‹ Le sort de l'Empire ottomanChapitre 12 sur 43 · I. IyE PLAIDOYER D'UN ANCIEN GRAND VÉZIR · texte numérisé non relu

I. IyE PLAIDOYER D'UN ANCIEN GRAND VÉZIR

§ i. Jusqu'ici, le gouvernement ottoman n'a, malheureusement, pas publié de livre diplomatique pour donner sa version des événements qui l'ont décidé à entrer dans la guerre européenne. A son point de vue, il a certainement été sage de n'en pas publier, car même à l'aide des faux et des mensonges dans lesquels la Porte, grâce à une pratique séculaire, a acquis une maîtrise que doivent lui envier les officines politiques allemandes, elle n'aurait jamais pu arriver à intervertir complètement les rôles et à représenter la Turquie, qui s'est jetée insolemment sur les Alliés, comme attaquée par eux. Ce rôle ingrat a été cependant entrepris par un « ancien Grand Vézir », — un de ceux qui, il y a peu d'années encore, dirigeaient les destinées de la Turquie, — dans un article publié par la Revue politique internationale x et intitulé : Réflexions sur le rôle de la Turquie. Nous ne désirons nullement manquer à la courtoisie en soulevant devant le lecteur le voile de l'anonymat de cet ancien maître des destinées de l'Empire, voile du reste très transparent pour toute personne tant soit peu versée dans les choses de la Turquie2. Mais puisque nous prenons son article comme l'expression de l'opinion officielle turque dans la grave question que nous examinons, il nous faut ajouter que I'ancien Grand Vézir en question est certainement un des hommes d'Etat turcs les plus en vue et les plus versés dans la

i nos 11-12, novembre-décembre 1914, pp. 351-367.

2 L'éditeur de la Revue le présente comme « un des hommes d'Etat turcs les plus connus et les plus respectés dans les milieux diplomatiques européens », comme « une très haute personnalité qui a joué un rôle de première importance dans les événements des dernières cinq années ».

politique de son pays, et qu'il est un des rares Ottomans au courant des notions juridiques européennes. Cet homme était donc on ne peut mieux qualifié pour plaider la thèse turque devant le public européen.

Voyons donc comment l'« ancien Grand Vëzir » s'est acquitté de sa tâche.

§. 2. Il commence par résumer « la situation politique que les nouveaux dominateurs de la Turquie ont trouvée en héritage de l'ancien régime », de la manière suivante :

« Allemagne : grand ami du Sultan, contre qui la révolution s'était faite, grand initiateur de toutes les entreprises contre lesquelles les Jeunes-Turcs avaient les plus graves appréhensions.

» Angleterre : grande ennemie du Sultan déchu, soi-disant amenée à une politique hostile envers la Turquie par haine de l'ancien souverain ottoman.

» Tout ce que l'Allemagne avait fait pour soutenir la Turquie : fourniture d'armes, envoi de mission militaire, non-participation active dans les mesures turcophobes ou initiative d'allégement de ces mesures, grands travaux d'utilité publique, — les Jeunes- Turcs avaient attribué tout cela à l'amitié personnelle des souverains, voire même à l'appât de contrats alléchants et onéreux. Tous les actes franco- anglais nuisibles aux intérêts ottomans, la mainmise sur l'Egypte, questions de frontière au Yemen, à Akaba, questions d'Arménie, de Crète et de Macédoine, protection très efficace de la Grèce contre les conséquences d'une défaite (1897), conséquences qui normalement auraient privé ce pays du pouvoir de faire la guerre en 1912, protectorat de la Tunisie, occupation de Mételin, etc., n'étaient considérés que comme les contre-coups d'un système tyrannique et d'une politique néfaste, et non pas comme marquant une nouvelle voie dans la politique des Etats qui en étaient les auteurs. Le premier acte des Jeunes-Turcs fut d'appeler au pouvoir le vieux Kiamil Pacha, dont la principale qualité était sa réputation d'anglophilie. La réception faite par le peuple et les membres d'Union et Progrès à l'ancien Ambassadeur à Constantinople, Sir Gerald Lowther, montrait la force de l'opinion en faveur de l'Angleterre. Ceux qui se sont trouvés à ce moment à Constantinople ont pu se rendre compte jusqu'à quel point la germanophilie était identifiée avec les idées rétrogrades, et l'anglophilie avec les idées

libérales... L'annexion de la Bosnie-Herzégovine par l'alliée de l'Allemagne et l'indépendance bulgare, proclamée apparemment sous l'égide autrichienne, ne contribuèrent pas peu à augmenter ces premiers ressentiments populaires, et l'indignation montrée en Angleterre et dans la Triple-Entente contre ces actes a, par contre, aidé à la popularité de celle-ci. C'était l'apogée de la popularité de l'Angleterre en Turquie. »

§ 3. Mais — continue I'ancien Grand Vézir — « alors vinrent les révélations et les fautes. » Et il énumère les unes et les autres :

a) « On a fini par savoir que la Russie, qui avait tant crié pour la Bosnie-Herzégovine, n'était pas tellement étrangère à cette histoire; que M. Iswolski en avait déjà causé avec le Baron d'^ShrEnthal, qu'il avait consenti à l'annexion moyennant l'ouverture des [Dardanelles et du Bosphore à la Russie, et que la colère russe provenait surtout de ce fait que le Baron d'jErenthal avait préféré ne pas attacher l'affaire bosniaque à une entreprise plus hasardeuse et d'une autre envergure européenne... * »

Nous nous refusons à comprendre le point de vue auquel s'est placé l'ancien Grand Vézir en écrivant les lignes qu'on vient de lire. La politique russe dans la question bosniaque, depuis la convention de Reichstadt de 1876 jusqu'à la crise de 1909, peut être critiquée aux points de vue russe et slave. Mais nous supposons que ce n'est pas là le point de vue d'un Grand Vézir, même ancien, et en tous cas nous nous refusons à le suivre sur ce terrain. Quant à l'atteinte portée aux intérêts turcs, Son Altesse nous permettra d'observer que l'Autriche-Hongrie « administrait et occupait » la Bosnie et l'Herzégovine depuis trente ans. Les droits de souveraineté de la Porte (un nudum jus, s'il en fut jamais !) étaient seuls en cause. Et ces droits, la Jeune-Turquie — après avoir « crié » infiniment plus que la Russie (nos oreilles résonnent encore des clameurs des réunions de Constantinople !), — après avoir boycotté les marchandises autrichiennes dans tout l'Empire, — la Jeune-Turquie les céda à l'Autriche-Hongrie par l'accord du 27 février 1909, contre une indemnité de deux milliards et demi de livres turques, et la stipultation de quelques privilèges religieux pour les musulmans de la Bosnie et de l'Herzégovine. Depuis lors, la question bosniaque devint pour la Turquie une tes inter alias acta. De quoi l'ancien Grand Vézir veut-il donc accuser la Russie ? D'avoir cédé à la pression allemande, après la renonciation de la

Turquie, dans une question vitale slave ? Ou d'avoir voulu lier, à un moment donné, la question bosniaque à celle de l'ouverture des Détroits ? Quant à savoir si le crime est d'avoir désiré cette ouverture, nous l'examinerons plus loin. Mais ici nous repoussons tout grief turc contre la Russie dans la question de la Bosnie et de l'Herzégovine. Aucune animosité contre la Turquie n'a pu guider la Russie pendant la crise de 1909.

b) Le second grief est formulé par I'ancien Grand Vëzir comme suit : « On a vu que l'indépendance bulgare cessait d'être désagréable à la Russie aussitôt qu'un arrangement s'était trouvé, permettant à celle-ci d'y augmenter son influence K »

On croit rêver en lisant ces lignes. 1/ Ottoman qui les a écrites a-t-il donc oublié que la Russie est intervenue au moment où l'indépendance bulgare — laquelle en elle-même n'a jamais pu être désagréable à la Russie, — ■ est devenue une menace pour la paix ? Cette intervention bienfaisante n'a-t-elle pas empêché une tension dangereuse, et peut-être la guerre ? Rappelons donc quelques textes de cet «arrangement» dont parle en passant et si légèrement I'ancien Grand Vëzir, c'est-à-dire de la Convention russo-turque de Saint-Pétersbourg du 8 décembre içoç.

