SPONTANÉITÉ
— Pourquoi vous cics-vous endormie?
— Parce que je ne veux pas faire ce que vous m'avez ordonné.
— Je ne vous ai rien ordonné du tout- je ne sais même pas à quoi vous pensez.
— Je le sais bien, moi.
— Pourquoi ne voulez-vous pas le faire ?
— Parce qu'on se moquerait de moi.
— Vous le ferez cependant.
— Oui, je le ferai.
— Eh bien, je ne veux pas vous tourmenter, je vais vous enlever la suggestion, mais ditesmoi auparavant à quoi vous pensiez.
— A habiller avec mon mouchoir la petite statuette qui est sur l'étagère.
L'idée drôle était, on le voit, un peu enfantine ; mais cette transformation en idée concrète d'une suggestion indéterminée comme celle d'un simple sentiment m'a paru intéressante au point de vue psychologique.
La même expérience, essayée avec M™^ H... A..., ne m'a donné aucun résultat.
La façon dont les suggestions s'établissent chez les sujets et les moyens qu'ils emploienl parfois pour y résister donnent des renseignements précieux sur l'état de la volonté dans le
somnambulisme. Rien de plus curieux, au point de vue psychologique, que de suivre sur leur physionomie l'éclosion et le développement de ridée qui leur a été suggérée. Ce sera, par exemple, au milieu d'une conversation banale qui n'a aucun rapport avec la suggestion. Tout à coup, l'hypnotiseur, qui est averti et qui surveille son sujet sans en avoir l'air, saisit, à un moment donné, comme une sorte d'arrêt dans la pensée, de choc intérieur qui se traduit par un signe imperceptible, un regard, un geste, un pli de la face, n'importe quoi ; puis la conversation reprend, mais Tidée revient à la charge, encore faible et indécise ; il y a un peu d'étonnement dans le regard; on sent que quelque chose d'inattendu traverse par moments l'esprit comme un éclair ; bientôt l'idée grandit peu à peu; elle s'empare de plus en plus de Tintelligence, la lutte est commencée ; les yeux, les gestes, tout parle, tout révèle le combat intérieur; on suit les fluctuations de la pensée; le sujet écoute encore la conversation, mais vaguement, machinalement; il est ailleurs; tout son être est en proie à Tidée fixe qui s'implante de plus en plus dans son cerveau ; le moment est venu; toute hésitation disparaît; la figure prend
IÇO SPONTANÉiré
un caractère remarquable de résolution; le sujet se lève et accomplit Tacte suggéré.
On conçoit facilement que, suivant la nature gaie, triste, grotesque, étrange, criminelle même de l'acte sug^^éré, la scène change d'aspect; mais toujours l'ensemble de la physionomie traduit avec une fidélité et une puissance incroyables les mouvements intérieurs qui précèdent l'exécution et toute cette lutte entre la volonté du sujet et la fatalité de l'idée provoquée par l'hypnotiseur. Un tel spectacle serait un enseignement pour les artistes, les acteurs, en un mot pour tous ceux qui ont à rendre cette suprême qualité de l'art, l'expression.
Cette lutte intérieure est plus ou moins longue, plus ou moins énergique, suivant la nature de l'acte suggéré et surtout suivant l'état même du somnambule. Quand le sujet a été souvent hypnotisé et surtout qu'il l'a été par la même personne, cette personne acquiert sur lui une telle puissance que les actes les plus excentriques, les plus graves, les plus dangereux même s'accomplissent sans lutte apparente et sans tentative appréciable de résistance.
Les sujets ne se trouvent pas toujours du reste dans des conditions identiques; il est des
jours dans lesquels ils obéissent moins facilement et résistent aux suggestions. Cela arrivait quelquefois à M"® A... E... — Vous êtes récalcitrante aujourd'hui, lui disais-je. Cela se présente surtout quand on est resté quelques jours sans endormir le sujet; il semble dans ce cas que le rapport étroit qui existe entre l'hypnotiseur et l'hypnotisé soit affaibli.
Par contre, quand on Ta endormi plusieurs jours de suite et plusieurs fois dans la même journée, les suggestions se réalisent avec la plus grande facilité.
En tous cas, même quand le sujet résiste, il est toujours possible, en insistant, en accentuant la suggestion, de lui faire exécuter l'acte voulu. Au fond, l'automatisme est absolu et le sujet ne conserve de spontanéité et de volonté que ce que veut bien lui en laisser son hypnotiseur ; il réalise, dans le sens strict du mot, l'idéal célèbre : il est comme le bâton dans la main du voyageur.
