‹ Le sommeil normal et le sommeil pathologique [electronic resource]Chapitre 8 sur 17 · Ball et Ghambart, loc. cit · texte numérisé non relu

Ball et Ghambart, loc. cit

— sole savant médecin cite le fait que la plupart des somnambules comptent parmi leurs parents ou leurs ancêtres des individus atteints d'une altération quelconque des facultés cérébrales, de ces altérations si variées et souvent mal définies que la médecine connaît sous le nom général de névroses ou de névropatliies. Le somnambulisme est pour lui, comme la chorée, l'hystérie, l'épilepsie, l'expression d'une prédisposition morbide générale que l'on a nommée la diathèse nerveuse ou névropathique et qui, selon cet auteur, présente les caractères suivants :

« 1° La diathèse névropathique est une prédisposition héréditaire au développement d'affections diffuses ou systématiques du système nerveux, qui se transmettent par voie d'hérédité, soit intégralement, soit en se transformant.

« 2° Cette diathèse peut rester longtemps diffa-o dans la famille ou dans l'individu. Elle peut .-e manifester soit spontanément, soit à propos d'ui.e affection accidentelle ou symptomatique d'une maladie générale diathésique ou constitutionnelle.

('. 3° Même lorsqu'elle est latente, la diathèse névropathique imprime aux affections et aux maladies intercurrentes un cachet et un caractère nerveux, une marche spéciale, qui suffît à en déceler l'existence ;

« 4° Elle se traduit par des affections présentant

- si -

des caractères qui, indépendamment de la nature des symptômes qui les constituent, permettent de les rapporter à leur véritable cause générale.

« 5° Les affections névropathiques sont souvent mobiles. Elles éclatent brusquement et disparaissent d'une manière inattendue, après une durée qu'il est habituellement impossible de prévoir.

« 6° Elles sont dans une certaine dépendance les unes des autres et pour ainsi dire hiérarchisées. C'est ainsi que l'hystérie, affection relevant, comme l'épilepsie, de la diathèse névropathique, se rapproche des maladies générales par son évolution, sa longue durée, la multiplicité de ses manifestations, et en joue le rôle par rapport à des affections hiérarchiquement inférieures, telles que la chorée et le somnambulisme qu'elle tient sous sa dépendance.

« 7° Bien que souvent très bruyantes et très pénibles, les affections d'origine névropathique ne retentissent que peu sur les fonctions organiques et ne menacent que rarement l'existence.

« 8° Elles ne sont liées à aucune lésion organique et durable du système nerveux, et leurs déterminations sont vraisemblablement dues à des troubles vaso-moteurs diffus ou systématiques de ce système '. »

1. Chambart, Du somnambulisme en général, iii-8. Piiris, ISSl, T>. 32.

Nous devons par conséquenl, dans l'appréciation des faits du somnambulisme, insister sur ce point que, chez beaucoup de névropathes, le sortinambulisme latent ne devient manifeste qu'au milieu d'autres maladies définies, telles que l'hystérie, l'épilepsie, etc., dont nous aurons à reparler.

Chez d'autres individus, les attaques de somnambulisme peuvent se produire à la suite de compressions ou de contusions cérébrales, d'inflammations des enveloppes du cerveau, etc., ou à la' suite d'impressions psychiques, telles qu'une grande joie ou une vive douleur, une peur subite, une grande espérance déçue, une attente longtemps soutenue.

Enfin on connaît des cas de manifestation somnambulique à la suite de l'ingestion de substances toxiques. Notons donc en passant les allures d'un individu soumis à un agent anesthésique; nous y trouverons des analogies avec celles de l'homme à l'état de sommeil. L'action directe et spécifique de ces agents sur les centres nerveux est évidente, elle permet d'étudier dans une certaine mesure expérimentalement certains troubles cérébraux.

