JOHN, YORICK
JoHN.—Eh bien, mon vieil ami, nous sommes seuls.
YORICK.—]John... je suis bien embarrassé,
JoHN.—Est-ce au sujet de ce William ?
YORICK.—-Tu l'as déviné, John.
JOHN.—Ou plutôt pressenti ; car je ne connais de lui que ce que tu m'en as dit.
YORICK.—Et depuis... tu n’as rien découvert, rien appris sur lui ?
JOHN.— Rien,
YoriCk.—Pourquoi, alors, tes pressentiments ?
JOHN.—Parce que, le jour où je suis allé chez toi, (il y avait déjà plusieurs semaines que ce pensionnaire mystérieux recevait ton hospitalité) je l’ai bien vu, bien examiné, pour la première et dernière fois, car je ne l’ai jamais rencontré depuis ; oui, ce jour-là, je l’a1 regardé bien longtemps... eh bien ! Vorick, j'ai trouvé son regard faux, son visage d’une beauté qui allait mal avec ses habits... enfin, ce n’était pas là la tête de nos francs Ecossais ; et comme je n’aime pas ces visages qui ne ressemblent pas aux autres, j’ai secrètement tremblé pour toi. Mais, toi, Vorick, que crains-tu ? que sais-tu ?
Yorick.—Rien de positif... encore, mais j'ai d’affreux pressentiments. Oh ! que n’ai-je réfléchi plus longtemps avant de jui permettre de rester chez moi. Ecoute-moi donc, John, et tâche de m'éclairer. Depuis près d’un mois, je soupçonnais que William avait des raisons graves de se cacher, quand je fus obligé de partir pour Galloway : je
me mis en roit:, la crainte dans l'âme, bien des soupçons me passèrent dans la tête pendant mon voyage ; l'inquiétude me ramena plus tôt qu’on ne ne devait m’attendre; et cette nuit, en arrivant chez moi, croyant tout le monde endormi, je n’ai pas retrouvé William. Il était absent depuis plusieurs jours, mais il a l'intention de revenir, car ses effets sont restés... et ma femme s’est aperçue qu’il a beaucoup d’or... où le prend-il? il ne travaille point.
JoHx.—Mais sa famille ?
Yorick.—Il dit n’en plus avoir.
JOHN.—S$Ses amis ?
YORICK.—Il n’en nomme aucun... Pourtant, ma femme a découvert que chaque fois que je faisais mon voyage à Galloway, je rapportais sans le savoir une lettre que quelqu'un glissait adroitement dans la selle d’un de mes mulets, et que William enlevait secrètement cette lettre. Il en attendait une à mon retour... En apprenant ces détails, je courus aussitôt visiter moi-même, et je trouvai celle-ci, que l’on avait bien cachée, cette lettre qui contient sans doute l'énigme de cet homme, et comme ni moi ni ma femme ne savons lire, je me suis dit : En route et dépêchons.
JoHN.—Et tu es aecouru vers moi.
VorICH.—Je t'ai fait ma confidence, ami, et tu sais maintenant quel service j'attends de toi.
JOHN.—Donne-moi cette lettre, je vais la lire. (Z7 Za prend et hésite.)
YoRICK (reprenant la lettre).—Te comprends ton hésitation... Donne, je serai moi-même coupable d'en avoir brisé le cachet. .… il s’agit du repos de ma famille... (27 donne la lettre décachetée à John.)
Joux (à part, après avoir parcouru les premières dignes). —Grand Dieu ! (Z/ continue à lire.) Que vois-je ? quoi !... (Yorick s'est éloigné pour voir si personne ne vient.—fJohn prend un papier joint à da lettre.) Et quel est ce papier ? un sauf-conduit signé de Cromwell... oh ! l’infâme !.. l'infâme !..
Vorick (près de John).—Eh bien, mon ami P
Jonn.—Ecoute donc, Vorick, ce qu’on écrit à cet homme.
Yorick.—TJe t'écoute, John.
Jon (Zsantf).—‘* Au moment où de nouvelles “ persécutions vont avoir lieu contre les nobles, je “ peux, par miracle, assurer ta fuite.”
VorIcKk.—Il est noble ?...
Joux.—TJe ne me trompais pas quand je te disais que son visage allait mal avec l’habit de l’ouvrier. {Continuant.) “Te fcrai facilement ma route, moi qui “ ai pris du service dans les archers du parlement... “Je t'envoie un sauf-conduit que le parlement ‘ adressait à un de nos officiers, et dont je me suis “ heureusement emparé ; il l'avait demandé pour “ lui et son fils, mais tu pourras dire que ton fils a «€ préféré rester à Londres. Je fais des vœux pour “Je succès de ta fuite.” (Pardant.) Et joint à cela, le sauf-conduit.
Yorick.-—Le misérabie ! |
Joux. — Écoute la fin, Vorick!... (Zisant.) ‘ Quant à la cassette du roi !... quant à la cassette “ du roi, j'en ai brûlé le bois, fondu les ornements, “les cent mille guinées sont en route pour l’'Amé- “ rique, et notre rendez-vous est à Terreneuve.”
Vorick.—Quoi ! ces deux nobles qui ont livré le roi...
Jonn.—Et qui ont volé son or... Wiil'am est l’un d’eux, Vorick !
Yorick.—Quel monstre que cet homme !...
Dis-moi, John ; que vais-je faire de cette lettre ?. faut-il l’anéantir ?... (Z s'apprête à la déchirer.)
JOHN (ZSrécipitamment).—Non, Yorick, non ; elle pourra peut-être nous servir.
YORICK (/4 mettant dans son pourpoint).— Sois tranquille, elle sera bien cachée.
JOHN.—Adieu, nous nous reverrons. f York monte la scène, puis s'arrête sur la route et semble
* réfléchir ; il edescend la scène.)
Yorick.—-J'oubliais, John.. tu m'as dit qu'à ton tour tu aurais sans doute une confidence à me faire.
Jonn.—Merci, Vorick ; demain ou plus tard je te demanderai peut-être conseil et secours.
YoRICK.—Quand tu voudras! à toute heure, en en tous lieux, tu me trouveras, John.
JonHn.—Et c’est à charge de revanche, mon vieil ami.. À demain, Yorick.
VORICK.—A demain. {Z7 sort et on le voit aussitôt remonter la colline.)
JOHN (redescendant la scène).--Non, je ne puis rien lui confier, maintenant que je connais l’hôte dangereux qui loge chez lui; je ne pourrais plus . cacher Henri chez Vorick ; il y rencontrerait ce faux William... ce noble qui le reconnaîtrait peut-être et qui fort heureusement, depuis notre séjour en Ecosse, ne s’est jamais trouvé sur son passage... Allons, allons ! pas de fausse crainte ! les espions du parlement, qui se répandent dans les villes, les bourgs et les villages ne découvriront pas sans doute l’obscure cabane de John, que l’on connaît à peine. / Pendant ce monologue, un homme trés-simplement vêtu est entré en scène, a scrupuleusemeïtt observé John et s'approche de lui. )
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Es SCÈNE III.