Aussi, contrairement à l'opinion de Pitres (i), je serais disposé à admettre en principe l'irresponsabilité des somnambules. On a bien signalé
(i) Pitres, Des Suggestions hypnotiques.
192 SPONTANf^ITé
et on trouvera dans les xMcmoires de Bernhcim et de Pitres des exemples de résistance à l'impulsion suggérée ; mais ces exemples sont rares et je suis convaincu que, par un exercice gradué et une sorte d'éducation, on pourrait toujours arriver à faire exécuter à un somnambule l'acte qui répugne le plus à son caractère. Aussi Pitres lui-même est-il forcé d'admettre que « le médecin appelé à donner son avis sur le degré de responsabilité d'un sujet convaincu d'avoir accompli un acte délictueux ou criminel sous l'influence de suggestions hypnotiques, devra toujours conclure à l'irresponsabilité légale de l'accusé. »
Quoi qu'il en soit, il n'est pas hors de propos d'étudier la façon dont les hypnotisés peuvent résister aux suggestions et les divers procédés qu'ils emploient dans ce but, en un mot les causes qui font que, dans certaines conditions, les suggestions ne réussissent pas. Je commencerai par deux observations qui montrent des exemples de ces résistances à la suggestion et qui sont du reste intéressantes à plusieurs points de vue.
M"^ A... E... est endormie par simple affirmation : « Dormez. » Une fois endormie, je lui dis :
DANS LE S0MNAMBULISR:E I95
Écoutez-moi bien; quand vous serez réveillée, vous irez dans la salle à manger, vous ouvrirez la porte d'en bas du bulïct et vous prendrez dans le panier à argenterie une petite cuiller d'argent. Puis quand vous l'aurez prise, comme vous aurez peur qu'on ne la trouve sur vous, vous la mettrez dans la poche de votre amie sans qu'elle s'en aperçoive (son amie, M'"^ H... A..., était présente). Vous ne vous rappellerez pas que c'est moi qui vous l'ai ditet si on vous demande quelque chose à ce sujet vous ne saurez rien.
Puis je la réveille. Au bout d'un instant, sa figure exprime une véritable anxiété; elle nous regarde d'un air singulier, puis après un moment d'hésitation elle se lève et va d'un pas délibéré dans la salle à manger. Nous l'entendons ouvrir le buffet, puis un bruit d'argenterie remuée et un peu après un bruit de papier froissé. Ensuite elle revient dans la pièce où nous étions; elle est très rouge et paraît très émue.
— Que faisais-tu là? lui demande M"« H... A...
— Moi? rien.
— Et elle continue à causer avec nous le plus naturellement du monde. — Nous sortons et faisons un tour de promenade dans le jardin.
Beaunis. 2 3
KJJ. SPONTANKITé
Voyant au bout d'un certain temps que la seconde partie de la suggestion ne se réalisait pas (mettre la cuiller d'argent dans la poche de son amie), je l'endors de nouveau, tout en nous promenant, et une fois endormie je l'interroge.
— Qu'avcz-vous fait tout à l'heure ?
— Alors, d*un ton très calme et comme si sa dcci-ion était prise et qu'elle s'attendit à tout :
J'ai volé une cuiller d'argent.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas.
— Savez- vous que c'est très mal.
— Je ne pouvais faire autrement, ce n'est pas ma faute ; j'étais poussée.
— Qu'en avcz-vous fait ?
— Je Tai mise dans mon paquet (un paquet enveloppé dans du papier et qui se trouvait dans la salle à manger).
— Pourquoi ne Favez-vous pas mise dans la poche de votre amie ?
— Je ne voulais pas qu'elle fût soupçonnée; c'était moi qui avais volé; tout devait retomber sur moi.
— Qu'auriez-vous fait de cette cuiller? Où l'auriez-vous mise ? Dans votre chambre ?
i— ' Je ne l'aurais pas gardée ; je n'aurais pas
voulu me servir d'une cuiller volée; je l'aurais jetée.
— Une fois réveillée, elle ne se rappelle rien.
