APPARITIONS ET AUTRES HALLUCINATIONS
Après les rêveries que les inspirés se renvoient comm e venant d'êtres supérieurs; après les phénomènes que les possédés développent sur des personnes mises en charme à l'aide d'une suggestion empirique de leur pirt; ce sont les hallucinations et, particulièrement, les apparitions chez des hommes sains d'esprit qui, parmi les choses de l'ordre des songes, ont le plus contribué à la croyance au surnaturel. Les visions ont marqué jusqu'à nos jours les étapes de l'humanité vers la civilisation; mais, à mesure que les siècles ont passé, ce n'est plus que dans les classes illettrées et superstitieuses ouïes conciliabules des sectes mystiques (|ue l'on y a ajouté foi. Elles se développent dans un des états analogues au sommeil et pendant le sommeil même, et elles sont le produit de l'afllux. de l'attention sur des idées-images. Ordinairement, lorsque les idées remémorées sont prises par les visionnaires pour des sensations réelles, elles sont accompagnées d'émotions.
Les apparitions, etc., sont individuelles ou collectives ; ou bien encore elles naissent d'elles-mêmes ou à la suite d'une suggestion étrangère.
J'ai eu Foccasion de rencontrer un certain nombre d'hommes possédant toute leur intelligence qui, isolément et par une affirmation insciente dans le sens de leurs désirs, s'étaient donné le spectacle, même étant éveillés, de la vierge, des saints, des morts, etc., et qui en restaient convaincus;. C'étaient des hommes à représentation mémorielle vive ; c'étaient des Balzacs ou des Talmas ; mais ignorants, mais bercés dans la croyance aux apparitions merveilleuses et ne pouvant se désillusionner par cela même. De tels phénomènes étaient pour eux la confirmation des idées dont ils étaient pénétrés, bien qu'ils ne fussent que les signes remémorés de leur pensée sur des personnages à l'existence et à la résurrection possibles desquels ils croyaient d'avance de toute leur âme.
C'est dans les livres sacrés, base des religions, que l'on trouve le plus d'exemples de visions individuelles se manifestant, surtout de nuit, dans le sens des idées dont se bercent ceux qui les éprouvent. Autrefois, on ajoutait une grande importance à ces hallucinations; elles étaient des preuves du monde surnaturel, des avertissements d'en haut. Même chez les Juifs, on comptait par centaines les bons et les mauvais prophètes, les voyants et les pythonisses, et ces hommes hallucinés avaient une grande influence sur les destinées de ce peuple. Non-seulement l'on en rencontrait parmi eux prophétisant, distinguant et interprétant des signes, ou comme nos somnambules, embrassant du regard les régions les plus éloignées, etc. ; mais, pour chacun en particulier, il y avait une révélation par la signification des rêves dont on se faisait expliquer les signes plus ou moins imagés. On suivait plutôt les interprétations des chimères du sommeil que les conseils directs de la raison. On dirait même que l'histoire légendaire des peuples primitifs est la manifestation d'actes inspirés par des visionnaires.
Dans Tantiquilé payenne, les hallucinations du somnneil et de la veille, chez les hommes sains d'esprit, eurent une grande importance et furent le point de départ de règles de conduite pour ceux qui les éprouvèrent. Plus avancés sous ce rapport que les peuples dans l'enfance, les idolâtres possédèrent même l'art de susciter des visions. Avec la tiédeur des croyances succéda à la foi naïve, chez les plus instruits, un charlatanisme religieux éhonté. Les prêtres, les philosophes, les magiciens, etc. , gens réputés pour avoir de l'empire sur les puissances personnelles que Ton croyait employées au gouvernement du monde, pratiquèrent l'affirmation sur une grande échelle et souvent avec succès. Ils évoquèrent les dieux, les génies, les morts, etc. ; ils les firent voir tels qu'on les supposait et donnèrent ainsi aux croyants la preuve illusoires de leurs rapports avec les êtres surnaturels.
