‹ Le Sopha, conte moral [par] De Crébillon le fils, d'apres les copies de l'édition de Londres 1779Chapitre 6 sur 23 · CHAPITRE V !A J-ioqsnBii · texte numérisé non relu

CHAPITRE V !A J-ioqsnBii

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AVANT qud 'de s'engager dans une jplus longue conversation, Abdalathif tira de sa poche une longue bourse pleine d'or, qu'il jetta sur une table d'un air négligent. Serrez ceci, lui dit-il, vous en aurez peu de besoin. Je me charge de toute la dépense de. votre maison, et; de celle de votre personne. Je vous ai envoyé un cuisinier, c'est, après le mien, le meilleur d'Agra. Je. compte souper souvent ici. Nous n'y serons pas toujours seuls; des seigneurs, de mes amis, avec quelques beaux esprits à qui je prête de l'ar- -gent, y viendront quelquefois. On y joindra de vos compagnes, des plus jolies s'entend; cela fera des soupers gais, je les aime. ; A ces mots, il la conduisit dans le petit cabinet où j'étois, et la mère d'Arnine, cette

femme respectable, qui jusques-là avoit été présente à la conversation, se retira et ferma la porte.

Ce n'est pas d'une pareille conversation, dit Amanzéi en s'interrompant, que je rendrai un compte exact à votre majesté; Aminé y parut tout-à-fait tendre et vive jusqu'au transport. Abdalathif avoit pris soin de lui dire auparavant que les femmes réservées dans leurs discours lui déplaisoient, et avec l'envie qu'Aminé avoit de lui plaire, son éducation et les habitudes qu'elle avoit contractées, votre majesté imagine sans peine qu'il se tint des propos qu'il seroit difficile de lui rendre, et qui d'ailleurs ne la flatteroient pas.

Pourquoi cela, demanda le sultan, peutêtre les trouverois-je fort bons.'' Voyons un peu ? Voyez, dit la sultane en se levant, mais comme je suis sûre qu'ils ne m'amuseroient pas, vous trouverez bon que je sorte.

Voyez-vous cela? s'écria le sultan, la belle modestie! Vous croyez peut-être que j'en suis la dupe, détrompez-vous. Je connois les femmes à présent, et je me souviens d'ailleurs qu'un homme qui les connoissoit aussi bien que moi, ou à peu près, m'a dit que les femmes ne font rien avec tant de plaisir que ce qui leur est défendu, et qu'elles n'aiment

que les discours qu'il semble qu'elles ne doivent pas entendre ; par conséquent, si vous sortez, ce n'est pas que vous ayez envie de sortir. Mais n'importe, Amanzéi me dira à mon coucher ce que vous ne voulez pas qu'il me dise à présent. Cela fera précisément que je n'y perdrai rien, n'est-il pas vrai .'* Amanzéi n'avoit garde de ne pas convenir que le sultan avoit raison, et après avoir exagéré la prudence de sa conduite, il continua ainsi.

Après l'entretien d'Abdalathif et d'Aminé, qui fut plus long qu'intéressant, on servit. Comme je n'étois pas dans la salle à manger, je ne puis. Sire, vous rendre compte de ce qu'ils y dirent. Ils revinrent longtemps après. Quoiqu'ils eussent soupe tête-à-téte, il me parut qu'ils n'en avoient pas été plus sobres. Après quelques fort mauvais discours, x\bdalathif s'endormit sur le sein de sa dame.

Aminé, toute complaisante qu'elle étoit, trouva mauvais d'abord qu'Abdalathif prît avec elle de si grandes libertés. Sa vanité souffroit aussi du peu de cas qu'il paroissoit faire d'elle. Les éloges qu'il lui avoit donnés sur la façon dont elle avoit soutenu l'entretien qu'elle avoit eu avec lui, l'avoient enorgueillie, et lui f^isoient croire qu'elle méritoit qu'il prît la peine de l'entretenir encore.

Malgré les attentions qu'elle devoit à Abdalathif, elle s'enuuya de la contrainte où il la retenoit, et elle en auroit étourdiment marqué son chagrin, si Abdalathif ouvrant pesamment les yeux, ne lui eût demandé d'un ton brusque l'heure qu'il étoit. Il se leva sans attendre sa réponse. Adieu, lui dit-il, en la caressant brutalement, je vous ferai dire demain si je puis souper ici.

