SCÈNE II
GERTRUDE, GUIMBARDINI *.
GERTRUDE
Quel est cet original-là?
GUIMBARDINI.
Je vois que madame est de la maison . . .
GERTRUDE
Femme de charge de son éminence. . . rien que cela.
GUIMBARDINI.
On disait bien que le cardinal était un homme de goût... et cela me rassure . . . Qui aime la beauté doit aimer les
arts. . . tout cela se touche tout cela est de la même
famille. . . c'est à ce titre que je réclamerai la protection de la signora.
GERTRUDE
Que voulez-vous ?
GUIMBARDINI.
Une audience que je lui ai demandée déjà plusieurs fois par écrit. . . et je venais moi-même chercher une réponse.
GERTRUDE
Que vous attendez ? . . .
Depuis deux heures vingt minutes ... et quoique , par état, j'aie l'habitude de compter des pauses. . . je trouve la tenue un peu longue.
GERTRUDE
Monsieur est , à ce que je vois. . .
GUIMBARDINI.
Guimbardini. . . artiste, organiste, et célèbre compositeur. . . élève dePergolèse.
* Les acteurs sont place's en tête de chaîne scène , comme ils doivent l'être sur le théâtre, le premier inscrit tenant toujours là gauche du spectateur.
GERTRUDE
Vraiment !
GUIMBARDINI.
J'ai été élevé , nourri dans sa maison . . . fils de sa cuisinière , la servante maîtresse , serva padrona . . . J'avais quatre ans quand il est mort, ce grand homme. . . et chez lui , je tournais déjà la broche en mesure , la mesure à quatre tems ... Le sentiment de la musique , tout le monde l'avait dans la maison. . . Puissant génie !!!... toi qui fus mon maître d'autres disent davantage c'est possible ! je n'en ai jamais été plus fier, ni ma mère non
plus . . . mais cela expliquerait ce sang musical qui coule dans mes veines. .. et cette fièvre qui ne me quitte pas. .. voyez plutôt. . . (J7 lui prend la main.')
GERTRUDE, retirant la sienne.
Monsieur ! . . .
GUIMBARDINI.
N'ayez pas peur, cela ne se gagne pas . . . bien plus , ça ne fait rien gagner. . . car voilà où j'en suis. . . musicien jusqu'au bout des doigts . . . des chants heureux ... un orchestre superbe . . . vingt partitions dans la tête , et pas un sou dans la poche.
GERTRUDE
Et comment cela se fait-il?
GUIMBARDINI.
La fatalité ! . . . J'ai dix opéras , autant de messes . . . Te Beum, De profundis , et cœtera, je n'ai jamais pu en faire entendre une seule note. . . jamais !
GERTRUDE, Est- il possible !
GUIMBARDINI , tristement.
Ils n'ont pas voulu. . » J'ai mis les opéras en messes, les messes en opéras.. . et il ne s'est pas rencontré un seul directeur de spectacle assez hardi pour les recevoir et pour les jouer.
Air du vaudeville du Baiser au Porteur. Et cependant quel orchestre magique !
Bassons , clairons , tamtam... et dans les chœurs , Quel tintamarre! Enfin à ma musique Bien ne manquait, rien que des auditeurs , Il ne manquait rien que des auditeurs.
Monde ignorant! insensible aux merveilles ! 3e n'ai donc pu, c'est à se de'piter, Dans ce grand siècle, où l'on voit tant d'oreilles, En trouver deux pour m'e'couter.
GEKTRUDE.
Est-ce malheureux ! . . .
GUIMBARDINI.
Pour mon siècle ! . . . oui , signora . . . aussi , emportant ma gloire en portefeuille , et sachant que monseigneur venait de renvoyer l'organiste attaché à sa maison, j'ose me mettre sur les rangs. . . en demandant seulement la faveur de vous faire entendre une fugue que j'ai là et que je compte vous dédier.
A moi?
