XL VII
trance, qu’on appelle orateurs, seraient bien moins présomptueux et méprisables, s’ils avaient reçu les leçons des anciens. Ils auraient le respect de la tradition, — c’est ce qui manque le plus, — et ils comprendraient autrement les grands mots tant répétés, Evolution, Progrès, Civilisation, devenus des lieux communs de charlatan.
Voilà donc un article capital à inscrire au programme de la Renaissance catalane. Les vieux auteurs catalans n’étaient point illettrés; loin de là. Les plus considérables avaient reçu une haute culture. La plupart n’écrivaient point pour les ignorants, comme le supposent à tort nombre d’écrivailleurs qui tournent le dos à la tradition, se croyant populaires, parce qu’ils sont vulgaires et grossiers. Leurs œuvres les plus belles ne seraient point un vrai régal pour les plus délicats, sans la distinction et l’élégance. Presque tous écrivaient pour instruire, comme l’attestent les nombreux historiens et moralistes qui ont illustré les lettres catalanes; obéissant à la préoccupation de l’utile, en tant que l’utile est inséparable du vrai. C’est ainsi qu’ils ont conçu fortement et composé sans effort des œuvres bonnes et belles, tout en se tenant plus près du réel que de l’idéal, bien que
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l’idéal n’ait pas été négligé par les mystiques, les romanciers et les poètes. Ramon Lull, Johanot Martorell, Auzias March et sa pléiade se sont grisés de la rosée céleste. L’esprit chevaleresque n’a point manqué à cette race aventureuse. La galanterie catalane est proverbiale, malgré la réputation que les Castillans ont faite à leurs incommodes voisins. Le réalisme, comme on dit aujourd’hui, de la vérité sans voiles ni fard, n’a pas manqué non plus aux auteurs d’une nation où l’usage a été en tous temps de voir les choses comme elles sont et de les désigner par les mots propres, sans détours ni périphrases, avec la sincérité et la franchise innées chez la race.
Pour la bien connaître, cette race, il ne suffit point de savoir ce qu’elle a fait. Son histoire est d’ailleurs assez connue. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est ce qu’elle a pensé et senti, par la tête et par le cœur de ses auteurs, poètes et écrivains. Les poètes catalans vraiment originaux sont en fort petit nombre, et les plus originaux sont très personnels. Le plus grand d’entre eux, Auzias March, révèle son âme ; mais il ne reflète pas la vie mentale et sentimentale de son temps. Ce n’est même qu’à force d’être personnel qu’il tranche sur les autres versificateurs, qui ne sont après tout, que
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des hommes d’école, successeurs, imitateurs ou émules des troubadours. Ce n’est donc pas chez les poètes catalans que l’on retrouvera la société catalane d’autrefois. La poésie catalane, au point de vue de la littérature générale, n’a point de signification, parce qu’elle ne représente que la tradition d’une école qui n’avait point de racines dans le pays. Aussi est-elle bien inférieure à la prose, où revit la Catalogne avec le génie catalan.
Ramon Lull a été populaire, non par ses vers, bien qu’il ait beaucoup rimé, mais par ses écrits en prose qui lui ont valu une persécution posthume. C’est aussi par ses opuscules en prose que son contemporain Arnaud de Villeneuve, dont la nationalité catalane n’estplus contestée, se fit une réputation bien méritée d’hérétique. Les œuvres morales et sentencieuses des meilleurs auteurs catalans n’étaient pas écrites en latin. L’esprit démocratique du pays devançait la Renaissance dans l’emploi de la langue vulgaire. Les rois eux-mêmes donnèrent l’exemple.
Les clercs, soit réguliers, soit séculiers, s’adressaient au peuple des petites gens, à la foule, suivant l’esprit de la prédication évangélique.
L’ouvrage le plus populaire de Francesch Eximenis se compose d’une série de confé-
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rences, où le moine, interpellé par des hommes libres, leur expose la doctrine des mœurs et les devoirs du citoyen. Tel écrivain était aussi connu par ses opuscules de politique et de morale, que saint Vincent Ferrier par ses sermons en plein vent. Si frère Anselme Turmeda, de joyeuse mémoire, ne s’était adressé en langue vulgaire à la grande masse des lecteurs, son nom n’aurait pas eu la popularité qui en a fait une espèce de saint, malgré ses aventures légendaires avec frère Marginet et sœur Aliénor au pays des infidèles. Ce moine cynique, qui courut le monde dans la peau d’un renégat, finit par avoir une auréole plus brillante que celle des bienheureux que l’Eglise canonise. L’île de Majorque, si hère de Ramon Lull, ne l’est pas moins de ce nouveau Diogène, qui fut un précurseur de Rabelais.
Le plus illustre des polygraphes catalans, l’encyclopédiste Francesch Eximenis, a écrit en langue vulgaire nombre d’ouvrages considérables, dont un seul, « Le Chrétien », dépasse en savoir et en étendue les Miroirs fameux de Vincent de Beauvais. Ce docte personnage, qui remplit les plus hautes charges dans l’Etat et dans l’Eglise, écrivit très peu en latin; et le peu qu’il écrivit en latin fut traduit par lui en catalan.
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Ce parti pris de négliger le latin pour la langue nationale prouve que la plupart des écrivains catalans de la seconde moitié du moyen âge, malgré leur grand savoir, se préoccupaient moins des clercs que du grand public. Ils avaient confiance en cet instrument de propagande, que les plus illustres des rois d’Aragon ne dédaignaient point de manier, comme le meilleur interprète de leur pensée. En admettant que ces princes n’aient pas écrit eux-mêmes les chroniques qui portent leur nom, on ne peut méconnaître dans ces récits une influence personnelle et directe. Ces chroniques remarquables ont été dictées ou écrites sous leurs yeux par des secrétaires-rédacteurs, bien dignes de tenir la plume, et choisis avec un rare discernement.
