MAunY, Le sommeil et les rives, in-8, Paris, 1861, p
Dans cet état intermédiaire au profond sommeil, l'ouïe est le plus souvent hallucinée. Je connais une jeune fille adorant la musique qui s'endort régulièrement aux sons des morceaux qu'elle a entendus ou qu'elle a joués elle-même pendant la soirée et qui lui reviennent à l'oreille avec la netteté de la réalité lorsqu'elle est couchée et assoupie.
Lorsque [toutes les conditions favorables au sommeil sont rempUes, le repos devient plus complet, les facultés Imaginatives s'évanouissent à leur tour, nous dormons tout à fait.
On sait par des expériences directes que l'intensité du sommeil mesurée par l'intensité des bruits nécessaires pour réveiller le dormeur augmente rapidement pendant 'la première heure, puis décroît peu à peu jusqu'au moment du réveil.
Quant à sa durée, le sommeil varie infiniment selon l'âge, le tempérament, l'état de santé ou de maladie, les habitudes, et il est impossible de tracer des règles à cet égard. Le nouveau-né dort presque continuellement; nous pouvons considérer la naissance comme le premier réveil du loniï état de sommeil intra-utérin. L'adulte conc-acre en moyenne au sommeil le tiers de son existence. Le vieillard dort peu. On connaît le dicton populaire : « Jeunesse qui veille, vieillesse qui dort, sont près de la mort. » Les constitutions
vigoureuses et sanguines exigent un moins long repos que les constitutions nerveuses et lymphatiques. Les femmes dorment ordinairement un peu plus que les hommes. — Il n'est pas bon de trop dormir; chacun sait que les grands dormeurs sont sujets à la pléthore; mais d'autre part la privation de sommeil ne peut pas être de longue durée. Trois jeunes gens très robustes avaient convenu d'un enjeu en faveur de celui d'entre eux qui se passerait de dormir pendant une semaine. Ils se procurèrent dans ce but toutes les distractions imaginables, firent abus des excitants les plus réputés. Le quatrième jour, l'un d'eux s'endormit subitement en descendant d'un engin de gymnastique, le second s'endormit dans des conditions analogues durant le cinquième jour, enfin le dernier mourut épuisé au commencement du septième jour pendant une course à cheval. — Si l'on connaît des personnes ne dormant que deux ou trois heures par nuit^ il en est d'autres qui sommeillent régulièrement pendant douze ou qua torze heures, et je ne fais allusion pour le moment à aucun des singuliers cas du sommeil pathologique.
On a beaucoup discuté la question de savoir si nous pouvions dormir sans rêver ou en d'autres termes si le cerveau pouvait atteindre à un repos fonctionnel absolu pendant le sommeil. — Nous
pouvons parfaitement rêver sans en garder le souvenir. Combien de fois n'entend-on pas des dormeurs tenir de grands discours, gesticuler, etc., preuve manifeste d'un rêve intense, et qui cependant ne se rappellent rien à leur réveil. Le cerveau n'est jamais absolument endormi, paisqu'à toute heure du sommeil il peut être réveillé par les perceptions qu'il demeure toujours apte à recevoir. Nous possédons du reste sur ce point, grâce aux travaux de Bruns, Salathe, Mosso , des observations directes. Le dernier de ces savants en particulier a pu, comme nous l'avons dit, placer sur le cerveau, mis à nu par l'enlèvement accidentel d'une portion du crâne , de certains individus des appareils enregistreurs qui, par un dispositif spécial, venaient écrire les modifications du cerveau pendant le sommeil de ces malades et il a recueilli de cette manière les indications que nous savons; lorsqu'on parle au sujet endormi, les modifications des courbes tracées par l'aiguille de l'appareil enregistreur indiquent que le cerveau a perçu la voix, quoique celle-ci ait été bien insufBsante pour éveiller le dormeur. — Dans ces circonstances, le volume du cerveau augmente. Du reste, dans la même série de recherches, Mosso a démontré que toute impression portée à la périphérie du corps diminue la quantité du sang dans la région touchée et par contre-coup augmente celle du cer-
veau. Nous avons vu que les constatations du même observateur, indiquant un affaissement du cerveau au moment où l'on s'endort et une expansion de cet organe au moment du réveil, viennent confirmer la théorie de son anémie relative pendant le sommeil.
