LO PRIMER TRACTAT
och temps ha passât que estant en la preso, no per demerits que mos perse guidors e enueiosos sabessen contra mh segons que despuys clarament a lur vergonya ses demostrat; mas per sola 5 iniquitat quem hauien , 0 per ventura per algun
Ici commence le livre intitulé
PREMIER DIALOGUE
l n’y a pas longtemps que, me trouf vant en prison, sans que la haine de mes persécuteurs eût pu découvrir un seul grief contre moi, comme il a été par la suite clairement prouvé à leur confusion, mais par un effet de leur iniquité, à moins que ce ne fût par quelque secret
secret juy de Deu; un diuendres, entorn mitge nit, studiant en la cambra honyo hauia acostu matestar, la quai es testimoni de les mies cogitations, me vench fort gran desig de dormir , e 5 leuantme en peus passegi vn poch per la dita cambra. Mas soptat de molta son , couench me gitar sobrel lit, e sobtosament, sens despullar, adormim, no pas en la forma acostumada, mas en aquella que malalts ofameiats solen dormir . o Estant axi, a mi aparech, a mon vijares, vn hom de mitge estatura, ab reuerent cara, vestit de vellut pellos carmesi , sembrat de corones dobles d aur, ab vn barret vermeil en lo cap . E acompanyauen lo dos homens de gran esta- 5 tura; | la hu dels quais era joue fort bell , e 2
dessein de Dieu, un vendredi, environ minuit, comme je travaillais dans cette pièce qui me servait de chambre, et où je me livrais à mes pensées, il me prit une si grande envie de dormir, que je me levai et fis quelques tours dans ma geôle. Mais le sommeil l’emportant, je fus obligé de me jeter sur mon lit sans me déshabiller, et je m’endormis tout de suite, mais d’un sommeil semblable à celui des malades ou des gens qui ont faim.
C’est dans cet état qu’il me sembla voir apparaître un homme de moyenne taille, d’un aspect imposant, vêtu de velours cramoisi, parsemé de doubles couronnes d’or, la tête couverte d’un bonnet rouge. Il avait à sa suite deux hommes de haute taille : l’un était jeune et fort beau; il
PREMIER DIALOGUE
ténia vna rota entre les mans. L altre era molt vell, ab longa barba e sens hulls, lo quai ténia vn gran basto en la ma.
E entorn los dessus dits hauia molts falcons astors e cans de diuersa natura qui cridauen e $ vdulauen fort lentament.
E quant agui be remirat specialment lo dit hom de mitge estatura, ami fo vijares que vaes lo rey en Johan, de gloriosa memoria , que poch temps hauia que era passât desta vida; al quai 10 yo longament hauia seruit. E dubtant qui era, espahordim terriblament.
La donchs ell me dix :
« Lunya tota pahor de tu, car y o son aquell que pences. » !-
tenait dans ses mains un rebec; l’autre, très vieux et aveugle, avait la barbe longue et tenait en main un grand bâton.
Autour de ces personnages, quantité de faucons de chasse et de chiens de toute espèce criaient et hurlaient longuement.
Après avoir contemplé ce spectacle, et plus particulièrement l’homme de moyenne taille, il me sembla voir devant moi le roi Jean, de glorieuse mémoire, mort tout récemment, et qui m’avait eu longtemps à son service. Dans l’inquiétude que ce fût lui, je fus terriblement troublé.
Alors il me dit :
« Chasse loin de toi toute crainte, car je suis bien celui que tu crois. »
Quant yo l hoy parlai coneguil tantost ; puys tremolant digui:
(( O Senyor, com sou vos aci? he no moris laltre dia?
5 — No mori , dix ell, mas lexi la carn a la
sua mare , e reti l espirit a Deu quil me hauia donat.
— Com l esperit, digui yo, no puch creure quel esperit , si res es , puixa tenir altre cami io sino aquell que la carn te.
— E donchs que entens, dix ell , que siayo? No sabs que l altre dia passi de la vida corpo ral en que era?
— Hoyt ho he dir, respongui yo. Mas ara i> no | ho crech, car si fosseu mort , no foreu aci. 3
Aussitôt que je l'entendis parler, je le reconnus, et très ému :
« Comment se fait-il, dis-je, que vous soyez ici? N’êtes-vous pas mort l’autre jour?
— Je ne suis pas mort, répondit- il, mais j’ai abandonné la chair à sa mère, et j’ai rendu l’esprit à Dieu, de qui je le tenais.
— Comment, l’esprit? dis-je. Je ne puis croire que l’esprit, supposé qu’il soit, puisse suivre une autre voie que la chair.
— Eh bien! donc, que suis-je, dit-il, à ton gré? Ne sais-tu pas que l’autre jour je terminai ma vie corporelle?
— Oui, je l’ai su, dis-je; mais présentement je n’en crois rien. Car si vous étiez mort, vous ne seriez point ici. M’est avis que vous êtes
Enten que sots viu; mas la gent, o per tal com ho volria, car tostemps se alegra de nouitats , he especialment de nouella senyoria, o per alguna barateria que vol fer , ha mes en fama que sots mort.
— La fama , dix ell, es ver a, que y o he pagat lo deute a natura, e lo meu espirit es aquest que parla ab tu.
— Vos , Senyor, me porieu dir queus plaura. Mas , parlant ab vostra reuerencia, yo no creure que siau mort ; car homens morts no parlen.
— Ver es, dix ell, quels morts no parlen; may l esperit no mor. E per conseguent no li es impossible parlar.
vivant. Mais le monde, soit parce qu’il le voudrait ainsi, car il est toujours avide de nouveautés, et particulièrement heureux de changer de maître, soit parce qu’il machine quelque tour de sa façon, le monde a fait courir le bruit de votre mort.
— La renommée n’a pas menti, dit-il; j’ai payé ma dette à la nature, et c'est mon esprit qui converse avec toi.
— Vous pouvez, Seigneur, me dire ce qu’il vous plaira. Mais, parlant en toute révérence, je ne croirai pas que vous soyez mort, car les morts ne parlent point.
— Il est vrai, dit-il, que les morts ne parlent pas, mais l’esprit ne saurait mourir. Donc, il peut parler.
— Nom par, digui yo, quel espirit sia res apres la mort , car moites vegades he vist morir homens e bisties he ocells, e no veya que esperit ne altra cosa los isques del cors, per la quai yo 5 pogues conexer que carn he esperit fossen dues coses distinctes e separades . Mas tostemps he cregut que ço que hom diu esperit ho anima no fos als sino la sanch ho la calor natural que es en lo cors, que per la discrepantia de les sues quatre humors mor, axi com fa lo foch per lo vent quel gita de son | loch, o quant es corrumput 4 lo subiech que es qui s apaga; e dequi auant nolveuhom.
— Molt est enganat, dix ell; appar que no 15 fasses differentia entre espirit e espirit.
— Il ne me paraît pas, dis -je, que l’esprit soit rien après la mort. J’ai vu maintes fois mourir des hommes, des bêtes, des oiseaux, et je n’ai onques vu sortir de leur corps ni esprit ni rien d’autre qui pût m’apprendre que chair et esprit sont deux choses distinctes et indépendantes. En revanche, j’ai toujours cru que ce qu’on appelle «esprit» ou «âme», n’était au vrai que le sang ou la chaleur qui est naturellement dans le corps, lequel meurt par la divergence des quatre humeurs, tout ainsi que la flamme, déplacée par le vent, ou qui s’éteint par la corruption de la matière combustible. Une fois disparu, on ne le revoit plus.
— Quelle grosse erreur ! dit-il. Il est clair que tu ne distingues point entre esprit et esprit.
— Non hi fas(ses) alguna, digui yo; to tes les coses animades veig morir en vna manera,
— No es ver que en vna manera muyren, dix ell ; car de très maneras de esperits vidais ha s créât nostre Senyor Deu. Vns que en la creatio del mon hague (r) en començament d ell , e no son cuberts de carn, e aquests son angels ; altres qui han principi del Creador, e son cuberts de carn , mas no moren ab aquella, e aquests son 10 homens; altres qui son cuberts de carn, e nexen
e moren ab aquella, e aquests son animais bruts .
» L orne es estât créât en lo mig, per ço que fos pus baix dels angels e pus ait que les bistias, e 15
— A quoi bon cette distinction? dis-je. Ne vois -je pas mourir de la même manière tout ce qui a vie?
— Il n’est pas exact, dit-il, qu’il n’y ait qu’une seule manière de mourir. Notre Seigneur Dieu, en effet, a créé trois sortes d’esprits de vie. Les uns qui lors de la création du monde prirent origine de lui, et qui ne sont pas enveloppés de chair : ce sont les anges. D’autres ont aussi reçu l’être du Créateur, qui sont revêtus de chair, mais qui ne meurent point avec elle : ce sont les hommes. D’autres sont recouverts de chair, avec laquelle ils naissent et meurent : ce sont les bêtes brutes.
» L’homme a été créé entre les deux extrêmes, de manière qu’il fût au-dessous des anges et
que agues alguna cosa comuna ab lo subira he ab lojusa, ço es saber inmortalitat ab angels, e mortalitat de la carn ab les bisties, tro que la resuvectio reparas la inmortalitat.
5 — Jaus he dit, Senyor, que totes les coses |
animades hevist morir en vna forma, e James 5 non viu lo contrari; e per conseguent al s non crech, majorment quant veig que Salamo, en lo libre appellat Ecclesiastes, fo de la opinio que io yo son dient : Una es la mort dels homens e de les bisties, e egual es la conditio de cascu.
A xi com moren los homens, moren aquelles; totes coses espiren, e l orne no ha res mes auant que la bistia.
au-dessus des bêtes, et qu’il eût de commun avec les êtres supérieurs, les anges, l’immortalité, et avec les inférieurs, les bêtes, la mortalité de la chair jusqu’à la réparation de la partie périssable par la résurrection.
— Je vous ai déjà dit, Seigneur, que j’ai vu mourir tous les êtres vivants de la même manière, et comme je n’ai jamais vu autre chose, je ne puis croire autrement. Ce qui m’assure dans mon opinion, c’est que je la vois partagée par Salomon. Que dit-il dans le livre appelé Ecclésiaste? Une est la mort des hommes et des bêtes : égale est la condition des uns et des autres. Ainsi que les hommes, meurent les bêtes. Toutes choses finissent, et l’homme n’a absolument aucun avantage sur la bête.
— No par , dix ell, que aies clara conexença de la intentio del saui que lias allegat ; car ell no dix aço en persona sua, mas dels impiadosos e infirmants. E axi ha plagut a sent Gregori, en lo Dialogo, e a sent Thomas, 5 Contra los gentils. E appar be que axi sia, car en la fi del dit Ecclesiastes, quaix determenant hi aiusta : « Tro sia tornada la polç en la » sua terra don era, e l esperit retorn en aquell » quil ha donat. » 10
E apres vn poch dix : « la fi de les paraules totes ensemps hoiam » ; « Tem Deu e serua los seus manaments. A aço fer es cant tôt hom. » En les quais paraules appar que Salamo en
— Il ne paraît pas, dit-il, que tu aies une idée bien nette de ce qu’a voulu dire le sage que tu viens de citer. En effet, ce n’est point de sa propre autorité qu’il parle ainsi, mais par la bouche des impies et des incrédules. Tel est l’avis de saint Grégoire en son Dialogue, et de saint Thomas Contre les païens. Et il paraît bien que telle est la vérité, car vers la fin de VEcclésiaste, il est dit expressément : « Jusqu’à » ce que la poussière soit retournée à la terre » d’où elle est sortie, et que l’esprit fasse retour » à celui qui l’a donné. »
Puis, un peu plus loin, il ajoute :
(( Voyons dans son ensemble la fin du passage : «Crains Dieu et observe ses comman- » dements. C’est à quoi se réduit le devoir de » chacun. » Il est clair, d’après ce contexte, que
persona de molts parlaua . Puys dient que l hoyssen tots ensemps, | exprimi a aquells la dita 6 sua conclusio vertadera. No resmenys, be sabs tu que moites coses creu hom que no pot veuve . ÿ — Ver es, digui yo ; mas nols tench per sauis aquells qui n vsen. Ço que veig crech, e del pus no cur.
— Digues, respos ell, abans que venguesses en lo mon, que eres?
io — Ço que sere apres la mort, digui yo.
— E que seras?
— No res .
— Donchs no res eras abans que fosses engendrât ?
— A xi ho crech, digui y o.
Salomon s’adressait au grand nombre. Puisqu’il demande que tout le monde l’écoute, c’est pour tous qu’il a exprimé le fond de sa pensée. Au surplus, tu sais bien qu’on ajoute foi à bien des choses qu’on ne saurait voir.
— Il est vrai, dis-je, mais je ne tiens pas pour sages ceux qui font ainsi. Je crois ce que je vois, et de tout le reste n’ai cure.
— Dis-moi, reprit-il, avant de venir au monde, qu’étais-tu ?
— Ce que je serai après ma mort, répondis-je*
— Et que seras-tu?
— Rien du tout.
— Tu n’étais donc rien avant d’avoir été engendré?
— C’est tout à fait mon opinion, dis-je.
PREMIER DIALOGUE
— E per que ho c reus?
— Per ço que cascun jorn veig que la dona per lo aiustament del hom se fa prenys , he dabans nou era. E apres pareix alguna cria tura, la quai de no esser ve a esser . $
— Hoc; mas , dix ell, ço que tu has vist en altres , nou has vist en tu mateix . Pero digues me, sit recorda, que eres abans que fosses engendrât?
— A mi, digui yo, nom recorda, ne son cert io que era, car nou vin . Mas be crech que no era res ; car hom son axi com los altres, e coue que seguescha lurs peijades.
— Donchs, dix ell, tu creus ço que no has
vist? 15
— Et pourquoi penses-tu ainsi?
— Parce que je vois tous les jours que la femme en s’unissant à l’homme devient grosse, ne l’étant pas auparavant. Puis elle donne le jour à un enfant, qui du non-être passe à l’être.
— Fort bien, dit-il ; mais ce que tu as vu chez d’autres, tu ne l’as pas observé en toi-même. Voyons, dis-moi, s’il t’en souvient, qu’étais-tu avant d’être engendré?
— Je n’en ai aucune souvenance, et je ne suis pas sûr que j’étais, car je n’ai rien vu; mais je crois fort que je n’étais rien. Car enfin, étant homme comme les autres, il faut bien que je marche sur leurs pas.
— Alors, dit-il, tu crois ce que tu n’as point vu?
