VL-.\G
rencontrer des disciples enthousiastes avec lesquels il ne semble pas du reste avoir vécu en très' bonne intelligence. — D'Eslon, Jumelin, de Puységur sont les plus connus. Ils finirent tous par s'isoler et par pratiquer pour leur propre compte. Le dernier et le plus célèbre acquit bientôt une immense réputation, et ce fut lui qui, plus perspicace que Mesmer, découvrit le somnambulisme magnétique, dont Mesmer avait constaté quelques faits sans en remarquer la grande importance.
Le marquis de Puységur, après avoir obtenu en province quelques guérisons de maux de dents, de névralgies, etc., parmi les personnes de son voisinage, rencontra un jour parmi ses solliciteurs « un jeune homme atteint depuis quatre semaines d'une fluxion de poitrine. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque le magnétiseur vit son client s'endormir paisiblement et, tout en dormant, parler, s'occuper de ses affaires, chanter les airs qu'on lui indiquait mentalement. »
Ce dernier point, l'automatisme du magnétisé, son obéissance passive aux ordres venus du dehors, fut ce qui étonna le plus de Puységur, qui, pour l'expliquer, émit l'hypothèse fameuse que nous retrouvons encore aujourd'hui parmi les théories magnétiques, l'action de la volonté. Nous passons sur les jeunes années de la doctrine nouvelle, nous contentant d'en noter les traits les
plus saillants. Elle ne grandit pas sans contestations. Mesmer, ridiculisé par ses adversaires, en appela aux Sociétés savantes, qui eurent la faiblesse selon les uns, la sagesse selon les autres, et nous sommes de ces derniers, de nommer pour examiner ces phénomènes des commissions dont les membres, tous éminents dans les différentes branches de la science, eurent de la peine à se mettre d'accord. — Plusieurs rapports manuscrits furent lus dans ces Sociétés, quelques-uns même reçurent les honneurs de la publication. Toutes les fois que les commissaires prirent la peine, de concert avec les magnétiseurs, d'instituer des expériences méthodiques avec moyens de contrôle, elles ne donnèrent que des résultats négatifs ou des résultats pouvant être expliqués par d'auti'es causes que l'action du fluide.
Parmi ces derniers, les faits de crises nerveuses, de secousses, de tremblements, de raideurs des membres, de fixité du regard, d'évanouissement, de perte de la sensibilité, d'oubli de certaines connaissances, furent attribués avec raison à des états maladifs des sujets chez lesquels ils se manifestaient. Quant aux faits plus extraordinaires, tels que la clairvoyance, l'action à distance, etc., ils furent repoussés, et un certain nombre de savants dévoilèrent la supercherie sur laquelle ils reposaient. Parmi les successeurs de
Mesmer, il faut faire une place à part à un prêtre hindou du nom de Faria, qui impressionna vivement la foule vers 1815 à Paris, car ce fut lui qui, tout en produisant les mêmes phénomènes que les autres magnétiseurs, attaqua l'un des premiers avec un grand bon sens la théorie mesmérienne du fluide et celle de l'action delà volonté imaginée par Puységur. Faria soutint que la cause des effets produits ne réside pas dans le magnétiseur, en dehors ou contre la volonté duquel le sommeil peut parfaitement se manifester, mais dans l'organisation particuhère du magnétisé, du sujet. — C'est lui qui le premier, à la suite d'un ordre, sur la simple injonction « Dormez » par exemple, plongeait certains de ses auditeurs dans l'état dit magnétique, sans faire ni passe, ni attouchement, ni jeu du regard quelconque. C'est lui enfin qui inaugura les illusions magnétiques du goût, de l'odorat, etc., illusions qui consistent à faire prendre au sujet de l'eau claire pour du café ou du vin ou une hqueur qu'on lui indique, ou, comme le magnétiseur belge Donato le fait encore de nos jours, prendre une pomme de terre pour des abricots ou tel autre mets délicat.
Voyons maintenant quels sont les phénomènes essentiels attribués au fluide magnétique, et occupons-nous d'abord de ceux que vous et moi, qui n'avons, je suppose, jamais magnétisé jusqu'à pré-
sent^ pourrons obtenir, à condition d'employer certains procédés empiriques et d'avoir à notre disposition un bon « sujet », c'est-à-dire, comme nous le verrons plus loin, un individu qui, quoique florissant de santé en apparence, sera victime d'un état névrotique, d'une altération cérébrale. Le siège de nos facultés psychiques étant indubitablement le cerveau, toute modification physique de celui-ci influera sur les premières, et ces modifications seront d'autant plus facilement obtenues que le cerveau leur offrira par sa constitution même, moins de résistance. — C'est une erreur absolue de croire qu\in magnétiseur, quelque chargé de fluide qu'il prétende être, puisse agir indifféremment sur tout le monde. — Un vieux magnétiseur qui opère depuis plus de quarante ans et qui pratique encore à Genève dans ce moment m'avouait dernièrement qu'il agit sur un tiers seulement des personnes qui suivent ses séances de démonstration; ce chiffre me paraît très élevé, et, s'il est exact, il parle peu en faveur de la santé cérébrale à Genève. Quoi qu'il en soit, puisqu'il est avéré que le présumé fluide n'agit que sur certains individus, il semble naturel d'admettre qu'il existe, entre ces individus et ceux stir lesquels il demeure inactif, une difî"érence qui leur est personnelle et qui dépend de leur constitution
1. A. s. Morin cite une statistique tenue pendant dix ans à la
Soumettons donc un de ces individus de constitution magnétique, et dont l'attention est éveillée par ce qui va se passer, à la pratique dite des passes, l'une de celles qui produisent les résultats les plus rapides * . Asseyons-le solidement, et plaçons-nous en face de lui, puis, après l'avoir prié de ne pas résister volontairement à l'influx du « fluide » que nous allons lui administrer, — car une réaction de la volonté retarde le sommeil magnétique aussi bien que le sommeil normal , — nous le regardons fixement pendant quelques secondes. Dans les cas heureux, chez les très bons sujets, cette fixation des yeux, amenant la convergence de leurs axes, suffit à elle seule pour produire le sommeil. Je l'ai obtenu deux ou trois fois de cette manière chez des jeunes filles hystériques. Mais, dans les cas ordinaires, il faut aller plus loin. On élève les deux mains à la hauteur du front du sujet, puis on les abaisse lentement le long de son corps, et cela à plusieurs
Société du Mesmérisme à Paris, et de laquelle il résulte, « que le nombre des personnes soumises aux expériences était par an de 24 fois 60 ou de 14i0, ce qui l'ait pour dix ans seulement un total de 14 400. On faisait un relevé des personnes qui déclaraient avoir ressenti les eiïets du maf<nélisme, et de celles qui déclaraient n'avoir rien ressenti; le nombre des premières forme, en moyenne, les quatre cinquièmes du total, soit ll.'i2 par an, et pour dix ans, 11 520 : A. S. Morin, Du magnétisme ci des sciences occultes, in-8, Paris, 1860, p. 15.
