent encore et paraissent même pendant quelques instants plus sensibles qu'à l'ordinaire. C'est alors que les moindres bruits sont perçus, que les moindres rugosités de nos draps de lit nous tiennent en éveil. Observez un homme qui s'endort, il se tourne et se retourne dans sa couche tant que la moindre sensation tactile ou auditive, le bruit d'une horloge auquel il n'est pas habitué, le contact de draps neufs, etc., le tiennent en éveil.

L'obscurité, le silence — ou du moins l'absence de bruits insolites — sont donc favorables, comme chacun le sait, à la production du sommeil.

Concurremment à l'affaissement des sens, le cerveau lui-même s'endort. Les facultés coordinatrices, comme les appelle le Chambart dans un excellent travail sur le somnambulisme, l'attention, le jugement, la volonté, disparaissent, alors

que les facultés imaginatives, l'imagination, la mémoire, mais une mémoire déjà désordonnée et incomplète, sont encore en jeu. C'est alors que commence un état de demi-sommeil, de demiconscience, de demi-évanouissement de notre iioitelligence qui a été distingué et bien étudié par d'éminents observateurs (Moreau, Maury, etc.) sous, le nom à' état hypnagogique. « Alors, dit le •D'' Ghambart, les centres sensoriels peuvent entrer spontanément en activité : des profondeurs de la mémoire surgissent d'anciens souvenirs depuis longtemps disparus; des idées bizarres, des conceptions singulières, souvent ingénieuses et profondes, surgissent tout à coup ; elles se suivent, s'enchaînent sans liaison logique en apparence, et semblables à des brillants météores, traversant le champ de l'intellect, disparaissent sans laisser.de traces. Le moi assiste en spectateur à ce feu d'artifice, à cette explosion soudaine d'idées et d'images qui, malgré leur valeur individuelle, ne peuvent lui être d'aucune utilité, car il ne peut ni les arrêter au passage, ni les enchaîner logiquement entre elles, ni les rappeler lorsqu'elles ont disparu »

C'est comme cela que se manifestent les premiers rêves accompagnés de véritables hallucina-

i. E. CiiAMBART, Du somnambulisme en gôH^-al. Paris, chez 0. Doin, p. 1881, 13.

tions, dus à une inégale distribution du sommeil dans les différentes parties du cerveau, qui assaillent les personnes surexcitées par un travail prolongé, par la fièvre ou par telle autre circonstance anormale. Il n'est personne qui, à la suite d'une lecture émouvante, d'une représentation dramatique ou d'un souper trop succulent, n'ait vu en s' endormant des images fantastiques, des physionomies aimables ou repoussantes, ou ne se soit laissé bercer par des sons plus ou moins harmonieux qui n'existent que dans le rêve.

Les hallucinations hypnagogiques doivent être distinguées du véritable rêve qui vient plus tard. Elles ne se montrent ordinairement que dans le premier sommeil ou dans de courts instants d'assoupissement pendant lesquels l'attention se trouve momentanément absente. Maury, qui a très bien décrit ces phénomènes, se cite lui-même à ce propos comme exemple. C'est ainsi qu'un jour en lisant à haute voix il fermait instinctivement les yeux quelques secondes à chaque ahnéa. L'interruption était de si courte durée que la personne à laquelle iUisaitne s'en apercevait pas, et cependant dans ces rapides moments il eut à plusieurs reprises des hallucinations, il vit l'image d'un homme vêtu d'une robe brune et coiffé d'un capuchon comme un moine des tableaux de Zurbaran

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