CHAPITRE IV
Elle s'enfonça, avec lui, jusqu'à une clairière qu'elle connaissait bien, à mi-hauteur. L'heure était divine. Le calme vierge du matin s'emplissait de chants d'oiseaux et de bourdonnements d'abeilles. Les aiguilles de pins glissaient sous leurs pas. Lorsqu'ils furent à l'abri des prêtres et des regards indiscrets, elle serra son voile sur sa poitrine, d'un geste exquis de pudeur et
de grâce. On eût dit qu'elle enfermait en elle toute la beauté et toute la joie éparses dans ce matin d'été. Alors quelque chose d'extraordinaire frappa Stephanos, comme si les clartés d'aurore autour d'eux émanaient d'elle.
— Qui que tu sois, déesse ou mortelle, s'écria-t-il en la saluant joyeusement des paroles d'Homère, mais avec une voix qui tremblait, qui que tu sois, parle. Vraiment as-tu vu quelque dieu dans ton sommeil, pour que tu paraisses aussi radieuse que notre Athèna elle-même?
— Que te dire ? Je ne sais pas, répondit-elle. Je ne me souviens de rien... C'est-à-dire seulement du commencement. Mais j'ai l'âme trop petite pour ma joie.
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— Ainsi ils ont promis de te guérir de cette maladie à laquelle, seule, tu croyais, tête folle et chérie ! Tu n'auras plus de pressentiments funestes...
— Non, ce n'est pas cela, fit-elle avec candeur. Je ne me rappelle plus.
Mais il y a autre chose.
— Raconte-moi tout ce que tu sais, tout ce dont tu te souviens, sans te presser. Vois. L'heure est transparente et faite pour ta beauté, et tu ne sais pas quel est l'enchantement d'entendre tomber de tes lèvres qui sourient, des choses divines et nouvelles.
— Lorsque tu m'as quittée, commença-t-elle docilement, dans l'angoisse d'être sans toi au milieu de ces prêtres, j'avais ordonné à Climène de rester contre ma couche ; et sous l'influence des
herbes qu'on brûle, des murmures qu'on entend, de la peur aussi sans doute, je suis tombée dans un cauchemar affreux.
J'ai crié, je crois.
— Oui, dit-il, Climène me le racontait tout à Pheurc.
— Cela, je le revois nettement. Te souviens-tu de la page de Platon que tu m'as apprise, et dont souvent nous avons parlé ensemble ? Je ne la lisais pas. Je ne l'entendais pas. Je la vivais. Je me sentais enchaînée, avec toi et avec d'autres compagnons de misère, au fond d'une caverne. Une ouverture, par derrière, donnait une vague lueur; et sur la paroi, en face de nous, passaient des ombres, tristes ou gaies, remplissant de leurs vaines apparences les heures des jours. Tous autour de nous
se passionnaient pour ces ombres sans s'inquiéter de leur situation désespérée. Ils riaient, ils pleuraient comme on fait dans la vie, suivant qu'elles paraissaient ou qu'elles disparaissaient. Ils discouraient sur elles. Mais aucun ne cherchait à rompre ses liens et à sortir de ces lieux.
— C'est bien cela, dit-il. Cette caverne représente notre vie mortelle dépouillée de toute idée supérieure. Tu as rêvé un discours de Dyonisos, nous commentant Platon.
— Tous ou presque tous acceptaient donc leur sort, continua-t-elle. Toi aussi, ami cher, et tu t'amusais à suivre sur le mur l'ombre qu'y faisait mon visage, en me disant les suaves paroles que tu me dis toujours.
— N'est-ce pas heureux que je te sois doux même en songe? interrompitil souriant.
— Et moi, dit-elle, je voulais t'entraîner et m'enfuir avec toi loin de cette caverne où j'étouffais: et parce que je me débattais, les liens entraient dans mes chairs, et je souffrais là où les autres ne souffraient pas. C'est à ce moment sans doute que j'ai réveillé CHmène par mes cris.
— Mais tout cela est sombre, âme chère, et tu parles d'un rêve bienheureux !
— Ecoute, dit-elle en appuyant sa tête sur l'épaule de Stephanos d'un geste qui lui était familier, à présent, tout devient si confus ! Quelqu'un répondit à mon appel. Je fus emportée dans des
mains bienfaisantes qui, en touchant mes plaies, les guérissaient : mais sans toi... Alors je ne voulais plus fuir. Je me révoltais de désespoir. Je crois que celui qui me délivrait parla. Je ne sais pas ses paroles. Mais si je les entends de nouveau je les reconnaîtrai...
— Tu as cru entrevoir Asklepios ou Hygie. Ces charlatans peuvent projeter des lueurs sur les visages endormis, pour laisser s'accréditer les fables dont ils profitent.
— Non, non, dit-elle pensivement.
Ce n'est ni Asklepios, ni rien de ce que nous connaissons, ni de ce que j'ai jamais rêvé; non, pas même peut-être une forme distincte. C'était de la lumière.
— Alors, insista Stephanos essayant
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de sourire, il t'a emportée ? Où? Etaistu morte ou vivante ?
— Je ne sais, ami, puisque tu m'avais laissé partir, puisque je n'étais plus avec toi.
— Mais ce songe est funeste ! s'écria Stephanos.