Les lieux les plus favorables aux visions furent les temples. Les cérémonies du culte, le son des instruments, l'odeur des aromates, la richesse éblouissante des décors et par dessus tout, les déclamations suggestives des prêtres contribuèrent au développement de cette surexcitation de l'esprit où l'attention, s' accumulant sur une idée-image, la fait percevoir comme réelle; il n'y manque que l'objet de la perception. Lorsque les dieux évoqués paraissaient, c'était pour annoncer des guérisons ou donner des conseils judicieux, et il en résultait souvent un bien pour ceux auxquels ils s'étaient montrés. Pour être plus sûr de se meltre en rapport avec eux; car les visions pendant la veille étaient rares dans les lieux consacrés àleurscuUes, on y allait dormir; les dieux apparaissaient en songe, guérissaient les malades endormis ou répondaient aux demandes qu'on leur adressait. Mais les apparitions, pendant le sommeil, n'étant encore que le privilt">ge d'un petit nombre, il y avait dans le sanctuaire des temples, des
prêtres faisant l'office de somnambules et chargés de s'endormir pour les fidèles incapables de voir et d'entendre les divinités de ces lieux; et, ces habitants de l'Olympe descendaient à leur ordre et leur transmettaient les réponses demandées. Il ne faut pas se figurer que la foi dans les dieux bienfaisants était tiède; les fervents étaient nombreux et les miracles fréquents; la preuve en est que l'on conservait dans les édifices sacrés, des tables de marbre où étaient relatées les guérisons miraculeuses, ainsi que de nos jours, dans le même but, l'on garde avec soin des crosses et des ex-voto suspendus aux murailles des églises. Ces cures, réputées merveilleuses, n'étaient que des effets de l'attention s'accumulant sur une idée et modifiant l'organisme dans le sens de la pensée formulée ; mais alors on n'y regardait pas de plus près que de nos jours.
Non-seulement, on provoqua des apparitions dans les temples; mais des hommes habiles eurent aussi l'art de les faire naître empiriquement en dehors de leur enceinte. Des psychagogues rendirent visible l'ombre de Gléonie à Pausanias, Lactance parle des magiciens qui au troi sième siècle, faisaient apparaître les morts. Mercure, le plus adroit de tous, avait trouvé le secret de fasciner la vue des hommes, au point de rendre des personnes invisibles (hallucination négalives) ou de les faire apparaître sous des formes différentes. Simon, le magicien, produisait le phénomène qu'un autre homme lui ressemblât tellement, que tous les regards y fussent trompés. Cratisthène faisait voir des feux qui semblaient sortir d) lui et jouir d'un mouvement propre. Il mettait en œuvre d'autres visions pour forcer les hommes à lui confesser leurs péchés. Appolonius fit apparaître l'ombre d'Achille et eut une entrevue avec elle ^
* WoY. Des sciences occultes, par Salverle, p. 201 et suiv.
Les chrétiens hérilèrent des mêmes pre'Jispositions aux apparitions : c'est q^ue le fond de la nature humaine est immuable. Quels que soient les courants d^s croyances, les hommes apportent au service de celles qui les remplacent, les mêmes organes et les mèmis tac iltés mentales. Les vies des saints sont remplies d'appiritions. Celles de saint Antoine donnent la main à celles de la Salette, etc. , et s'y relient par une chaîne non interrompue. Les chrétiens pratiquèrent môme l'art de faire revenir les morts. L'empereur Bazile, le Afacédoiiien, pxr l'efT^t des prières du pontife Théodore Santabaren, célèbre par le don des miracles, revit l'image du fils chéri qu'il avait perdu, accourir à lui magnifiquement vêtu et monté sur un cheval superbe. A. peine se fut il jeté dans les bras de son père qu'il disparut '.
Avec la renaissance, revint l'art empirique des anciens. Dans un verre d'eau, on fit voir à Marie de Médicis ce qu'elle désira. Au duc d'O.'léans, on montra l'avenir dans une carafe. Le juif Léon et Cugliostro firent apparaître les morts, l'un dans son prétendu miroir constellé, et l'autre, grâce à l'art de fasciner qu'il possédait au suprême degré.
