‹ Le songe d'AttisChapitre 9 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

S'apaiser? Se calmer? Etait-ce possible, quand les sources de Têtre moral étai^ent atteintes? Même physiquement, pendant plusieurs jours l'ébranlement d'Attis fut inquiétant. Le propre de ces états intérieurs, où le visible et l'invisible se mêlent, est de créer une sorte de foi mal assurée. On croit et on ne croit pas à la réalité de faits tellement çn dehors de l'expérience de chaque

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jour ; et quand les preuves se groupent, décisives, ensemble l'apaisement et l'alarme vont croissant. Stephanos poursuivait sans se lasser ses recherches infructueuses sur Dyonisos et Saul de Tarse. Il y apportait, lui aussi, une anxiété qu'il ne pouvait plus dissimuler. Jusqu'ici il accueillait avec une indulgence affectueuse des rêveries qu'il jugeait inoffensives. Mais après cette étrange coïncidence et sa répercussion sur un esprit dont il connaissait par ailleurs la sagesse et la mesure, il eut peur. Il se comparait à la craintive Alcmène découvrant la force d'un dieu dans cet Héraklès qui, jusqu'à la nuit révélatrice, dormait enveloppé des langes d'un enfant. Lui aussi, devant Attis, autant que son âme légère en

était susceptible, il ressentait une sorte de révérence et presque d'effroi. Elle avait franchi les limites où d'ordinaire les êtres se meuvent: et lui qui ne croyait pas aux dieux pensait qu'un Dieu peut-être l'inspirait.

Elle s'en apercevait, car la simplicité tendre de son cœur demeurait la même. Et elle lui en parlait avec sa candeur ordinaire.

— Ne t'étonne pas, disait-elle. Platon nous avertit que lorsque les délivrés reviendront vers leurs compagnons de misère, ceux-ci ne pourront plus les entendre, et les maudiront. Tu ne me maudiras pas, tu es trop doux pour moi, mais je te fatigue peut-être, et j'ai tort de t'entraîner dans cette recherche que tu dois juger illusoire. Tu as toujours

été si bon ! Je ne voudrais pas m'en prévaloir pour dépasser la mesure.

— Y a-t-il une mesure pour toi ? répondait-il en souriant. Je ne te laisserai jamais seule sur aucun chemin.

Elle prit la main qu'il lui tendait et poursuivit, hésitante :

— Vois-tu sans toi, je ne pourrais pas attendre, je ne pourrais pas savoir, et si tu avais souffert comme moi, tu sentirais quelle soif on a de la vérité, quel besoin d autre chose qu'un songe pour appuyer ses espoirs...

— Tu ne me disais pas que tu souffrais ? observa-t-ii tristement.

— Autrefois, quand je me croyais malade, quand je craignais de te quitter...

— Très pure, dit-il, aie 'confiance. A travers tous les risques, ce que tu dési-

reras que je fasse je le ferai; je ne réussis pas, mais je continuerai à chercher.

— Décide; tu es plus sensé que moi.

Je mets ma cause entre tes mains. C'est la tienne aussi, ajouta-t-elle en levant sur lui des yeux suppliants.

Jamais elle ne lui parut plus précieuse et plus chère qu'en lui abandonnant ainsi son âme. Et dès lors, parce qu'elle n'était pas moins tendre, et que, confusément, il la jugeait plus profonde, il préféra la sentir ainsi, comme on préfère à un clair ruisseau la mer aux bruits sans nombre.

Il expliqua :

— Les démarches que j'ai faites jusqu'ici ont eu peu de succès. Dyonisos est parti. Saul de Tarse aussi. Nul ne

sait OU ne veut dire pour où; en m'enquérantdece dernier dans les quartiers juifs, j*ai entendu des paroles malveillantes. J'ai appris que celui qu'il annonce, un nommé Chrestos, disent-ils, est né dans les environs de Jérusalem, qu'il a enseigné, qu'il est mort à Jérusalem même, sur une croix. Un familier de Gallio, qui a connu Ponce Pilate dans les Gaules (le Proconsul qui gouvernait alors la Judée), ajoute quelques détails. Le Chrestos de Paul de Tarse, est mort avec un courage surhumain, trahi, livré parles prêtres, il y a environ quinze ans.

— Quinze ans, dit-elle, nous vivions pendant qu'il vivait ! Nous aurions pu aller dans son pays, comme on va n'importe où, tout simplement; tes amis

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pour perfectionner leurs études, les Grecs des bazars pour y acheter des essences, ou ces robesde pourpre qu'Ino voulait que je prenne Tautre jour. Nous l'aurions rencontré, peut-être. Oh I Stephanos...

Mais déjà Stephanos se laissait dis* traire :

— Pourquoi n'às-tu pas choisi cette robe? demanda-t-il.

— Ah ! que m'importe ! Si nous interrogions ces marchands ? Tu sais que ce sont de grands colporteurs de nouvelles ? Ils peuvent savoir quelque chose. Le va-et-vient entre les deux pays est nicessant.

