‹ Le sommeil normal et le sommeil pathologique [electronic resource]Chapitre 7 sur 17 · G. VûGT, Lettres physiologiques, p · texte numérisé non relu

G. VûGT, Lettres physiologiques, p

même personne rêva trois nuits successives le même rêve, qui, malgré les interruptions de deux journées, suivit une évolution progressive et se termina avec une certaine logique.

Mais des exemples comme celui-ci sont extrêmement rares et exceptionnels. Dans la règle, les rêves sont de courte durée, alors même que l'abondance des éléments qui les composent les rendent très compliqués; ils peuvent même être instantanés. Maury en cite un très remarquable exemple. « Un fait, dit-il, qui établit à mes yeux qu'il suffit d'un instant pour faire un rêve étendu est le suivant : J'étais un peu indisposé et me trouvais couché dans ma chambre, ayant ma mère à mon chevet. Je rêve de la Terreur, j'assiste à des scènes de massacre, je comparais devant le tribunal révolutionnaire, je vois Robespierre, Marat, Fouquier-Tinville, toutes les plus vilaines figures de cette époqueterrible, je discute avec eux; enfin, après bien des événements que je ne me rappelle qu'imparfaitement, je suis jugé, condamné à mort, conduit en charrette au miheu d'un concours immense sur la place de la Révolution, je monte sur l'échafaud, l'exécuteur me lie sur la planche fatale, il la fait basculer, le couperet tombe; je sens ma tête se séparer de mon tronc; je m'éveille en proie à la plus vive angoisse, et je me sens sur le cou la flèche de mon lit qui s'était subitement déta-

chée et était tombée sur mes vertèbres cervicales, à la façon du couteau d'une guillotine. Gela avait eu lieu à l'instant, ainsi que ma mère, me le confirma, et cependant c'était cette sensation externe que j'avais prise pour point de départ d'un rêve où tant de faits s'étaient succédé. Au moment où j'avais été frappé, le souvenir de la redoutable machine, dont la flèche de mon lit représentait si bien l'effet, avait éveillé toutes les images d'une époque dont la guillotine a été le symbole. »

Nous devons retenir de tout ce que nous venons d'exposer brièvement que cet état de moindre activité cérébrale qui constitue le sommeil est extrêmement favorable à la production d'images n'ayant pas de réalité extérieure, mais que nous avons tendance à extérioriser et à considérer comme réelles. Certains rêves nous frappent à un si haut degré que nous en conservons les éléments parmi nos souvenirs les plus tenaces. Nous ne devons pas trop nous étonner par conséquent, si l'on rencontre encore des individus faibles d'esprit, qui interprètent à l'avantage de doctrines surannées cette activité cérébrale nocturne dont ils souffrent souvent à un haut degré eux-mêmes. La connaissance de ces faits nous permettra d'aborder l'étude du somnambulisme et de l'envisager à un point de vue réellement scientifique. Car, remarquons-le tout de suite, du sommeil normal

au sommeil somnambulique et des pressentiments par les rêves' aux prévisions des somnambules, il n'y a qu'un degré à franchir, degré qui est loin d'être un abîme, comme on l'a prétendu, mais dont nous possédons un grand nombre de termes de passage. Il est vrai qu'en passant des formes du sommeil chez l'homme à l'état de santé , à celles du sommeil chez des individus souffrant d'un affaissement du système nerveux, d'une dépression cérébrale, nous entrons dans un domaine plus mystérieux, parce qu'il est beaucoup moins bien connu. — Mais la science doit absolument s'en occuper, afin d'en faire disparaître les obscurités encore si nombreuses et d'empêcher par contre-coup les odieuses spéculations que l'on a basées sur l'observation imparfaite de pauvres malades.

Dans le passage de l'état de sommeil à l'état de veille, c'est-à-dire au réveil, nous repassons brièvement, nous récapitulons en sens inverse les différentes phases que nous avons mentionnées à propos de l'entrée dans le sommeil. Les fonctions cérébrales endormies reprennent peu à peu et successivement. La conscience revient vague et indécise, puis la mémoire, le jugement, la volonté. Cette dernière est lente à revenir, et nous savons tous par expérience combien il est pénible au matin, alors que nous nous frottons les yeux tout en

nous étirant les membres, de vouloir sortir du lit, de vouloir nous mettre au travail une fois que nous sommes levés. Il semble qu'alors que les autres facultés sont éveillées celle-ci demeure dans l'assoupissement. Combien n'y a-t-il pas de gens, hélas! chez qui elle ne sort jamais de cet état !

Si le retour à l'état de veille s'arrête à certaines phases de son évolution, après le retour des facultés Imaginatives, par exemple, il peut se présenter de nouveau des rêves lucides, des hallucinations hypnagogiques, qui nous frappent vivement et dont nous conservons naturellement mieux le souvenir au réveil que de celles qui ont eu lieu au commencement de notre sommeil. Selon Ghambart, le rêve du matin « n'est qu'un réveil incomplet, déterminé par une excitation extérieure ou survenant spontanément et arrêté, pendant un temps plus ou moins considérable, à l'une des phases de son évolution. »

Le somnambulisme spontané et le somnambulisme provoqué. Le sommeil magnétique. L'aneslhésie, la catalepsie, la clairvoyance.

