‹ Le Sopha, conte moral [par] De Crébillon le fils, d'apres les copies de l'édition de Londres 1779Chapitre 7 sur 23 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Pas plus extraordinaire qîianmsant.

Le moment fatal où toutes les grandeurs des diamans, les richesses qu'Aminé possédoit, alloient s'évanouir pour elle, étoit venu. Du moins pour se consoler de leur perte, lui restoit-il le souvenir d'un beau songe, et Abdalathif, supposé qu'il eût rêvé, ne l'avoit pas fait aussi agréablement qu'elle.

Depuis quelques jours, j'avois remarqué qu'Aminé étoit plus triste qu'à l'ordinaire, sa maison la nuit étoit fermée, et le jour elle ne voyoit qu'Abdalathif. On lui avoit écrit beaucoup de lettres, et toutes l'avoient chagrinée. Je me perdois en réflexions pour deviner ce qu'elle pouvoit avoir, et ne pouvant le pénétrer, je fus assez imbécille pour croire que les remords dont elle étoit agitée, causoient seuls le chagrin qu'elle paroissoit avoir.

Quoique la connoissance que j'avois de son caractère, dût m'interdire cette idée, la difficulté de pénétrer la cause de son inquiétude me la fit former. Je ne fus pas long-tems à voir que je m'étois trompé sur tout ce que j'avois imaginé.

Aminé, l'air embarrassé, pensif, sombre, étoit un matin à sa toilette. Abdalathif entra Elle rougit à sa vue, elle n'étoit pas accoutumée à le voir le matin, et cette visite inopinée lui déplut. Confuse et timide, à peine osa-telle lever les yeux sur lui, A la mine refrognée d'Abdalathif, aux regards terribles que de tems en tems il lançoit sur elle, il n'étoit pas difficile de juger qu'il étoit tourmenté d'une idée fâcheuse à laquelle vraisemblablement, elle avoit donné lieu. Aminé sans doute sçavoit ce que c'étoit, car elle n'osa jamais le lui demander. Il garda quelque tems ^'•■■ le silence. Vous êtes jolie! lui dit-il enfin, avec une fureur ironique, vous êtes jolie! Oui, très-fidelle! oh! parbleu, ma reine, parbleu ! On sçaura vous apprendre à être sage, et vous mettre en lieu où vous serez forcée de rêtre, du moins quelque tems.

Quel est donc ce discours, Monsieur? lui répondit Aminé d'un air de hauteur, est-ce à une personne comme moi qu'il peut jamais s'adresser? Mesurez un peu vos paroles, je vous prie.

L'insolence d'Aminé, dans la situation présente, parut si singulière à Abdalathif que d'abord elle le confondit ; mais enfin la fureur prenant le dessus, il l'accabla de toutes les

injures et de tout le mépris qu'il croyoit lui devoir. Aminé voulut alors entrer en justification, mais Abdalathif qui sans doute avoit des témoins convaincans de ce dont il l'accusoit, lui ordonna brusquement de se taire.

Aminé convint en ce moment qu'Abdalathif avoit raison de se plaindre ; mais il lui paroissoit si peu possible que ce fût d'elle, qu'elle n'en revenoit pas. Elle crut même devoir à son tour l'accabler de reproches sur ses infidélités, lui faire même des remontrances sur les mauvais choix qu'il foisoit ; toutes choses qu'elle ne lui disoit, ajouta-t-elle, que par l'extrême intérêt qu'elle osoit prendre à ce qui le regardoit.

Une impudence si soutenue impatienta enfin Abdalathif au point qu'il pensa s'échapper tout-à-fait. Aminé voyant qu'il n'étoit la dupe, ni de sa hauteur ni de ses reproches, et craignant, à la fureur où elle le voyoit, que cette scène ne finît pour elle de la façon la plus tragique, crut enfin qu'elle devoit prendre le parti des larmes et de la soumission. Ce fut en vain, rien ne calma Abdalathif : je ne vous dirai pas ce qu'il avoit, mais jamais je n'ai vu d'homme si fâché. De moment en moment il entroit dans des accès de fureur, pendant lesquels il auroit, sans doute, tout

brisé dans la maison, si tout ce qui y étoit ne lui eût pas appartenu. Cette sage considération le retenoit sur un fracas indécent qui l'auroit peut-être soulagé, et la violence qu'il se faisoit pour se retenir sur cela, augmentoit sa colère contre Aminé. Ce dont il étoit le plus outré, c'étoit qu'on eût osé manquer d'une façon si cruelle à ce qu'on devoit à un homme comme lui. Cela seul lui paroissoit inconcevable.