Ces monarques lettrés avaient à leur service des secrétaires-interprètes pour l’espagnol et pour l’arabe. Depuis Pierre IV surtout, justement surnommé le Cérémonieux, la haute domesticité de la Cour comptait beaucoup de serviteurs instruits, éclairés, studieux, indépendamment des prélats et des clercs des deux ordres. L’exemple de Jacques Ier le Conquérant prouve que, dès le commencement du XIIIe siècle, la Cour d’Aragon n’était en rien inférieure à la Cour de Castille, telle que l’avait composée cet
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infortuné Alphonse X, surnommé le Savant. Pour le faste, l’élégance, la galanterie, comme pour le goût des arts et des lettres, la maison d’Aragon ne connaissait point de rivale. On y venait de très loin pour faire valoir ses talents de musicien, de poète et de lettré, ainsi que l’attestent les chroniqueurs. Les descriptions qu’ils font de ces fêtes royales que donnaient les Rois d’Aragon, conviendraient aux cérémonies les plus pompeuses des plus grandes maisons dynastiques.
Barcelone était alors une ville de haute culture, un centre incomparable d’attraction. Depuis la désastreuse bataille de Muret, où le roi d’Aragon succomba en défendant la civilisation romane contre les croisés du Nord, Barcelone tendait à devenir la capitale du Languedoc. Et, de fait, elle prit la place de Toulouse, capitale décapitée; ayant sur Toulouse l’avantage d’être une cité maritime, comparable aux plus renommées capitales de la Méditerranée, et d’une importance qui, avant la découverte de l’Amérique, égala certainement, et surpassa peut-être celle de Tarragone, sous la domination romaine. Ni Venise, ni Pise, ni Gênes, ni Marseille, dans toute leur gloire , n’éclipsèrent j amais la cité rivale des comtes de Barcelone devenus rois.
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A mesure que la langue des vaincus du Midi dégénérait forcément dans le pays Limousin, en Aquitaine et en Provence, dans toute la région pyrénéenne et méditerranéenne, des Alpes à l’Océan, le catalan faisait des progrès merveilleux, et arrivait à la perfection avant l’italien.
On ne sait pas assez que les Catalans possédaient une langue en pleine maturité, en pleine floraison, lorsque l’Italie attendait encore le poète qui devait forger la sienne et montrer le chemin aux prosateurs.
Ce n’estpas sans raison que lesV alenciens, jaloux des Catalans, affectaient d’appeler « limousine '> la langue de ces derniers. Il est possible que la dénomination soit impropre, ainsi que le prétendent des romanistes vétilleux, purs éplucheurs de mots, qui n’ont pas vu qu’en la rejetant, ils s’obligeaient à faire du catalan autre chose qu’un simple dialecte de la langue d’oc, puisque toutes les variétés de la langue d’oc sont, depuis des siècles, à l’état de patois, tandis que le catalan, qui a sa vie propre, n’est pas un patois, et fait de son mieux pour échapper à cette sorte de dégénération. Pourquoi lui contester le titre légitime de langue, étant, comme il est de fait, depuis la fin du xiie siècle, l’unique variété de la langue
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d’oc qui ait survécu et attesté sa vitalité par une riche littérature?
Il serait plus raisonnable de reconnaître que la langue catalane a ses dialectes ou variétés, qui sont le valencien et le baléare, pour ne rien dire des demi-patois des anciens comtés du Roussillon et de la Cerdagne. Pourquoi s’obstiner à mettre sous terre un idiome qui n’est pas mort, qui ne veut pas mourir, et dont la vitalité est indéniable ?
Confondre le catalan avec le provençal, si l’on entend par là le langage de la Provence, ou avec la langue ondoyante et conventionnelle des anciens troubadours, c’est le propre d’une obstination maniaque. Comment le savant éditeur des œuvres catalanes de Ramon Lull, Don Geroni Rossello, peut-il admettre que son auteur ait écrit une langue mixte, moitié provençale, moitié catalane? Il serait trop commode de marquer ainsi la transition de la première à la seconde par un exemple unique, en supposant que cette théorie fût vraie. La preuve que cette confusion n’est pas légitime, c’est que les romanistes qui veulent catalaniser sont tenus d’apprendre le catalan. Il y a beau temps que Joseph Tastu l’a démontré à Raynouard, ou plutôt contre ce docte romaniste, qui ne savait
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pas le catalan. I ne faudrait pas être dupe de la promiscuité que s’efforcent d’établir les Félibres entre le catalan et les patois qu’ils prétendent réhabiliter.
Jusqu’au XVIe siècle , et au delà, le catalan reste pur de tout alliage. Il n’est nullement altéré, bien qu’ayant déjà subi l’influence de l’italien, ou plutôt, de la littérature italienne; influence si puissante, que Carideu (Cariteo) renonce au catalan pour l’italien, et devient un poète remarquable, en attendant que Johan Boscan Almogaver, en dépit de ce nom prédestiné, donne à l’Espagne le Courtisan , de Balthazar Castiglione, dont l’influence a été prodigieuse, et devienne le précepteur, on n’ose dire le maître, de Garcilaso de la Vega. Ah! quel service rendrait à l’histoire des lettres espagnoles et catalanes l’éditeur distingué de la traduction en vers catalans de la Divine Comédie par Andreu Febrer, s’il pouvait se résoudre à traiter la question! Ce serait là un bien utile complément d’une publication qui reste incomplète.
Dans ce travail, que nous recommandons amicalement à sa haute compétence, devrait figurer en bon rang l’auteur ingénieux que nous avons choisi de préférence à tout autre, pour donner au public curieux de ces choses rétrospectives une idée assez exacte
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de la société et de la langue catalanes à la fin du XIVe siècle. Parmi les motifs qui nous l’ont fait préférer, il en est deux qui sont déterminants, à savoir la valeur de l’écris vain et la brièveté de son œuvre.
Peu de volumes aussi réduits renferment autant de substance. Il y a un peu de tout, dans ce « Songe » d’un observateur qui ne rêvait guère, si l’on juge de ses habitudes mentales par l’agréable scepticisme qui le distingue, et par un sentiment de la réalité très vif et intense, qui se traduit par des observations justes et fines, par des descriptions nettes et fermes, par des peintures où il y a plus de vérité que de délicatesse, mais d’un dessin sûr et d’une couleur qui n’a rien du fard.