Le Gouvernement Impérial de Russie, désireux d'assurer au Gouvernement Impérial Ottoman une somme de 125 millions de francs en règlement des déclarations de la Sublime- Porte contre la Bulgarie, il a été convenu ce qui suit :

Article premier. — En vue de permettre à la Sublime-Porte de réaliser la somme de 125 millions de francs, le Gouvernement Russe fait à la Turquie abandon complet et définitif de 40 annuités sur les 74 annuités restant encore dues à la Russie du chef de l'indemnité de guerre, fixée par le traité du 27 janvier /8 février 1879 et la convention du 2 /14 mai 1882 ; le Gouvernement Impérial Ottoman ayant réglé toutes les annuités dues sur l'indemnité de guerre jusqu'au 31 décembre 1908, le présent abandon prendra date à partir du Ier janvier 1909.

Art. 3. — La somme de 5 y2 millions de livres turques, soit 125 millions de francs revenant au Gouvernement Impérial Ottoman, représente pour 40 millions- de francs la redevance de la Roumélie Orientale, pour 40 autres millions la valeur de 310 kilomètres de Chemins de fer Orientaux sis en Roumélie Orientale et saisis par le Gouvernement Bulgare, pour 2 millions de francs le coût et les loyers arriérés de la ligne Belova-Vacarel, et pour 43 millions de francs la contre-valeur des propriétés du domaine de l'Etat Ottoman sises en Roumélie Orientale et en Bulgarie.

Le Gouvernement Impérial Ottoman renonce en conséquence à ses droits découlant de l'article 9 du Traité de Berlin au tribut bulgare, à la part contributive de la Bulgarie à la dette publique de l'Empire, ainsi qu'à ses droits aux arriérés <k' la redevance de la Roumélie Orientale telle qu'elle est fixée par le règlement organique et ses annexes »

1 Revue politique internationale, p. 354.

Ces textes parlent par eux-mêmes. La Russie a rendu, au prix de sacrifices pécuniaires considérables, un grand service et à la nouvelle Turquie et à la Bulgarie. Elle a libéré la Turquie de la majeure partie de sa dette envers elle, en lui substituant comme débitrice la Bulgarie. Si cette substitution a provoqué à son heure la reconnaissance de la Bulgarie — qui pour des raisons évidentes préférait avoir comme créancière la Russie plutôt que la Turquie, — l'influence russe en Bulgarie ne s'en est guère accrue comme le prétend I'ancien Grand Vëzir. Et l'opinion publique turque elle aussi, a jugé cette intervention financière russe avec une grande sympathie, comme profitable aux deux pays et aux intérêts de la paix.

c) « Après la chute, pour des motifs purement d'ordre intérieur et constitutionnel, de Kiamie Pacha, l'ambassade d'Angleterre à Constantinople a systématiquement boudé tout ce qui n'était pas de l'ancien grand-vézir octogénaire ; les partis d'opposition y ont trouvé soutien et encouragement et les unionistesprogressistes y ont été considérés comme ennemis des Anglais. »

Nous nous réjouissons de constater qu'au moins les ambassades de Russie et de France à Constantinople ne sont pas représentées par I'ancien Grand Vézir comme «boudant» le nouveau régime. En effet, tout homme loyal ayant vécu à Constantinople pendant la période en question doit reconnaître que les Jeunes- Turcs trouvaient auprès des représentants russes et français la plus vive sympathie et l'amitié la plus désintéressée. Il est vrai que l'ambassade d'Angleterre leur marquait, après la chute de Kiamil, Pacha, une certaine froideur. Mais ne devons-nous pas nous demander aujourd'hui si cette froideur n'a pas trouvé sa justification dans la suite des événements, si elle n'était pas plus justifiée, en tous cas, que la chaleur franco-russe, qui n'a pu empêcher le passage des Jeunes-Turcs, avec armes et bagages, dans le camp allemand ?

d) « Les Jeunes-Turcs, pleins d'illusions sur les sentiments libéraux de l'Europe occidentale et imbus des principes de la Révolution française sur l'unité nationale, ont été très étonnés de constater que l'Europe très libérale avait applaudi dans le constitutionnalisme ottoman, non pas un nouvel instrument de l'unité ottomane, mais bien un nouveau moyen de séparatisme pour les races chrétiennes en Turquie. Le Comité balkanique à Londres était devenu plus farouche que jamais quand il avait constaté que

la liberté, en Turquie, ne doit pas signifier la désagrégation de Turquie. »

La comparaison entre l'unité nationale de la France, française d'un bout à l'autre, et l'unité nationale de l'Empire ottoman, composé de Turcs, d'Arabes, de Grecs, de Bulgares, de Serbes, de Kurdes, d'Arméniens, d'Albanais et de bien d'autres races, ne manque pas de saveur. Quand « l'Europe très libérale » (l'Entente?) applaudissait à la révolution jeune- turque, elle n'entendait évidemment pas saluer une nouvelle ère d'oppression des races nonturques qui ne se distinguerait de l'ancienne que par la substitution des Jeunes-Turcs à Abd-ul-Hamid. I,es conseils de l'Entente, s'ils avaient été suivis, n'auraient pas abouti à la désagrégation de la Turquie. Il est vrai que parmi certaines populations de l'Empire pouvaient exister des velléités séparatistes. Mais il appartenait au Gouvernement turc, en dotant ses différentes provinces d'autonomies parfaitement conciliables avec l'autorité centrale, d'amoindrir les tendances naturelles qui faisaient pencher les populations traquées sous l'ancien régime vers les Etats voisins congénères. Par contre, obéissant à la seule peur du séparatisme, les Jeunes-Turcs, non seulement s'opposèrent à toute tentative de décentralisation, mais ne tardèrent pas à reprendre l'odieuse persécution des éléments allogènes, qui avait été un des traits les plus caractéristiques de l'ancien régime. Hussein Djahid Bey prononça bientôt son fameux mot sur la « race dominante » turque. L,a vie politique des races non-turques, à peine née, fut étouffée, les organisations, les clubs furent fermés ; les perquisitions d'armes dégénérèrent en les mêmes orgies de meurtre et de violence que sous Abd-ul-Hamid, et des insurrections éclatèrent de tous côtés, amenant les plus sanglantes répressions. Etait-ce là le spectacle que devait applaudir, dans la pensée de 1' ancien Grand Vézir, « l'Europe très libérale » ? Oui, les pays de l'Entente désiraient alors très sincèrement la régénération de l'Empire ottoman. Est-ce à dire qu'ils devaient approuver une politique de casse-cou qui, sous prétexte de maintenir l'unité ottomane, conduisait directement à sa désagrégation ? Ces puissances laissaient volontiers ce rôle aux Empires centraux, de l'esprit politique desquels les Jeunes-Turcs se pénétraient chaque jour davantage, esprit dont ils ont déjà récolté des fruits pendant la guerre balkanique, et dont ils eu récolteront d'autres encore à la lin de la guerre européenne.