A ces mots il voulut sortir. Quelque envie qu'eût Aminé qu'il la laissât libre, elle crut devoir le retenir, quoiqu'elle poussât la fausseté jusqu'à pleurer son départ, il fut inexorable, et se débarrassa des bras d'Aminé, en lui disant qu'il vouloit bien qu'elle l'aimât mais qu'il ne prétendoit pas être gêné.

D'abord qu'il fut sortit, elle sonna, en l'honorant à demi-bas desépithètes qu'il méritoit. Pendant qu'on la déshabilloit, sa mère vint lui parler bas. La nouvelle qu'elle donnoit à Aminé, lui fit hâter ses esclaves, enfin elle ordonna qu'on la laissât seule. Peu de momens après que sa mère et ses esclaves se furent retirés, la première rentra. Elle menoit un nègre mal fait, horrible à voir, et qu'Aminé n'eut pourtant pas plutôt apperçu , qu'elle vint l'embrasser avec emportement.

Manzéi, dit le sultan, si vous vtiez ce ne-

gre-là de votre histoire, je pense qu'elle n'en

seroit. pas plus mauvaise. Je ne vois pas ce

- qu'il y gâte, Sire, répondit Amanzéi. Je m'en

levais vous le dire, moi, répliqua le sultan,

puisque vous n'avez pas l'esprit de le voir.

La première femme de mon grand-père

Schah-Riar couchoit avec tous les nègres de

son palais. Ça été, grâces à Dieu, une chose

assez notoire. En conséquence de ce, mon

susdit grand-père, non-seulement fit étran-

:;igler celle-là, mais toutes les autres qu'il eut

i après, jusqu'à ma grand-mère Schéhérazade,

t'qui lui en fit perdre l'habitude. Donc, je

trouve fort peu respectueux que l'on vienne,

après ce qui est arrivé dans ma famiile;, me

parler de nègres, comme si je n'y devois

prendre aucun intérêt. Je vous passe celui-ci,

puisqu'il est venu, mais qu'il ne vienne plus,

je vous prie. Amanzéi, après avoir demandé

pardon au sultan de son étourderie, continua

ainsi. Ah! Massoud, dit Aminé à son amant,

que j"ai souffert d'être deux jours sans te voir!

Que je hais le monstre qui m'obsède! qu'on

est malheureuse de se sacrifier à sa fortune !

Massoud, à tout cela répondoit assez peu

de choses. Il lui dit cependant que quoiqu'il

l'aimât avec toute la délicatesse possible, il

ijî'étoit pas fâché qu.'Abdalathif eût pour elle

des attentions. Il l'exhorta ensuite à faire tout ce qui seroit convenable pour le ruiner, et se livrant après à toute la fureur des caresses d'Aminé, ils commencèrent une sorte d'entretien dont la joie de tromper Abdalathif augmentoit encore la vivacité. Avant que de sortir du cabinet, elle paya fort généreusement Massoud de l'extrême amour qu'il lui avoit témoigné.

Elle passa avec lui la plus grande partie de la nuit, et le renvoya enfin lorsqu'elle vit paroître le jour, et la mère d'Aminé, qui par une porte de son appartement qui donnoit dans celui de sa fille, l'avoit introduit, le fit sortir par la même voie.

Aminé passa la matinée à essayer toutes les robes qu'elle avoit commandées, et à en ordonner d'autres. Ce fut son amusement jusqu'à l'heure qui lui étoit marquée pour aller danser chez l'empereur. Elle en fut ramenée par Abdalathif; ils étoient suivis de quelques jolies compagnes d'Aminé; de quelques jeunes Omrahs, et de trois beaux esprits des plus renommés d'Agra. Il s'empressèrent à l'envi de louer la magnificence d'Abdalathif, son goût, son air noble, la délicatesse de son esprit et la sûreté de ses lumières. Je ne concevois pas comment des gens qui, par

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leur naissance ou leurs talens, tenoient un rang distingué, pouvoient se pardonner la bassesse et la fausseté de leurs éloges. Ils n'oublioient pas même de louer Aminé ; mais à la vérité, c'étoit d'une façon qui devoit lui faire sentir qu'elle n'étoit que subalterne, et que sans ce qu'on vouloit bien devoir à Abdalathif, on auroit été avec elle aussi familier que l'on cherchoit à le paroître peu. Après les louanges d'Abdalathif, chacun se dispersa dans le salon avec qui il lui plut, La conversation étoit selon ceux qui parloient, tantôt vive, tantôt plate, et en tout, il me parut que l'on ménageoit assez peu les dames qui dévoient souper chez Aminé, et qu'elles ne s'en offensoient guère.

