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ce dont on peut se convaincre dans les ténèbres les plus profondes, lorsque éclate un orage. Mes paupières étant exactement closes, je dislingue parfaitement l'étendue des éclairs et je ne doute pas que, s'ils étaient moins fugaces, je ne parvinsse à en entrevoir aussi les zigzags. Ce que je viens d'écrire sur la grande portée de la vue, dans l'état de sommeil, ne doit pas étonner, quand on sait jusqu'à quel point, àl'état de veille, ce sens acquiert de perfection parmi les peuplades sauvages et particulièrement chez les nègres. Mais, sans aller si loin, on atrouvé en Europe des hommes doués d'un organe visuel très pénétrant. On peut lire, entre autres, dans l'ouvrage de P. Lucas sur l'hérédité ^ le fait du muetde Th. d'Aubigné, l'ami d'Henri IV, muet qui « spécifiait jusqu'aux pièces de monnaie qu'on avait dans les poches ; » ou celui de ce prisonnier dont parle le célèbre mathématicien Huyghens, lequel avait une vue si perçante, « qu'il découvrait, sans aucun secours d'instrument et avec facilité, tout ce qui était caché ou couvert, sous quelque sorte d'étoffe ou d'habits que ce fût, à l'exception seulement des étoffes teintes en rouge ; » ou enfin, le fait de Gaspard Hauzer qui, de nos jours, a présenté la même sensibilité des facultés visuelles : « il apercevait des étoiles invisibles à la vue ordinaire et pouvait discerner les couleurs au milieu des plus épaisses ténèbres. »
On verra, observations une et deux (second volume), des faits probants en faveur du développement que l'ouïe peut acquérir même lorsqu'elle est rudimentaire. Les sourdsmuets dont il y est question sont parvenus, par l'afflux de l'attention vers l'appareil auditif, à entendre des sons dont ils n'avaient jamais eu aucune idée; ils se sont sentis comme renaître à une nouvelle vie du sens de l'audijion. La su-
1 Traité de Ikérédilé, l. I, p. 410. J.-B. Buillicre. 1850.
rexcitalion de cet organe cljez les somnambules a fait croire à bien des prodiges de leur part ; tant d'exagération avait sa raison d'èlre. Je me souviens, qu'à mon début dans l'étude du sommeil, je fus fort surpris, en touchant du doigt sur une muraille un portrait au daguerréotype, pour essayer la lucidité de ma somnambule, d'entendre celle-ci me répondre : Vous touchez du fer blanc. J'étais à l'autre bout de la chambre et d'un cùté où je ne pouvais pas être vu. Si elle eût dit :Un portrait, ce qui était possible, j'aurais pu crier merveille et à tort ; mais sa réplique me fit comprendre qu'elle avait entendu un bruit de plaque métallique dont je ne m'étais pas aperçu. On a un grand nombre de fois constaté la surexcitation de l'ouïe chez les somnambules ; des médecins aussi * ont remarqué le développement anormal de ce sens. On doit expliquer de la même façon, par l'excès d'attention vers les nerfs auditifs, le fait de ce sourd devenu enragé, dont parle Magendie, sourd qui, pendant son exaltation, était arrivé à récupérer l'ouïe.
iMais, de tous les organes sensibles, c'est le tact qui est le plus susceptible d'être fortement excité. C'est pour ce sens que l'on a inventé les noms d'hyperesthésie et d'ânesthésie, termes que l'on devrait étendre à tout manque ou à toute surabondance d'aftlux nerveux vers les organes spéciaux de la sensibilité. Il est évident que le sens qui s'éteint le dernier et dune manière imparfaite doit, plus que les autres, avoir de finesse pour une même dose d'excitation. Le tact devient exquis chez les somnambules, quand on leur donne idée de s'en servir, je l'ai constaté plusieurs fois ; mais il faut, pour cela, que l'attention se dirige sur des filets peu nombreux de cet appareil sensible ; l'accumulation de cette force est d'autant plus
1 Archives de médecine ci de cliirurgie, n° janvier 1860. — D'Azain.
grande qu'ei^t rétrécie la partie sur laquelle onlafait affluer.
En cherchant à me rendre compte da ce qu'est l'eau magnétisée, j'observai que, par les passes, elle acquérait une saveur mate très tranchée. Je soupçonnai que cette sensation tenait à une augmentation de chaleur, et le thermomètre vint me confirmer dans cette opinion. Je remarquai que le tact lingual est tellement subtil, qu'éveillé, l'on peut facilement apprécier une difî'érence de température de un demi-degré.
Mais les somnambules vont bien au delà. L'eau échauffée deux minutes en passant les doigts en cône à quelques centimètres de sa surface, quand le mercure du thermomètre plongé dans ce liquide marquait à peine un exhaussement appréciable, était distinguée par mon sourd-muet au milieu de trois, quatre, six verres d'eau sortant de la même carafe; ce que personne, pas plus que lui, à l'état de veille, n'avait pu reconnaître. Il ne la goûtait pas comparativement deux fois. J'ai pu aussi vérifier cette délicatesse du tact lingual chez quelques somnambules , et entre autres, sur une jeune fille de douze ans. Cette enfant endormie, distinguait de l'eau légèrement échauffée qu'il lui avait été impossible de discerner auparavant, et qui était placée au milieu de verres remplisdu même liquide, mais sur lesquels on n'avait pas promené les doigts. Une chose qui m'a frappé, c'est que la saveur mate de l'eau, saveur due à sa température, a été toujours rapportée par les dormeurs à l'organe du goût et non à celui du tact. C'est que ces deux sens sont ceux qui se rapprochent le plus; ce que prouve la confusion que l'on fait des impressions que l'on en reçoit.
Ce que je viens d'écrire ne doit pas* étonner. On a vu, même à l'état de veille, une aveugle, M^'*" Mac-Evoy ', qui
1 Du Sommeil, j). 13o, par M. Macario.
lisait sur un livre avec le bout dos doigts. Evidemment, il faut adFiieltre, chez cette personne, un^i délicatesse du tact que l'on ne peut comparer qu'à celle des chauves-souris qui, d'aprr^s les expériences de Spallanzini, sentent la résistance de l'air et savent se détourner des objets de la chambre où elles volent, bien qu'ayant les yeux crevés. S'il y a même la moindre ouverture dans l'appartement, elles la trouvent fort bien pour s'échapper.