Observons un homme chloroformisé par exemple. Il subit à la suite d'une période d'excitation passagère une lassitude générale. Le chloroforme absorbé par la surface pulmonaire passe dans le sang, qui en circulant le transporte sur les centres

nerveux et en particulier sur le cerveau, où il endort par une action directe, comme nous venons de le dire, la volonté et la sensibilité consciente. Le sujet gesticule, murmure; ses fonctions animales continuent à s'effectuer, mais il ne conserve le souvenir d'aucun des actes commis pendant le sommeil. Si l'on examine directement, comme l'a fait Claude Bernard, le cerveau mis à nu d'un animal pareillement anesthésié, on voit d'abord sa surface rougir; le cerveau se gonfle et fait liernie par l'orifice crânien; « mais bientôt les phénomènes changent, la hernie rentre dans la boîte crânienne, le cerveau reprend son volume normal, sa teinte diminue progressivement et en très peu de temps, il devient sensiblement plus pâle qu'à l'état ordinaire, avant l'expérience »

La rougeur première et l'augmentation du volume du cerveau sont l'indice évident d'un afflux plus considérable du sa-ng dans cet organe, hyperémie qui correspond à la période d'agitation qui se manifeste toujours dans la chloroformisation. La pâleur qui lui succède est l'indice au contraire du retrait du sang, .d'une anémie, qui produit le sommeil et l'anesthésie.

Cette seconde période ne rappelle-t-elle pas les faits observés par Durham sur l'état du cerveau

1. Claude Bernard, Le(:ons sur les aneslliésiques, Paris, 1875, p. 121.

chez l'animal endormi et ne vient-elle pas les confirmer?

Ce que nous venons de dire de l'action du chloroforme peut en général s'appliquer aux autres anesthésiques. L'opium, le narcotique par excellence, plonge comme chacun le sait, lorsqu'on le prend à faible dose, dans une déhcieuse somnolence, dans une sorte de sommeil incomplet qui est aussi ordinairement précédé d'une période d'excitation cérébrale , de vertiges , d'étourdissements, de délire accompagné d'hallucinations qui sont d'un attrait irrésistible pour les malheureux qui sont adonnés à son usage.

Il en est de même du haschich, composition usitée en Orient et obtenue par la distillation des graines de chanvre indien [Cannabis indica), dont l'action a été magistralement étudiée par J. Moreau (de Tours). Cette substance plonge dans une sorte de délire somnambulique, dans lequel on ressent un vif bonheur et qui est accompagné d'hallucinations extrêmement vives. — Ces. hallucinations ont été constatées par un grand nombre d'auteurs ; selon Brierre de Boismont elles sont caractérisées par ce fait qu'elles ouvrent à l'imagination des théâtres immenses où se jouent les scènes les plus variées. Sous leur influence, l'esprit semble se débarrasser de son enveloppe terrestre, entrer dans une vie nouvelle. Les souvenirs

sont évoqués avec toute leur sensibilité première.

M. Ch. Richet , dans l'intéressant travail que nous avons cité et dans lequel il a eu le mérite de rappeler l'attention sur ces phénomènes, M. Richet rapproche, comme nous venons de le faire, les sensations éprouvées par les personnes soumises au sommeil somnambulique de celles que procurent le haschich et l'opium. « Les sujets influencés par ces deux substances toxiques, dit-il, ont une sorte d'anesthésie générale, ils ne sentent pas leur corps. 11 semble que l'esprit soit absolument dégagé et que les impressions sourdes et confuses que, dans notre état de veille, nos organes transmettent au sensorium commun, aient absolument disparu. Telle est du moins l'idée que se faisait de son état une personne fort intelligente, miss G., que j'ai eu l'occasion d'endormir. Elle exprimait cela par un seul mot : Liberté ! et se rendait très bien compte de ce qu'elle éprouvait. Plusieurs des malades que j'ai endormies à l'hôpital Beaujon m'assuraient que leurs douleurs avaient disparu. Aussi désiraient-elles rester fort longtemps dans le sommeil, sachant que le réveil à la vie serait en même temps le réveil à la douleur. »

Nous avons dit que le sommeil somnambulique différait du sommeil normal comme il difî'ère également du sommeil produit par les anesthésiques, par la perte de la mémoire des faits et gestes

accomplis dans cet état. Cependant il est certains cas de somnambulisme flagrant, dans lesquels l'amnésie est inco'mplète et où l'on peut, en faisant usage d'une certaine habileté de questions, mettre le sujet sur la voie du souvenir échappé du rêve ou de l'hallucination.

