DU SOMMEIL PROFOND OU SOMNAMBULIQUE PROVOQUÉ
Le sommeil profond formant la partie essentielle et fondamentale de ce travail, nous sommes obligé, à cause de l'étendue du sujet et pour plus de clarté, de diviser par paragraphes ce que nous avons à en dire.
ISOLEMENT. — RAPPORT. — CATALEPSIE. — INACTIVITÉ DE LA PEN- SÉE. — IMAIOBILITÉ DU CORPS. — SÉDATION GÉNÉlîALE DU SYS- TÈME NERVEUX.
Par l'application continue de l'attention sur une idée, et c'est ordinairement celle de dormir, une partie de cette force quitte les sens pour s'accumuler au cerveau, et la partie restée libre devient inerte en proportion de sa diminution. Aussi s'ensuit-il que non-seulement les sens ;
mais la pensée perdent de leur activité et que les muscles, ne recevant plus d'ordres bien formulés, tombent dans une résolution complète. Le sommeil profond prend naissance, quand il ne reste plus assez d'attention libre dans le domaine des idées et des sens, pour que la pensée du sommeil puisse être rendue consciente après réveil.
Le signe qui frappe tout d'abord l'observateur dans l'examen qu'il fait du genre de sommeil dont il s'agit, c'est l'abolition en apparence souvent complète des sensations. On a fait un grand nombre d'expériences pour s'assurer jusqu'à quel point les sens sont fermés; on a tiré des coups de pistolet derrière les oreilles, fait respirer des gaz irritants ou fétides, piqué, brûlé la peau dans les endroits les plus délicats, mis des flambeaux brillants devant les yeux, etc.; et tous les expérimentateurs sont demeurés d'accord pour affirmer que beaucoup de dormeurs profonds, ayant essuyé ces épreuves, y sont restés insensibles. Pour notre part, nous avons répété plusieurs de ces expériences, et excepté pour le tact, nous n'avons pas rencontré de bons somnambules qui aient trahi parle geste ou autrement la plus minime impression. C'est bien là une preuve convaincante que, dans ce sommeil, il ne reste plus guère d'attention libre vera^-l^ sens et qu'elle s'est immobilisée en grande partie au cerveau. Quant à ceux de nos somnambules qui ont donné plus ou moins de signes de sensibilité cutanée, ils nous ont paru s'être rapprochés alors de l'état des dormeurs légers, avec lesquels ils présentaient ces signes positifs communs. En règle générale, on peut donc affirmer que, dans le sommeil profond, l'attention paraît cesser tout à fait de se porter au sens pour y recevoir les impressions des objets extérieurs.
Nous l'avons remarqué, en laissant, dans les premières séances, un dormeur profond sans lui adresser la parole,
il demeure immobile très longtemps; il se montre incapable, nous ne dirons pas de penser, mais d'agir par luimême. Cependant, il faut l'avouer, il peut montrer, spontanément et par exception, de l'activité comm? pendant la veille, puisque les dormeurs naturellement somnambules en présentent.
Il est aussi d'observation, que presque toujours les somnambules arlidciels sont en relation par resf)ritet les sens avec les endormeurs, mais rien qu'avec eux. Il ne nous est arrivé qu'une seule fois de rencontrer un dormeur de ce genre qui ne se mit pas en rapport avec nous, et ce fut seulement dans son premier sommeil '. On en voit qui restent dans une impassibilité complète ; mais, à force d'être suscités par le toucher et Li voix, ils se mettent à répondre, d'abord en faisant des signes, et enfin, verbalement.