M"® H... A..., qui venait d'être témoin de cette scène, me disant à ce propos qu'elle ne croyait pas qu'elle céderait à une pareille suggestion, je lui proposai d'en faire l'essai. Je l'endors par la fixation du regard, elle me prévenant de son côté qu'elle fera son possible pour résister à la suggestion. Une fois endormie, je lui dis :
A votre réveil vous irez prendre la même cuiller et vous la mettrez dans votre poche ; j'ajoute : Vous aurez beau résister, vous ne pourrez pas faire autrement.
Et je la réveille. Nous assistons alors à un spectacle des plus curieux, à celui du combat intérieur qui se livre dans son esprit ; sa figure, très expressive et très mobile, reflète toutes les phases de la lutte violente entre sa volonté et l'autorité de la suggestion qui lui a été faite; ses yeux noirs révèlent toute la concentration de la pensée sur cette idée de vol qui hante son cerveau ; la face prend un caractère de sombre résolution ; un peintre qui aurait eu à rendre Glytemnestreou Macbeth n'aurait eu qu'à copier
196 SF'ONTANJtlTÉ
servilement le modèle que nous avions sous les yeux. Il est évident quj la lutte est acharnée entre le bien et le mal ; mais quelque acharnée qu'elle soit, elle n'est pas longue. M'"^ H.. . A... se lève de son fauteuil ; on voit à son air dur, un peu farouche, que sa décision est prise; elle va à la fenêtre, s'y arrête un moment, repart, s'arrête de nouveau, puis va droit au buiïet, l'ouvre, prend la cuiller et la met dans sa poche. A cet instant, toute trace du combat intérieur de tout à rheure a disparu ; la figure a repris son expression ordinaire *, elle est calme, un peu souriante. Nous Pavions suivie dans la salle à manger.
Que faites-vous là, lui dis-je ?
— Rien.
— Qu'avez-vous fait tout à Theure ?
— Rien, de l'air le plus innocent du monde.
— Je la regarde et lui dis : Dormez. Elle s'endort immédiatement.
— Qu'avez-vous fait tout à l'heure?
— J'ai volé une cuiller d'argent.
— Pourquoi?
— Je ne pouvais faire autrement.
— Qu'en auriez-vous fait ?
— Je l'aurais gardée.
Je la réveille. Elle ne se souvient de rien et est très étonnée quand je lui dis qu'elle a pris la cuiller d'argent comme son amie. C'est la première fois qu'une suggestion de ce genre leur était faite à l'une et à l'autre.
Ces deux observations ne sont pas seulement intéressantes au point de vue de la résistance aux suggestions; elles montrent encore jusqu'à quel degré on peut arriver par Thypnotisme dans ce que j'appellerai l'exploration de Tintelligence humaine. On connaît les dragages faits dans CCS derniers temps par les naturalistes pour étudier le fond de la mer; on jette la sonde et on ramène à bord des échantillons qui nous font connaître ce qu'est la vie animale dans les profondeurs de rOcéan (i). Ici n'en est-il pas de même ? On jette, pour ainsi dire, la sonde dans les profondeurs de l'âme humaine et on ramène des phrases, des idées, des sentiments qui vous font pénétrer dans les dessous de la vie morale, dans ce qu'il y a en nous de plus secret et de plus mystérieux.
Voilà deux jeunes femmes d'une éducation à peu près semblable, vivant dans le même monde;
(i) Voyez Expédition du Talisman (Science et nature Paris, 18S4, tome p. ii3, 170, ir)3 -l'yi..
19^ SPONTANéiTé
il ne faudrait pas les frcqucntcr longtemps pour être renseigné sur leur intelligence, leur caractère, leurs défauts, leurs qualités ; mais Tétre moral lui-même, l'être virtuel qui existe au fin fond de nous-mêmes et qui peut se révéler sous une impulsion donnée, vous ne le connaîtriez pas ; elles ne le connaissent pas elles-mêmes. Vous les hypnotisez et cet être moral se montre à nu dans toute sa sincérité. Elles sont en apparence toutes les deux sur le même plan et cependant quelle distance n'y a-t-il pas entre elles? Il est évident que dans Téchelle morale. Tune occupe un degré bien supérieur à l'autre. Les réponses des deux sujets ne jettent-elles pas une lueur inattendue sur ce qu'il y a en eux de plus caché et de plus intime, et n'y a-t-il pas là un véritable exemple de psychologie expérimentale ? Mais je reviens à la résistance aux suggestions. Dans certains cas, cette lutte intérieure peut durer très longtemps, mais le sujet finit toujours
par céder.