Nous avons énuméré brièvement les caractères et les causes probables du sommeil normal, tel qu'il se présente chez la majorité des personnes en bonne santé, et des rêves qui l'accompagnent, infiniment variés dans leur qualité et leur intensité. Nous avons vu que dans la plupart des cas, à la suite d'une préoccupation intellectuelle prolongée surtout, le repos des différentes parties de notre cerveau, des différents groupes cellulaires qui en constituent la couche extérieure et auxquels correspondent nos diverses facultés, ne se produit pas simultanément. Alors que nos membres sont engourdis , nos organes des sens ensommeillés, notre cerveau veille encore d'une manière imparfaite; de là la conservation d'un certain degré de conscience, de mémoire, d'imagination, d'un certain nombre d'activités qui, au lieu de se manifester harmoniquement comme dans

l'état de veille, le font d'une façon désordonnée et donnent naissance aux singularités des songes

Dans le somnambulisme naturel, nous rencontrons une variété du sommeil normal caractérisée par l'absence complète de la conscience et la conservation, à des degrés divers, d'un plus ou moins grand nombre de facultés intellectuelles et sensitivo-motrices qui lui donnent un faciès très varié. Tantôt la conscience disparaît seule et conduit aux phénomènes du dédoublement de la personnalité dont nous parlerons bientôt, tantôt les facultés coordinatrices (jugement, volonté) s'évanouissent pendant que les facultés Imaginatives demeurent éveillées, et alors le somnambule vit et agit comme dans un rêve ; tantôt enfin toutes les facultés intellectuelles ont disparu, laissant intactes la sensibilité et le mouvement, le somnambule n'est pi us qu'un automate vivant, « il est incapable de prévoir, disent Bail et Ghambart*, de vouloir, d'avoir par lui-même une idée et de créer une image, il est le jouet de la volonté d'autrui, des impressions extérieures et des réflexions qu'elles déterminent. » — Dans ce dernier cas, le somnambule obéit mécaniquement aux impulsions qu'il reçoit du dehors et qui donnent lieu à des scènes paraissant merveilleuses aux personnes qui ne pren-

1. Ball et Chambart, arlicle Somnambulisme naturel ou spontané du Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales, t. X, l'« partie.

nent pas la peine d'en déterminer les conditions d'existence.

C'est ainsi que si, inversement à ce qui se passe dans le sommeil, les facultés intellectuelles s'endorment avant les mouvements musculaires et les organes de la vie de relation, nous pourrons dans un pareil état de sommeil somnambulique nous mouvoir, marcher, grimper, causer, accomplir les actes les plus variés à la façon d'un automate, sans en avoir aucune conscience et sans en conserver le moindre souvenir. On a vu, comme chacun le sait, des somnambules se lever au beau milieu de la nuit, marcher à tâtons, éviter les obstacles et se diriger avec une habileté qui étonne, parce que, comme le remarque très bien M, Ch. Richet * dans un lumineux mémoire sur la question qui nous occupe, quoique ayant les yeux fermés, ils voient les objets qui sont dans leur chambre non tels qu'ils sont en réalité, mais tels que leur mémoire les leur rappelle, ce qui est prouvé par le fait que, si l'on change la disposition des meubles dans leur chambre, ils se heurtent contre eux. On les voit ouvrir portes ou fenêtres, descendre dans la rue puis monter sur les toits, donnant lieu, selon les circonstances, à des scènes dramatiques ou ultra-comiques.

1 . Ch. Richet, Dit somnambulisme provoqué (Journal de l'analomie cl de la physiologie de Gli. Robiiu t. XI, p. 318,

A la conservation des mouvements volontaires s'ajoute probablement dans de nombreux cas celle d'un nombre plus ou moins considérable des organes des sens; toutefois ce point n'est pas parfaitement élucidé. « Les observateurs ne sont pas absolument d'accord sur l'état du sens de la vue chez les somnambules : les uns regardent l'intégrité et même l'hyperesthésie de ce sens comme la règle, d'autres comme l'exception; en réalité, toutes les modalités peuvent se présenter et ont été observées, depuis la nyctalopie jusqu'à l'amaurose la plus complète »

Lorsque le somnambulisme ne siiit pas une exagération quelconque de l'activité à l'état de veille, qu'il ne présente pas un caractère accidentel, qu'il se manifeste régulièrement et pendant longtemps, Jorsqu'en un mot il passe à l'état chronique, nous devons le considérer comme une maladie, comme un état pathologique dont la cause réside dans une altération encore mal définie des cellules cérébrales. Ce somnambulisme est alors un véritable dérangement du cerveau et non pas une simple altération passagère. Il relève, comme le dit le D'' Ghambart, d'un état spécial du système nerveux peu accusé peut-être, et d'une prédisposition qui, pour être simple ou quelquefois latente, n'en existerait pas moins. A l'appui de cette assertion,

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