‹ Le sonneur de Saint-Paul [microforme]Chapitre 14 sur 60 · BEDFORD, LUDLOW · texte numérisé non relu

BEDFORD, LUDLOW

BEDFORD (réfféchissant).—Le père est aveugle |

LupLow (se Zevant).—Veux-tu maintenant me faire l'amitié de me dire ce que tu prétends faire dans cette maison ?

BEDFORD.—]Je n’en sais rien encore et tu vas me conseiller. Il s’agit pour moi de conserver mon titre. |

LupLow.—Ton titre... va, mon cher ami, les dix-huit années de souveraineté populaire qui viennent de s’écouler sous le protectorat de ce damné Cromwell ont terriblement diminué la valeur des blasons.

BEDFORD.—Cromwell est mort, et Charles II, qui règne depuis sept mois, travaille à relever la noblesse.

LupLow.—T'ant pis pour lui peut-être !

BEDFroRD.—En un mot, Ludlow, il nous importe à tous deux, que rien ne vienne changer le cours de notre existence.

LuDLOWw.—Il nous importe !... il t'importe à toi, mais non pas à moi.

BEDFoRD.—A tous les deux... Mais tu ne lis donc pas les gazettes P

LuDLow.—Pas plus souvent que toi ton livre de prières.

BEvrorD.—Mais au moins tu entends jaser dans les salons, dans les promenades.

LuDLOow.—Il y avait plus d’un mois que je n'étais sorti de cette joyeuse maison dont tu es venu m’arracher ce matin.

BEDFORD.—]Joyeuse maison de jeu, où tu te ruineras.

Lupcow.—C'est déjà fait.

BEDFroRD.—Malheureux !

LupLow (avec indifférence).—Veux-tu me dire comment il se fait que nous sommes tous deux intéressés à...

BEDFORD (/interrompant).—Tiens, parmi les ordonnances de Charles IT, il y en a une quite concerne.

Lupow.—Le roi d'Angleterre est bien bon de penser à moi.

BEDFOoRD.—Peut-être... lis. (77 ui donne une gazette.)

Luprow (sant). — “ Maintenant que le roi ‘ Charles II vient de guérir les blessures de l’An- “ gleterre souffrante, après un interrègne de dix- ‘ sept ans, il promet oubli et pardon à tous ceux ‘ qui, égarés et entraînés par le torrent révolution- “ naire, ont abandonné la cause de son royal père. . ‘ mais il veut le châtiment de ceux qui, comblés “ de ses bienfaits, l’ont trahi dans son infortune. ‘ Il vient donc d'établir un tribunal pour juger les “ traîtres. Récompense est promise à ceux qui “ livreront Axtell, Hulet, Harrison, et enfin deux ‘ nobles inconnus qui ont perdu le roi pour s’em- “ parer de ses épargnes.” (Par/ant.) Voilà ce qui me concerne, ou plutôt ce qui nous concerne tous deux ; et cela prouve que l’on nous cherche, mais on ne nous a pas trouvés.

BEprorD.—Et si l’on nous trouvait ?

Lupzow.—Nous serions pendus... Mais à quel signe ?

Beprorp.—Et cette lettre que tu m'écrivis...

cette lettre interceptée ?

LUDLOW.—N’as-tu pas tué celui qui l'avait lue ?

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Beprorp.—Oh ! celui-là !... j'avais à peine éu le temps de l’entrevoir de loin, que, sans chercher à connaître son visage, je le frappai d’une balle

d’arquebuse. Deux jours après, je t'avais rejoint

à Exeter, et bientôt, ayant renversé tous les obstacles, nous étions en route pour l'Amérique ; depuis notre retour ici, j'ai fait chercher dans le fond de l’'Ecosse; on m’en a rapporté l'extrait mortuaire de Vorick et de sa femme ; ainsi de ce côtélà, je n’ai rien à redouter.. . mais cette lettre ?

LupLow. — Elle est sans doute anéantie..….

depuis dix-huit ans.

BEDroRD.—Tu as, Ludlow, une sainte confiance qui m'étonne.