— Ver es, Senyor, que algunes coses crech que jw he vistes. E per ço que he | atorgat nou 7 puch negar, e a la veritat, com mes hi penç, pus clar ho veig ; car moites vegades, he S cregut diuerses coses que nos podien clarament prouar ; e majorment una cosa fort comuna a totes gents. Si hom demanaue a cascun hom qui es estât son pare, ell nomeneria aquell ques pença que ho sia, pero nou sabria certament,
10 sino per sola creença.
— Be esta , dix ell; aço gran plaer es al arguint, com lo responent no solament atorga la sua conclusio, ans la proua . »
La donchs l espahordiment me comença a
— Il est vrai, Seigneur, que je crois certaines choses sans les avoir vues. Et je ne me dédis point de ce que j’ai accordé. Le fait est, que plus j’y pense, plus clairement m’apparaît la chose. Combien de fois n’ai -je pas ajouté créance à ce qui ne pouvait nettement se prouver? Voici, par exemple, un fait général et bien connu de tous. Si l’on demandait à chacun : Qui était ton père? Celui, répondraitil, en le nommant, qui passait pour l’être. Mais, en réalité, la certitude ne va pas ici avec la créance.
— Parfaitement, dit-il. L’argumentant est trop heureux, quand le répondant ajoute la preuve à l’approbation de ses conclusions.
Dès lors, je commençai à me remettre de mon trouble; mais n’étant pas encore bien
PREMIER DIALOGUE
passar, e dubtant encara en ço quem dehia, volguimi acostar per besarli los peus e les mans .
« Girat, dix ell, car aquest cors de quem veus cubert fantastich es, e nol pories ne t hes legut tocar. Aquell al quai tu solies seruir efer 5 reuerentia e honor, conuertit es en polç. »
Dels meus hulls isqueren ladonchs fort espesses lagremes, e del cor gemechs e suspirs grans les plagues me refrescharen e tots los meus hossors cruxiren. E aquella hora fo a mi 10 pus dolorosa que aquella en la quai sabi que ell hauia pagat lo deuta a natura.
8 » No pl j ors, dix ell, ne sies trist, carde remey
inutil vsaries. Qiiant es per mon interes, not
sûr de ce que j’entendais, je voulus m’approcher de lui pour lui baiser les pieds et les mains.
«Détourne-toi, dit-il, car ce corps que tu me vois n’est qu’une fausse enveloppe. Quand même il te serait permis de le faire, tu ne saurais toucher celui qui fut ton maître, que tu honorais et vénérais, car il est réduit en poussière. »
Alors, de mes yeux jaillirent des flots de larmes, et de mon cœur des gémissements et des soupirs profonds. Mes plaies s’avivèrent, et tous mes os craquèrent. Ce moment fut pour moi plus pénible que celui où j’appris qu’il avait payé son tribut à la nature.
« Cesse de pleurer, me dit-il, et de t’affliger, car le mal ne souffre point de remède. En ce
cal plorar, car couinentment estich per gratia diuinal, e per esser monarcha, no volria tornar en lo mon; e ja menys per lo teu ; car si a mi hasperdut, qui era ton Senyor, tan bo ho millor S lo has trobat. Eli te gitara a ta honor de la preso, en que est, e no sofferra quet sia fet tort ; car fort es just e virtuos, e conexera tost la mala intentio dels teus perseguidors. Jatsia que per comportar aquells, per raho de la sua io nouella Senyoria, not espetxara tan tost com tu volrias emereixs per justiiia. Puyssil serueys, ten sabra be remunerar ; pero a tu no ten cal fer gratis noues, car bel coneixs.
— Senyor , digui yo, ver es, he aytal espe -
qui me concerne, tu peux te rassurer, car je suis, par la grâce divine, assez content de mon sort, et bien qu’étant roi, je ne voudrais point revenir en ce monde. Et toi-même tu n’as pas lieu de te plaindre. Il est vrai qu’en moi tu as perdu un maître, mais tu en as trouvé un autre qui vaut autant ou mieux. C’est lui qui te mettra, pour ton honneur, hors de cette prison. Il ne souffrira point qu’on te fasse tort. Comme il est juste et vertueux, il ne tardera point à connaître le mauvais esprit de tes persécuteurs ; mais, à cause de son récent avènement, il ne pourra te venger d’eux aussitôt que tu le voudrais et que tu as raison de le vouloir. En second lieu, si tu veux être à lui, tu t’en trouveras bien, je n’ai pas besoin de te le dire, car tu connais sa générosité.
PREMIER DIALOGUE
rança he en ell. Mes apresent non veig venir les mars.
— O, dix ell, comuna malaltia es dels homens, que ço que molt desigen no creen que iames lus uengua.
— Qiialque dia, digui yo, Senyor , ben sere content; car prou se fa tost, ço que b es fa. Qiiant es apresent, d aço no cur molt : ço que a nostre Senyor Deu e a ell plaura, sera pla sent a mi. Solament, Senyor, si nous es anuig, 9 vos suplich quem vullau j dir que es espirit, e quem doneu entenent la sua inmortalitat, si possible es; car ab gran congoxa estich de saber ho, per ço com nou puch entendre. E uos haueu
— Oui, certes, Seigneur, lui dis-je; c’est de lui que j’attends mon salut. Mais, pour le moment, je ne vois rien venir.
— Ah! dit-il, voilà comment sont faits tous les hommes : ce qu’ils désirent vivement, leur paraît à jamais impossible.
— Un jour viendra, Seigneur, dis-je, où j’aurai satisfaction. Ce qui est bien, arrive toujours assez tôt. Quant à présent, je suis assez tranquille. Ce qui plaira à notre Seigneur Dieu et à lui me fera aussi plaisir à moi. Mais, je vous prie, veuillez me dire, ne vous déplaise, ce que c’est que l’esprit, et m’expliquer, si faire se peut, son immortalité. Vous ne sauriez imaginer quelle envie j’ai de savoir ce mystère qui passe ma compréhension. Si, comme vous le dites, vous avez rendu votre esprit à Dieu, il
me dit quel haueu retut a Deu, e segueix se per conséquent que esperit siaalgunacosa inmortal.
— La tua conclusio, dix ell, es ver a, e nom marauell si nou pots entendre , car noy vols 5 primerament especular. No es cosa en lo mon , per fac il que sia, que no torn dificil, o quaix impossible, al no volent fer aquella.
— Jo, Senyor, volenter ho faria. Mas lo meu grosser enginy no es sufficient a compendre io tan alta materia sens aiuda vostra.
— Ara donchs, dix ell, atten diligentment en aço quet dire.
» Molts doctors de la Esglesia de Deu, philosofs, poetes, e altres scients e dévots
s’ensuit que l’esprit est quelque chose d’impérissable.
— Rien de plus vrai que ta conclusion, ditil. Mais pour bien entendre ce qui te paraît inintelligible, il faudrait commencer par y penser mûrement. Les choses les plus faciles du monde deviennent difficiles et à peu près impossibles sans le consentement de la volonté.
— Ah! Seigneur, ce n’est point la volonté qui me manque; mais ma pauvre intelligence ne saurait approfondir cette question ardue, si vous ne me venez en aide.
— Soit, dit-il. Reste donc attentif à mes paroles.
» Ils sont nombreux les docteurs de l’Eglise de Dieu, les philosophes, les poètes et autres
PREMIER DIALOGUE
homens tractants d aquesta mater ia han fet lur poder de donar entenent aïs homens del mon, axi de paraula com ab escriptura, que es esperit ho anima; car en lo cors humanal vna mateixa cosa son. Mas segons pora (sic), 5 entrels antichs philosoffs fo gran questio que era la anima. E dix Nasica quel cor. Empedocles la sanch. Altres digueren que la vna 10 part | del ceruell ténia lo principat de la anima. Altres quel loch e cadira de la anima eren en 10 lo cor . Altres en lo ceruell. Zenon dix que la anima era foch. Aristoxenus, armonia de sons. Xenocrates, nombre. Plato fenye triplicitat en la anima, lo principat de la quai, ço es raho,
représentants de la science et de la piété, qui en traitant cette matière, ont tout fait pour amener le commun des hommes, soit par leurs discours, soit par leurs écrits, à comprendre ce que c’est qu’« esprit » ou « âme », deux mots qui expriment la même chose renfermée dans le corps humain. Or, ce fut une grosse question, selon Plutarque (?), parmi les anciens philosophes, de savoir ce qu’était l’âme. C’est le cœur, dit Nasica (?) ; c’est le sang, dit Empédocle. D’autres assignèrent pour siège principal à l’âme une région du cerveau. Les uns firent résider l’âme dans le cœur; les autres, dans le cerveau. Zénon dit que l’âme était du feu, et Aristoxène, une concordance de sons. Elle était nombre pour Xénocrate. Platon imagina trois âmes : il logeait la principale, à savoir la raison,
posa en lo cap , e les dos parts, ço es hira, e cupiditat, deius en les entv amenés. Dicearcus dix que la anima no era res, e que vanement dehia hom animais e coses animades . Galien 5 dix que l anima era complexio . Altres, que era cors. Aristotil, qui, apres de Plato, se acosta mes a la veritat quels dessus nomenats, dix que era Endelecheia, vocable grech que vol dir continuât mouiment e perdurable. E cascu io dels dessus dits se esforça a prouar la sua opinio com mils pogue.
» Empero los doclors de la Esglesia de Deu, los quais molt profundament e be hi an vist , affermen , jatsia que en diuerses maneras ho i$ diguen, que la anima de l hom es creador 0*c)
dans la tête, et les deux autres, c’est-à-dire la colère et la concupiscence, au-dessous, dans les viscères. Dicéarque dit que l’âme n’était point, et que les mots « animal, êtres animés » ne signifiaient rien. Galien dit que l’âme, c’est le « tempérament ». D’autres, que c’est le corps. Aristote, celui qui, après Platon, s’est approché de la vérité, bien plus que les susdits, la définit une « entéléchie », un mot grec qui équivaut à (( mouvement incessant et perpétuel ». Chacun de ces philosophes fit de son mieux pour le succès de son opinion.
» Quant aux docteurs de l’Eglise de Dieu, qui ont parfaitement vu et à fond, ils sont d’accord pour affirmer, bien que sous diverses formes, que l’âme de l’homme, création de Dieu, est
PREMIER DIALOGUE
per Deu substantiel espiritual propria, viuificadora del seu cors, national, e inmortal, e en be ii e en mal conuer | tibia. E sapies certament que axi es. Pero , per ço que mils ho entendues, declararto he breument. 5
» La anima esser creada per Peu, aigu qui raho haia nou ignora; car tota cosa que ha existentia, ho es creador, o criatura . Mas alguna criatura no pot esser substantia; car tota cosa que ha hauer substantia coue que la 10 haia de Deu, pus no la pot donar ha altra, car per ço la ha reebuda tant solament que la âge per aci Oie); car en altre manera séria creador a. Resta donchs atorgar que nostre Senyor Deu la aia creade, qui euidentment pot crear coses 15
une substance spirituelle, simple, informant le corps, raisonnable, immortelle, capable de bien et de mal. Tu peux t’assurer qu’il en est ainsi. Cependant une courte explication te le fera mieux comprendre.
» Que l’âme soit créée de Dieu, il suffit pour le savoir d’être raisonnable : et, de fait, tout être qui existe est créateur ou créature. Or aucune créature ne peut être substance (indépendante), attendu que tout ce qui a besoin de substance doit la tenir de Dieu, ne pouvant la transmettre, car il l’a reçue seulement pour soi. S’il en était autrement, la créature serait créateur. Il faut donc reconnaître nécessairement que c’est Dieu, notre Seigneur, qui peut sans contredit créer des êtres mortels et immor-
SONGE DE BERNAT MET GE
mortals he inmortals. Que la anima sia subs tantia espiritual, qui ho pot negar ?
» Totes coses corporals per très lineas son contengudes, longitut , latitud (sic), e profun- S ditat, les quais no pot prouar que sien en la anima; que jatsia mentre es acompanyada al cors, sia agreuiada per carrech de aquell, les opinions de les coses ab curiosa sollicitud (sic) enten ; les coses celestials, profundament pença ; io les naturals ab subtil indicatio serca; del son (sic) creador, grans coses desija saber. E si era corporal, \ ab les sues cogitations les i coses espirituals no veuria.
y> Que sia propria substantia, clar es, com 15 algun altre espirit no reeba carn, ques dolga
tels, qui l'a créée. Qui oserait nier que l’âme soit une substance spirituelle?
» Tout corps est limité par trois dimensions : longueur, largeur, hauteur. Or, nul ne saurait montrer l’âme contenue dans ces limites, bien que tant qu’elle est unie au corps, elle se trouve alourdie par son poids. Et pourtant elle s’inquiète curieusement de la nature des choses; elle entend les choses divines et pénètre à fond les naturelles; elle aiguise son jugement pour connaître son créateur; elle aspire à de hautes connaissances. Si elle était corps, elle ne s’élèverait pas dans ses méditations jusqu’à la vision des choses spirituelles.
» Il est clair qu’elle est une substance propre, puisque nul autre esprit revêtu de chair ne
PREMIER DIALOGUE
ho s alegra de les sues passions, que son amor, hoy, desig, abhominatio, delectatio, tristor , sperança, desperatio , temov, audatia, ira he mansuetut.
» Viuificadora es del seu cors; car enconti- S nent que li es donada, ama de gran amor lo seu carcre ; amalo per ço com no pot esser franca. Turmentada es fortment per ses dolors, dubta la mort, e no pot morir, segons que per auant veuras; e axi es temorosa del cars del io seu cors per ço que mes sia per ell sostenguda.
Ella ab los hulls del cors se adelita en veure belles coses, ab les orelles hoyr melodia, ab lo nas sentir hodors plasents, ab lo gust bones sabors, ab lo tocament coses molles, dures, i$
s’afflige ni ne se réjouit de ses passions, telles que l’amour, la haine, le désir, la répulsion, le plaisir, la tristesse, l’espérance, le désespoir, la crainte, l’audace, la colère et la douceur.
» C’est elle qui informe le corps. En effet, aussitôt qu’il la reçoit, elle aime de grande affection sa prison; elle l’aime, ne pouvant être libre. Elle souffre gravement de ses maux; elle craint la mort, et ne peut mourir, ainsi que tu le verras plus loin. Aussi appréhende-t-elle la ruine de son corps, de manière qu’elle y cherche un ferme soutien.