1. Je dis 0 l'une de celles », parce que, de l'aveu môme des magnétiseurs, on peut provoquer le sommeil magnétique de manières très diverses, par le simple regard, par le bras tendu vers l'épigaslrc, par le souffle, etc.
réprises, en dirigeant toujours les mains de là partie supérieure vers la partie inférieure du corps. Au bout de quelques minutes de- ce mouvement régulier et uniforme qui constitue les passes, bu un temps plus court si aucune distraction, aucun bruit ne vient détourner l'attention du sujet, nous voyons ce dernier tomber dans une sorte de demisommeil, d'assoupissement accompagné de profonds soupirs, de spasmes, quelquefois de cris ou de plaintes. Il se renverse en arrière; ses muscles, tout en se détendant, exécutent des soubresauts irréguliers; il cligne des paupières, roule les yeux dans leurs orbites; il paraît lutter contre « le fluide » qui l'accable, mais cette lutte est inégale, il succombe toujours et finit par s'endormir.
Si le sujet que je suppose avoir entre les mains n'est pas un bon sujet, il pourra se faire que le sommeil complet ne l'atteindra pas; les phénomènes s'arrêteront alors à l'une des phases qui lei précèdent, des picotements, une pression dans la tête, quelques hallucinations hypnagogiques, des sensations vagues qu'il faudra bien se garder d'attribuer au prétendu fluide. Et ici je dois signaler un véritable abus des magnétiseurs de profession, qui font dépendre du fluide toutes les sensations, quelles qu'elles soient, accusées' par leurs sujets. C'est là plus qu'une exagération, que j'ai vue répandue d'une façon très générale chez plusieurs
magnétiseurs. Ils prennent au hasard dix personnes par exemple, dans une réunion publique, puis ils les font placer chacune sur un siège les unes derrière les autres, en chaîne, et les magnétisent en étendant le bras devant elles à la hauteur de leurs tètes pendant un quart d'heure et davantage. Ce temps est énorme; cependant, s'il est écoulé sans qu'aucune de ces personnes se soit endormie, ce qui arrive fréquemment dans les circonstances supposées, — dix personnes saines pouvant se trouver dans une assemblée publique, — le magnétiseur, désespérant d'en venir à bout, abandonne la partie, à contre-cœur il est vrai, la démonstration risquant de tourner à son désavantage ; aussi questionne-t-il les uns après les autres les patients, leur demandant s'ils ont éprouvé une sensation quelconque. Il est bien rare qu'ils ne reçoivent que des réponses négatives ; l'un accusera avoir ressenti une légère transpiration, un autre un mal de tête, un troisième de l'oppression, d'autres enfin des démangeaisons ou des tiraillements dans différentes parties du corps, en un mot une sensation plus ou moins précise et bien localisée. Or est-il logique d'attribuer ces sensations à l'influence du fluide? — Je ne le pense pas, et je pose en fait que, lorsqu'une personne normalement constituée demeure immobile et attentive pendant plusieurs minutes , il est impossible qu'elle
n'éprouve pas durant ce laps de temps une sensation quelconque, et cela à plus forte raison lorsque, préparée par les discours tenus et le mystère du lieu, elle s'attend à devenir le jouet d'une force supérieure.
Ici, l'imagination joue un rôle considérable , dont nous aurons à reparler plus loin, en y insistant davantage. L'expérience précédente est couronnée de succès surtout chez les femmes, dont l'imagination est plus vive que celle de l'homme. Ces derniers, pour peu qu'ils aient la coutume d'analyser leurs sensations , savent beaucoup mieux distinguer ce qui pourrait être attribué au fluide de ce qui est très ordinaire.
Mais revenons au « sujet » que nous avons supposé avoir endormi, et observons-le méthodiquement. Dans la plupart des cas, après une courte période d'accélération, son pouls se ralentit; sa respiration, d'abord haletante et irrégulière dans les premières phases de l'action, devient de plus en plus uniforme. Puis, outre ces résultats généraux, nous en constaterons d'autres, qui sont classiques, indéniables, leur existence reposant sur un grand nombre d'observations, mais qui peuvent néanmoins être simulés, ce qui les fait considérer comme tels dans tous les cas par un grand nombre de gens. Nous supposerons, pour la clarté de l'exposition, notre sujet les présentant tous à la
fois, tandis qu'en réalité chaque individu n'en manifeste qu'un certain nombre, selon le degré de son état de prédisposition magnétique* et la durée des pratiques magnétiques. — Nous mentionnerons au fur et à mesure ceux qui leur ont été ajoutés par l'imagination des magnétiseurs, mais qui jusqu'ici n'ont pu être constatés par le monde scientifique. — Nous diviserons ces phénomènes en deux groupes, les phénomènes physiques et les phénomènes psychiques.
Phénomènes physiques.
Les phénomènes physiques peuvent présenter des apparences diverses d'un sujet à l'autre, et l'on a noté à leur égard un très grand nombre de va-
1. M. Richet admet trois degrés principaux dans l'état somnambulique.
Dans le 1" degré ou période de torpeur, la mémoire et la conscience sont conservées, il y a fatigue des paupières, difficullé de respiration, lassitude dans les membres et quelquefois un commencement de contracture. Les somnambules faibles s'en tiennent à ce premier degré, mais on peut les former, les dresser pour ainsi dire, en répèlant à plusieurs reprises les mêmes manœuvres.
Dans le 2e degré ou période d'excitation, les phénomènes deviennent plus fi'appanls, le sujet ne peut plus ouvrir les yeux, il reste un degré de conscience, suffisant pour permellre au malade de savoir qu'il est endormi, et de tenir avec lui des conversalions. C'est dans celte phase qu'on peut étudier, les hallucinations, la suggeslion, l'automalisme.
Dans le 3" degré ou période de stupeur, l'automatisme est beaucoup plus complet, il n'y a plus trace de spontanéité; l'aneslhésie est également beaucoup plus intense.
Entre ces divers d-grés, il exisie des fransitiofls.
(Ch. Richet. Du somnambulisme ■provoqué. Revue philosophi.^ ie, tome X, 1880, p. 350 et suiv.)
riétés que nous ne pouvons signaler ici. Nous nous contenterons de rappeler les caractères principaux.
