SPIRITISME
Le spiritisme découle d'une interprétation fausse de phénomènes que l'on produit sans que l'on s'en croie la cause déterminante ; telle est : la rotation des tables et d'autres objets. Du moment qu'une table, un objet quelconque sur lesquels on applique les mains, se meuvent sans que l'on ait conscience de les faire mouvoir soi-même, on est porté à chercher, en dehors de soi, de quelle influence cette table ou cet objet reçoit une impulsion. Les plus raisonnables des partisans de l'occultisme y voient le résultat d'une action fluidique ; les plus fous y découvrent une intervention d'êtres surnaturels. De ne pas se croire la cause d'un mouvement, que l'on détermine à son insu, à attribuer à ce mouvement une cause surnaturelle, il n'y a qu'un pas.
Et ce pas est facile à franchir si, surtout, passant à un état plus concentré et analogue au somnambulisme, on adresse des questions sur de? choses personnelles à l'être
que Ton suppose caché, dans l'objet que l'on a sous la main. C'est ce que l'on a pris l'habitude de faire à l'égard des tables, après avoir convenu d'un langage par signes. L'esprit décèle ce que les interrogateurs ont dans leurs poches, dans leur bourse ; ce qu'ils cachent sous leurs vêtements et dont ils n'ont dit mot à personne ! Un homme qui, éveillé, méconnaît sa pensée, comme nous l'avons déjà A^u, et s'objective les mouvements que par elle il imprime à des corps bruts, peut, à plus forte raison, dans un état plus analogue au sommeil, s'objectiver avec inscience des pensées à ses pensées, se répondre à soi-même. Aussi cet homme, après avoir fait tourner une table à lui seul et en avoir obtenu des reparties dont nul de ses pareils n'est capable, en conclue-t-il qu'il vient réellement des esprits dans cet objet. En imputant, de cette sorte, à des êtres fictifs des réponses qu'il se fait, ce médium spirite est dans les mêmes conditions psychiques que le rêveur qui s'entretient avec des personnages sans réalité et auxquels iî croit tant qu'il n'est pas éveillé.
Maintenant étant admis, par hypothèse, qu'un esprit s'insinue dans un meuble; il saute au yeux qu'il petit aussi bien se loger et répondre partout ailleurs si on lui en fait la requête : dans une planchette ou une corbeille armée d'un crayon, ou dans une plume que l'on tient à la main ; et enfin, pourquoi celui qui l'évoque n'entendrait-il pas sa voix ou, absorbé par lui, n'en deviendraitil pas le sanctuaire? La logique et un exercice d'évocation souvent répété, ont en effet, conduit quelques spirites, lorsqu'ils tombent en crise, à se regarder alors comme les organes des esprits et à parler d'inspiration. On rencontre même de ces songes-creux qui en sont arrivés à croire ces êtres fictifs incarnés continuellement en eux; preuve que les fictions que les spirites s'objectivent au début leur sont personnelles, puisqu'ils aboutissent, fina-
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li^ment, à ne plu^ se distinguer de leurs créations imaginaires.
L'épidémie des tables tournantes, qui de nos jours, a parcouru le monde, a eu pour conséquence de faire connaître qu'il y a un grand nombre d'hommes prédiposés à pouvoir devenir aptes à appeler les esprits dont on suppose l'univers peuplé. Ceux qui se livrent à ce rapport avec des intelligences ultra-mondaines, sont désignés ànotre époque sous le nom de Spiriles. Mais ils ne sont pas d'hier, on les rencontre parmi les fervents, surtout au berceau des religions naissantes. C'est seulement de notre temps, grâce à des circonstances favorables, qu'ils se sont séparés des anciens cultes pour faire bande à part. Déjà nombreux, il est à croire que ces sectaires le deviendront davantage ; parce que, avec le peu d'art et d'exercicedont ils se servent pour se mettre dans un état passif convenable, il n'e.«t personne qui, en suivant leur exemple, nepuisse être prédisposé à tomber dans ce charme demiextatique, véritable base commune des rêveries d'où sont parties toutes les superstitions humaines.
Tel qu'il se présente, le spiritisme est une religion nouvelle où chaque membre, indépendamment de ce que croient les autres, se met en communication directe avec des révélateurs du monde surnaturel. Pour l'adepte de cette croyance, les révélations antérieures et même celles de ses correligionnaires n'ont de valeur qu'autant qu'elles coïncident avec celles qu'il reçoit. Du reste, il n'a que faire des révélations d'autrui ; c'est temps perdu de chercher à les connaître, puisqu'il possède par devers lui la source directe de toute vérité. Il peut évoquer les esprits qu'il veut , car, pour lui, l'expérience, aussi bien en matière religieuse qu'en matière scientifique, est supérieure aux témoignages des hommes. Par cela même, pour le spirite, est donc supprimée du coup toute autorité reli-
gieuse autre que la sienne ; pour lui, il n'y a plus de traditions respectables, de dogmes vénérés etil n'est plus besoin de réunion de fidèles dans les temples pour écouter les dépositaires des révélations antérieures ; du moment qu'à Taide des esprits qu'il a appelés et qui ont obéi à sa voix, il a conscience, dans son for intérieur, d'une parole divine autrement directe et autrement sûre. Quelle est la nécessité, pour lui, de ces intermédiaires humains de la révélation interposés entre les hommes et cet inconnu, appelé Dieu, que l'on poursuit sans cesse comme un mirage? Il n'en a pas besoin, il est à lui-même son révélateur et son prêtre.