» Elle se complaît à voir par les yeux du corps de belles choses, à entendre par les oreilles les sons mélodieux, à respirer par le nez d’agréables odeurs, à percevoir par le goût de bonnes
aspres e lises tocar . E jatsia ella de aquestes coses no hus ne sen sostenga, empero con li son leuades, ha de aço gran tristor, desijant aquelles, no axi com a profitoses ne plasents 5 a ella natur aiment, mas al | seu cors; e a i3 vegades per complaureli pecca, La vida donchs del cors es presentia de la anima per ell reebuda ; e la mort es depertiment de aquella. La quai, viuent lo cors, es tota en les sues parts, he io en vn loch no es menor que en altra. Empero es veritat que en algun loch se ha pus ardent ment, he en altrepus flacament ; pero en cascun loch del cors se esten e li dona vidal força e nudriment competent, e no pot exir del cors
saveurs, à toucher par le tact des choses molles, dures, rudes, polies. Et, bien qu’elle n’use point de ces choses pour sa subsistance, si elle en est privée, elle les regrette vivement; et pourtant elles ne sont utiles et agréables qu’au corps, et c’est pour lui complaire qu’elle pèche quelquefois. La vie du corps n’est en réalité que la présence de l’âme qu’il renferme, et la mort résulte de son départ. Tant que vit le corps, elle est également dans toutes ses parties en égale quantité partout. Il est vrai qu’elle se montre plus active en certains endroits, et plus inerte en d’autres, mais elle s’étend à chaque point du corps et distribue partout la force vitale et l’aliment approprié. Il ne lui est pas loisible de quitter le corps à son gré, ni de demeurer en lui, quand son créateur veut l’en
PREMIER DIALOGUE
corn se vol, ne romanirhi com lo seu creador len vol fer axir. Qiiant ha ella es manat estar, totes les portes li son tancades. Puys obrense quant li es manat lo contrari. E pots ho veure cascun jorn, car molts homens seran terribla- s ment nafrats, e no morran; altres per fort leugeres occasions retran lespirit.
» Retional es, e nom penç que aigu hi dubte, quant veu que tracta coses divinals, sab les humanals , apreti moites arts e nobles dicipli- 10 nés, e per raho tots los animais sobre puja . Donat es a ella compendre les sues cogitations, i4 e ab la lenga exprimir | aquelles. Ella posade en lo cors veu moites coses, e quaix per tôt
séparer. Quand il lui est ordonné d’y rester, toutes les portes lui sont fermées. Elles lui sont ouvertes quand elle reçoit l’ordre contraire. C’est ce qu’il t’est facile de constater tous les jours. Combien ne voit-on pas d’hommes grièvement blessés qui ne meurent point, tandis que d’autres rendent l’esprit à la moindre lésion !
» L’âme est raisonnable. Qui pourrait en douter, la voyant occupée des choses divines, instruite des choses humaines, initiée à tant d’utiles et nobles connaissances, supérieure à tous les animaux en raison? Il lui a été donné de se rendre compte de ses propres pensées et de les exprimer par la parole. Du corps qui la renferme, elle voit bien des choses, et sans le quitter, elle s’étend en tous lieux. Elle se meut
loch se esten, e del cors nos deperteix . Mouse, lie en si mateixa, axi com en vn gran espay corrent , discorre e présenta aci Oie) ço que ab la sua cogitatio veu ; e dotade de raho, ha S trobades diuerses figures de letres, vtilitat de diuerses arts e diciplines ; ha senydes ciutats de mur; lo fruyt de la terra ha millorats 0ic) ab industria. Discorre les terres e la mar,forade grans muntanyes, ffabrique ports ha vtilitat io dels nauegants ; ha ornade la terra ab bells edificis . Donchs qui pot dubtar de la sua raho , com illuminada per lo seu creador, fa esser vistes coses tant marauelloses fetes per art?
Inmortal es encara mes la anima national , e i) no pens quey dubtes.
et, parcourant rapidement un grand espace, elle court pour ainsi dire. Elle rend l’image de ce qu’elle voit par la pensée. Douée de raison, elle a inventé des figures et des caractères, des sciences et des connaissances utiles; elle a bâti des murs autour des villes; grâce à son industrie, les produits de la terre ont été améliorés. C’est elle qui parcourt les continents et les mers, qui perce les hautes montagnes, qui construit les ports pour l’utilité des navigateurs, qui couvre le sol de beaux édifices. Qui donc pourrait douter de sa raison au spectacle de ces merveilles de l’art que lui inspire la lumière divine? Cette âme raisonnable est de plus immortelle. Tu n’en doutes pas, je pense.
— Comment n’en pas douter? dis- je. C’est
PREMIER DIALOGUE
— Com no dubtar, digui yo ; en prouarho sera la maestria.
— E com, dix ell, no es assats prouat en mi qui vis ch sens cors?
— Per ma fe, Senyor, bem tenits per igno- 5 rant, queus pensau que yo cregua fermament i5 que vos siau | anima ho espirit.
— E com, dix, no at or gués esser espirit?
— Si atorch, mas no que visque sens cors, axi com lo cors no viu sens ell ; car per molt, 10 Senyor, quem hauets dit, nom hauets prouat a monjuyper rahons necessaries, sino ab per liasions 0ic) mesclades ab fe, quel esperit del hom sia inmortal ; ne veig coses euidents per que ho dega creure. 15
à le prouver qu’il y aurait quelque mérite.
— Eh quoi! dit- il, la preuve n’est-elle pas suffisamment faite par moi, qui vis sans corps?
— En vérité, Seigneur, vous n’estimez guère ma capacité, si vous pensez que je puisse croire que vous êtes âme ou esprit.
— Comment, dit-il, tu ne reconnais point que l’esprit soit?
— Oui, je le reconnais, mais je nie qu’il vive sans corps, pas plus que le corps ne peut vivre sans lui. Et malgré tous vos discours, Seigneur, vous ne m’avez point démontré, que je sache, par des raisons irréfutables, mais seulement par des probabilités appuyées sur la foi, l’immortalité de l’esprit de l’homme. Je ne vois rien d’évident qui entraîne ma créance.
SONGE DE BERNAT MET GE
— E quit daria rahons necessaries , dix ell, a prouar les coses inuisibles, e majorment que tu hi volguesses malignar? Sit recorda, jam has atorgat que moites coses ho (sic) ha a creure 5 que no veu .
— Ver es, Senyor; mas que fare ? Creure tôt ço que hom me dira?
— No pas, mas deus creure ço que maior part de la gent diu e creu. E majorment pus io se acost molta raho. Car en cascuna cosa l atorgament de totes les gents vir tut e força a de ley de natura.
— Apperallat son de creure, Senyor, sim prouats que la maior part de la gent sia de 15 vostra oppinio.
— Eh! qui pourrait, dit-il, te donner des raisons démonstratives des choses invisibles? Et d’ailleurs, tu ne les recevrais pas sans objection. S’il t’en souvient, tu m’as accordé qu’il est bien des choses que l’on croit sans les voir.
— Il est vrai, Seigneur. Mais faudra-t-il que je croie tout ce qu’affirmeront les hommes?
— Non pas; mais tu dois ajouter foi à ce que la très grande majorité des gens dit et croit, surtout quand la raison n’y est pas contraire. N’est-il pas vrai qu’en toutes choses, le consentement universel a la force et la vertu de la loi de nature ?
— Eh bien ! Seigneur, me voici prêt à croire, si vous me prouvez que la plupart des gens pensent comme vous.»
PREMIER DIALOGUE
La donchs ell esclari vn poch la cara, e dix :
(( Ab actoritats primerament de gentils , ju - 16 liens e christianSj | Sarrahins ; apres ab valions e demostrations, te prouare tant com possiblem sera; car materia dificil a plenerament prouar $ tenim entre mans , majorment quel aduersari no vulla atorgar ço a que rahonablement es tengut, que la anima national viu sens cors lie es immortal.
— Gran plaer ne haure, Senyor. Mas sim 10 volieu fer tanta gratia que de les râlions e demostrations vsasseu primerament, molt pus plasent me séria.
— Jat enten, dix ell ; tu dubtes en aquelles, e desijant les tost hoyr, vols dir que de aucto - 15
Alors son visage s’éclaircit un peu, et il dit : < i Je vais commencer par citer des auteurs païens, juifs, chrétiens, musulmans; puis, avec de bonnes raisons sans réplique, je te prouverai autant qu’il me sera possible, eu égard à la difficulté de la matière que nous traitons, qui n’admet point la plénitude des preuves, et surtout aux dispositions d’un adversaire peu commode, que tu es raisonnablement tenu de reconnaître que l’âme raisonnable vit sans corps et qu’elle est immortelle.
— Cela me fera très grand plaisir, Seigneur. Toutefois, je serais bien plus aise, si vous me vouliez faire la grâce de commencer par les raisons démonstratives.
— Je te vois venir, dit-il. Ce sont les argu-
ritats prou n as lestes. E not hi contradich. Pero y o ten dire de tais que tu per ventura ignores. E plaume ço que demanes. Mas si raho dichj atorgalam.
5 — Axi com vos j Senyor, dictareu em plaura,
— Ara donchs atten diligentment, e dirten lie algunes quels maestres de les letres seculars, e altres quels theolechs vertaders han posades.
» No es res en natura que recort les coses io passades, preuehia les esdeuenidores, e puxa abressar les présents; les quais coses son soles diui | nais, sino la anima national, nos pot 17 trobar que puxen peruenir sino de Deu; axi que tôt ço que sent, qui sab e qui viu ressem-
ments qui t’inquiètent. Aussi désires-tu les entendre tout de suite, comme pour montrer que tes lectures t’ont rendu familières les autorités. Je n’y contredis point : mais je t’en alléguerai que tu ne connais peut-être pas. Ta demande ne me déplaît point, mais si j’ai raison, reconnais-le.
— Je ferai, Seigneur, tout ce qu’il vous plaira m’ordonner.
— Eh bien! donc, sois attentif, et je te donnerai quelques raisons produites par les maîtres de la science profane, et d’autres qui appartiennent aux purs théologiens.
» Se souvenir du passé, prévoir l’avenir, saisir le présent, voilà autant d’attributions exclusivement divines, qui n’appartiennent, dans la nature, qu’à l’âme raisonnable. Aussi ne peu-
PREMIER DIALOGUE
blant es a Deu. Con la anima national donchs sapia e senta e visque, segueix se que es semblant a Deu, e per conseguent inmortal. Mes encara tota substantia intellectual, per ço com es separada, e no dépendent del cors, es incor - 5 ruptibla. Mas la anima national es substantia intellectual, coue donchs que sia incor ruptibla. Pus auant, totes coses simples e sens composicio, axi com Deu, Angel, e semblants, son inmortals; car son priuades de contrarietat, 10 que es causa de corruptio ; laquai no pot esser sino en coses compostes. Mas la anima national es simple naturalment e sens compositio, car de no res la créa Deu; donchs es inmortal.
vent-elles venir que de Dieu. C’est à Dieu, en effet, que ressemble tout ce qui a sentiment, connaissance et vie. Or, comme l’âme raisonnable connaît, sent et vit, il s’ensuit qu’elle est semblable à Dieu, et partant immortelle. En outre, toute substance intellectuelle, par cela même qu’elle est isolée et indépendante du corps, est incorruptible. Or, l’âme raisonnable est une substance intellectuelle; donc elle doit être incorruptible. Bien plus, tout ce qui est simple et non composé, comme Dieu, ange et tout ce qui y ressemble, est immortel, étant à l’abri de la contrariété, d’où naît la corruption, laquelle ne peut se trouver qu’en des choses composées. Or, l’âme raisonnable est naturellement simple et non composée, puisque Dieu l’a créée de rien : donc elle est immortelle.
» Encara mes , alguna cosa nos corromp sino per actio de contrari, o per corruptio de son subiet Oie), o per defalliment de la sua causa. Per actio de son contrari, axi com la calor S quens destroueix per actio de fredor, per corruptio de son | subiet. Axi com destrouit lull 18 se destroueix la virtut visiua, per defalliment de la sua causa; axi com la claredat que cessa defellint la presentia del sol, que es causa de io aquell. Mas la anima humanal nos pot corrompre per actio de son contrari. Car alguna cosa no es a ella contraria, com per lenteniment possible ella sia conexedora lie reptiua de tots contraris. Semblantment, ne per corruptio del i> seu subiet, com ella sia forma no dépendent
» Ce n’est pas tout. Rien ne se corrompt, si ce n’est par l’action de son contraire ou par corruption du sujet, ou par le défaut de sa cause. Par l’action de son contraire : par exemple, la chaleur qui disparaît sous l’action du froid. Par corruption du sujet : par exemple, la destruction de l’œil entraîne la destruction du pouvoir visuel. Par défaut de la cause : par exemple, la lumière cesse en l’absence du soleil qui la produit. Or, l’âme humaine ne peut se corrompre du fait de son contraire, parce que rien ne lui est contraire, vu que, par l’intelligence virtuelle, elle peut connaître et repousser tous les contraires. Elle ne le peut davantage par la corruption du sujet, puisqu’elle est une forme indépendante du corps par son essence.
PREMIER DIALOGUE
del cors , segons son esser, ne per defelliment de la sua causa, car no pot hauer alguna causa sino eternal. En alguna manera donchs nos pot corrompre, e per conseguent es inmortal. No resmenys, si la anima se corromp per la corruptio del cors, coue quel seu esser sia débilitât per debilitatio de aquell. Si empero alguna virtut de la anima es debilitada, débilitât lo cors, aço no ve sino per accident, en quant ço es saber, la virtut de la anima fretura de orga corporal, axi com la vista es debilitade, débilitât l or ga ; pero per accident. E apparper la raho seguent. Car si aquella | virtut venia per si alguna debilitatio null temps se restau raria réparai l orga. E veem pero que per molt
Elle ne le peut, non plus, par défaut de sa cause, puisque cette cause est nécessairement éternelle. Elle ne peut donc se corrompre d’aucune manière, et, par conséquent, elle est immortelle. Du reste, si l’âme se corrompt par la corruption du corps, elle s’affaiblit aussi par l’affaiblissement du corps. Mais si quelque faculté de l’âme est affaiblie à la suite de l’affaiblissement du corps, ce n’est là qu’un fait accidentel, à savoir en tant que la faculté de l’âme a besoin d’un organe du corps. C’est ainsi que la vue s’affaiblit par l’affaiblissement de l’organe, par pur accident. La raison en est évidente. En effet, si la faculté subissait un affaiblissement intrinsèque, jamais elle ne se rétablirait après la réparation de l’organe. Or
que la virtut visiua sia vista debilitada, sil orga es reparat, la virtut visiua es restaurada. Com donchs l enteniment sia virtut de la anima que no fretura d orga , segons que dessus appar, ell $ nos débilita per si ne per accident , per vellesa ho per altre qualseuol debilitatio del cors. Si pero en la operatio del enteniment esdeue fatigatio ho empetxament per infirmitat del cors, aço no ve per debilitatio del enteniment ; mas io de les forces de les quais aquell fretura, ço es saber de les virtuts ymaginatiua, memoratiua e cogitatiua. Appar donchs quel enteniment es incorruptible, e per conseguent la anima humanal que es substantia intellectiua.
nous voyons que si affaiblie que puisse paraître la faculté visuelle, une fois que l’organe a été réparé, la faculté visuelle est rétablie. Puisque donc l’intelligence est une faculté de l’âme, qui n’a pas besoin d’organe, il s’ensuit, d’après ce qui a été dit, qu’elle ne s’affaiblit pas en soi, ni par accident, soit par la vieillesse ou par tout autre affaiblissement du corps. Et si l’opération de l’entendement se trouve entravée par la fatigue, à la suite de quelque infirmité du corps, il ne faut point l’attribuer à l’affaiblissement de l’intelligence, mais des forces dont elle a besoin, à savoir les facultés imaginative, mémorative et intellective; d’où il appert que l’entendement est incorruptible, et incorruptible aussi l’âme humaine, qui est une substance intellectuelle.