Le premier et l'un des plus frappants est la catalepsie, c'est-à-dire la singulière aptitude qu'ont pris tous les muscles volontaires à conserver la position et l'attitude qu'on leur a données. Prenons le bras de notre sujet, levons-le, étendonsle, plions-le; il demeurera levé, étendu, plié indéfiniment jusqu'à ce que nous le dérangions dé nouveau, et cela sans fatigue, sans lassitude aucune. Nous pourrons donner à tout son corps une situation des plus incommodes sans qu'il fasse d'ejffort pour la changer. Le sujet est devenu un véritable automate. Nous ne faisons que mentionner ce curieux phénomène, sur lequel nous aurons à revenir en parlant de l'hypnotisme.
Nous constaterons aussi sur notre sujet que l'excitabilité réflexe des muscles est exagérée à tel point, pendant le sommeil magnétique, qu'il suffît d'un léger massage ou d'un attouchement presque imperceptible sur la peau à la hauteur d'un muscle donné pour provoquer la contraction très vive de ce muscle, son durcissement, sa raideur, en un mot ce que l'on a nommé sa contracture. Ce phénomène ne coïncide jamais avec la catalepsie, un muscle cataleptisé ne peut pas être contracturé. Toutefois, ces deux phénomènes sont très voisins et peuvent passer de l'un à l'autre, de telle sorte
que le sujet cataleptique pourra quitter cet état, entrer en convulsion et en contracture.
La contracture d'un muscle agit fréquemment sur les muscles voisins ; elle tend à se généraliser et à envahir tout le corps. Lorsqu'elle atteint les muscles du larynx et de la poitrine, ce qui se produit parfois spontanément dans le cours d'une magnétisation, le sujet est pris d'étouffements, il se met à gémir, à crier, il suffoque et se débat, ponnant lieu à un spectacle qui impressionne beaucoup les personnes novices dans les salles des magnétiseurs. La face, rouge d'abord, bleuit peu à peu, par suite de l'arrêt de la respiration; cet état pourrait conduire à l'asphyxie complète, à moins que le fait même du manque d'oxygène dans le sang ne réveille à un certain moment le sujet, comme le pensent quelques auteurs.
Dans tous les cas, la magnétisation n'est pas dépourvue de dangers; on a vu des sujets atteints de maladie de cœur, par exemple, mourir subitement pendant l'opération. Elle devrait n'être pratiquée que par des médecins. Il est regrettable de voir des gens s'abandonner aux mains de magnétiseurs n'ayant aucune notion scientifique et qui par conséquent sont les premiers épouvantés et impuissants en cas d'accident. On a vu, chez certains sujets excellents, la contracture tellement généralisée que les Hansen, les Donato, etc., qui
les produisaient en public, réussissaient à les manier comme un seul bloc, à les placer, par exemple, dans un tour fameux que l'on a réussi à simuler dernièrement dans une représentation donnée à la salle du boulevard des Capucines, entre deux chaises sur lesquelles ils ne reposaient que par la tête et les pieds, le corps portant dans le vide rigide et suffisamment résistant pour permettre de le charger de fardeaux du poids d'un homme.
Du reste, la contracture se produit dans un certain nombre d'états nerveux, sans le secours du soi-disant fluide magnétique. Une cause purement physique, un courant d'air, un bruit, un choc, un brusque changement de température, etc., suffisent pour la provoquer. Prenons un diapason par exemple et, après l'avoir mis en vibration, approchons-le du bras de notre sujet; aussitôt ce membre entrera en contracture avec tous les caractères qui viennent d'être cités, et la contracture se générahsera, sans l'intervention d'aucun fluide. Nous verrons que les personnes hystériques sont continuellement exposées à entrer dans un tel état; un aboiement de chien, un tintement de cloche, un coup de tam-tam en deviennent la cause, et il faut veiller constamment sur ces malades. Ces données doivent être toujours présentes à notre esprit pour l'interprétation saine des faits plus ou moins
merveilleux que nous exhibent les magnétiseurs; elles nous servent en particulier à nous expliquer l'action de la musique.
On sait quel parti les magnétiseurs tirent de certains a,irs joués sur le piano devant une grande assemblée. De tous les coins de la salle, des personnes (surtout des femmes) se lèvent et dans un sommeil inconscient s'en vont escaladant des bancs, renversant tout sur leur passage, mues comme par une force mystérieuse, jusqu'aux pieds de l'instrument, dont les sons sont imprégnés de « fluide » par la main du magnétiseur. Le phénomène est curieux en effet ; mais il n'y a là rien de merveilleux, si l'on sait que toutes les personnes ainsi attirées sont des somnambules et si d'autre part on constate que les simagrées du magnétiseur sont superflues. Il y a quelques mois que, passant dans une rue populeuse à la tombée de la nuit^ mon attention fut attirée par les faits et gestes d'une jeune fille qui semblait lutter contre une force invisible. Elle faisait des efforts pour continuer son chemin, mais était ramenée malgré elle auprès d'un établissement public devant lequel jouait un orgue de Barbarie. Dès que l'orgue fut arrêté la jeune fille soulagée reprit sa route sans aucune difficulté. Elle n'avait pas fait cinquante pas que, l'artiste ambulant ayant recommencé à tourner la manivelle, elle fut arrêtée de nouveau
subitement et ramenée auprès de l'instrument. Il n'y avait là aucun magnétiseur, mais simplement une jeune névrotique impressionnée par la musique, qui donnait spontanément le spectacle de ces ' scènes depuis si longtemps exploitées par les disciples de Mesmer.
L'hyperexcitabilité des muscles est telle dans certains sujets qu'elle permet de produire chez eux la contracture à la distance de quelques mètres d'un bout d'une salle à l'autre par exemple, pourvu que le sujet soit averti d'une manière quelconque du geste du magnétiseur qui lui lance : le « fluide », soit qu'il le voie directement, soit, lorsqu'il a le dos tourné, qu'il l'entende ou qu'il le sente réellement par suite de l'ébranlement de 1 l'air. La preuve de ce que j'avance ici est dans la j nécessité du geste. S'il fait défaut et s'il n'est remjl placé par aucune autre action mécanique, là contracture ne se produit pas.