Les magnétiseurs modernes, Dupotèt en tète, se font fort de ressusciter la magie ;:ls rendent des personnes invisibles et font apparaître celles qui sont absentes. G-3tte prétendue migie n'est pas dilTiMle. J'ai fait moi-même revenir l'ombre des morts et la Vierge aux yeux de personnes éveillées très impressionnables, par une simple affirmation. Quelques instants après qu'elles avaient regardé le point où je leur faisais diriger hs yeux et où j'annonçais que devait se manifester le phénomène; leur attention, d'autre part, s'accumulait sur l'i iée dont elles
> Voy. Des sciences occultes, par Salverle, p. 208.
se représentaient l'image à la mémoire, et elles éprouvaient une sensation centrifuge analogue à une impression perçue moins l'objet; le phénomène était le même que si elles avaient perçu une sensation véritable ; seulement il se produisait en sens inverse. Dans ces cas, comme chez les somnambules, par suite du cumul et de l'arrêt de l'attention sur une idée, le corps tombait en catalepsie et les sens dans l'isolement; la respiration devenait haletante, la figure prenait un aspect sérieux et les yeux, fixes et immobiles, étaient comme suspendus à la vision. Toutes, d'après leurs aveux, eurent des hallucinations vraies, mais elles ne crurent pas à leur réalité objective, sachant que ni les témoins de la scène, ni moi n'y ajoutions foi.
Parmi les manifestations particulières d'êtres habituellement invisibles, il en est une qui était plus fréquente autrefois que de nos jours. C'est celle des démons qui, pendant le repos de la nuit, viennent inciter des personnes pieuses au péché de la chair et même abuser d'elles de la façon la plus indigne. Elles gardent une conscience nette des instigations du tentateur et des hallucinations tactiles qu'elles ont éprouvées. Ces personnes ne sont le plus souvent que des hystériques se souvenant de leurs accès, ou des somnambules se rappelant de leurs rêves, sans doute parce que les uns et les autres ont ressenti alors de trop vives impressions. Comme elles ne mettent pas de différence entre les sensations remémorées et les sensations réelles, elles restent convaincues de la vérité de leurs apparitions; non par ce qu'elles ne pourraient se persuader du contraire ; mais toujours par celte raison, qu'en matière de préjugés reçus, Ja croyance d'un seul ou de quelques-uns n'est que la compagne de la croyance commune; pour corriger ces rêveurs, il faudrait corriger le public, ou ceux qui entretiennent ses opinions erronées. On appelle incubes et
succubes les esprits malins qui profilent du sommeil pour surprendre les dormeurs et les soumettre à un commerce impur. Jadis les rêves où l'on recevait de pareilles visites étaient nombreux, parce que l'on attribuait aux démons plus de puissance qu'aujourd'hui. S'il y a plus d'incubes que de succubes, c'est qu'il y a plus de femmes croyantes que d'hommes et qu'elles sont peut-être plus prédisposées que ces derniers aux rêves somnambuliques ou à des accès analogues.
J'ai pu, par hasard, me rendre com.pte de la manière dont agissent les démons de la luxure. Mon somnambule Loué, profitant de la faculté qu'il avait acquise d'évoquer les ombres, s'avisait parfois de faire arriver dans son lit la femme qui lui plaisait le plus. 11 la sentait à ses côtés, lui témoignait sa flamme et, au réveil, il lui restait le souvenir d'avoir passé des instants aussi délicieux que si son bonheur eût été partagé. Seulement, cet homme savait son plaisir fictif. Pour lui, il n'était possible qu'aux morts seuls, êtres jouissant du privilège de l'ubiquité, d'avoir réellement la propriété de revenir ainsi.
Mais c'est surtout, lorsque les hommes sont en grand nombre, que la force créatrice de la pensée est susceptible d'être surexcitée à un haut point. Si leur conviction est commune; si surtout un sentiment puissant s'empare d'eux, ils s'influencent réciproquement par une mutualité d'aflîrmation, et leur faculté de représentation mentale s'exalte au dernier degré; il suffit alors que l'un d'entre eux ait l'idée d'une apparition, pour que l'objet en devienne visible en apparence à tous. Jusqu'à présent, c'est le sentiment religieux qui a le plus souvent accompagné les hallucinations collectives. Ces phénomènes sensitifs ont marqué les religions en voie de formation, les persécutions, les guerres saintes.
