‹ Le Sopha, conte moral [par] De Crébillon le fils, d'apres les copies de l'édition de Londres 1779Chapitre 20 sur 23 · CHAPITRE XIX Ah ! Tant mieux · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX Ah ! Tant mieux

APRES ce qui s"étoit passé entre Zulica et Mazulhim, elle devoit peu s'attendre à le revoir; c'étoit cependant lui qui entroit. Elle recula de surprise en le voyant, et les pleurs succédant à son étonnement, elle se laissa tomber sur moi. Il feignit de ne pas remarquer l'état où sa présence la mettoit, et s'avançant vers elle d'un air libre : Je viens, reine, lui dit ih vous demander pardon. Un enchaînement d'affaires, accablantes, affreuses, désespérantes, m'a empêché de me rendre à vos

ordres

Quoi .'vous pleurez ! Ah Nasses .'cela n'est pas bien; vous avez abusé de ma facilité, de mon amitié, de ma confiance... Mais, au vrai, je ne comprends rien à tout ceci, moi. Vous êtes fâchée! c'est que j'en suis furieux, désolé, je ne m'en consolerai jamais. Ceci fait une aventure unique, étonnante, du premier rare .'...Enfin, ne peut-on pas sçavoir ce que c'est que tout cela? Dites donc, vous autres? vous ne parlez point ? Ah ! je vois ce que c'est,

j'en suis la cause innocente. Vous me croyez infidelle, oui, vous le croyez. Que vous connoissez peu mon cœur ! je reviens à vous, mille fois, je dis, mille fois plus tendre, plus épris, plus enchanté que jamais.

Plus Mazulhim feignoit de tendresse, plus Zulica déconcertée, abattue, s'obstinoit au silence. Nasses qui jouissoit malignement de la confusion, craignoit, s'il répondoit à Mazulhim, qu'elle ne profitât de ce tems-là pour se remettre, et attendoitimpatiemment qu'elle répondît elle-même. Ce fût en vain. Ils restèrent quelque tems tous trois dans le silence. De grâce, éclaircissez-moi ce mystère, dit enfin Mazulhim à Nasses; est-ce de vous, ou de moi que Madame a à se plaindre.'' Ne m'aime-t-elle plus, vous aime-t-elle.'* Point du tout, répartit Nasses; c'est moi, puisqu'il faut vous le dire, que l'infidelle juge à propos de ne plus aimer. Nous sommes brouillés. Ah perfide, dit Mazulhim ! Après les sermens que vous m'aviez fait de m'étre toujours fîdelle — Quelle horreur! Ce n'est qu'avec une peine extrême que je suis parvenu à consoler Madame de votre perte, répondit Nasses, c'est une justice que je lui dois, et pour faire mon devoir jusqu'au bout, je vais, quelque chose qu'il m'en coûte, vous laisser essayer

si vous pourrez avec plus de facilité la consoler de la mienne. Adieu, Madame, poursuivit-il en s'adressant à Zulica, mon bonheur n'a pas duré long-tems; mais je connois trop la bonté que votre prévention me fait perdre aujourd'hui. En cas qu'il vous plaise de vous souvenir de moi, soyez sûre que je serai toujours à vos ordres.

Lorque Nasses fut parti, Zulica se leva brusquement, et sans regarder Mazulhim, voulut sortir aussi. Non, Madame, lui dit-il d'un air respectueux, je ne puis me déterminer à vous quitter sans m'étre justifié; il se pourroit aussi que vous eussiez quelques petites excuses à me faire, et de quelque façon que ce soit, il me paroît indécent que nous nous séparions sans nous être expliqués.

Garderez-vous toujours le silence ? Ne vous souvient-il plus que vous m'aviez promis une constance éternelle ? Ah ! Monsieur, répondit-elle en pleurant, n'ajoutez pas à vos autres indignités celle de me parler encore d'un amour que vous n'avez jamais ressenti ! Hé bien ! répliqua-t-il, voilà les femmes ! On manque malgré soi, on en gémit, on sèche, on languit de douleur ; et lorsqu'on n'a mérité que d'être plaint, que l'on revient, plein des plus tendres transports,

sejetter aux pieds de ce qu'on aime, on se trouve abhorré ! Après tout, vous seriez moins injustes si vous étiez moins délicates. Avec les âmes sensibles, on n'a jamais de petits torts. Je vous remercie de votre colère pourtant, sans elle j'aurois peut-être ignoré toute ma vie combien vous m'aimiez, et je vous en aurois moi-même aimé moins. Mais, ditesmoi donc, ajouta-t-il en s'approchant d'elle familièrement , étes-vous réellement bien fâchée .''

Zulica ne répondit à cette question qu'en le regardant avec le dernier mépris. C'est qu'au fond, continua-t-il, il me seroit bien aisé de me justifier, mais oui, ajouta-t-il en lui voyant hausser les épaules, très aisé, je ne dis rien de trop. Car voyons, quels sont mes torts avec vous ?

