CHAPITRE V
La visite qu'ils firent à l'antique Mycènes se prolongea au delà de leurs pré* visions. La magnifique cité était en ruines; mais ces ruines elles-mêmes, la porte des Lions, le trésor des Atrides, la tombe d'Agamemnon offraient aux admirateurs d*Homère un grand intérêt. Argos et ses ateliers de sculpteurs et de peintres ne retinrent pas les voyageurs aussi longtemps. Cependant,
ils ne revinrent à Phalères qu'après plusieurs semaines d'absence, et Attis manifesta une joie d'enfant en reprenant possession de sa villa et de son jardin. Elle avait paru s'intéresser à tout pendant ce voyage. En réalité, elle vivait son beau rêve silencieux, dans une sorte d'attente bienheureuse. Celui qui l'avait sauvée ne l'abandonnerait pas. Celui qui était venu vers elle reviendrait. Ce songe maintenant ordonnait sa vie. Il l'avait transportée dans une région morale supérieure. Certains actes lui semblaient moins difficiles à faire qu'autrefois; d'autres, au contraire, lui paraissaient intolérables. Ce n'est pas que la lumière de sa conscience fût beaucoup plus claire. Elle vivait sa vie païenne, ignorant encore les dons supérieurs.
Mais par une sorte d'instinct, elle s'en rapprochait, inclinant son âme heureuse à ce culte de la vertu que Dyonisos prêchait et pratiquait sous leurs yeux.
Sa préoccupation intérieure la détachait naturellement des bagatelles et des vanités de la vie. Elle n'avait jamais participé à ce fond instable de Tesprit grec, impossible à fixer, toujours à l'affût de quelque aliment nouveau. Mais les paroles vides et les vains soucis de ses amies lui semblaient plus petits qu'autrefois : et « les ombres sur le mur » se dessinaient devant elle, tandis qu'Ino, Lydie ou les autres cherchaient à l'entraîner dans le choix important d'une étoffe, ou la composition d'un parfum.
Ne sachant mieux faire, elle passait de longues heures à feuilleter les livres
précieux, y cherchant les traits de l'Inconnu, ou le son de ses paroles. Mais rien ne le lui rendait. Et si parfois un écho lointain paraissait lui en arriver, c'était pour s^évanouir quand elle essayait d'approcher, et pour la décevoir encore.
Souvent une voix rude, celle de la raison peut-être, lui jetait l'exclamation ironique : « Il n'est pas né celui qui doit te délivrer ! » mais elle savait qu'il existait; elle se recueillait en elle-même et elle attendait.
Pas un instant elle ne pensait à se confier à Eurydice ou à Lydie. Pas un instant elle ne songeait à verser devant elles le parfum précieux de son âme.
Elles ne l'auraient pas comprise. Mais pourquoi Dyonisos ne venait-il plus?
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Elle lui aurait parlé, comme à Slephanos. Sans doute elle redoutait ses railleries impitoyables sur les songes et sur les dieux. Mais elle estimait sa droiture et elle honorait sa vertu, cette vertu douloureuse qui le faisait passer dans la vie sous un masque éternel, sans qu'on parvînt à saisir l'expression naturelle de son visage, et le battement réel de son cœur. Elle lui aurait parlé. Peut-être il l'aurait éclairée.
Les esclaves qu'elle interrogea lui apprirent qu'il était venu s'informer de leur retour avant son propre départ.
Elle ne s'en étonna pas ; c'était Theure de la migration sur les montagnes ou au bord de la mer, Les gens riches désertaient l'Athènes brûlante de Tété. Elle se réjouit d'avance de cette perspective
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de recueillement et de repos. Elle allait consacrer sa solitude tout entière à la recherche passionnée. Car c'était toujours ridée qui dominait sa vie intérieure : retrouver cette pitié surhumaine, revoir cette lumière, 'aller vers la terre et vers les montagnes de songe où, elle en avait la certitude irraisonnée mais impérieuse, elle Le reverrait, où peutêtre, dans un nouveau rêve, Il se ferait connaître enfin.
