CHAPITRE VIII
Alcée ne se trompait pas. Quelle stupeur et quelle curiosité, une lettre semblable à la sienne devait éveiller chez ces Athéniens de la décadence !
Un Dieu unique, annoncé aux citoyens de cette ville pleine d'idoles !
Un Dieu sur une Croix, à ces amoureux d'eux-mêmes ! Quelle révélation plus invraisemblable que celle-là? Et de leur temps, à côté d'eux ? Ils tou-
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chaient de la main ceux qui le connaissaient, qui avaient entendu sa voix ! Ils auraient pu, eux-mêmes, le rencontrer face à face dans une rue de Jérusalem, ou, comme Alcée, passer de longs moments à son ombre, à écouter les choses qu'il disait ! Ce fait inouï de la résurrection des morts, cet homme en apparence semblable aux autres hommes, laissant et reprenant son corps comme un vêtement; cette résurrection ellemême certifiée non par un seul témoin oculaire, mais dix, mais vingt, mais cinq cents ! Jamais chose plus invraisemblable et plus passionnante à la fois n'avait atteint ces esprits instables et affamés de nouveautés.
Mais Alcée se trompait lorsqu'il croyait découvrir un sourire ironique
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sur les lèvres de son ami. Stephanos doutait, mais il ne riait plus. L'âme d'Attis l'entraînait à sa suite. Il la croyait de plus en plus visitée par les dieux. Que les destins s'accomplissent ! Où elle irait, il suivrait. Il comprenait qu'en ce moment, et comme elle le disait, tout se résumait pour elle dans le désir de partir. Et gagné par cette fièvre, il sentait qu'elle ne trouverait la paix qu'au bout de son rêve. Jusqu'à ce qu'elle eût atteint les montagnes et la mer qu'elle revoyait en elle-même, elle n'aurait pas accompli sa destinée. Ce qui devait être, serait. Il ne s'y opposerait pas. Ces coïncidences singulières mettaient à nu sa foi au destin, sa soumission toute grecque à la nécessité.
A tout prendre, il reverrait un ami
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cher. Il connaîtrait une terre étrangère après une traversée merveilleuse. Oui, vraiment, on décidait un voyage pour moins que cela. Mais n'était-ce pas imprudent ? Il se le demandait avec inquiétude en songeant à la faiblesse d'Attis. On eût dit qu'une flamme la brûlait audedans tant elle devenait fragile, mais avec une expression si radieuse qu'on ne pouvait se tourmenter à son sujet.
Le bonheur écarte les alarmes, et celui qui approcherait de la fin, en s'épanouissantdans la joie, tromperait la sollicitude la plus attentive. Attis dissipait les craintes de Stephanos par pure tendresse, autrefois, quand elle n'avait rien pour soutenir son âme et fixer ses espoirs. Et maintenant, sans eff'ort, sans volonté définie, mais par le ravissement
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qui la mettait en dehors et au-dessus de la vie, elle le rassurait à chaque regard.
Il fut convenu qu'elle écrirait ellemême pour se renseigner sur les conditions matérielles de leur voyage et de leur séjour, le port où ils devaient descendre, l'endroit où Alcée viendrait les rencontrer. Mais tout cela ne lui semblait qu'un prétexte. Elle voulait l'interroger sur le Christ. Pourquoi Alcée n'en disait-il rien ? Elle en avait eu une déception très vive. Il les mettait au bord du gouffre, et il s'arrêtait comme si son regard hésitait à y plonger.
Pourquoi? Et puis, mille questions surgissaient dans son esprit, profondes ou puériles. Que fallait-il faire pour Le
suivre? Quels étaient les autels de ce
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nouveau dieu? Quels sacrifices lui offrait-on ? Quels arbres et quels oiseaux lui étaient dédiés ?
Ne sachant rien, elle s'enfonçait dans une pensée d'une suavité infinie. Ce Dieu si bon était auprès d'elle. 11 suivait chacun de ses efforts pour aller vers Lui. A son angoisse, il avait répondu par le songe mystérieux dont elle vivait depuis. Elle en éprouvait une paix divine. Sans doute, lorsqu'elle atteindrait la terre où Il l'attendait, Il mettrait le sceau à ses dons. Quels dons? Le plus grand de tous était maintenant l'espoir de l'approcher. Le cri de l'humanité errante que le Christ met sur les lèvres du Prodigue : « Je me lèverai et j'irai à mon Père ! » elle le formulait dans son âme encore incertaine : « Si c'est Vous, or-
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donnez que j'aille à Vous. » Vous que j'appelle, Vous que j'attends, Vous le Dieu et Vous l'espoir, la réponse à toutes les soifs obscures et inapaisées...
