V. — De la spontanéité dans le somnambulisme
« Un caractère des actes effectués dans un moment éloigné de Tépoque de la suggestion, c^est que l'initiative pour leur mise à exécution à l'instant où la pensée en naît, paraît au sujet venir de son propre fond, tandis que, pourtant, sous l'empire de la détermination qu'on lui a fait prendre, il marche au but avec la fatalité d'une pierre qui tomb^ et non avec cet effort réfléchi et contenu, cause de toutes nos actions raisonnables. »
Ces paroles du D'' Liébeault caractérisent d'une façon magistrale Tétat de la volonté dans le somnambulisme provoqué.
Je puis dire à un hypnotisé pendant son sommeil : Dans dix jours vous ferez telle chose à telle heure et je puis écrire sur un papier daté et cacheté ce que je lui ai ordonné. Au jour fixé, à l'heure dite, l'acte s'accomplit et le sujet e?:écute mot pour mot tout ce qui lui a été suggéré; il
Texécute coiipaincii quil est libre, quil agit ainsi parce quil Va bien voulu et quil aurait pu agir autrement ; et cependant si je lui fais ouvrir le pli cacheté, il y trouvera annoncé dix jours à l'avance Pacte qu'il vient d'exécuter. Nous pouvons donc nous croire libres et ne pas l'être. Quel fond pouvons-nous donc faire sur le témoignage de notre conscience, et ce témoignage, n'est-on pas en droit de le récuser, puisqu'il peut nous tromper ainsi? Et que devient l'argument tiré, en faveur du libre arbitre, du sentiment que nous avons de notre liberté? Je demande la permission de citer ici un passage de mes Eléments de physiologie :
« L'activité cérébrale, en un instant donné, représente un ensemble de sensations, d'idées, de souvenirs, dont quelques-uns seulement sont saisis par la conscience d'une façon assez forte pour que nous en ayons une perception nette et précise, tandis que les autres ne font que passer sans laisser de traces durables; les premiers pourraient être comparés aux sensations nettes et distinctes que donne la vision dans la région centrale de la tache jaune, les autres aux sensations indéterminées que fournit la périphérie de la rétine. Aussi arrive-t-il très souvent que,
in4 SPONTANÉITJ-
dans un processus psyciiique, composé d'une série d'actes cérébraux successifs, un certain nombre de chaînons intermédiaires vient à nous échapper... Il me paraît très probable que la plus grande partie des phénomènes qui se passent ainsi en nous se passent à notre insu, et ce qu'il y a d'important, c'est que ces sensations, ces idées, ces émotions auxquelles nous ne faisons aucune attention, peuvent cependant agir comme excitants sur d'autres centres cérébraux et devenir ainsi le point de départ ignoré de mouvements, d'idées, de déterminations dont 7Î0US avons conscience (i). »
Ces idées reçoivent une nouvelle confirmamation de ce qu'on observe dans le somnambulisme provoqué, spécialement en ce qui concerne rétat de la volonté.
Ce qu'il y a de remarquable, c'est que, si Pacte suggéré est un peu étrange, un peu insolite, le sujet cherche des raisons pour faire ce qu'il fait et il en trouve.
Dans certains cas cependant, quand l'acte suggéré a un caractère par trop singulier ou criminel, l'attention du sujet est éveillée et il s'é-
(i) Beaunis, Éléments de Physiologie, 2' édit., p. i35i.
tonne lui-même, non pas peut-être de l'idée (chacun sait quelles idées étranges traversent parfois notre cerveau), mais que cette idée soit acceptée par son intelligence et s'y implante avec le caractère d'une obsession; il sent alors que sa volonté est impuissante ; il se rend compte qu'il ne peut faire autrement et que toute résistance de sa part est impossible. Il est alors comparable à l'aliéné qui, sous l'empire d'une idée fixe et d'une impulsion irrésistible, tue, vole ou incendie avec la plus complète irresponsabilité.
Toute spontanéité n'est cependant pas abolie dans le somnambulisme provoqué, et je puis en citer quelques exemples.
M^^^ A... E... est endormie; je m'approche et lui demande :
— Voulez-vous rêver ?
— Cela m'est égal.
— Que voulez-vous rêver ?
— Ce que vous voudrez.
— Voulez- vous un excellent déjeuner?
— Non.
Je lui énumère ainsi plusieurs sortes de rêves que je lui propose. A tous même réponse négative.
Ici6 SPONTANÉITI^:
— Voulez-vous vous promener?
— Oui.
— Où?
— Dans le jardin de M"'" X...
— Vous y êtes. Etes-vous contente?
— Oui.
— Qu'y faites-vous ?
— Je me promène sur la terrasse (elle est assise, immobile), etc.
Elle avait conservé assez de spontanéité pour faire un choix entre les diverses propositions qui lui étaient faites.
J'ai voulu essayer cette spontanéité d'une au tre façon en donnant au sujet ce que j'appelerai une suggestio7i indéterjnuiée.
La même personne est au labaratoire de physiologie de la Faculté de médecine, où je Pavais priée de venir pour quelques expériences physiologiques. Pendant son sommeil, je lui suggère qu'à son réveil elle verra de très belles choses, des choses qui lui plairont beaucoup et qu'elle sera très contente; après l'avoir réveillée, je la rendormis de nouveau pour lui demander ce qu'elle avait vu. Elle avait vu des dames dans un beau jardin, avec de belles toilettes, des bijoux, des costumes magnifiques. (Elle est cou-
turière en robes et a en outre un goût très vif pour la toilette.)
Une autre fois, j'ai essayé sur elle une autre sorte de suggestion indéterminée, mais à l'état de veille. Elle venait d'entrer chez M. Liébeault et était parfaitement éveillée. Je lui dis :
— Dans une minute, vous aurez envie de faire quelque chose de drôle et qui vous amusera beaucoup.
— Mais quoi ?
— Je n'en sais rien, mais ce sera très drôle et cela vous fera rire, puis je la laisse. Au bout d'une minute, je la vois rire et se cacher la tête dans ses mains.
— A quoi pensez- vous?
— A rien.
— Si.
— Je ne le ferai pas.
— Je vous dis que vous le ferez.
— Non.
— Voulez-vous parier?
— Non, par exemple, et elle regarde toujours l'angle de la pièce où se trouve une étagère. Un moment après, je la vois sortir de la chambre et aller dans le jardin*, j'y vais à mon tour et je la trouve debout, endormie.