G LE SOMMEIL PROVOQUE
dant à la pensée prise, en s' endormant, de s'éveiller à ce nombre: on ne sort pas du sommeil quand le marteau frappe sur le timbre une, deux, trois fois; mais quand il y frappe les coups de Theure que l'on s'est fixée, par exemple : quatre fois. L'attention, tendue sur l'idée de sortir de l'état de repos à quatre heures, cesse seulement alors d'être inerte ; le réveil arrive parce que l'esprit du dormeur a compté le temps, et que son oreille en même temps excitée a perçu le bruit dont la réalisation est attendue. C'est encore ainsi, par suite d'une idée conçue dans la veille, que le meunier s'éveille quand cesse le tic-tac de son moulin, et que les personnes dormant dans une chambre éclairée, s'éveillent lorsque la lumière s'éteint.
Si donc, dans le sommeil profond ordinaire et même aussi dans quelques cas de sommeil léger, la pensée de s'éveiller, prise en s'endormant, est cause de réveil ; pourquoi cette même pensée ne jouerait-elle pas toujours le même rôle chaque fois que l'on sort naturellement de la période habituelle de repos ? Lorsque de coutume l'on cesse de dormir (il est vrai que ce n'est plus à une heure fixe, mais à une heure indéterminée), n'est-ce pas aussi parce que l'on s'endort avec l'idée de s'éveiller ; mais sans préciser dans son esprit le moment du réveil, n'ayant aucun motif qui y porte ? Si, sans que nous nous en doutions, tant l'habitude rend les faits psychiques inconscients, nous nous endormons avec l'idée de mettre les organes en repos ; pourquoi en même temps ne nous endormirions-nous pas insciemment avec celle de nous éveiller, et ne nous réveillerions-nous pas d'après notre désir ? Ne savons-nous pas déjà que plusieurs idées fixes peuvent avoir à la fois leur cours et leur réalisation dans l'organisme ? Quand a lieu, insciemment, fatalement et à une époque déterminée, un acte que nous suggérons à un somnambule pour qu'il l'accomplisse après réveil ;
pourquoi un dormeur quel qu'il soil, n'aurait-il {)as d'ordinaire, de la veille au sommeil, le pouvoir de s'éveiller par une suggestion qu'il s'est faite de lui même à son insu ?
Puisque les phénomènes de l'entrée dans le sommeil, phénomènes dus à Tinlluence de la pensée, se retrouvent au réveil ; et qu'ils y impliquent la même action psychique eu sens inverse ; puisque des faits viennent ensuite corroborer ce principe : que l'on se réveille par l'idée reçue ou prise pendant le sommeil ou avant de s'endormir ; il s'en suit que si notre théorie est positivement vraie, la pensée de ne pas s'éveiller doit avoir pour résultat un sommeil prolongé indéfiniment ; de même que celle de ne pas être capable de songer à dormir a pour effet, chez certains fous agiles, par exemple, une absence comp'ète de sommeil, pendant une longue durée.
Cette induction nous l'acceptons. Et en effet, il n'y a pas de motif pour que la pensée qui déjà amène, empêche, limite le sommeil, ne puisse aussi le prolonger, surtout s'il est profond. Si la pensée n'avait pas le pouvoir de conduire la période du sommeil, qui est sa création, au delà des limites habituelles, il y aurait une contradiction tlagrante dans son mode d'agir, et la thèse que nous soutenons sur le sommeil, comme étant un effet de la pensée, s'écroulerait ; mais il n'en est pas ainsi. On sait qu'après l'opération si connue de J. Gloquet ' sur la dame Plantain, le D^ Chapelain, par la suggestion qu'il fit à cette femme de ne pas s'éveiller avant deux jours, la conserva encore tout ce temps dans le sommeil profond. On sait aussi que le D'' Garcin a pu garder une extatique dans l'état passif, l'espace de 4 jours entiers -. On peut
' Manuel du magnéliseiir, V éd., \\ 73, par Teste. - Le magnélisme expliqué par lui-même, p. 186. Paris : Germcr- Baillière,l'8o5.
lire, dans l'ouvrage de Chardel ^ qu'après les avoir maintenues deux mois dans le somnambulisme, il réveilla dans le parc de Monceaux, sous des touffes de lilas et de cytises, deux jeunes filles qu'il avait endormies au mois de janvier lorsque la neige couvrait la terre. Le même auteur rapporte que le comte de B*** lui fit le récit qu'en 1793, forcé de fuir sa patrie, il fut obligé, pour que sa femme se confiât à la mer, de la mettre dans le sommeil pour tout le temps de la traversée, et il ne la réveilla qu'a son débarquement sur le continent américain.