Le cerveau conservant toujours par conséquent la propriété de s'éveiller à des degrés divers à la suite d'impressions externes ou internes, il reprend ou continue son activité pendant le sommeil. C'est de cette activité imparfaite que résultent les rêves. Ceux-ci ne sont dits spontanés que lorsque la cause provocatrice est interne et dissimulée par conséquent à notre observation. — S'il est vrai, comme nous l'avons dit, qu'un ébranlement intérieur, soit des centres sensoriels, soit des cellules où s'élabore la pensée, peut provoquer à l'état de veille des sensations conscientes n'ayant aucune réalité extérieure, il est clair que le même phénomène pourra se produire pendant le sommeil. Si ces sensations et les pensées qu'elles suscitent coïncident par le fait du hasard avec des événements qui se produisent le lendemain ou les jours suivants, nous disons que notre rêve nous en a donné le pressentiment. Il est certain que, parmi la masse de ces pensées embryonnaires et incohérentes qui se fabriquent pendant la nuit dans notre cerveau, il s'en trouve quelques-unes qui sont plus ou
moins réalisées plus tard. Ce sont là d'heureuses coïncidences, toujours remarquées, et exploitées par certaines personnes au profit d'un mysticisme malsain. Il paraît banal de réfuter aujourd'hui , dans notre siècle de lumière, l'opinion ancienne qui veut voir dans chacun de nos rêves l'annonce mystérieuse des événements futurs, et la croyance à l'existence, dans l'ombre de la nuit, d'esprits bienfaisants qui protègent notre sommeil et l'agrémentent par une action directe sur notre âme de visions charmantes ou de pressentiments divers. Mais il existe encore bon nombre d'individus qui vivent dans ces croyances et qui se livrent à la recherche de la plus exacte explication des songes. Entre ceux-ci et les somnambules clairvoyantes, il n'y a qu'un pas. Sans doute, l'activité automatique du cerveau pendant le sommeil peut se produire parfois d'une manière suffisamment régulière pour donner naissance dans cet état à quelques idées saines dont on pourra tirer profit. Les exemples n'en sont pas rares. Nombre de personnes ont résolu des problèmes , soulevé des difficultés , pendant la nuit. Il pourra même se faire, lorsque nous nous endormons après avoir longtemps concentré notre pensée sur un même objet, que, par l'élan reçu pendant la veille, nos cellules cérébrales continuent partiellement à agir pendant le sommeil et, achevant notre travail comme à notre
insu, nous conduisent à de véritables découvertes. — Une personne de ma connaissance qui avait tenté sans succès un peu de toutes les carrières eut l'idée en rêve d'essayer un nouveau mode de fabrication du vinaigre dont les éléments lui parurent devoir être avantageux. — Le lendemain, elle étab^t une fabrique nouvelle, et, comme par la suite elle y gagna beaucoup d'argent, — ce qui ne lui était jamais arrivé jusqu'alors, — elle attribua naturellement son rêve non pas au désir ardent qui la poussait constamment dans cette voie, mais à un esprit bienveillant qui avait eu enfin pitié de sa détresse. — Chacun connaît, dans le même ordre de faits, le cas de Voltaire, modifiant avec bonheur pendant son sommeil le premier chant de la Henriade, et une foule d'exemples de cette nature qui sont la preuve indéniable que toute activité intellectuelle n'est pas éteinte pendant que nous dormons.
Si, pendant la veille, notre volonté peut, comme nous l'avons dit, faire réapparaître, dans une sorte d'hallucination voulue, des sensations, des images qui nous ont frappés antérieurement, de pareils retours se présentent souvent spontanément dans nos rêves. C'est comme un réveil subit de sensations anciennes, endormies depuis longtemps dans notre mémoire. Nous voyons dans nos rêves des personnages que nous avons connus, morts depuis
longtemps et depuis longtemps oubliés, qui ressuscitent et se montrent à nous comme des visions d'un autre monde. C'est comme telles naturellement que les interprètent les personnes sans jugement ou de faible raison.