Les facultés intellectuelles persistent quelquefois à tel point chez les somnambules qu'on les voit reprendre pendant le sommeil des occupations qui leur sont familières à l'état de veille, tellement familières même que l'habitude a réduit les mouvements qu'elles nécessitent à l'état de mouvements réflexes. J'ai connu un étudiant qui, (' is l'époque de fièvre qui précède les examens, travaillait avec une grande ardeur, se couchait à une heure avancée de la nuit, s'endormait, puis se relevait et reprenait inconsciemment son travail, lisait, écrivait, retournait se coucher, puis se réveillait complètement, était surpris de trouver son ouvrage plus avancé qu'il ne l'avait quitté la veille, le surplus ayant été ajouté dans un moment de complète inconscience. En pareil cas, une dame tricote, un musicien touche du piano, un journaliste rédige, un mathématicien calcule. L'étudiant dont je viens de parler écrivait avec une parfaite rectitude des formules chimiques pendant son sommeil. Bail et Chambart citent plusieurs cas de cette nature. Un pharmacien déterminait

les caractères botaniques des plantes d'après la classification de Linné ou, dérangé pendant la nuit, servait ses clients, préparait ses médicaments et en recevait le prix. Un ecclésiastique rédigeait un sermon et en corrigeait les fautes de style et d'orthographe, etc. L'oubli total des actes accomplis pendant un tel sommeil donne lieu parfois à de singulières méprises de la part des somnambules. Il en est qui se volent eux-mêmes pendant la nuit et en accusent leurs proches à leur réveil, et la médecine légale a souvent à s'occuper de cas semblables.

Je ne puis penser à mentionner ici toutes les variétés extrêmement nombreuses de l'état somnambulique, et je renvoie pour cela le lecteur aux ouvrages spéciaux. Le but que nous poursuivons n'est pas d'écrire un traité de la matière, mais seulement d'indiquer les caractères principaux du sommeil pathologique qui nous permettront de nous rendre compte, sans recourir au merveilleux, des très curieuses manifestations du somnambulisme provoqué.

Il nous faut cependant encore rappeler un cas extrême, une exagération de l'état somnambulique, qui, continué pendant des jours, des semaines et des mois, conduit à une sorte de seconde vie, la vie somnambulique. La science en a enregistré quelques exemples, dont le plus célèbre est celui

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d'une coul-Lirière de Bordeaux, Félida X..., dont nous devons la connaissance et l'étude détaillée à un éminent praticien, le D"" Azam.

Nous savons que dans l'immense majorité des cas le somnambule ne conserve pas le souvenir de ce qui s'est passé pendant l'attaque. Il n'en est pas moins vrai que les cellules cérébrales ont été impressionnées par les actes accomplis et qu'elles en possèdent une sorte de mémoire latente qui se réveille dans le cours d'une nouvelle attaque. Le 'somnambule qui a perdu, à l'état normal, la conscience de son activité la reprend en rentrant dans l'état somnambulique.

Félida X.,.. s'est montrée somnambule depuis l'âge de quatorze ans. Des accès d'abord rares n'étaient jamais de longue durée et ne présentaient à l'origine rien de bien alarmant. La malade, il est important de le noter, était extrêmement sensible aux pratiques hypnotiques dont nous reparlerons plus loin. Peu à peu, par une aggravation de son état, ses accès augmentèrent considérablement, à tel point que ce qui avait d'abord été une exception devint la règle et que sa vie actuellement se passe presque entièrement dans la condition somnambulique, la, condition seconde, comme l'appelle M. Azam. A mesure qu'elle avance en âge, cet empiétement de sa condition seconde sur la condition normale s'accroît, et en 1880 cette der-

nière ne comprenait plus qu'un trentième ou un quarantième de son existence.