PREMIER DIALOGUE
)) Mes auant, tota cosa que per si mateixa se mou es eternal, car null temps se desempara de si; e per conseguent no cessa de moure, car en altra manera morria, com vida no puixa esser sens mouiment. E a totes les coses que $ 20 son mogudes \ aquella es la font e principi de moure. E sabs be quel principi no ha neximent, car d ell ixen totes coses, e d alguna no pot nexer, ne séria principi, si d altre era engendrât; lo quai sijames no neix, aytant poch pot io morir ; car mort lo principi, ne ell nexeria d altre ne de si crearia. Axi que es necessari que del principi nasquen totes coses, e que principi de mouiment sia per ço com per si
» Autre raison : toute chose qui se meut d’ellemême est éternelle; car, en aucun moment elle ne se relâche, ni ne cesse par conséquent de se mouvoir : car, dans le cas contraire, elle mourrait, attendu qu’il n’y a point de vie sans mouvement. Telle est la source, tel est le principe du mouvement de toutes les choses qui se meuvent. Et tu sais bien que le principe n’a point d’origine, car de lui naissent toutes choses, tandis qu’il ne peut naître d’aucune. Il ne serait point principe s’il était engendré d’un autre. Si donc il ne naît point, il ne saurait mourir non plus; car le principe une fois mort, il ne naîtrait point d’un autre, ni ne se créerait de soi. Il faut donc nécessairement que du principe émanent toutes choses, et qu’il soit le principe du mouvement, puisqu’il se
mateix se mou. E aquella cosa no pot nexer ne morir , ho es necessari que tota criatura ses (ûe) de moure, e que no aconseguescha alguna força per la quai primerament empesa 5 sia moguda. Con donchs sia clar aquella cosa ser eternal que mou si mateixa , qui es quipuixa negar aquesta natura aytal esser donada a la anima racional, que sent esser moguda per força sua e no per estranya , e no pença ques io puixe esdeuenir que j âmes sia desemparade de si mateixa.
» Mes encara, la anima racional est creade a fi que tostemps entena, am e recort Deu. Esi era mortal, no faria sempiternal | ment ço per que 21 15 séria creade. Donchs segueix se que es inmor-
meut par lui-même. Or, cela ne saurait naître ni mourir; ou bien il faut que toute créature cesse de se mouvoir et qu’elle acquière quelque force par l’impulsion préalable de laquelle elle soit mue. Or, puisqu’il est certain que la chose qui se meut de soi est éternelle, comment pourrait-on nier que telle est la nature qui a été donnée à l’âme raisonnable, laquelle sent qu’elle se meut par sa force propre et non par une autre, et n’imagine point qu’il puisse arriver qu’elle soit jamaisabandonnée d’elle-même?
» Bien plus, l’âme raisonnable a été créée afin de ne jamais cesser de comprendre, d’aimer et de se rappeler Dieu. Comment ferait-elle perpétuellement si elle était mortelle, ce pourquoi elle aurait été créée ? Conclusion : Elle est donc im-
PREMIER DIALOGUE
tal. Mes cascun jorn veus que molt hom de bona vida sofer pobresa, malalties , perdues e grans persécutions, e mor en aquelles. E molt hom de mala vida es prospérât axi com vol, e James no sofer aduersitat. Si la anima de aytals > moria ab lo cors, Deu séria fort iniust, car no retribuhiria a cascu ço que mereix. Com sia donchs necessari que la justitia de Deu se exercescha, coue que la anima rational visclia apres la mort corporal, e que qualque temps 10 liage premi ho remuneratio de ço que merescut haura. Si donchs viuent lo cors no la ha, necessari es que apres la mort daquell la haia; ho hauries atorgar que Deu es iniust, la quai cosa es impossibla e luny de la comuna oppinio dels 15
mortelle. De plus, tu vois tous les jours nombrede gens recommandables en proie à la misère, aux maladies, à la ruine, aux persécutions cruelles et finalement livrés à la mort, tandis que nombre de gens méprisables prospèrent à leur gré et ne connaissent point l’infortune. Si les âmes de ces gens-là mouraient avec les corps, Dieu serait souverainement injuste, puisqu’il ne traiterait point chacun selon ses mérites. Or, comme il est nécessaire que la justice divine s’exerce, il est de nécessité que l’âme raisonnable vive après la mort du corps, et qu’elle reçoive tôt ou tard la récompense ou le prix qui lui revient. Que si elle ne les reçoit point, tant que vit le corps, il est donc nécessaire qu’elle les reçoive quand il est mort, à moins que tu ne reconnaisses que
SONGE DE BERNAT M.ETGE
homens. Vols ha aço res dir , ho quet va per lo cor?
— Senyor, noy vull als dir ha présent , sino queus atorch que molta 0ic) bona persuasio me 5 haueu fêta. Pero algunes ni ha que a monjuy sens fe no conclouhen tan necessariament que hom noy pogues \ rahonablement contradir. 22 A la veritat, Senyor , les cinch derreres me aparen molt pus fundades que les altres, e fort 10 rahonables he exemptas de tota contradictio.
E esme vijares que aquella que comença, que tota cosa que per si mateixa se mou es eternal, liage posade Cicero en lo seu tuscula.
— Ver es, dix ell, he ja abans l auia posada
Dieu est injuste, chose impossible et rejetée du consentement général des hommes. Trouvestu à redire à cela ? Quel est le fond de ta pensée ?
— Seigneur, je n’ai rien à dire pour le moment, si ce n’est que je me rends à vos raisons, car vous m’avez fait une fort belle leçon. Il est vrai qu’il s’en trouve dans le nombre qui, selon moi, ne prouvent rien sans la foi, et qu’on pourrait raisonnablement contester. Au demeurant, Seigneur, les cinq dernières me paraissent infiniment plus solides que les autres, tout à fait raisonnables et à l’abri de toute contestation. Si je ne m’abuse, celle qui commence ainsi : « Toute chose qui se meut d’elle-même est éternelle, » doit se trouver dans les Tusculanes de Cicéron.
— C’est vrai, dit-il, et elle se trouvait déjà
PREMIER DIALOGUE
ell mateix en lo vij libre de republicha. E molt abans la hauia dita Plato in phedrone (sic). Si res sabs que poguesses dir a les altres rahons, digues ho.
— Moites coses, Senyor, hi poria dir; mas 5 be conech que a la fi en arena hauria laurat : ffem (sic) me indueix a creure les, posât que algun escrupul de dubitatio mi occorrega. Jo son content; anem hauant, Senyor, si vostra merce sera; e vullaume dir les actoritats quem io haueu offertes.
— Plaume, dix ell ; mas que farem que noy poras rahonablement contrestar?
— Délit, digui yo, Senyor, hi trob, parlant
dans le septième (1. 6e) livre de la République du même auteur. Longtemps avant lui, Platon l’avait produite dans le Phédon . Si tu as des objections contre les autres preuves, parle.
— J’en aurais un assez grand nombre, mais je reconnais, après tout, que ce serait enfoncer le soc dans le sable. C’est la foi qui m’induit à les croire, même en admettant que mes doutes ne soient pas entièrement dissipés. Voilà qui va bien. Poursuivons, Seigneur, et si c’est un effet de votre bonté, veuillez me citer les autorités dont vous m’avez parlé.
— Très volontiers, dit-il ; mais à quoi bon? Tu ne pourras pas raisonnablement y contredire.
— Je pourrais, dis-je, y trouver plaisir, mais — sauf votre respect — je n‘y en trouve point.
ab reuerentia vostra, no loy trob. Mas disputant ho rehonant be les coses perue hom mils a vera conexença | d aquelles. 23
— Ver es, dix ell. E pus de tal intentio est,
5 obra les orelles, he si algun dubte ti occorrera, digues ço quet volras.
» Job qui, testificant nostre Senyor Deu, no hauia par en la terra, dix :
« Infern es la mia casa , he en tenebres he io » posât lo lit meu. »
» Empero un poch apres, presa per ell esperança de desliurament, hi ajusta :
« Caryo se quel meu creador redemptor viu,
» he en lo derrer dia resuscitare de la terra, i) » he altre vegade sere vestit de la miapell ; he
Toutefois, c’est par la discussion et l’examen qu’il est possible d’acquérir la vraie connaissance des choses.
— Sans aucun doute, dit- il. Eh bien! si tu penses ainsi, ouvre les oreilles, et ne te gêne pas pour exprimer les doutes qui te viendront à l’esprit.
»Job, qui, selon le témoignage de Dieu, n’avait pas son pareil sur terre, a dit :
« Ma maison c’est l’Enfer, et j’ai dressé mon » lit dans les ténèbres. »
» Et ensuite, un peu plus loin, ayant conçu l’espoir de la délivrance, il ajoute :
« Oui, je sais que mon rédempteur vit, et » qu’au dernier jour je ressusciterai de la terre » et que je serai de rechef revêtu de ma peau, et
PREMIER DIALOGUE
)> en la mia carn veure Deu saluador meu. » Si aquesta esperança ténia Job, no crehia que la sua anima fos mortal.
— Senyor, vos me haueu dit que començarieu als gentils, e veig que haueu començat als 5 juheus. Suplich vos quem digau siu feu per oblit 0 de certa scientia.
— Jo començ alla hon dech ; car Job no fo juheu, ans fo be gentil . Be es veritat que fou del linatge de Esau, he ell posât primer, per I0 ço com entrels gentils, fo lo millor, es près ha profetar profundament e clara de Jesu Christ, qui apres vench per reembre los juheus e los gentils. Veges donchs si mereix principat |
24 entrels sens. k
» que dans ma chair je verrai Dieu, mon sau- » veur. » Puisque Job nourrissait cet espoir, il ne croyait donc pas que son âme fût mortelle.
— Vous m’avez dit, Seigneur, que vous commenceriez par les païens, et je vois que vous commencez par les Juifs. Veuillez me dire si c’est par oubli ou avec préméditation.
— Je commence par où je dois commencer, car Job n’était pas Juif, mais gentil. A la vérité il descendait d’Esaü. Je l’ai placé en tête, à cause qu’il fut le meilleur d’entre les gentils. Prophète profond, il prédit clairement la venue de Jésus-Christ, qui vint en effet par la suite comme rédempteur des Juifs et des gentils. Tu vois donc bien que la primauté lui revient parmi les siens.
— Verament, Senyor, bel mereix. Mas troaci tostemps fuy de intentio que fos estât juheu, per ço com en lo vell testament es hagut en fort gran reputatio, e veig que profeta clara - 5 ment la resur ectio dels cossors humanals.
— E ara has tu saber , dix ell , que gentils haien prophetat. E quet par de Balaam, Sibilla Erithea Oic)} de Virgili e Ouidi? Eres (sic), anem auant.
io » Ennius, poheta fort antich e dignament fa mosdixque molts sauis homens antichs los quais appellaua Castors, que quant lo cors del hom moria la anima romania. E entre lesaltrescoses quels induhien a creura aço era vna, ço es que 15 quant vehien quels homens de gran enginy
— En vérité, Seigneur, il la mérite bien. Toutefois, j’avais toujours cru jusqu’ici qu’il était Juif, à cause de la haute estime qui en est faite dans l’ancien Testament. Je reconnais qu’il a prédit clairement la résurrection des morts.
— Tu sauras désormais, dit-il, qu’il y a eu des prophètes gentils. Que dis -tu de Balaam, de la Sibylle Erythrée, de Virgile et d’Ovide? Mais, passons sans nous arrêter.
» Ennius, très ancien poète, et justement renommé, assure que beaucoup d’anciens sages, qu’il nomme Castors, étaient d’avis que le corps de l’homme étant mort, son âme demeurait. Entre autres raisons qui les induisaient à croire ainsi, ils alléguaient l’exemple
PREMIER DIALOGUE
hauien hordonat lo dret pontifical e les sévi monies de les sépultures; e ab tant gran cura no les agueren obseruades, si en lurs pences no aguessenper clar que la mort no destroueix la anima , sino lo cors tant solament. E que la 5 mort no era altre cosa sino trespassament lie mudament de vida, la quai era cami de pujar 2 5 al cel als homens he | a les dones de virtuosa vida. E, per aquesta oppinio la quai seguiren los Romans gentils, fo per molts cregut que 10 Romulus, Hercules, Liber, Castor e Polluix, e molts altres sen eren pujats al cel apres lur mort.
» Tulli, en la primera disputatio del seu Tuscula, diu que apres que l om est mort, los 1;
des hommes supérieurs qui avaient fondé le droit pontifical et les rites des funérailles. Ils n’eussent pas déployé un si grand zèle à faire observer ces rites, s’ils n’avaient eu la conviction intime que le corps seul est détruit par la mort, et non pas l’âme. La mort n’était donc pour eux qu’une transformation, un changement d’existence, et comme une occasion de monter au ciel pour les hommes et les femmes d’une conduite exemplaire. C’est d’après cette croyance, suivie par les Romains, qui étaient gentils, que s’accrédita l’opinion qui fit monter au ciel, après leur mort, Romulus, Hercule, Liber, Castor et Pollux, et tant d’autres.
» T ullius, dans la première de ses T usculanes, dit que quand un homme est mort, ses amis
SONGE DE BERNAT MET GE
amichs nol ploren, per ço com pensen que no sia res; mas per ço com lo veen destituit e priuat dels bens temporals. Car si aquexa opi nio no era, nol ploraria aigu. E asons dona a 5 sentir natura sens alguna ralio o doctrina. Molt gran argument es natura j ut jar ten(sic) grans coses de la inmortalitat de la anima , com tôt hom ha tant gran cura de les coses esdeuenidores, apres sa mort.