e) « Ces mêmes Jeunes-Turcs étaient surpris de voir que leur tendance libérale ne leur procurait aucun avantage nouveau, que l'Europe ne faisait aucune concession, pas même les plus justes et les plus élémentaires, à la Turquie libérale pas plus qu'à la Turquie rétrograde. »

Ainsi donc la renonciation de l'Europe à tout contrôle en Macédoine, le rappel des agents civils et de la gendarmerie européenne et l'abolition de la Commission financière, n'ont pas été une concession à la Turquie libérale, concession trop hâtive, faite sous la première bonne impression de la révolution ?

Quant à l'absence d' « avantages nouveaux », nous supposons quel 'ancien Grand VEziRveut parler des Capitulations et reprocher à l'Europe de ne pas avoir consenti à leur abrogation dès que les premiers cris de « Hurriet ! » (liberté !) eurent résonné sur les rives du Bosphore. S'il en est ainsi, que I'ancien Grand Vezir nous permette de lui citer les paroles d'un autre Grand Vézir, non moins ancien et non moins sage que lui-même, lequel nous dit un jour textuellement : « Si l'Europe m'offrait aujourd'hui l'abrogation immédiate des capitulations juridiques, je ne l'accepterais pas. Car il faut d'abord réorganiser la justice ottomane et ensuite y soumettre les étrangers au même titre que les indigènes. » Et en 1910, le ministre de la Justice lui-même, Nedjmeddine Bey, a dit au correspondant du Temps que le gouvernement, certes, caressait le légitime désir de la suppression ultérieure des capitulations, mais qu'il fallait pour cela patienter quelque temps, et ce temps, il l'évaluait à cinq ans. Quant aux capitulations économiques, I'ancien Grand Vezir, juriste consommé, sait très bien que ce système non plus ne pouvait pas être aboli en un jour. Il se souviendra peut-être aussi que des accords très avantageux à la Turquie étaient intervenus peu de mois avant la guerre européenne et l'abrogation unilatérale des capitulations économiques par le Gouvernement ottoman. Mais si les Jeunes- Turcs étaient vraiment « surpris » de ne pas voir l'Europe, à leur premier coup de clairon libertaire, et avant d'être convaincue de la réalisation des réformes, livrer ses nationaux aux lois et aux tribunaux ottomans, — ces Jeunes étaient non seulement jeunes, mais naïfs. Au surplus, ce reproche de mauvais vouloir devrait s'adresser aux puissances de la Triplice au même titre qu'à celles de l'Entente, car dans cette question capitulaire il y avait un accord presque complet entre les gouvernements, accord qui s'est

même manifesté, du moins officiellement, pendant la guerre européenne, par une protestation identique des puissances belligérantes contre l'abrogation unilatérale des traités par la Porte. Ce reproche ne devrait donc pas figurer dans l'énumération des griefs de la Turquie contre la seule Bntente.

f) « La malheureuse campagne de presse en France en 1910, ayant pour base de faux bruits politiques et pour but de faire avorter la conclusion d'un emprunt ottoman en France, avait montré le caractère fragile des sentiments occidentaux à l'égard de la Turquie, et le fait que le gouvernement anglais avait empêché la conclusion de ce même emprunt en Angleterre n'a pas été moins impressionnant. x »

Comme nous l'avons exposé plus haut 2, le déficit du budget turc de 1910 était de dix millions et demi de livres. On comprend que cette situation des finances turques obligeait le Gouvernement français à prendre des précautions avant d'admettre l'emprunt à la cote de la Bourse de Paris. Mais laissons ici l'explication de l'attitude du Gouvernement de Paris à un Français excessivement bien disposé envers les Turcs à cette époque, à M. René Pinon :

« Ivorsque, il y a quelques mois, le Gouvernement ottoman annonça l'intention de conclure un emprunt de cent cinquante millions, il s'adressa à la Banque ottomane ; celle-ci lui fit remarquer qu'une conversation préalable avec le gouvernement français, maître d'accorder ou de refuser l'admission à la cote de la Bourse de Paris, était indispensable. Djavid Bey se résigna à entamer une négociation avec les ministres compétents, qui demandèrent d'abord certaines garanties de gestion ; ces garanties, on pouvait les trouver facilement ; il suffisait de faire voter un projet de loi, sorti de la collaboration de M. Laurent et de Djavid Bky, qui instituait une Cour des Comptes et confiait toutes les opérations de tiésorerie à la Banque ottomane qui, déjà durant, l'ère des « réformes », avait assumé à la satisfaction générale cette lourde et onéreuse responsabilité en Macédoine. L,e Gouvernement français, en posant cette condition, songeait au passé et à l'avenir : au passé, c'est-à-dire à la dette consolidée dont il était impossible d'amoindrir le gage ; à l'avenir, c'est-à-dire aux gros emprunts auxquels le gouvernement turc aura certainement recours avant peu; IIaml Bey, dans son discours de Salonique, annonce déjà comme prochain un emprunt de vingt-cinq millions

1 Réflexions sur le rôle de la Turquie, p. 355. a P. 64.

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de livres turques, c'est-à-dire plus de cinq cents millions de francs, pour la mise en valeur des ressources économiques de l'Empire. De pareilles sommes ne pourraient être actuellement prêtées à l'Empire ottoman, sur les ressources générales de son budget, que si le ministère turc lui-même proposait un moyen, si discret soit-il, qui permît à ses créanciers de s'assurer de sa bonne gestion. Il était naturel que le gouvernement français demandât aussi quelques garanties politiques : il ne pouvait admettre que les millions prêtés par la France pussent servir quelques jours après à acheter des armes en Allemagne. Dans les commandes faites par le gouvernement ottoman, la France ne demandait que d'avoir une part égale à celle de la nation la plus favorisée. Djavid Bey refusa ces conditions. Des amis imprudents l'avaient persuadé qu'il trouverait aisément à Paris un groupe financier plus hardi, plus accommodant que celui de la Banque ottomane. Et quant à la cote de la Bourse de Paris, n'était-on pas certain de l'obtenir, lui disait-on, avec l'aide d'une presse vénale, d'un gouvernement corruptible ? Djavid Bey écouta ces conseils intéressés ; il eut, à Paris, des attitudes de conquérant qui rendirent les pourparlers impossibles. L,es négociations reprirent avec le Grand Vézir Hakki Pacha, sans aboutir à une entente. C'est alors que le baron de Marschall, prenant texte des conditions demandées par la France, se posa en défenseur de l'indépendance ottomane et fit croire aux Jeunes-Turcs que nous voulions les mettre en tutelle. Il suggéra de s'adresser aux banques austro-allemandes ; elles ont dû se réunir à trente-deux pour trouver les capitaux nécessaires dans des conditions très onéreuses pour la Turquie : le service que l'Allemagne rend à la Turquie coûte à celle-ci douze millions de francs ! L,' Allemagne entre dans une voie dangereuse ; elle accorde, sans aucune garantie de gestion, un emprunt à la Turquie sur l'une des ressources générales de son budget, les douanes de Constantinople. C'est un procédé acceptable poui une somme relativement minime, mais qui deviendrait dangereux s'il s'agissait de plus gros emprunts, dans un pays dont les ressources sont loin d'être mises en valeur, et avec des hommes politiques auxquels on ne fait pas injure en disant qu'ils manquent d'expérience. Une fois de plus, l'Allemagne a travaillé dans son intérêt propre et immédiat contre les intérêts généraux et permanents de l'Europe *. » Il suffit de mettre ce sobre et précis exposé de l'« incident de