Ainsi j'ai observé un faitanaloguesurM™^ H... A... Il lui avait été suggéré (à l'état de veille) qu'elle irait prendre le porte-monnaie dans la poche de M. L... Elle résista et plus d'une demiheure se passa sans qu'elle exécutât la sugges-
tion. Elle paraissait même n*y plus penser et causait tranquillement avec les personnes présentes ; mais au moment de partir et quand elle avait déjà le pied sur le seuil de la porte, nous la voyons tout à coup revenir brusquement sur elle-même, aller à M. L... et prendre son portemonnaie. Ce fait se passait deux jours après le vol de la cuiller. La lutte avait duré plus longtemps; mais elle avait été certainement moins violente et le sujet avait cédé encore cette fois ; l'impulsion irrésistible de la suggestion avait été plus forte que sa volonté.
Dans certains cas, la résistance aux suggestions prend une autre forme.
Pitres mentionne une somnambule qui ne voulait plus se laisser réveiller quand on lui avait suggéré pour le réveil un acte qui lui était particulièrement désagréable.
Chez M"^ A. . . E..., j'ai observé un procédé de résistance tout différent et j'en ai cité précédemment un exemple. Lorsque je lui faisais une suggestion à l'état de veille, il lui arriva plusieurs lois, soit que la suggestion lui fût désagréable, soit qu'elle voulût simplement essayer de résister, de s'endormir spontanément au moment où elle aurait dû exécuter l'acte suggéré. Dans
200 SPONTANj'iriÉ
ce sommeil spontané, clic ctait en rapport avec moi seul , comme si je Pavais endormie moimcme. Ce mo^'cn lui réussit d'abord; mais, une fois connu, je pris mes précautions; lorsque je voulais lui faire une suggestion et que je craignais une résistance de sa part, je n'avais qu'à ajouter : a Et je vous défends de vous endormir )), pour que la suggestion s'exécutât sans aucune tentative de sa part pour s'endormir.
Il est curieux du reste de voir avec quelle ingéniosité les hypnotisés cherchent les moyens de résister à une suggestion qui leur est désagréable. A côté de la résistance ouverte qu'ils essayent, mais qui, en général, ne leur réussit pas, il y a la résistance cachée, détournée, qui leur réussit quelquefois, parce que Thypnotiseur ne pense pas à tout.
Ainsi je suggère à M"® A... E... qu'elle ne pourra plus prononcer aucune voyelle, à l'exception de la voyelle o et que toutes les fois qu'il se trouvera dans un mot une voyelle différente, ^elle la remplacera par la voyelle o. Ma suggestion une fois faite, je la réveille, mais j'avais oublié de lui suggérer de parler ; aussi se renferma-t-elle dans un mutisme absolu qui
DANS LE SOMNAMBULISN'H 201
dura près d'une demi-heure^ jusqu'au moment où, pour ne pas la tourmenter trop, je lui enlevai la suggestion.
Du reste, l'hypnotiseur doit faire la plus grande attention aux paroles qu'il adresse au sujet sur lequel il expérimente; il doit bien se pénétrer de cette idée que rien de ce qu'il dit n'est perdu pour l'hypnotisé dont toute l'attention est concentrée sur celui qui l'endort et que les paroles les plus insignifiantes en apparence et que l'on prononce machinalement sans en avoir conscience sont avidement saisies par le sujet et peuvent devenir, pour lui, le point de départ d'idées et de suggestions dont on ne s'explique ensuite que difficilement la production.
Dans certains cas, la résistance aux suggestions prend une forme spéciale qui réclame toute l'attention de l'hypnotiseur et dont il faut être prévenu, celle d'accidents nerveux de divers genres, larmes, convulsions, attaques de nerfs, etc. Cette forme s'observe surtout chez les sujets hystériques et est beaucoup plus rare chez les sujets sains. Cependant, même chez ceux-là, ces accidents peuvent se montrer quand on les a soumis à des expériences trop répétées, à des Suggestions désagréables, à des émotions vio-
202 SPONTANJ^.ITI-
lentes, et on en trouvera des exemples dans presque tous les auteurs qui se sont occupes de ces questions (i). Aussi ne saurait-on être trop réservé sous ce rapport, et quand on a cru devoir faire une suggestion de ce genre, faut-il surveiller attentivement le sujet et interrompre la suggestion dès qu'on voit survenir un état émotif qui peut faire craindre des accidents.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que cette résistance opposée par l'hypnotisé à la suggestion, il la présente quelquefois à la disparition de la suggestion. J'en ai déjà cité un cas; en voici un autre :
Pendant que M"® A... E... est endormie, je ui suggère qu'elle est au bal et qu'elle valse elle aime beaucoup le bal). Je lui dis :
— Vous valsez.