Comment expliquer que si l'endormeur parle à ses somnambules, ils entendent sa voix ; s'il les louche, ils le sentent ; et s'il leur ouvre les yejx, ils le voient? Cette particularité mérite qu'on s'y arrête. Il faut le dire, c'est qu'il est presque impossible à une personne qui, s'ab indonnant entre les mains d'un endjrineur, l'ayant devant les yeux, le touchant, entendant sa voix et se soumettant à ses désirs, il est presque impossible, qu'arrivée dans le sommeil, elle ne continue pas à porter toujours de même son attention sur celui qui dirige sa pensée ; qu'elle ne soit avec lui dans le même rapport d'esprit qu'avant son entrée dans cet état. Nous avons pu, par une expérience, rendre palpable cette continuation du rapport entre l'endormeur et son sujet. Pendant que nous étions en couver salion avec une femme névropathique, nous songeâmes
* Depuis lors, nous av ^ns trouvé duux suj ;ls seulement sur plus de 8,000. qui rtsièreat louj lurs isjlés dj n )U3 : ils no préso. liaient aucune catalepsie et dorraaieul com ne du soui ueil ordiaiire.
à lui affirmer l'un après l'autre, les caractères principaux du sommeil. Il arriva que chacune de nos affirmations réagissant sur l'esprit de celte femme, elles concoururent au but que nous nous proposions; les unes en appelant son allenlion sur l'idée de dormir, et les autres, en éloignant cette force de ses sens. Nous parlions encore, et elle continuait à répondre à nos questions, qu'elle était déjà devenue isolée de deux témoins de notre expérience : elle dormait. Il n'y eut pas, d'elle à nous, de transition entre la conversation commencée pendant la veille et la même conversation prolongée pendant son sommeil.
Cette expérience que nous répétâmes une seconde fois avec semblable résultat permet de mettre le doigt sur la manière dont le rapport s'établit et se conserve entre l'endormeur et son sujet : ce dernier garde dans son esprit ridée de celui qui l'endort et met son attention accumulée et ses sens au service de cette idée, et cela, sans aucune transition delà veille au sommeil^ comme le dormeur ordinaire poursuit un travail intellectuel commencé avant de s'endormir; comme il continue à compter les heures pour s'éveiller à l'heure qu'il s'est fixée d'avance ; comme il persiste à contracter les sphincters de l'anus et de la vessie, et comme l'on dort enfin cà cheval ou en marchant.
Cette opinion que le sujet somnambule reste en rapport avec l'endormeur, parce qu'il s'est endormi en pensant à lui, a été exprimée pour la première fois par Noizct K En 1823, A. Bertrand'^ formula d'une manière plus nette J'idée que la continuation du rapport est due à ce que le somnambule entre dans le sommeil en pensant a son endorme!n\ " Le malade, soumis à ropôration magnétique,
' Méinoitc siivh' sonnu.i>nJ)nli>>ine, p. 101.
2 Truilé du soi/in't)/thuU>me, p. 241, Paris, Dciilu.
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écrit cet auteur, s'endort en pensant h son maiçnétiseur, et c'est parce qu'il ne pense qu'à lui en s'enrlormant, qu'il n'entend que lui dans son somnambulisme. «Dans le sens où nous l'invoquons, il n'y a qu a approuver cette manière de voir. Nous ne pouvons résister à citer encore A. Bertrand quand, à la suite de l'explication précédente, il ajoute * : « Ce que l'on observe sous ce rapport chez les somnambules, ne diiïère pas de ce qui arrive tous les jours dans le sommeil ordinaire Une mère qui s'endort auprès du berceau de son fils, môme pendant son sommeil, ne cesse pas de veiller sur lui ; mais elle ne veille que pour lui; et, insensible à des sons beaucoup plus forts, elle entend le moindre cri qui sort de la bouche de son enfant. » Ce fait corrobore évidemment aussi la théorie de la forui.ition du rapport qui continue à exister entre le somnambule et son endormeur.
N'est-ce pas ainsi que l'on p'3ut expliquer le somnambulisme essentiel? Si les sens, si un travail intellectuel prolongent leur action de la veille au sommeil ; si les mouvements du corps peuvent même alors continuer, de se mettre ai: service de la pensée, le somnambulisme essentiel n'est-il pas la prolongation d'un thème suggestif de l'esprit commencé avant de s'endormir, thème dans lequel à l'aide de l'attention accumulée, sens et muscles viennent se mettre aux ordres dos idées ?