Un autre phénomène physique, Vaiiesthésie, aci compagne fréquemment le sommeil magnétique. Nous pourrons pincer, couper, brûler notre sujet sans qu'il manifeste la moindre douleur; nous pourrons lui traverser avec une épingle non seu- Uement la peau, mais les muscles, et il ne bronichera pas. Il est vrai que, dans l'observation des [phénomènes présentés par une somnambule do 1 profession, il sera sage de s'entourer de précau-
ions et se mettre en garde contre les supercheries. Dans beaucoup de cas, l'habitude d'une sensation souvent répétée la laissera inaperçue, alors même qu'à l'origine cette sensation aurait été douloureuse. On conçoit qu'on puisse s'accoutumer à.se laisser percer un membre par une aiguille, sans résistance, et l'on connaît l'influence de la volonté contre une douleur à laquelle on s'attend. La plupart des sujets exhibés par les magnétiseurs ne font que simuler, en réagissant de cette manière, l'insensibihté. Le professeur Schiff a mis un j.our cette simulation en évidence chez une célèbre somnambule qui se livrait sans douleur à toutes les tortures imaginables. S'étant habilement placé derrière elle, il lui glissa furtivement un gros crapaud dans le dos. La somnambule ne put résister à la sensation de cette masse visqueuse, elle s'éveilla aussitôt, eu manifestant le plus vif dégoût.
Nous ne parlons donc ici que de l'anesthésie positive, qui est très intense chez les bons sujets. Un savant médecin, M. le Ladame, a observé pendant longtemps deux jeunes garçons épileptiques qui constituaient d'excellents sujets pour l'étude de la névrose qui nous occupe. Il a relaté dans un petit livre du plus haut intérêt quelquesunes de ses expériences; nous lui empruntons la suivante : « M. le professeur Schiff, à Genève, a
essayé le degré d'anestliésie chez un des sujets que nous avons présentés à la Faculté de médecine et à la Société médicale de cette ville, au moyen du courant électrique d'un appareil d'induction dont l'intensité était graduée à volonté. Le sujet supporta les courants les plus forts sans qu'on vît remuer un de ses traits. Au dernier moment, lorsque le courant avait atteint le summum d'intensité qu'on pouvait lui donner avec l'appareil, on aperçut un léger tiraillement dans la figure du jeune homme en expérience; mais cette douleur, la plus violente qu'on put imaginer, n'e suffit pas pour le réveiller. On le réveilla par le moyen ordinaire, en lui passant les mains sur le front, et il dit qu'il avait ressenti quelque douleur dans le hras soumis au courant électrique. Il conserva pendant le reste de la journée une douleur sourde dans ce hras. Le même jeune homme fut cautérisé au fer rouge par M. Strohl, pendant son sommeil hypnotique, sans trahir la moindre souffrance, et il déclara, après qu'on l'eût réveillé, qu'il n'avait absolument rien senti »
On sait que l'anesthésie peut porter sur différentes formes de la sensibilité. Une idée qui est de plus en plus admise en physiologie, parce qu'elle repose sur des données expérimentales, est
l. Df P. Ladame, la névrose hypnotique ou lemaqnétisme dévoilé, Paris, in-12J881, p. 57.
celle qui admet plusieurs sortes de sensibilité dans ce que nous nommons la sensibilité générale. Les sensations de chaleur, de pesanteur, de chatouillement sont conduites séparément au cerveau par des conducteurs spéciaux. Il peut se présenter par conséquent que certains de ces conducteurs soient endormis alors que d'autres ont conservé leur intégrité, et qu'un membre soit anesthésié pour les sensations douloureuses alors qu'il est encore sensible au chatouillement. On a donné le nom d'analgésie à l'état particulier dans lequel le sens du toucher persiste alors que la sensation douloureuse a disparu.
On comprend combien de pareilles modifications de la sensibilité habilement exploitées peuvent frapper l'imagination du public.
Chez quelques sujets très surexcités, l'anesthésie fait place au contraire à V hyper esthésie, c'est-à-dire l'exagération de la sensibilité. Ces sujets se plaignent alors de tout attouchement, de tout frôlement. Le moindre contact, le moindre souffle leur devient douloureux, et cela à un point tel qu'il est difficile de les maintenir longtemps dans cet état. Ce qui est singulier, c'est que dans certains cas l'hyperesthésie succède à l'anesthésie sur le même individu pendant un même sommeil. « Pendant la période d'anesthésie, dit le D-- Azam, ma malade (une certaine demoiselle X...) se plaint de
ce que l'odeur du tabac que je porte sur moi lui est insupportable. Le bruit de ma voix ou celle des assistants, celui de la rue, le moindre son enfin, paraît affecter cruellement la sensibilité de l'ouïe; un contact ordinaire amène une certaine douleur : ma montre est entendue à huit ou rieu . mètres, ainsi qu'une conversation à voix très basse Une main nue est-elle placée à quarante centimètres derrière son dos, Mlle X se
penche en avant et se plaint de la chaleur qu'elle éprouve; de même pour un objet froid placé à la même distance \ »'
Il faut insister sur cet état particulier des organes des sens — toucher, odorat, ouïe, vue — qui permet au sujet de saisir des modulations beaucoup plus faibles qu'à l'état normal, car cette propriété a été depuis longtemps exploitée au profit du surnaturel. Elle explique une foule de faits qui frappent l'imagination et en particulier le pouvoir surprenant qui permet à la fameuse demoiselle Lucile, le sujet de Donato, d'entendre d'un bout d'une salle à l'autre ce que dit une personne parlant à voix basse ou de voir ce qui se passe dans une obscurité relative. Mais, de là à entendre ou à voir à toute distance, il y a uii pas qui, quoi qu'on en ait dit , même dans le monde
1. Ajam, Note sur le sommeil nerveux ou hypnotisme [Archives générales de médecine, janvier 18G0).
scientifique, n'a pas été franchi dans de bonnes conditions expérimentales. Il y a une limite nécessaire à cette hyperesthésie, et il serait absurde de conclure que de ce qu'un somnambule entend'à une distance de quelques mètres^ il doive pouvoir le faire à une distance cent ou mille fois plus grande, et de ce qu'il aperçoit des objets, de ce qu'il peut lire dans une demi-obscurité, il doive pouvoir distinguer ce qu'on lui. montre à travers un mur ou un épais bandeau. Nous ne devons jamais en science positive nier à pnori la possibilité d'un fait attesté par un grand nombre de personnes, quelque extraordinaire qu'il nous paraisse ; mais nous devons exiger la plus grande sévérité et l'esprit critique le plus sérieux dans la démonstration que l'on nous fournit de ce fait.
