CHAPITRE IX
Dyonisos et Stephanos franchirent l'atrium, puis une sorte d'antichambre.
Ils atteignirent une salle de réception meublée seulement de quelques coussins. Attis ne les entendait pas venir.
Elle filait près de la portière relevée, aux dernières lueurs de ce jour d'hiver. La quenouille avait ghssé sur ses genoux, et elle incHnait la tête, les mains croisées. On eût dit qu'elle écoutait la
voix des choses familières, maintenant qu'un souffle d'éternité, en passant sur elles en élargissait le sens. Tout son être reposait dans une paix divine. La lumière intérieure se reflétait sur ses traits. Stephanos vit cette flamme et sourit :
— Regarde, dit-il à Dyonisos à voix basse, ne dirait-on pas Athèna Erganê ?
Dyonisos posa la main sur son bras :
— Arrêtons-nous, dit-il. Elle prie.
— Elle prie? interrogea-t-il avec étonnement. Mais elle n'est pas dans un temple ?
— Tout est un temple à certaines âmes. Tu ne pries jamais?
— Oh ! jamais. L'étrange idée ! Je sais bien qu'à Epidaure j'offris un bélier à Tautel d'Asklepios ; et j'ai sur le
cœur quelques douzaines d'innocentes victimes immolées à des dieux divers, mais c'est tout. Je me conforme aux rites, et j'accomplis un geste de bienséance.
11 s'arrêta, et regardant son ami bien en face, il s'exclama joyeux :
— Et toi-même, Dyonisos, as-tu jamais usé le seuil des temples?
— Certes, je ne sacrifie pas aux idoles; mais j'invoque un Dieu...
— Ah ! nous y voilà ! « Zeus, si tu existes, et si tu veux être appelé de ce nom »... Même dans ce cas douteux j'ai tout ce que je désire. J'aime autant qu'il m'oublie.
11 appela gaiement :
— Attis ! Vois qui je t'amène ! Il a échappé aux sirènes ! Cet homme sage
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se fit attacher au mât de son navire ! Atti| se détourna, et les apercevant, se leva, charmée :
— Dyonisos ! Enfin ! Comment es-tu resté aussi longtemps éloigné de tes amis !
— Il ne veut pas croire que nous offrions des libations aux Dioscures, pour implorer son retour, et que tu leur as immolé deux colombes, ajouta Stephanos en riant. Mais tu le convaincras.
Le stoïcien n'était pas changé; l'expression de son visage, cependant, semblait adoucie et détendue. Quelque chose de calme et de réel avait humanisé le masque impassible.
— Je reviens de loin, dit-il avec un geste vague.
— De loin ? demanda Stephanos.
Entraîné par Saul de Tarse?
— Comment le sais-tu? s'exclama Dyonisos étonné. Je n'en ai parlé à personne.
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— Callidès nous a mis au courant des bruits qui courent, dit Stephanos.
Nous savons tout, jusqu'à l'histoire de tes livres.
Le stoïcien eut un mouvement de pudeur blessée.
— Mais nous ne savons pas l'histoire de ton âme, ajouta doucement Attis, et ce que tu voudras nous dire nous l'écouterons avec respect.
— J'étais venu vous voir avant mon départ, expliqua Dyonisos apaisé. Je voulais vous parler comme à mes seuls amis; vous voyagiez dans les environs d'Argos. Je suis resté à Corinthe avec TApôtre. Et si je dis que je reviens de loin, ce n'est pas en pensant à cette courte distance, mais au monde invisible.
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— Parle, suppliait Attis; que j'entende enfin ces mots sacrés ! Si tu savais — mais tu ne sais pas ! — sur quel chemin nous nous rencontrons...
— Stephanos m*atout appris. Bénis celui qui est venu vers toi, comme il viendra toujours, sous une forme ou sous une autre, vers les purs. Et puis, dit le stoïcien pensif, bénis aussi ces précurseurs inconscients qui à force de génie, à force de clarté, ont à demi soulevé le voile. Bénis Platon qui habitua insensiblement ton âme à entendre les idées de beauté, d'ascension morale, d'éternité.