1 René Pinon, L'Europe et la Jeune-Turquie, pp. 138-140.

l'emprunt » en présence des vagues accusations de I'ancien Grand Vézir. Nous rappellerons cependant encore une fois qu'au commencement de décembre 191 o un Grand Vézir également — Hakki Pacha — avait déclaré au Parlement turc qu'une question d'argent n'avait pu nuire à l'amitié traditionnelle francoturque. Alors ?

g) « La mauvaise humeur anglo-française, par imitation volontaire ou forcée de la mauvaise humeur russe pour l'achat, en 1910, par la Turquie, de deux vieux cuirassés allemands, n'était pas de nature à créer, dans les milieux turcs, des sentiments reconnaissants.

h) » Par contre, l'offre du gouvernement allemand pour la vente de ces navires qui, soit dit en passant, ont été grandement utiles pour la défense de la ligne de Tchataldja, et la conclusion en 1910 d'un emprunt en Allemagne, ont forcé l'opinion ottomane de comparer la ligne de conduite des deux groupes d'Etats et de constater que, malgré toutes les avances faites à l'Angleterre, la politique anglaise ne voulait pas sortir des cadres d'une amitié très platonique, souvent changée d'ailleurs en inimitié par pure complaisance à l'égard de la Russie1. »

L'achat des deux prédécesseurs du Gœben et du Breslau par le gouvernement ottoman à une époque où il était déjà visiblement sous l'influence allemande, pouvait évidemment être considéré comme dirigé contre la Russie, et partant ne devait pas provoquer dans le camp de l'Entente un surcroît de sympathie envers la Turquie. Mais ii nous semble vraiment impossible d'attacher à cet achat une influence tant soit peu considérable sur la marche des événements.

Voilà donc les bases fragiles sur lesquelles I'ancien Grand Vézir édifie son système de défense de la politique jeune-turque, qu'il résume comme suit : « Que ce soit la grande habileté diplomatique de feu le baron Marschall von Bieberstein, comme l'ont si souvent dit les journaux anglais, ou l'effet des fautes de ses adversaires, les Jeunes-Turcs qui avaient commencé leur carrière politique dans la voie des amitiés anglo-françaises, avaient fini par arriver à une sorte de cul-de sac, créé par des appréhensions imaginaires de panislamisme et alimenté par toutes les haines que l'idée d'une régénération ottomane pouvait susciter ; par l'appréhension russe de voir une Turquie forte lui barrant la

1 Rîflexions sur h rôle de la Turquie, p. 355.

Il6 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

route de sa domination future dans la Méditerranée ; par l'appréhension anglaise d'une Turquie forte revendiquant l'exercice de ses droits légitimes en Egypte, etc., etc. Les Jeunes-Turcs furent ainsi amenés à rebrousser chemin, à entrer dans la voie de l'amitié allemande, qui leur a paru présenter une meilleure issue. »

§ 4. L'ancien Grand Vézir se livre ensuite à une analyse des « deux crimes dont les détracteurs de la Jeune-Turquie n'avaient pas, presque dès l'origine, cessé de la charger : le nationalisme et le panislamisme ». Quant au nationalisme, l'auteur affirme que, « les populations non-turques et non-musulmanes avaient tous les droits et toutes les libertés, dans une mesure beaucoup plus large que les Indous ou les Algériens ne pourraient en rêver pour dix siècles à venir ; mais on leur refusait le droit de préparer des révolutions, d'emmagasiner des armes ou de donner à leurs enfants, en dehors de tout contrôle gouvernemental, une instruction dont la base serait la négation de la patrie ottomane. »

Nous avons montré, dans la première partie de cet ouvrage, avec quelle rapidité les Jeunes-Turcs avaient glissé de l'ottomanisme fallacieux des premiers jours du nouveau régime à un nationalisme dépassant celui d'ABD-ut-HAMiD. 1/ ancien Grand Vézir se prévaut des communautés non-musulmanes. Mais leurs privilèges étaient violés par les Jeunes-Turcs avec plus d'ardeur que par Abd-ul-Hamid lui-même. Ainsi, dans la question scolaire, citée par I'ancien Grand Vézir, les Jeunes-Turcs refusaient de reconnaître le droit des autorités ecclésiastiques de servir d'intermédiaires entre les autorités ottomanes et les instituteurs des écoles chrétiennes. Et quand on pense dans quel lamentable état se trouvait alors et se trouve encore l'instruction publique en Turquie, l'idée de détruire l'autonomie des écoles non- musulmanes, sous prétexte d'enseignement subversif, apparaît comme une barbarie voulue. Mais il s'agissait bien d'écoles ! Iye nationalisme turc avait bien d'autres façons de se faire sentir, et quiconque, comme l'auteur de ces lignes, a eu l'occasion x

1 Nous avons, en 1903, comme gérant du consulat de Russie à Uskub, procédé avec le consul d'Autriche-Hongrie, le regretté M. Bohumii, Para, à une enquête dans le vilayet de Kossovo, provoquée par les plaintes des villageois bulgares contre les autorités turques. Nous avons parcouru presque tous les villages bulgares des kazas de Koumanovo, Kratovo, Ichtib, Kotchana, Egri Palanka et Radovichta, et nous avons constaté les plus révoltants abus des autorités ottomanes et les plus

d'étudier sur place les méthodes turques de désarmement des populations « qui préparent des révolutions », ne peut lire sans en être indigné les références hypocrites aux droits et libertés des non-musulmans. La Turquie est, en vérité, un curieux pays. Pendant qu'on perquisitionne chez les Bulgares, les Serbes, ou les Arméniens, pendant qu'on les «désarme », torture ou massacre, pendant que, sous prétexte d'extirper les bandes, on décime la population chrétienne pour la remplacer par des rnuhadjirs musulmans, des délégués des victimes siègent en effet à l'Exarchat et aux Patriarcats qui ont le droit de présenter leurs doléances sur les opérations en question au seuil de la Sublime-Porte ! Et les députés chrétiens peuvent parler aussi au Parlement. Seulement, ni les takrirs (offices) des Patriarcats, ni les discours des députés n'ont jamais apporté la moindre amélioration au sort des chrétiens. N'est-ce pas là la plus sinistre des comédies x ?