I0 » L orne souent planta arbres dels quais no esperajames auer fruyt. Lo saui ho (sic) ordena leys lie statuts. Quet pences als que significh procreatio d infants, propagacio de nom, adop tio de fills, diligentia de fer testaments, édi-
le pleurent, non pas parce qu’ils le regardent comme n’étant plus rien, mais parce qu’ils le voient dépouillé et privé des biens temporels. En effet, sans cette croyance, personne ne le pleurerait. C’est ce que nous enseigne la nature sans aucun appareil de doctrine. Certes, c’est un grand argument que ce jugement naturel au sujet de cette grosse question de l’immortalité de l’âme, qui fait que tous les hommes ont si fort souci de l’avenir après leur mort.
» L’homme plante souvent des arbres dont il ne peut récolter les fruits. Le sage. élabore des lois et des statuts. Et que penses- tu que signifie la procréation des enfants, la transmission du nom, l’adoption des fils, le soin de faire des testaments et l’édification des tom-
PREMIER DIALOGUE
ficatio de sépulcres , sino cogitar encare les cosses esdeuenidores apres la mort?
2 6 » No es millor natura | en lo linatge dels
homens que de aquells qui ymaginen que son nats per aiudar, defendre e conseruar los > altres. Ne puch creure res que tant noble hom per la cosa publica se fos liurat a mort, si pensas quel seu nom finis ab la vida, ne que james aigu sens gran esperança de inmortalitat exposas lo seu cors per la patria. No se 10 com se acosta a les pences dels homens una pronosticatio, 0 deuinatio dels setgles esdeue nidors. E majorment com los grans enginys e alts coratges; la quai cosa tolta, que séria tant
beaux? Rien autre chose que la préoccupation de l’avenir après la mort.
» Il n’est pas dans l’humaine espèce de nature supérieure à ces hommes qui se persuadent qu’ils vivent pour l’aide, la défense et la conservation des autres. Je ne puis me résoudre à croire que tant de braves gens eussent affronté la mort pour le salut commun, s’ils avaient pensé que leur nom finirait avec leur vie. Qui donc voudrait, sans l’assurance de l’immortalité, exposer sa personne pour la patrie? Ce que je sais, c’est que les hommes ont le pressentiment indéfinissable et comme l’intuition des siècles futurs. C’est la pensée dominante des grands génies et des cœurs vaillants, sans laquelle nul ne serait assez fou pour passer toute sa vie au milieu des fatigues et des périls,
SONGE DE BERNAT MET GE
foll que incessantment visques en treballs e perills grans, axi com fan los princeps terre nais ? E quem diras dels poetas e dels subtils mechanichs? No volen esser ennoblayts apres la S mort? Els philosoffs, en los libres que escriuen, noy meten lurs noms per hauer ne gloria? Cert si han fet la maior part d élis.
» Donchs si l atorgament de tots es veu de natura , e cascuns atorguen esser alguna cosa io que a élis pertanga apres lur mort, aytanbe ho deuen atorgar. Tots los homens han oppinio que Deu es \ e conexen ho natur aiment ; e de 27 semblant oppinio e conexença son de la inmortalitat de la anima. E donchs cregam que axi es.
1 > E nons lunyem del comu atorgament de aquells.
comme le font les maîtres du monde. Et, dis- moi, les poètes, les inventeurs subtils, ne veulent-ils pas être ennoblis après leur mort? Et les philosophes, n’inscrivent-ils pas leurs noms sur les ouvrages pour en avoir l’honneur ? C’est du moins ce qu’ont fait la plupart d’entre eux.
» Si donc le consentement universel est comme la voix de nature, si chacun convient qu’il y a quelque chose qui lui appartient après la mort, il faut bien en convenir aussi. Tous les hommes pensent que Dieu est, et savent cela naturellement; de même pour la connaissance de l’immortalité de l’âme. Croyons donc qu’il en est ainsi, et ne nous éloignons pas du consentement universel.
PREMIER DIALOGUE 4.0
» Echides, fort enticli philosoff de Siria, dix primer ament que les animas eren sempiternals.
E aquesta oppinio segui Pittagoras, dexeble seu, lo quai era de ten gran actoritat , que altres sino ell e sos dexebles per lonch espay de temps no foren venguts ne reputats per sauis. Plato vench en Italia lion florien ladonchs los dexebles de Pittagoras per tal quels vaes lie aprengues d élis. E la primera cosa que senti fo la inmortalitat de les animas , 10 la quai cosa no solament atorga, ans hi doua râlions per que aperia que deuien esser inmortals, de les quais lias hoydes algunes dessus. Aristotil tencli expressament , sagons que dessus es dit, les animas esser inmortals. Diogenes i>
» Echides, fort ancien philosophe de Syrie, fut le premier à dire que les âmes sont éternelles. Telle fut aussi l’opinion de son disciple Pythagore, dont l’autorité était telle que lui seul et ceux de son école furent durant un long temps réputés sages, sans comparaison. Platon se rendit en Italie, où florissaient alors les disciples de Pythagore, à seule fin de les fréquenter pour apprendre d’eux. Ils lui enseignèrent en premier lieu l’immortalité des âmes. Et non seulement il y donna son consentement, mais encore il y ajouta des raisons d’où se déduisait cette immortalité, raisons dont je t’ai allégué quelques-unes. Aristote tenait aussi que les âmes sont immortelles, comme il a déjà été dit. Diogène crut non moins fermement cette
SONGE DE BERNAT MET GE
cregue fermament e dix que les animes eren inmortals e sen pujauen al cel , si estant en lo cors hauien virtuosament obrat.
» Lelio, apres que sabe la mort de Publi S Scipio Africa , cordial amich seu, dix ha | Sceuola : « Si yo negaua quem dolgues la 28 mort de Cipio, mentiria, car greu m es que sia destituit de tal amich, lo quai, segons que crech, no sera, e segons que puch afermar, no 10 fo aytal en lo mon . Mas no fretura de conço latio; y 0 mateix me aconsol, e maiorment de vn remey, que son cert que en mi no es aquella error que en molts liomens es, qui turmenten si matexos per la mort de lurs amichs, creents i) que lurs animes sien mortes ab lo cors, e que
immortalité, qu’il proclama. Il disait que les âmes montaient au ciel après avoir quitté le corps, et vécu honnêtement.
» Quand Lélius eut appris la mort de son intime ami Scipion l’Africain, il dit à Scévola : « Je mentirais en disant que je ne suis point affligé de la mort de Scipion, car il m’est dur d’être privé d’un ami tel que je ne pense pas qu’il puisse y en avoir et qu’il y en ait jamais eu un pareil au monde. Mais à quoi bon me consoler, puisque je me console moi -même par un remède dont l’efficacité m’est prouvée? Je ne partage point, en effet, l’erreur de nombre de gens, qui se torturent à plaisir à la mort de leurs amis, dans la croyance que les âmes finissent avec le corps, et qu’elles sont damnées.
PREMIER DIALOGUE
sien dampnades. Nom penç que mal sia esdevengut ha Cipio, car virtuosament ha viscut.
A mi es esdeuengut, si esdeuengut es. Esser greument torbat per son propri damptnage, no es d amich , mas del amant si mateix. » s » En les quais paraules pots conexer que sentia de la inmortalitat de les animas.
» Aquesta mateixa oppinio hauia aguda lo dit Scipio, qui per très joims abans que moris, disputa moltsobrel bon régiment de la cosa publica ; î0 3g de la quai disputatio fo la derrera part la | inmortalitat de les animes , e dix aquelles coses que son pare Publi Scipio li hauia dites sobre la dita inmortalitat, quant apres sa mort li era aparegut en lo sompni que feu , lo quai récit a 15
Je me persuade qu’il n’est point arrivé malheur à Scipion, car il a vécu sagement. Le malheur me serait plutôt arrivé à moi, si j’étais ému de mon propre dommage. Mais c’est là un sentiment d’égoïste, et non d’ami. »
» Tu peux voir d’après ces propos, ce qu’il pensait de l’immortalité de l’âme.
» Cette manière de voir fut aussi celle de Scipion lui -même. Avant sa mort, il disserta pendant trois jours sur la meilleure administration de la chose publique. Et sur la fin, il traita de l’immortalité des âmes. C’est alors qu’il répéta ce que lui avait dit son père, Publius Scipion, touchant la dite immortalité, quand il lui apparut en songe après sa mort, suivant le récit de Cicéron, dans sa République,
SONGE DE BERNAT MET GE
Tulli en lo libre de republica, e Patrarcha sem blantmenten la A frica.La expositiodel quai , sit recorda, fêta per Macobri (sic), te preste en Mal lorqua(sic), e lat fiu diligentment estudiar, per 5 ço que y o e tu ne poguessem avegades conferir.
— Ver es, Senyor, digui io; anem auant si vostra merce sera, car assats me recorda, he nous hi cal tenir temps .
— Socrates, dix ell mateix, apres que fou io condempnat a mort, per ço com no crehia plu ralitat de deu(s), lo derrer jorn de sa vida dix moites belles râlions prouants la inmortalitat de la anima. E, com tengues en la ma lo veri que deuia beura, dix que no li era vijares 15 que moris , mas que s en puias al cel. Car dues
et de Pétrarque, dans son Afrique. S’il t’en souvient, je te prêtai, à Majorque, le commentaire de Macrobe sur ce songe, en te recommandant de l’étudier à fond, afin que nous pussions quelquefois en conférer ensemble.
— C’est vrai, dis- je; il m’en souvient parfaitement, et par conséquent vous pouvez passer là-dessus, et poursuivre, s’il vous plaît, votre raisonnement.
— Socrate, poursuivit-il, après sa condamnation à mort, pour n’avoir pas cru à la pluralité des dieux, le jour même où il mourut, prononça de fort beaux discours en faveur de l’immortalité de l’âme. Et, tenant en main le poison qu’il allait boire, il déclara qu’à son gré cette mort n’était qu’une ascension vers le ciel. Deux
PREMIER DIALOGUE
carreres eran aperallades a les animes qui exien del cors. La vna era de priuatio del concell dels deus; e aço era quant hauia viscut 3o lo cors vitiosament j e hauia violât la cosa publica, lie cornes molts fraus. L altra era de s retornament als deus don era venguda; e aço quant lo cors hauia viscut castament lie lunyatse de viciSj haia ressemblât a la vida dels deus.
» Cato volent esquiuar les mans de César , apres la mort de Pompeu, se mata a Vtica ; i0 pero liauent per clar que les animes eran inmortahj abans que procehis a matarse , legi lo libre de Plato sobre la inmortalitat de la anima, per ço que ab plaer moris e hagues major fort i tut en son corat ge. i;
routes, en effet, s’ouvraient aux âmes qui se séparaient du corps : ou bien elles étaient privées du commerce des dieux, parce que le corps avait vécu dans le vice, portant atteinte à la chose publique et commettant de nombreux forfaits; ou bien elles retournaient aux dieux d’où elles venaient, lorsque la vie du corps avait été chaste et semblable à la vie des dieux, par l’éloignement des vices.
» Caton, après la mort de Pompée, pour ne pas tomber sous la main de César, se tua, dans Utique. Mais, convaincu que les âmes sont immortelles, il lut, avant de se donner la mort, le traité de Platon sur l’immortalité de l’âme, sans doute en vue de rendre sa fin plus douce et d’affermir son courage.
» Valerius Maximus dix en diuersos lochs lie creegue la dita inmortalitat ; pero be ho sabs tu qu il lias asats familiar.
— Ver es y Senyor, que dit ho ha. Mas dona 5 vijares que axi ho creegues ell.
— Com no? e quet hi indueix?
— Ço que dix dels Francesos, digui yo, que creents que les animas no morissen, prestauen pecunia ab conditio que hom lais retes en io infern. E que diguera que horats eren sino per tal com crehien ço que Pittagoras hauia cregut sobre la dita | inmortalitat.
— Nom es semblant , dix ell, que per hauer dit aquexes paraules creegues ell lo contrari ; 15 ne ho diu a aquella fi que tu penses. Be es ver
»Valère Maxime croyait à l'immortalité de l’âme. Il en parle en maints passages. Qui le sait mieux que toi, qui le connais si bien?
— Il est vrai, Seigneur, qu’il en a parlé. Mais est-il bien sûr qu’il y croyait?
— Et pourquoi pas? d’où te vient ce doute?
— De ce qu’il a rapporté des Gaulois, répondis-je. Comme ils croyaient que les âmes ne mouraient pas, ils prêtaient de l’argent, en stipulant qu’il leur serait rendu aux enfers. Et s’il ne les traite pas de fous, c’est qu’ils croyaient cela même qu’avait cru Pythagore touchant la dite immortalité.
— Il ne me paraît pas, dit-il, que pour avoir tenu ce langage il crût le contraire. Il n’a point eu l’intention que tu lui prêtes. Il est vrai que,
PREMIER DIALOGUE
que ell, veent que dificil cosa es prouar la inmortalitat dessus dita, dix que si Pittagoras no ho agues dit , tots los affermants la dita oppinio tenga per orats, per tal com es cosa que nos pot visiblament prouar. E alguns 5 ineptes creen lo contrari. Mas no diu pas que no ho creegue. Car en molts lochs de son libre veig que tracta de la anima lie inmortalitat dessus dita. E not recorda si dix de Julius César, que aquells qui l hauien mort, volents 10 lo lunyar del nombre dels homens, lo hauien ajustât al conseil dels deus? E no dix de Castor e Polluix, que apres lur mort se combateren algunes vegades ab la part dels Romans contra lurs enemichs? Si ell creegues que 15
considérant la difficulté de prouver l’immortalité de l’âme, il déclare que, sans l’autorité de Pythagore, il tiendrait pour fous les partisans de cette doctrine, attendu qu’elle ne se peut clairement démontrer. Quelques incapables croient le contraire, mais il ne déclare point, lui, ne pas y croire. Et la preuve, c’est qu’en maints endroits de son livre, il traite de l’âme et de son immortalité. Ne te rappelles-tu pas ce qu’il dit de Jules César, que ses meurtriers, en voulant le retrancher du nombre des hommes, l’avaient introduit dans l’assemblée des dieux? Et n’a-t-il pas dit de Castor et Pollux, qu’après leur mort, ils combattirent plus d’une fois du côté des Romains contre leurs ennemis? Il n’eût point parlé ainsi, s’il
les animas morissen ab lo cors, no baguera dit aço.