Et il lui semblait que seulement correspondre avec quelqu'un qui l'avait vu était une chose sacrée. Elle versait son âme comme une eau qui s'épanche.
Elle écrivait :
Attis à son frère Alcée, illustre et excellent^ salut.
Nous avons reçu ta réponse^ et rien de ce que nous entendîmes jamais Vun et Vautre ne nous parut aussi divin.
Stephanos me permet de te demander quelques éclaircissements. Et même il consent, croyant à un jeu, à ce que je (envoie directement ces tablettes. Il n'imaginerait pas que je puisse avoir un secret pour lui; et moi aussi ^ cela me semble impossible. Et cepen-
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dant fat un secret. Tu ne le trahiras pas dans ta réponse. Je crois que je suis très malade. Pour que tu comprennes bien^ il faut que je revienne en arrière, autrement tu ne me suivrais pas. Je voudrais te parler comme je nai parlé à personne et mettre mon âme sous tes yeux. C'est à cause du Christ Jésus que je voudrais agir ainsi. Est-ce bien son nom ? Je le dis pour la première fois.
D'aussi loin que je me regarde vivre, je me vois sans pensée, sans but^ sans autre souci que les joies courtes de chaque instant : une sensation, une vanité, un plaisir. Je me représente nos vies comme un ruisseau, entre des rives couvertes de violettes et d'aches, coulant dan^ les fleurs sans $e demcin^
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der où il va. Ainsi pour nous: naître^ grandir^ se marier^ élever des enfants, garder sur ses genoux les fils de ses fils et mourir. Je n'ai pas connu mes parents ; mais on a toujours été bon pour moi. Les trois sœurs m'ont tissé une jeunesse heureuse, une vie facile, toute d'harmonie et de grâce^ entre nos chefs-d'œuvre, nos fêles^ nos théâtres.
Que te dire? f aimais tout, à la manière des poètes qui nous bercent, les deux pleins d'étoiles et le rire infini des vagues de la mer, VHymette empourpré, Athéné, aux yeux clairs, Artémis, les roses, les oiseaux, et jusqu'à ces robes brillantes la joie de nos yeux Je chantais, avec mes compagnes, les choses délicieuses dans la lumière sereine. Mon cœur, cependant, sans que
je le sache, commençait déjà son appel obscur vers Vlnfini. El lorsque Stephanos est venu, alors j'ai atmé pardessus tout l'amour.
Que te dire de lui? Tu le connais et tu bénis les dieux pour moi. Mais sais-tu sa douceur pour la femme qu'il aime? Il a noué mes jours de bandelettes parfumées. Il a jeté des jleurs sur mon chemin. Son âme légère s'est faite profonde pour moi. Et voici, au,près de tant de joie mon fardeau donloureux : lentement mes forces m'abandonnèrent. Les médecins consultés en secret me laissèrent peu d'espoir. Dès lors ma vie devint cruelle. Comment le quitter ? Et comment quitter toutes les choses radieuses et belles? Mon esprit pourchassé comme les nuées par
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un vent orageux cherchait en vain du secours. Qui invoquer et que pouvais-] e attendre ?
Cest la plaie ouverte au fond de nos existences joyeuses. Nous n'avons pas d'espoir. Nous n'avons pas de Dieu. Au premier choc de la douleur^ nos joies se dispersent comme des roses que le vent secoue. Si Ton est condamné il vaut mieux disparaître y ainsi qu'à Sparte les enfants infirmes : les malheureux n'ont pas de place dans le concert païen et ils en troublent l'harmonie. On se sent isolé. L a peine que l'on porte pour deux est si lourde ! Je parvenais et jusqu'ici je parviens encore à le tromper sur mon état. Que deviendra-t-il si je meurs ? Peut-être après les libations sacrées, lui aussi se jet-
tera-t'il dans le Hadès, et nous errerons sans nous rencontrer jamais comme des ombres plaintives. Peutêtre nous dormirons le lourd sommeil^ insensibles et aveugles. C'étaient là meê angoisses, et comme le rocher de Sisyphe, à chaque effort elles retombaient sur mon cœur et m'étouffaient.
Elle s'arrêta un instant et respira. Il lui semblait, en évoquant le passé, que les murs de sa prison se relevaient autour d'elle. Mais non. Ils étaient détruits. Les fantômes s'évanouissaient.
