‹ Le sommeil provoqué et les états analoguesChapitre 34 sur 46 · MEME GENRE · texte numérisé non relu

MEME GENRE

Dans le vulgaire, le mot fascination veut dire : être sous le charme, être ensorcelé. C'est que le peuple qui observe, mais ne réfléchit pas assez pour remonter à la source des choses, attribue à des causes hyperphysiques les faits qu'il ne peut expliquer par des causes sensibles. Les phénomènes de fascination se rattachent à ceux qui caractérisent le sommeil profond sans rêve ; ce sont, par suite de l'arrêt de l'attention sur une idée : l'immobilité du corps, l'insensibilité, la suspension de la voix et la profondeur du souffle. C'est un fait généralement connu qu^, si un homme ou un animal sont saisis de frayeur à la vue d'un ennemi, ils demeurent transis, pétrifiés, leur respiration est entrecoupée, ils ne songent, ni à fuir, ni à avancer. Au seul bruit de la queue d'un serpent à sonnettes, on a vu des individus rester immobiles, parce que leur attention s'était concentrée avec force sur l'idée du danger; ainsi que le dormeur sans initiative, ils étaient incapables de la porter à l'idée de s'enfuir, et encore moins à celle de se défaire de cet ennemi. Des voyageurs racontent qu'ils se sont sentis entraînés vers des boas par

une attraction involontaire. Ces derniers étaient encore sous un même charme, mais captés par l'idée qu'ils avaient puisée dans le préjugé populaire, qu'à la vue de ce serpent on est obligé d'aller à lui. On peut aussi admettre que la pensée d'avancer naissait, dans leur esprit, par cette imitation à l'inverse qui est le résultat d'une association inconsciente d'idées opposées à celle plus naturelle de fuir.

Chacun peut étudier, sur les autres et sur soi-même ce que l'on devient dans un saisissement subit de frayeur, par exemple. L'attention est alors tellement accumulée sur l'idée de crainte, que l'on tombe comme en catalepsie ; il y a une absorption complète de l'attention sur cette idée à l'exclusion de toute autre, de là: l'insensibilité, l'impuissance de se mouvoir et parfois de crier ; il en est ici de même que dans ces rêves où, plein d'efï'roi et cherchant à appeler et à s'enfuir, on se sent muet et cloué à la même place. Cette inertie du corps^ par l'effet de l'immobilisation de la pensée, je l'ai éprouvée une fois dans ma jeunesse, lorsque, pendant une récréation, on instruisait mes camarades et moi à marcher au pas gymnastique. Préoccupé d'une observation brutale sur ma manière d'avancer, et pris d'un violent battement de cœur, je restai en arrière sans bouger; tandis que tous les autres continuaient leur chemin.

Je ne comprends pas pourquoi l'on n'admettrait pas la puissance de fascination que le serpent exercerait par le regard sur le crapaud et la souris ; ou que les rapaces auraient sur les petits oiseaux et les poissons? J'ai entendu bien des récits de ce charme déterminé par un animal dangereux sur un être plus faible que lui; ils concordent tous entre eux. Un de mes parents, homme digne de foi, m'a raconté qu'un jour, pendant qu'il travaillait aux champs, il fut di&trait parles cris de détresse d'un oiseau

perché sur un arbre peu éloigné, et il vit en même temps un petit faucon au-dessus de cet arbre. Il accourut agitant son mouchoir, et arriva assez à temps pour sauver le volatile menacé qui, plus mort que vif, venait de tomber à terre. Il put le ramasser et lui donner la liberté. Montaigne parle d'im oiseau qui se laissa choir à moitié mort entre les griffes d'un chat. Son assertion est plus que vraisemblable pour qui sait que la souris se laisse souvent prendre sans bouger par le même quadrupède. On ne rencontre personne niant le fait quela perdrix reste immobile devant les yeux du chien. A Londres, il a été constaté que le lapin, mis en face d'un boa, reste paralysé de tous ses membres.