Après avoir dit toutes les impertinences que sa fureur et sa fatuité lui dictoient tour-àtour, il s'empara généralement de tout ce qu'il avoit donné à Aminé. Elle s'étoit attendue à être quittée, et elle s'en consoloit, en jettant de tems en tems les yeux sur les diamans et les autres choses qu'elle croyoit qui luiresteroient; mais quand elle vit l'impitoyable Abdalathif se mettre en devoir de tout reprendre, elle poussa les cris les plus perçans et les plus douloureux. Sa mère alors entra, se jette mille fois aux pieds d'Abdalathif, et crut l'appaiser beaucoup en lui avouant que c'étoit un maudit bonze qui étoit cause de tout ce qui arrivoit.

Loin que ce qu'on disoit du bonze parût attendrir Abdalathif, il sembla le déterminer à user de toute la rigueur possible. Hélas!

yo LE SOPHA

ajoutoit tristement la mère d'Aminé, nous sommes bien punies de nous être fiées à un infidèle. Ma fille sçait ce que j'en pensois, et que je lui ai toujours dit que cela ne pouvoit que lui porter malheur.

Pendant ces lamentations, Abdalathif, ayant à la main un état de tout ce qu'il avoit donné à Aminé, se faisoit tout restituer par ordre. Lorsque cela fut fait : à l'égard de l'argent que je vous ai donné, dit-il à Aminé d'un air grave, je vous le laisse ; il n'a pas tenu à moi, petite reine, que vous n'ayez été plus heureuse. Cette mortification ci vous rendra sans doute plus prudente, je le désire sincèrement; allez, ajouta-t-il, je n'ai plus besoin de vous ici. Rendez grâces au ciel de ce que je ne porte pas plus loin ma colère.

En achevant ces paroles, il ordonna à ses esclaves de les faire sortir, n'étant pas plus ému des injures atroces qu'alors elles vomissoient contre lui, qu'il ne l'avoit été des larmes qu'il leur avoit vu répandre.

La curiosité de voir l'usage qu'Aminé feroit de son humiliation, me fit résoudre, malgré le dégoût que ses mœurs me causoient, à la suivre dans ce réduit obscur d'où Abdalathif l'avoit tirée et où elle retourna cacher sa honte et la douleur de n'avoir pas su le ruiner.

Ce fut dans ce triste lieu que je fus témoin de ses regrets et des imprécations de sa vertueuse mère. Les débris de leur fortune, qui étoient encore considérables, les consolèrent enfin de ce qu'elles avoient perdu.

Hé bien ! ma fille, disoit un jour la mère d'Aminé, est-ce donc un si grand malheur que ce qui vous est arrivé ? Je conviens que ce monstre que vous aviez, étoit la libéralité même, mais est-il donc le seul à qui vous puissiez plaire? D'ailleurs^ quand vous n'en retrouveriez pas un aussi riche, croiriez-vous pour cela être malheureuse. Non, ma fille, où l'espèce manque, il faut se dédommager par le nombre. Si quatre ne suffissent pas pour le remplacer, prenez en dix, plus même, s'il le faut. Vous me direz peut-être que cela est sujet à des accidens, cela est vrai ; mais quand on ne se met au-dessus de rien, que l'on craint tout, on reste dans l'infortune et dans l'obscurité.

Quelque envie qu'Aminé eût de mettre à profit ces sages conseils, l'abandonnement où elle étoit ne lui permit pas de s'en serviraussitôt qu'elle l'auroit voulu. Son aventure avec Abdalathif lui avoit si bien donné dans Agra la réputation d'une personne peu sûre dans le commerce, que hors le fidèle Massoud, de

qui la tendresse étoit à l'épreuve de tout, je ne vis chez elle, pendant long-temps, que quelques-unes de ses compagnes qui ver.oient la voir, plutôt sans doute pour jouir de son malheur que pour l'en consoler.

Le tems qui efface tout effaça enfin la mauvaise opinion qu'on avoit d'Aminé. On la crut changée, on imagina que les réflexions qu'on lui avoit laissé le tems de faire l'auroient guérie de la fureur d'être infidelle. Les amans revinrent. Un seigneur Persan, qui arriva dans ce tems à Agra, et qui n'en sçavoit que médiocrement les anecdotes, vit Aminé, la trouva jolie, et s'en entêta d'autant plus, qu'un de ces hommes obligeans, qui ne s'occupent que du noble soin de procurer des plaisirs aux autres, l'assura que s'il avoit le bonheur de plaire à Aminé, il devroit lui en sçavoir d'autant plus de gré, que ce seroit la première foiblesse qu'elle auroit à se reprocher.

