‹ Le songe de Bernat Metge, auteur catalan du XIVe siècle;Chapitre 4 sur 34 · L XXXIV · texte numérisé non relu

L XXXIV

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aux rêves. La chronologie ne signifie rien dans ces hallucinations du sommeil, où quelques minutes, voire quelques secondes, suffisent au développement des plus longs épisodes. Entre deux insomnies très rapprochées peuvent se produire des scènes fantasmagoriques d’une longue durée apparente, et se dérouler des tableaux à perte de vue. De ce côté donc la vraisemblance a été observée jusque dans la fiction, ainsi que dans le songe de Lucien intitulé « Le Coq», où, à la vérité, l’action est une et simple.

Ici la pièce est un drame en quatre actes, et à quatre personnages, avec des rôles bien définis. L’acteur principal est l’auteur lui-même, qui est toujours en scène, interrogeant ou répondant, tandis que les autres alternent dans leurs rôles; toujours présents, mais souvent muets. C’est ainsi que le bon roi Jean se charge de débattre la grave question de l’immortalité de l’âme et de la vie future, avec une autorité qu’il doit moins à sa dignité de prince et au savoir que lui prête libéralement son ancien serviteur, qu’à l’expérience acquise dans l’autre monde.

En matière de foi, tous les arguments de l’école ne valent pas la déposition d’un pareil témoin, qui revient du Purgatoire à seule fin de convertir l’incrédule. Tout cela

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est conforme à la tradition catholique et à cette sorte de révélation qui se fait par les âmes des trépassés. Platon a procédé d’une manière analogue dans la fiction de Her l’Arménien. Dante a visité lui -même les trois règnes du pays d’outre -tombe.

Le roi Jean a la foi du charbonnier. Il est orthodoxe, et de cette orthodoxie qui, grâce aux constants efforts des Franciscains, le plus populaire des ordres religieux, tendait à mettre la Vierge-mère sur le même rang que les trois personnes divines. Il avait favorisé le schisme, comme son père ; mais il croyait à l’immaculée Conception, et cette croyance, qui n’était pas alors obligatoire, l’a sauvé des peines éternelles.

Le plaidoyer du Diable, en ce débat, est un pur chef-d’œuvre. Il avait raison, le Malin. Mais on lui ferma la bouche, et il fut renvoyé à son inextinguible fournaise, condamné sans frais. Ce que femme veut, Dieu le veut, et il se laisse tôt fléchir, le souverain juge. Le sceptique railleur devait rire dans sa barbe, en pensant à la justice humaine, qui a consacré tant d’iniquités avec l’autorité légale. Il est un peu sot, ce roi Jean, avec son arsenal d’arguments scholastiques et ses procédés d’argumentation, visiblement imités de Ramon Lull, en son livre du Gentil et des Trois

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Sages, où le paganisme est confondu tour à tour par les sectateurs de Moïse, du Christ et de Mahomet, qui laissent au païen converti au monothéisme l’embarras plutôt que la liberté du choix entre les trois dogmes. Le bon monarque est entré parfaitement dans la peau d’un de ces théologiens à la douzaine, qui après avoir abusé du raisonnement jusqu’à compromettre la raison, répètent victorieusement la formule des géomètres: «ce qu’il fallait démontrer».

Avec un tact très fin, les deux sages payens assistent à la controverse sans dire un mot. Ils restent bouche close, tant que le royal apôtre expose la doctrine, malgré l’autorité qu’ils ont reçue d’en haut. Une seule fois, et d’un signe seulement, Tirésias arrête au passage un propos indiscret du roi qui engageait l’avenir.

Orphée discourt agréablement. Sa rhétorique se ressent de sa profession. Le récit de sa descente aux Enfers, à la recherche d’Eurydice, rappelle sans trop d’inégalité Virgile et Ovide, dont les réminiscences heureuses ne sont pas moins visibles dans la description des sombres demeures. Ses narrations ne manquent ni de fraîcheur ni de grâce. Mais il a beau dire, l’auteur, tout admirateur qu’il est de l’éloquence et de

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la poésie, croit encore moins ces vieilles sornettes d’une mythologie détrônée que les révélations orthodoxes sur le Ciel, le Purgatoire et les Limbes. Du reste, l’accommodant Orphée n’a point de fanatisme.

Il lui suffit d’avoir retrouvé là-bas sa tendre moitié, avec l’assurance de ne plus la perdre. Sa philosophie est véritablement humaine et d’une extrême douceur. Il ne garde point rancune aux folles Bacchantes qui le mirent en pièces et qui livrèrent sa tête et son luth au courant de l’Hèbre.

Tout autre est l’humeur du vieux Tirésias, cet aveugle si clairvoyant, qui n’ignore rien du passé et de l’avenir. Le malheureux devin a fait l’expérience des deux sexes, et il ne peut oublier qu’il a été femme. Il ne s’en peut consoler; et le souvenir de sa métamorphose le remplit d’amertume.

Jamais on n’avait tant médit des femmes, depuis le misogyne Euripide, ni avec cet entrain, ni avec cette verve d’enfer. Dans cette incomparable série d’invectives, il n’y a point de rhétorique, aucune déclamation. Tout jaillit de source, et le flot intarissable s’épand en mille ruisseaux, en mille filets, pour mieux dire, tant les phrases se pressent, variées, alertes et vives, agiles et rapides comme des flèches à la pointe acérée. Le beau sexe est criblé de ces fines aiguilles

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