Tout en tenant peu de compte de la vérité des récits
légendaires embellissant le berceau des sectes naissantes, on ne peut s'empêcher d'admettre que riiallucination collective n'ait joué un rôle important au milieu des adeptes rassemblés d'un nouveau culte. Par exemple, ce n'est pas sans raison que l'on attribue à Mahomet d'avoir fendu la lune en deux et d'avoir fait rebrousser chemin au soleil. On dit de lui que, bien que de taille moyenne, il paraissait toujours dépasser les autres de la tête ; son visage était resplendissant de lumière ; on entendait les pierres, les plantes et les arbres parler au prophète et l'on voyait ces derniers s'incliner pour le saluer. Des animaux, tels que les gazelles, les lézards, les loups causaient à Mahomet et le chevreau, même rôti en entier, lui adressait la parole, etc. \ Des phénomènes de ce genre sont-ils autre chose, dans leur réalité, qu'un jeu des forces nerveuses, jeu semblable à celui qui amena les apparitions de Gagliostro dans les loges maçonniques, ou qui fait surgir encore l'ombre des trépassés dans les cercles spirites? Et les guerres qui ont accompagné l'établissement de l'islamisme, et la guerre sainte des Croisades déjà plus rapprochées de nous, n'ont-elles pas été marquées d'hallucination's collectives en harmonie avec les idées, les désirs partagés de ceux qui combattaient pour leurs croyances? D'abord, les soldats croisés aperçoivent dans les airs des signes de tonte espèce. Mais une fois en Asie, les prodiges redoublent. A Dorylée, les martyrs saint Georges et saint Démétrius se battent dans les rangs des chrétiens. Au milieu de la mêlée d'Antioche, une troupe céleste, couverte d'armures, descend du ciel sous les ordres des mêmes martyrs. A la prise de Jérusalem, le bruit se répand que saint Georges, le pontife Adhémar et d'autres chrétiens morts pendant le siège, sont vus ar-
* Voy. Le A'oran, traduction Knsimirski, p. 30, note.
DES APPARITIONS l^To
borant le drapeau sur les tours de la Ville Sainte, Puis le jour que Saladin reprit cette cité, les moines d'Argenteuil virent la lune descendre du ciel sur la terre et y rennonter ensuite. Dans plusieurs églises, le crucifix et les images des saints versèrent des larmes en présence des fidèles rassemblés ^ Il est des temps, écrit Littré-, où « Ton n'entend plus parler que dé" merveilles; tantôt les morts se montrent à la lumière et des milliers de voix cerlifienl les résurrections; tantôt les démons ou les esprits entrent en communication avec les hommes, et des milliers de témoins sont là pour garantir, par leur propre expérience, ces interventions; tantôt des apparitions se manifestent, des lumières resplendissent^ des sons singuliers, terribles, harmonieux se font entendre, tout cela par des dispensations que rien n'explique, sinon le miracle pour ceux qui le reçoivent. »
Les hallucinations collectives n'ont pas toujours lieu sur une aussi grande échelle. Il m'a été possible d'en suivre la filiation sur des documents concernant une secte religieuse envoie de formation, documents qui me sont tombés dans les mains et, entre autres, sur une brochure intitulée: les Mystères des temps dévoilés, par un espagnril : La Paraz. L'auteur est un homme rallié à la petite église de Vintras. Il me parait être un adopte plein de bonne foi. On lit dans ce travail, page 57: « Des centaines de témoins attesteraient que le prophète a souvent lu à découvert le secret des cœurs. Les parfums du ciel ont presque toujours rem{)li le sanctuaire^ et, souvent même, les pièces éloigné 's où les croyants s'entretenaient de leur œuvre divine ; ils ont cent fois vu le corps eucharistique de J.-C. s'arracher, à la prière du
* Histoire des Croisades, par Micliaud.