La révélation spirile laisse donc derrière elle toutes les autres et les remplace: son dernier mot, c'est qu'elle est la parole divine descendant directement à la portée de chacun et se diversifiant, par le secours des esprits, en autant de choses révélées que de croyants. Après cette révélation, on ne voit plus rien venir. Aussi le spiritisme, dans les phases que suit le développement humanitaire, paraît-il la dernière et la plus radicale des révolutions religieuses. Il possède un élément de vitalité qu'aucune religion n'a jamais eu à son service, chacun ayant le secret de se mettre dans l'état propre à l'évocation des esprits révélateurs et d'être le sanctuaire de leur présence. Quel est le fidèle d'un autre culte qui arrive à une fermeté de croyance reposant sur des preuves aussi directes que les siennes?
Le spiritisme, étant individuel en principe, a l'mconvénient de se propager avec lenteur; mais, sous les autres rapports, il a des conditions de succès. Ainsi, l'on ne peut le combattre dans un réformateur ou dans ses disciples, il n'en a véritablement pas; on ne peut donc lui enlever la vie en lui séparant la tête du tronc : il n'a que des têtes et, pire que l'hydre de Lerne, il lui est possible
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de les cacher à ses ennemis. Gonnment saisir ses fidèles dans des conciliabules? ils ne sont pas dans la nécessité de se réunir et peuvent, conséquenunent, s'ubscnler d^ faire des acAes de latrie. En face de leurs persécuteurs, ces mêmes fidèles ne craindront même pas d'invoquer leurs révélateurs favoris : rien ne les décèlera et, dans ce siècle où, plus que jamais, il est des accomodements avec les puissants ainsi qu'avec le ciel; rien ne les empêchera de garder les formes des religions officielles, en rendant à César, c'est-à-dire au plus fort, ce qu'il exige.
Il n'y a pas que quelques adeptes qui ont la propriété d'entrer en communication avec les esprits; on a vu des personnes très réfraclaires parvenir, par une application longuement continuée, à se mettre dans ce bienheureux recueillement qui permet d'écrire sous la dictée d'un révélateur céleste. L'induction, du reste, vient confirmer l'expérience: du moment que l'on dort, chacun doit pouvoir glisser, de soi-même, dans cet état du rêve spirite analogue au moins à un sommeil semblable à celui où l'on tombe d'ordinaire, lequel n'en diffère que parce que l'on choisit d'avance le sujet de son rêve.
Les esprits ne se révèlent pas seulement dans les tables, les corbeilles et les plumes de ceux qui les appellent ; ils ne s'incarnent pas seulement en leur corps pour les inspirer : ils les transportent encore d'un lieu à un autre, ils frappent, ils déplacent des objets, des meubles, etc. ; et contre ces témoignages sensiljles, fruits d'idées remémorées prises pour des sensations réelles, il est difficile à un incrédule, et même à un raisonneur, de faire mettre le doigt à ces hallucinés sur la cause psychique de leurs visions. Il faut le dire, il n'y a que les médiums, tombant dans un état analogue au somnambulisme, qui reçoivent des preuves si évidentes de la présence des êtres surnaturels. Au désir de ces spirites, les âmes des morts re-
viennent même avec leurs enveloppes corporelles; fis les voient, les entendent, les touchent; ils mangent, ils boivent avec ces ressuscites, ainsi que du temps de leur séjour sur la terre, lorsqu'ils avaient encore Ijeurs formes matérielles. Mais il n'est pas donné à tous d'arriver aune telle puissance sur les habitants du monde surnaturel ; chacun n*a pas acquis une assez grande perfection de sainteté pour les faire obéir avec une telle ponctualité. C'est là la cause pourquoi, il y a des catégories de croyants dans le spiritisme, et qu'il se forme des cercles de fervents autour des hommes favorisés du ciel, au point d'être l'objet des manifestations les plus miraculeuses des esprits. Aussi l'on cherche la société de ces révélateurs, les premiers entre tous ; c'est dans leurs entretiens que l'on va se perfectionner dansla contemplation et dans les autres modes de la vie spirite. Et puis, près d'eux, lorsqu'on est un certain nombre, l'attention de chacun devient plus facilement inerte et l'on est plus fortement entraîné à l'imitation et, par suite, aux visions et à l'adoption des croyances dont on est assuré d'obtenir les preuves sensibles.