Pendant ses accès, Félida X... se souvient de toute sa vie normale et de sa vie somnambulique; mais lorsqu'elle passe de ce dernier état dans le premier, c'est-à-dire dans l'intervalle de ses accès, elle perd complètement la mémoire de son activité somnambulique. On comprend qu'un pai*eil état de chose, une pareille double personnalité donne lieu aux plus graves inconvénients.

Une affection morale, une peur, une perte de connaissance très courte, suffisent pour faire passer Félida X. du premier dans le second état; la cause déterminante de ce changement est même quelquefois tellement faible qu'elle demeure inaperçue pour celui qui n'y est pas très attentif. On comprend combien un pareil sujet serait précieux entre les njains d'un magnétiseur.

C'est ici que nous devons aborder l'étude de la provocation artificielle de l'état somnambulique. Car, de même que par divers procédés on peut produire expérimentalement le sommeil normal, on connaît depuis fort longtemps des méthodes variées pour faire passer un individu prédisposé, un « bon sujet )), de l'état normal dans celui de somnambule. Le somnambulisme artificiel, dit Maury, n'est qu'une forme plus développée et spéciale du somnambulisme naturel. '

Parmi les méthodes auxquelles nous venons de faire allusion, il en est qui, plus ou moins honnêtement exploitées et expliquées théoriquement par le concours hypothétique d'agents immatériels et mystérieux , ont fait beaucoup parler d'elles.

L'homme scientifique, avant de recourir à supposer l'existence de fluides universels, de puissances merveilleuses, doit se demander si les singuliers phénomènes qu'il s'agit d'expliquer par cette supposition ne peuvent pas l'être par les forces actuellement connues et par les modalités d'une substance aussi complexe que la substance cérébrale. Or, quoiqu'on n'ait pas encore réussi à l'heure qu'il est à expliquer naturellement tous les phénomènes du somnambulisme provoqué, il est indéniable que cette expUcation est du ressort de la physiologie et que les travaux de ces dernières années nous ont mis sur la bonne voie. — Il est absolument nécessaire de déterminer scientifiquement les conditions d'existence de ces phénomènes, que bon nombre de personnages, travaillant sans méthode, ont fait connaître en les enchevêtrant de la façon la plus obscure. Sans doute la science doit s'en occuper en leur appliquant sa méthode sans restriction et sans fausse modestie; elle doit reconnaître ce qu'il y a de faux et de vrai dans la masse énorme des faits accu-

mulés, étudier ceux qui sont bien constatés, quelle que soit leur invraisemblance, et rejeter ceux qui n'ont jamais existé que dans l'imagination de cerveaux malades ou grâce aux supercheries de véritables imposteurs. La tâche est ingrate, car on a érigé en système les explications données en dehors de la science, on a élevé en particulier la croyance à un ou plusieurs fluides à la hauteur d'une religion, qui compte depuis un siècle un certain nombre d'adeptes aussi enthousiastes qu'ils sont aveugles.

L'état de somnambulisme et des états voisins sont provoqués par les procédés du magnétisme animal.

Chacun sait que des pratiques analogues à celles qui sont usitées encore de nos jours par les soidisant magnétiseurs ont eu une certaine fortune dans les siècles passés; mais ce n'est qu'à la fin du siècle dernier que ces pratiques furent systématisées et reçurent un semblant d'explication qui fut la cause de leur fortune.

Vers 1770 vivait en Allemagne un médecin, Antoine Mesmer, né à Mersbourg, dans la Souabe, le 29 mai 1733, dont l'intelligence indiscutable présentait deux faces, deux tendances très différentes, l'une idéaliste, qui le portait à des conceptions grandioses sur les mystères de la nature, sur les inconnues de l'univers, qu'il croyait exphquei

par une théorie qui sous des apparences scientifiques Représentait aucune base positive, et l'autre tendance, très réaliste, qui le conduisit à exploiter avec habilité, en commerçant consommé, la puissance mystérieuse qu'il prétendait posséder en luimême.