Oui, signora.
GERTRUDE
GUIMBARDINI.
GERTRUDE
Au fait . . . moi qui voulais apprendre le piano , sans que cela me coûtât rien. . . voilà une occasion.
GUIMBARDINI.
Admirable !. . . et si , par votre protection , je puis être admis dans le palais de monseigneur, comptez que mon zèle, mon dévoûment. .. toujours à vos ordres, toujours prêt à vous accompagner... au piano, comme ailleurs.
GERTRUDE
Je ne dis pas non. . . nous verrons. . . J'avais autrefois du pouvoir sur monseigneur ... il ne faisait rien sans me
consulter mais depuis que son neveu, le prince de
Forli \ est venu s'établir dans ce palais , il ne voit que lui ,
n'aime que lui Les neveux font toujours du tort aux
gouvernantes.
GUIMBARDINI.
Surtout dans le clergé.
Air de Julie.
Raison de plus , près de son e'minence ,
Un homme à vous ferait très-bien ; C'est bon d'avoir , en toute circonstance, Un allie'.. . fût-ce un musicien! ..
Oui , vous verriez , par mes soins béne'voles , Tous vos discours soutenus , approuvés. . .
La musique , vous le savez ,
Fait souvent passer les paroles.
GERTRUDE
C'est possible... et si j'étais sûre que vos bonnes mœurs... votre probité . . .
GUIMBARDINI.
Droit comme une gamme naturelle.
GERTRUDE
Où étiez-vous dernièrement?
GUIMBARDINI.
A Velletri . . . organiste de la paroisse . . . Dans la semaine , j'enseignais la musique aux jeunes filles et aux enfans de chœur. . . et je touchais l'orgue le dimanche.
GERTRUDE
Et pourquoi avez-vous quitté cette ville?
GUIMBARDINI.
Pour un motif. . . un motif musical ... Il y avait à Velletri un grand jeune homme. . . beau brun. . . un serpent de la paroisse , qui était amoureux d'une de mes élèves . . . une petite femme charmante, que je venais d'épouser !... Je n'ai jamais aimé les serpens.
GERTRUDE
Comment ! vous êtes marié? . . . vous ne savez donc pas qu'on ne reçoit point de femme au palais-cardinal ?
GUIMBARDINI.
Rassurez-vous. . . je l'ai perdue.
io LE SOPRANO,
GERTRUDE
\ la bonne heure.
Je puis le dire; car je ne sais ce qu'elle est devenue.
( II chante. ) « J'ai perdu mon Eurydice , » Rien n'c'gale ma douleur. »
Mais , si aucune femme n'est admise , comment se fait-il
que vous, signora?,
GERTRUDE
Je dis aucune femme , à moins qu'elle ne soit d'un âge... quarante ans pour le moins.
GUIMBARDINI.
A ce compte , signora, vous qui me parliez de probité, vous avez trompé son éminence.
GERTRUDE, souriant.
Vraiment !
GIMBARDINI.
Je m'y connais à la minute , et à l'heure ; et vous avancez de dix bonnes années au moins.
GERTRUDE
Il est charmant monsieur l'organiste.
Air . Quelle aimable et douce folie.
Mais partez... car je crois entendre La voix de monseigneur. . . c'est lui ! Dans ces lieux revenez m'attendre , Je promets d'être votre appui.
L'ouverture n'est pas mauvaise. . .
Et pourvu , caro maestro , Que l'introduction leur plaise , Mon succès ira crescendo-
GERTRUDE
Mais partez. . . car je crois entendre La voix de monseigneur... c'est lui!
Dans ces lieux revenez m'attendre , Je promets d'être votre appui.
GUIMBARDINI.
Bientôt ici je vais me rendre , Vous me présenterez, à lui. . .
( A part , montrant Gertrude. ) A quoi ne puis-je pas m'attendre Avec un si solide appui ?
( 77 sort par le fond. )