En vérité, s'écria-t-elle, j'admire votre impudence ! me faire venir ici, ne vous.y pas rendre ; tout mauvais, tout impertinent, tout méprisable même qu'est ce procédé, vous êtes fait pour l'avoir, il ne m'a point étonnée; mais y joindre la dernière perfidie ! M'envoyer ici un inconnu que vous instruisez de ma foiblesse, quand vous devriez la cacher à toute la terre.... Oui ! la cacher interrompitil, ce seroit un beau mystère et fort utile au

reste, que celui-là. Pensez-vous qu'une affaire entre personnes comme nous puisse s'ignorer ? Mais je suppose que, contre votre expérience même, vous vous fussiez assez aveuglée pour croire qu'on ne vous nommeroit pas ; en quoi, (permettez-moi de vous le demander) vous ai-je exposée ? Notre secret n'est il pas mieux entre les mains d'un homme d'un certain rang qu'entre celles d'un esclave ?

Avois-je même alors, pour vous l'envoyer, celui qui a auprès de moi le détail de ces sortes de choses, et n'étoit-il pas ici à nous attendre ? Le tems me pressoit. J'ai choisi pour vous instruire de ce qui m'arrivoit, celui de mes amis à qui sçais le plus de mœurs, Nasses enfin qui, outre des moeurs, a de l'esprit, est l'homme du monde qui assurément mérite le plus d'être vu avec plaisir, et à qui j'ose le dire, on doit le plus d'estime et de considération.

Au reste, je prendrai la liberté de vous dire que je ne vois pas bien pourquoi, après les remercimentsque vous l'avez si généreusement mis à portée de vous faire, vous vous plaignez de ce que je vous l'ai envoyé. Entre nous, cet article pourroit mériter éclaircissement, vous ne me le donnerez pourtant qu'en cas qu'il vous plaise de le faire ; car, soit

dit sans vous fâcher, je ne suis ni aussi curieux, ni aussi incommode que vous.

Que d'impertinence et de fatuité, s'écria Zulica ! Doucement s'il vous plaît, Madame sur les exclamations de ce genre, dit vivement Mazulhim : tel que vous me voyez, il y a mille choses sur lesquelles je pourrois me récrier au; si, et je vous demande en grâce de ne pas ; n'obliger à prendre ma revanche. Si vous voulez bien me faire l'honneur de m'en croire, nous nous parlerons amicalement ; peut-être y gagnerez-vous autant que moi. Voyons un peu ? La présence de Nasses vous a fâchée d'abord, je n'en doute pas ; et ce dont je doute aussi peu, c'est que pour vous mettre à l'aise avec lui, vous l'avez accablé de toutes les faveurs que vous aviez la bonté de me destiner. Quand cela seroit, répondit fièrement Zulica... J'entends interrompit-il, cela est. Hé bien ! oui, reprit- elle, courageusement, oui, je l'ai aimé. N'abusons pas ici des mots, répliquat-il, vous ne l'avez point aimé ; mais cela est revenu au même. Convenez, puisqu'à présent vous le connoissez un peu, que c'est un homme d'un rare mérite.

Ce que j'en sçais, répartit-elle froidement c'est que s'il est fat, insolent, et sans égards,

il a du moins de quoi se le faire pardonner et que tel qui ose prendre les mêmes tons, auroit plus d'une raison pour être modeste.

Toute détournée qu'est cette épigramme, reprit-il, je sens à merveille qu'elle s'adresse à moi, et je veux bien, sans que cela tire à conséquence, vous donner la petite consolation de me l'entendre avouer.

Je pousserai même les égards beaucoup plus loin, et ne me permettrai pas une justification dont peut-être la politesse seroit blessée.

Que vous tenez de misérables propos, s'écria-t-elle, en le regardant d'un air de pitié, et que le ton railleur et léger convient mal à une espèce comme vous ! Vous aurez beau faire. Madame, répondit-il, je ne m'écarterai ni du respect que je vous dois, ni du plan sur lequel j'ai résolu de vous entretenir. Je ne serai pas fâché de vous offrir en ma personne un modèle de modération ; peut-être qu'en ne me voyant point me démentir, vous serez tentée de m'imiter. Vous l'exercerez donc tout seul cette modération si vantée, répartit-elle en se levant, car je vais .... Non, s'il vous plaît. Madame, dit-il en la retenant, vous ne me quitterez point ; ce n'est pas ainsi que des gens comme nous

doivent finir ; pour votre honneur et pour le mien, nous devons mutuellement nous prêter à un éclaircissement, et éviter un éclat qui seroit beaucoup plus à craindre pour vous que pour moi. En un mot, Zulica, vous m'écouterez.