Callidès pris par Tétude de sa Juive, à laquelle bien d'autres fantaisies sans doute avaient succédé, demeura quelque temps sans paraître. Mais dès qu'il revint, et au premier regard qu'il jeta sur Attis, il s'arrêta, charmé.
— Attis! Par les dieux! Comment les prêtres ne t'ont-ils pas gardée de force? Ton air rayonnant aurait attesté mieux que tous les discours les visites et les cures d'Asklepios.
Stephanos ouvrait la bouche pour
raconter le songe, n'ayant pas un instant ridée d'en faire un secret. Mais une ombre imperceptible sur le visage d'Attis lui rappela qu'il devait se taire. 11 se tut.
— Je me sens bien, dit-elle souriante. Le voisinage de la mer tempère la chaleur. Tu devrais venir plus souvent te reposer sous nos platanes.
— Si tu savais de quel brasier je sors ! On ne s'en doute pas ici. Mais, par les dieux! Gallio n'a pas tort; l'horrible pays, sans fraîcheur, sans arbres, sans eau ! Les terres desséchées nous laissent haletants comme des cigales.
Les marbres ont sous le soleil un éclat qui me fait vouer aux dieux infernaux les sculpteurs et les architectes, leurs stèles, leurs statues, leurs portiques» Ces pro-
duits de rimagination en délire des Romains mettent des brasiers à tous les pas.
— Leurs marbres ne sont cependant pas plus éclatants que les nôtres, dit Stephanos en riant. Parle-moi de l'art reposant la peinture! Ta Juive avance?
— Assez. Mais je ne sais qu'en faire, le nez et les yeux n'auront jamais rien de grec, ni d'olympien. Et les commandes de dieux pleuvent dans mon atelier.
— Bon ! Je vois que tu en es déjà lassé, dit Stephanos gaîment. Qui lui a succédé ? Est-il vrai que tu travailles pour Gallio?
— Allons donc ! Pour ce rustre ?
Sache que je décore l'exèdre le plus grec qui soit^ et c est pour Ino.
— Qu'en dit notre ami Dyonisos? Il trouve ces travaux inférieurs à ton talent, observa sagement Attis, et volontiers je le crois.
— Qu'en dit-il ? Que n'en dit-il pas ? Tu sais ce qui lui est arrivé ? Non ? Tu ne le sais pas ?
— Quoi donc? demanda la jeune femme avec inquiétude. Serait-il malade?
— Ah ! s'il n'était que malade ! Les dieux lui ont ravi l'esprit. Il est fou.
— Fou ! répétèrent Attis et Stephanos en une seule exclamation.
— Oui, fou, à moins que ce ne soit quelque chose de pire.
— Cet homme si grave, si maître de lui-même ! Mais tu t'amuses, insista Stephanos.
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Le peintre, à demi-voix, chantonna les vers célèbres :
« Que sommes-nous? Que ne sommes-nous pas? L'homme est le rêve d'une ombre... »
— Ah ! tu ris, dit Attis soulagée.
— Je ne ris pas. Je donnerais ma Rebecca, ce qui est peu, et la belle Ino sur le marché pour le guérir. Mais d abord, tune me demandes pas le résultat de mes recherches sur le Juif dont je te parlais l'autre jour, celui qui...
— Que m'importe ce Juif ! interrompit Attis impatiente. Je l'avais oublié dans notre voyage. Mais quel rapport a-t-il avec notre ami ?
— Un rapport très étroit puisqu'il a emmené Dyonisos.
Dire et entendre des nouvelles était pour les Athéniens de ce temps une volupté si étrange que Callidès se tut pour jouir de son effet. Stephanos le regardait, incrédule. Attis, les gestes mal assurés, rassemblait et repoussait les menus objets épars autour d'elle, et les colombes s'envolaient, effa* rées.
— Tu veux dire que Dyonisos a quitté Athènes ? demanda Stephanos.