Tout autre auroit cru la chose impossible, le Persan ne la trouva qu'extraordinaire. Cette nouveauté le piqua, et à l'aide de l'irréprochable témoin de la vertu d'Aminé, il acheta au plus haut prix des faveurs qui, dans Agra, commençoient à être taxées au plus bas, et n'étoient pourtant pas encore aussi méprisées qu'elles auroient dû l'être.

CONTE MORAL y 7,

Cette triste maison qu'Aminé habitoit, fut encore une fois quittée pour un palais superbe où brilloit tout le faste des Indes, Je ne sçais si Aminé usa sagement de sa nouvelle fortune ; mon âme rebutée d'étudier la sienne, alla chercher des objets plus dignes de s'occuper, dans le fond peut-être aussi méprisables, mais qui plus ornés, la révoltoient moins et l'amusoient davantage.

Je m'envolai dans une maison, qu'à sa magnificence et au goût qui y régnoit de toutes parts, je reconnus pour une de celles où je me plairois à demeurer, où l'on trouve toujours le plaisir et la galanterie, et où le vice même, déguisé sous l'apparence de l'amour, embelli de toute la délicatesse et de toute l'élégance possible, ne s'offre jamais aux yeux que sous les formes les plus séduisantes.

La maîtresse de ce palais étoit charmante, et à la tendresse qu'elle avoit dans les yeux, autant qu'à sa beauté, je jugeai que mon âme y trouveroit des amusemens. Je restai quelque tems dans son Sopha sans qu'elle daignât seulement s'y asseoir. Cependant elle aimoit, et elle étoit aimée. Poursuivie par son amant, persécutée par elle-même, il n'y avoit pas d'apparence que je lui fusse toujours aussi indifférent qu'elle sembloit se le promettre,

Quand j'entrai chez elle, il avoit déjà obtenu la permission de lui parler de son amour; mais quoiqu'il fût aimable et pressant, que même il eût déjà persuadé, il étoit encore bien loin de vaincre.

Phénime, (c'est ainsi qu'elle s'appeloit) renonçoit avec peine à sa vertu, et Zulma trop respectueux pour être entreprenant, attendoit du tems et des soins, qu'elle prît pour lui autant d'amour qu'il en ressentoit pour elle. Mieux informé que lui des dispositions de Phénime, je ne concevois pas qu'il pût connoître aussi peu son bonheur. Phénime à la vérité ne lui disoit pas encore qu'elle l'aimoit, mais ses yeux le lui disoient toujours. Lui parloit-elle d'une chose indifférente, sans qu'elle le voulût, même sans qu'elle s'en aperçût, sa voix s'attendrissoit, ses expressions devenoient plus vives. Plus elle s'imposoit de contrainte avec lui, plus elle lui marquoit d'amour. Rien de son amant ne lui paroissoit indifférent, elle en craignoit tout, et les gens qu'elle aimoit le moins, en étoient en apparence mieux traités que lui. Quelquefois elle lui imposoit silence, et l'oubliant à l'instant même elle continuoit la conversation qu'elle avoit voulu finir. Toutes les fois qu'il la trouvoit seule (et sans s'en apercevoir, elle lui en

donnoit mille occasions,) l'émotion la plus tendre et la plus marquée s'emparoit d'elle involontairement. Si dans le cours d'un entretien long et animé, il arrivoit à Zulma de lui baiser la main ou de se jetter à ses genoux, Phénime s'effrayoit, mais ne se fâchoit pas; c'étoit même si tendrement qu'elle se plaignoit de ses entreprises!

Et cependant, interrompit le sultan, il ne les continuoit pas? Non assurément, Sire,

répondit Amanzéi, plus il étoit amoureux

Plus il étoit béte, dit le sultan, je le vois bien. L'amour n'est jamais plus timide, reprit Amanzéi, que quand... Oui, timide, interrompit encore le sultan, voilà un beau conte! Est-ce qu'il ne voyoit pas qu'il impatientoit cette dame? A la place de cette femme-là, je l'aurois renvoyé pour jamais, moi qui vous parle.