Il est enfin des sens peu déterminés et peu féconds comme éléments de connaissance , ce sont les besoins, appelés avec raison : sens internes, parce qu'ils ont chacun un appareil organique spécial et intérieur et que leurs sensations ont un caractère propre. Il m'a été facile de réveiller les besoins éteints de manger et de boire. Parla, je suis prédisposé à croire que les autres sens internes jouissent de la même faculté d'être surexités.
De la même façon que chez les somnambules, chaque sens ci-t exalté en particulier, de même, les muscles en général ou des systèmes de muscles acquièrent, chez eux, plus de puissance et d'énergie. Chose remarquable, c'est à l'aide de la force nerveuse portée habituellement sur les nerfs des sens et sur ceux des autres organes, que les muscles stimulés acquièrent une vigueur inusitée, preuve déjà de la simplicité du moyen que l'économie met en jeu pour parvenir à des effets divers : l'agent qui, dans les organes spéciaux, est employé à recueillir les sensations, sous le nom d'attention, est ici utilisé, à leur dépens, à augmenter l'action des muscles. Dans la distribution des forces nerveuses, la manifestation habituelle de ce déplacement antagoniste, déjà signalé par Bichat, a été appelée : la loi de balancement des forces, et dans le développement matériel des êtres, Goethe et E. Geoffroy-Saint- Hilaire ont nommé ce déplacement : la loi de compensation organique. Une seule fois, j'ai eu l'occasion de cons-
tater la surexcitation des forces sur une somnambule de treize ans; avant de dormir, elle pouvait à peine balancer un poids de 10 kilogrammes ; mais, dans le sommeil, elle lui imprimait aisément un mouvement rapide de rotation; il suffisait, pour qu'elle en arrivât là, que je lui fisse accroire que ce poids était léger.
Cabanis admet ^ que si l'on exécute des mouvements dont ridée aurait effrayé dans des temps de plus de calme d'esprit; ce que Ton remarque chez des femmes vaporeuses, des maniaques, où des êtres faibles et chétifs brisent les plus forts liens et vainquent des résistances au-dessus de la force de plusieurs hommes réunis, la cause en doit être attribuée à ce que, chez ces sujets : a il se produit alors véritablement de nouvelles forces par la manière nouvelle dont le système nerveux est affecté. » J'admets le témoignage de Cabanis, quand il atteste l'augmentation des forces chez les individus débilités mais surexcités; je suis loin, au contraire, d'accepter son explication d'une production de nouvelles forces. Parler comme il le fait, c'est reconnaître qu'on peut dans l'organisme tirer quelque chose de rien ; car je ne vois pas d'où naîtrait immédiatement un tel produit nerveux. Il n'y a tout simplement, dans ces cas, qu'un déplacement de l'attention et qu'une accumulation de cette force sur les organes musculaires. La confirmation de ce que j'avance, je la tire de l'ouvrage de Cabanis lui-même ^ : « A mesure, dit-il, que les sensations diminuent ou deviennent plus obscures, on voit souvent les forces musculaires augmenter, et leur exercice acquérir un nouveau degré d'énergie. Les maniaques deviennent quelquefois presque entièrement insensibles aux impressions extérieures, et c'est alors sur-
^ Rapport du pysique et du moral, i. I, p. 184. 2 [iapport du physique et du moral, 1. 1, p. 185-
tout qu'ils sont capables des plus violents efforts. » Donc, c'est que l'attention quitte la garde des sens et, obéissant à la pensée violente, énergique, renforce l'action musculaire d'un secours qui donne à cette action une puissance qu'elle n'avait pas.
Pour rendre plus acceptables encore les preuves que je viens de donner sur la possibilité de surexciter les sens des dormeurs, je dois, comme je viens de le faire à propos de l'augmentation delà force musculaire, en appeler à l'opinion de quelques savants qui ne sont pas ennemis nés des idées que je soutiens. Ce que Ton est à même d'observer sur les somnambules, ils l'ont remarqué aussi chez des malades, dans des états analogues au sommeil, états que l'on peut appeler des sommeils pathologiques. On peut lire ce qui suit dans Cabanis ' : « L'on voit aussi, dans quelques maladies extatiques et convulsives, les organes dés sens devenir sensibles à des impressions qu'ils n'apercevaient pas dans leur état ordinaire, ou même recevoir des impressions étrangères à la nature de l'homme. J'ai plusieurs fois observé chez des femmes qui, sans doute, eussent été jadis d'excellentes pythonisses, les effets les plus singuliers des changements dont je parle. 11 est de ces malades qui distinguent facilement à l'œil nu des objets microscopiques; d'autres qui voient assez nettement dans la plus profonde obscurité pour s'y conduire avec assurance. Il en est qui suivent les personnes à la trace comme un chien, et reconnaissent à l'odorat les objets dont ces personnes se sont servis ou qu'elles ont seulement touchés. »
Cabanis cite encore, à l'appui de son opinion, Arrêtée, comme ayant fait l'observation que, dans certaines circonstances, les malades acquièrent une finesse singulière
' Rapport du physique et du moral, t. II, p. 35.
de vue ou de tact, à tel point qu'ils peuvent voir ou sentir par le toucher des objets qui se dérobent aux sens dans un état plus naturel. « Le somnambule artificiel, écrit M. A. Maury \ entend à de grandes distances ; il perçoit les moindres bruits; il reconnaît, par le simple toucher, la nature et la forme d'une foule d'objets; il sent des odeurs qui échappent à notre odorat dans l'état ordinaire. » Et quelle est la cause de tous ces phénomènes d'excitation des sens? Une accumulation de la force d'attention sur un seul d'entre eux, aux dépens de celle qui était employée à veiller sur les autres sens et sur d'autres fonctions de l'organisme.
D'après ce qui vient d'être établi, il résulte qa'il y a. chez les somnambules, une oscillation de l'attention produisant une surexcitation remarquable de chaque sens en particulier, etc., aux dépens de l'attention départie aux autres sens et à d'autres organes; oscillation amenant de même une augmentation des forces, quand la même force nerveuse afflue sur quelques partiesdusystèmemusculaire. Puisque ce? phénomènes d'excitation sont déterminés par une suggestion préalable reçue de la part d'autrui, ou que l'on se fait à soi-même ; c'est la pensée qui en est la cause productrice, non-seulement dans le sommeil, mais aussi dans des états analogues.
^ Le sommeil el les rêves, p. 276. Didier, 1881.