— Ah! dit-elle avec candeur, j'entendais et je ne comprenais pas, comme un aveugle à qui Ton décrirait le ciel, la terre, les sources. Lorsqu'il voit, s'il
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guérit, il sent qu'il suivait les mots et qu'il ne réalisait pas les choses. Mais moi, qu'importe! Est-ce que j'ose t'interroger sur la rencontre avec Saul de Tarse ? Nous n'en savons q ue les dehors.
— Ce ne sont plus les jardins d'Academos, ditStephanos souriant. Ce sont les mystères orphiques. Souvenez-vous que ceux qui en révèlent le secret sont punis de mort. Que Coré m'absolve !
Moi, profane, j'écoute deux initiés.
Le suave visage d'Attis rayonnait, tandis que se penchant vers son époux, elle rectifia :
— Non. Pas deux initiés, mais deux délivrés. Nous revenons vers notre compagnon de misère. Mais déjà les ombres se dissipent. Parle, Dyonisos.
Quand as-tu vu Saul?
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— Je Tai cherché en te quittant. 11 ne m'a pas été difficile de retrouver celui qui prêchait non seulement dans les synagogues, mais en plein air, comme un semeur sème son grain. Je l'ai donc suivi en silence plusieurs jours, sans l'interroger, sans même lui parler, mais recueillant chacune de ses paroles. Vous connaissez la scène de l'Aréopage. Quoi d'étonnant que, parmi ces esprits légers et ces cœurs arides, personne n'ait pu ou voulu l'entendre ? Pour l'honneur de notre race, je pense que Platon l'aurait suivi. Mais on frémit quand on songe aux obstacles qui nous séparent de la vérité. Sûr de moi-même et de mes doctrines comme je l'étais, orgueilleux de mon effort personnel, aurais-je écouté cet enseignement étranger si la forme
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en eût été moins belle ? Et vous, les meilleurs entre les bons,n'eussiez-vous pas délaissé la Parole le long de vos chemins, sans la souffrance d'Attis? Ce sont des formes diverses de la pitié de Dieu. Nul ne vient à Lui, s'il ne l'attire.
— Ah ! bienheureux, dit Attis avec ferveur. Tu le méritais par la beauté de ton âme. Tu es allé vers Saul tout de suite >
— Pour discuter d'abord, plus que pour m'instruire, et il n'adoucissait rien pour me conquérir. « Ce qui est sagesse selon le monde est folie selon Dieu », enseignait-il. Ma philosophie me laissait, à cette lumière divine, au rang de ceux que je proclamais moi-même insensés.
— Je te le disais, observa Stephanos
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avec indulgence. Tu fauchais avant l'heure les roses de la vie.
— Ta philosophie est si belle, tant qu'on ne souffre pas, remarqua naïvement Attis. Je voulais t'expliquer ma pensée un jour, et je n'osais pas, n'étant même pas digne d'être ton disciple.
Mais quand tu affirmais qu'il n'y a pas de douleur, je revoyais Lydie disputant à la mort son petit enfant... Et ta parole me semblait un blasphème.
— Chose singulière, continua Dyonisos, ce qui est divin est plus humain que les doctrines des hommes. Lui, le Christ, traitait la douleur avec une pitié, un respect infini. On l'a vu pleurer sur la tombe d'un ami; et il ne demandait à personne notre impassibilité stoïque.
— Quoi d'étonnant? interrompit encore Stephanos. Je me mets pour un instant à sa place. Si je descendais vers des créatures aussi faibles que nous le sommes, et aussi absurdes, souvent, je les aborderais avec une pitié souriante.
— Enlève « souriante », corrigea Dyonisos. On l'a vu pleurer, et je ne sache pas qu'on Tait vu sourire, sauf, peutêtre avec les enfants. Il entendait le cri de trop de douleurs. Il en frémissait dans son agonie.
— Dis-nous tout ce que tu sais de Lui, tout, suppliait Attis. Est-ce cette pitié qui t'a conquis ?