Évidemment Bernat Metge était de la famille de ces philosophes mondains, qui châtient les mœurs en riant, et de ces écrivains qui savent mêler l’utile avec l’agréable. Sa morale est douce, sans être relâchée; et son humeur n’est jamais chagrine, lors même qu’il n’a pas à se louer de la Fortune, qui le traita durement, après l’avoir gâté. C’est en prison qu’il fit ce rêve qu’il a raconté avec une complaisance visible, en faisant çà et là des confidences qui font ressembler beaucoup ce récit fictif à une sorte de confession. La gravité du
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sujet fait penser à Boèce, se consolant de sa captivité avec la philosophie ; mais l’esprit satirique rappelle plutôt les deux songes de Lucien et sa forme mordante. En réalité, l’œuvre de Bernat Metge, en sa partie philosophique, remonte au fameux Songe de Scipion, conservé et commenté par Macrobe.
Le narrateur n’a pas une petite opinion de sa valeur personnelle, de son savoir, de ses talents. Malgré quelques velléités de modestie, il ne peut dissimuler un amourpropre prédominant. Ce courtisan habile n’était pas un hypocrite ; il n’avait pas trop cultivé l’art de feindre et de paraître. En somme, il est sincère. S’il flatte les puissances, c’est moins par esprit d’adulation que par nécessité. Quand un homme est en prison, il n’a qu’une idée, c’est d’en sortir au plus vite, en se recommandant à ceux qui peuvent le libérer. Le sort du pauvre prisonnier était entre les mains du nouveau roi, Don Martin, surnommé l’Humain, et de sa femme, qui avait pris la couronne, en l’absence de son mari, après la mort soudaine du roi Jean, un halluciné, ou plutôt, un simple d’esprit.
Les rois d’Aragon, J ean et Martin, étaient frères . Ils moururent sans descendance mâle .
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Avec eux s’éteignit la dynastie des comtes de Barcelone, que la tradition faisait descendre du légendaire Otger Cathalo, le premier conquérant de la Marche d’Espagne, avec ses neuf barons, auxquels remontait toute la noblesse catalane. Quoique cette vieille légende, renouvelée de celle de Charlemagne et des douze pairs, soit aussi fabuleuse que a sotte et graveleuse histoire de frère Jean G arin, l’ermite de Montserrat, les annalistes de Catalogne assurent gravement, que la dynastie des comtes de Barcelone, qui prit fin avec le roi d’Aragon Don Martin, mort le 31 mai de l’an 1410, au monastère de Valldonzella, avait duré près de six cents ans (586). L’abréviateur Pere Tomic, parlant du décès du fils unique de ce prince, qui mourut de la fièvre à Cagliari, en Sardaigne, le 25 juillet 1409: « Ce jour-là, dit-il, finirent l’honneur et la prospérité de la nation catalane. » Que en aquell jorn se perde la honor e prosperitat de la nacio Cathalane (Hist. e eonq ., cap. XLVI, p. 256 de la dernière édition de Barcelone, 1886).
Les rois Jean et Martin étaient fils de Pierre IV le Cérémonieux, surnommé aussi le Roi au petit poignard (En Pere del pu nyalet), pour avoir déchiré avec cette arme, dans un violent accès de rage, la constitution qu’il avait jurée au peuple catalan. Cet
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homme extraordinaire régna plus d’un demisiècle, de l’an 1335 à l’an 1387, où il mourut âgé de soixante-quinze ans. Il avait une âme forte dans un corps chétif, un tempérament de satyre et un cœur de tigre. Il eut quatre femmes. Il fit périr par le poison ou par le fer cinq membres de sa famille qui le gênaient, à savoir, quatre de ses frères et un neveu, sans parler de quelques autres meurtres, parmi lesquels il faut citer celui du preux baron Bernat Cabrera, l’homme de son royaume qui l’avait le mieux servi. L’honnête Toinic ne peut s’empêcher de le comparer à Néron, Per ques pot dir ab veritat quel dit Reyfo lou segon Nero , en fer morir tantes persones e tan notables e acostadas al dit Rey} sens causa (cap . xliv , p. 218). Sans motif est charmant. Et la raison d’État?
C’était afin de régner sans inquiétude que ce prince politique fit le vide dans sa famille. En revanche, il établit le plus bel ordre dans sa maison, par ces minutieuses et curieuses Ordonnances qui forment un code complet de l’étiquette de cour. Dans un beau manuscrit du XVe siècle, qui renferme ces Ordonnances, il est représenté assis sur un trône gothique, drapé dans une robe à ramages, la tête droite, portant le bonnet rouge et la couronne royale , chaussé
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de souliers noirs à la poulaine, ^es deux mains appuyées sur un immense glaive de justice. La figure est celle d’un enfant, illuminée de deux yeux d’aigle. Ce roitelet énergique était pénétré de sa majesté, et conscient de sa haute valeur. L’austère Mariana n’ose pas lui reprocher ses crimes, tant il admirait ses rares talents, si variés. Ce tyran aimait et cultivait les lettres. Il faisait des vers durant ses insomnies, et il trouvait le temps, au milieu de ses occupations multiples, d’écrire ou de dicter la chronique qui porte son nom, insérée dans celle de Pere Miquel Carbonell, dont un exemplaire précieux, soigneusement revu, corrigé et annoté de la main de Zurita, le grand annaliste de la couronne d’Aragon, conservé au fonds de réserve de la Bibliothèque nationale de Paris, attend un éditeur depuis trois siècles. (Voir un consciencieux article de M. Amédée Pagès, dans Ro mania y n° io, avril 1889, tome XVIII, PP- 233-280 '• Recherches sur la chronique catalane attribuée à Pierre IV d’Aragon.)