Si la suggestion faite à des somnambules prolonge leur repos, pourquoi une semblable suggestion prise, par ces dormeurs ou par d'autres, avant de s'endormir, n'auraitelle pas un pareil résultat ? Il faut le dire, dans les cas précédents, les expérimentateurs, en conservant leurs sujets en somnambulisme, les mettaient plus ou moins en rapport avec eux-mêmes et avec le monde extérieur, de telle sorte qu'ils pouvaient satisfaire tous leurs besoins : faim, soif, déjections, etc.; et qu'ils restaient ainsi à l'abri <les causes de sollicitation au réveil. Mais il nous semble que l'on aurait pu faire durer le sommeil sans ces précautions, en suggérant à ces somnambules de dormir avec les idées de n'éprouver ni besoin de nourriture, ni travail d'esprit et de corps, ni rien enfin de ce qui porte peu à peu au réveil.N'est ce pas parce que certains mammifères s'endorment dans despensées du même genre, qu'ils restent des mois sans prendre d'aliments, sans satisfaire de besoins d'évacuation ; et qu'ils s'éveillent amaigris, il est vrai ; mais encore pleins de vigueur. Puisque, lorsqu'il le veut et autant qu'il le veut, l'homme à la possibilité <le dormir du sommeil profond ; il est donc plus que probable qu'il a aussi la propriété de prolonger son repos
1 Psych.-phys.^ p. 243.
DU SOMMKIL PROFOND 190
ordinaire, et que s'il ne le fait pa;^, c'est qu'il n'en é|)rouve pas la nécessité.
Telle est la première et véritable cause du réveil : c'est la pensée prise en s'èndormant de s'éveiller, laquelle agit avec fixité d'une manière latente sur l'organisme, tout le temps de la période de repos, et aboutit à ramener le dormeur à Pétat de veille. Mais elle n'est pas la seule. Il en est aussi une autre très importante, quoique secondaire; nous voulons parler de la restauration des forces nerveuses épuisées par la veille, restauration due à l'apport des fonctions nutritives pendant la durée du sommeil. La réparation de la force nerveuse se faisant peu à peu et progressivement ; il arrive qu'à mesure que cet efïét a lieu, l'attention a plus de facilité de se porter vers les points d'excitation où elle se dirige habituellement et particulièrement vers les sens. Un moment se présente oiiles moindres sensations intérieures ou extérieures, les émotions du rêve, les besoins vivement ressentis, etc., apportent des impressions et des idées nouvelles à l'attention, la distraient de ce qui l'attache et appellent cette faculté à recouvrer son activité. Ces causes jouent, pour amener le réveil, le même rôle en sens inverse que la fatigue, l'ennui, etc., pour faire naître le sommeil. Si la rupture d'équilibre des forces prédispose indirectement, lorsqu'elle est légère, à s'endormir ; leur réparation porte de même à s'éveiller ; mais au-dessus du plus ou moins d'influx nerveux que l'on a perdu ou gagné, il y a toujours cette cause suggestive supérieure du sommeil et du réveil : la pensée.
En résumé, les phénomènes du réveil sont les mêmes, mais dans un ordre opposé, que les phénomènes de l'entrée dansle sommeil. Or, comme il est déjà établi précédemment que c'est l'accumulation de plus en plus grande de l'attention sur une idée, celle du repos, qui est la cause
de ces derniers ; c'est aussi la pensée qui, nécessairement, amène le réveil ; mais alors, par un mouvement oppose, elle se détend jusqu'à ce que le dormeurretourne à la vie active. Ce n'est pas seulement la logique du raisonnement qui démontre ce principe ; ce sont aussi les preuves qui ressortent des moyens employés pour réveiller les somnambules et, surtout, les faits plus péremptoires de dormeurs profonds et même ordinaires s'endormantavec l'idée de sortir du sommeil à l'heure qu'il désirent et s'y réveillant effectivement. Ou s'éveille donc par une suggestion que l'on s'est faite en entrant dans la période de repos. De plus, puisque l'on a la possibilité de lutter longtemps contre le besoin de reposer; puisque l'on s'endort par un consentement de l'esprit, il n'y a pas d'obstacle pour que, ce que la pensée empêche ou développe, elle ne puisse le prolonger davantage que de coutume par un acte de volonté. Des faits viennent confirmer cette vérité et affermir encore plus celle d'où elle découle comme corollaire. Ainsi, si la pensée suggérée ou que l'on se suggère empêche le sommeil, le crée, le prolonge, à plus forte raison le limite-t-elle.
De plus, la recomposition, pendant le sommeil, de la force nerveuse qui dérive du stimulus de la pensée sur les fonctions nutritives vient, d'un autre côté, fournir peu à peu plus de ressort à l'attention; elle lui permet insensiblement d'avoir une vive conscience des sensations, des émotions, des rêves, des besoins. Cet afflux de force vient, ainsi, par une autre voie, en aide à l'affirmation primitive que l'on s'est faite, en s'endormant, de sortir enfin du sommeil. Ces deux causes réunies : détermination suggestive de s'éveiller prise avant de dormir et réparation de la force nerveuse, s'aident mutuellement, se relient entre elles dans le même but final: le réveil. On le voit, dans tous les faits dont nous avons parlé, ici et plus haut,
DU SOMMKIL PROFOND :201
l'on distingue toujours la sin>plicité, l'harmonie, Téconomie dt's procédés de la nature dont le moteur premier est l'attention s'accumulant sur diverses idées. Nées de l'attention par l'inlermédiaire obligédessens et formulées au cerveau grâce à elle, les idées, au moyen de la môme faculté, retombent suggestivement comme une pluie bienfaisante sur l'organisme qui d'abord a servi à leur éclosion.