A l'appui de la thèse que je soutiens, je ne puis apporter que l'observation personnelle d'un fait connu depuis longtemps. En voyageant le long des bords de la Moselle, j'ai souvent vu un balbusard qui, après avoir plané quelques instants au'dessus l'eau, s'y précipitait avec la rapidité d'une flèche et une impétuosité telle qu'il y disparaissait; mais pour s'en retirer presque aussitôt avec un poisson entre les serres. Certes, si cet oiseau, peu organisé pour pt'cher, n'intimidait pas sa proie, il n'en deviendrait pas le maître : les poissons sont excessivement vifs et difficiles à saisir dans l'eau ; ce dont on peut se convaincre en s'exerçant à en prendre avec la main. Les animaux, lorsque leur attention est fixée sur l'idée bien nette du danger qu'ils courent, sont en général, plus que l'homme, disposés à devenir immobiles de pensée et par suite cataleptiques; ils se sentent moins de défense. Aussi si ce dernier est assujéti à l'influence delà fascination, à plus forte raison les bêtes doivent-elles la subir?

L'on a toute possibilité de contrôler, par soi-même, la réalité de la fascination d'un animal sur un autre. Le roi de la création, outre plusieurs ressemblances qu'il a avec

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le serpent et les rapaces, partage surtout avec eux la puissance de fasciner. Sans remonter à la fable de ce fauconnier, dont parle Montaigne, qui, en arrêtant obstinément la vue sur un milan, pouvait le ramener à lui par la force de son regard; sans ajouter foi à M. Lafontaine, qui tue les grenouilles delà même façon, il est ave'ré que rœil de l'homme maintient en respect les bêtes, même les plus féroces. C'est par un regard fixe et hardi, combiné avec d'autres moyens, que les dompteurs restent saufs vis-à-vis des animaux non apprivoisésde leursménageries ; s'ils tournent le dos, malheur à euxl II faut le remarquer, une bête fauve attaque rarement un homme en face. A. -S. Morin ^ a donné la relation de la manière dont s'y prit le maître de la ménagerie Martin, pour rendre docile un chien hargneux et méchant. J'ai répété deux fois une expérience du même genre à peu près; d'abord sur un chien courant qui me montrait les dents au moment où j'entrais dans la maison d^ son maître. Je fixai ses yeux et je m'avançai en lui présentant, en même temps, deux de mes doigts disposés en fourche. Il aboya longtemps, puis recula et alla se réfugier entre les jambes de quelqu'un. Alors je l'appelai, il vint à moi, reçut mes caresses et se coucha non loin. Je tentai encore pareille expérience sur un chien de même race réputé méchant. Ce fut dans la ru'^ et il était libre; il aboya beaucoup , mais n'osa approcher.

Et cette puissance de fascination que les hommes ont sur les animaux, ils la possèdent même entre eux. Le soldat cimbre, par exemple, qui, dans les marais de Minturnes, fut chargé de tuer Marins, et n'osa lever le bras sur lui, ne fut-il pas, à sa vue, sous l'impression de la grandiose idée qu'il se faisait de cet homme illustre ?

* Dumagnélisme, p. 87.

Quand les membres d'une assemblée, captés par la parole d'un orateur, restent immobiles, bouches béantes, ils sont fascinés. Le respect n'est-il pas l'efTet d'une influence morale ? N'y a-t-il pas des noms prononcés qui, à eux seuls, arrêtent une foule furieuse dans certains cas ; et, dans d'autres, imposent le silence ou la crainte ?

J.-J. Rousseau, dans ses Confessions, s'accuse d'être sans mémoire : lorsqu'il avait appris quelque chose, à grand renfort de labeur, il ne savait plus rien de ce qu'il fallait qu'il récitât, dès qu'il se trouvait en présence d'un auditoire. C'est qu'alors, comme fasciné une idée avec émotion s'emparait de lui ; toute son attention refluait sur celte idée, sans qu'il put en détourner de nouveau cette faculté pour retrouver dans sa mémoire ce qu'il y avait mis. C'est là le propre de bien des pauvres martyrs des écoles, qualifiés d'ineptes, comparativement à d'orgueill(Hix perroquets d'élèves ; lorsque pourtant, ils ont la qualité la plus précieuse, celle qui entretient le feu sacré du talent; le pouvoir de se concentrer et de s'émouvoir.