§ 5. Relativement à l'accusation de panislamisme Y ancien Grand Vézir le prend de très haut. C'est l'Angleterre, la France et la Russie qui « ne traitent pas leurs sujets musulmans comme ils pourraient le faire sans danger pour leur domination... Les peuples qui dominent les musulmans ne veulent pas leur faire des concessions, leur assurer une vie digne et libre et craignent que ceux-ci ouvrent les yeux et constatent leur état d'asservissement. Ils craignent l'instruction des musulmans, Ils aiment mieux les voir ignorants et dociles. Si la Turquie s'émancipe et acquiert la dignité d'un Etat vraiment indépendant, cela ne peut pas rester ignoré des musulmans d'autres pays, qui finiront par avoir aussi les exigences de leur dignité d'homme. On n'aime pas voir cela et l'on déclare tout de suite que la Turquie fait du panislamisme. C'est une légende montée contre la Turquie par de faux amis ou ries ennemis cachés, et visant en réalité tout progrès de l'Etat turc. On ne tolère pas un Khalifat qui peut devenir un symbole de progrès pour les musulmans en général2. »

Le panislamisme est donc une légende. Légende, l'œuvre si

effroyables méfaits de la soldatesque turque. Le rapport résultant de notre enquête commune fut soumis aux deux ministères russe et austro-hongrois. L'ancien Grand Vézir pourra le consulter avec fruit dans les archives de son alliée d'aujourd'hui, au BaUplatz.

1 Voyez, sur les horreurs commises pax les Jeunes-Turcs eu Macédoine, les émouvantes pages de M. Min:. PlNON, L'Europe et la Jeune-Turquie, pp. 122-129.

s Réflexions sur le rôle de la (Turquie, pp. 357-358.

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patiemment poursuivie par Abd-ue-Hamid et reprise, après un court stage à la franc-maçonnerie, par Iaeaat Bey. Légende, la propagande des émissaires turc^ auprès des musulmans du Caucase, des Indes, de l'Algérie, de la Tunisie, de la Tripoli t.. ine, de l'Egypte ! Légendes, toutes les sociétés panislamiques créées à Constautinople... Nous aurons encore l'occasion de revenir à cette légende. Ici nous nous bornons a attirer l'attention de Y ancien Grand Vézir sur un article paru dans une revue qui se publie dans la nouvelle capitale du Califat et qui est rédigée dans la nouvelle langue officielle de l'islam 1. Cette revue est dirigée par deux agitateurs panislamites de marque, le Cheikh Abdue Aziz Chavich et Abdue Mauk Hamza Bey, et l'article en question, intitulé : Der Panislamismus. Seine Bedeutung und seine Grenzen, est de la plume de ce dernier. C'est donc du panislamisme dernier cri, il est vrai, made in Germany, mais par un pieux musulman non moins compétent en la matière que I'ancien Grand Vézir.

Abdue Maeik Hamza Bey parle, lui aussi, de la fausse opinion attribuant au panislamisme la tendance de « créer une unité islamique pour des buts agressifs ». En réalité, l'appel à l'islamisme n'est autre chose qu'une propagande d'union de tous les musulmans sans distinction de race, de couleur ou de patrie, et de défense commune. De défense, pas d'agression, car le Koran exclut cette dernière. « Mais, — continue Hamza Bey — ce sont là les principes religieux sur lesquels est basé le panislamisme. Et le panislamisme a un autre fondement, non- religieux. C'est dans la pitoyable situation de beaucoup de peuples musulmans qu'il faut chercher la plus forte raison d'être du panislamisme, le plus puissant mobile de sa propagation. » Et après avoir peint sous les plus sombres couleurs le sort des musulmans qui, en Tunisie, en Algérie, au Maroc, aux Indes, en Egypte, en Perse et en Russie, gémissent sous le joug de la France, de l'Angleterre et de la Russie, l'auteur arrive à la conclusion « que ces peuples opprimés ont besoin des liens solides d'une puissante et forte union (Einheit) pour se défendre contre leurs ennemis. » Le despotisme tyrannique de l'Angleterre, de la Russie et de la France ne connaît pas de limites et forcera tôt ou tard le plus doux musulman à briser, dans une sainte colère, ses chaînes d'esclave. « Avec une clarté indéniable il

1 Die Islamische Welt (Le monde islamique), Berlin, nu du 19 novembre 1916.

s'ensuit que le seul but du panislamisme est de gagner une grande partie du monde à une collaboration au service de l'humanité, que le panislamisme aspire à délivrer du joug de la domination étrangère les peuples musulmans opprimés, tombés victimes de la rapacité de leurs ennemis parce qu'ils ont négligé d'adapter leur pas au mouvement intensifié des temps nouveaux. »

Voilà donc la « légende » du panislamisme telle que l'ont « montée contre la Turquie de faux amis ou des ennemis cachés », exposée franchement par un panislamite bien vivant et qui n'a rien de légendaire. L'ancien Grand Vézir nous permettra de nous en tenir à cet exposé un peu différent du sien. Mais nous nous séparons à la fois de l'homme d'Etat turc et de l'agitateur panislamique, dans notre appréciation de l'attitude de l'Allemagne dans cette question.

L'ancien Grand- Vézir explique que la diplomatie allemande n'était pas « un adversaire acharné du réveil et du progrès du monde islamique », parce que l'Allemagne a «eu le bon goût de ne pas faire de la religion un instrument politique et de prendre d'autres atouts pour le succès de sa diplomatie x. » Et Hamza Bey proclame que « puisque le panislamisme est sûr de l'appréciation de tous les cœurs élevés, il trouve partout en Allemagne un écho et de la compréhension ». Nous démontrerons ailleurs2 que bien au contraire l'Allemagne a voulu faire du panislamisme un des plus grands atouts de son jeu et que si elle n'y a pas réussi, elle a, par contre, pu profaner de la plus révoltante façon tout ce qu'il y avait de beau et de grand dans la religion musulmane.

§ 6. L'ancien Grand Vézir s'arrête ensuite à l'attitude des pays de l'Entente pendant les guerres turco-italienne et balkanique. Il se plaint de ce que, malgré l'abandon du pouvoir par les Jeunes-Turcs, les défaites de la Turquie ont provoqué en France, en Angleterre et en Russie des éclats d'enthousiasme. « Aucun Etat européen ne s'est porté au secours de la Turquie dans cette grande crise. Mais les Turcs ont tout de même constaté les différences d'attitude entre les Etats qui jubilaient des défaites turques et ceux qui n'en étaient pas contents3. » A cette plainte sentimentale, nous répondrons qu'à l'époque dont il s'agit, les paysdel'Kn-

1 Loc. cit., p. 358.

2 111° partie, chap. 1 [.

:: Loc. cit., p. 360.

tente étaient déjà complètement revenus de leurs illusions sur le nouveau régime en Turquie, et que ce n'était certes pas le passage de Kiamil Pacha au pouvoir qui aurait pu leur inspirer une nouvelle foi dans la rénovation de l'Empire ottoman 1.