]\Iesmer, qui avait des prétentions de physicien autant que de médecin, admettait, à la façon des alchimistes du moyen âge, l'existence d'un fluide universellement répandu, qui, par les propriétés hypothétiques dont il le douait, lui servait à rendre compte des singuliers, phénomènes qu'il a eu le mérite de mettre en rehef, quoique dans leurs traits généraux ils fussent déjà connus de médecins antérieurs. — Mais ce fluide, il ne réussit jamais à le mettre en évidence, pas plus d'ailleurs qu'aucun de ses successeurs, et c'est pourquoi il est permis de faire encore maintenant de son existence une question de foi et de la manière de s'en servir une intuition de certains individus.

Selon Mesmer, le fluide en question permet une influence mutuelle et réciproque de tous les corps de la nature, des corps célestes, de la terre et des corps animés qui peuplent cette dernière. C'est précisément cette dernière influence, celle des corps animés les uns sur les autres au moyen du fluide, et son appUcation, selon une méthode qui est propre à Mesmer et qui en réalité a peu varié

depuis lui, à la guérison des maladies, qui fut pour Mesmer l'origine de son immense succès à une certaine époque.

Le fluide, en s'insinuant dans la substance des nerfs, agit immédiatement sur les corps vivants.

« Il se manifeste alors particulièrement dans le corps humain des propriétés analogues à celles de l'aimant; on y distingue des pôles également divers et opposés, qui peuvent être communiqués; changés, détruits et renforcés. »

« La propriété du corps animal, dit encore Mesmer, qui le rend susceptible de l'influence des corps célestes et de T'action réciproque de ceux qui l'environnent, manifestée par son analogie avec l'aimant, m'a déterminé à le nommer magnétisme animal. »

La santé et la maladie dépendent de la quantité plus ou moins grande de ce fluide répandu dans le corps humain, de telle manière que son application aux personnes qui en manquent peut guérir immédiatement les maladies des nerfs et médiatement les autres.

Après quelques essais de sa méthode faits à Yienne, où il ne paraît pas avoir remporté des succès incontestés, Mesmer vint à Paris en 1778, et il remua le public de la grande ville, le gouvernement, les académies, suscita des polémiques passionnées, fit verser des flots d'encre, frappa

rimagination des foules par le mystère dont il entourait ses opérations et réussit à susciter un nombre assez considérable d'adeptes, qu'il sut exploiter de manière à se faire une grosse fortune.

Je n'ai en aucune façon l'intention de refaire ici l'histoire du magnétisme animal. Elle a été tracée de main de maître par plusieurs savants, Louis Figuier S Bersot^ le toujours regretté directeur de l'Ecole normale, Dr Dechambre ^, l'éminent directeur du grand dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, etc. Elle est des plus intéressantes, pour se rendre compte des t»'dvers et des insuffisances de l'esprit humain, de sa naïveté, de sa ruse, de son excessive crédulité.

Le magnétisme enseigné par toutes sortes d'individus, les uns parfaitement honnêtes et consciencieux, on doit le reconnaître, les autres au contraire charlatans et exploiteurs, guidés par une vanité folle, par un ardent désir de faire parler d'eux ou par une soif immodérée d'un gain facile^ le magnétisme s'est transmis à nous tel, à peu de chose près, qu'il est sorti de l'imagination de son inventeur.

Cette absence de progrès dans la marche du magnétisme est un trait sur lequel il faut insis-

1. Louis Figuier, Histoire du merveilletix, 38 volume. Paris, 1860,

2. Bersot, Mesmer et le magnélisme animal, in-12. Paris. 1833.

3. Dechambre, article Mesmôrismc du Dictionnaire encyclopédique des Science* médicales, t. VU. de la 2" série.

ter; ne prouve-t-il pas contre l'existence du prétendu fluide? Gela saute aux yeux, si nous le comparons au magnétisme physique, à l'électricité qui eux aussi étaient interprétés comme des fluides à cette époque, qui commençaient à être étudiés et à faire parler d'eux et que nous avons réussi dans l'espace d'un siècle à maîtriser et à utiliser de la manière que chacun sait. Il nous paraît vraisemblable que le fluide animal aurait dû progresser bien davantage, lui qui n'a cessé depuis lors d'exciter la curiosité du. monde scientifique et qui, par le merveilleux des effets qu'on lui attribue, appelle l'attention de tous les observateurs.