— Il y a mieux, répondit-il. Plusieurs de mes amis, comme tu le sais, ont fait ee voyage; l'un d'entre eux à ma con-

naissance, n'en est pas revenu. Vit-il encore? Habite-t-il ailleurs ? Je l'ignore. Nous pourrions nous en informer. C'est un esprit de premier ordre. Et quel artiste ! Il avait coutume de dire que, partout où il rencontrerait la beauté il Tadorerait. Si les destins le plaçaient sur notre route...

— Pourquoi n'irions-nous pas vers lui? supplia-t-elle. Allons le rejoindre. Dans le pays même nous chercherons et nous trouverons.

— Nous ne pouvons tenter de rejoindre un homme dont nous ne savons plus rien depuis des années. Et quant à courir à Jérusalem par cet été torride, ce serait insensé.

— Alors, il n'y a aucun moyen ?

— Il y en a un. Je puis écrire à tout

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hasard, lui envoyer cette lettre par les marchands dont tu parles. Ilss'enquerront de lui dans la colonie grecque, nombreuse et importante en Judée. C'est très chanceux. Mais tu achèteras leur robe de pourpre pour stimuler leur zèle.

— Et s'ils ne trouvent pas?

— A son défaut, ils pourront en interroger quelque autre, ou tout au moins les Juifs avec lesquels ils trafiquent, mais discrètement. Ici, les Juifs ne nous aident pas : et on le comprend, puisqu'ils ont tué ce Chrestos.

— Tu vois, dit-elle avec gratitude, quel besoin j'ai de toi. Cette idée ne me serait pas venue. Écris, ami si cher, écris tout de suite.

— Eh bien, si je t'apporte ces lettres demain, te trouverai-je vêtue de cette

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tunique de pourpre? dit-il en riant.

— Mais ces étoffes se vendent au poids de l'or, observa-t-elle. Et Dyonisos a tout donné aux pauvres.

— Voudrais-tu t'habiller comme lui?

iSJon, par pitié pour moi.

— Mais Athèna sera jalouse; crains sa colère ; cette tunique parait plusbelle que la sienne. Tu exposerais ton Attis à ses vengeances, protesta la jeune femme, cherchant à se dérober dans un sourire.

— Ah 1 prends garde, dit gaîment Stephanos. C'est un marché.

' — Tu me pares comme une idole.

Maisje suis heureuse de te plaire, et d'accepter. Ces reflets de pourpre sont uniques, ajouta-t-elle avec un retour de coquetterie féminine. Tu vas écrire ta lettre ?

Elle alla chercher les tablettes de cire et le stylet, se penchant un moment sur son épaule tandis qu'il demeurait pensif. Elle se sentait mécontente d'ellemême, envahie par quelque chose de triste.

— Ami, dit-elle enfin, si Dyonisos a préféré devenir pauvre pour Lui, ce doit être meilleur. Je ne vois pas comment. Mais ne m'oblige pas à faire la folie de payer une robe mille drachmes. Je n'aime plus que les choses simples-

Il ne répondit pas et commença tout de suite à écrire.

Stephanos, fils de Laertès, à rUlustre Alcée, fils de Lysias, salut.

Très cher et excellent^ peut-être penseras-tu que je reviens du royaume des ombres; et le nom de Stephanos, moins familier pour toi que le nom de Phérès que je porte aussi, ne reprendrat-il qu'à pas lents le chemin de ta mémoire. Moi-même f ignore si f écris à un mort ou à un vivant. Mais si ^ comme je Vespère^ la mort t'a épargné^ que les Bienfaisants te soient favorables,

et laisse-moi un instant te parler d'autrefois pour que tu me revoies dans ton àme^ et que nous sachions tous deux.

Te souviens-tu de notre vie d'école, de nos courses à travers la Grèce et du sophiste morose qui nous commentait Platon, cet initiateur de beauté, comme une corneille pourrait chanter un Péan? Te souviens-tu du jour où nous avons entrepris ce voyage à travers le monde que l'on jugeait nécessaire à notre art de penser? Le beau temps oû^ libres à Végal des dieux, et vraiment à nous-mêmes la mesure de toutes choses^ nous nous sentions les maîtres de la vie ! Et quelle foie légère et fine à efjleurer de nos lèvres la coupe pleine, et à la rejeter avant V ivresse !

Au moment ou je f écris je revois notre arrivée à Rome; et je sens encore le choc de cette brutalité puissante. Te rappelles-tu ton étonnement devant ces temples massifs^ et ces monuments bâtis pour défier les siècles ? Devant leurs fêtes sans beauté? Et l'unique cri de ce peuple : « Du pain et des jeux ! » Je revois ton dégoût au cirque^ et ta fuite devant le pouce de César abaissé pour demander la mort des gladiateurs. Leurs philosophes ne nous ont rien appris; ils nous avaient tout emprunté sauf notre joie de vivre^ et sauf leur force. Sur ton désir nous avons fait voile vers T Egypte, à la recherche d'une nouvelle sagesse et de nouveaux dieux : les prêtres, tu fen souviens ? nous accueillirent comme on accueille

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désenflants joyeux; se jouant de nos questions, ils nous décrivirent des terres inconnues et nous parlèrent des étoiles. Nous nous sommes séparés à Memphis. Je rentrais en Grèce. Tu poussais jusqu à Jérusalem.