L'ancien Grand-Vëzir reconnaît qu'après la défaite turque, « en ce qui concerne la paix, aucune puissance européenne n'a été secourable à la Turquie ». Mais il reproche spécialement aux puissances de l'Entente d'avoir empêché la Turquie de se créer après la paix « une atmosphère politique respirable »... « La Turquie étouffait sous le poids des anciens traités et arrangements, aussi bien que des usages abusifs plus ou moins récents qui ne lui laissaient aucun moyen de se procurer les nouvelles ressources financières si nécessaires à toute réforme sérieuse... L'idée que les revenus nouveaux pourraient alimenter la garantie kilométrique du chemin de fer de Bagdad avait amené les puissances de la Triple-Entente à refuser toute concession financière. La Russie, avec son opposition aux constructions de chemins de fer dans la région orientale de l'Asie Mineure, rendait impossible tout développement dans une grande partie de la Turquie, pour laquelle elle réclamait des réformes. Cette situation étant devenue intenable, le Gouvernement ottoman a eu en 1910 l'idée d'ouvrir des négociations avec l'Angleterre pour résoudre toutes les questions en suspens. En vue de ce but, il a effectué d'abord un accord de principe avec le groupe allemand pour le faire renoncer, dans certaines conditions, à une partie de sa concession du chemin de fer de Bagdad. Ces négociations; arrêtées d'abord par les nombreuses exigences anglaises et par la guerre tripolitaine, furent reprises à Londres en 1913. En même temps on a entamé des négociations parallèles à Paris, à Berlin et à Constantinople pour arriver à des ententes avec la France, l'Allemagne et la Russie. On peut dire que très longtemps avant la guerre mondiale actuelle, on avait trouvé le point pour concilier tous les intérêts en jeu, ottomans, français, anglais et allemands. Ce n'est pas le moment de faire l'historique de ces négociations, mais quand ce sera fait, on verra les sacrifices énormes que la Turquie avait consentis pour pouvoir jouir, et encore avec des restrictions, de droits et avantages que le moindre Etat chrétien, le Monténégro par exemple, acquiert à sa naissance. On verra aussi que la demande russe de se faire repré-

1 Voir pins haut, pp. 43-47, 69, 75.

senter au Conseil de la Dette publique, sans que la Turquie doive une seule piastre à la Russie ou à des Russes, a été la pierre d'achoppement qui a arrêté toutes ces négociations au bon moment et en a empêché la conclusion définitive \ »

Nous non plus, nous ne pouvons entrer ici dans l'histoire documentaire des négociations si intéressantes qui, dans les dernières années qui ont précédé la guerre mondiale, avaient pour objet la construction des chemins de fer turcs et les concessions financières des puissances à l'Empire ottoman. Nous répondrons seulement ici à l'accusation portée contre la Russie d'avoir empêché la conclusion de ces négociations :

i° Bans la question de la construction des chemins de fer dans le bassin de la mer Noire, où elle avait un droit de préférence en vertu de l'accord russo-turc de 1900, la Russie a fait preuve, dès les débuts du régime jeune- turc, du désir le plus sincère de concilier les intérêts de la Turquie avec les intérêts russes. I^e fait qu'au su et du consentement du Gouvernement russe, la Porte a mené de longs pourparlers avec la Régie générale des chemins de fer pour la construction des chemins de fer en Asie Mineure est universellement connu2 ; et, en 1914, quelques mois avant la guerre, la concession pour le réseau de chemins de fer dit de la mer Noire a été accordée aux Français, étant une des contreparties de l'emprunt turc de 1914. Non seulement la Russie n'a rien entravé, mais un groupe important de banques russes a participé à l'affaire.

2° Les pourparlers relativement à la majoration des droits de douane ont donné lieu, de la part non seulement de la Russie mais de toutes les puissances intéressées, à une série de demandes de compensation, et ce n'est nullement la question seule du délégué russe à la Dette publique ottomane « qui a arrêté toutes ces né-

1 Loe. cit., pp. 362-363.

3 Les Allemands eux-mêmes ne nient pas le changement de la politique russe à ce sujet. Ainsi Hermanx SCHMTDT, Dus Eisenbahnwesen in dey Asiaiischen Tûrkei, Berlin, 1914, dit (p. 17) : « La Russie, l'alliée de la France, avait, dans le temps, par la conclusion de l'accord sur la construction des chemins de fer en Anatolie orientale, clairement exprimé son désir que des voies ferrées n'y fussent pas construites. Si maintenant, quelques années après, elle est arrivée à ses conversations avec la Banque Ottomane, cela indique, vu l'étroite liaison entre les entreprises financières et la politique, qu'un changement s'est produit dans les idées russes. Ce changement se base évidemment sur la conviction qu'il sera impossible pour la Russie d'empêcher la construction des voies ferrées en général et que, dans ces circonstances, il sera toujours préférable que les chemins de fer soient du moins construits avec des capitaux français. »

gociations au bon moment et en a empêché la conclusion définitive. »

3° En outre, quant à « la demande russe de se faire représenter au conseil de la Bette publique, sans que la Turquie doive une seule piastre à la Russie ou à des Russes», F ancien Grand Vézir fait preuve d'un autre étrange oubli. Car la Russie a fait abandon à la Turquie, par la convention de Saint-Pétersbourg du 8 décembre 1909, d'une partie seulement des annuités de l'indemnité de guerre que lui devait la Turquie, à savoir de quarante annuités sur les soixante- quatorze encore dues à cette époque 1. D'autre part, le conseil de la Dette publique ottomane n'est plus seulement, comme il l'était au début, une représentation des porteurs de titres pour la gestion des revenus concédés, mais est devenu peu à peu une organisation internationale, fiscale et financière, dans laquelle les Russes ont le droit à la même place que les autres nations qui y sont représentées. Le rôle même joué par le conseil de la Dette, ou plutôt par sa fraction turco-austro-allemande, pendant la guerre actuelle, en est la meilleure preuve.

Nos déclarations au sujet du rôle de la Russie dans les négociations concernant les chemins de fer de la mer Noire et la majoration des droits de douane sont donc en contradiction absolue avec celles de 1' ancien Grand Vézir. Espérons que « le moment de faire l'historique » de ces pourparlers, un historique impartial, viendra bientôt. La politique russe verra sans crainte jeter la plus vive lumière sur cette question.

§ 7. L'ancien Grand Vézir a encore un autre grief contre la politique de l'Entente pendant l'époque qui a précédé immédiatement la guerre. « Je veux parler du recours que le gouvernement turc adressa à l'Angleterre, en demandant un certain nombre de fonctionnaires et d'officiers de gendarmerie anglais pour leur confier l'administration et l'application de la nouvelle loi sur l'autonomie provinciale dans les provinces orientales de l'Asie Mineure. Le fait que l'Angleterre a refusé cette demande sur les démarches et par peur de la Russie, n'était pas de nature à affermir en Turquie l'opinion que l'Angleterre est de bonne volonté à notre égard et que sa politique en Orient est indépendante de l'influence russe2. »

1 Voir plus haut, p. 109.

- Lod cit., p. 363.