C’est à la cour de ce tyranneau bel-esprit que fut élevé Bernat Metge, ainsi qu’il l’atteste lui-même. Tout courtisan qu’il était, il n’a pas osé ouvrir le Paradis à son premier maître ; mais il n’a pas craint de le loger en
Purgatoire, avec son benêt de fils le roi Jean, pour avoir été l’un et l’autre fauteurs du grand schisme. Rien n’est plus curieux que le débat qui s’engage devant le Souverain Juge, entre le pauvre prince qui vient de mourir dans une chasse au loup, et le Diable, dont la prétention est de l’emporter en Enfer. Sans la sainte Vierge, qui implore en sa faveur la clémence divine, le pauvre prince serait damné sans rémission. Son avocat lui sait gré d’avoir cru, comme à un article de foi, à l’immaculée Conception. Il n’y a que la foi qui sauve. Telle paraît du moins être la conclusion de ce sceptique, qui traite en riant, en raillant, avec la légèreté hardie d’un mécréant, les deux grosses questions de l’immortalité de l’âme et de la vie future. Si graves que soient ces matières, on peut lire sans bâiller les deux premiers dialogues, où l’on voit le roi Jean revenu expressément de l’autre monde pour consoler, convertir et admonester son ancien serviteur et bon ami, non sans succès, mais non sans peine.
L’excellent prince ayant argumenté doctement pour amener l’incrédule à résipiscence, il a droit au repos. Aussi n’assiste-t-il qu’en témoin muet à l’entretien beaucoup plus gai du prisonnier avec ses deux surveillants, Orphée, le poète, et Tirésias, le devin.
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La matière des deux derniers dialogues est plus variée, et partant d’un intérêt plus soutenu. Il y est particulièrement question des femmes, sujet fécond et inépuisable. Orphée n’en dit pas de mal, en dépit des B acchantes qui Pécharpèrent au temps j adis, tant il a d’amour pour cette Eurydice dont il n’est plus séparé dans les limbes.
Quant au devin aveugle, il nourrit un tel ressentiment contre le beau sexe, que ses déclamations passionnées atteignent au plus haut comique. Rien de plus divertissant, de plus réjouissant que les descriptions du gynécée et du boudoir. Ces grandes dames régnent et gouvernent dans leur intérieur, avec un despotisme qui pèse sur tout l’entourage, écuyers, serviteurs et servantes, sans en excepter le mari et ses parents les plus proches. Leur toilette est une grosse affaire. Les drogues qu’elles emploient à se faire belles, en dépit de la nature, sont encore moins nombreuses que les moyens ingénieux qui les transforment par d’heureuses métamorphoses. On les suit partout, hors de la maison, à table, dans leur chambre, et jusque dans leur lit, où l’infortuné mari reçoit une bordée de reproches et d’injures. La scène de nuit où l’épouse irritée délie sa langue et donne libre cours à sa méchante humeur, est digne d’Aristophane,
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de Plaute, ou de Rabelais. Quelle fureur! quelle verve! quelles images! C’est un véritable orage de mars, avec grêle, éclairs et tonnerre. Le pauvre Bernard en est étourdi, atterré. Il ne sait plus comment s’y prendre pour opposer à ce virulent réquisitoire l’apologie des dames, dont il s’est déclaré galamment le champion.
Le galant chevalier perd beaucoup de son assurance, lorsque, poussé à bout par son aveuglement, Tirésias, à qui rien n’échappe, lui apprend brutalement, sans préliminaires, que la dame de ses pensées, l’idole de son cœur, n’est qu’une impudente hypocrite, une drôlesse sans vergogne, dont la perfidie est le moindre défaut. T out est faux en elle , tout absolument, jusqu’à la beauté apparente, jusqu’aux séduisants appas qui trompent les regards. Artifice et mensonge, voilà les armes de la rusée coquette, qui se fait un jeu de berner ses adorateurs.
Malgré son abattement, le défenseur des femmes fait l’apologie qu’il avait promise. Sa défense est ingénieuse et habile, mais c’est particulièrement dans l’attaque qu’il se distingue. Tirésias n’a point épargné les femmes. Son adversaire malmène les. hommes, les montrant tels qu’ils sont, remplis de défauts, enclins aux vices, sots, vaniteux, esclaves du préjugé et de la mode, trom-
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pant le monde par de belles apparences, portés à la fainéantise et à la débauche, dignes en un mot du milieu vicié où ils se plaisent à vivre.
Ce n’est pas le monde enchanté que cette haute société de la cour et de la ville, esquissée à grands traits et d’une main sûre par ce peintre en belle humeur, passionné pour son art. Peut-être a-t-il obéi en commençant son œuvre essentiellement satirique à quelque ressentiment personnel, à un impérieux besoin de vengeance ; car il n’épargne personne, et des vivants il ne loue que les puissants personnages qui l’ont protégé ou dont il désire la protection, notamment les princes et princesses de la dynastie régnante, sans bassesse ni plate adulation. Mais l’amour de l’art, autant dire de la vérité, l’a emporté, et l’a bien servi. Sans se permettre la moindre personnalité dans la satire, avec des allusions très discrètes, il a su fondre en un vivant tableau les types divers qu’il lui avait été donné d’observer et dont le souvenir inspirait sa verve.
Rien du peuple, ou presque rien. Ce sont les bourgeois et les nobles qui ont posé, sans le savoir, devant ce peintre de grotesques, devant ce photographe implacable,
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qui ne retouche point ses épreuves, et se contente défaire ressemblant. Au fond, ce rieur est impitoyable. Il donne du relief à tout ce qui l’a frappé, et encore plus aux verrues qu’aux grains de beauté. On voit en le lisant qu’il a écrit selon ses goûts et ses aptitudes, avec satisfaction et complaisance, comme un auteur qui est maître de son sujet.
Il ne dissimule pas, çà et là, qu’il n’est pas mécontent de son œuvre. La forme du dialogue lui permet de recevoir, des personnages qu’il met en scène, les éloges dont il se juge digne. Le roi Jean l’engage à coucher par écrit tout ce qu’il lui a raconté de l’autre monde. Orphée le complimente sur son savoir. Tirésias l’écoute avec admiration, et se dit émerveillé de sa brillante apologie, tout en l’exhortant paternellement, avant de le quitter, à tourner le dos au passé, en vivant d’une vie nouvelle.