On sait en quoi consiste l'extra-lucidité. Un individu est plongé dans le sommeil magnétique, puis il se charge de vous donner des nouvelles de personnes que vous n'avez pas vues depuis longtemps ou dont vous avez même perdu la trace, à condition cependant que vous lui donniez, à toucher un objet ayant appartenu à la personne sur laquelle vous le questioTinez. — Si quelquefois en pareil cas le magnétisé fournit des renseignements exacts, — ce que l'on ne peut nier absolument, — cela est dû soit à une pure coïncidence dont on peut calculer le degré de probabilité selon
la question posée, soit — ce qui est le plus souvent le cas — aux renseignements directs que le sujet a obtenus à votre in^u, par vos propres paroles ou par celles de vos proches. Toutes les fois que l'on prend des précautions contre dépareilles supercheries, le somnambule se trouve en défaut. Remarquons du reste que les pratiquants sont ordinairement des femmes qui réussissent à se mettre au courant des affaires d'un grand nombre de personnes et qui savent avec une admirable habileté baser' de grandes probabilités sur le peu de faits positifs qu'elles possèdent. Je ne puis m'étendre sur cette prétendue faculté de divination des magnétisés. Je rapporterai cependant l'exemple suivant, cité par le Dechambre et qui suffira à lui seul à faire comprendre le nombre considérable de faits analogues par lesquels on peut s'expliquer la manière d'agir des somnambules :
« Un enfant d'une quinzaine d'années était atteint de manie chronique avec des périodes d'excitation. Il portait de plus à l'insu de tout le monde, excepté de sa mère et d'une femme de chamôre,une déviation commençante de la colonne vertébrale, ou plutôt une légère exagération de la courbure dorsale. Galixte (somnambule émérite) était alors le grand devin de Paris; il venait d'accomplir nous ne savons plus quelle prouesse, dont les journaux avaient retenti. Les parents se
décident à le consulter. Ils lui portent le bonnet de nuit de l'enfant. Le somnambule au contact du bonnet s'agite et presque aussitôt : « Mais cet « enfant a la tête dérangée! Et puis, que vois-je? « Il y a une épaule plus grosse que l'autre , sa « colonne vertébrale n'est pas droite. Il lui faut « un corset. » Les consultants sortent en proie à la stupéfaction. En effet, que l'épreuve en reste là, et elle est décisive. Mais j'apprends que les parents se sont rendus cbez le somnambule dans leur calèche, avec un valet de pied; que de plus ils ont dû attendre la consultation pendant plus d'une heure, quoiqu^ le salon d'attente fût vide. — A quinze jours de là, je les prie d'envoyer en fiacre chez "le même somnambule, avec le bonnet porté par l'enfant les nuits précédentes, une personne de confiance qui déclarerait dès son arrivée no pouvoir attendre plus d'une demi-heure et ne prononcerait pas une parole dans le salon, fùt-elle seule. Tout se passa comme il avait été dit, et la seconde consultation ne fut plus qu'une divagation ridicule. Ai-je besoin de prouver que la femme do chambre avait instruit le cocher; le cocher, lo domestique du somnambule; celui-ci, son maître.'' Non. Quand le somnambule est mis dans l'impossibilité de ne rien apprendre, il ne devine rien. C'est tout ce qu'on voulait savoir »
1, Dechambre, loc. cit., p. 197.
Quant à la transposition des sens, c'est-à-dire à la faculté que certains somnanibules prétendent posséder de pouvoir lire ou voir les objets qu'on leur présente, par le creux de l'estomac, le front, l'extrémité d'un membre ou toute autre région du corps, elle est une pure supercherie ou bien elle peut s'expliquer par l'intervention d'un autre organe des sens, celui du toucher par exemple (Berger). •
Le somnambule se fait bander solidement, en apparence du moins, les yeux, puis il se charge de lire tel ou tel imprimé qu'on lui présentera, à condition qu'on le lui place à la hauteur du front ou des yeux selon les cas. Assurément, voilà qui paraît extraordinaire et qui le serait en effet si le bandeau, tout comphqué qu'il puisse être, était hermétiquement fermé. Malheureusement pour le succès du merveilleux, il n'en est jamais ainsi, et le mieux pour s'en convaincre est de se faire appliquer à soi-même le bandeau dans les mêmes conditions qu'au somnambule. On réussira alors sans trop de difficultés à opérer aussi bien que lui. MM. les D" Peisse et Dechambre ont été les premiers à donner cette démonstration. J'emprunte encore au dernier de ces savants le récit extrêmement instructif d'une expérience de cette nature :
La somnambule, une certaine mademoiselle
Prudence, alors très connue et qui sur ses vieux jours, comme un malfaiteur qui avoue à la dernière heure les crimes qu'il a commis, a dévoilé les supercheries dont elle avait usé et abusé pendant sa carrière, mademoiselle Prudence, qui servait à l'expérience, déclara être prête à lire par le front. On lui plaça alors sur les yeux un appareil fort compliqué et qui semblait devoir la priver de toute vision naturelle. Cet appareil consistait : 1° en morceaux de taffetas gommé plaqués directement sur les paupières closes, s'étendant depuis le sourcil jusqu'à deux millimètres au-dessous de la paupière et débordant un peu transversalement les deux commissures palpébrales; 2° en un masque de terre à modeler, légèrement mouillée et pétrie, se prolongeant, en haut, jusqu'à 1 centimètre au-dessus des sourcils et de la racine du nez qu'elle embrasse hermétiquement; en bas, jusqu'à la partie inférieure de l'os de la pommette, en passant au-dessus des ailes du nez et laissant le lobule à découvert; sur les côtés, jusqu'à 2 centimètres en dehors du rebord osseux de Porbite et s'adaptant parfaitement sur tous les points aux plans inégaux de la région orbitaire et de la face; 3° en un bandeau de velours noir, de 3 à 4 centimètres de largeur, débordant légèrement par en haut l'arcade orbitaire, et paraissant, autant qu'on en pouvait juger à ti-avers le masque, dépasser à
peine par en bas le bord libre des paupières; 4" enfin une nouvelle coucbe de terre, généralement assez mince, mais plus épaisse en haut, où elle dépasse le bord supérieur du bandeau; chacun d'ailleurs est libre d'ajouter une nouvelle couche s'il le juge nécessaire. — Chargée de ce formidable appareil, la somnambule reconnaît, mais plusieurs minutes, un quart d'heure, quelquefois une demi-heure après l'application de l'appareil, les objets qu'on lui présente, distingue des caractères d'imprimerie et joue une partie de cartes.
