‹ Le songe d'AttisChapitre 13 sur 16 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Lorsque arriva la réponse d'Alcée, plus tôt que les calculs minutieux d'Attis neluipermettaientdel'attendrejlajeune femme ne songea plus à consulter le vol des oiseaux. Mais elle ouvrit la lettre avec une âme pleine de prières, elle qui ignorait qu'elle priait, et avec une docilité d'enfant. Elle lut :

Alcée, serviteur de Jésus-Christ^ à sa sœur Attis, salut.

Tu ne te trompes pas. C'est Lui. Qui t'aurait arrachée aux ténèbres ? Qui te donnerait cet attrait vers une plus grande lumière, vers toute la lumière^ sinon Celui qui est à la fois la Vie et la Vérité} Non^ il ne faut consulter ni les devins, ni les augures^ ni les songes^ supercheries^ ou jouets de V imagination. Cependant un de nos prophètes nous avertit que « leurs filles auront des songes^ et que leurs fils prophétiseront ». Et II a pris cette forme familière pour venir à toi, Celui qui enseignait au bord de la mer de Tibériade ou sur les pentes des montagnes de Galilée. C'est là aussi que je l'ai vu.

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Tîi te plains que je ne te parle pas de Lui} Comment le pourrais- je} Il ne ressemble à aucune image^ à aucune représentation de nos simulacres de dieux. Pour venir à Lui, oublie tout.

Chacun le voit d'après son âme, et il est à chacun la plénitude de son âme. Deux le voyaient ensemble : à Vun il paraissait doux, à Vautre sévère. Il est toujours doux; mais les nuages qui nous couvrent peuvent obscurcir notre vue.

Ce que je te dis là est mystérieux, mais si vrai, que beaucoup sont passés près de Lui, au long des chemins ou au détour d'une rue, sans le distinguer des autres. Beaucoup encore éprouvaient à son égard une haine instinctive, la répulsion des ténèbres pour la lumière. Tous les bons, les vrais,

même pécheurs^ le suivaient avec un inexprimable amour. Mais ne crois pas à un hasard, à un caprice^ irréfléchi. On allait à Lui dans la mesure de sa faim el de sa soif du vrai, du saint, du pur. Et il fallait, pour s'attacher à ses pas, la rencontre de sa pitié — elle est infinie et elle est éternelle — et des mains qui se tendaient vers Lui...

Maintenant que dois-tu faire ? Prie d'abord, et demande-lui d'écarter de ton âme jusqu'à l'ombre du mal.

Comme le dit l'apôtre Paul, avec qui peux-tu frayer, dans le monde païen, qui ne soit impur ? Mais déjà, que tous te sentent environnée de clarté. Le Christ te fait de grands dons. Il exigera les sacrifices nécessaires pour que

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tu atteignes la pleine expansion de ta beauté morale. Il disposera de ta vie et de ta mort. Ne crains pas. Tu es dans les mains qui ne brisent pas le roseau à demi cassé.

Elle s'arrêta un instant, interdite. Le sacrifice ! Ce mot nouveau semblait dur. Elle le creusait sans le bien comprendre, mais elle entrevoyait des choses pénibles et contraires à ses instincts...

Elle poursuivit :

Pour votre itinéraire, le mieux sera de passer par Êphèse, Chypre et Tyr.

Je vous attendrai là, et nous suivrons les pas du Christ jtcsquà Césarée, au Jourdain et à la demeure que j'ai arrêtée pour vous au seuil de cette plaine de Genezarelh que les Juifs regardent^

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au printemps, comme le Paradis de la terre. Vous serez sur le sol quil a foulé, au bord même des eaux quIl a traversées tant de fois, dans une maison où II est entré, où II a dit des paroles de telle pitié ! C'est là quIl a pris à Lui le publicain Lévi, un de ses apôtres. Quel temple que ces pauvres murailles !

Mais je te le dis encore, prie. Les dons seront à la mesure de ta foi. Suis ton cœur. Parle-lui simplement, humblement. Garde-toi de toute formule apprise. Ne mets rien entre Lui et toi, et prie aussi par la pureté, la bonté, la pitié pour les pauvres et les esclaves qu'il aimait. Aie confiance. Ne te préfère à personne, mais songe qu'il veut Venlever à tout alliage impur — et tu

as raison de croire qu'il te donnera plus que la vie, c'est-à-dire le don souverain de Lui-même. Car la vie n'est qu'une ombre triste. Près de Lui, il n'y a plus ni pleur s, ni cris, ni douleurs. Lui-même sera la lumière de tes yeux, le rassasiement de ta faim, l'eau vive de ta soif. Il ne te séparera pas de Stephanos ; dans sa lumière tu verras la lumière. Qu'il te garde et vous garde tous deux dans sa miséricorde et sa paix.