Cette disposition qu'aThonime d'être influencé par son semblable a été connue de tout temps. Les conducteurs de l'humanité ont été prodigues de moyens de fascination : revues, musique, tambours, spectacles, fêtes publiques, luxe des temples, chants sacrés, parfums, etc. ; ils ont employé tout ce qui rassasie les sens et prédispose à l'inertie de la pensée ; une fois que Tattention est immobilisée chez chacun dans Ico masses; pareilles aux somnambules, elles suivent comme des moutons. Des chefs habiles de religion sont allés jusqu'à demander la foi à leurs futurs adeptes ; ce qui équivaut à dire, le consentement à tout accepter d'eux sans examen, ou le renoncement à penser par soi-même en matière religieuse. C'est que cette condition, qui rend l'esprit inoccupé, inerte et prédispose à l'imitation collective, est ce qu'il y a de plus

favorable pour permettre aux indécis rassemblés de se laisser fasciner par les doctrines et les récits merveilleux dont est entouré le berceau des sectes naissantes. Les réformateurs n'eussent jamais rien fondé, s'il eût fallu qu'ils gagnassent chacun tour à tour par une discussion raisonnée ou par la seule propagation de leurs écrits.

C'est encore la connaissance qu'ils avaient de la prédisposition des hommes a être fascinés, qui a porté les premiers d'entre eux à constituer le droit divin, ce vieux système d'autorité, fruit d'une science diabolique ayant pour expression pratique : d'un côté, l'ignorance ou l'idiotisme intellectuel ; et de l'autre, un déploiement répété de ce qui, frappant les sens avec force, empêche la réflexion de naître. Et ce système immoral, pour conduire les hommes, on serait porté à croire qu'il sort des entrailles du peuple : quand on voit tant d'endormeurs faisant la nuit d'un côté et le jour de l'autre : prêtres en chaire, avocats à la barre, médecins au lit du malade, marchands à leur comptoir, etc.

La fascination, dont il vient d'être question, est amenée par une cause étrangère ; mais, quelle que soit cette cause, c'est la pensée des sujets réagissant sur l'économie qui en est réellement l'élément formateur. Les phénomènes dont je vais parler ne diffèrent des précédents, que parce qu'ils n'ont pas quelque peu l'apparence trompeuse d'être déterminés par une puissance occulte extérieure ; et qu'ils sont plus personnels, plus volontaires. De plus, pendant leur accomplissement, l'attention, au lieu d'être concentrée et en arrêt sur une seule idée, ainsi qu'il arrive le plus souvent dans la fascination proprement dite, est concentrée et en mouvement sur des séries d'idées, comme dans les rêves du somnambulisme.

De ces phénomènes, les actes de réflexion et de méditation sont les plus simples. Lorsque, dans ces caSjl'atten-

tion repliée sur le centre cérébral, suscite des idées et procède à des raisonnements, elle le fait aux dépens des sens extérieurs auxquels elle ne prête plus assistance. Alors, pour peu que l'esprit soit devenu absorbé, on ne ressent ni les piqûres d'insectes, ni les odeurs, on ne perçoit plus les bruits, etc. ; on oublie même les autres affaires importantes de la vie, tant on est à son objet C'est dans un état analogue, et si ressemblant à l'isolement des rêveurs somnambules, qu'était Archimède, lorsqu'il fut tué par le soldat envoyé pour le chercher et qui s'impatienta de son silence. On a rencontré bon nombre d'hommes illustres auxquels, heureusement, une telle excentricité n'a pas causé le même malheur. On cite Campanella, Newton, Pascal, Lafontaine, Kant, etc., comme étant très abstraits. Sans remonter à des génies, chacun peut trouver en soi l'isolement où l'on arrive en concentrant sa pensée. Quand on est tout entière une occupation prosaïque, telle que : la chasse, lejeu ; on devient de grand? hommes sous ce rapport : hormis les yeux et les membres qui servent d'auxiliaires à la pensée, on fait abstraction du Teste de son corps, de ses affaires urgentes ; et la révulsion de l'attention vers le cerveau est tellement forte, que parfois même la digestion se dérange.