— Oui.
Elle est assise et immobile. Peu à peu sa respiration s'accélère; sa figure, habituellement pâle, se colore; elle est rouge et paraît un peu essoufflée.
— Arrêtez-vous, lui dis-je, ne valsez plus.
— Non, je veux continuer,
(i) Voyez Gullerre, Magnétisme et Hypnotisme. Paris,
— La tête va vous tourner.
— Non.
— Arrêtez-vous.
— Non.
Enfin^ il me faut plusieurs injonctions énergiques pour qu'elle consente à dire : Je m'arrête Et immédiatement sa figure, qui avait une expression très vive de bonheur, reprend le calme impassible du sommeil hypnotique, pendant que sa circulation et sa respiration se régularisent et se ralentissent.
Il est certains cas spéciaux dans lesquels les suggestions ne se réalisent pas. Ainsi, si je dis à un somnambule : Personne ne pourra vous donner de suggestions pendant quinze jours; on pourra l'endormir, mais aucune suggestion ne réussira pendant le temps fixé.
Même chose, du reste, pour le sommeil, comme on l'a vu précédemment.
Le refus de répondre aux questions pendant le sommeil provoqué est encore une forme de résistance. Ce refus est quelquefois opiniâtre et la résistance peut parfois se prolonger longtemps*, mais quand l'hypnotiseur impose énergiquement sa volonté par une affirmation bien accentuée, quand il augmente en même temps
204 SPONTANJiITé
la profondeur et Pintensiié du sommeil hypnotique, il arrive toujours à en triompher. Seulement, les interrogations doivent être précises et il est souvent nécessaire de les multiplier. Là encore, il faut bien se rendre compte que l'hypnotisé a conservé sa conscience et un reste de volonté, qu'il saura éluder certaines questions et que ses réponses s'appliqueront juste à la question posée. Il pourra refuser de répondre à une question générale, mais i est bien rare qu'il refuse de répondre à une demande précise portant sur un fait ou un point déterminé.
Je n'ai pas besoin d'insister sur les dangers que présente cette impossibilité presque absolue du refus de répondre. Il est utile cependant de savoir jusqu'oià on peut aller et, à ce point de vue, je citerai les deux cas suivants, les seuls du reste dans lesquels jai poussé l'indiscrétion un peu loin.
Je demande à M'*^ ... : Aimez-vous quelqu'un ?
— Non.
— Avez-vous aimé quelqu'un ?
— Oui.
— Qui ?
— M. X... (Elle le nomme.;
— L'aimez-vous encore ?
- — J'y pense beaucoup moins...
Le second fait date de Tépoque où j'étais encore étudiant. M"® X... était sleeptalkingy comme disent les Anglais ; elle parlait haut pendant son sommeil. Un jour je profitai, un peu indiscrètement peut-être, d un moment où elle parlait ainsi pendant son sommeil pour lui répondre et engager avec elle une conversation véritable ; elle était dans un état tout à fait analogue au somnambulisme provoqué; je lui fis raconter ainsi toute sa vie passée et, entre autres choses, elle m'apprit qu'elle avait eu un enfant, fait que personne ne connaissait dans son entourage et qu'elle cachait soigneusement. Une fois réveillée, elle fut excessivement effrayée quand je lui racontai tout ce qu'elle m'avait dit et elle me supplia de lui garder un secret dont la divulgation aurait pu avoir pour elle des conséquences très graves.
Des faits de ce genre ont déjà été observés.
Demarquay et Giraud-Teulon (i) citent le cas d'une dame qui, mise dans le sommeil hypnotique, leur fit des confidences tellement
(i) Demarquay et Giraud-Teulon, Recherches sur V hypnotisme. Pans^ 1860.
206 SPONTANf-ITé
dnngercuscs pour elle-même qu'ils s'cmpresscrcnt de la réveiller.
Le D"" Liébeault(i) raconte qu'une jeune fille endormie lui fit sa confession complète comme si elle parlait à son confesseur.