— Non. Chacun y va par la tendance de sa nature. Moi, je crois, par l'amour de l'absolu et de la vérité. Je me suis donné à une vérité confirmée par la
mort de celui qui Tannonce, et accréditée de Dieu par la Résurrection.
— Tu as vendu tes livres, dit Stephanos avec regret. Pourquoi ?
— Je te réponds comme à un frère.
Avec TApôtre je suis entré dans une nouvelle terre et de nouveaux cieux. Le Christ donne, mais II demande aussi. Il s'est sacrifié pour nous apprendre le sacrifice. Je n'aimais rien que ces livres. Je les lui ai offerts.
— Maispourquoi?insista Stephanos.
Je comprends que Ton renonce à ce qui va contre une loi supérieure — et encore ! Mais se priver sans raison? C'est intolérable !
— Pour la joie de donner, dit la jeune femme.
Dyonisos approuva d'un signe :
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— Tu n'es pas loin de Lui, dit-il affectueusement.
— Qu'aime-t-il? demanda-t-elle.
— Les purs comme toi, les souffrants, les doux; — il se tourna vers Stephanos avec un sourire — et les enfants.
— Quoi, dit celui-ci avec sa grâce joyeuse, appellerais-tu enfant un philosophe qui vous réconcilie tous dans son esprit, et mêle vos doctrines dans un éclectisme indulgent?
— Eternel enfant ! affirma Dyonisos avec tendresse. Mais tu es sans orgueil, et alors plus près de Lui que ceux qui font peut-être des choses plus difficiles.
— Et qu'est-ce qu'il repousse ? interrogea-t-elle encore.
— Les hypocrites, les durs, ceux qui
se complaisent en leur propre justice.
Sur eux ses malédictions : « Malheur à vous ! »
— Il maudissait ? dit-elle avec effroi.
— Seulement ceux qui ne savent ni pardonner, ni s'humilier, ni avoir pitié...
— Et les pécheurs? demanda Stephanos.
— Ce fut mon grand scandale! Il accueillait les repenties à ses pieds et l'enfant prodigue dans ses bras.
— Je l'aime, dit le Grec. Callidès me fera de lui une image superbe. Pourquoi ignorions-nous que tu étais à Corinthe? Nous y serions venus.
Un esclave allumait les lampes. Dyonisos entreprit de laider dans ce travail, à la surprise de ses hôtes.
— Maintenant, dit la jeune femme, qui redoutait de voir s'évanouir son beau rêve si Ton se tournait vers Corinthe, c'est à Jérusalem que nous irons. Stephanos t'a parlé d'Alcée. J'attends sa réponse pour que nous fixions notre voyage. Mais ce ne sera pas avant le mois de mars.
— Sais-tu, interrompit vivement Ste-
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phanos, tu devrais nous accompagner.
Tu connais la route, puisque tu es allé déjà jusqu'à Chypre. Tu nous guiderais.
Entre Alcée et toi, nous ne nous sentirions pas dépaysés au milieu d'un peuple dont le génie nous est contraire. Viens.
— Oh ! si tu venais!... s'écria-t-elle.
— Il n'y a plus ni Juif, ni Barbare dans le Christ, et je ne vous serais pas d'un grand secours. Cependant j'y penserai.
— Oh I vraiment tu lèverais tous mes doutes, s'exclama le Grec radieux. Si tu partais avec nous, si nous t'emmenions, quelle joie! Accepte. Jusqu'à ce que tu décides, l'onde silencieuse reste immobile, ne sachant de quel côté soufflera le vent.
^^ft — Voir Jérusalem, et voir Pierre ; le
Lac de Tibériade, son lac, et la terre qu'il a foulée : quel rêve ! dit le stoïcien. Cependant, je ne sais plus comment je pourrais, à moins que vous me laissiez voyager à ma guise, comme un pauvre.
— Mais nous prendrons, avec d'autres, quelque bateau marchand, dit Stephanos ; voudrais-tu refuser notre hospitalité ?