Il est piquant d’entendre cet illustre païen prêcher le repentir et la pénitence en vue du salut à ce courtisan disgracié, qui fut un disciple d’Epicure, avant de faire dans sa prison ce rêve étrange qui devait le ramener à la foi. Sa croyance ne devait pas être bien vive, s’il faut en juger par
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ses doutes sur l’Enfer et le Purgatoire, et par sa théorie philosophique sur le Paradis. Écrire sur de pareilles matières, à la fin du XIVe siècle, sans le moindre grain de fanatisme, sans une pointe d’intolérance, sans une ombre de faiblesse, sans aucune trace de superstition, c’est véritablement un phénomène dans ce pays de Catalogne qui vit naître et fleurir l’implacable inquisiteur Nicolas Aymerich, en comparaison duquel le légendaire Torquemada ne fut qu’un agneau.
Les visions du Dante n’eurent point de prise sur cet esprit juste et ferme, qui subit évidemment l’influence des Italiens, mais en donnant la préférence à Pétrarque et à Boccace.
Il s’amusa même à mettre en catalan le joli conte de Grisélidis, du Décaméron, d’après l’imitation latine de Pétrarque, auteur dont la rhétorique et l’érudition le charmaient, comme il se plaît lui-même à le reconnaître, et qu’il citait volontiers à côté des anciens les plus illustres. Deux lettres curieuses accompagnent l’histoire de Grisélidis, mise en catalan par notre auteur, avec un succès qu’il constate lui-même dans le dernier dialogue du « Songe ». Elles sont adressées à une haute dame de la cour, Isabelle de Guimera.
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La première, qui sert de préface, est conçue en ces termes :
TRÈS HAUTE ET HONORABLE DAME, Madame Isabelle de Guimera, Bernat Metge, Salut et humble respect.
« Gomme je cherchais parmi les livres des philosophes et des poètes de quoi pouvoir agréer aux dames vertueuses, je découvris l’autre jour une histoire racontée par Pétrarque, poète lauréat, dont les écrits ont pour moi un singulier attrait. Or, cette histoire a pour fondement la patience, l’obéissance et l’amour conjugal, vertus dont je sais pertinemment que vous êtes douée, pour ne rien dire des autres. C’est aussi ce qui m’a décidé à traduire en langue vulgaire ladite histoire et à vous l’envoyer, afin que son contenu vous serve d’exemple, à vous et aux autres dames vertueuses. Non que je pense que vous ayez besoin d’un pareil enseignement, étant naturellement patientes et vertueuses; mais afin que le récit de cette histoire vous rende plus ardentes à cultiver ces vertus. Que dit Ovide, le maître de l’amour, dont les oeuvres étaient mon régal ordinaire, du temps que j’aimais ? Que quelques coups d’éperon ne font pas de mal à l’agile coursier lancé dans la carrière. Je vous prie donc de vouloir entendre avec bienveillance l’histoire qui suit. Gomme l’adversité n’épargne personne, dans la vie présente, il sera bon de vous la rappeler, à l’occasion, de manière à pouvoir supporter plus facilement l’infortune. Puisse Dieu vous faire la grâce de vous l’épargner. Ainsi soit-il. »
Cette dédicace n’est pas datée, non plus
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que l’épître finale qui suit la traduction du conte. La voici fidèlement traduite ;
« Très gracieuse Dame,
» J’ai mis en langue vulgaire, pour le mieux> selon mon pouvoir et mes lumières, l’histoire cicontre, c’est-à-dire, fort grossièrement, en comparaison de l’original latin de Pétrarque. Mais, supposant qu’elle serait de votre goût, je n’ai point hésité à mettre en évidence ma rudesse d’esprit et l’extrême hardiesse qui m’a poussé à parler après un poète aussi considérable, destiné à vivre à jamais dans le monde par sa réputation et par les livres remarquables qu’il a faits pour notre instruction. Je vous supplie, Madame, de prendre ladite histoire au pied de la lettre ; car tout se passa comme il y est dit, malgré les dires de quelques vilains incrédules, qui prétendent qu’il ne se peut qu’aucune femme au monde ait eu la patience et la fermeté que l’histoire attribue à Grisélidis. On pourrait leur répondre simplement qu’ils sont de cet avis, parce qu’ils regardent comme impossible pour les autres ce qui leur paraît difficile à eux-mêmes. Combien n’y a-t-il pas eu de femmes admirables par la patience, la fermeté et l’amour conjugal? Telle fut Porcia, fille de Caton, qui se tua en apprenant la mort de son mari Varron (sic), et la reine Hypsicratée, qui voulut courir le monde pour partager l’exil de son mari Mithridate, ne voulant pas citer présentement d’autres exemples. Je vous supplie encore une fois, Madame, qu’il vous souvienne, dans vos dévotes oraisons, d’un malheureux persécuté contre toute justice par l’envie. Puisque notre Seigneur vous a prodigué ses dons, que vous faites valoir par la vertu, il me semble qu’il ne saurait vous refuser rien de ce que vous pourriez lui demander. »
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Ces deux pièces se trouvent aux feuillets il et xv de la plaquette publiée par M. Mariano Aguilô y Fuster, en 1883, à Barcelone, sous ce titre : Historia de V aller et de la pacient Griselda} in-8°, XVI feuillets. L’éditeur, selon sa coutume, ne sort pas des généralités, de peur de révéler quelque fait important, quelque date précise. On pourrait lui appliquer cet aphorisme du juif Jafuda : « Axi es lo saber que no profita , com tesaur qui nos despen . » (Edit, de Josep Balari y Jovany, dans Bibl. de la Rev. cat.y p. 14, Barcelone, 1889).
On voudrait savoir à quelle époque furent écrites ces deux lettres. Ce qui est acquis, c’est que la publication du conte de Grisélidis précéda celle du « Songe », probablement de quelques années, puisque l’auteur du « Songe » assure que, grâce à sa traduction, ce conte était devenu populaire en Catalogne. Ce qui résulte clairement de la seconde lettre, où l’auteur parle en suppliant, c’est que, dès ce temps-là, il avait à se plaindre de l’envie. On y voit aussi qu’il n’était plus jeune, puisqu’il y parle, avec une pointe d’amertume, de l’âge où il aimait, et où l’aimable Ovide lui servait de maître. Il se connaissait en galanterie. C’est un sujet qu’il traite en expert. Peut-
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être son expérience Pempêcha-t-elle d’être, en amour, de l’école de Pétrarque, dont les sonnets et les chansons forment comme un traité de métaphysique galante, qui sera dépassé par Auzias March, le grand métaphysicien de l’amour, malgré quelques velléités d’érotisme. Il est probable que l’auteur du « Songe » avait plus de goût pour l’Art d’aimer d’Ovide que pour le sentiment moitié religieux, moitié chevaleresque dont la conséquence devait être l’amour mystique, ou cette mysticité galante qui aboutit au quiétisme.
