‹ Le sommeil provoqué et les états analoguesChapitre 17 sur 46 · DU SOMMEIL LEGER · texte numérisé non relu

DU SOMMEIL LEGER

Le caractère principal du sommeil léger est que, n'imporle à quel moment de son cours Ton s'éveille, on se rappelle toujours d'avoir rêvé.

Pendant la veille, l'homme se sert de son attention, alors entièrement à sa disposition, pour recueillir des idées à l'aide des sens, pour les solliciter à son gré dans la mémoire, pour les confronter avec ordre et en faire les matériaux de raisonnements au service desquels, toujours grâce à la même force, il rattache des mouvements et des actes. Il n'en est plus ainsi dans le sommeil léger. Dès qu'il a eu concentré son attention sur l'idée de dormir, il a perdu la plus grande partie de son initiative, il ne peut plus diriger avec facilité cette force là où il la transportait aisément.

Cette impossibilité de faire des efforts volontaires, l'homme qui dort la partage surtout avec ceux qui sont atteinisde folie; c'est que, ainsi que nous le verrons, cette maladie et le sommeil sont des états analogues, seulempnt, le premier est morbide et le second physiologique. La folie due à des causes, psychiques ne vient-elle pas, de

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nièiiiu que le sommeil provoqué, à la =uite d'imc conlenlion d'esprit, surtout si cette applicatiou mentale est accompagnée d'émotions et de passions vives? Les hallucinations, ces symptômes étranges de la folie, ne sont-ellcs pas favorisées, comme le sommeil encore, par les ténèbres, le silence et, de plus, par un isolement continu, tel que la solitude dans les prisons, le désert et les cloîtres? Nous avons été à même d'observer un homme sujet à des hallucinations d^ l'ouïe, chez lequel ces sensations centrifuges naissaient dès qu'il regardait un objet avec alteulion ; c'est-à-dire dès, que par ses autres sens, il s'isolait du monde extérieur. Voulait-il s'endormir, ou, ce qui équivaut au même, s'isoler, ses hallucinations se présentaient plus intenses et plus nombreuses à son esprit et se mêlaient à des rêveries qui transformaient son sommeil en un véritable rêve actif; la nuit était pour lui pire que la veille. Puij^que, pour s'endormir, cet liomme éprouvait les mômes phénomènes <pie pour s'appli(juer à observer un objet, c'est bien là une indication que le sommeil est véritablement refîet d une concentration de la pensée. EvidemmenI, dans ce fait j)sychologique, ce qui doitarri ' ver dans la formation de l'aliénation mentale et du sommeil, l'allenlion se dédoublait ; une partie s'accumulait et s'immobilisait sur le sens occupé aux perceptions, tandis que l'autre partie continuait à rester active; mais son action était nécessairement faussée par suite de son amoindrissement. Diminuée dans sa quantité, la portion de cette force encore libre avait perdu la propriété de réagir, d'être la maîtresse des sensations, de conduire la pensée, elle était à la remorque du jeu de rassociation des idées et des sensations remémorées. De même qu:^ dans ce cas, tout sommeil ne commence-l-il pas à l'aide d'une division de l'attention, laquelle amène une cessation consécutive de l'activité de la pensée? On s'abandonne au

repos comme on se laisse aller à la rêverie. A mesure que, par suite de Tarrèt de l'altention sur une idée, et c'est celle de reposer, les sens cessent de fonctionner, les muscles d'agir et les idées d'élre suscitées volontairement: à l'opposé, des conceptions instantanées prennent naissance et se présentent à l'esprit, tumultueusement et sans ordre, même lorsque la sensibilité n'est qu'émoussée et que l'on a encore une conscience presque entière de soi. ^