MM. Peisse et Dechambre, aidés encore du D' Kuhn, se sont donné le malin plaisir de s'appliquer cet appareil sur les yeux et d'accomplir les mêmes faits d'extra- vision que la somnambule. Ils relatent leurs expériences, qui ont été couronnées du plus beau succès, et cela au bout d'un temps plus ou moins long, selon l'état de rugosité de la peau, la température de la salle, le degré d'humidité de la terre glaise employée, etc. Que se passe-t-il donc? Y a-t-il là vision surnaturelle? En aucune manière. La terre glaise, desséchée par la tiédeur de la peau, se contracte et se décolle bientôt, elle humecte le taffetas, qui à son tour s'écarte et laisse pénétrer quelques rayons de lumière jusqu'à l'œil, qui perçoit très naturellement et sur un champ plus ou moins étendu les objets extérieurs.
en sorte que ce bandeau si compliqué et qui paraît satisfaire à toutes les exigences ne sert en réalité absolument à rien.
Il est vrai que le procédé de bandage que nous venons de citer n'est pas le seul qui ait été proposé, et M. Dechambre en cite d'autres exemples ; mais tous ceux que cet éminent médecin a essayés sur lui-même lui ont fourni au bout d'un temps plus ou moins considérable des résultats analogues. Jusqu'ici, on n'a pas pu constater un cas de vision réelle par un organe autre que l'œil. Il est certain que d'autres sens, le toucher surtout, peuvent remplacer dans une certaine mesure le sens visuel. On a vu des aveugles reconnaître au toucher non seulement les caractères imprimés sur un livre, l'effigie frappée sur une pièce de monnaie, mais encore reconnaître la couleur des étoffes ou celle de certains papiers; il faut par conséquent s'attendre à des « divinations » très naturelles de la part des somnambules si on leur laisse la faculté de baser des inductions sur les caractères perçus par d'autres sens que celui de la vue, de certains objets ou de certaines personnes sur lesquelles on les questionne. Du reste, il paraît tout à fait scientifique d'exiger la plus grande sévérité dans l'observation de phénomènes de ce genre. Il ne faut l'aborder qu'avec une grande circonspection et surtout ne pas se contenter d'un seul fait qui
pourra être interprété de différentes manières, mais d'une série de faits établis dans des circonstances telles que le doute ne soit plus permis. Nul plus que moi n'a été vivement attiré par le merveilleux de quelques phénomènes habilement présentés et dont j'aij non sans peine, réussi à me donner l'explication rationnelle; nul n'appelle avec plus d'ardeur la -découverte de faits nouveaux, mais nul aussi n'a appris à un si haut degré et à ses dépens combien il était indispensable de se placer sur le terrain du scepticisme scientifique, dans l'étude de pareilles questions. C'est le cas de dire qu'il ne faut même pas en croire ses yeux, si le fonctionnement de ceux-ci n'a pas été contrôlé par les yeux d'autrui. Je n'insisterai pas sur les faits d'extra-lucidité et de clairvoyance qui sortent du cadre des phénomènes positifs attribués au magnétisme, que je me suis tracé; je les ai mentionnés afin d'y trouver l'occasion de dire toute ma pensée relativement à l'appréciation de pareils phénomènes. Nous possédons maintenant les règles de la méthode expérimentale, nous devons les appliquer sans hésitation, sans retenue aucune à l'étude du prétendu fluide; or, jusqu'à présent et malgré les publications récentes de quelques savants estimables, de Grookes surtout, qui est certainement un grand expérimentateur, l'apphcation de la méthode, n'a pas été favorable
aux allégations des magnétiseurs non pas dans les faits mêmes, car un grand nombre de ceux-ci, comme nous l'exposons nous-même, sont bien établis, mais dans l'interprétation de ces faits.
Je me suis convaincu, pour ce qui me concerne, que l'étude des sciences était le sine qua non pour juger sainement, séparer ce qui est différent, réunir ce qui est semblable. — L'byperesthésie du sens de la vue, qui peut être placée parmi les phénomènes réels de la névrose hypnotique et magnétique, ne doit pas être confondue avec l'extra-lucidité; c'est bien une lucidité extraordinaire si l'on veut, mais qui ne va cependant jamais jusqu'à permettre de voir à travers un corps opaque. On conçoit la possibilité d'apercevoir des objets dans l'ombre de la nuit (nyctalopie), mais non celle de les voir lorsqu'ils sont dissimulés dans une caisse de fer à parois épaisses et hermétiquement fermée.
Il ne faut pas confondre non plus les phénomènes charlatanesques de clairvoyance avec ceux qui peuvent être interprétés par les suggestions et qui sont eux aussi parfaitement établis.
Que le somnambule magnétisé voie vraiment en imagination l'image des pays que le magnétiseur lui fait traverser, des personnes dont il lui parle, etc., cela ne fait pas l'ombre d'un doute et rentre dans les phénomènes de suggestion qui ont été découverts par Braid et dont nous aurons à
reparler au chapitre suivant, en énumérant les phénomènes psychologiques. On réussit à provoquer de la sorte de véritables rêves, avec des hallucinations visuelles, auditives, etc.^ tellement nettes qu'elles sont regardées comme des réalités qui ont plus ou moins de rapports, grâce à la coïncidence possible, avec la réalité objective et qui, lorsqu'on ne sait pas les rapprocher des hallucinations qui assaillent le dormeur dans le rêve ordinaire, nous paraissent absolument mystérieuses. — On peut affirmer d'une manière générale que le rêve somnambulique n'est qu'une exagération du rêve pendant le sommeil normal. La provocation du rêve dans telle ou telle direction est en particuher beaucoup plus facile à obtenir. Fournissez à un somnambule magnétisé une idée quelconque, il éprouvera simultanément toutes les sensations que comporte cette idée. Dites-lui par exemple que vous le battez, il poussera des cris, comme s'il sentait réellement des coups; il sentira dans les mêmes circonstances vos baisers, vos caresses, etc. On peut même, dans certains cas, provoquer chez le sujet des sensations plus compliquées. Ainsi M. Richet, cédant au désir de l'une de ses magnétisées, la fit voyager pendant son sommeil en lui suggérant l'idée d'au voyage sur un steamer allant à New-York. La « vue » du steamer lui inspira un vif enthousiasme. Entendcz-
vous comme il siffle, rem.arquait-elle elle-même, puis un peu plus tard elle pâlit, et, rejetant la tète en arrière, elle eut de véritables nausées, comme si elle avait réellement ressenti le mal de mer
On peut encore obtenir de certains sujets des réponses aux questions qu'on leur pose à haute voix et, dans une certaine mesure, entretenir avec eux une conversation sur un sujet qui leur soit familier et qu'ils soutiennent automatiquement, inconsciemment, avec une certaine habileté apparente.