Quelle était la profession de ce galant écrivain? Il possédait trop de connaissances pour un simple courtisan. Sur son nom, quelques bibliographes en ont fait un médecin. C’est ainsi que Hernandez Morejon l’a compris dans son « Histoire bibliographique de la médecine espagnole »
(tome I, p. 284), en donnant le titre du « Songe », d’après un manuscrit qui avait appartenu au savant archevêque de Tarragone, Antonio Agustin, et inscrit dans le catalogue de sa bibliothèque sous le n° 540 : Bn. Metge. Quatre llibres del somni que feu de la inmortalitat de la ànima à modo de diâlogo entre ell y D. Juan , rey de Aragô. C’était un in-quarto, en papier,
de l’année 1493. Ce titre diffère notablement de celui de la Bibliothèque nationale de Paris qui est aussi du XVe siècle, mais plus ancien. L’article de Morejon commence ainsi : Bernardo, medico en el ano de 1403 . Cette date est peut-être celle de la mort de l’auteur, dont l’ouvrage fut écrit peu de temps apres la mort du roi Jean, vers l’année 1396. L’indication de Morejon, en la supposant exacte, ne donne qu’un mince filet de lumière. Mais il ne- faut rien négliger de ce qui peut élucider l’obscur problème de l’identité de notre auteur.
Le manuscrit de la Bibliothèque nationale, folio 2 recto, porte une note en italien, qui est une table des matières contenues dans le volume, commençant ainsi : Vn tractato de Maestro Bernardo medico diuiso in quatro libri. Vient ensuite le sommaire des quatre dialogues, avec renvois aux feuillets numérotés primitivement en chiffres romains. Cette note a été abrégée en français, au verso du premier feuillet, en ces termes : « Italien. Traictez de M. Bernard médecin, de l’immortalité de l’âme ; de la mort subite du Roy Don Joan; des choses infernales. »
Quelle que soit la provenance de ces indications, qui remontent probablement, la première au XVIe siècle, et la seconde au XVIIe, elles ne sont pas à dédaigner.
L’auteur du premier acte de la tragi-comédie de Célestine, qui avait lu le « Songe », et qui s’en souvenait, fait parler ainsi Sempronio, valet de chambre de Calisto, donnant la réplique à son maître : £ Escociàte ? Lee los historiales , estudia los filàsofos, mira los poetas ; llenos estan los libros de sus viles y malos ejemplos, y de las caidas que llevaron los que en al go, como tu , las reput ar on . Oye à Salomon do dice, que las mujeres y el vino hacen à los hombres renegar. Conséjate con Séneca, y verâs en que las tiene. Escucha al Aristoteles , mira à Bernardo. Gentiles, judios, cris tianos y moros , todos en esta concordia estan . (Édit, de Barcel., 1841 , in-8°, p. 1 1 .)
Ce passage prouve que l’autorité de Bernat Metge était égale à celle des plus grands maîtres qui ont écrit des femmes. Comme il n’est cité que par son prénom, on pourrait croire que Metge (médecin) n’était point son nom de famille et désignait sa profession. Dans ce cas, il faudrait écrire Bernat, Metge., avec une virgule, et dans le cas contraire, Bernat Metge, sans virgule. C’est cette orthographe qui doit prévaloir, malgré quelques apparences spécieuses.
Certains passages du « Songe » supposent des connaissances médicales, par exemple, le début et la fin, et les considérations sur
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les causes permanentes des maladies, pour ne rien dire des théories humorales selon la doctrine galénique. On pourrait aussi invoquer le caractère de l’auteur, qui se montre partout sceptique, railleur, cynique, d’un dévergondage et d’une crudité qui rappellent Rabelais, médecin et prêtre. Or, de tous les observateurs de la nature humaine, les médecins sont- le plus portés à voir la réalité sans voiles, et à la rendre telle qu’ils la voient, avec une franchise d’expression qui brave la pudeur.
Autre considération. Les médecins étaient fort considérés à la cour d’Aragon. Il y en avait deux : le premier, le physicien, comme on disait alors, était à la fois médecin et astrologue. Le second faisait la chirurgie. Leur profession libérale les rendait les égaux des seigneurs. Les gentilshommes de haut parage ne dérogeaient pas en s’alliant au médecin du roi. Sous le roi Jean, Berenguer de C milles choisit pour femme à son fils la fille du physicien de la cour,Mossen Ramon Carol (Tomic,p.230).
Ce fait prouve d’ailleurs que ce n’est point comme médecin que Bernat Metge servit ce prince débonnaire.
Si peu que l’on sache de notre auteur, quelques indices permettent d’établir son
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identité, en attendant que des documents plus nombreux puissent fournir matière à une biographie complète. Ces indices précieux, nous les devons à deux littérateurs catalans qui portent dignement des noms connus et respectés de tous, MM. A. Bofarull Sans et Antoni Rubiô y Lluch. Sollicités par notre fidèle ami, M. Gaeta Vidal de Valenciano, professeur et écrivain remarquable, le premier a fouillé dans les papiers et parchemins des Archives de la Couronne d’Aragon, ce berceau de la gloire de sà famille, et en a tiré trois pièces utiles. Le second, qui est passionné pour l’histoire des lettres catalanes, a interrogé ses livres et ses souvenirs, et nous a transmis une note substantielle. Qu’ils reçoivent l’un et l’autre l’hommage de notre gratitude. Grâce à leur complaisance, on saura de notre auteur quelque chose de plus que ce qu’en a dit Milâ y Fontanals dans deux notices très maigres et peu précises.