Je n'ai pas l'intention non plus de discuter les propriétés curatives que l'on a accordées et que quelques personnes accordent encore de nos jours au fameux fluide. Je sais que pour plusieurs c'est là cependant le nœud de la question, la garantie de l'existence du fluide. Malheureusement, n'étant pas médecin, je ne me sens aucune compétence pour aborder ce sujet, et, me plaçant au point de vue du bon sens populaire, j'estime qu'il y a une certaine pudeur à ne pas se mêler de ce que l'on ne connaît pas. Il me paraît évident que l'étude de la science médicale est indispensable pour appliquer rationnellement des remèdes et qu'il faut connaître profondément le corps humain à l'état

normal avant d'entreprendre de le guérir de la maladie. — Ceci dit, j'avouerai en toute sincérité que je suis d'une grande crédulité vis-à-vis des faits de guérison obtenus en dehors de la médecine; chaque système extra-scientifique en possède à son avoir.

Le retour d'un malade à l'état de santé s'opère fréquemment par des voies qui nous échappent et en dehors certainement de tout médicament actif. Laisser agir la nature, tout en tranquillisant le malade par l'administration de substances inoffensives que l'on baptise du nom de remèdes, agir sur son moral en le persuadant de sa prompte guérison et l'entourer de soins hygiéniques, cela suffit dans un grand nombre de cas de maladies mal définies, surtout chez les femmes^ pour le soulager ou le rétablir complètement. Les médecins, les vrais médecins, ceux qui ont étudié les bases scientifiques de la médecine, n'appliquent pas toujours des remèdes actifs, et un certain nombre des guérisons qu'ils obtiennent ne sont en aucune façon le résultat direct, la conséquence du pouvoir spécifique du médicament administré. 11 faut même reconnaître que le nombre des substances agissant à coup sûr dans telle ou telle maladie est très limité.

La médecine a été pendant des siècles beaucoup plus un art, l'art de guérir, qu'une science, et elle procédait d'une manière [purement empirique. Mais

elle a fait, depuis une cinquantaine d'années, des progrès étonnants, indéniables; elle subit, grâce à l'application de la méthode expérimentale à l'étude de la maladie, une évolution admirable. Le médecin ne se contente plus comme autrefois de constater l'action de telle ou telle drogue dans tel ou tel cas particulier, mais il cherche à se rendre compte du mécanisme physiologique de cette action. — Deux sciences positives, l'anatomie et la physiologie, sont la base solide de cette nouvelle médecine, et l'on sait que la dernière de ces sciences n'est née qu'au commencement de notre siècle. Malgré des efforts immenses et fructueux, elle est encore dans sa période d'enfance, pleine de promesses, il est vrai, pour l'avenir. La thérapeutique se renouvelle par l'étude expérimentale des médicaments, elle progresse évidemment, elle guérit plus qu'elle ne guérissait autrefois.

Mais, quels que soient les efforts des médecins scientifiques, il est certain qu'ils ne guérissent et qu'ils ne guériront pas toujours ; c'est pourquoi il a toujours existé et il existera longtemps encore à côté de la médecine proprement dite, s'inspirant des connaissances positives, une foule de pratiques empiriques vantées et exploitées par l'ignorance et la cupidité, en vue d'obtenir des guérisons merveilleuses. Les individus qui vivent de ces pratiques ont de tout temps joui d'une réputation aussi

éclatante que passagère, qui provient de la déplorable habitude du public de ne pas montrer envers ces guérisseurs d'occasion les mêmes exigences qu'envers les médecins. On fait grand bruit autour des succès des magnétiseurs, des matteistes, des homéopathes, des zouaves Jacob, de tous les mèges et de tous les rebouteurs; on les répand partout, on les crie sur les toits; tandis qu'on laisse dans l'ombre avec une étonnante partialité leurs insuccès. Un médecin au contraire guérit-il, on en parle à peine, tant cela paraît naturel; laisse-t-il mourir son malade, on crie au scandale, on lui en impute la faute, et il n'est pas de moqueries suffisantes pour flétrir la médecine.