Le pouvoir du magnétiseur sur le magnétisé s'étend aussi des sensations aux mouvements. Le sujet endormi devient un parfait automate se prêtant à tous les exercices. On peut lui faire tourner une roue, le faire marcher, courir, sauter, glisser, s'habiller, se déshabiller, exécuter en un mot tous les ordres que notre fantaisie se plaira à lui intimer, et cela parce que, dans son état maladif particulier, sa volonté est comme effacée, il est entièrement soumis à la nôtre, c'est notre volonté qui se substitue à la sienne.
Nous aurons à reparler de ces effets, dits magnétiques, plus au long, à propos de l'hypnotisme, car, pour nous, magnétisme et hypnotisme ne diffèrent que par les procédés. Leur origine, l'époque de
l. cil. Ricliul, lue. cit.
leur découverte sont différentes , mais les effets qu'ils produisent sont sinon identiques dans tous les cas, du moins parfaitement semblables. L'irrégularité des effets obtenus chez les différents sujets est un des arguments les plus sérieux contre Thypothèse d'un fluide magnétique. L'analogie avec les autres forces de la nature indique que, s'il existait vraiment un fliuide spécial, ayant une existence propre, analogue à l'électricité par exemple, son action devrait être soumise à une plus grande régularité. Une décharge de bouteille de Leyde, un courant d'induction, etc., impressionnent chacun d'une manière bien définie et toujours semblable à elle-même. Il ne faudrait pas croire' qu'il en fût de même des phénomènes attribués au fluide par Mesmer, et cela parce que, comme l'avait pressenti Faria, la cause de ces phénomènes est essentiellement dans le magnétisé, dans le sujet, et non dans le magnétiseur; le rôle de ce dernier se réduit au plus ou moins grand degré d'habileté qu'il déploie dans la manière de faire les passes ou d'accomplir les autres pratiques magnétiques. Il lui est donc possible par son mode d'opération, par les signes, les attouchements que dans sa pratique il aura reconnu être les meilleurs, d'obtenir un succès là où un autre praticien moins habile ou moins exercé demeure sans action. Mais, je le répète, c'est à des conditions physiques de
cette nature, parfaitement déterminables par conséquent, que se borne son action. Nous nous expliquons ainsi comment chacun peut devenir magnétiseur par l'éducation et l'exercice, sans avoir reçu un don particulier, une intuition surnaturelle.
Le fait même d'opérer sur une machine aussi compliquée et aussi imparfaitement connue que le cerveau humain est la raison pour laquelle il est très difiBcile d'expliquer scientifiquement les résultats obtenus. C'est pourquoi quelques magnétiseurs ont cru avec raison simplifier la question en cherchant à agir sur les corps bruts. On sait que dans cette direction les traités sur le magnétisme animal ne sont pas pauvres de résultats. Malheureusement, aucune commission scientifique n'a pu confirmer les assertions qui y sont relatées. Malgré les affirmations très nettes à cet égard, attraction ou répulsion de l'aiguille aimantée, diminution du degré en alcool d'une liqueur, imputrescibihté de l'eau, etc., ces prétendus phénomènes n'ont pas pu être scientifiquement constatés, ou du moins, lorsqu'ils l'ont été, on a réussi toujours à mettre en évidence leur cause réelle, que le magnétiseur, réduit à ses seules ressources, ne sait pas reconnaître.
J'en citerai un exemple, car c'est effectivement par son action sur des corps bruts élémentaires que le fluide magnétique doit chercher à se mani-
fester par des phénomènes constants et mesurables dans leur simplicité. — Voici ce que dit à ce propos un magnétiseur, M. Lafontaine, dans son Art de magnéliser : « Voulant arriver à prouver d'une manière péremptoire non seulement l'existence, la force, la puissance du fluide magnétique animal, mais encore son analogie avec le fluide magnétique minéral, avec lequel il me présentait plus de similitude par les attractions que j'obtenais sur le corps vivant, j'ai pensé qu'il devait avoir aussi une action sur la matière. J'ai fait dès 1840 des expériences sur l'aiguille d'un galvanomètre, et j'ai pu alors constater que l'action du fluide magnétique animal est la même sur l'aiguille aimantée que celle du fluide magnétique minéral. Ainsi un barreau de fer aimanté attire l'aiguille et la fait dévier; présenté par l'autre pôle, il la repousse. Le fluide vital produit le même effet, et, qui plus est, on n'a pas besoin de changer les pôles pour obtenir les deux efî'ets; le même pôle d'un barreau de fer doux peut attirer et repousser l'aiguille, il suffit de le magnétiser différemment \ »
Après avoir indiqué la marche à suivre pour obtenir les résultats annoncés, M. Lafontaine • expose la manière de magnétiser l'eau. Ces expériences, de la plus haute importance, émurent les-
1- Ch. Lafontaine, L'art de magnéliser ou le magnétisme animal. în-8, 4» édit., Paris, 1850, p. 48.
savants, et grâce à M. Thilorier, chimiste distingué, qui en avait été témoin chez l'auteur, l'Académie des sciences consentit à nommer le 10 juin 4844, une commission pour les examiner. Celte commission était composée de MM. Pouillet, Dutrochet, Becquerel, Ghevreul, Regnault etMagendie. Gomme toujours, cette commission ne vit rien du tout, car, au jour convenu^ M. Lafontaine refusa de montrer ce qu'il avait annoncé, en rejetant la faute sur M. Thilorier, qu'il s'était adjoint. Voici commént il raconte lui-même la chose : « Malheureusement, M. Thilorier, qui n'était pas un magnétiseur, mais un savant chimiste, gâta tout : il désira faire seul une expérience que je lui abandonnai comme venant de lui ; il la fît mal devant M. Arago et, qui plus est, dans des circonstances impossibles. Je ne voulus point présenter alors m'es autres expériences, les commissaires étant trop prévenus; j'attendis. »
En lisant ce récit dans un livre de l'un des principaux successeurs de Mesmer, on se demande comment il se fait qu'il se rencontre encore de nos jours des magnétiseurs ayant l'audace d'accuser, devant un public, ignorant il est vrai, les Académies et les Sociétés savantes de leur indifférence, lorsque ce sont eux-mêmes qui devant une commission composée de savants illustres refusent d'exécuter les expériences qu'ils ont annoncées,
sous ce futile prétexte que les commissaires sont trop prévenus. Voudraient-ils par hasard être critiqués par des hommes faisant du magnétisme unequestion de foi religieuse?