Des trois pièces fournies par les Archives de la couronne d’Aragon, il résulte que Bernat Metge était notaire, c’est-à-dire légiste, et qu’il fut nommé greffier du tribunal d’appel du Duché de Girone par le prince titulaire de ce duché, l’Infant Don Johan, héritier présomptif du roi d’Aragon, Pierre IV le Cérémonieux, le 13 du mois
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de février de Tannée 1384, par un décret signé à Almunia.
Le second document, daté de Valence, le 4 décembre 1392, nous apprend que Bernat Metge était alors secrétaire des commandements de Madame Yolande, femme du roi d’Aragon Jean Ier. Par cet acte, la Reine accorde à son secrétaire une charge lucrative dans l’administration financière d’une contribution autorisée par le Pape.
Enfin, dans la troisième pièce, datée de Tortose, le 24 juillet 1393, la Reine délègue son secrétaire Bernat Metge à la gestion de ses affaires, avec le titre de procureur. Ces trois documents sont extraits des registres n° 1696, folio 1 2 1 v°; n° 2061, folio 64 v°; n° 2043, folio 68 v°.
Voilà donc qui est acquis. Cet auteur qu’on avait pris pour un médecin, à cause de son nom de famille, était homme de loi, et non homme de l’art. Ses charges et ses fonctions comme serviteur du duc de Girone, puis de la reine d’Aragon, demandaient un légiste rompu aux affaires. Greffier, secrétaire, gérant, écrivain et poète, voilà en cinq mots la carrière de cet homme qui ne fut pas toujours heureux, quoique d’humeur facile et accommodante, philosophe dans la prospérité, croyant dans
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l’infortune. En dépit de son nom, il n’appartient pas à l’histoire de la médecine. Il était fils d’Apollon, mais comme poète, car il faisait des vers qui ne valaient pas sa prose, s’il faut en juger par ceux qu’a fait connaître l’indiscrétion du diligent Milâ y Fontanals dont la manie n’était point d’enterrer ses trouvailles. Son nom ira grossir la liste de ces notaires lettrés de Barcelone et de Valence qui surent mener de front la pratique des lois et la poésie, et dont on peut admirer les talents dans le fameux recueil poétique des chants d’amour, Cançoner de obres enamorades , monument de la poésie catalane, née des Jeux floraux.
C’est donc à la connaissance des affaires et à son goût pour les lettres que Bernat Metge fut redevable de sa fortune et de sa faveur à la cour. On a vu que la dynastie aragonaise favorisa toujours les lettrés, particulièrement depuis Pierre IV, dont les Ordonnances tendaient à faire de la maison du roi une sorte d’Académie de beaux esprits. Ses deux fils et successeurs s’appliquèrent à compléter et perfectionner ce code de l’étiquette de cour. Leurs efforts valurent au roi Jean le surnom d’ami de l’élégance, Amador de gentilesa , et au roi Martin le surnom d’ Humain, qu’il faut entendre dans un sens analogue. Si médiocres
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qu’ils fussent, la faveur qu’ils accordèrent au mérite leur vaudra aussi l’indulgence et la sympathie des esprits cultivés.
Martin fut un roi batailleur et brouillon, dont la vie se passa à courir les aventures. Il résidait rarement à la cour. Son aîné, au rebours, aimait la paix, les plaisirs et le luxe. Après la chasse, rien ne lui était plus cher que les jeux et les fêtes. Voici ce qu’en dit le judicieux Tomic :
« Il reçut le nom d’ami de l’élégance, et non sans raison; car, sa vie durant, il fut le plus élégant des rois chrétiens d’alors. Quand ce roi eut perdu sa première femme, qui était fille du comte d’ Armagnac, étant encore prince, son père le maria en secondes noces à la fille du duc de Bar, petite-fille du roi de France, nommée Madame Yolande. Or, vous saurez que du vivant de cette reine, le Roi avait un état de maison tel que n’en eut jamais aucun roi parmi les chrétiens, pour tout ce qui est de l’élégance. En premier lieu, le Roi comptait dans son entourage un grand nombre de comtes, barons, nobles hommes, chevaliers et gentilshommes, qui formaient toujours une suite considérable. Le dit Roi avait encore un magnifique équipage de chasse et un beau service de venerie : nombre de faucons de toute espèce, pour toute sorte de gibier, nombre d’autours et d’éperviers pour chasser perdrix et cailles, nombre d’émouchets pour chasser l’alouette et s’ébaudir devant les dames. Il avait à sa cour des troupes de ménestrels (poètes et jongleurs) en tout genre, pour se donner le plaisir de la danse et du chant. Il montait fort
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bien à cheval, et avait toute sorte d’animaux de selle. Il se plaisait fort aux joutes et à tous les exercices militaires de la chevalerie. Tel était son milieu habituel. La Reine, de son côté, avait un état de maison fort au-dessus de n’importe quelle reine chrétienne de son temps. Elle traînait à sa suite une foule de baronnes, de nobles dames, de femmes et filles de chevaliers et gentilshommes, en très grand nombre; car à sa maison appartenaient toutes les grandes dames du royaume, voire toutes les personnes nobles. Et elles étaient toutes pourvues, par les soins de la Reine, de toutes les parures qui convenaient à leur état et à leur rang. Aussi peut-on assurer vraiment que ce couple royal, tant qu’ils vécurent tous deux, eut une cour et un état de maison fort au-dessus de n’importe quels princes et princesses de leur temps. » (P. 223 et suiv.)
Le grave Mariana, si judicieux et si fin, a jugé le roi Jean Ier d’Aragon en trois lignes : fué principe benigno de su condition y manso, sino le atizaban con algun desacatOy dit-il, à propos de son avènement au trône. Et après avoir raconté sa fin tragique, il ajoute simplement : Principe d la verdctd mas senalado en fioxedad y ociosidad que en alguna otra virtud. Heureusement que la reine était une femme de tête et d’une rare énergie, comme il parut en mainte circonstance critique. La Reyna Doha Violante , como la que por el desçuido de su marido ponia en todo la manOy dit le même historien.