— Il a quitté Athènes. Pour combien de temps? je ne sais. Peut-être pour toujours. Il ne m'en a rien dit : je ne vous raconte que ce que j'ai vu moimême, ce que ses collègues de l'Aréopage m'ont rapporté. Mais ce qui est significatif, ce me semble, c'est qu'il a vendu ses livres, la seule chose au
monde qui eût quelque prix pour lui.
— Il a vendu ses livres ! répéta encore Attis comme un écho.
— Tous ses livres, même ce Platon annoté, son orgueil. Lysimaque, à Taffùt des occasions de ce genre, afin de se faire passer pour un lettré, a payé le tout un prix magnifique.
— Peut-être avait-il besoin d'argent, dit tristement Attis; de là, sa pauvre nourriture et son vêtement modeste.
— Que ne l'ai-je soupçonné ! ajouta Stephanos. Ma fortune est médiocre, mais elle suffit à mes désirs, et nous aurions eu tant de joie à venir en aide à ce sage.
— Non, mes amis. Il n'avait aucun besoin d'argent. La preuve, c'est qu'il a tout donné pour nourrir les pauvres du
pays à ses frais, à la façon dont Athènes entretenait ses prytanes...
— C'est incroyable! s'écria Stephanos.
— Mais enfin, comment cela s'est-il fait? demanda la jeune femme.
— Voici : mais avant tout, Attis, plus je te regarde, plus une compafaison s'îhipose à mon esprit. Par les dieux! avec ta tête penchée de la sorte, et tes yeux baissés, on croirait à une répHque de l'Athèna pensive du Parthénon.
— N'est-ce pas? dit Stephanos charmé.
— Ah ! laissons Athèna et parle-moi de Dyonisos. Ce que tu me racontes m'étonne et me trouble. Parle. Tout a une cause. Et les desseî'rts inattendus naissent des profonds sillons de Tâme...
— Quand nous nous sommes séparés commença Callidès, j'avoue que tout entier à mon travail j'oubliai d'abord de rechercher mon Juif, ou celui que je croyais tel, lorsqu'un soir, au Dromos — il y a de cela combien de temps ? un mois à peu près, — je le vis entouré des membres de l'Aréopage; Dyonisos se trouvait au milieu d'eux.
Je reconnus le Juif du premier coup d'œil; il n'est pas beau; mais il a dans le front quelque chose qu'un peintre ou
un homme du métier saisira tout de suite. Ma promesse me revenant fort heureusement à l'esprit, je gravis derrière eux l'escalier qui de l'Agora monte à l'Aréopage. Je t'assure qu'il y avait là un tableau à faire; ces raffinés, ces philosophes, groupés autour d'un homme de piètre apparence pour l'inviter à s'expliquer sur ses dieux : que c'est bien Athènes, accueillante, polie, curieuse des choses de l'esprit, affamée de nouveautés...
— Alors? demanda la jeune femme.
— On l'écouta d'abord avec intérêt.
Il parlait un grec médiocre, mais les idées étaient belles, autant que j'en puis juger, car je me tenais à distance à cause de la foule (tu sais mon horreur des foules). Ces idées rappelaient la
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grande manière de Platon. Je passe les détails. Tout de suite il en arriva aux incohérences de ces Orientaux qui ne peuvent pas dire deux mots de suite sans dépasser la mesure.
Ce fut une tempête de rires et de cris, de « nous vous entendrons une autre fois », chacun s'en allant de son côté. Dyonisos se rapprocha du Juif et lui parla. Cela ne me surprit pas, connaissant le goût de notre ami pour le paradoxe ; mais lorsque je les vis descendre ensemble; lorsque quelques jours après je les retrouvai ensemble encore à l'Agora ; lorsque plus tard il me fit fermer sa porte sous prétexte d'occupations graves, en réalité, je l'ai su depuis, pour préparer la vente de ses livres, je soupçonnai quelque démarche
anormale. Je le rencontrai peu après.