C'est dans des cas de tension grande de la pensée que l'on a vu des philosophes, des poètes, des réformateurs être souvent pris d'hallucinations. Il leur arrivait, en se concentrant, ce qu'il advient au dormeur lorsqu'il a replié son attention pour se livrer au sommeil et qu'il rêve : aussitôt que cette force n'est plus aux sens et qu'elle s'accumule sur des idées-images remémorées, elle met ces idées en mouvement ; elle les vivifie au point de leur redonner, en apparence, la réalité objective.

Lorsqu'on est en proie à des pensées qui réveillent des émotions, des passions vives, telles que : la peur, la co-

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1ère, etc. ; Ton tombe dans un isolement remarquable très ressemblant encore à celui des somnambules. Surtout, il est, en fait de causes de surexcitation d'esprit, un sentiment dont nous avions déjà parlé et qui éclipse les autres: c'est celui de l'amour ^ Les anciens l'ont personnifié; Aristophane en a fait le fils de la nuit, et on le représente enfant avec un bandeau sur les yeux ; c'est qu'il va en étourdi et en aveugle, comme l'esprit dans un rêve, et c'est tout dire. De quelque manière que Ton soit agité, comme dans les états que j'indique, l'attention ne se porte, ni à voir, ni à entendre, ni à observer ce qui est en dehors des préoccupations par lesquelles on est obsédé. Même dans les moments de distraction que l'on se crée, pour peu que l'on soit excité, on redevient abstrait. Chacun a pu faire la remarque qu'à la fin d'un repas, lorsqu'on est animé par la conversation, l'on ne trouve plus autant de saveur aux mets et de bouquet aux vins.

Mais c'est sur le champ de bataille que l'on rencontre principalement des effets de surexcitation. Des soldats blessés combattent sans avoir conscience de leurs blessures ; d'autres, frappés grièvement, ne ressentent aucune" douleur. Pourquoi celte stupeur, persistant jusque dans les ambulances ? Des chirurgiens l'ont regardée comme ayant son point de départ dans les plaies, d'où elle rayonne dans la totalité de l'organisme. C'est parler pour ne rien dire : elle a sa source dans le cerveau et elle est le résultat d'une forte révulsion de la pensée. J'ai eu, par devers moi, la preuve que l'on peut bien ne plus avoir conscience de ses maux sur le théâtre d'un combat, un jour que, dans une tournée médicale, je fus renversé de voiture et lancé sur le sol. Je me relevai, je dételai mon cheval et, à l'aide des passants, je remis la voiture sur ses roues, en me félici-

^ Voy. 1" partie, chap. iv, g 10.

I)K LA FASCINATION il'.V,)

tant de me sentir si ingambe. Ce fut seulement trois heures après que je m'aperçus de soufl'rances à la malléole externe et au bras droit. J'étais aflecté surtout d'une contusion du coude avec ecchymose, contusion qui m'empêcha, près d'un mois, de me servir librement du membre lésé. Je n'éprouvai donc de douleurs que dès que mon excitation d'esprit fort légitime fut disparue. Pourquoi, si je ne ressentis pas mes maux à la suite d'une émotion accompagnant une simple chute, des soldats animés au combat et concentrés, par conséquent, outre mesure, ne seraient-ils pas, à plus forte raison, insensibles? Voici ce qui arrive. Leur attention est révulsée et accumulée sur des idées e motives; ils sont par là dans l'isolement des sens dont ils ne se servent pas, ainsi qu'il advient dans le somnambulisme et, par suite, ils perdent conscience de blessures qui, reçues de sang-froid, auraient été très douloureuses ^

* Les élals analogues au sommeil, quels quMls soient, procédant comme lui d'une concentration de la pensée, out chacun des caractères particuliers et distincts, parce que les pensées émotives ou non qui sont à leur base, ont des significations tout à fait diCférenles.

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