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Ce couple si inégal s’accordait en un point, à savoir l’amour des lettres et des arts, qui trouvaient asile et protection à la somptueuse cour d’Aragon. Ce n’était point à titre d’amuseurs et de parasites que les savants et les lettrés recevaient accueil au palais. Les plus méritants remplissaient des fonctions distinguées, occupaient des places honorables. C’est le mérite personnel qui assignait les rangs dans cette hiérarchie byzantine. Bernat Descoll, auteur probable de la belle chronique de Pierre IV, était vice-trésorier et chancelier du roi. Le maj ordonne de la maison royale était Antoni de Vilaragut, traducteur estimé de Sénèque. Domingo Mario, poète dramatique, était vice-chancelier. Pere Dartès, bon écrivain, avait la charge de trésorier. Il y avait un astrologue en titre, nommé Cresques de Vidiers; et il ne fallait pas être sot pour tirer l’horoscope des souverains et des courtisans, ainsi qu’on le voit par le traité d’astrologie du médecin de Pierre IV, Barthomeu de Très vents, dont le manuscrit admirablement conservé et orné de nombreuses et belles ligures, est un des plus précieux du fonds espagnol de la Bibliothèque nationale (n° 411). Le confesseur de la reine était frère Antoni Canals, de l’ordre de Saint-Dominique, tra-
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ducteur de Valère-Maxime, dont la même Bibliothèque possède un manuscrit superbe mais incomplet (Fonds espagnol, n° io).
C’était un écrivain facile et laborieux, dont la fécondité le cède à peine à celle du docte et sage Eximenis, polygraphe comparable à Ramon Lull, avec plus de maturité et une connaissance rare de l’antiquité sacrée et profane. Ce même Eximenis, émule et censeur de Vincent Ferrier, bien qu’absorbé par des négociations importantes et par des travaux encyclopédiques, se montrait parfois à la cour d’Aragon, où il apportait le prestige d’une autorité qu’il ne devait qu’à son mérite. C’était un homme pacifique et de bon conseil. C’est lui qui représentait les intérêts de l’infortuné comte d’Urgel dans cette compétition îameuse, qui se termina par cet inique compromis de Caspe, una de las mas puras glorias espaholasy au jugement d’un critique peu difficile. (V. Rev. deEsp., 30 décembre 1888, p. 546, à propos du discours de réception à l’Académie de l’Histoire de Antonio Sanchez Moguel.)
La simple énumération de ces noms bien connus prouve que notre auteur fréquentait bonne compagnie à la cour du roi Don Johan. Le maître queux du Palais ( Sobre cocli), dont la fonction était intermédiaire
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entre celles du majordome et du chef des cuisines, Nicolas Pachs, de Majorque, s’est fait connaître par un curieux recueil de sentences morales, empruntées à un grand nombre d’auteurs, dont la Bibliothèque nationale possède deux exemplaires manuscrits (Fonds espagnol, nos 54, 55). Les confidences de cet honnête compilateur ne sont pas la partie la moins curieuse d’une œuvre qu’il composa à la prière de ses enfants. Il avait dû à ses talents et à sa conduite d’être promu à une charge de judicature, algutzir > sorte de procureur du roi, ou alcalde de corte (comme on disait en Castille). Ce fait montre assez le caractère littéraire de cette cour où régnait l’élégance.
Cette période de l’histoire des lettres catalanes fut particulièrement riche en traductions. Les principaux auteurs de l’antiquité latine, et nombre d’auteurs du moyen âge, théologiens, hagiographes , philosophes, mystiques, médecins, chirurgiens, alchimistes, furent traduits en catalan. Beaucoup de ces traductions figurent au catalogue du fonds espagnol de la Bibliothèque nationale. Les plus remarquables sont, après les deux Bibles et les trois psautiers , la Légende Dorée, la vie de saint Honorât et le Bré-
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viaire d’amour > dont les deux superbes exemplaires répondent à deux époques bien différentes de la langue. Ces nombreuses traductions attestent la vive curiosité et la rare activité d’esprit de cette élite de la société catalane, bien plus cultivée que le reste de l’Espagne, à cause sans doute des rapports plus fréquents avec les pays voisins, la France et l’Italie, et des expéditions et voyages répétés au Levant.
Bernat Metge sut bien tenir son rang dans cette société polie, éclairée, distinguée. Comme la plupart des écrivains catalans de son temps, il travailla à propager les lumières en usant de la langue maternelle, en contribuant beaucoup à l’enrichir et à la perfectionner. Aussi devint-il une autorité considérable. Voici l’hommage que lui rend Ferrand Valenti, de Majorque, en sa traduction catalane des Paradoxes de Cicéron. Après avoir cité d’autres auteurs qui ont préféré le catalan au latin : « Et pour en rappeler de plus modernes, dit-il, pense à ce qu’a fait Bernat Metge, grand courtisan et familier des rois, en cette grande vision du « Songe » qu’il a composée, et dont tu peux trouver une partie dans la première des questions Tusculanes et l’autre partie dans ce qu’a écrit et raconté B oc-
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cace. » He perque veges los propinques ha nostra edat, pense lo que ha fet en Bernat Metge, gran cortesà he familiar real , en la gran visiô he Sompni per ell compost , part del quai veura pots en la primera questio tusculana, he part per lo Bocacci récitât enar rat. Cette citation a été fournie par M. Antoni Rubiô y Lluch, qui renvoie à un article du Museo Balear, année 1884,
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Dans sa traduction de Grisélidis, ainsi que dans les deux lettres qui l’accompagnent, Bernat Metge se montre excellent écrivain. Mais c’est surtout dans le « Songe » qu’apparaît son rare talent de composition et d’exécution. Bien que l’ouvrage ne forme qu’un petit volume, il renferme sans confusion un nombre considérable de matières très diverses, habilement distribuées en ces quatre dialogues, dont les deux premiers sont si graves, et les deux autres si plaisants.
On pourrait objecter à l’auteur de cette ingénieuse fiction, que si court que soit son livre, il embrasse trop de choses pour un songe commencé après minuit, et terminé bien avant l’aube. A cette objection spécieuse l’auteur pourrait répondre que la notion du temps ne s’applique point