CHAPITRE III
Ils s'embarquèrent après le dernier concours de poésie.
Dans cette traversée de quelques heures, où les trirèmes fleuries longeaient les îles d'or, sur la mer de roses du couchant, Attis parut tranquille, presque joyeuse. Elle jouissait de la limpidité de l'air, de la beauté des côtes, du charme d'Égine, où ils s'arrêtèrent comme à une station de plaisir,
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deTaspeet pittoresque du golfe d'Épidaure, noyant jusqu'aux premières vagues sa verdure sombre. Mais lorsque le lendemain ils prirent la route d'Argos qui, à quelques stades hors des murs, menait au temple d'Asklepios, lorsque la litière s'engagea dans l'étroit défilé entre deux montagnes couvertes de chênes, la joie d'Attis tomba. Elle réalisait pour la première fois peut-être, à quel point le bien qu'elle venait solliciter lui tenait passionnément au cœur, et elle mesurait du même coup la fragilité de son espérance. Dès lors, et malgré les efforts de son mari pour la distraire, elle s'enfonça dans un de ces silences emplis de pensées que Stephanos connaissait et qu'il redoutait ; car elle revenait des profondeurs d'elle-
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même avec une soif que rien ne pouvait apaiser, et des questions que la philosophie de ce païen ne savait pas résoudre. Dans son habitude invétérée de l'analyse, Attis reprenait toujours les mêmes chemins. Elle n'avait pas trente ans : et son goût passionné de la vie, et son propre bonheur lui faisaient entrevoir la mort avec effroi. Certes, elle aurait écarté cette pensée, comme on écarte d'un festin un hôte importun, si cette faiblesse persistante et inexplicable n'eût jeté à tout instant lombre ennemie sur ses pas. Elle avait peur.
I Souvent, elle se réveillait en sursaut, couverte de sueur, « ayant rencontré la Moire, fixant sur elle son œil flam-
I boyant ». Et si elle essayait de se ressaisir, d'analyser ses impressions devant
ses amies pour se faire consoler par elles, Attis se débattait bientôt contre un caquetage d'oiseaux, un tourbillon de cris effarés. Que leur voulait cette moderne Cassandre? Il fallait vivre sa vie, la douce vie ! Et puis, ce qui devait être serait.
Au fond, Attis se sentait pareille à elles, de leur race et de leur sang. Les circonstances seules l'avaient changée.
Songe-t-on à la mort si Ton tient dans ses mains la coupe pleine de jours, cette coupe d'ivresse que l'on jette, insouciant, après l'avoir vidée? Peut-être même, si elle n'avait pas aimé, comme Ino, comme Eurydice, elle aurait courbé la tête devant le destin. Et elle s'expliquait rindifférence des autres, remplissant leurs jours de plaisirs faciles et de
biens légers, par le vide de leurs âmes. Elles aimaient peu; elles n'étaient aimées qu'un instant. Elles ne pensaient jamais. Alors, que pouvaient-elles regretter ou désirer ? Ainsi cette Ismène emportée en quelques jours par une fièvre ardente : Attis se revoyait, penchée sur elle en une question d'angoisse : « A quoi penses-tu? > Et elle entendait encore la réponse étonnée :
« Mais, à rien ! » Et c'était ainsi. Elles ne pensaient à rien, vivant et mourant, comme une fleur s'entr'ouvre, s'épanouit et s'efl*euille. Et peut-être cette sensation de fragilité entrait-elle pour une part dans la vivacité de leurs plaisirs qui ignoraient la satiété et le dégoût. Mais, elle, avec lamour fervent de Stephanos, le sens de l'infini s'était
emparé de son âme, la projetait hors des choses éphémères et ne lui laissait entrevoir la fin de la vie que dans une révolte de tout son être.
Les futilités de chaque jour ne lui suffisaient plus. Les fleurs amoncelées ne lui voilaient pas le terme du chemin. Peut-être se calomniait-elle en s'assimilant absolument aux autres. Pour rhonneur de l'humanité, même dans les ténèbres du paganisme on découvre d'étranges lueurs ; la terre, fût-elle pleine de délices, ne suffisait pas à plusieurs, et les plus grandes âmes, semblables au Bellérophon d'Homère, devant le vide de leur ciel, rongeaient leur cœur rebelle au néant. Peut-être cette maladie d'Attis tenait-elle en partie à ce désaccord entre de grands dons
et leur misérable emploi, à ces horizons bornés, à ce manque d'aliments pour sa faim et sa soif éternelles.
L'Apôtre qui a si bien connu les païens parle de leurs larmes sans espérance.