2 Préface des sciences occuUes, par Salverte, p. 53.
3 CliMjielle du prophétcà Londres.
prophète, des mains de ceux qui le touchaient et qui en étaient indignes ; ils l'ont vu venir de bien loin se poser sur l'autel de l'oratoire; ils ont vu les bougies s'allumer d'elles-mêmes devant ces espèces sacramentelles; ils ont vu mille fois le Seigneur attester sa présence réelle par l'écoulement d'un sang palpable ; ils ont vu ce sang divin prendre sous leurs yeux la forme de cœurs.... Ils ont goûté les prémices de ce vin nouveau que le Seigneur promet pour tout le temps de son règne ^ ; nombre de fois, la coupe ou le calice du sacrifice divin s'est rempli, sous leurs regards, du nectar des cieux, et leurs lèvres peuvent dire quelles délices le ciel garde à ceux qui régneront avec Jésus. Ils ont vu le chrême divin tiré du cœur de Jésus apparaître miraculeusement sur l'autel pour la consécration d'un nouvel apostolat. » Un apôtre des plus fervents du prophète Vintras, qui a longtemps habité près de cet extatique et s'est trouvé aux réunions fréquentes des affiliés à l'œuvre nouvelle, m'a assuré que les faits merveilleux rapportés par La Paraz sont de la plus exacte vérité ; il a vu, goûté, odoré, senti, tout ce qui a frappé les sens de ses correligionnaires; sa conviction est entière.
Mieux que jamais, je comprends que l'on meurt pour sa foi. Eh bien ! de ces prodiges, quereste-t-il aux yeux de la science ? Des hallucinations de presque tous les sens, hallucinations affectant des hommes qui prennent les idéesimages remémorées de leurs rêveries pour des réalités objectives, et en augurent que, si la puissance divine les favorise de spectacles miraculeux, inconnus au vulgaires, c'est pour les encourager ainsi dans la véritable voie du salut. Et voyez comme tout s'enchaîne ici. Dès que ces sectaires sont renfermés plusieurs ensemble, leur atten-
* Le vin de TEden.
tion s'accumule sur les mêmes idées ; ils se confirment réciproquement leur-doctrine et s'exaltent dans les mêmes sentiments, d'où il suit pour tous un état analogue au rêve du sommeil profond. Alors, si le prophète fait une suggestion, celle que le corps eucharistique de Jésus va s'arracher de mains sacrilèges ; tous le voient voler dans l'air et se poser sur l'autel. Et quant aux autres hallucinations, j'en ai la certitude par des documents que je n'ai pas le droit de publier, il suffit même qu'un des fidèles assure voir, par exemple, s'allumer une bougie, ou assure ressentir une odeur de parfum et trouver au vin de table la saveur du vin de l'Eden, pour que tous aperçoivent, odorent, dégustent en éprouvant les mêmes sensations spéciales.
La vision caractérisée à la fois par des idées pures, sous le rapport moral, et par des idées-images, sous le rapport physique ; celle que l'on se fait des êtres surnaturels, est le résultat d'une opération de l'esprit de l'homme qui transporte hors de lui et au-dessus de lui, ses qualités et ses défauts matériels et psychiques. Il est bon de dire encore quelques mots sur cette sorte de vision pour en expliquer l'origine première. Si elle est aujourd'hui sans une représentation mentale vive de son objet, chez le plus grand nombre des croyants, on ne saurait contester qu'elle n'ait été plus fréquemment imagée dans les premiers âges de l'humanité. C'est qu'à mesure que la science se fait, l'esprit humain se désillusionne et que, si les facultés psychiques restent toujours les mêmes, elles se mettent moins au service des idées-images auxquelles on ne croit plus avec autant d'ardeur.