Je voulus rinformer des bruits qui couraient sur lui, l'engager à les démentir, il me répondit qu'il n'avait rien à démentir, qu'on disait vrai, qu'il abandonnait tout pour trouver une voie meilleure...
— Stephanos, ajouta plaisamment Callidès, ne sens-tu pas qu'après ce discours mon gosier est desséché comme la plaine de l'Attique ?
Attis se leva vivement, s'excusant de son oubli; et malgré l'impatience qui faisait trembler ses doigts, elle-même prépara la boisson glacée, mélange de grenades et d'oranges et la lui tendit : il but avec délices, oubliant son histoire pour se comparer à Ulysse servi par Calypso. Stephanos suivait la pensée volage du peintre et riait avec l\ii,
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— Il te parla de départ? demanda la jeune femme.
— Non. Mais connaissant cet esprit obstiné je jugeai le cas sans espoir. Et de fait il partait le lendemain avec ce Saul de Tarse qui n'était pas Juif, à ce que j'appris depuis, mais citoyen romain, ou peut-être les deux à la fois.
— Mais enfin dans ce que tu as entendu, ou ce qu'on t'a rapporté, que démêles-tu qui soit capable de séduire un esprit de la valeur de Dyonisos? interrogea Stephanos.
— Saul de Tarse a pris un point de départ ingénieux, cet autel aux dieux inconnus qui est sur l'Agora. Il a dit qu'il venait annoncer non pas ces dieux, mais ce Dieu, et, je te le répète, en termes très nobles : un Dieu créateur
des choses visibles et invisibles; un Dieu proche de chacun de nous, ce sont, je crois, ses propres paroles, en qui nous avons la vie, le mouvement et Têtre. Attis joignit les mains :
— Que c'est beau ! dit-elle.
— C'est beau, oui, répéta Callidès, mais cela ne se tient pas, car tout de suite il s'est mis à nous parler d'un Oriental, mort il n'y a pas vingt ans, une sorte de Prométhée, apportant Tespérance aux hommes, et mourant de les avoir trop aimés. Il ajouta d'autres extravagances, sur lesquelles l'Aréopage entier s'est dispersé sans vouloir entendre. On eût dit des abeilles dont un choc maladroit a renversé la ruche : ces gens-là ont toujours des gestes sans eurythmie.
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— Dyonisos est resté cependant, insista la jeune femme toute tremblante. Dans ce que tu as entendu, qu'a-t-il dit de si surprenant ?
— Tiens, voici un lambeau de phrase que j'ai encore dans les oreilles : « Celui que je vous annonce»... Mais n'estce pas Ino que j'aperçois sur la route? Ino, et la belle Lydie? Par les dieux! on dirait un palmier de Délos.
— Dis-moi la parole qui t'a frappé, suf)pliait Attis.
— Ah ! pardon, voici. Elle est assez étrange pour être remarquée : « Celui que je vous annonce est ressuscité des morts »... Tu m'excuses ? Je vais audevant d'Ino.
Attis devint si pâle que Stephanos §ft leva pour la soutenir.
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— Qu'as-tu, chère ? le Dieu ne t'a donc pas guérie ? demanda-t-il anxieux.
— Il ne m'avait pas trompée, dit-elle défaillante, mais toi seul tu peux comprendre. Ecoute, avant que Callidès revienne. Je reconnais les mots que j'avais en moi, les mots qu'il m'a dits dans mon songe. Ami, cherche Dyonisos, cherche ce Saul de Tarse... Préserve-moi de ces gens qui reviennent...
Je dévore mon cœur. . .
Stephanos restait muet d'étonnem^fit.
— Apaise-toi, dit-il enfin, calme-toi.
Rentre, je dirai que tu es souffrante.
Nous ferons tout bien mieux si nous le faisons avec sagesse, tête chérie^ N'oublie pas que beaucoup prennent le thyrse ; mais combien sont inspirés du Dieu?