» March Cato dix a Cipio lie ha Lelio: « No puch creura que vostres pares, los quais foren 5 mentre risquer en | homens fort insignes e 32 grans amidis meus, sien morts, ans viuen en aquella vida que solamentse deu vida appellar. Car, mentre som enclosos en los cossors, ha necessaria seruitut som donats, per ço com la io anima es celestial, e axi com ha gitada del cel en terra, es molt oppremuda mentres es ab lo cors. Mas haiau per clar los deus inmortals hauer escampades les animes en los cossors humanals per tal que fos qui defenes les terres i$ he contemplas les or des de les coses celestials
avait cru que les âmes mouraient avec les corps.
» Marcus Caton dit à Scipion et à Lélius : « Je ne puis croire que vos parents, qui furent de leur vivant des hommes si remarquables et mes bons amis, soient morts. Loin de là, ils vivent dans cette vie qui seule mérite d’être ainsi appelée. Et, de fait, tant que nous sommes enfermés dans notre corps, nous subissons nécessairement la servitude, parce que l’âme, qui est d’origine céleste, ayant été jetée du ciel sur la terre, se trouve fort dépendante, tant qu’elle est unie au corps. Croyez sans aucun doute que les dieux immortels ont répandu les âmes dans les corps des hommes, afin qu’il y eût des êtres pour défendre les
PREMIER DIALOGUE
els ressemblas, en la manera de vida lie en constantia. »
» E no ten solament ralio, ho disputatio me empeny a creura aço. Mas la noblesa lie acto ritat dels sobirans philosoffs qui aço han dit, lie 5 especialment de Pittagoras e de sos dexebles qui tengueren que les animas eren diuinals e inmortals. De Virgili, Senecha, Ouidi, Orati, Lucha, Staci, Juuenal e molts altres poetes tendria (sic, l. ten diria) ço que nan escrit. Mas io tu lias aquells tant familiales, que no séria als 33 sino empenyer | ab la ma la nau qui ha bon vent.
» Pus te lie dit que les actoritats e dits dels gentils que apresent me son ocorreguts, e i$
terres, pour contempler l’ordre des choses du ciel, et semblables à eux par la manière de vivre et par la force de volonté. »
» Et ma croyance n’est pas seulement l’effet du raisonnement et de la discussion, mais de la haute autorité des sublimes philosophes qui l’ont affirmée, et particulièrement de Pythagore et des Pythagoriciens, qui proclamèrent les âmes divines et immortelles. Je pourrais encore t’alléguer ce qu’ont écrit Virgile, Sénèque, Ovide, Horace, Lucain, Stace, Juvénal et tant d’autres poètes. Mais ces auteurs te sont si familiers, que ce serait comme si l’on poussait avec la main la nef qui a le vent en poupe.
» Puisque je t’ai cité les autorités et les dits des gentils qui me sont venus à la mémoire,
seran a mon juy a tu de major vtilitat, temps es quet diga algunes dels juheus sobre la inmortalitat dessus dit a.
» Moyses dient ab espirit de prophetia la 5 creatio del mon , testifica que nostre Senyor Deu dix : « Façam home ha ymatge e sem blança nostra. » E axi fo fet. Si donchs a ymatge e semblança sua lo feu , qui gosara dir quel faes mortal? Ne podem dir que ho digues io del cors, lo quai veem que mor. Conuenia donchs que ho digues de la anima tant solament. En altre manera la diuinal peraula fore luny de veritat. Car en alguna forma no poguera esser ymatge ho semblança sua, sino i$/os inmortal axi com ell, qui eternalment es
et dont tu pourras le mieux profiter, à ce qu’il me semble, il est temps que je te cite quelques auteurs juifs qui ont traité la question.
» Moïse exposant avec un esprit prophétique la création du monde, affirmeque notre Seigneur dit : « Faisons l’homme à notre image et ressemblance. » Et il fut fait ainsi. S’il le fit donc à son image et ressemblance, qui oserait dire qu’il l’a fait mortel? Car nous ne pouvons le dire du corps que nous voyons mourir. Il faut donc reconnaître que cela a été dit seulement de l’âme; autrement la parole divine serait loin de la vérité. Car enfin, en aucune façon l’homme ne saurait être l’image de Dieu et sa ressemblance, s’il n’était pas immortel comme lui, qui existe de toute éternité sans aucun
PREMIER DIALOGUE
sens tôt dubte. Poderos es a fer, e fa de fet coses inmortals . E si attens be a la creatio del mon, no trobaras que sino del hom nostre Senyor Deu digues, Façam ; car en totes les altres coses dix : Sia fet. E pots pençar ab 5 34 desliberatio de sancta | trinitat ho feu, que dignitat li dona maior que a les altres coses que hauia creades.
» Jacob, apres que li agueren dit (que) sos fils que besties feres li hauien mort Josep, î0 frare lur, dix : « Devallare en infern plorant mon fil. » Si en infern deuia plorar, paria que no era sa intentio que les animas fossen montais .
» Saul dix a vna fembra phitonissa(sic) que 15
doute, avec la toute-puissance de faire, comme il fait réellement, des choses immortelles. Et remarque bien que lors de la création du monde, notre Seigneur ne dit: Faisons, qu’à propos de l’homme. Pour tout le reste, il dit: Soit fait. Et tu peux croire qu’il le fit après délibération de la Sainte-Trinité, et il lui attribua ainsi plus de dignité qu’aux autres produits de la création.
» Après que Jacob eut appris de ses fils que des bêtes féroces avaient dévoré Joseph leur frère : « Je descendrai en enfer, dit-il, en pleurant mon fils. » Or, s’il devait pleurer en enfer, il est probable que, dans sa pensée, les âmes n’étaient pas mortelles.
» Saül demanda à une femme prophétesse de
SONGE DE BERNAT MET GE
li faes resuscitar Samuel, qui era mort. E axi fo fet, e parla ab ell. Lo quai Samuel li dix que l endema morria ab sos fills, e séria ab ell apres. Seguis axi com li hauia dit. Alguns pero aferman que no li aparech la anima de Samuel, mas un diable en forma sua. Altres dien que si feu. Sia ques vulla, la Sancta Escriptura diu que Samuel li aparech. La historia es largament contenguda en lo primer libre dels Reys, vers la fi; die lat(^) superficialment.
» En aquella poras veura si les animas viuen apres la mort corporal. Helias feu resuscitar vn fadri a prédis de la mare d aquell que molt lo ploraue, segons que testificha lo
faire ressusciter pour lui Samuel, qui était mort. Ainsi fut fait, et il s’entretint avec Samuel, qui lui dit qu’il mourrait le lendemain avec ses fils, et qu’il serait ensuite avec lui. Et sa prédiction s’accomplit. D’aucuns, à la vérité, assurent que ce n’est point l’âme de Samuel qui lui apparut, mais un diable sous la figure de Samuel, tandis que d’autres croient à la présence réelle. Quoi qu’il en soit, l’Écriture Sainte raconte l’apparition de Samuel. Le récit, assez long, se trouve au premier livre des Rois, vers la fin. Je n’ai fait que le résumer.
» Cet épisode t’apprendra sans doute ce que deviennent les âmes après la mort du corps. Élie fit revivre un jeune garçon, à la prière de la mère du mort, en proie à une douleur
PREMIER DIALOGUE
35 terç libre dels Reys. | E dien los julieus que aquest fadri fo Jonas, propheta. Per virtut dels ossos de Eli\eu, mort e soterrat, resuscita es leua en peus un hom que ladres hauien mort he gitat en lo sépulcre del dit Eliçeu, encon - $ tinent que hague tocats los ossors de aquell, si lo quart libre dels Reys diu veritat. Considéra donchs si les animes de aquests moriren ab la carn.
» Dauid, sobira propheta, sabent clarament 10 la dita inmortalitat, dix : « Senyor, no jaques ques la mia (anima) en infern. » E en altre loch : « Nostre Senyor Deu, reembra la mia anima de la ma d infern, com haura reebut mi. » E pus auant : « Senyor, tu lias desliurada 15
amère. L’histoire est racontée au troisième livre des Rois. Les Juifs prétendent que ce jeune garçon fut le prophète Jonas. Par la vertu des restes d’Elisée mis au tombeau, ressuscita et se dressa sur ses pieds un homme que des malfaiteurs avaient égorgé et jeté dans sa fosse, aussitôt que son cadavre eut touché les os du prophète, si le récit du quatrième livre des Rois est véridique. C’est à toi de voir si les âmes de ces ressuscités étaient mortes avec la chair.
» David, le souverain prophète, instruit à fond de cette immortalité, s’écrie : « Seigneur, ne plonge pas mon âme en enfer. » Et ailleurs : « Notre Seigneur Dieu, rachète mon âme des mains de l’enfer, quand il m’aura reçu. » Et plus loin : « Seigneur, tu as délivré mon âme
d infern la mia anima , e has saluat mi dels deuallants al lach. » E en altre loch : « Tu, Senyor, has conegut la mia resurectio. » Sa lamo,fill seu, ja t he dit dessus qu en dix a la S fi dels(ùc) Ecclesiastes, quel espirit tornara a Deu, qui ha donat aquell. E^echias dix, apres que fo desliurat de la malaltia en que cuyda morir : « Jo he dit en lo mig dels meus dies : Ire a las portes d infern. » E puys continuant : io « Tu empero, Senyor, | has desliurada la mia 36 anima que no péris. »
» Daniel prophetant ha denuntiat quel gran princep Michael se leuara, e molts de aquells qui dormen en la polç de la terra se desperi$ taran. Dels quais loshuns iran a vida eternal,
de l’enfer, et tu m’as sauvé de ceux qui descendent dans l’abîme. » Et en un autre endroit : «Tu as connu, Seigneur, ma résurrection.» Quant à son fils, Salomon, tu as vu déjà ce qu’il a dit à la fin de VEcclésiaste, à savoir que l’esprit retournera à Dieu, qui l’a donné. Ezéchias, délivré d’une maladie dont il pensa mourir, s’écria : « J’ai dit au milieu de ma carrière : J'irai jusqu’aux portes de l’enfer. » Et tout de suite après : « Mais tu as, Seigneur, sauvé mon âme, afin que je vécusse. »
» Daniel, prophétisant, a fait savoir que le grand prince Michael se lèvera, et que beaucoup de ceux qui dorment dans la poussière du sépulcre se réveilleront, pour aller, les uns vers la vie éternelle, et les autres vers l’éternel
PREMIER DIALOGUE
a altres a perpétuai escarn. Soplionias dix :
« Poble meu, esperam. Viu nostre Senyor Deu, en lo dia de la resurectio. » Qui pots (sic) donchs afermar que la anima rational puxa morir?
— Senyor , si nous ne anuigy digui io, gran $ plaer hauria que dels dits lie actoritats dels juliens aguessem assats apresent, e que procehissets als dits dels Cliristians, segons quem liaueu promes.
— Ne solament ab plaer , mas ab gran cupi - 10 ditat, dix ellyfare ço que desiges.
» Jesu Christ, Saluador nostre, segons que testificlia l auangelica veritat, dix als seus apostols lie dexebles, qu el pobre appellat Lat^er mori e fo portât per Angels al sin de 15
opprobre. Sophonie a dit : « Mon peuple, espérons. J’ai vu notre Seigneur Dieu, au jour de la résurrection. » Qui voudrait donc affirmer que l’âme raisonnable peut mourir?
— Seigneur, dis-je, sans vous déplaire, je serais bien aise que les dits et les autorités des Juifs s’arrêtassent ici. Vous pourriez passer, selon votre promesse, aux dits et autorités des Chrétiens.
— Je vais satisfaire ton désir avec autant d’empressement que de plaisir.
» Jésus-Christ, ainsi que l’atteste la vérité évangélique, notre Sauveur, raconta à ses apôtres et disciples que le pauvre nommé Lazare mourut et fut emporté par des anges dans le sein d’ Abraham. Le riche mourut également,
Abraham ; e lo rich semblantment mori, e fo soterrat en infern e turmentat en gran flama de foch. En altre loch dix als dits dexe \ blés : « No vullau tembre aquells qui maten lo cors $ e no poden matar la anima; mas temeu aquell qui la anima e lo cors pot destrouir en infern . » Parlant encara del judici vniuersal, dix que los mais hirien a turment y e los bons a vida eternal. Pençar pots donchs si les animes son io inmortals . Si altre testimoni nofos estât en lo mon, a plena proua deguera bastar. Mas per ço que no puxes dir que a fameiar te haia conuidat, vullte sadollar.
»Tots los apostols e euangelistas confessen 15 lie testifiquen, e sobre aquesta conclusio molts
et il fut enseveli en enfer, et tourmenté dans la flamme d’un feu ardent. En un autre endroit il dit encore à ses disciples : « Gardez-vous de craindre ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme; mais craignez celui qui peut détruire en enfer l’âme et le corps. » Et quand il parle du jugement dernier, il dit que les mauvais iraient au supplice, et les bons à la vie éternelle. Tu peux juger par là si les âmes sont immortelles. Quand il n’y aurait point au monde d’autre témoignage, il devrait amplement suffire. Mais ne voulant pas que tu puisses dire que je t’ai convié à jeûner, je veux te rassasier.
» Tous les apôtres, tous les évangélistes s’accordent à reconnaître — et sur leur aveu un
PREMIER DIALOGUE
dels altres innumerables sants homens se son lexats cruelment matar, que Jesu Christ feu resuscitar Lat\er he alguns altres morts. E quel jorn de la sua sancta passio, resuscitaren molts cossors de sants homens. E quel terç $ jorn apres la sua passio, resuscita e conuerça algunes vegades ab los apostols, tro al dia de la sua passio (sic l. ascenüo). E quel dia del general judici, vendra jutjar cascun segons que merexera; e que tots aquells qui babtisma io 38 hauran reebut, e complits | sos manaments , viuran en paradis, he los maluats en infern eternalment. Qui pot dir donchs que les animes puxen venir a no esser?
» Si d aço no est content, recort te quen has 15
nombre infini d’autres saints personnages se sont fait tuer cruellement — que Jésus-Christ fit ressusciter Lazare et d’autres morts, et que le jour de sa sainte passion ressuscitèrent beaucoup de cadavres d’hommes réputés saints, et encore qu’il ressuscita trois jours après son supplice, et s’entretint quelquefois avec les apôtres jusqu’au jour de son ascension; et finalement, qu’au jour du jugement universel, il viendra juger chacun selon ses mérites, et que tous ceux qui auront reçu le baptême et accompli ses commandements, vivront en paradis, et les méchants en enfer, éternellement. Qui donc oserait dire que les âmes puissent se réduire à n’être point?