EFFETS DE L ATTENTION ACCUMULEE SUR LES EMPREINTES MÉMORIELLES PARAISSANT EFFACÉES.
Lorsque, par un effort d'attention, nous avons conscience d'un objet, l'impression aux organes des sens, la transmission de l'impression par les nerfs et la perception des empreintes de cet objet au cerveau, se font presque instantanément. Ces trois phénomènes formant la sensation centripète, sont une seule et même chose : l'impression est à la fois cérébrale et perceptive comme la perception est en même temps sensitive et impressive. La sensation centripète, d'abord consciente à l'aide de l'attention au moment où elle est perçue; cette sensation, dès que cette force ne la vivifie plus activement, reste ensuite dans le cerveau à Tétit latent et imprimée sous forme d'idéeimage; mais, par un acte spécial appelé remémoration, sous l'influence d'un retour de l'attention sur l'idée-image de l'objet perçu, on fait réapparaître à volonté la sensation première, et cette sensation remémorée est tout à fait la môme que la sensation primitive; seulement, au lieu d'être centripète, elle s'opère à l'inverse et elle est centrifuge. De ce que nous venons de dire, il suit que la mémoire est la propriété qu'a le cerveau de tenir en réserve, d'une manière permanente, les idées-images qui ne sont que la réalité cachée des sensations centripètes; il suit de plus que se rappeler, c'est, par un effort actif de l'attention sur les idées-images, redonner plus ou moins la vie dans la conscience aux perceptions déjà éprouvées :
c'est, en un mol;, recréer les sensations primitives. Mais l'attention, en se repliant sur le foyer mémoriel \ ne fait pas seulement renaître les sensations imagées des objets ; elle nous représente encore les idées pures ou complexes qui en découlent ; celles que nous avons acquises conséquemment par une élaboration de l'esprit et qui sont matière de comparaison, de jugement et de raisonnement.
D'après ce que nous avons établi, dans le paragraphe précédent, sur la puissance de l'attention comme agent de sensation, lorsque cette force est accumulée sur chacun des organes des sens en particulier, il doit aussi ressortir que, par elle, les empreintes mémorielles latentes, même les plus faiblement imprimées, doivent réapparaître avec plus de relief dans l'état de sommeil. En d'autres termes, l'attention, canse de la sensation réelle des objets, étant susceptible, accumulée, de rendre celle-ci plus vive lors de sa formation à l'aide des sens ; elle doit, dans la même condition, avoir nécessairement la même propriété sur les idées-images du foyer mémoriel et recréer avec ces idées, la sensation. Non-seulement elle le fait, comme si l'objet en était présent ; mais encore elle revivifie les traces des souvenirs paraissant effacés depuis longtemps. L'expérience confirme cette déduction.
Si l'on ne stimule pas l'attention en arrêt des somnambules, aucun souvenir ne surgira, leur pensée continuant à rester inf3rte. Mais, si on leur demande un aperçu de leurs rêves précédents on redonnera le mouvement à leur attention accumulée, et ils se souviendront de choses
* Le lecteur voudra bien nous passer les expressions telles que foyer mémoriel, empreintes, images, représentation, tableau, etc., qui sont employées dans le cours de cet ouvrage. Ces mots bgurés, nous sont utiles pour rendre notre pensée plus saisissable; ils uous servent, comme de formules de simplification, pour exprimer des phénomènes plutôt dans leur mouvement apparent que dans leur intime manière •d'être, qui nous est inconnue.
DIT SOMMEIL ¥<^OFONI) 8.'}
oubliées depuis le réveil et qui ?e sont passées effectivement dans leurs sommeils antérieurs. La raison en est qu'ils portent alors une plus grande somme d'attention sur les matériaux de la mémoire. Si l'on rencontre des dormeurs auxquels il ne revient aucun souvenir, on peut attribuer sans doule cette particularité à des causes semblables à celles que nous avons observées sur deux somnambules qui, tout le temps qu'elles furent souffrantes, n'avaient pas la force, malgré suggestion, de se remémorer leurs rêveries précédentes ; l'affaiblissement de l'attention et celui du corps marchaient en elles de pair et solidairement.
En général, les somnambules se souviennent plus facilement de ce qui a rapport à la vie active que de ce qui a trait à la vie passive ; c'est qu'aussi les empreintes mémorielles de la veille sont plus imagées et appartiennent moins aux idées pures que celles du sommeil ; ce qui est de source objective est infailliblement plus marqué dans la mémoire que ce qui est une production subjective de l'esprit ; voilà une des causes pourquoi nous nous rappelons davantage les rêves du sommeil ordinaire qui sont de tous les plus sensoriaux.
Si donc on ne trouve pas toujours une mémoire développée chez les somnambules, à plus forte raison la puissance de celte faculté est-elle plus rare dans les rêves du sommeil ordinaire. Cependant, M. A. Maury \ entre autres, cite de lui, en ce dernier état, des exemples de surexcitation mémorielle. Il parle même^ de songes antérieurs qui se sont prolongés chez lui dans des songes subséquents, bien qu'ils aient été complètement effacés de ses souvenirs dans l'état de veille intermédiaire. Il est
^ Du sommeil, p. 67, 116 et suiv.
^ Du sommeil y p. 95.
à remarquer que cette force de la mémoire se rencontre dans ies étals qui se rapprochent le plus du sommeil profond el que, ce qui était l'exception chez les rêveurs ordinaires ou même dans ces états, devient la règle chez les somnambules. Quand à peine le dormeur vulgaire a conscience de la trame de ses rêves, le dormeur profond, lorsqu'on le lui suggère, retrouve presque toujours avec netteté les empreintes des songes de ses sommeils précécédents; l'attention accumulée, qu'il met alors en mouvement, a une force d'action bien plus grande que celle qu'il peut solliciter, lorsqu'il est dans une moindre concentration d'esprit.