Les anciens (et je n'en excepte pas les hommes de nos jours, sur lesquels les lumières de la science n'ont nullement rejailli) ; d'un côté, à la vue des spectacles splendides de la nature, de ses grandioses harmonies, de
la vie exubérante que le soleil et les pluies entretiennent sur le sol et des présents que la terre leur offrait ; de l'autre, à l'aspect de terribles catastrophes troublant Tordre des choses : avalanches, tempêtes, orages désastreux, inondations, etc., en ont induit sans examen que ces phénomènes ont des causes personnelles volontaires. Dans leur naïve simplicité, au lieu d'étudier ces faits, de les expliquer, de les comprendre dans leur ordre logique, d'en découvrir les lois ainsi que le font les savants; au lieu de rester dans le domaine de la raison, les anciens, se connaissant cause à l'égard des objets sur lesquels ils agissaient, ont transporté passivement cette idée de causes personnelles à tous les phénomènes qu'ils observaient. Non-seulement, ils ont objectivé cette idée pure ; mais ils l'ont appliquée de prime-saut à des êtres au-dessus d'eux, êtres leur ressemblant et dirigeant le monde selon leur volonté, capricieuse. Naturellement ils les ont divisés en bienveillants et en malveillants. Ils ont ensuite créé, sous la direction de ces êtres, un élysée ou un royaume des cieux où vont les bons et un royaume des enfers où vont les méchants, et ces lieux de fantaisie, ils les ont peuplés de créatures faites à peu près à leur image. Chefs, hiérarchie sociale, gouvernement, formes corporelles, vice, vertu, etc., on retrouve toujours l'honime dans ces fictions. Ces créations fabuleuses, de même que toutes les autres, ont pris naissance suggestivement et comme un acte d'imitation; par un mouvement automatique de l'esprit, lequel, sans se saisir actif, transporte ce qui est de l'homme hors de soi et l'y objective.
Que l'on ne pense pas que le transport de cette apparition complexe de l'homme en dehors de lui-même à été', dès le principe, une production décolorée de sa pensée ; cette apparition, réduite à cet état, n'aurait pas fait son chemin à travers les siècles. Continuellement, il s'est
DES APPARlT10x\8 279»
trouvé des hommes importants, justes et pleins de foi, qui sont venus revivifier la croyance prête à s'éteindre du vulgaire, en disant: j'ai vu, j'ai entendu ces êtres supérieurs, j'ai conversé avec eux. La thèse que nous effleurons, déjà développée sous toutes les faces par les penseurs allemands, n'avait pas échappé aux anciens. Ils s'étaient doutés, que les êtres hyperphysiques, que l'oncroit présider au gouvernement du monde, sont créés à l'image des humains , ce dont, entre autres, un de leurs philosophes fit judicieusement la remarque. On peut lire dans Montaigne ^ que « Xénophanes disait playsamment que si les animaulx se forgent des dieux comme il est vraysemblable qu'ils facent, ils les forgent certainement de mêsme seux. >>
En outre de la représentation mentale que l'hoitime se fait en s'objectivant hors de soi ses deux aspects: le moral et le physique ; il est une représentation mentale où il n'objective son être que par son côté purement abstrait; sa conception surgit de son esprit, décolorée, sans corps et, pour bien dire sans vie; les sens n'y sont plus pour rien; là, il n'y a plus d'idées-images remémorées, plus de ces sentiments vifs accompagnant des réalités sensibles, plus de poésie; il n'y apparaît plus que des idées sèches, froides et cadavéreuses, celles qui ont rapport aux purs esprits. Quand les croyances religieuses revêtent ces formes rétrécies, on peut prédire que les puissances surnaturelles, ces fantômes imagés de l'esprit humain, sont en. train de s'éclipser pour ne plus revenir. Dans la réalité, cette représentation mentale, naissant chez des hommes déjà assez instruits pour rejeter le merveilleux des preuves sensibles, n'est autre chose qu'une conception d'idées abstraites, telles que: celles de puissance, de perfection,.
' Voy. Essais, t. II, ch. xii.