» Que si cela ne te suffit pas, rappelle -toi ce
lest en les gestes dels sants, he en les vides e collations dels pares , en los libres que han fets los quatre doctors de la esgleya de Deu, e altres sants homens qui no solament per 5 valions euidents he actoritats ho han creegut; mas per reuelatio diuinal, he alguns per expe rientia ho han sabut, segons que dessus es dit. E veuras que tots van a hun terma , jatsia per diuersos camins. Si not recorda , digues ho, e io reduhir to he a memoria.
— Senyor, no hi cal treballar ; bem recorda ; e som content de tôt ço quem haueu dit. E a la veritat, no es hom en lo mon, qui de raho vulla vsar axi com deu, que necessariament
que lu en as lu dans les actes des Saints, dans les vies et les écrits des Pères, dans les livres composés par les quatre Docteurs de l’Église de Dieu, et d’autres saints personnages, qui l’ont cru d’après des raisons et des autorités incontestables, quand ils ne l’ont pas su par révélation de Dieu, ou par l’expérience personnelle, ainsi qu’il a été dit. Tu verras qu’ils tendent tous au même but, par des voies différentes. Si ta mémoire est infidèle, dis -le moi, et je te la rafraîchirai.
— Épargnez-vous-en la peine, Seigneur. Ma mémoire n’est pas en défaut, et je suis ravi de tout ce que vous avez dit. En vérité, il n’y a point au monde d’homme disposé à user de sa raison, comme il le doit, qui n’y donne forcément créance, eu égard à tout ce que vous
PREMIER DIALOGUE
no haia atorgat, ates tôt aço quem haueu dit , que les animes sien inmortals. E axi ho crech fermament, e ah aquesta oppinio vull morir .
39 — Com oppinio? dix ell; | ans es scientia cer-
ta ; car oppinio no es als sino remor, fama, 0 s ventpopular, e tostemps presuposa cosa dubtosa.
— Haia nom donclis, Senyor, scientia certa. Nom recorda be la virtut del vocable.
— Encara resta , dix ell , quet diga que crehen los Sarrahins sobra la dita inmorta - 10 litat, e los dits he actoritats que han.
— Sia vostra merce, Senyor, que non aiats afany; car be ho se; vos me prestas algunes ve gades l Alcora, he estudielo be e diligentment.
m’avez dit en faveur de l’immortalité des âmes. J’y crois donc de tout mon cœur, et je veux mourir dans cette opinion.
— Comment? dit-il; mais c’est science certaine, et non opinion, car l’opinion n’est que bruit, renommée, ou vent populaire, et en toute circonstance elle suppose le doute.
— Eh bien! donc, nommons-la science certaine. Je ne me rappelle pas bien la signification du terme.
— Et maintenant, dit-il, il me reste à passer en revue les croyances des musulmans sur l’immortalité de l’âme, avec les textes et les autorités.
— Eh! Seigneur, épargnez-vous, s’il vous plaît, ce travail. Je suis au courant, grâce au Coran, que vous m’avez prêté quelquefois, et dont j’ai fait une sérieuse étude.
— E donchs , dix ell, quet en par ?
— Tôt mal, car inmimerables bestialitats hi ha.
— Hoc; mas espressament hi es contengut,
S dix ell, quels moros de Deu, apres lur mort, iran en paradis, en lo quai trobaran rius d ayga clara, e neta, e de let, la sabor de la quai nos mudara, e de vin fort molt delitable als beuents, e de mel colada. E en altre loch del dit Al- 10 cora, hon es descrit paradis, es contengut que aqui haura fonts, fruy tes, e mullers, tapits de seda he moites poncelles, ablos( sic) quais los moros | de Deujauran. E que apres queleshauran 4o desponcellades, elles cobraran lur virginitat.
15 — Ver es, Senyor, e tant comyopuch conexer
— Eh bien ! dit-il, qu’en penses-tu?
— Rien que du mal. Il y a là quantité de choses monstrueuses.
— Oui, dit-il; mais il y est dit en termes exprès que les musulmans de Dieu, une fois morts, iront en Paradis, où ils trouveront des fleuves d’une eau limpide et pure, et de lait d’un goût inaltérable, et de vin délicieux à boire, etde miel liquide. Et en un autre passage du Coran, où est décrit le Paradis, il est dit qu’il y aura là des sources, des fruits, des femmes, des tapis de soie, et nombre de pucelles, compagnes de lit des musulmans de Dieu. Quand ils les auront déflorées, elles reprendront leur virginité.
— C’est vrai, Seigneur, et c’est bien là, autant que j’en puis juger, ce que cet imposteur de
PREMIER DIALOGUE
aquell engatiador Mahomet , axi volgue que ho creguessen los sens sequaces. Mas no pnch pensar que ell ho creegues axi com ho dehia ; car no aguera fêta perdra tanta multitut de gent com se tira , si esperas viura apres la s mort corporal. La sua doctrina es fauorable e disposta a luxuria he a altres délits carnals.
E per ço com no es fundade en raho e bons costums, no pens que tant hagues durât, sino per tal com es fêta en fauor de les fembres, lo io costum de les quais es tirar los homens, he especialment a fameiants, a aquell angle que dcsigen ; e per nostres peccats encara, he gran fredor que hauem en lo cor, de mantenir veritat e morir per la religio christiana. i;
Mahomet a voulu faire accroire à ses sectateurs. Mais je ne puis me persuader qu’il le crût lui-même, comme il le disait. Il n’eût pas causé la perte de l’infinie multitude qu’il sut gagner, s’il avait compté vivre après la mort corporelle. Sa doctrine est arrangée de manière à favoriser la luxure et les autres plaisirs charnels. Comme elle n’a point pour fondement la raison et les bonnes mœurs, je pense qu’elle n’aurait pas duré si longtemps, si elle n’était pas si avantageuse pour les femmes, dont la coutume est de séduire les hommes, et particulièrement les faméliques, et de les soumettre à leurs caprices. Il y faut ajouter nos péchés et la peur que nous avons de défendre la vérité et de mourir pour la foi chrétienne.
SONGE DE BERNAT MET GE
— Axi es, dix ell, com tu dius. Lexem cstar aço, car declararte vull lo restant de la difi nitio de la anima , segons quet he promes; ço es que la anima national es en be | he en mal 4 5 conuertibla. •
— Bem plaura, Senyor, hoyr ho, jatsia per experientia ne veia gran pertida cascun jorn.
— Souint s esdeue, dix ell, quels homens per goig se exalçan, e per tristor se lexen decaura. io Perpietatson suaus, e per fellonia, terribles; a vegades vitiosos, a vegades virtuosos. Algunes coses prenen fermament ; altres menys presant he oblidant lexen anar. Ço que ara los plan, ades los desplaura. Per b one s par ailles son edifi-
— Oui, dit- il, tu dîfc vrai. Mais passons là dessus, car je veux compléter ce qui manque à la définition de l’âme, comme je te l’ai promis, à savoir que l’âme raisonnable est également sujette à tourner bien ou mal.
— Je vous écouterai avec un plaisir extrême, bien que largement éclairé par l’expérience journalière.
— Il arrive souvent, dit- il, que les hommes se laissent emporter à la joie, et abattre par le chagrin. La pitié les rend doux, et la colère terribles. Le vice et la vertu les attirent. Parfois, ils montrent de la fermeté; parfois aussi ils se livrent à l’oubli, à T indifférence, à la négligence. Ce qui leur plaisait naguère, leur déplaît maintenant. Les bons ou les mauvais propos causent leur édification ou leur perte.
PREMIER DIALOGUE
cats, e per males destrouits. E aytant com aprofiten perseuerant als bons homens, sonfets pijors conuersant ab mais. Car si tostemps aguessen vn proposit, ne de bons homens foren mudats en mais , ne de mais en bons. E sabs quai es la S causa ? Yo lat dire. La sauiesa no es donada als homens inmutablament ne ferma. E per tal los homens saben quant per diuinal illuminatio vsen be. E dessaben o ignoren, quant per tenebres de crims e delictes son abcegats. La effectio(sic) i0 quen ve, e sen va, tostemps es incerta. Nostre Senyor Deu omnipotent es tôt sol qui inmuta - 1 42 blâment sab, pot e vol; e tôt s los vertaders bens no van a ell, ans ne proceheixen.
Autant ils s’améliorent par la fréquentation des gens de bien, autant ils se pervertissent au contact des méchants. S’ils avaient toujours un but bien défini, ils ne deviendraient ni de bons, méchants, ni de méchants, bons. Et sais-tu d’où vient cette instabilité? Je vais te le dire. La sagesse n’a point été donnée aux hommes à perpétuité. Aussi les hommes sont sages, tant que la lumière divine les éclaire dans la voie droite, tandis qu’ils deviennent sots ou ignorants lorsque les ténèbres du crime et du délit les aveuglent. C’est ainsi qu’en tout temps l’incertitude naît de ce va-et-vient de sentiments. Notre Seigneur Dieu, tout-puissant, est invariablement seul à savoir, pouvoir et vouloir. Loin que tous les biens véritables aillent à lui, c’est de lui qu’ils viennent.
SONGE DE BERNAT MET GE
— Senyor, digui yo, suplich vos que nous enugeu si fas vu incident. Vos hauets dit dessus , si bem recorda, que de très maneres de esperits vidais ha créât nostre Senyor Deu. La derrera 5 mariera dels quais es d aquells qui son cuberts de carn, e nexen e moren ab aquella . E aquests son animais bruts. En les dos primer es no pos algun dupte . Mas en la derrera coue vecillar lo meu enteniment. Car moites coses veig indu io hints mi a creure que les animes dels bruts sien inmortals, axi com son aquelles dels homens .
— Qiials son aquellas que a creura aço te induen?
— Lonch séria dirlestotes, respongui yo; pero
— Seigneur, dis-je, soyez assez bon pour me permettre ici une réflexion. Vous avez dit, s’il m’en souvient bien, que notre Seigneur Dieu a créé trois espèces d’esprits de vie, dont la dernière comprend ceux qui, étant enveloppés de chair, naissent et meurent avec cette enveloppe. Ce sont les bêtes brutes. Pour les deux premières, je ne fais point d’objection. Quant à la troisième, mon intelligence ne peut qu’hésiter. Et, de fait, je vois bien des motifs de croire que les âmes des bêtes sont immortelles comme celles des hommes.
— Et quelles sont les raisons qui t’engagent à parler ainsi ?
— Il serait trop long de les déduire toutes, répondis-je. Aussi, pour couper court, n’en dirai -je que quelques-unes. Vous avez, Sei-
PREMIER DIALOGUE
per abreuiar, dirai al g une s. Vos , Senyor, haueu dit dessus, fort propriameni, la diffinitio de la anima national. E veig que semblant la poria hom donara la anima dels bruts. No resmenys haueu dites algunes rahonse demostrations prouantsla 43 dita inmortalitat en l anima racional. | E totes aquexes, a monjuy, son boues a prouar la mia conclusio. Per 0, Senyor, sia vostre mer ce quey pensets be, car vos conexeu queyro dich veritat.
— Nom hi cal pençar, dix ell, car tôt lo contrari es de aço que as y ma ginat.
— Ara, digaume, Senyor, si enuig nous es, que veets en la definitio de la anima racional que 110 pognes esser dit de les animes dels bruts?
gneur, donné une définition très exacte de l’âme raisonnable. Or, il me semble qu’elle conviendrait parfaitement à l’âme des bêtes. Vous avez aussi fait un exposé des raisons qui démontrent et prouvent l’immortalité de l'âme raisonnable. Eh bien! mon sentiment est qu’elles peuvent servir à la démonstration de ma thèse. Je vous en prie, Seigneur, pensez-y bien, car vous savez que je dis la vérité.
— Point n’est besoin d’y réfléchir, dit-il, vu que la réalité est tout le contraire de ton imagination.
— Veuillez me dire alors, s’il vous plaît, Seigneur, ce que vous voyez dans la définition de l’âme raisonnable qui ne puisse s’appliquer aussi à l’âme des bêtes.
SONGE DE BERNAT MET GE
— Comque j respos ell, moites coses, mas espccialment aquestes quet dire . Tu veus be que la anima dels bruts no es substantia espiritual, ne propria, ne rational, e per conséquent es S mortal.
— Si axi es, Senyor, com vos affermau, atorch ho. Mas parlant ab vostra reuerentia, a mi appar tôt lo contrari. Jo primerament veig que la anima dels bruts es substantia io espiritual; car estant dins e fora del cors es inuisibla, e contenguda per très linias tant poch com la anima dels homens. Appres veig que es substantia propria, car dolse e s alegra de les sues passions. Ella ha goig quant hom i) li fa be, e tristor e dolor quant hom | lifa mal. 44
— J’y vois, répondit-il, bien des points, dont je ne toucherai qu’une partie. Tu vois bien que l’âme des bêtes n’est point une substance spirituelle, ni propre, ni raisonnable. Donc, elle est mortelle.
— S’il en est ainsi que vous le dites, Seigneur, je l’accorde. Toutefois, sauf votre respect, il me semble que c’est le contraire qui est vrai. Pour moi, je vois en premier lieu que l’âme des bêtes est une substance spirituelle; car, qu’elle soit dans le corps ou dehors, elle est invisible, et aussi peu limitée par trois lignes que l’âme des hommes. Je vois ensuite que c’est une substance propre, puisqu’elle s’afflige et se réjouit de ce qu’elle éprouve. Elle a de la joie du bien qu’on lui fait, et chagrin et douleur du mal.
PREMIER DIALOGUE
No resmenys es rational, car veig que esquiua perills e cerca plaers. La ouella fuig al lop ; la rata , al gat; la perdiu, al falco; lo ceruo, als cans. Los aucells fan nius; las feres cercan caiternas en que habiten ; els peixos, roques en s ques meten. Donchs qui pot dir que no vsen de raho?
» Part açOj Senyor, me haueu dit que tôt a substantia intellectual es incorruptibla, e io veig que la anima dels bruts es intellectual ; car 10 si hom los crida, entenen souen moites coses que hom los diu; e venen si son appellats; lie remembren molts lochs hon son estât s, hey saben anar per si mateixs.
» Mes auant, Senyor, haueu dit que tota i>
Au surplus, elle est raisonnable puisqu’elle fuit le danger et recherche le plaisir. La brebis évite le loup; le rat, le chat; la perdrix, le faucon; le cerf, les chiens. Les oiseaux font des nids; les fauves cherchent des cavernes pour s’y établir; les poissons, des rochers pour s’y cacher. Qui donc oserait dire qu’ils sont dépourvus de raison?
» En outre, Seigneur, vous m’avez dit que toute substance intellectuelle est incorruptible. Or, à mon sens, l’âme des bêtes est intellectuelle. En effet, elles entendent bien des choses qu’on leur dit; elles accourent quand on les appelle; ellesconservent souventla mémoiredes lieux, et se rendent spontanément aux endroits connus.