— Et nous serons toujours tes obligés, ajouta-t-elle. Nous sommes tes disciples.
— Paul ne veut pas que Ton pèse aux disciples.
— Dans ton prosélytisme, tu oublies déjà que nous sommes tes amis ? demanda l'Athénien avea^ reproche. Quel homme est ce Paul?
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— Un apôtre. 11 ne pense qu'à Jésus- Christ. Il ne vit que pour Lui, que de Lui. « Pour moi vivre c'est le Christ »; « Je ne sais que Jésus-Christ »; « Anathème à qui ne l'aime pas ! » Ce sont ses paroles habituelles.
— Comment enseigne-t-il ?
— Il se fait tout à tous, apprenant aux juifs que le Christ est le Messie, aux païens qu'il est Dieu. Les juifs exigent des miracles; les gentils, la sagesse. Mais lui prêche seulement le Christ et le Christ crucifié, scandale aux juifs, folie aux gentils; mais aux appelés, sagesse de Dieu, mystérieuse et cachée, force de Dieu. Et il s enfonce dans les profondeurs du Seigneur...
— Est-ce lui qui t'apprend ces termes admirables? demanda Stephanos. Sais-
tu, Alcée et toi vous changez de langage quand vous parlez du Christ.
L'enthousiasme vous soulève. On vous croirait possédés par les dieux.
— Dis par Dieu, corrigea Dyonisos, et plaise au Seigneur qu'il en soit ainsi !
— Saul parlait de la résurrection des morts ? interrogea timidement Attis, comme si les mots redoutables brûlaient ses lèvres.
— Oh I la doctrine superbe ! Par le Christ nous vivrons à jamais, spirituels, incorruptibles, glorieux, purs comme la lumière, légers, et pour toujours avec le Seigneur.
Stephanos eut un rire joyeux :
— Mais c'est la description des Immortels que tu nous fais là; serons-nous
donc semblables à des dieux ? Redoute la foudre de Zeus !
— Ah ! bienheureux ! bienheureux !
répétait Attis avec ferveur.
— Tu vois bien que la traversée ne suffira pas à épuiser nos discours, poursuivit Stephanos. Viens; nous voguerons au milieu des îles d'or et de la mer changeante. De loin, nous évoquerons Troie, et la fumée bleue d'Ithaque. Les Océanides se joueront sous nos pas.
Quand nous approcherons de Kios nous interrogerons Attis : « Jeune fille, quel est parmi les aèdes celui dont les chants te plaisent le plus? » Et elle répondra : « C'est Taède aveugle né dans la montagneuse Kios. » Nous offrirons des fleurs et de Tencens aux bosquets dldalie; lorsque Aphrodite, traînée
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par des colombes et des dauphins dans son berceau de nacre...
— Et nous venons d'entrevoir la vie, la mort, la résurrection, Dieu! s'écria Dyonisosdécouragé. Enfant! Eternelenfant!
— Je n'oublie rien, dit Stephanosun peu confus. Je résume en un mot tous nos discours. Comme le portique de Delphes je dis à Dieu : « Tu es. » Trouve une forme qui plaise davantage à un immortel ? Ils n'en ont pas entendu autant depuis ma naissance.
Son rire sonna joyeux, tandis qu'il insistait encore :
— Tu viens, n'est-ce pas ? Et à notre retour si Saul est à Corinthe, je t'accompagnerai.
— Je viens, accepta Dyonisos. Un ami tel que toi est un don...
— Des dieux, acheva Stephanos, riant.
— De Dieu, dit encore Attis. Tu nous parleras de Lui, tout le temps ; tu nous prépareras à le comprendre.
— Et nous montrerons à ces barbares ce qu'est la joie de vivre et ce qu'est la beauté, acheva Stephanos, examinant à la lumière une intaille dont il voulait faire une surprise à la jeune femme.
— Des barbares ? interrogea Dyonisos, mais nous serons entourés partout de colonies grecques !
— Celui qui n'est pas Athénien est-il Grec ? dit, Stephanos.