Le magnétisme, les globules du comte de Mattei aux électricités bleue ou rose^ les infusions de foin, les solutions infinitésimales de l'homéopathie, l'eau de Lourdes, l'attouchement des ossements des saints, etc., etc., peuvent frapper avantageusement l'imagination des malades; ils bénéficient des soulagements ou des guérisons spontanées, qui eussent été obtenus sans l'application d'aucun remède; ils ne possèdent pas en tout cas d'action spécifique, et ils sont exploités dans Timmense majorité des cas par des personnes ignorantes qui, tout en se parant du titre de bienfaiteurs de l'humanité, n'aspirent à aucun autre progrès que celui de leur fortune.

Laissons donc de côté la question complexe des guérisons aLlribuées au fluide de Mesmer, et revenons-en aux effets pour ainsi dire physiques, tangibles, obtenus par les magnétiseurs. — Nous avons déjà fait remarquer que la pratique magnétique ne s'était pas sensiblement modifiée depuis Mesmer ; toutefois elle a subi quelques variantes et elle s'est en particulier débarrassée de la pompeuse mise en scène à laquelle avait recours l'inventeur du fluide pour frapper la foule. Il est certain que le public en général aime le merveilleux, réclame le mystère, et plus on l'en entourera, plus on exercera de prestige sur lui; peut-être l'abandon du baquet et de cet outillage aussi inutile que ridicule auquel avait recours Mesmer est-il pour quelque chose dans le discrédit où est tombée sa doctrine même auprès des gens peu instruits !

A l'origine, il suffisait à Mesmer de toucher au front ou de regarder fixement son sujet pour le faire tomber dans un assoupissement accompagné de singuliers troubles dans la motilité et au sortir duquel la personne prétendait bénévolement être sinon guérie, du moins soulagée de son mal. — Mais, une fois établi à Paris, le nombre des malades qui, à bout de ressources médicales, vinrent le consulter, se multiplia à un tel point que Mesmer ne put plus penser les traiter les uns à la suite des autres et qu'il imagina le procédé fameux

dit du baquet. Nous laisserons pour le décrire la parole à M. le Dechambre :

« Dans une grande salle, close de toutes parts, qu'éclaire faiblement une lumière tamisée par d'épais rideaux, et où les assistants sont tenus au silence, se trouve une caisse circulaire de bois de chêne, munie d'un couvercle percé de trous et ayant six pieds de diamètre et un pied et demi de hauteur. Qu'y avait-il dans ce baquet? « Des bouteilles arrangées d'une façon particuUère, » dit de Puységur. Cette disposition était radiée; un premier lit de bouteilles était rangé les goulots au centre et le fond à la circonférence, et un second lit dans un ordre opposé, le fond au centre. Ces bouteilles, recouvertes d'eau et en contenant ellesmêmes, reposaient sur un mélange de verre pilé et de limaille de fer. Par les trous du couvercle sortaient des tiges de fer dont l'extrémité intérieure plongeait dans le liquide et dont l'autre, coudée, mobile et terminée en pointe, s'appliquait au corps des malades. Certaines tiges étaient assez longues pour pouvoir atteindre au second ou au troisième rang des malades assis autour de la cuve et reliés entre eux par une corde partant du baquet. Quelquefois la corde n'allait pas au delà du premier rang d'adeptes, ceux du second rang se j tenant par un ou plusieurs doigts de chaque main. .Voilà au point de vue de la physique vulgaire un