Il est évident que si l'Angleterre a refusé la demande turque, elle l'a fait pour des raisons dictées par sa propre politique, et qui pouvaient s'accorder avec la politique de la Russie sans en subir « l'influence ». L'ancien Grand Vézir semble oublier que presque toutes les fois, au cours de l'histoire ottomane, que les puissances insistaient auprès de la Porte pour l'introduction de réformes dans une province déterminée, celle-ci répondait par l'annonce d'une grande réforme générale pour tout le pays, laquelle rendait inutiles les améliorations spéciales demandées. Ainsi la Constitution de 1876 devait amener les puissances à se désister de leurs projets de réformes pour la Turquie d'Europe. Un des plus importants mobiles de la révolution jeune-turque ellemême était l'abolition des réformes en Macédoine. Et la demande turque précédant la guerre européenne était faite au moment où les pmssances de l'Entente, et spécialement la Russie, pressaient la Turquie d'introduire des réformes en Arménie. Eviter ces réformes, que le contrôle d'inspecteurs généraux étrangers menaçait de rendre très sérieuses et réelles, par le simulacre de réformes générales pour toute l'Asie, confiées à des administrateurs turcs toujours très habiles à réduire à néant les efforts de leurs collaborateurs étrangers — voilà le plan du gouvernement ottoman. L'Angleterre ne donna pas dans le piège. Il était vraiment trop grossier.

§ 8. L'ancien Grand Vézir passe enfin à l'époque de la fameuse « neutralité » turque au début de la guerre mondiale. Et ici ses déclarations sont curieuses à plus d'un titre *.

* On voit par ce qui précède quel devait être l'état d'âme de la Turquie au moment où la guerre mondiale a éclaté. Raisonnablement, il y avait pour la Turquie une voie à suivre et c'est ce qu'elle entendait faire, c'était de rester neutre ; mais cela n'était possible qu'à la condition de savoir la Triple-Entente bien disposée à son égard. La Turquie a aussitôt déclaré sa neutralité, tout en décrétant en même temps une mobilisation de son armée en vue de parer à toutes les éventualités. Elle a attendu les événements, et ceux-ci, malheureusement, étaient de nature à lui causer les plus graves inquiétudes. C'est une série noire d'atteintes à ses droits, d'actes abusifs ou de menaces les plus terribles que la

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124 ^E SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN

Triple-Entente a trouvé comme un malin plaisir de prodiguer à l'encontre des intérêts ottomans. »

Cette «série noire» se compose, d'après I'ancien Grand Vézir, des faits suivants :

L'Angleterre a saisi les deux dreadnoughts ottomans qui se trouvaient aux chantiers anglais, ces navires que le peuple turc attendait « comme des Messies ». « La saisie s'était faite sans avis, sans la plus banale forme de courtoisie, et aucune offre n'a été faite par le gouvernement anglais pour rembourser au moins le prix des deux navires. Quels que soient les motifs de la saisie, que le but ait été d'empêcher la Turquie de menacer la Grèce pour arriver à une solution de la question des îles ou bien de l'empêcher d'avoir une forte position défensive dans la mer Noire, ils n'avaient rien d'amical pour mon pays 1. »

La saisie des deux dreadnoughts en construction dans les chantiers de l'Angleterre ne peut certainement être qualifiée d'acte amical pour la Turquie. Mais I'ancien Grand Vézir oublie que la Turquie, à cette époque, avait déjà cessé d'être pour l'Angleterre un Etat ami2. Sous le masque hypocrite d'une neutralité qui constituera certainement une des plus grandes curiosités de l'histoire du droit international, la Turquie se transformait ouvertement en un camp armé de l'Allemagne. Le gouvernement anglais eut donc non seulement le droit, mais le devoir, de saisir les deux navires de son ennemi du lendemain. D'ailleurs, l'ambassade d'Angleterre informa personnellement le Sultan de la décision de son gouvernement de rendre ces vaisseaux à la Turquie à la fin de la guerre.

§ 9. L'achat, par la Turquie, du Gœben et du Breslau, — continue I'ancien Grand Vézir, — achat bien naturel après la saisie de ses deux navires, « a causé dans la presse franco-anglaise une campagne tellement venimeuse que chaque Turc a dû tressaillir aux conséquences d'une guerre victorieuse de ceux qui pouvaient tellement abuser de leur langage. On a menacé l'Empire ottoman de tous les maux, d'une nouvelle ligue balkanique, de la disparition complète et du partage définitif, tout cela de façon tellement nette et circonstanciée que la Turquie devait forcément en penser que la Triple-Entente lui cherchait chicane, et que les projets

1 hoc. cit., p. 365.

2 Voir plus haut, p. 77 et suivantes.

proférés comme menaces devaient être déjà fixés quelque part sur du papier. I^e grave manquement de l'Angleterre à toutes les règles du droit international et à tous ses engagements passés en exigeant d'un côté la neutralité de la Turquie et en considérant, de l'autre, une partie de la Turquie, l'Egypte, comme belligérant du côté de la Triple- Entente, était un symptôme sinistre et inquiétant. La presse française spéculait déjà sur le dépeçage de la Turquie, et la presse russe ne cachait pas ses idées sur la solution radicale de certaines questions d'Orient que les combinaisons de feu M. Hartwig avaient laissées en suspens. En résumé, on a fait ce qu'il fallait pour montrer à la Turquie qu'elle devait s'attendre aux pires éventualités. Il est vrai que les menaces étaient toujours doublées de la promesse du respect de son intégrité comme récompense de sa sagesse. Cette malheureuse intégrité! Elle fut tant de fois garantie, jurée et assurée par ceux qui l'ont constamment violée ! Quelle foi pouvait- on avoir dans ces déclarations quand des faits notoires et évidents tendaient à les démentir1 ? »

Ainsi donc, d'après les stupéfiantes déclarations qu'on vient de lire, c'était la Triple-Entente qui « cherchait chicane » à la Turquie, qui voulait la piovoquer ! Et quelles sont les preuves d'une si extraordinaire allégation ? Question d'Egypte, d'abord. Non, l'Angleterre n'a pas traité l'Egypte en province turque; mais il semble qu'un ancien Grand Vëzir devrait avoir le sens des réalités assez développé pour se rendre compte qu'en somme l'Egypte avait cessé, depuis quelque temps déjà, d'être « une partie de la Turquie». D'ailleurs, la meilleure preuve de cette réalité était que les Turcs, poussés par les Allemands, préparaient activement, pendant cette période de leur neutralité, une expédition visant la reprise de l'Egypte. Quant à l'Angleterre, elle avait promis à la Turquie, pour ménager ses susceptibilités, de ne pas changer le statut de l'Egypte tant que le pays resterait calme et la Turquie neutre. Cette promesse était conditionnelle, et les préparatifs de guerre turcs sur la frontière égyptienne, ainsi que la propagande panislamique des germano-turcs, autorisaient parfaitement le gouvernement britannique à l'expulsion des agents des puissances ennemies de l'Egypte et à toute autre mesure commandée par sa sécurité.