Y es-tu encore 1 Est-ce possible ? Et pourquoi? Oublies-tu donc notre ville immortelle, nos temples purs, nos collines de violettes, nos poètes, nos philosophes et la sérénité de nos marbres ? Qui te rendra tout cela ? Oii trouveras-tu la beauté comparable à notre beauté, toi^ le grand amoureux des formes? Reviens, ma maison sera la tienne. Je me suis marié. Il m*a été doux de cueillir la rose divine, entre les buissons épineux, plus doux de la tenir entre mes doigts., légèrement, et

d'en aspirer le parfum, à travers la vie. Reviens, Attis sera la sœur de ton esprit. Les myrtes naissent sous ses pas. Je {écris pour elle. Par une suite de circonstances trop longues à énumérer maintenant^ mais sur lesquelles nous reviendrons un jour, elle voudrait l'interroger sur un certain Chrestos que Von a prêché ici^ malheureusement pendant une de nos absences.

On m'a dit de lui des choses étonnantes. Nous pouvons nous trouver en présence de la vérité ou de la fable, plus vraisemblablement d'un mélange des deux. Il s agit, d' après les éléments que fai pu recueillir., d'un Juif qui aurait été supplicié à Jérusalem, il y a une quinzaine d'années, ou vingt ans, sans doute au moment otctu y ar-

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rivais, et que prêche un homme éloquent, Saul de Tarse. En sais-tu quelque chose ? En parle-t-on autour de toi? Par impossible V aurais-tu rencontré? On dit qu'il aurait laissé une doctrine, des disciples, Pilate, sous lequel il a souffert, aurait tenté de le sauver. Vois-tu ce que je veux dire? Tout cela est bien vague. Cependant il nous faudrait les détails les plus précis, les plus circonstanciés.

Pardonne mon insistance : nous ne gardons plus la mesure. Mais le génie qui conseillait Sacrale semble hanter notre Attis, et elle ne craint pas la raillerie qui sans doute viendra sur tes lèvres. Elle veut donc savoir, si tu l'as jamais vu., quel était ton état d'esprit

avant? Quel^ après? Les récits les plus minutieux sur lui y ses paroles, ses œuvres? Croirais-tu quelle parle d'aller à Jérusalem} Et je la laisse faire. Elle a, en elle^ ce quelque chose d'ailé, d'exquis^ que nos poètes chantent dans les âmes d'essence plus divine. Je ne la précède pas; peut-être même je ne la comprends pas entièrement. Mais je veux la protéger. Et, à la suite de Platon, et avec elle^ j'entreprends ce voyage^ étranger à mes instincts, vers la perfection morale et la béatitude infinie, comme un pèlerinage vers une nouvelle forme de la beauté.

Nous ne trouverons pas ? Qu'importe si les Karites — dis-tu « les Grâces », comme nos vainqueurs? — charment toujours nos routes Jleuries? Je te de-

mande donc de nous guider^ de faire pour ton ami ce qu'il ferait pour toi, d'une âme si légère. Si tu le peux, accepte l'offre de cet ami, et viens. La santé d'Attis me tourmente. C'est la seule ombre d'un beau, ciel. Mais taisons-nous pour ne pas appeler les destins aveugles qui marchent sans bruit!

Ne tarde pas à me répondre. Et puissestu longtemps encore cueillir les roses des Piérides.

Lorsqu'elle acheva la lecture dé ces tablettes, Attis demeura pensive, souriant à demi, les bras abandonnés sur ses genoux. Ce que Stephanos disait comblait de joie son cœur de femme ; ce qu'il demandait la remplissait d'espoir. A le voir si bon, elle s'expliquait

mieux son aspiration profonde vers une vie sans fin. Elle sentait distinctement en elle les dons qui ne périssent pas. Ses mains fragiles voulaient confier ces dons à des mains puissantes. Son besoin d'éternité la guidait, c'était si simple, comme le fil d'Ariane, dans le labyrinthe de la vie... Mais qui répondrait? La nuit venait. Là-bas, à Thorizon, des rayons s'attardaient encore en un chemin clair. La mer indécise mettait jusqu'aux pieds d'Attis ses longues lames chantantes. Elle songea que cette mer baignait une autre terre, d'où la réponse éternelle lui viendrait. Elle songea aussi à la mer d'hyacinthe qu'elle avait entrevue dans son rêve...

Elle accueillit les promesses d'immortalité qu'elle attendait sur ses rivages. Et

la vie lui parut si belle que, tendant les bras vers Stephanos de son geste pur d'enfant, elle demanda :

— Comment font celles qui meurent?

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