C'est grâce à cette puissance de l'attention accumulée, que les somnambules vont rechercher dans leur mémoire des matériaux qu'ils croyaient ne plus y existej' depuis longtemps ; l'attention est, dans le sommeil profond, comme un flambeau qui éclaire d'autant plus dans la nuit et fait apparaître d'objets qu'il dégage de lumière. C'est encore, grâce à cette force, que ces dormeurs retiennent des choses entendues une seule fois, qu'eux-mêmes et d'autres gens éveillés n'auraient jamais pu se fixer dans la tête. La force de remémoration des somnambules est connue depuis longtemps. Sauvage rapporte en avoir vu une qui répéta devant lui, mot pour mot, une instruction en forme de catéchisme qu'elle avait entendue la veille; ce que, sans .doute, elle n'aurait pas été capable de faire dans son état ordinaire. Le jeune somnambule duD'Pezzi qui, un jour, avait cherché à se rappeler, mais en vain, un passage d'un discours sur l'enthousiasme dans les beaux-arts, tombé en somnambulisme, retrouva ce qu'il avait cru oublié. Une des cataleptiques de Petétin, après avoir entendu cinquante vers récités une seule fois en sa présence, les répéta sans hésiter et sans faire de faute, et pourtant elle ne les connaissait pas auparavant. On a vu
DU S(mMEIL PROFOND S:")
des paysans comprenant à peine le françai?, s'exprimer pendant leur somnambulisme avec une grande pureté' dans cette langue. Moreau (de la Sarthe) a traité un enfant de douze ans qui n'avait jamais eu connaissance que des premiers éléments de la langue latine et qui, dans les accès d'une fièvre maligne et sous l'inlluence de l'attention accumulée, parla celte langue avec autant de pureté et d'élégance que les plus versés dans sa pratique '. Macario - cite le fait, observé par le D"" Rosiau, d'un élève nommé Belin qui, très faible dans sa classe (cinquième), dans ses accès, s'exprimait en langue latine avec facilité et un heureux choix d'expressions. Nous avons rencontré des sujets qui se souvenaient de faits oubliés par eux depuis longtemps; mais nous n'en avons jamais vu qui présentassent une aussi surprenante facilité de se souvenir que dans les cas précités.
On n'en finirait pas si l'on s'astreignait à rapporter tous les faits d'excitation de la mémoire, chez les somnambules ou les personnes qui se sont trouvées dans des états analogues au sommeil. Il faut l'avouer, il n'y a que les dormeurs, dans un degré extrême de concentration d'espril, qui sont capables de présenter des prodiges de remémoration semblables à ceux que nous venons de rapporter. Chez eux, cette puissance remémorative accompagne d'ordinaire les hallucinations les plus vives. C'est que ces deux sortes de phénomènes, tout ditTérents, sont en principe une seule etméme chose : des idées, d'une part, l'attention accumulée, de l'autre ; tels en sont les éléments constitutifs communs et essentiels.
Les faits que nous venons de relater donnent à penser que, pendant la veille, quand même on ne peut rendre cons-
1 Traite du somnam^ndisnie, par A, Berlrand, p. 100 et suiv., et p. 309.
- Du sommeil, p. 121.
cients les souvenirs, ce n'est pas une raison pour que l'on puisse soutenir que leurs traces n'existent plus ; il en est ici comme des impressions paraissant transmises au cerveau insciemment pendant le sommeil profond, impressions dont on retrouve ensuite les empreintes dans ce même état par un effort énergique d'attention accumulée. Certes, s'il est des faits étonnants de remémoration, ce sont, à plus juste titre, ceux qui se rapportent à des perceptions ressenties comme à notre insu et que dous rendons présentes à la conscience même longtemps après. Nous avons déjà parlé ^ de la faculté qu'ont les somnambules de relire, par suggestion, dans le fo^^er mémoriel, ce qui y a été apporté sans qu'ils aient paru s'en apercevoir, et d'y retrouver les linéaments de perceptions qu'ils n'y avaient jamais supposés. C'est précisément cette puissance de remémoration, que l'on possède en somnambulisme, de retrouver au cerveau des empreintes formées avec une inconscience apparente et qui, par conséquent, sont peu dessinées ; c'est celte puissance qui est la cause pourquoi on a attribué à des somnambules un don de seconde vue.
En voici un exemple qui a été rapporté à une faculté transcendante et qu'une personne digne de foi nous a raconté avoir observé elle-même, cbez une dame qui était affectée d'une fièvre typhoïde avec délire intense. Pendant que la malade battait la campagne, on s'aperçut d'un développement de symptômes nouveaux qui continuèrent à se manifester, lorsque la fièvre et le délire furent passés. Ces symptômes insolites se prolongèrent tellement, que l'on finit par se lasser des médecins traitants qui avouaient leur impuissance, et l'on fit venir un endormeur. Celui-ci parvint à mettre la malade dans le sommeil profond. Ce
1 Mèmu chapitre, § IL
fut seulement en ce moment que celte dame déclara que, lors de son délire,. i^Ue avait avalé un sou qui se trouvait sur son lit, et que c'était là le point de départ des accidents survenus chez elle en dernier lieu. D'après l'invitation de son nouvel Esculape, elle se prescrivit un traitement, et elle annonça qu'en suivant ses indications, elle vomirait le sou qu'elle avait dans le corps. On fit ce qu'elle prescrivit et on la garda à vue : son traitement amena des vomissements et l'expulsion d'un sou de la Républi«{ue La guérison fut immédiate. Si l'on met de côté le traitement qui, en ce cas, fut suggestif plutôt que thérapeutique, le merveilleux de ce fait s'explique en ce que l'attention, pouvant affluer au cervau avec abondance, a rendu présente à la mémoire une action accomplie machinalement pendant le délire, état analogue au sommeil. De même que le dormeur profond, incapablede se souvenir des rêves de ses sommeils antérieurs, lorsqu'il est éveillé, se remémore ses rêves quand il est de nouveau endormi; de même cette malade, devenue somnambule, se rappela un acte de son délire.