Elle ferma les yeux, comme éblouie par les ineffables promesses, et songea, ce que n'avait jamais songé jusque-là une païenne heureuse, que la mort était plus belle que la vie.

Dès longtemps, avec sagesse, Attis organisait le départ. Les préparatifs immédiats furent rapides. Tant d'émotions, la crainte de quelque obstacle au dernier moment, la peur de ne pouvoir pas arriver, consumaient ses forces.

Mais la joie inaltérable de son visage continuait à tromper Stephanos sur la gravité de son mal.

Ils s'embarquèrent à Kenchrées. Assis tous les trois à l'ombre de la large voile carrée, ils regardaient fuir le ri-

vage, le Sunium dont les falaises escarpées tombaient à pic dans la mer, le temple de Minerve qui, tout en haut, baignait dans la clarté du couchant.

Dyonisos et Attis priaient. Un instant, Stephanos ressentit les atteintes d'une mélancolie étrangère à son âme. Attis lui semblait pâle; la marche silencieuse des destins lui paraissait hostile. Depuis quelque temps, chaque fois qu'il ne s'étourdissait pas, des pensées pénibles lui revenaient. 11 les comparait à un vol de corbeaux présageant la tempête. Et peut-être pour éviter de les préciser, il en accusait le Dieu nouveau qui troublait leur quiétude. Il réfléchissait sans joie à l'avenir de lutte et d'eff'ort sur soi-même que ce Dieu préparait à ses adeptes.

— Ami, disait-il à Dyonisos, nous heurtons l'inexplicable à chaque pas. Ton Dieu semble demander des préparations encore plus compliquées que les initiations d'Eleusis. Je ne te cache pas que je m'éloigne avec tristesse de ces horizons familiers. Il me semble manquer au génie de ma race. Vois le Sunium doré par le soleil couchant, vois, au loin, l'Acropole... Dans un instant ils disparaîtront, et je vais commencer à les pleurer, comme Ulysse pleurait Ithaque, malgré les charmes de Calypso, ou les enchantements de Circé.

— Tu trouveras mieux que Calypso et Circé, répondait Dyonisos avec indulgence.

— Sans doute ; mais je les comprends, je comprends toute ma Grèce, même

dans ses fables. Elle ne me sort pas de mes limites. Je ne fais pas d'effort d'adaptation avec elle. La douce vie de chaque jour me suffit. Ah! comme elle m'aurait toujours suffi I acheva-t-il en soupirant.

— Si tu t'élèves, il faut faire un effort. Un des plus grands maux de nos divinités, créées, comme tu le dis, à nos images, c'est le souffle sensuel dont elles nous animent, qui nous courbe vers la terre.

— Il y a la mesure, reprenait Stephanos. Notre blonde Athéné est toute spirituelle. Chacun suivant son vol... Le mien est paisible.

— Le vol des âmes doit être éternel, murmura la jeune femme.

— Éternel ! La mort ! La vie future î Vous n'avez que ces mots sur les lèvres

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dit-il avec une moue lassée. Pour moi si je m'en vais un instant vers les morts, avec Tirésias, je les laisse promptement à leur Hadès ténébreux pour remonter vers nos belles réalités claires.

— Tu vois encore par les dehors, répondit le stoïcien avec calme. Toute gravité te semble triste, et l'invisible te paraît l'irréel. Mais, avec ton âme heureuse, tu auras plus de joie dans les choses profondes que dans les impressions superficielles et changeantes qui te suffisaient jusqu'ici.

Il murmura « Plaise aux dieux ! »

Mais à mesure que les ombres s'épaississaient son malaise augmentait. L'eau soulevée par les rames, retombait en écume sur le grand abîme sombre. Il n'avait jamais fait de longue traversée.

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La mélancolie de la mer, la nuit, lui semblait inexprimable. Entre le ciel lointain et le gouffre mouvant, il se trouvait jeté entre deux infinis, mais des infinis de ténèbres qui lui paraissaient redoutables et l'oppressaient. Et l'homme fragile y sentait mieux son impuissance et ses limites.