On descendit enfin pour souper. Comme il n'y avoit pas de retraite pour mon âme dans le lieu où l'on mangeoit, je ne pus pas entendre les discours qui s'y tinrent. A en juger par ceux qui précédèrent le souper, et ceux qui le suivirent, on pouvoit ne pas regretter de n'être point à portée de les entendre.

Abdalathif noyé dans le vin, enivré des éloges que le mérite qu'on avoit découvert à son cuisinier avoit rendu plus vifs et plus nombreux, ne tarda point à s'endormir. Un jeune homme qui avoit intérêt qu'il laissât

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bientôt Aminé en état de disposer d'elle, osa bien l'éveiller pour lui représenter qu'un homme comme lui, chargé des plus grandes affaires, et nécessaire à l'état, autant qu'il l'étoit, pouvoit quelquefois permettre aux plaisir de le distraire, mais ne devoit jamais s'y abandonner.

Il prouva si bien enfin à Abdalathif combien il étoit cher au prince et au peuple, qu'il le convainquit qu'il ne pouvoit différer de s'aller coucher sans que l'état ne risquât jd'y perdre son plus ferme appui.

Il sortit, et tout le monde avec lui. Quelques regards que j'avois surpris entre Aminé et le jeune homme qui venoit de haranguer si bien Abdalathif, me firent croire que je le reverrois bientôt. Elle se mit à sa toilette d un air nonchalant, et débarrassée de cet attirail superbe, plus gênant encore pour les plaisirs, qu'il n'est satisfaisant pour l'amourpropre, elle ordonna qu'on la laissât seule.

La respectable mère d'Aminé, gagnée apparemment par le récit que le jeune homme lui avoit fait de ses souffrances, (car je ne sçaurois croire qu'une âme si belle eût pu être sensible à l'intérêt) l'introduisit discrètement dans l'appartement de sa fille, et ne se retira qu'après qu'il lui eût donné parole

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positive de ne faire à Aniine aucune proposition qui pût alarmer la pudeur d'une fille aussi sage et aussi modeste. -;:-.-'i. cji ii.-i-qhi

En vérité ! dit Aminé au jëun'e hommë^' quand ils furent seuls, il faut que je vous aime bien tendrement pour m'être déterminée à ce que je fais ! car enfin, je trompe un honnête homme, que je n'aime point à la vérité, mais à qui pourtant je devrois être fidelle. J'ai tort, je le sens bien, mais l'amour est une terrible chose, et ce qu'il me fait faire aujourd'hui est bien éloigné de mon caractère. Je vous en sçais d'autant plus de gré, répondit le jeune homme, en voulant l'embrasser. Oh ! pour cela, répliqua-t-elle en le repoussant, voilà ce que je ne veux pas vous permettre : de la confiance, du sentiment, du plaisir à vous voir, je vous en ai promis, mais si j'allois plus loin, je trahirois mon devoir. Mais, mon enfant, lui dit le jeune homme, deviens-tu folle ? Qu'est-ce donc que le jargon dont tu te sers .'' Je te crois tout le sentiment du monde, assurément, mais à quoi veux-tu qu'il nous serve '?■ Est-ce pour cela que je suis venu ici ? ■

"Vous vous êtes trompé, répondit-elle, si vous avez attendu de moi quelqu'autre chose. Quoique je n'aime point le seigneur Abdala-

thif, j'ai fait vœu de lui être fidelle, et rien ne peut m'y faire manquer. Ah ! petite reine, répartit le jeune homme en raillant, d'abord que tu as fait un vœu, je n'ai rien à dire, cela est respectable ; et pour la rareté du fait, je te permets d'y demeurer fidelle. Hé, dis-moi, en as-tu beaucoup' fait de pareils en ta vie ? Ne raillez pas, répondit Aminé, je suis fort scrupuleuse. Oh ! tu ne m'étonnes point, répliqua-t-il, vous autres filles, tant soit peu publiques, vous vous piquez toutes de scrupule, et vous en avez en général beaucoup plus que les femmes vertueuses. Mais à propos de ton vœu, tu aurois tout aussi bien fait de m'en instruire tantôt, et de ne me pas faire prendre la peine de venir passer la nuit ici. Cela est vrai, répondit-elle d'un air embarrassé, mais vous m'avez fait des propositions si brillantes, que d'abord elles m'ont ébloui, je l'avoue. Hé ! lui demanda-t-il, la réflexion te les a donc gâtées ? tiens, poursuivit-il en tirant une bourse, voilà ce que je t'ai promis, je suis homme de parole ; il y a là dedans de quoi guérir tes scrupules, et te relever de tous les vœux que tu as pu faire. Conviens-en du moins. Que vous êtes badin ! répondit-elle en se saisissant de la bourse, vous me connoissez bien peu ! Je vous jure que sans l'in-