Du reste, il n'est pas besoin des preuves que donne l'élude du sommeil pour savoir combien les empreintes mémorielles sont tenaces. Chacun a pu, pendant la veille, observer sur soi-même des particularités comme celle qui suit. Il n'y a pas longtemps que nous avions commencé de lire un roman qui paraissait en feuilleton. A mesure que nous avancions, nous nous apercevions, à chaque reprise, en avoir déjà fait la lecture ; nous en reconnaissions des particularités saillantes, sans que nous pussions découvrir quelque chose de ce qui devait paraître ensuite. Une personne nous a entin rappelé, depuis, que nous lui avions lu cet ouvrage à haute voix, il y avait déjà huit ans. Comme à dater de cette époque, nous n'y avions plus songé, l'on doit voir par Jîi combien les empreintes mçmo-
rielles sont ineffaçables. De plus, il est à croire que si nous eussions été mis en somnambulisme dans le cours de notre seconde lecture, nous nous fussions rappelé au moins, car ils n'étaient pas disparus, les principaux épisodes de ce qui restait à parcourir de ce roman, tant dans cet état, l'attention accumulée et dirigée a généralement d'action sur la mémoire. Il nous serait alors survenu ce qui arrive aux malheureux qui ont perdu un ou plusieurs sens; tel était ce teinturier aveugle, dont parle M. A. Maury ^ , lequel décrivitun jour, avec assez de précision, les traits d'un de ses cousins qui lui était apparu en rêve, et que jamais il n'avait rencontré alors qu'il n'était point encore privé de la vue. Celte apparente intuition était due, ainsi qu'il finit par se le rappeler, à ce qu'il avait jadis regardé le portrait de son cousin chez un autre de ses parents. Le même auteur parle aussi d'un capitaine ^, devenu aveugle en Afrique, auquel le souvenir de certaines localités, auparavant tout à fait oubliées par lui, s'était représenté à son esiprit avec une extrême netteté. Si, par hypothèse, cet officier avait eu encore en moins l'ouïe et le toucher, ainsi que les dormeurs profonds, il aurait eu nécessairement en plus la faculté de se ressouvenir d'autres faits oubliés, parce que, pour cette cause, il aurait en outre possédé plus d'attention, afin d'éclairer le tableau de la mémoire et y lire. Admirons dans ces faits la prévoyance delà nature qui cherche à consoler ses déshérités de ce qu'ils ont perdu.
^ Le Sommeil et les rêves, page, 123.
2 Du sommeil, p. 123 et 124.
DU SOMMKIi: PHOFOM) 8λ
AUtr.ES EFFETS DE L ATTENTION ACCUMULÉE SUR LES EMPREINTES MÉMORIELLES : HALLUCINATIONS. — EFFETS DE l'ATTENTION DIMI- NUÉE SUR LES SENS : ILLUSIONS. — ILLUSIONS ET HALLUCINATIONS COMBINÉES.
Sous rinfUiencc de l'altention, loules nos perceptions des ol).iels prennent naissance par un mouvement centripète des sens au cerveau et se photographient dans la mémoire sous forme d'idées-images, à tel point que, si nous faisons un second effort d'attention pour nous souvenir de nouveau de ces idées, elles reparaissent à notre esprit comme au moment de la sensation primitive ; seulement alors les sensations centrifuges qui en résultent sont, dans la majorité des cas, beaucoup moins vives et se forment à l'inverse, du foyer mémoriel aux organes sensitifs par l'intermédiaire des nerfs. Que la sensation soit primitive ou remémorée, elle est intimement la môme dans lesdeux cas, elle se fait, pour ainsi dire, à la fois et d'une manière presque instantanée, dans les sens, les nerfs de transmission et le cerveau. De plus, les sensations venant des objets réels ne peuvent être fixées dans le cerveau sans des organes sensibles spéciaux et sans des filets nerveux intermédiaires; mais, les sensations venant des idées-images qui ont lieu par un afflux en retour de l'attention sur ces idées déposées au cerveau, peuvent prendre naissance sans ces organes sensitifs et sans ces filets nerveux, preuve évidente que le cerveau est le siège essentiel de la sensation.
Il nous est facile d'entrevoir, par ce qui a déjà été éta-
bli, qae pendant le sommeil, ce que l'attention accumulée produit sur les idées-images qui semblent disparues de Ja mémoire, elle le produira, h plus forte raison, sur celles qui y sont plus vivement empreintes; dans ce dernier cas, la sensation remémorée sera plus énergique que lorsque, d'habitude, on la fait renaître dans l'état de veille. Cj'esi ce que Ton découvre par l'observation.
Nous avons souvent invité des somnambules à reporter leur attention sur les idées d'objets qui avaient frappé leur vue et il arrivait, au réveil, après leur en avoir donné le souvenir, que le plus grand nombre d'entre eux ne remarquait aucune difTérence entre la sensation remémorée dans leur sommeil et la perception du même objet au mo ment de l'impression réelle. Quelques-uns, cependant, nous ont avoué que l'objet de leur souvenir leur avait paru moins bien dessiné et d'un aspect plus terne; ceux-ci sortaient d'un état ayant de l'analogie avec le sommeil ordinaire où le rêveur, faute d'assez d'attention, ne s'élève, que rarement à la représentation réelle des choses. Nous avons aussi remarqué que les somnambules qui, par exemple, ont les yeux affaiblis, ne se représentent jamais ce qu'ils ont vu, au-delà de la sensation primitive; c'est-àdire, jamais mieux. Et ce que nous venons d'écrire à propos de l'organe visuel peut se rapporter aux autres sens.
Il est, donc résulté de nos expériences que, chez la plupart des dormeurs profonds, là où il y a affluence de l'attention sur une idée-image, la sensation remémorée ou centrifuge est la vraie peinture de la sensation centripète. Aussi nous en induisons que si la représentation mentale va jusqu'à la reproduction de la sensation primitive, c'est que cette sensation, conservée en idée-image permanente dans la mémoire, est restée aussi parfaite que lorsqu'elle s'est formée; et en outre, nous en concluons encore que la faiblesse ou la force de la remémoration n'a pas sa
source dans le plus ou moins de netteté des idées-images; mais dans le plus ou moins d'attention que l'on dirige sur ces idées. De plus, du moment que des somnambules ne peuvent faire reparaître les objets remémorés supérieurs à ce qu'ils leur ont paru auparavant et tels qu'ils sont réellement, nousdevons conclure, du simple au composé, qu'ils n'ont aucun don de divination ; ce qui n'est pas en plus dans les sens, ne peut exister en plus dans Tintelligence.
Mais chez les dormeurs profonds, ce ne sont pas rien que des idées-images détachées que, par suggestion, on fait reparaître comme si elles étaient l'expression de la réalité sentie ; ce sont aussi des séries de ces mêmes idées, des scènes entières parfaitement conduites et, qui, H*ayant d'existence que dans leur cerveau, sont prises par eux pour la réalité. On a appelé hallucination cet acte psychique, par lequel, en repliant, sans s'en douter, son attention sur le foyer mémoriel, on prend pour la réalité les images ravivées qui y sont conservées. Au point de vue pathologique, ce n'est donc autre chose que la sensation centrifuge, en tant qu'elle est cause d'une erreur de jugement. En cela, celle-ci diffère de l'hallucination du sommeil dont on peut se désabuser.