Le spirite parfait (médium) et le somnambule, comparés l'un à l'autre, ne présentent pas de différence dans leur état passif: concentration de la pensée pour entrer dans leurs rêves en action, isolement, automatisme, insensibilité, perte de souvenir au réveil, tous ces signes leur sont communs; seulement le médium, entrant dans son rêve avec l'idée qu'il se souviendra de la révélation des esprits et de leur apparition, garde plus souvent que le somnambule la mémoire des actes de son état passif.
Ce qui m'a confirmé dans l'analogie de l'état de ces
véritables dormeurs partis de deux points si opposés et à
l'aide d'idées si différentes, c'est l'expérience directe.
A près avoir rappelé à un somnambule naïf, un sourd-
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muet nommé Loué; que les hommes ont la faculté de mettre sous leur puissance les âmes de ceux qu'ils évoquent avec amour et respect; et qu'amsi on les fait revenir en ce monde sous les véritables formes de leur existence terrestre: je donnai un jour l'idée à cet homme de se concentrer, en se représentant son père tel qu'il l'avait vu, deux ans auparavant, lorsqu'il était encore plein de vie. Je lui assurai que l'auteur de ses jours viendrait à lui; qu'il pourrait lui exprimer tous ses sentiments et conserver le souvenir de cette entrevue. Ce somnambule se mit aussitôt à baisser la tête ; sa respiration devint bru^^ante, sa figure prit une expression sérieuse, et au bout de quelques minutes il se leva, l'œil fixe, et se dirigea vers la porte de l'appartement. Les témoins de son rêve et moi, nous le vîmes tendre la main, déposer un baiser dans le vide; puis, il offrit une chaise à l'objet présent de son évocation, se mit assis en face de ce siège vide, gesticula longtemps d'une manière expressive, se leva de nouveau et reconduisit l'ombre évoquée jusqu'à la porte, en lui donnant les mêmes témoignages d'affection qu'à son arrivée. Au sortir de cet état, Loué se rappela avec satisfaction l'entretien qu'il avait eu avec son père et il resta convaincu de sa vision. Une chose seulement le chagrina, c'est que son père avait refusé d'accepter une réfection et avait été trop pressé de rentrer dans le séjour des morts. Pendant cette scène étrange, où un homme paraissant éveillé conversait par geste avec un être imaginair.;', il entra quelqu'un dans la chambre, ce dont ce somnambule ne s'aperçut pas ; et sa vision éteinte, il fut étonné de voir au milieu de nous un personnage nouveau. Depuis lors, ce sourdmuet appela souvent les morts qui lui furent chers et ce devint pour lui une occupation attrayante ; il s'y plut comme un buveur dans une légère ivresse et comme les mangeurs de haschisch et d'opium dans leur délira
plein de charmes. Cet homme n'est jamais parvenu à faire apparaître ce dont il n'avait pas une idée nette. Dieu qu'il évoqua, ainsi qu'un personnage qu'il n avaii jamais vu, ne se rendirent pas à son appel parce qu'il ne les concevait pas sous une forme déterminée.
Une preuve encore de l'analogie qu'il y a entre les spirites et les dormeurs profonds : c'est que l'on a remarqué dans la veille, chez ces derniers, des faits ressemblant à ceux des apparitions spirites. Maintes fois, des somnambules éveillés, en pensant à leurs endormeurs ou à d'autres personnes, les ont vu apparaître devant eux, en ont reçu des réponses, et l'on a eu même ensuite de la difficulté à les convaincre qu'ils sortaient d'un songe: autre démonstration encore de la ressemblance frappante qu'il y a entre les médiums en accès et les rêveurs somnambules^.
Le spiritisme n'est donc, dans son origine, que le culte de certains hommes qui, par un exercice de contention de l'organe de la pensée renouvelé souvent, tombent dans un état analogue à la rêverie du sommeil ordinaire ou profond. Ce culte est basé sur des révélations faites par des esprits que l'on a supposé être la cause interne du mouvement circulaire des tables. On les a d'abord évoqués dans ces meubles après avoir convenu d'un langage par signes ; langage d'évolution auquel ces êtres aériens se soumettaient de bonne grâce. Puis, on s'est aperçu qu'une personne pouvait, seule, avoir le privilège de faire parler ces êtres invisibles par l'organe d'un objet quelconque sur lequel on appuie les doigts ; enfin, l'on a fait la découverte d'un large point de doctrine existant déjà en dogme étroit dans toutes les t?iéogonies, à savoir : que les esprits et autres puissances surnaturelles bienveillantes, que l'on n'avait vu se mettre en rapport qu'avec les réformateurs
* Voy. : Physiologie du magnétisme, par CharpignoD,p.413.