» Vous avez dit ensuite, Seigneur, que tous
SONGE DE BERNAT MËTGE
cosa simpla, e que per si mateixa se mou , e que nos corromp per contrarietat, es inmortal. Atorch (h)o, Senyor, mas de aquexa natura me dona vijares que sia la anima dels bruts.
5 Yo no puch conexer que ella sia composta, e que nosmoga per si mateixa; ne puix entendra que sia pus corruptibla que la anima dels ho - | mens; car finalment noy veig gran diferentia. 45 Pero es veritat que en cascuna de les dites 10 coses conecli que ha maior perfectio la anima humanal .
— Si tu, dix ell, me aguesses be entes, no agueres respost axi com lias. Tu penses que la anima dels bruis sia espiritual, per ço com 15 dius que es inuisibla e no contenguda per très
ce qui est simple, et qui se meut de soi, et qui ne saurait se corrompre par contrariété, est immortel. Je l’accorde, Seigneur. Mais il me paraît bien que telle est la nature de l’âme des bêtes. Je ne sache pas qu’elle soit composée, qu’elle ne se meuve pasd’elle-même ; et je ne puis comprendre qu’elle soit plus corruptible que l’âme des hommes; enfin, je ne vois pas grande différence entre les deux, tout en reconnaissant, à la vérité, qu’en chacune de ces attributions, l’âme humaine est infiniment supérieure.
— Si tu m’avais bien compris, dit-il, tu n’aurais pas répondu comme tu l’as fait. Tu penses que l’âme des bêtes est spirituelle, parce qu’elle est, dis-tu, invisible et non limitée par trois lignes. Tu es dans l’erreur : elle est cor-
PREMIER DIALOGUE
Unias. Enganat est; car corporal es, e per tal se corromp a b lo cors. E not recorde ques lig en lo Genesi a. IX. capitols, e pus clarament en lo Leuitich a. XVIJ. parlant de la anima dels bruts, que la anima d aquells en la sanch es? Quaix qui vulla dir que de la permanentia de la sanch puge l esser d aquella . No deus ignorar que en lo libre dels Ecclesiastes doctrines se contena solament lome de hun hauer anima substantiua; que vol aytant dir com per si mateixa vidal, e les animes dels bruts, morir ab lurs cossors. Ne pots dir que no veies clai ament que la anima dels bruts no pença en 46 les coses celestials, ne ha cura | de aquelles, ne les veu. E appar ho be en les sues operations.
porelle, et suit la corruption du corps. Ne te souvient- il pas de ce qu’on lit dans la Genèse , au chapitre ix, et plus expressément au chapitre xvii» du Lévitique , où il est dit, à propos de lame des bêtes, que leur âme est dans le sang ( Ce qui paraît signifier que l’existence et 1 accroissement de l’âme dépendent de la persistance du sang. Tu n’es pas sans savoir que dans le livre doctrinal de VEcclésiaste, l’homme seul est reconnu avoir une âme substantive, c’est-à-dire, en d’autres termes, douée d’une vitalité propre; au lieu que les âmes des bêtes meurent avec leur corps. Tu ne saurais nier qu’il te soit clairement démontré que l’âme des bêtes ne pense point aux choses divines, qu’elle ne les voit point et n’en a cure. Il y paraît bien
SONGE DE BERNAT MET GE
La raho es car cosa corporal, segons que dessus lias hoyt, coses espirituals no pot veuve. Dit has mes que la anima dels bruts es substantia propria, per ço com se dol e s alegra de les sues 5 passions. Contrari es a veritat ço quet penses . Car los bruts nos dolen ne s alegran d altres passions, sino d aquelles tant solament que son deius la potentia sencitiua. D aqui en sus no pu g en.
io » Rational dius encara que es la anima dels bruts, per ço com aquells esquiuen perills, e cerquen plaers, fugen a lurs aduersitats(sîc)f fan nius, e moites altres coses consonants a raho. Si tu sabesses be la sua difinitio, no 15 hagueres axi parlai. Hoyes donchs e torna al
dans leurs opérations. Et la raison en est que le spirituel, comme il a été déjà dit, ne saurait être vu par le corporel. Tu as dit, en outre, que l’âme des bêtes est une substance propre, parce qu’elle s’afflige et se réjouit de ses passions. C’est là une manière de voir contraire à la vérité. Et de fait, les bêtes ne s’affligent ni ne se réjouissent d’aucunes autres passions que de celles qui dépendent de la faculté sensitive, sans dépasser cette limite.
» Tu dis encore que l’âme des bêtes est raisonnable, parce qu’elles fuient le danger et recherchent le plaisir, évitent leurs ennemis, font des nids et beaucoup d’autres actes conformes à la raison. Tu n’eusses pas ainsi parlé, si tu en savais bien la définition. Écoute donc, et
PREMIER DIALOGUE
dret cami, car descarrerat est. Raho es motiua virtut de la anima , agitant (sic) la vista de la pença, e depertint les coses veres de les falces .
Si saber pertir ver de falç es en los animais bruts , sies ne tu mateix testimoni . Sabs en que 5 47 tenganes ? Tu appelles raho ço es y ma | ginatio, la quai ensemps ab lo seny ho sentiment es comuna els (sic) homens e als animais bruts.
— Tôt enten que sia vna cosa, responguiyo, i0 raho he y maginatio no es altre cosa sino virtut e força de la anima, que perseb les formes de les coses corporals absents, axi com lo seny o sentiment les reeb de les présents.
— La difinitio de raho ja la lias lioyda 15
reprends le droit chemin, car tu es dévoyé... La raison est la vertu motrice de l’âme, le ressort de la vue de la pensée, le discernement du vrai d’avec le faux. Si les bêtes brutes savent discerner le vrai du faux, tu sais, et j’en appelle à ton témoignage, en quoi tu te trompes. Tu donnes le nom de raison à l’imagination, laquelle, ainsi que le sentiment ou sensibilité, est commune aux hommes et aux bêtes brutes.
— Oui, répondis-je, je ne fais point de différence entre les deux, raison et imagination. Ce n’est pas autre chose que la vertu ou force de l’âme, qui perçoit les formes des choses corporelles absentes, comme le sentiment ou sensibilité reçoit celles des choses présentes.
— La définition de la raison, tu la connais
SONGE DE BERNAT MËTGE
dessus. Veges donchs quina diferentia ha entre elles.
— Couinentment, Senyor, ho veig, digui yo. Mas si pus clarament ho podia veure, bem $ plauria.
— Obra donchs les orelles, dix ell, e atten be a aço quet dire :
» Si tu discorres diligentment , les potentias de la anima rational, e de aquella dels bruts, 10 veuras que elles concorden en seny ho sentiment, puys en imaginatio, recordatio, instituesch (sic, l. instinctu) lie appétit. E d aquiauant no han res comu. Tan tost te occorrera la raho, la quai la anima dels bruts no atteny, car no sab depertir i) ver de f aie, ne virtuos de vicios, ne per cep la
déjà. Établis donc la différence qui est entre les deux.
— Je la vois à peu près, dis-je, Seigneur; mais je serais fort aise si je pouvais la voir pleinement.
— Alors, ouvre bien les oreilles, dit-il, et sois attentif à mes paroles.
» En passant exactement en revue les facultés de l’âme raisonnable et de l’âme des bêtes, tu verras qu’elles ont de commun le sentiment ou sensibilité, puis l’imagination, la réminiscence, l’instinct et l’appétit. Mais, en dehors de cela, elles n’ont rien de commun. Et que trouveras-tu d’abord? La raison, à laquelle n’atteint point l’âme des bêtes, qui ne sait pas discerner le vrai du faux, la vertu du vice, ni concevoir la
natura de les coses corporals. Puys te occorrera 48 lenteniment | qui es força 0 virtut de la anima , que percep les coses inuisiblas, axi com son angels, dimonis, e tôt espirit créât . E puys la intelligentia, que es aquella virtut de la anima > que sens tôt mitga, es supposade a Deu, lo quai ella veu sobiranament bo, vertader e inconmutable. E derrerament e pus alta te occorrera la sauiesa, que es amar e tembre Deu. E finalment haies per vera e final conclusio, que aquella 10 cosa que tu, discorrent les ditas potentias, pujant per dret or de , primerament trobaras no esser comuna a les ditas animas, es la raho.
» Dit lias mes encara a mon parer que la i>
nature des choses corporelles. Tu trouveras ensuite l’entendement, c’est-à-dire la force ou vertu de l’âme qui conçoit les choses invisibles, telles que les anges, les démons et tous les esprits créés. Vient après l’intelligence, qui est cette vertu de l’âme, laquelle, sans intermédiaire, est soumise à Dieu, lequel elle voit souverainement bon, véritable et immuable. Finalement, au-dessus t’apparaîtra la sagesse, qui est d’aimer et craindre Dieu. Pour conclure, sache bien, à n’en pas douter, que ce que tu rencontreras en premier lieu, en parcourant par degrés de bas en haut les facultés susdites, qui ne soit pas commun à toutes les âmes, c’est la raison.
» Tu m’as dit encore, ce me semble, que
anima dels bruts es intellectual , per ço com enten souen moites coses que hom los diu ; e quant son appellats venen, e membren molts lochs lion son estais. Si axi ho creus com ho S diu s, enganat est. Tu appelles « entendre » ço que ha nom « hoyr », lie recordatio. Ja t he dit dessus , que en les animas dels bruts nos troba alguna operatio que sia sobre la part senciiiua.
Tu veus que no entenen nés rahonen, | e appar 4^ 10 clarament. Car tots los animais que son de vna matexaspetiasemblantmentobrenquaixmoguts per naturel , e no obrants per art. Tu veus que totes les orenetes en vna manera fan lur niu, e toies les aranyes lur tela . Tu veus clarament
lame des bêtes est intellectuelle, parce qu’elles entendent souvent bien des choses qu’on leur dit, qu’elles viennent quand on les appelle, et ont le souvenir des lieux à elles connus. Si tu le crois, comme tu le dis, tu t’abuses. Tu appelles «entendre» ce qu’on nomme ouïr et réminiscence. Or, je t’ai déjà dit, que dans l’âme des bêtes il n’y a point d’opération qui s’élève au-dessus de la partie sensitive. Tu vois bien qu’elles n’entendent ni ne raisonnent, comme il est manifeste : en effet, tous les animaux de la même espèce agissent semblablement, étant mus par la nature, et non déterminés par l’art. Tu sais bien que toutes les hirondelles font leur nid, et que toutes les araignées filent leur toile de la même façon. Tu vois clairement que les opérations de la
PREMIER DIALOGUE
que la operatio de la part sencitiua no pot esser sens cors. Car aquell mort , tots los senys corporals son extints. Donchs com pots creura que sien intellectuals les animas dels bruts, les quais si axi era, serien inmortals? Recordar te deuria s ço que dix Aristotil en lo terç libre de anima, que la part intellectiua d aquella es separada de les altres, axi com corruptible de incorruptible.
» Mes auant lias dit que no pots conexer que la anima dels bruts sia composta, e que nos io mogua per si mateixa ; ne pois entendre que sia pus corruptible que la anima dels homens . Par aules dius dignes de rialles. J a t heprouat dessus que corporal es e composta, car de la
partie sensitive ne peuvent se faire sans le corps. En effet, ce dernier étant mort, tous les sens corporels sont éteints. Comment donc pourrais-tu croire que les âmes des bêtes soient intellectuelles? S’il en était ainsi, elles seraient immortelles. Tu devrais te rappeler ce que dit Aristote, au troisième livre de l 'Ame, à savoir que la partie intellective de celle-ci est séparée des autres, comme ce qui est corruptible de ce qui ne l’est point.
» Tu as dit aussi que tu ne peux comprendre que l’âme des bêtes soit composée, et qu’elle ne se meuve pas d’elle-même; et tu ne conçois pas qu’elle soit plus corruptible que l’âme des hommes. C’est parler de manière à faire rire. Je t’ai déjà prouvé qu’elle est corporelle et composée, puisque son existence dépend de la
permanentia de la sanch penge lo seu esser. E no resmenys has vist clarament | que no es 5o intellectual . Qiie nos moga per si mateixa, notori es; car cosa corporal per si mateixa S nos pot moure , com en tôt mouiment sia neces sari mouent e mogut . E cosa corporal de si mateixa no pot esser axi mouent que alguna cosa nota haia a moure . Solament es donada aquesta virtut a coses intellectuals, axi com son io la anima racional, Angel , Dimoni e semblants.
» E si be vols considerar les paraules que Cicero dix en lo seu Tuscula , les quais has dessus hoydes, sino men engan, conexeras que ell entene dir de nostre Senyor Deu tant 15 solament que per si mateix se mouia, axi com
persistance du sang. Tu as vu d’ailleurs qu’elle n’est point intellectuelle. Qu’elle ne se meut pas de soi, c’est chose connue. En effet, ce qui est corps ne saurait se mouvoir de soi-même, car en tout mouvement il y a le moteur et la chose mue. Or, ce qui est corporel ne peut donner de soi le mouvement sans l’avoir reçu d’un agent moteur, et cette vertu n’est exclusivement acquise qu’aux choses intellectuelles, telles que les Anges, les Démons et leurs semblables.
» Si tu veux bien approfondir les paroles de Cicéron, dans le passage des Tusculanes, déjà cité, tu te convaincras, si je ne m’abuse, qu’il entend que Dieu seul se meut de lui-même, en tant que source et principe de tout mouvement,
PREMIER DIALOGUE
font e principi de tôt mouiment. E que aigu no podia tiegar aytal natura esser donada a la anima rational necessariament . Donchs te coue atorgar que les animas dels bruts per esquen ab lo cors. 5
— Senyor , digui yo, fort romancli, no solament illuminât , mas entegrament consolât per ço quem haueu dit. Si a la vostra celsitut era 5i plasent, de algunas | altres coses me volria certificar ab vos . io
— Digues so quet volras, mas breu, car noych pore molt aturar .
DEL SOMPNI DEN BERNAT METGE Feneix lo primer libre e commença lo segon.
et qu’on ne saurait nier que la même vertu n’ait été donnée nécessairement à l’âme raisonnable. Donc tu dois reconnaître que les âmes des bêtes périssent avec le corps.
— Seigneur, dis-je, de tout ce que vous avez dit, je demeure non seulement très éclairé, mais encore entièrement consolé. Si votre Excellence y voulait consentir, il est d’autres choses que je vous prierais de m’éclaircir.
— Parle à ton gré, mais sois bref, car je ne pourrai pas t’accorder beaucoup de temps.
FIN
DU PREMIER DIALOGUE