Attis versait ces larmes sur elle-même, et elles lui montaient involontairement aux yeux le long de cette route d'Epidaure.
Pourtant sa jeunesse protestait. Elle luttait. Elle se raidissait à la fois contre le découragement et contre la peur.
Elle voulait vivre d'abord, vivre à tout prix ; garder ces biens précieux à quoi rien ne succéderait : et c'était le sens de ce déraisonnable voyage, un effort pour attendrir le destin. Et puis, malgré son effroi, malgré son horreur, peut-être même à cause de cet effroi et de cette horreur, elle voulait savoir, se pencher
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sur le gouffre pour regarder le plus loin possible, essayer de découvrir un autre avenir que ce néant, cette migration d'âmes, ou le royaume d'ombres plaintives dont elle eût dit avec Achille :
« Ah ! plutôt mille fois partager le sort des esclaves dans la douce vie que régner sur des ombres ! »
Mais elle avait beau feuilleter ses philosophes ou ses poètes, à peine cueillait-elle çà et là une plainte semblable à la sienne sur les lèvres de Prométhée, d'Iphigénie ou d'Antigone, ou de cette Alkestis digne d'être pleurée.
Les plaintes ou les révoltes ne sont pas une réponse. Et Attis revenait de sa marche vers l'inconnaissable plus déçue et plus découragée toujours.
Aucune ressource du côté de la rai»
son. Rien du côté de la foi. Les Grecs se vantaient d'avoir tué les dieux par la philosophie. Ces dieux vindicatifs et grossiers, ces déesses impures et jalouses n'inspiraient du reste à la jeune Grecque aucun regret. Seul, Platon demeurait à la cime de ses pensées comme leur repos et leur orgueil. Il l'endormait dans ses beaux songes.
Son souci présent était de voiler à Stephanos ces angoisses. Elle le connaissait. Elle savait que dans son optimisme joyeux il s'enfermerait toujours dans la douceur de l'heure, sans soin du lendemain. Et pour lui, toute concentrée en apparence dans cette heure, elle lui offrait toujours le même sourire et la même grâce tendre. Mais elle était faible. Et lorsque la litière s'arrêta au
seuil de l'espérance — de la déception peut-être — elle se réfugia vers lui, le cœur battant, dans un mouvement de détresse qui était un appel passionné à la vie.
L'aspect des montagnes d'Epidaure couvertes de chênes et de pins, entre des gorges étroites où couraient des ruisseaux, était sévère. Mais les édifices disséminés dans la vallée ou sur les pentes du bois sacré, ne pouvaient inspirer que des pensées agréables. Théâtre, gymnase, jeux, stade, salle de concerts, tout semblait réuni pour la distraction des malades et de ceux qui les accompagnaient. Des propylées doriques précédaient le temple aux corniches peintes, aux frontons dorés. Un Asklepios d'or et d'ivoire, à la physionomie bienveil-
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lante, y régnait, assis entre les animaux sacrés, le chien, le coq et le serpent. Il tenait en main le bâton sur lequel il s'appuyait dans ses courses infatigables à la recherche des malades. Tout cela avec un air de bonhomie affectueuse qui invitait à la confiance.
De larges portiques à deux étages offraient un abri à ses clients. Là, sous la garde des prêtres, Attis devrait passer la nuit, cette nuit que les dieux visitaient par des songes. Elle avait à la fois la hâte et la crainte d'y arriver, et volontiers, tandis que son mari assistait aux courses et aux jeux, elle passait les jours de préparation qui précédaient l'épreuve décisive à déchiffrer sur les stèles sans nombre la reconnaissance des guéris. Ici, il n'était permis ni de
naître, ni de mourir. Quelquefois dans ses promenades avec Climène, son esclave favorite, elle rencontrait des agonisants emportés sans pitié hors de l'enceinte sacrée. Elle épiait leur regard au passage. Mais en dehors des divers degrés de souffrance, c'était toujours l'indifférence, une acceptation passive de l'ordre des choses.
Pour éviter ces images fâcheuses, elle dirigeait ses pas vers le bois sacré ; on y jouait, au théâtre, des pièces qu'elle aimait. Elle ne se lassait pas de visiter cette rotonde, élevée par Polyclète, et décorée par un Argien célèbre. L'ivresse grecque, élégante et fine, souriait dans la Methé de Pausias, à travers un verre dont la transparence faisait Tadmiration des connaisseurs; et l'amour,
léger, avait remplacé ses flèches par une lyre et par des chants.