280 LES ÉTATS ANALOaUES
de bonté, de vengeance, etc., c'est une vision du côté moral de soi-même moins le corps, vision dépourvue de tout élément de sensibilité et où la pensée ne reproduit aucune sensation véritable. C'est donc non-seulement une apparition moins l'objet ; mais aussi moins la sensation remémorée; cette apparition n'est plus pourvue que de deux facteurs principaux : elle est seulement intellectuelle et volontaire. Cette hallucination métaphysique est un débris des conceptions plus humaines que d'autres se font des êtres supérieurs.
On vient de le voir, dès que l'homme se met sur le terrain de l'hypothèse et de la rêverie, il ne peut imaginer que d'après lui et la portée de son intelligence. Quoi donc, par une observation lente et réfléchie, il est extrêmement diflîcile de connaître, au point de vue psychique, ce que sont les animaux que l'on a sans cesse sous les yeux et qui ont tant d'analogie de structure avec l'homme ; ce n'est que d'hier, malgré les opposants de l'école de Descartes, que l'on est arrivé à savoir que les bêtes sentent, pensent et veulent ; et depuis un temps immémorial, animalcules rampants qui vous appelez métaphysiciens, vous prétendez connaître ce qui est vivant autour de nous, au-delà de ce brillant panorama de la voûte étoilée dont l'harmonie et la grandeur nous écrasent!
Certes, il y a en nous, et au-dessus de nous, dans, l'immensité, de l'intelligence à dépasser toutes les conceptions, j'en suis stupéfait, mais qu'est-elle? Nous ne le savons pas. Est-elle pur esprit? C'est plus que douteux, puisque l'on ne connaît pas de corps impondérables et pensants sans être unis aux corps pondérables. Estelle intimement unie à ce qui tombe sous les sens ? C'est plus que probable, mais personne n'oserait l'affirmer. Au lieu de nous bercer de croyances imaginaires; au heu de perdre notre temps à ergoter sur des sujets
stériles et de nous bouffir orgueilleusement d'une science vaine; nous ferions mieux de nous humilier en plongeant un regard sur notre misère et. dans notre ignorance, de répéter avec Pascal : « Si Dieu existe, il est incompréhensible ; » mais n'habillons pas de notre défroque, mesquinement et sans respect, l'intelligence révélée par ce sublime univers que nous ne comprenons pas.
La thèse de la vision de l'homme en Dieu, etc., on la trouve largement développée et profondément comprise dans un ouvrage de Feuerbach \ où cet auteur soutient, entre autres choses, que la psychologie transcendante des êtres supérieurs, auxquels les hommes ajoutent foi, n'est que la parodie plus ou moins purifiée de la psychologie de l'homme. Et en efi'et, ces êtres ne sont que le produit des rêves formés à l'état passif pendant, l'enfance de l'humanité et confirmés en elle par les mêmes rêves se succédant jusqu'à nos jours. La vision continue toujours, mais aussi elle va toujours en s'amoindrissant. Les temps sont arrivés où la science enfin dissipe, comme le soleil fond les brouillards, les erreurs fruits de la passiveté ignorante des peuples. Grâce à ses pionniers, non-seulement elle dévêt le monde, si mystérieux, et ses causes, des systèmes des théories personnelles ; mais encore elle soulève quelques coins des voiles qui couvrent ses abîmes insondables. Le révélateur c'est toujours l'homme ; non le rêveur qui a des apparitions ; mais l'homme qui veille et qui travaille. Et la véritable révélation, ce ne sont pas les rêveries mensongères que les âges passés nous ont léguées par héritage et qui s'imposent par l'autorité; c'est la révélation par la science qui nous apprend à nous désillusionner, à nous connaître, à mieux comprendre nos devoirs et nos droits ;
' Qu'esl-ce que la Religion? IraJaction Ewcrbock. Garaier, 18j0.
c'est celle qui nous fait saisir les lois delà nature, qui nous en fait découvrir les harmonies et qui nous initie à des découvertes utiles, lesquelles, s'ajoutant à celles du même genre que les générations nous ont transmises^ nous permettent de devenir de plus en plus les maîtres des éléments, au lieu d'en rester sans fruit les contemplateurs passifs et ébahis.
(note du chapitre i)