clination que je me sens pour vous Finissons cela, interrompit-il. Pour te prouver combien je suis noble, je te dispense des remerciemens, et même de cette prodigieuse inclination que tu as pour moi : aussi bien dans le marché que nous avons fait ensemble, ne m'a-t-elle servi à rien. Je te paie même aussi cher que si j'étois en premier, et tu sçais bien que cela n'est pas dans les règles. Il me semble que si, répondit Aminé, je fais une perfidie pour vous, et.... Si je ne te payois, interrompit-il, qu'à raison de ce qu'elle te coûte, je te réponds que je t'aurois pour rien. Mais encore une fois finissons, quoique tu aies de l'esprit autant qu'on en puisse avoir, la conversation m'ennuie.

Quelque impatience qu'il marquât, il ne put empêcher qu'Aminé, qui étoit la prudence même, ne comptât l'argent qu'il venoit de lui donner. Ce n'étoit pas, disoit-elle, qu'elle se défiât de lui, mais il pouvoit lui-même s'être trompé, enfin elle ne se rendit à ses désirs que quand elle sut qu'il n'avoit point commis d'erreur de calcul.

Lorsque le jour fut prêt à paroître, la mère d'Aminé revint, et dit au jeune homme qu'il étoit tems qu'il se retirât : il n'étoit pas toutà-fait de cet avis. Quoiqu'Amine le priât de

vouloir bien ménager sa réputation, cette considération ne l'auroit sûrement pas ébranlé, et malgré ses prières, il seroit resté, si Aminé ne lui eût promis de lui accorder à l'avenir autant de nuits qu'elle pourroit en dérober à Abdalathif.

Outi-e Abdalathif, Massoud, et ce jeune homme à qui quelquefois elle tenoit parole, Aminé qui avoit reconnu l'utilité des conseils que sa mère lui avoit donnés, recevoit indifféremment tous ceux qui la trouvoient assez belle pour la désirer, pourvu cependant qu'ils fussent assez riches, pour lui faire agréer leurs soupirs. Bonzes, bramines, imans, militaires, cadis, hommes de toutes nations, de tout genre, de tout âge, rien n'étoit rebuté. Il est vrai que comme elle avoit des principes et des scrupules, il en coûtoit plus aux étrangers, à ceux sur- tout qu'elle regardoit comme des infidèles, qu'à ses compatriotes et à ceux qui suivoient la même loi qu'elle. Ce n'étoit qu'à prix d'argent qu'ils pouvoient vaincre ses répugnances, et après qu'elle s'étoit donné, triompher de ses remords. Elle s'étoit même fait là-dessus des arrangemens singuliers. Il y avoit des cultes qu'elle avoit plus en horreur que les autres, €t je me souviendrai toujours qu'il en coûta plus à un

Guèbre, pour obtenir d'elle des complaisances, qu'il n'en avoit coûté en pareil cas à dix Mahométans.

Soit qu'Abdalathif fût trop persuadé de son mérite, pour croire qu'Aminé pût être intidelle, soit qu'aussi ridiculement, il comptât sur les sermens qu'elle lui avoit faits de n'être jamais qu'à lui, il fut long-tems avec elle dans la plus parfaite sécurité, et sans un événement imprévu, quoiqu'il ne fût pas sans exemple, il est apparent qu'il y auroit toujours été plongé.

J'entends bien, dit alors le sultan, quelqu'un lui dit qu'elle étoit infidelle. Non, Sire répondit Amanzéi. Ah ! oui, reprit le sultan, je vois à présent que c'étoit toute autre chose, cela se devine : lui-même il la surprit. Point du tout. Sire, reprit Amanzéi, il auroit été trop heureux d'en être quitte à si bon marché. Je ne sçais donc plus ce que c'étoit, dit Schah-Baham : au fonds ce ne sont pas mes aft'aires, et je n'ai pas besoin de me tourner la tête pour deviner quelque chose qui ne m'intéresse pas.

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