Ce dédoublement de l'attention avec cumul etarrêt d'une partie de cette force, d'un côté, etcvec liberté amoindrie de la seconde partie de cette même force, de l'autre (car il est par suite impossible au dormeur d'être alors le maître de la gouverner); ce dédoublement que l'on voit poindre dans le sommeil naissant, on le retrouve dans le charme, espèce de sommeil déterminé par l'application de l'attention sur un objet delà vision, puis sur une idée suggérée quelconque. Cet état n'est pas encore tout à fait le sommeil léger, puisque la personne influencée conserve une conscience assez nette du monde extérieur et d'ellemême et qu'il lui est toujours possible de réfléchir; ce n'est déjà plus la veille, du moment qu'après une aflirmation reçue, elle est tombée dans l'impossibilité de pouvoir faire un effort de volonté pour contrôler ce qu'on lui aflirme ; mais c'est, pour mieux dire, le sommeil à sa plus faible expression. Cette incapacité de réagir par la pensée est bien la preuve que, dans le charme ouïe sommeil déjà en voie de se former, il y a de l'attention en arrêt. Nécessairement, d'une part, une minime partie de l'attention est immobilisée sur une idée, tandis que, de l'autre, la plus grende partie en est demeurée libre et n'a pas quitté son domaine habituel de la veille; ici encore, cette force est donc divisée, et l'on peut dire qu'elle est distribuée à deiïx pôles opposés ; vers l'un, la première portion est devenue

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l>a>?ive : vers l'autre, la seconde portion est restée active*.

Maintenant, on devine qu'à mesure (|u'clle se porto d^ plus en plus vers le pôle où elle s'immobilise, c'est aux dépens de celui où elle est libre; le sommeil naissant, «l'apparent à peine, devient alors de moins en moins léger et, finalemenl, le repos le plus profond doit être celui où il y a le plus d'attention en arrêt. De là, il suit que dans le sommeil léger qui nous occupe spécialement, et où il y a encore plus d'attention fixée au pôle passif qu'au moment où il se formait, l'attention libre, plus diminuée encore, doit avoir une moindre mobilité à l'autre pôle, et pailanf, une plus faible activité que dès le début de ce sommeil. En elTet, ce qu'il en reste fluctue' encore des sens au cerveau, mais avec moins d'énergie ; aussi, en même temps que les perceptions sont plus obtuses, le travail intellectuel est moins suivi, le rêve se développe.

Cette élaboration pénible et incomplète de la pensée, le rêve, quoique nous en soyons les auteurs en dormant, nous n'en sommes pas les maîtres; nous n'avons plus alors, faute de force nerveuse suffisante en activité, la possibilité de mettre à volonté et d'une manière raisonnable, les sens, la mémoire et l'organisme au service de la pensée, comme lorsque nous sommes éveillés. Hln s 'arrêtant sur une idée, l'attention qui, de ce côté, s'est accumulée et immobilisée, a perdu par là, de l'autre, sa liberté d'aclion sur les sens et le terveau, et l'homme celle de faire acte de voUmté pour diriger cette force à sa guise. De cette force mobilisable dépendent ; non

• Le professeur Beaunis et moi, avons reconnu, depuis lors, après M. Liégeois, que cet état de charme, que je prenais pour du sommeil léger, (Si le plus souvent un sommeil profond somnambulique mais partiel, parce qu'il est presque toujours suivi d'amnésie. Mais cette «'onstatalion n'annihile pas l'argumentation qui précède et (jui est vraie en théorie.

seulement les sensations, les idées, la remémoralion, l'intelligence et les Ibnclittns organiques ; mais surtout la puissance de faire effort et de vouloir : elle est réellement le moteur unique et commun de tout ce qui se passe dans Tètre humain; cesse-t-elle d'être une et libre, est-elle dissociée? Les facultés s'affaiblissent ou s'anéantissent et les fonctions mêmes se pervertissent.

Plus le repos est léger, plus est mobile l'attention encore peu diminuée à son pôle actif, et plus aussi les sens et le cerveau gardent une activité qui se rapproche de celle de la veille Plus au contraire cet état devient profond, et c'est quand l'attention est immobilisée en grande ({uantitésur une idée ou fortement accumulée à son pôle passif, muins les sens et le cerveau fonctionnent avec énergie ; à moins, comme nous le verrons plus loin, que le mouvement de la pensée n'ait été slimulé.