étrange appcareil magnétique ! Quelle peut en être raclion? De Puységur va nous le dire, d'après Mesmer lui-même. « On touche (immédiatement) chacune des bouteilles qui entrent dans le réservoir magnétique, et on leur communique par là . une impulsion électrique animale; on charge de môme l'eau qui recouvre les bouteilles , et par cette opération l'on détermine les courants de mouvements à se porter vers les pointes ressortantes. » Et même, « si l'on veut au moyen d'une baguette de fer terminée en pointe dans le milieu du ba-

• quet, qu'on peut toucher de temps en temps, ou I d'un rechargement qu'on peut opérer à volonté,

• on entretient le mouvement dans la direction don-

;née; et, par l'inteTmède de la corde , il arrive

un combat dans chaque individu pour le rétablissement du fluide ou mouvement électrique animal. » Quoi de plus clair?

« Pourtant, cet appareil, tout compliqué qu'il ' est, manque encore de la pièce capitale et ne pourrait tel quel produire les grands effets. Cette pièce ' essentielle, c'est le réservoir du fluide, c'est le ; maître lui-même. L'action ne devient énergique que quand le magnétiseur entre dans la chaîne. Il n'est pas nécessaire pour cela qu'il se mette en communication avec la corde, ce qui pourtant ne gâterait rien; il lui suffit de toucher les malades, de diriger sur eux ses doigts, sa baguette, ses re-

gards, ou de pratiquer le grand courant avec ou sans contact. Alors le courant animal du magnétiseur, se rencontrant avec celui de la cuve, forme dans le corps des enchaînés un véritable torrent qui va, vient, se précipite ou se ralentit selon les circonstances, et finit par entraîner l'assistance entière. Dans quel monde de sensations ! Les yeux s'égarent; les gorges se soulèvent; les têtes se renversent; on frémit, on pleure, on rit, on tousse, on crache, on crie, on gémit, on suffoque, on a des vertiges, on s'endort, on tombe dans l'extase, on sent des ardeurs secrètes; puis viennent les cris, les étranglements, les mouvements convulsifs, les contorsions, les culbutes. Les femmes surtout se jettent les unes sur les autres; rouges ou pâles, les traits bouleversés, les cheveux flottants ou collés à la tempe, elles s'embrassent, se repoussent, se roulent à terre ou vont donner de la tête contre les murs. N'ayez peur, le mur est matelassé. « Le secours ! le secours! » A cet appel, le maître jette son harmonica et vole vers les frénétiques. 11 les pénètre d'un regard aigu et profond^ leur prend les mains ou passe les siennes sur les parties les plus agitées. Peu à peu, le calme revient, la respiration se ralentit, la sueur s'arrête, un élan de reconnaissance termine la crise \»

1, Dbch AMBRE, article Mesmérisme du Diclionnairc encyclopédique des Sciences médicales, t. Vil, l" partie, p. 150.

« Certes, il ne viendra à l'esprit de personne, ajoute Dechambre, que de pareilles scènes soient bonnes pour la décence publique. Mais il faut en croire là-dessus l'honnête Puységur : Mesmer s'appliquait scrupuleusement à prévenir les abus, et les excitations nerveuses ne sont guère sorties du programme que sous le règne de ses successeurs. »

Mais, dans son ingéniosité, Mesmer alla plus loin, pour satisfaire au nombre toujours croissant des demandes de fluide, il trouva que celui-ci pouvait non seulement se transmettre par des conducteurs, mais encore se concentrer dans certains corps. De gros objets, tels que des arbres, pouvaient emmagasiner une quantité considérable de fluide et le distribuer en doses convenables aux malades qui venaient à les toucher. C'est ainsi qu'il chargea de magnétisme l'un des arbres du boulevard Saint-Martin, afin de le mettre gratuitement à la disposition des malades pauvres. Ce que cet arbre fit de merveilles, ce qu'il opéra de guérisons, je n'ai pas besoin d'y insister; c'était à rendre jaloux les squelettes des saints.

Les propriétés du fluide et la manière de les appliquer variaient du reste autant que les besoins s'en faisaient sentir, et, parmi les spéctateurs de ses premières représentations, — on peut bien leur donner ce nom, — Mesmer ne tarda pas à

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