Mais le lendemain, à la joyeuse lumière, et à mesure que les jours passaient, Stephanos redevint le délicieux compagnon souriant de toutes les heures. Le navire poussé par un bon vent allait vite. Les escales fréquentes et longues pour l'échange des marchandises, ralentissaient la marche mais empêchaient la monotonie. Ces méandres capricieux entre les îles de luxe et de beauté étaient un enchantement.

Ils ne se lassaient pas d'admirer avec

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tous ceux qui sont allés vers cet Orient lumineux les teintes changeantes de la grande enchanteresse : mer glauque des aubes, mer de pourpre des couchants, mer pâle d'anémones et de violettes, mer de roses des aurores, et la mer divine, sombre sous les nuées, attentive et troublante quand elle commence à gronder dans ses colères; la mer violente, indomptable et sauvage, soulevée par la tempête et jetant son écume en gerbes jusqu'aux nues; et ils connurent aussi le chant léger des vagues mourant légèrement aux parois de leur navire.

La beauté particulière de chaque ville enchantait ces Grecs. Ephèse étageait au pied du Coressus le cirque, les théâtres et les bazars, entre les replis du

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Caystre et des montagnes verdoyantes.

Des marchands avides y trafiquaient sans relâche « lor, l'argent, les pierres précieuses, les perles et le Hn fin, la pourpre, l'écarlate, l'ivoire et toutes sortes de bois précieux et d'objets travaillés d'airain, de fer et de marbre; le cynamome, la myrrhe et l'encens, toutes les choses délicates et magnifiques... et des corps et des âmes d'hommes ! »

Tandis qu'auprès de ces splendeurs et de ces ignominies que décrit l'Apocalypse, au fracas étourdissant des lourds chariots, des matelots, des marchands et des marchés d'esclaves — des corps et des âmes d'hommes! — les beaux cygnes silencieux ondoyaient dans le Caystre...

En vain Stephanos voulut persuader

à la jeune femme de visiter la ville ellemême, et, au dehors le temple fameux d'Artémis, une des sept merveilles du monde. En vain il lui vanta les cent trente colonnes, les portes de cyprès, les escaliers de cèdre, et les chefs-d'œuvre parmi lesquels éclatait l'Alexandre lançant la foudre d'Apelle. Elle prétexta la fatigue et refusa de descendre : déjà, par un instinct plus profond, elle frissonnait à la pensée de rencontrer ces prétresses éhontées et ces prêtres misérables serviteurs d'une Artémis monstrueuse que dissimulait un voile de pourpre. Tout en se laissant ravir comme autrefois par la beauté des choses, déjà elle gardait son âme.

Ils passèrent entre Rhodes et la Lycie aux sommets neigeux; ils longèrent

les bouches du Xanthos dans des bouquets de palmes. Une escale plus longue les arrêta à Chypre, autrefois la colonie la plus importante des Phéniciens. Le génie ailé de la Grèce s'était emparé de ses mythes grossiers et les avait épurés. Dans ce climat privilégié où les montagnes boisées alternaient avec les vallées ombreuses, les Grecs placèrent la naissance de Vénus, sortant de Técume des flots et abordant au rivage dans la conque de nacre que des colombes traînaient. Adonis régnait dans ces bosquets où, sur cent autels, brûlait de l'encens et s'efi^euillaient des fleurs. Mais la poésie grecque ne pénétrait pas l'impur Orient. Les processions qui trois fois par an montaient de la ville aux bosquets de Paphos,

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et celles de Salamis et d'Idalie, effaçaient par leur licence les Bacchanales elles-mêmes. Des devins, des astrologues et des sorciers infestaient l'île. Et l'apôtre Paul, leur racontait Dyonisos, y frappa de cécité un mage imposteur devant le proconsul romain.

Ils côtoyèrent Sidon et ses pêcheries de pourpre. Et lorsque la vieille Tyr, « autrefois élevée jusqu'au ciel » et la reine des mers, parut à l'horizon, lorsque ses fortes murailles conquises et démantelées par Rome et les digues élevées par les vainqueurs se dessinèrent sous leurs yeux, lorsqu'ils touchèrent au terme de leur voyage, l'émotion d'Attis fut si violente que son cœur cessa de battre. Ils se turent, tout entiers à

leurs pensées ou à leurs prières. Elle murmurait dans le fond de son âme :

« Me voici, Seigneur », et Dyonisos offrait ses rêves d'apostolat et de conquête, de martyre pour la vérité. Stephanos les ramena ici-bas, par un cri joyeux :

— Alcée î le voici ! Je le reconnais après vingt ans ! 11 y a des dieux.

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