— Non. Il est bienheureux. J'étais hors de la nuit, hors de mes liens, dans un jour pareil à celui-ci. Je croyais t'avoir quitté, et voilà que tout à coup je te retrouvais auprès de moi, plus joyeux, meilleur, plus doux que jamais. Nos poètes ont tort. Je n'aurais pas pu boire au fleuve de l'oubli, dit-elle avec une expansion heureuse. Il me semble que nous étions comme des immortels. Mais comment rendre cela par des mots, quand on ne
sait pas? Ce que j'entrevois sûrement, c'est un grand lac d'un bleu d'hyacinthe et des montagnes d'une courbe autre que celles-ci. Mais je les reconnaîtrai aussi, j'en suis sûre, quand nous les reverrons. Car nous devons les revoir.
11 nous attend sur ces montagnes.
— Que dis-tu là? s'écria-t-il. Tu ne connais pas ce pays, ni ce temple...
— Il n'y a pas de temple, dit-elle seulement, et sans doute nous saurons quand il faudra.
Il la regarda avec épouvante, se demandant si ce cerveau fragile n'était pas dérangé, si elle ne devenait pas comme une de ces devineresses de Délos ou d'Olympie, une de ces insensées qui parcouraient à toute heure les rues d'Athènes sous les railleries des enfants. Mais les yeux de Stephanos retrouvèrent les yeux tranquilles et purs, les doux yeux de violette qui se fixaient là-bas, au-dessus des édifices sacrés, vers la mer de pourpre et les îles d'or du levant. Il rougit de ses
craintes et baisa la main qui s'abandonnait avec confiance à la sienne.
— Que ces choses suivent le vent, dit-il. Quel qu'il soit, je bénis le Dieu qui a porté ta joie sur ses ailes. Nous élèverons une stèle, à Phalères, au bienfaiteur inconnu qui t'a guéri.
— MVt-il guérie ? demanda-t-elle.
Je ne venais que pour cela, et je ne m'en inquiète même plus !
— Parce que tu te sens bien, répondit-il joyeusement, légère comme une immortelle, et pareille à ces déesses qui ignorent le mot : « hélas » !
— Peut-être, car tout cela est vrai, mais surtout à cause des paroles qu'il m'a dites.
— Mais quoi, bien aimée? Cherche.
Que t'a-t-il dit ? Et comment peux-tu
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être bienheureuse pour une chose dont tu ne te souviens pas ?
— Vois-tu, expliqua-t-elle lentement, tu verses un parfum sur ton corps, il s'évapore, et ton corps cependant reste parfumé. Ainsi II a dit une parole intérieure. La parole est envolée, et la joie est demeurée en moi.
— Alors, tu crois aux dieux ?
Elle ne répondit pas tout de suite, comme si le mot de « dieux » n'évoquait rien en elle.
— Non, dit-elle enfin. Mais je crois à un Dieu inconnu.
— Sais-tu qu'il y a un autel sous ce titre à l'Agora? Attis, très chérie, si tu le veux nous habiterons quelque temps près de ce temple d'où t'est venue cette étrange joie*
LE SONGE D'ATTIS 8i
— Non, oh! non; ce qu'on y dit et ce qu'on y fait n'est pas vrai. Je n'aime rien ici, sauf Fart.
— Alors, veux-tu que nous descendions jusqu'à Argos, à cause de Polyclète et de cette forme d'art qui te plaît ? Nous pourrions y passer quelques jours. Nous visiterions les ateliers, et nous pousserions jusqu'à l'antique Mycènes. On y a retrouvé, parait-il, la tombe d'Agamemnon. Tu rencontreras à chaque pas des souvenirs d'Homère.
— Volontiers, dit-elle. Mais après cela nous reviendrons chez nous. Nous chercherons les paroles mystérieuses dans nos livres, dans nos poètes. A nous deux, nous les découvrirons, ne crois-tu pas ? Nous parlerons à Dyonisos, il nous aidera.
— Callidès te dessinera toutes les mages que tu voudras.
— Non, pas lui, dit-elle en secouant la tête.
— Pourquoi ? demanda Stephanos avec étonnement. Tu admires ses œuvres, c'est un grand artiste.
Elle étendit la main vers le fronton du temple, où une inscription se détachait en lettres d'or sur la blancheur des marbres :
— Lis, dit-elle. C'est la seule belle parole que nous ayons rencontrée ici :
« L entrée de ces lieux n'est permise qu'aux purs. » Callidès n'entrerait pas.
— Laisse-le vivre et penser à sa guise, observa-t-il avec sa légèreté souriante. Ce qu'il fait n'en est pas moins beau.
— Tu entends bien ? Je • ne veux parler de ces choses qu'à Dyonisos et à toi. Ami, ajouta-t-elle avec un soupir de délivrance, qu'ai-je donc à me sentir si heureuse ? Je n'ai plus peur. Je ne crains rien. On dirait qu'on m'a enlevé des chaînes.
Il sourit, pensant tout bas avec indulgence que le jour était beau, l'air limpide et qu'autour d'eux, parmi les fleurs, les abeilles et les libellules s'ébattaient aussi en un frémissement d'ivresse.
Attis ressemblait à ces choses ailées, faites pour cette clarté d'aurore. La mer de pourpre mettait une allégresse au bord de leur horizon. Et à travers les airs, un nuage de passereaux descendait en un tourbillonnement d'ailes.