Il n'est pas douteux, reprit Amanzéi, qu'avec une coquette, Zulma n'eût été perdu; mais Phénime qui réellement désiroit de n'être pas vaincue, tenoit compte à son amant de sa timidité. D'ailleurs, plus il ménageoit les scrupules de Phénime, plus il s'assuroit la victoire. Un moment donné par le caprice, s'il n'est pas saisi, ne revient peut-être jamais, mais quand c'est l'amour qui le donne, il

semble que moins on le saisit, plus il s'empresse à le rendre. J'ai cependant ouï dire, répliqua Schah-Baham, que les femmes n'aiment point qu'on ne les devine pas. Cela peut-être quelquefois, réponditAmanzéi, mais Phénime pensoit différemment et n'aimoit jamais tant Zulma que quand il avoit été plus respectueux qu'elle-même ne l'avoit encore désiré. Et, demanda encore le sultan, lui arrivoit-il souvent de s'y méprendre?

Oui, Sire, réponditAmanzéi, et quelquefois si ^grossièrement qu'il en étoit ridicule. Un jour, par exemple, il entra chez Phénime : il y avoit plus d'une heure que livrée à sa tendresse, elle ne s'occupoit que de lui; elle avoit commencé par le désirer vivement, et son imagination s'échauffant par degrés, elle s'abandonna voluptueusement à son désordre; il étoit au plus haut point lorsque Zulma se présenta à ses yeux; son trouble augmenta, elle acheva de rougir en le voyant; ah! s'il eût deviné ce qui faisoit alors rougir Phénime; s'il eût osé même la presser, mais il se croyoit fort mal avec elle de quelques libertés fort innocentes que la veille il avoit voulu prendre, il employa à lui en demander pardon, le tems où elle ne se seroit offensée de rien.

Ah! le butor, s'écria le sultan^ il n'est pas croyable qu'on soit si béte! Il ne faut cependant pas que cela vous étonne, Sire, répartit Amanzéi; tout le tems que j'ai été Sopha, j'ai vu manquer plus de momens que je n'en ai vu saisir. Les femmes accoutumées à nous cacher sans cesse ce qu'elles pensent, mettent sur-tout leur attention à nous dissimuler les mouvemens qui les portent à la tendresse, et telle a peut-être à se vanter de n'avoir jamais succombé, qui doit moins cet avantage à sa vertu qu'à l'opinion qu'elle en a sçu donner.

Je me rappelle, qu'étant chez une femme célèbre par sa rare vertu, j'y fus assez longtems sans rien voir qui démentît l'idée qu'on avoit d'elle dans le monde. Il est vrai qu'elle n'étoit pas jolie, et qu'il faut convenir qu'il n'y a point de femmes à qui il soit plus aisé d'être vertueuses, qu'à celles qui manquent d'agrémens. Celle-ci joignoit à sa laideur un caractère d'esprit dur et sévère, qui effrayoit pour le moins autant que sa figure. Quoique personne ne se fût hasardé à essayer de la rendre sensible, on n'en croyoit pas moins qu'il étoit impossible qu'elle le devînt. Par je ne sçais quel hasard un homme plus hardi, ou plus capricieux que les autres, ou qui ne croyoit pas à la vertu des femmes, un jour se

trouvant seul auprès d'elle, osa lui dire qu'il la trouvoit aimable. Quoiqu'il le lui dît assez froidement pour ne devoir pas en être cru, un discours si nouveau pour elle lui fit impression. Elle répondit modestement, mais avec trouble, qu'elle n'étoit point faite pour inspirer de pareils sentimens; il lui baisa la main, elle en tressaillit; son air embarrassé, sa rougeur, le feu qui tout d'un coup anima ses yeux, furent de sûrs garants du désordre qui s'élevoit dans son âme. Il lui répéta, en la serrant dans ses bras avec transport, qu'elle faisoit sur lui l'impression la plus vive. Je ne sçais, (pendant qu'elle continuoit à s'en étonner) comment il fit pour lui prouver qu'il disoit vrai, mais cette modestie dont elle s'étoit armée, commença à céder à l'évidence. De quelque nature que fût la preuve qu'il lui offroit en la convaincant, elle acheva de la subjuguer. Soit que les objets si nouveaux pour elle lui imposassent, soit qu'en ce moment elle se sentît fatiguée du poids de sa vertu, à peine se souvint-elle que la bienséance demandoit au moins qu'elle combattît, et elle se rendit plus promptement que les femmes mêmes accoutumées à résister le moins. Cet exemple et quelques autres de même genre m'ont fait croire qu'il y a bien peu de femmes

vertueuses qu'on ne puisse attaquer sans succès, et qu'il n'y en a point de plus faciles à vaincre que celles qui ont le moins d'habitude de l'amour; mais je reviens aux deux amans dont je faisois l'histoire à votre majesté.

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