Il n'est pas besoin, pour qu'il y ait hallucination, que les idées-images rappelées apparaissent aussi vivement aux dormeurs que l'objet qu'elles représentent ; la preuve en est que le plus souvent, dans les rêves ordinaires, nos souvenirs sont ternis et bien au-dessous de la réalité, et que, pourtant, nous n'en sommes pas moins hallucinés, puisque nous prenons alors ces souvenirs pour la vérité. C'est que, pour arriver à regarder comme vrai ce que nous nous représentons mentalement, il y a un autre élément, au moins aussi nécessaire que la similitude de la sensation perçue ou centripète avec la sensation remémorée ou centrifuge : en nous endormant, nous cessons d'être les
maîtres de mobiliser noire attention et, par là, de faire appel à des sensations vraies pour contrôler les productions si bizarres de nos songes. Il s'ensuit donc, qu'étant incapables de faire acte d'initiative pour nous désabuser, nous acceptons sans résistance les créations, même décolorées, de notre esprit, en vertu de cette fatale disposition à croire qui est une nécessité de notre existence. Et nous sommes à même de voir jusqu'à quel point Ton porte la crédulité, dans le sommeil le plus profond, quand on n'ajoute pas seulement foi à de pâles remémorations ; mais qu'on admet les choses les plus absurdes comme, par exemple, qu'on est pape, qu'on est de verre ou qu'on a une tête de bois, etc.; en cet état, le dormeur se croit être tout ce que Ton veut lui faire accroire, et il n'en peut être autrement, puisqu'on le met en idée fixe, et, par suite, dans l'incapacité de reconnaître, par l'examen, la fausseté de ces ridicules chimères.
Les causes du développement de Thallucination dans le sommeil sont donc, ainsi que nous venons de le voir .• d'abord, l'afflux au cerveau de l'attention sur des idéesimages, d'où résulte une représentation mentale plus ou moins vive de ces idées ; et, ensuite, l'impossibilité où est le rêveur de pouvoir mobiliser cette force devenue inerte, et rejeter ainsi immédiatement, par une opération intellectuelle de contrôle, les sensations imaginaires qui s'imposentà l'esprit et que l'on accepte par une invincible disposition à croire.
Quand la sensation centrifuge est répercutée, à la fois et presque instantanément du foyer mémoriel aux sens, l'hallucination est désignée sous le nom de psycho-sensorielle; et, quand elle existe, même sans les organes des sensations, ou lorsqu'il y a solution de continuité du courant nerveux intermédiaire entre les sens et le cerveau, elle est appelée psychique, puisqu'elle est localisée seulement
dans l'organe de la pensée. Les auteurs apportent un certain nombre de preuves à l'appui de l'hallucination du premier genre: t(?lest le fait de la vision des objets remémorés dans le sens de la direction des yeux et celui delà déformation ou du dédoublement de ces objets, lorsqu'on exerce une pression sur les globes oculaires d'un halluciné. Ces faits sont la démonstration que cette hallucination se passe à la fois dans le cerveau et les sens. On trouve des exemples d'hallucination du second genre, sur les amputés qui ressentent des douleurs dans les membres dont ils sont privés. Lemoine a mis ce phénomène au nombre des illusions, c'est une erreur. L'illusion ayant, au moment où elle se forme, son point de départ dans une sensation réelle et présupposant, par conséquent, l'existence de l'organe sensible, il est absolument impossible de l'éprouver à l'aide de nerfs qui n'existent plus. Il nous est arrivé, une fuis, d'observer tout à notre aise la marche de l'hallucination psychique sur un de nos malades. Il avait été amputé pour un éléphantiasis ulcéré de la jambe. Longtemps encore après l'opération, ce malheureux ressentit des douleurs aiguës au membre qu'il n'avait plus. Gomme, avant l'amputation, il avait pris l'habitude de diriger son attention sur l'idée de son mal et d'alimenter ainsi sa douleur, il ariiva après que, par un mouvement inscient et machinal de son esprit, le même mouvement de la pensée continua, et qu'il y eut une revivification par représentation mentale des perceptions douloureuses éprouvées par lui depuis longtemps. Luiayant expliqué le mécanisme de son hallucination, nous le décidâmes, d'abord, às'aflirmerqu'il ne devait plus souffrir là où il n'y a pas sujet de souffrances, et ensuite, à s'occuper toujours au travail pour empêcher l'appel de l'attention sur l'idée fixe qui venait insolemment l'obséder : par ces moyens combinés, il y
aurait plus de difficulté à ce que cette force retombât dans son pli habituel; celte force devrait reprendre du ressort, pour ne plus y être attirée, et, par suite, toute douleur devrait cesser. Que ce soit le traitement rationnel mis à exécution ou le cours naturel des choses qui en furent la cause, toujours est-il que les hallucinations psj'chiques de cet amputé disparurent. Ce système de médication n'est pas à rejeter. C'était celui que Pascal employait pour supprimer la vision de l'abîme présent à ses yeux. L'écran qu'il plaçait devant lui, ne servait que comme signe aidant à remplacer une image fixée dans son esprit par une autre qui en était la négation.
On ne distingue pas seulement les hallucinations en psychiques et en psycho-sensorielles, on les dislingue aussi en morbides et en physiologiques. Toutes les fois que ces erreurs, produites par l'attention sur les idées-images remémorées, peuvent être ensuite rectifiées par l'esprit, elles sont physiologiques : telles sont celles du sommeil dont on se désabuse au réveil; mais au contraire, chaque fois qu'elles ne peuvent être détruites par une opération de la pensée, elles sont pathologiques.