De même que les dormeurs ordinaires, et, plus rarement les somnambules essentiels gardent quelques-uns de leurs rapports de la veille dans la période du sommeil; de môme, parfois, les somnambules artificiels gardent ceux qu'ils avaient avec les personnes et les choses qui se trouvaient autour d'eux. On a remarque' que des sujets plusieurs fois endormis en présence des mêmes
^ Traite du somnambulisme, p. 242, noie.
personnes, arrivent à se mettre en communication avec elles par un effort de volonté exprimé avant le sommeil ; s'ils conservent donc dans cet état leurs relations extérieures, c'est à l'aide de l'idée bien arrêtée d'avance de ne pas les perdre. Mais le plus souvent, l'endormeur seul aide les somnambules à se mettre en rapport avec ce qui les entoure : pour y arriver, il n'a besoin que de leur en suggérer la pensée avant ou pendant le sommeil.
Celte manière d'étendre par affirmation le champ de l'activité des dormeurs, laquelle remonte à Faria, a été désignée sous le nom de suggestion. Quelque rudimentaire qu'il paraisse de prime-abord, ce procédé est le germe d'un appel de l'attention pour réveiller les fonctions de l'esprit et il est, ensuite, le point de départ de l'action de ces fonctions sur le corps dans une étendue presque iJi- .mitée. Par suggestion, l'on peut élargir le cercle des rapports des somnambules, même au delà de ses bornes de la veille, comme à l'inverse, on peut le rétrécir de façon à mettre ces dormeurs dans l'isolement le plus complet. C'est surtout quand, par cette métliode, on fait réagir la pensée sur l'organisme, à l'aide de l'attention accumulée dans le sommeil profond, que l'on amène la production de phénomènes physiologiques remarquables et à peine encore soupçonnés.
Un fait curieux, c'est que le bon somnambule en communicationavec son endormeur, ne paraît pasentendre celuici lorsqu'il s'adresse à une autre personne, lorsqu'il fait du bruit, etc.: d'où nous concluons qu'il ne doit non plus le voir, s'il a les yeux ouverts; il n'a d'ouïe que quand il en est interpellé ou qu'il en reçoit directement la parole. Que l'endormeur parle, même de choses qui intéressent son somnambule ; qu'il fasse devant lui et sur son compte des récits scandaleux ou qu'il communique des nouvelles qui puissent l'affecter douloureusement;
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tanl qu'il ne lui parle pas, ce dernier reste impassible comme une statue et semble étranger à tous les sujets de conversation.
Celte singulière parlicularile' ne paraît plus étrange dès que l'on s'en rend compte. Pendant la veille, on la rencontre dans quelques rares circonstances; elle étonne moins, parce qu'elle est moins saillante ; alors on l'attribue à un appel passager de l'allention qui, après avoir été suscitée directement et détournée de son cours, ne revient pas à son état antérieur d'activité, tant que l'on continue de la tenir ainsi détournée. Les hommes éveillés qui présentent la pirticularilé signalée plus haut chez les somnambules, sont alors dans un état analogue au sommeil: absorbés dans leurs occupations, ils ne prêtent plus l'oreille à ce qui se dit autour d'eux qu'autant qu'on les interpelle ; mais cesse-t-on de leur parler, ils retombent dans leurs réflexions. Nous avons entendu un homme dans un lieu public, tenir des propos contre un individu à côté duquel il se trouvait et qu'il ne reconnaissait p is, sans que celui-ci, appliqué à jouer aux cartes, se fût douté qu'il s'agissait de lui; pendant ce temps-là, il répondit fort bien à quelqu'un qui le salua par son nom. Son attention était tellement absorbée par le jeu, qu'il était comparable au dormeur ordinaire, près duquel on tient une conversation sans qu'il s'en doute et qui, répondant lorsqu'on le secoue, se met ensuite à dormir di no.iveau. Ici, il en est absolument de mjme du somnambule vi^-àvis de son endormeur, que de l'individu dont il vient d'être question et que da dormuir ordiniire, q'ii, n'entendant pas ceux qui parlent autour de lui, répond, cependant, lorsqu'on le secoue; le somnambule est un homme qui dort relativement moins pour son endormeur, dont il a une idée plus ou moins vague, q le pour lesaulres personnes présentes dont il n'a aucune idée et. s'il lui
répond de temps en temps, c'est qu'il en est excité plus directement et plus vivement.