Y a-t-il, au point de vue de la facilite de résistance, une différence entre les suggestions faites pendant le sommeil hypnotique et les suggestions faites à Tétat de veille? Il semblerait, à priori, qu'il doit en être ainsi et qu'il doit être plus facile au sujet de résister aux suggestions faites à l'état de veille. C'est, en effet, ce qui arrive ordinairement, du moins chez les sujets qui n'ont pas été hypnotisés très fréquemment et sur lesquels la volonté de l'hypnotiseur n'a pas encore acquis toute son influence. Mais quand le sujet est arrivé à cet état dans lequel il est soumis absolument à la volonté de l'hypnotiseur, la résistance est pour lui aussi difficile à l'état de veille qu'à l'état de sommeil. Aussi je ne saurais être aussi affirmatif que le D' Brémaud quand il dit : « Les phénomènes de suggestion à l'état de veille, bien différents en cela des phénomènes analogues obtenus dans les
(i) Liébcault, le Sommeil.
états hypnotiques caractérisés, sont justiciables de la volonté et de la raison du sujet lui-même, et tout individu hypnotisable, homme ou femme, sur lequel la suggestion a prise à Tétat de veille, y deviendra absolument rebelle dans ce même état de veille, dès qu'on aura pu lui démontrer, chose facile du reste, la part que son imagination prenait à l'accomplissement des faits (i). » Tout dépend, à mon avis, de l'intensité de l'état somnambulique produit. J'ai montré plus haut que cet état de veille n'est pas comparable à la veille ordinaire : c'est un véritable état somnambulique tout spécial et dans lequel Tinnervation cérébrale est profondément modifiée. La plupart des sujets sur lesquels ont porté mes observations savent fort bien qu'il n'y a là rien de merveilleux ni de surnaturel ; ils sont mis en garde contre les tentatives de suggestion ; on a beau leur expliquer que les effets produits sont le résultat de leur imagination et que la cause réelle réside en eux-mêmes et non dans l'hypnotiseur, ils obéissent quand même à la sug-
gestion,
C'est qu'en effet V imagination seule du sujet
(i) BrcnuiiKi, Société de biologie, p. 279.
20H SPONTANÉITI-
ne suffit pas pour que la suggestion se rcalisj ; il faut encore que cette sug^^estion lui ait été faite dans un état mental particulier, sommeil provoqué ou veille somnambulique. C'est ce que démoiitrcnt bien les faits suivants.
M"^ A... E . avait été endormie par M. Liébeauh dans la matinée. En sortant avec elle de chcz M. Liébeault, je lui dis en causant de choses et d'autres : « A propos, vous savez que le D' Liébeault pendant votre sommeil vous a suggéré que vous dormiriez cinq minutes à trois heures de Taprès-midi. » Le lendemain matin, je m'intorme auprès de son amie si elle a dormi la veille. Non seulement elle n'a pas dormi, mais elle a même dit à trois heures et demie : « C'est étonnant, je n'ai pas eu envie de dormir. » Elle avait cependant, d'après ce que je lui avais dit, ridée qu'elle devait s'endormir à trois heures, mais cette idée seule n'avait pas suffi pour provoquer le sommeil, parce qu'elle ne lui avait pas été suggérée. Si, au lieu de lui dire : « M. Liébeault vous a suggéré de dormir », ce qui n'était pas vrai, je lui avais dit simplement : (( Vous dormirez cinq minutes à trois heures », elle se serait endormie infailliblement comme je l'ai constaté nombre de fois.
Autre fait. J'avais donné à la même personne, au moment de m'absenter de Nancy, des jetons en lui disant : « Quand vous voudrez vous endormir, vous n'aurez qu'à mettre un de ces jetons dans un verre d'eau sucrée pour vous endormir immédiatement, » Comme je lui avais indiqué un moyen encore plus simple pour s'endormir, comme on l'a vu plus haut, elle laissa de côté les jetons. Un jour pourtant elle eut la curiosité d'en essayer, mais comme elle a fort peu de mémoire à l'état ordinaire, elle ne se rappelait plus du tout quel liquide elle devait employer. Elle essaya avec l'eau ordinaire, rien ; avec le vin, rien encore ; avec l'eau rougie, même résultat négatif; avec l'eau sucrée, le sommeil jSe produisit immédiatement, comme je le lui avais suggéré. Il est bien certain que l'imagination n'a pu jouer là aucun rôle, puisqu'elle n'avait aucun souvenir du liquide qui devait l'endormir et que tout s'est passé pour ainsi dire dans la coulisse et à son insu.
BtAUNii.. r.j.