Parmi les causes physiques internes du rêve que l'observateur ne peut pas toujours apprécier, nous devons mentionner, comme très fréquentes, les douleurs, quel que soit leur siège et quelle que soit leur nature. C'est ainsi qu'un grand naturaliste, Conrad Gessner, rêva qu'il était mordu par un serpent au côté gauche de la poitrine; cinq jours après il mourait d'un anthrax qui l'avait atteint au même point du corps. Il va sans dire que dans son cerveau à moitié endormi l'idée de serpent avait été suscitée par la sensation douloureuse de l'anthrax commençant. Dans un intéressant article sur l'hallucination, M. Bail {Revue scientifique^ i" mai 1880) raconte un de ses propres rêves, dù à une cause analogue. « A une époque, dit-il, où, lecteur assidu de récits de voyages et d'aventures, j'avais l'esprit rempli des idées qu'ils évoquent, je rêvais que j'étais embarqué sur un navire dont le capitaine eut une violente discussion avec moi. Nous montons dans un canot pour nous rendre à terre afin de régler notre différend. Nous abordons sur la plage d'une île déserte et là nous commençons un duel sans té- ,
moins. Je tire sur mon adversaire, et je le manque. Tl me répond/ et la balle de son pistolet vient me frapper au côté gauche du front. Étonné de n'être pas mort, je tire de nouveau sur lui et je le manque encore une fois. Il riposte, et je reçois encore une balle au même endroit. Le duel continue, et, après avoir reçu sept ou huit coups de feu toujours à la même place, je m'éveille avec une névralgie violente du nerf sus-orbitaire, dont le siège correspondait exactement à celui de ma blessure imaginaire, tandis que les intervalles qui séparaient chaque élancement douloureux correspondaient très exactement à l'espace qui séparait les coups de feu. »
Nous savons d'autre part que ces rêves insupportables, atroces de réalité douloureuse, dans lesquels nous éprouvons une sensation de charge sur le ventre, comme si l'on nous écrasait lentement, ou dans lesquels nous tombons dans une série de précipices qui se renouvellent toujours, les cauchemars en un mot, sont provoqués par une digestion difficile ou une position pénible de notre corps.
Enfin nous avons dit que la cause d'un très ; grand nombre de rêves se trouve dans les impressions externes qui frappent le dormeur, impres- ■sions qu'un témoin peut observer, peut produire :expérimentalement. Nous savons que l'homme
endormi se rapproche de celui qui serait privé de cerveau, c'est-à-dire que la plupart de ses mouvements sont involontaires et inconscients; nous pouvons ajouter que ces mouvements réflexes qui, on s'en souvient, ont leur point de départ dans la moelle épinière, sont rendus plus faciles et plus fréquents par une augmentation du pouvoir excifcomoteur de cette dernière pendant le sommeil.
Piquez un dormeur au bout d'un doigt, il retirera immédiatement ce doigt; approchez de lui un corps chaud , il s'en détournera ; sonnez à son oreille, il se déplacera. Si tous ces mouvements sont purement réflexes, il n'en est pas moins vrai que les sensations qui les provoquent s'en vont impressionner les cellules cérébrales, lorsqu'elles atteignent un certain degré d'intensité et qu'elles y éveillent des pensées. Seulement, comme ces pensées ne sont pas présidées par le jugement, elles ne présentent ordinairement que peu de liaisons entre elles; de là le côté bizarre de nos rêves. En outre, elles ne sont pas toujours suffisamment nettes et frappantes pour impressionner notre mémoire.
C'est ainsi que, si l'on place un morceau de sucre entre les lèvres d'un dormeur, on le voit allonger la langue, exécuter des mouvements de succion, et sa physionomie prend l'expression d'un vrai contentement gastronomique, tout en faisant
-soles grimaces les plus comiques. Si on le réveille subitement alors que le grain de sucre a entièrement fondu, 'il regrette le rêve qui s'envole, et il raconte qu'il était en train de terminer un savoureux repas, couronné par les desserts les plus doux et les plus succulents.
Un coup sec frappé à l'oreille lui donne l'impression vague d'un coup de pistolet qui lui fait bâtir en quelques secondes un rêve parfois très compliqué. — J'ai recueilli à ce propos un assez grand nombre d'observations sur des amis endormis; elles viennent s'ajouter à celles que nous ont fournies P. Prévost de Genève et Alf. Maury. — Ce dernier auteur se soumit lui-même à des expériences de cette nature; on lui fit passer plusieurs fois de suite par exemple devant ses yeux endormis une lumière entourée d'un papier rouge, il rêva d'orage, d'éclairs, et tout le souvenir d'une violente tempête qu'il avait éprouvée sur la Manche, en allant de Morlaix au Havre, défraya son songe. — Une autre fois, on lui chatouilla avec une plume successivement les lèvres et l'extrémité du nez; il rêva qu'on le soumettait à un horrible supplice, qu'un masque de poix lui était appliqué sur la figure, puis qu'on l'avait ensuite arraché brusquement, ce qui lui avait déchiré la peau des lèvres, le nez et le visage — Je pour-