Outre le procéJé par la suggestion verbale, il en est un autre pour mettre en rapport les somnambules avec les personnes qui les entourent. On fait signe à ces dernières de toucher les dormeurs au front ou au creux de l'estomac, ou de leur donner simplement la main pendant quelques minutes; la communicalion s'établit, à moins que les sujets endormis ne soient dans un état d'insensibilité trop grande. Ainsi, lorsque certains dormeurs n'ont plus conscience apparente des sons, leur toucher a encore conservé de la délicatesse ; car ils finissent ])ar s'apercevoir de ce qui 1 Hir est fait; une sensation tactile suffit pour faire naître dans leur esprit l'idée de la personne qui désire se mettre en rapport avec eux et pour que, si on leur adresse la parole, leur ouïe devienne sensible consécutivement et qu'ils répondent aux questions qu'on leur adresse. Cette découverte des magnétiseurs démontre que le tact ne s'efT ce pas assez dans le sommeil profond pour ne pas pouvoir être excité et que, si ce n'est d'abord que par lui que l'on peut encore communiquer avec les dormeurs somnambules, c'est qu'il ne s'éteint pas toujours comme les autres sens, au point de ne plus donner marque de sensibilité. Il serait cependant difficile, sinon impossible, d'obtenir des réponses de ces mêmes dormeurs, si on les touchait, lorsqu'ils sont en conversation avec celui qui les a endormis; il y a alors un détour trop prononcé de leur attention pour que cette force se porte encore suffisamment sur le sens du toucher. C'est par cette raison qu'il est très rare d'obtenir des réponses, en s'adressant de la même manière aux somnambules essentiels ou ordinaires; ils sont tellement absorbés par leurs rêves en action et, par conséquent, tellement isolés, qu'il est extrêmement malaisé d'attirer leur attention. Il n'est
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guère possible d'entrer en conversation avec eux, qu'autant qu'ils se sont endormis avec l'idée de la personne qui veut leur parler.
Il a été beaucoup question d'un procédé indirect pour se mettre en rapport avec les somnambules artificiels, c'est celui de toucher seulement l'endormeur. Nous avons vu réussir ce moyen ; mais nous pouvons assurer que chaque fois que le rapport a été ainsi établi avec les dormeurs, c'est que, par la manière dont on s'était comporté à leur égard on avait réveillé leur attention.
Sur ceux que l'on a mis dans le sommeil profond, on observe un phénomène remarquable qui n'a pas encore été expliqué. Si une personne, non en rapport avec un somnambule, lui élève les bras, ils retombent à leur place ou le long du corps, ainsi (ju'un objet inerte. Au contraire, si c'est l'endormeur qui les lui soulève, ils conservent tour à tour les positions qu'il leur donne. Si enfin, lorsque ces membres sont dans une de ces extensions désignées sous le nom de catalepsie, la même personne qui a trouvé, d'abord, les bras du somnambule détendus cherche à les fléchir, à les élever, à les baisser; au lieu du relâchement antérieur, elle rencontre une résistance qu'il lui est diflicile de vaincre, et, cesse-t-elle de faire des efforts, les mômes membres viennent reprendre, comme par l'effet d'un ressort, la place danslaquellel'endormeur les avait laissés.
Comment expliquer ces trois différents phénomènes arrivant l'un après l'autre? Le premier, le relâchement primitif des bras et leur chute dans le sens de la pesanteur, lorsque la personne qui expérimente les abandonne à eux-mêmes, ce relâchement s'explique par l'isolement complet du dormeur à son égard. Celui-ci ne sentant pas dans ce cas, ne peut pas prendre connaissance de ce qu'on lui fait; aussi, ses muscles n'obéissent à aucun ordre