LupLow.—Et toi, milord, une frayeur qui me surprend. . . Mais, après tout, c’est bien cencevable : tandis que je mangeais ma fortune en Amérique, toi, tu travaillais à augmenter la tienne, et tout te réussissait. Le fils de Lord Richmond, lord Henri, venait de perdre son père, tu étais le seul noble d'Angleterre, habitant le même pays que lui, tu adoptas l'enfant, qui lui-même était mourant, parce que tu espérais que les biens de sa famille lui seraient un jourrendus. Par un hasard incalculable, lord Henri a survécu, et rentré avec toi en Angleterre, il a bien voulu te laisser jouir des biens immenses du comte de Richmond. Te voilà gouverneur de la Tour de Londres. Moi, je n’ai trouvé dans mon pays qu’une mauvaise chance au jeu, qui m’a enlevé mon titre de noblesse et mes derniers shellings ; si bien que tandis que tu trembles, toi, millionnaire, moi, prodigue, qui n'ai ni feu ni lieu, je jouis de la belle insouciance de celui qui n’a rien à perdre.

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Beprorp.—Mais ta vie, malheureux ?

LupLow.—Que veux-tu que j'en fasse ? elle est usée comme nron habit.

BEDrorp.—Et c’est le jeu !

LupLow.—Voilà.

BEDroRD.—Tu me fais pitié. Je

LupLow.—(Ça ne m'étonne pas.

BeprorD.—<Si j'osais, je t’offrirais ma bourse.

LupLow ({endant la main).—Je ne suis pas fier avec mes amis, tu peux oser.

BEDFORD (/ui donnant la bourse). —Et tu vas sans doute jouer ces quelques guinées P

Lupcow.—Assurément... en voilà plus qu'il n'en faut pour réparer mes pertes et regagner mon titre.

BEDFORD.—Et que ferais-tu d’une fortune, d’un titre, si nous étions découverts P

LupLow.—Oh! diable... en effet; rien ne prouve que cette lettre soit détruite.

BEDrorp.—Rien... et désirestu savoir pour- | quoi je veux voir les habitants de cette maison P |

LuDpLow.—Pourquoi P

Beprorp.---Je t'ai dit qu'on m'avait rapporté l'extrait mortuaire de Vorick et de sa femme ; mais ce que je ne t'ai pas dit, c’est qu’ils avaient laissé un fils en bas âge. Cet enfant qui doit maintenant avoir 18 ans est à Londres. Un médecin allemand, le jeune docteur Albinus, qui s’est lié d'amitié avec lord Henri, lui a fait une singulière confidence. Il paraît que ce jeune homme que nous venons de voir, et dont j'ai eu quelque peine à connaître la résidence, car je ne voulais pas éveiller les soupçons, est natif des montagnes d’'Ecosse... En apprenant par lies

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gazettes que Charles IT faisait rechercher les deux nobles qui ont trahi son père, ce jeune homme à raconté les circonstances de la mort de son propre père, un montagnaré écossais, a parlé de lettre interceptée. . Tu conçois que j'ai eu la. prudence de ne pas trop questionner lord Henri ; mais tout : me porte à croire que nous sommes en présence du fils de Yorick... Que dis-tu de la situation ?

LupLow.—Je dis qu’à tout prix il faut nous assurer que ce jeune homme ne parlera plus.

Beprorn.—Nous sommes d'accord... Mais le moyen ?

Lupcow.—Nous le trouverons plus tard. Songeons d’abord à sa disparition.

BEprorD.—Il faut le faire disparaître, n'est-ce pas ?

LupLow.—Aujourd’hui même.

BeprorDp.— J'avais déjà des idées si semblables que je suis venu ici pour connaitre les allures de

la maison.

LUDLOW.—Peu nous importe la maison. Le fils d’un aveugle doit souvent sortir seul, et cela doit nous suffire. (Commençons par nous éloigner prudemment avant le retour du père.

Beprorp.—Viens ! (S'arrétant près de la porte ouverte au fond.) Mais le voici sans doute.

LupLow.—C'e t fâcheux ; je voulais éviter qu’il nous vit.

Beprorp.—Tu oublies donc qu'il est aveugle ?

Lupcow.—En effet. Silence ! (Z%s reséent immo-

biles.)

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