Lorsque les jours de purification :
diète, bains de vapeur, promenades, furent enfin écoulés, Attis vint à son tour offrir à l'autel du dieu un bélier et des gâteaux de miel. Des serpents glissaient, inofi^ensifs, sur le pavé de marbre. Leur rencontre était considérée comme heureux présage. Ce fut sur ce signe de bon augure que Stephanos, dissimulant à peine un sourire à l'adresse d'Asklépios, et la jeune femme toute tremblante, se séparèrent pour la nuit.
Les deux esclaves, Climène et Léda, reçurent de Stephanos Tordre de ne pas la quitter. Elles devaient veniràlaube donner les premières nouvelles à l'Athénien impatient.
Attis entra avec elles dans l'aile réservée aux femmes, les riches groupés ensemble, les pauvres occupant les étages supérieurs. Là tous les genres de souffrances s'étalaient. Attis plaignait sans doute ces malheureux, mais aucun païen n'imagina jamais d'attacher sur la douleur du pauvre un regard fraternel. Des senteurs violentes d'herbes brûlées, sorte de haschich, se répandaient partout. Des serpents, pareils à
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ceux du temple, glissaient sans bruit.
Des chiens léchaient des plaies. Attis s'étendit comme les autres, sur un lit bas. Climène se tenait debout auprès d'elle, la main dans sa main. Mais lorsque les prêtres vinrent faire l'invocation aux Asklépiades guérisseurs, ils enjoignirent à tous de se coucher sans retard, et de se laisser aller au sommeil en implorant le dieu bienfaisant qui dictait ses prescriptions dans les songes.
Ils éteignirent les lampes.
Des rayons de lune coulaient, comme une eau claire, à travers les larges baies, jetant sur le sol l'ombre des têtes de lion qui, là-haut, bordaient les toits, l'ombre des pins qui se balançaient au vent. Attis s'était bien promis d'épier chaque bruit. Mais ses yeux
se fermaient en dépit d'elle-même, et elle flottait dans un étrange état d'esprit, incroyant et plein du besoin de croire, sceptique et invoquant pour vivre quelque force inconnue. Climène, malgré l'ordre des prêtres, s'était glissée tout près de sa maîtresse, et dormait à ses pieds.
Stephanos passa une nuit pénible. Il se reprochait sa faiblesse. Il rôdait autour du temple, anxieux, redoutant pour Attis quelque commotion nerveuse, maudissant cette idée d'être venu. Et comme le plus sceptique des Grecs était toujours doublé du plus superstitieux des hommes, il épiait les moindres bruits, frémissant à tous les frissons de la nuit, attendant vaguement que quelque chose d'extraordi-
naire se produisît. L'aube le releva de sa faction douloureuse. Climène se glissant au dehors courut vers lui à l'ouverture des portes.
Attis allait bien. Seulement elle avait poussé dans la nuit un cri d'angoisse.
Climène, se penchant sur elle, n'avait pas osé l'éveiller, de peur du Dieu. Des murmures indistincts venaient on ne sait d'où, des paroles prononcées tout haut par des voix étranges; l'esclave pleine d'effroi ne s'était pas rendormie jusqu'au matin. L^inquiétude et les regrets de Stephanos allaient croissant; comment avait-il laissé cette pure créature en proie à ces charlatans, même à sa prière, même pendant quelques heures ?
Léda parut à son tour sur le seuil.
— - Mais où est ta maîtresse ? interrogea-t-il impatiemment.
— La voici. Elle vient. Elle répond aux prêtres.
Presque au même instant, Attis descendit les degrés de marbre. Et comme autrefois les vieillards troyens, ceux qui l'entouraient pensèrent:
« Certes, il serait juste de souffrir pour une telle femme, aussi belle que les déesses. »
Un prêtre l'arrêta:
— Avez-vous vu le Dieu en songe?
demanda-t-il.
— Non, répondit-elle.
— Mais avez-vous eu quelque inspiration de ce qui vous guérira ? Déjà Ion vous sent mieux; et l'on croirait que quittant TErèbe noir, vos trirèmes en-
guirlandées de fleurs font voile pour Délos. Asklepios a dû se pencher vers vous, bienfaisant ?
— Non, dit-elle encore ; mais ses lèvres et ses yeux souriaient.
— Avez-vous fait quelque vœu ?
Avez-vous promis quelque ofi*rande?
— Oui, dit-elle, rofi*rande la plus riche que nous pourrons, Stephanos, pour tous ceux-là...
Mais déjà lasse de ces questions, elle descendait, vers Stephanos, les derniers degrés du portique. Et lui, à l'orée du bois sacré l'emporta comme une proie, comme si ces prêtres et ces dieux avaient voulu s'emparer d'elle et la lui ravir.