Les germes de l'hallucination, comme ceux de tous les signes du sommeil, se trouvent dans la veille et, même, ils y sont souvent très développés. Si la plupart des hommes ne se représentent les objets que d'une manière obscure, il en est qui font reparaître dans leur esprit, avec tous les caractères de la réalité, les objets auxquels ils pensent, et cela, parfois, avec autant de facilité que d'autres font des châteaux en Espagne. Pour eux, songer à un objet, c'est le voir; à un son, c'est Tenlendre, etc. J'ai eu l'occasion de rencontrer cinq personnes fort raisonnables qui jouissaient de cet avantage artistique, sans être folles le moins du monde. On cite un certain nombre de personnages célèbres qui avaient aussi cette faculté de
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rcproduclion mentale au point de faire renaître la sensation centrifuge à l'égal de la sensation primitive ; tels étaient Michel-Ange, Raphaël, Léonard de Vinci, Cardan, Th. Brown, J. MuUcr, Vincent Gioberti, Go'lhe, Talma, Horace Vernet, Balzac, etc. Ce dernier raconte de lui que s'il se représentait un canif entrant dans ses chairs, il en ressentait les souffrances ; et qu'en se figurant la bataille d'Austerlitz, il voyait les troupes se battre ; il entendait le cliquetis des armes, la fusillade, le canon, le cri des blessés, etc. Vigan parle d'un peintre qui faisait poser ses conceptions devant lui et n'avait qu'à les copier. Des compositeurs de musique ont avoué entendre des symphonies rien qu'en y songeant, et, c'est sans doute une puissance créatrice de remémoration semblable qui permettait à Beethoven de composer, quoique ayant perdu le sens de l'ouïe, et à Millon, aveugle, « de dicter à ses filles les splendeurs lumineuses du Paradis perdu. » On donnerait ses oreilles ou ses yeux, pour éprouver de ces mille et une sensations presque inexprimables auxquelles il n'est permis qu'à peu de mortels d'arriver, et dont le haschisch ne nous révèle les délices qu'avec désordre. Certes, ceux qui jouissent d'une faculté de remémoration si puissante ne sont pas loin d élre de véritables hallucinés ; mais ils ne le sont jamais qu'à demi, parce qu'en même temps qu'ils conçoivent avec les tons de la réalité, ils savent fort bien ne pas prendre ce qui est pensé pour ce qui est réel.
C'est dans cette catégorie qu'il faut placer les personnes éminemment impressionnables qui, par exemple, en assistant aune opération, souffrent avec le patient. Nousavons trouvé des femmes nerveuses qui ressentaient une vive douleur aux dents à l'instant où nous en arrachions à d'autres ; elles s'affirmaient alors involontairement la réalité de ce que souffraient ces opérés. Le D' Beri-
gny ' raconte que des personnes du sexe redoutant de devenir mères, aux cris d'une femme qui accouche, ressentent les mêmes douleurs sans être enceintes. Les bêtes mêmes jouissent, comme l'homme et à un assez haut degré, de la faculté de représentation mentale. Si, devant un chien, Ton frotte une assiette propre avec un morceau de pain qu'il a refusé et qu'on le lui redonne, cet animal, alléché par une sensation remémorée, se jettera avec avidité sur cet aliment. J'ai observé un fait du même genre chez un chat qui refusait de manger sa pâtée; dès que l'on eut fait le geste d'y répandre quelque chose, il se figura, sans doute, qu'elle était assaisonnée, car il dévora alors cette nourriture dédaignée par lui auparavant.
Cette vivacité de la représentation mentale s'élevant jusqu'à la sensation primitive de la réalité objective, chez des hommes éveillés et sains d'esprit, peut être appelée semi-hallucination, pour la distinguerde la remémoration ordinaire et de l'hallucination véritable. Si nous dénommons ainsi celte sorte de sensation centrifuge, c'est qu'elle est la conséquence d'une détermination libre et que, des deux facteurs de l'hallucination vraie: la sensation remémorée portée â la plus haute puissance et l'incapacité morale de reconnaître immédiatement cette sensation pour ce qu'elle est, le dernier de ces facteurs y fait complètement défaut. Mais, il faut le dire, la semi-hallucination touche à la folie ; car nous avons toujours remarqué sur nos somnambules que l'accumulation de l'attention entraîne l'impossibilité de son déplacement et, par suite, la difficulté de distinguer les conceptions fausses des vraies. Or, chez les hommes dont nous venons de parler: de rafflux de celte force sur une idée-image, au point de la faire réapparaître comme si elle était réelle, àTimpuissancede juger si cette
' Moniteur des hôpitaux, 12 junvicr 1856, p. 39.
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idée est la réalité même, il n'y a qu'un pas. Et ce pas est facile à franchir, ce.que l'on peut enlrc voir par l'obsei-vation des hypocondriaques qui, de la senii hallucination passent à l'hallucination morbide; car ils regardent bientôt les douleurs qu'ils ont pris l'habitude de s'affirmer pour des douleurs non imaginaires.
C'est sur la faculté de se remémorer les idées-imagos à un degré plus ou moins rapproché de la sensation réelle, que nous nous sommes basé pour reconnaître les personnes capables d'être amenées dans le somnambulisme. Nous nous sommes assuré que, plus à l'état de veille, la représentation mentale a été vive chez celles qui se sont mises entre nos mains, plus il a été facile de les endormir. Au degré de netteté de la sensation centrifuge éprouvée par ces personnes à la suite de la suggestion, nous jugions de la profondeur du sommeil à laquelle elles pouvaient arriver; et, par l'intervalle de temps qu'il y avait en elles entre notre affirmation et la reproduction de la sensation suggérée, nous en induisions à peu près la durée qu'il faudrait employer pour les plonger dans le sommeil profond. Le résultat de nos essais préalables, résultat confirmé ensuite par la nature du sommeil envoie de formation ou complètement développé, est bien une preuve indirecte que Tétat de repos est, non-seulement d'autant plus parfait qu'on est doué d'une rare puissance de représentation mentale ; mais qu'il est encore l'effet inévitable de l'afflux de l'attention sur une idée remémorée.
Nous avons reconnu que des sujets qui, au début, se 'représentaient obscurément une idée-image, finissaient peu à peu, même éveillés, par la faire réapparaître de plus en plus vivement, et, ils atteignaient le maximum de ce pouvoir, lorsqu'ils étaient arrivés dans le sommeil le plus profond. Ce fait remarquable de progrès a déjà été constaté avant nous dans la science. Brière de Bois-
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mont ^ se fondant sur les expériences du professeur Boisbaudran et sur l'opinion duD^ Judée ^, admet qu'à force de se figurer l'image des objets, la représentation idéale se rapproche davantage de la réalité. Une preuve encore, que nous pouvons invoquer à l'appui de l'opinion que nous soutenons: c'est que la plupart des spirites ne parviennent à se procurer de véritables visions, qu'après des exercices répétés et une longue contention d'esprit chaque fois. 11 ne faut donc pas s'étonner, si l'habitude de la concentration de la pensée tend à faire naître la semi-hallucination ; ni que souvent par là l'attention perdant de son ressort, l'on ne tombe dans l'hallucination morbide, accident si fréquent chez les hommes en proie à des chagrins et à des préoccupations dont rien ne peut les distraire.