En règle générale, sauf tout à fait à son début, les errements psychiques sont d'autant plus nombreux dans le sommeil que son degré est faible ou qu'il y a peu d'attention en arrêt. Lors donc que cet état est léger, les sens peuvent npp')rterau cei^v eau chacun leurcontingentdesen- . salions et la mémoire, toute sorte d'idées à la formation ou au développement des rêves : en ce cas, l'esprit, ayant à sa disposition beaucoup de force nerveuse libre, re mie ungrand nombre de matériaux et s'abandonne nécessairementà des divagations très étendues. Mais lorsque le sommeil est plus marqué, l'attention libre étant moins abondante et partant moins puissante, et c'est en raison directe de l'accumulation d'une partie d'elle-même sur l'idée fixe de reposer, les sens et la mémoire sont plus engourdis et ils offrent en pâture è, la pensée des éléments moins nombreux; de là des rêves soumis à moins d'écartement. Alors les sensations des organes les plus excitables qui, par cela même, s'éteignent les derniers ;

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puis les idées les plus fraîches dans la mémoire, fournissent principalement le plus fort contingent à leur construction. Et en effet, l'expérience a de'montré que le tact et l'ouïe apportent, en ce cas, proporlionnémcnt plus à la pensée des dorm.eurs que les autres sens, qui s'amortissent plutôt, et que les rêveurs vont, de préférence, puiser dans leurs souvenirs récents la trame de leurs créations idéales. Gela est compréhensible ; ce n'est qu'avec ce qu'elle a encore de pouvoir et de liberté que l'attention, comme à demi paralysée, sert à percevoir sciemment et à élaborer des idées, et alors, elle ne peut plus agir que sur les organes des sensations les plus déUcats ou les souvenirs les moins effacés.

Donc en thèse générale, quel que soit le degré du sommeil qui nous occupe, cette force est tellement affaiblie dans son ressort propre, que le dormeur est incapable, avec ce qui lui en reste de libre, de mettre un seul mouvement volontaire à l'appui de ses rêveries; et, en outre, dans le degré le plus léger, ses rêves étant formés d'éléments puisés à toutes les sources, présentent autrement de diffusion et de variété que lorsque la plupart de ces sources sont taries, ce qui arrive quand cet état est plus concentré.

Maintenant que nous savons que, dansle sommeil léger, le dormeur dont l'attention libre, par cela qu'elle est di-j minuée, est devenue moins mobile et moins énergique" ; qu'il n'a plus conséquemment à son service que des sens affaiblis ou rudimentaires et unemémoireinfidèle, et qu'il lui est impossible de gouverner ces organes et cette faculté, il n'est plus difficile de se rendre compte de ce que sont les rêves les plus communs. Sensations diverses el incomplètes, et, par suite, idées vagues, étranges, exagérées ; souvenirs venant s'agencer sans ordre, avec incohérence ; tendance à accepter comme vrai ce qui se

présente à Tesprit, en vertu d'une prédisposition native à croire à ses sens, à ses souvenirs, à soi-même, ce qui est l'effet d'un besoin instinctif de conservation ; impossibilité de faire effort pour susciter des sensations vraies, rappeler des images ou des idées nettes ; impuissance de comparer ces idées, d'en tirer des jugements, d'en rejeter ce qui est absurde : telles sont les bases des rêves ordinaires. C'est donc dans les sensations affaiblies et les idées mémorielles sans éclat que l'on va puiser en rêvant.

Il est facile de comprendre maintenant pourquoi une sensation obscure dégénère alors en illusion dans l'esprit; pourquoi une idée s'y convertit en hallucination décolorée ; pourquoi l'on ne distingue plus la sensation faussée de la sensation vraie, l'objet. fictif de l'objet réel ; pourquoi l'on s'objective ses fictions; pourquoi le moi s'efface; pourquoi les sentiments moraux et affectifs sont changés; pourquoi l'on n'a plus qu'une notion vague de la durée, etc. C'est que Ton ne peut, d'aucune manière, empêcher l'attention encore libre, tant la volonté est déjà affaiblie, inerte, on ne peut l'empêcher d'être à la remorque de ce qui se présente à son action : à commencer par les sensations vagues qu'elle transforme en idée, pour finir par les souvenirs de toutes sortes qui se rattachent entre eux ou aux sensations, par l'intermédiaire de la loi de l'association des idées. La preuve évidente de la fausseté et de la pauvreté des conceptions ordinaires du sommeil léger, on la trouve, au réveil, par la comparaison que l'on fait de ce que l'on est avec ce que l'on sort d'être.

Dans ce sommeil au degré le plus élevé; c'est-à-dire, au degré où il y a le plus d'attention immobilisée, il naît une autre espèce de rêve digne d'attirer notre examen, en ce sens qu'il se file, tout au contraire, avec de l'allention accumulée au cerveau et mise en mouvement ; ce qui établit

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