Soit que Zulica sentît le tort que cette aventure pourroit lui faire si elle se répandoit, et qu'elle crût, toutes réflexions faites, ne devoir rien oublier pour engager Mazulhim au silence ; soit que trop méprisable pour être long-tems fâchée qu'on la méprisât, sa colère commença à se calmer, elle se rejetta sur le Sopha, mais sans regarder Mazulhim, qui, peu touché de cette marque de dépit, reprit ainsi son discours. Vous convenez que vous avez pris Nasses ; un autre vous diroit que communément une femme ne s'engage dans une nouvelle affaire que quand celle qu'elle avoit est entièrement rompue ; et làdessus il vous accableroit de tout le mépris qu'en apparence semble mériter cette conduite ; pour moi, qui ai assez d'usage du monde pour sentir comment cela s'est fait, loin de vous en sçavoir mauvais gré, je vous en aime davantage.

Ce n'étoit cependant pas l'effet que je voulois produire sur votre cœur, répondit-elle.

Vous n'en pouvez rien sçavoir, répliqua-t-il : dans le trouble où vous étiez, étoit-il possible que vous démêlassiez les motifs qui vous faisoient agir ? Vous me croyiez inconstant, on vous pressoit de vous engager ; si vous m'avie^; moins aimé, vous ne l'auriez pas fait ; et Nasses auroit tenté vainement de vous mener aussi loin qu'il l'a fait.

Il n'appartient, croyez-moi, qu'à la passion la plus vive d'inspirer ces mouvemens qui ne laissent pas aux réflexions le tems ou la liberté d'agir. Je ne sçaurois assez m'étonner que Nasses ait été assez peu délicat pour vouloir profiter du moment où vous vous trouviez, ou assez aveuglée pour ne pas voir que, même entre ses bras, vous étiez toute à un autre, et que sans votre amour pour moi, vous ne l'auriez jamais rendu heureux.

Oh! non, répondit-elle, il m'a plu, et je vous ai fait assurément une infidélité dans toutes les règles. Vanité toute pure de votre part, répliqua-t-il, n'allez pas croire cela, rien n'est moins vrai.

Commen t donc, dit-elle ? rien n'est moins vrai ! Je trouve assez singulier que vous vouliez sçavoir mieux que moi ce qui en est. Jelesçais pourtant si bien, que je pourrois V ous dire mot à mot comment il s'y est pris

pour vous séduire, répondit-il: Nasses vous a trouvé belle; il a mieux aimé vous instruire des désirs que vous lui donniez, que de me justifier, et je parierois même que loin de vous parler de ma faveur, il a... Cela n'est pas douteux, interrompit-elle. Ne vous dis-je pas, continua-t-il ? Quel misérable triomphe a-t-il remporté là, et qu'il est peu flatteur ! Après tout, il y a des gens à qui il faut pardonner ces petits stratagèmes, ils en ont besoin pour plaire.

(^uoi ! lui dit-elle avec étonnement, vous oseriez me soutenir que vous n'êtes point infidelle ? Assurément , reprit-il , je ne l'étois pas, et c'est ce qui rend votre aventure si plaisante. Vous n'étiez pas coupable, répétât-elle ? qu'étiez-vous donc devenu ? Je ne suis, répliqua-t-il, sorti de chez l'empereur qu'à l'heure à laquelle vous m'avez vu arriver ici: et Zâdis même à qui, par parenthèse, on a fait mille plaisanteries sur ce qu'il a été hier -perdu tout le jour, ne m'a point quitté; il peut vous le dire.

Au nom de Zâdis, Zulica frémit, et regarda en rougissant Mazulhim, qui, sans paroître remarquer aucun de ses mouvemens, continua ainsi :

Quoique j'aie toujours pour vous un goût

fort vif, VOUS concevez bien que nous ne vivions plus ensemble dans cette inimitié que vous m'avez permise.

Ce n'est pas que je vous pardonne tout, mais un commerce lié ne nous convient plus; au reste^ nous nous étions pris plus de fantaisie que d'amour; ce n'étoit point le sentiment qui nous unissoit ; ce qui arrive ne doit ni vous mortifier, ni me déplaire, ni nous empêcher de céder au caprice, si sans vouloir nous reprendre, nous nous en trouvons quelquefois susceptibles l'un pour l'autre. Je me flatte, répondit-elle dédaigneusement, qu'en faisant cet arrangement, vous en sentez tout le ridicule, et vous n'espérez pas de m'}' faire consentir. Pardonnez-moi, reprit-il; vous êtes trop raisonnable pour ne pas sentir ce que l'on doit d'égards et de ménagemens à ses anciens amis ; d'ailleurs, vous n'ignorez pas qu'aujourd'hui, c'est un usage établi de former autant d'affaires que l'on peut, et d'accorder tout à ses nouvelles connoissances, sans pour cela retrancher rien aux anciennes. Vous trouverez bon que les choses s'arrangent, comme j'ai l'honneur de vous le dire, et que je regarde ce point-là comme très décidé entre nous.

A ce honteux marché, Zulica très-digne qu'on le fit avec elle, s'offensa pourtant de

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