Il est un autre phe'nomène des rêves qui est de'signé sous le nom d'illusion et que nous ne pouvons passer sous silence. Les illusions sont dues, en ce qui concerne la vue, par exemple : 1° à l'influence des milieux; les unes résultent de la réfraction des rayons lumineux, comme dans le mirage et la reproduction des fantômes de Roberston ; d'autres tiennent à la diminution de la lumière solaire: ainsi, pendant le brouillard ou la nuit, les objets apparaissent avec des reliefs effacés ou des teintes uniformes; l'on prend une pierre pour un animal et son ombre même, se réfléchissant sur les buissons au clair de la lune, pour un compagnon de route ; 2° les illusions sont encore dues à la manière dont les sens sont organisés et fonctionnent. Par exemple, fait-on tourner un charbon allumé, on voit une circonférence de feu, au lieu d'un point lumineux traçant un cercle; si l'impression
1 Tr lilé des halluclnalions, p. 450. Gormer-Baillièrc, 1862, 3" édition.
2 Gazette des hôpitaux, 1855, p. 317.
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des images sur la re'line durait moins qu'un tiers de seconde, on n'aurait j)as la possibilité de voir une circonférence étincelante là où il n'y en a pas; 3<^ enfin, il y a des illusions qui sont causées par l'affaiblissement des sens. Les myopes ne prennent-ils pas souvent une personne pour une autre, une rivière pour un chemin, etc.? Et, ce que nous venons de dire pour un organe de sensation, nous pouvons l'appliquer aux autres. Or, c'est dans cette dernière classe d'illusions que se placent celles des rêves ordinaires. Bien que les sens soient devenus obtus tandis que l'on dort, ils n'ont pas tous perdu entièrement leurs fonctions, surtout dans le sommeil léger; il y reste toujours de l'attention libre , mais insuffisante pourpermettre des sensations nettes; percevant les sensations d'une manière incomplète, on les prend nécessairement pour ce qu'elles ne sont pas.
Mais ce qui, chez les rêveurs, caractérise certaines illusions, c'est qu'en outre des sensations affaiblies qui les conduisent forcément à l'erreur, leur esprit fait facilement une interprétation exagérée de ces sensations. Le dormeur, par suite de l'accumulation de l'attention, et du ralentissement de la pensée qui s'en suit, n'ayant plus le pouvoir de contrôler par les autres sens et par des idées suscitées à son gré, ce qu'il éprouve faiblement à l'aide de l'un deux, accepte le? sensations incomplètes du moment sans pouvoir s'en rendre compte, et il les grossit au moyen de l'attention' accumulée au cerveau. Chez lui , cette force qu'il ne peut maîtriser s'empare de l'idée-image obscure, lui donne un sens, l'amplifie, l'arrange dans le canevas du rêve; et c'est ainsi qu'une piqûre de puce, à peine sentie, devient un coup de poignard et qu'un bourdonnement de mouche est pris pour le roulement du canon. Il y a donc une illusion du sommeil qui n'est autre chose ■ que le résultat d'une sensation éprouvée d'une manière
obscure; mais dont Timage au cerveau est parfois grossie démesurément.
On peut distinguer dans l'état de repos,' deux formes d'illusions : les unes plus communes qui, venant d'une faible sensation, sont des interprétations erronées de l'esprit et sans aucun grossissement, de même que chez l'homme éveillé; et les autres, plus rares qui, peu senties, sont interprétées faussement et avec exagération. Ces dernières ne sont autre chose que des illusions dont l'idée fausse est augmentée secondairement par une vive représentation mentale ; ce que l'on peut traduire en disant qu'elles sont doublées par une hallucination physiologique.
Les illusion!^ simples et les illusions exagérées sont plutôt l'apanage des rêves du sommeil léger et ordinaire que du somnanbulisme. Gela se comprend : le somnambule, par le fait de la concentration de sa pensée, s'il est, d'une part, en rapport avec le monde extérieur, ne l'est qu'avec peu de personnes ou d'objets : et alors, ses sens n'en étant par là que plus parfaits, il est difficile qu'il puisse être trompé ; d'autre part, s'il est isolé du reste de ce qui l'environne à un tel point que, dormant profondément, il n'éprouve plus pour ainsi dire de sensations, il lui est encore plus impossible d'avoir de ce coté des illusions, puisque les organes des sens ne fonctionnent plus consciemment. L'illusion ne peut naître que chez les somnambules qui ne sont pas entièrement insensibles ; on en a vu qui introduisaient dans leurs rêveries, sous cette forme, les sensations qu'on leur faisait éprouver pour les réveiller.
Nous venons de voir l'hallucination venant grossir les idées produites par illusion des sens, chez les dormeurs. Ce phénomène a deux courants : le premier centripète, le second centrifuge, tous deux s'associant dans un même
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ordre d'idée, n'est pas toujours physiologique comme dans les rêves; on, le rencontre aussi sous la forme morbide dans l'étal de folie. Ainsi, à un bruit qu'il entend, un aliéné répond comme si on lui adressait la parole ; à la vue d'un caillou, il se figure un diamant, etc. Dans ce dernier cas, par exemple, il revêt un morceau de granit qui frappe sa vue avec l'idée de diamant qui est dans son cerveau. Le fou est tellement distrait, qu'il n'est pas étonnant qu'il se trompe sur les objets de ses perceptions et qu'il les embellisse avec les images dont il est presque exclusivement assailli; il fait donc comme les dormeurs: il greffe une idée qui est dans son esprit sur l'impression imparfaite de ses sens et, par l'attention en excès dirigée sur cette idée, il ajoute une hallucination à celte impression.
L'illusion, chez l'homme éveillé et sain d'esprit, se combine aussi iivec la semi-hallucination dont nous avons parlé. On rapporte que Josué Reinolds, en sortant de son atelier, prenait les réverbères pour des arbres et les femmes pour des buissons agités. Gomme il était encore préoccupé de ce qu'il venait de peindre, il mêlait les sensations vraies, mais vagues, qu'il éprouvait, avec les sensations remémorées qu'il n'avait pas encore cbassées de sa pensée.
On le voit, il existe parallèlement aux semi-hallucinations et aux hallucinations morbides et physiologiques, des illusions des sens compliquées de ces trois sortes d'hallucinations.