La fameuse demoiselle Prudence Bernard, dont nous avons déjà parlé, prétendait exercer le même pouvoir sur l'aiguille aimantée. — Elle vint à (renève à la fin de l'année 1850, accompagnée de son magnétiseur, un certain M. Lassaigne, pour don- ' ner des représentations qui obtinrent un grand succès. Un comité scientifique dans lequel se trouvaient MM. Daniel Colladon, Ernest Naville, tous deux membres correspondants de l'Institut, E. Wartmann, professeur de physique à l'Université de Genève, etc. , se forma spontanément pour inviter le magnétiseur et sa somnambule à répéter leurs expériences dans des conditions qu'il lui traça d'avance et qui furent acceptées. Ces expériences eurent lieu selon le programme indiqué et portèrent sur une foule de points divers ; elles ont été relatées dans une brochure où je trouve que dans une seule expérience Mlle Prudence Bernard réussit à faire dévier l'aiguille de la boussole de 45 degrés, ce qui eût été très remarquable, si la naïve somnambule n'avait pas fait connaître par hasard, après les expériences officielles qui donnèrent toutes des résultats négatifs, que le buse de son corset était en acier. Sur quoi
M. Warlmann lui montra que, dans l'état habituel de veille, elle était capable de faire dévier l'aiguille aimantée de plus de 90°, en se plaçant visà-vis d'un pôle dans une position convenable, sans avoir aucunement recours au fluide animal *.
Jusqu'ici, je ne sache pas que, malgré le désir des hommes scientifiques, un seul ait réussi à constater une attraction ou une répulsion de l'aiguille produites par d'autres causes que celles universellement admises. Je dois ajouter qu'un magnétiseur repentant m'a avoué dernièrement que la fraude se mêlait à cette sorte d'expérience, qu'il avait pour son propre compte souvent pratiquée avec réussite, grâce à un petit morceau de fil de fer qu'il dissimulait sous son ongle.
Je le répète, la voie proposée par Lafontaine est une voie éminemment scientifique; il faut s'attacher à produire de bonne foi, si l'on croit posséder une force nouvelle, des effets simples et facilement constatables.
Durée du sommeil magnétiquè. — On ne possède f{u'un petit nombre d'observations positives sur la plus grande durée possible du sommeil somnam- .bulique. Je ne parle pas des données plus ou moins fantastiques que l'on trouve à cet égard
1 . Relation d'une séance de somnambulisme magnétique donnée à Genève par M. A. Lassaigne et Mlle Prudence Bernard. Genève, 1851, brochure.
— 109 — ' dans les livres des magnétiseurs, ni des cas de léthargie extraordinaire tel que celui de la malade de l'hôpital Baujon dont on s'est tant préoccupé dans ces derniers temps. Dans la plupart des cas, les magnétiseurs réveillent leurs sujets au bout de quelques minutes, et, s'ils ne prennent pas ce soin, le sujet se réveille naturellement après un temps plus ou moins long, quelquefois plusieurs heures. M. Ch. Richet, qui a porté son attention scientifique sur ce point, avoue que lorsqu'il magnétisait les premières fois il n'osait pas prolonger le sommeil au delà d'un quart d'heure. Mais peu à peu, après s'être convaincu de la parfaite innocuité de ce sommeil sur les malades, il les laissait endormis plusieurs heures. Une fois même, il constata chez l'un d'eux un sommeil qui dara seize heures et qui fut suivi d'un réveil spontané.
Réveil. — Quant à la manière de s'y prendre pour éveiller son magnétisé, rien n'est plus simple, et le mieux est encore de suivre les procédés empiriques enseignés par les magnétiseurs. Celui qui réussit le plus souvent consiste à souffler légèrement sur le visage ou dans la chevelure du sujet. On pourra aussi le dégager, le débarrasser de son fluide, comme disent les magnétiseurs, en opéraiït quelques passes rapides sur le front au moyen des deux mains que l'on éloigne de dedans en dehors.
YDNG. m
Dans l'immense majorité des cas, dans tous sans exception, selon M. Richet, le sujet ne se souvient absolument pas à son réveil de ce qu'il a fait ou dit durant le sommeil ; c'est IS. un point de ressemblance de la plus haute importance avec le somnambulisme spontané. Le magnétisé réveillé témoigne le plus grand étonnement lorsqu'on lui raconte ses faits et gestes. Une fois la conscience revenue, tous les autres phénomènes disparaissent, sauf parfois un peu de céphalalgie; le sujet est redevenu semblable à un individu parfaitement sain, avec cette différence cependant qu'il est toujours apte à retomber dans le même état lorsqu'on le soumet de nouveau aux manœuvres que nous avons indiquées.
Mais, avant de poursuivre la comparaison de l'état dit magnétique avec celui qui se présente spontanément dans certaines névroses, nous devons résumer ce qui a trait à l'hypnotisme, à propos duquel nous. exposerons les phénomènes psychiques.
— dll -
De r hypnotisme, son analogie avec le magnétisme. Phénomènes physiques et psychiques. Rôle de V imagination. De Vaction à distance, de la simulation, etc.
Une forme particulière du sommeil, très voisine et presque sur tous les points identique, par les différentes manifestations auxquelles elle donne lieu, avec le sommeil dit magnétique, est celle que l'on réussit à provoquer sur un certain nomhre de personnes par la lixation du regard. Ce procédé, mis en usage déjà par les anciens fakirs de l'Inde et qui a certainement joué un grand rôle dans l'histoire des mystiques, a été découvert à nouveau pour ainsi dire vers 1840, par un médecin anglais honnête homme et bon observateur, nommé Braid, qui lui a donné le nom dliypnotisme. On le désigne aussi quelquefois, en l'honneur de son découvreur moderne sous le nom de hraidisme.
La fixation du regard, sans être indispensable pour produire le sommeil, y contribue beaucoup et en accélère la venue. Nous pouvons remarquer tout de suite qu'elle a été mise en œuvre, souvent
d'une manière inconsciente, par les magnétiseurs eux-mêmes. Si on lit attentivement les préceptes enseignés par ces derniers dans leurs ouvrages on y remarquera la mention de cette pratique ; il est vrai qu'on n'y attache pas ordinairement une bien grande importance, et, tandis que Braid préconise l'emploi d'un objet brillant pour arrêter le regard, dans les procédés magnétiques les yeux de l'opérateur suffisent à cette tâche. Et, de fait, il suffit, comme nous le verrons plus tard, de regarder fixement certaines hystériques dans le blanc des yeux pour les plonger dans le sommeil.
Je ne referai pas l'histoire de l'hypnotisme. On sait comment Braid, après avoir publié un volume * sur sa découverte ne sut pas la répandre et la rendre populaire. Ce ne fut que quelques années plus tard que MM. Azara et Broca en France profitèrent avec succès de l'anesthésie qui accompagne le sommeil hypnotique pour pratiquer sans douleur des opérations chirurgicales. Ces faits émurent les médecins ^ et fixèrent pour