Elle respirait maintenant un air libre et pur. Ici elle se mit à écrire en détail son rêve, sa sensation de délivrance au réveil, lapôtre Paul, Dyonisos, l'étrange
coïncidence des paroles entendues; et elle poursuivit :
Ta lettre m'éclaire encore. Elle me fixe dans la joie. Défendre son bonheur seulement avec le souvenir d'un songe, c'est si fragile ! Mais la vérité dort en moi; elle ne s'éveille et ne se manifeste que peu à peu. Les montagnes que j'ai vues doivent être les tiennes., le grand lac bleu., la mer de Tibériade dont tu parles. Mais Lui, enfin, Lui que je retrouve en moi confusément, comme une clarté dans la nuit, quel est-il ? Tu t'arrêtes au moment oii mon cœur brûlait. Maintenant que tu sais toute ma vie, mes souffrances, mon besoin d'espoir, pourral-Il me répondre? Que peut-Il dire
pour guérir les cœurs brisés ? Est-ce qu'il est très bon ? Osait-on lui confier de pauvres choses 1 A-t-Il un secret pour consoler de mourir ?
Il doit en avoir un. Rien que pour m avoir enlevée à ma sombre caverne et m'avoir portée à la lumière du jour je ne me sens presque plus malade ; et pour ravoir entrevu dans un rêve, mon âme est pleine de chants et de battements d'ailes. Et juge combien c'est étrange! Habituellement je ne pense plus à vivre ou à mourir. Suis-je la même créature 1 On dira it que Pygmalion m*aeffteurée de son souffle. J'aime Stephanos plus qu'avant^ ce me semble; et je n'ai plus peur de le quitter.
Hélas ! peut-être suis-je réfugiée dans une dernière folie; et les songes et les
oracles s'en iront comme s en sont allés les dieux. Peut-être je n'en échapperai pas davantage à la sauvage destinée.
Mais s'il me guérissait ? Ah l s'il me guérissait!. La joie qu'il a mise en moi peut faire ce miracle^ si elle s épanouit jusqu'au bout. Si tu avais répondu en fauchant mes espoirs, je crois que je serais morte. Mais est-ce seulement cela qu'il voulait dire ?
C'est inexplicable. Je ne le confie qu'à toi seul et presque en tremblant. Il me semble qu'il m'a promis plus que la vie et que tandis que f avance, j'attends autre chose. Plus que la vie ? Est-ce possible ! La vie la plus malheureuse n'est-elle pas préférable à la plus belle mort? Quandla vieillesse vient, on juge (autrement sai}s doute^ On dçH Quittçr
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sans peine une existence sans beauté.
Mais songe que je n'ai pas trente ans, et que désire-t-on alors, sinon poursuivre dans la joie le cours des heures?
Tu le vois y tout mon être moral est atteint. Je passe d'ime contradiction à une autre. L'harmonie de mes pensées est rompue, et la mesure, ce grand don des dieux,, fait place à des désirs sans proportions. Lui, le Christ, qu aurait-Il dit? Il comprenait cet amour de la vie, puisque, sur son passage, tu dis quil les guérissait tous, et même qu'il ressuscitait des morts. Mais H allait plus loin encore : vois, depuis que je pense à Lui, je nai plus peur de mourir. Peutêtre il y en a qui sont marqués pour la terre^ et d'autres pour l'invisible ?
Tout cela tu me le diras. Car j'ai
gardé pour la fin la bienheureuse nouvelle qui est le prétexte de ma lettre. Nous venons te rejoindre ! Stephanos, dans sa bonté, y consent et je tremble qu'un peu de faiblesse de mon côté, trop de sollicitude du sien fasse remettre ce voyage tant désiré. Indique-nous le port où nous devons nous arrêter ?
L endroit où. tu nous rejoindras ?Nous pourrons aller à Jérusalem dans la suite. Mais d'abord, vers les montagnes et vers la mer que tu as nommée.
Moi aussi, Il m'a promis de me rejoindre sur la montagne. Est-ce croyable? Revient-Il encore? Et vraiment ne serait-ce pas trop cruel s'il nous révèle tant d'espoir et tant de bonheur, qu'il ait quitté la terre pour toujours ? Je marche en plein mystère. Tu nous
dis de prier, mais je ne sais pas prier. Personne jamais ne nous l'a appris.
Je m'en remets à toi. Tu me guideras.
Tu sais que je nai d'autres autels oii me réfugier que mon âme. Elle était vide, avant quTl vînt. Connais-tu qi^elque statue de nos dieux qui lui ressemble ? Comment puis-je me le représenter ^ Que lui dit-on quand on rapproche ?.. Ah ! je ne finirais pas !.. Alcée^ je f écris devant notre mer divine, bercée par ses rumeurs innombrables^ entourée de la beauté des choses.
Mais je pressens une autre beauté, l'essor vers le Pur et VÉternel. Tous ces mots sont nôtres, et je les entends pour la première fois dans une âme qui s éveille. Parle-Lui pour moi, toi qui sais Lui parler. Et qu'il te soit propice!