1 Loc. cit., p. 365-366.

I2Ô LE SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN

1/ autre argument produit par I'ancien Grand Vézir est encore plus creux. L'attitude de la presse de l'Entente aurait indiqué à la Turquie qu'elle devait s'attendre aux pires éventualités ! Et cette attitude, aux yeux de I'ancien Grand Vëzir, ne saurait être contrebalancée par les promesses d'intégrité prodiguées par des puissances qui les auraient tant de fois violées au cours de l'histoire. A cela nous répondrons que si la presse de l'Entente a attaqué la Turquie à l'époque en question, elle l'a fait écœurée par la déloyale attitude de ce pays soi-disant neutre ; le devoir de cette presse était non de s'incliner devant les violations continuelles du droit international par la Turquie, mais d'indiquer à celle-ci les conséquences funestes où l'entraînait sa politique allemande. Quant aux puissances, elle ne se sont pas bornées à ce rôle, ni à de vagues promesses d'intégrité : elles se sont déclarées prêtes à la revision et même à l'abrogation des capitulations. 11 semble vraiment que l'historien le plus allemand du monde ne saurait forger un jour la preuve que l'Entente ait voulu la guerre avec la Turquie ou, comme paraît l'admettre notre auteur, qu'elle ait « fait tout ce qu'elle a pu pour l'amener quand même 1. »

§ 10. L'ancien Grand Vêzir termine son article en reproduisant la bien ridicule assertion du Gouvernement Turc au sujet du commencement des hostilités russo-turques. « Toutefois, ce n'est pas la Turquie qui a voulu et commencé la guerre. C'est la Russie qui, en envo3^ant des navires pour .semer des mines à l'entrée du Bosphore, l'a provoquée. C'était éminemment un acte de guerre visant directement la capitale ottomane. La flotte turque n'a usé que d'un droit de défense légitime en coulant le bateau russe portemines et en prenant des mesures contre une attaque inopinée de !a flotte russe. Pourtant la Sublime-Porte a fait encore un effort à Saint-Pétersbourg pour assurer la paix, et la réponse aux démarches de son ambassade a été l'envoi de ses passeports2. »

L'ancien Grand Vézir reproduit ici la version officielle ottomane, présentée à M. Sazonow par FahreddinE Bey, chargé

1 P. 367 : « Il est trop tôt pour que l'Histoire puisse formuler un jugement, mais je crois tout de même qu'elle arrivera à l'une de tces deux conclusions : ou que la Triple-Entente a voulu la guerre avec la Turquie, ou que si elle ne la voulait pas, elle a fait tout ce qu'elle a pu pour l'amener quand même. »

2 Loc. cit., p. 366.

d'affaires de Turquie à Saint-Pétersbourg. En effet, après l'attaque du littoral russe par la flotte turco-allemande, le Grand- Vézir Said-Halim Pacha avait osé charger Fahreddine Bey de présenter à M. Sazonow des regrets de ce « qu'un acte d'hostilité provoqué par la flotte russe ait compromis les relations amicales des deux pays. » L,e Grand Vézir faisait même la proposition de ne plus laisser passer la flotte turque dans la mer Noire. Ce message insolent ne méritait évidemment que la remise des passeports au messager. Mais pour sauver dans cette circonstance l'honneur de Said Haum Pacha, il faut observer que s'il a apposé sa signature à ce télégramme cynique à M. Sazonow, il ne l'a certes pas fait sans une violente pression exercée sur lui par Knver Pacha et ses satellites. Car deux jours auparavant, le 17/30 octobre 1914, M. de Giers, ambassadeur de Russie, a pu mander à son gouvernement : « Je viens de voir le Grand Vézir, qui m'a exprimé ses vifs regrets au sujet de l'attaque faite par la flotte turque, affirmant que cela a été fait malgré les ordres de la Porte... 1 » Que 1' ancien Grand Vézir médite ces paroles d'un autre Vézir, aujourd'hui ancien, lui aussi !

Notre auteur s'étonne également de ce que « la France et l'Angleterre, de leur côté, se sont empressées de déclarer la guerre quand elles n'étaient nullement attaquées, et ont immédiatement ouvert le feu de leurs flottes sur les Dardanelles. Les mesures militaires anglaises dans la mer Rouge et le golfe Persique prouvent aussi que tout était réglé et calculé d'avance 2. » Qu'est-ce que cela veut dire ? Que les alliés de la Russie auraient dû manquer à leurs alliances, comme la Grèce de Constantin à son pacte avec la Serbie ? Et que la perfide « neutralité » turque n'aurait pas dû inspirer à la France et à l'Angleterre des mesures de précaution ?

Nous avons fidèlement et peut-être trop longuement reproduit le plaidoyer pour la cause ottomane présenté par un homme d'Etat qualifié, s'il en fut, pour le faire. Nous croyons l'avoir réfuté mot par mot. Et nous nous flattons d'avoir en même temps donné à nos lecteurs un spécimen précieux de la mentalité turque, en général, et de celle des hommes de la « Sublime »-Porte, en particulier.

1 Livre orange russe, u08 <>.} el >j;. ' Loc. cit. p. 366.

II. Le rapport du Comité « Union et Progrès » au Congres général du parti.

§ i. Au Congrès général du parti Union et Progrès, réuni à Constantinople le 28 septembre 1916 sous la présidence de Said Halim Pacha, Grand Vézir, lecture a été donnée du rapport du Comité pour l'année 1332 (1916). Nous donnons ici la traduction de la première partie de ce rapport, qui expose le point de vue du Comité sur les responsabilités de la guerre.

Rapport pour l'année 1332 (1916).

Durant la période qui s'est écoulée entre la dernière réunion de notre Congrès et celle d'aujourd'hui, il s'est passé des événements très importants, tant pour nous que pour l'humanité. Vous savez qu'à la suite de la tragédie ourdie contre nous dans les Balkans à l'instigation et sous le patronage de la Russie et après la clôture de notre Congrès de 1329 (1913), qui avait formulé la résolution de réorganiser et de réformer toutes nos sources vitales capables de sauvegarder l'existence de l'Etat, non seulement notre parti politique s'était empressé de complétei sa reconstitution d'après les principes adoptés par le Congrès, mais notre gouvernement aussi s'était mis à l'œuvre pour créer une force militaire de nature à nous faire respecter au dehors et opérer des réformes civiles dignes d'inspirer confiance, au dedans. Mais les Serbes, enivrés par les rapides succès qu'ils avaient remportés dans la guerre balkanique, loin de désarmer, continuèrent insolemment leurs menées sous prétexte d'aspirations nationales, et mirent le feu aux poudres que les Puissances du Concert européen avaient entassées avec une ardeur toujours croissante au nom de la paix générale. La paix publique étant ainsi compromise, et les pertes internationales ayant pris des proportions effrayantes, le gouvernement ottoman, prévoyant le danger auquel l'exposerait son immixtion ou son abstention dans le conflit entre les deux groupes de belligérants en raison de notre possession des clefs de la mer Noire, estima nécessaire d'observer une neutralité armée et se vit contraint de décréter la mobilisation générale.

Ayant décidé de faire appel à toutes les forces et à toutes les aptitudes de la nation pour défendre son indépendance et ses intérêts dans cette lutte gigantesque sans précédent, le gouvernement commença ses préparatifs par l'application du service militaire pour tous. C'est ainsi que le Congrès, qui devait se réunir en 1330 (1914) fut ajourné au milieu de ces préoccupations et de ces dispositions de l'Etat et de la nation.

Lorsque durait eucore l'exaspération qu'avait causée la saisie par l'Angleterre des cuirassés pour lesquels nous avions fait tant de sacrifices et sur lesquels nous fondions tant d'espoirs pour la défense de nos côtes et de nos grandes mers, c'est-à-dire pour la sauvegarde de notre tranquillité et de notre indépendance, l'Allemagne, accentuant les amicales relations qu'elle poursuivait depuis quelque temps, poussa sa précieuse générosité jusqu'à mettre deux de ses cuirassés à la disposition du gouvernement ottoman, remplissant ainsi nos cœurs d'une reconnaissance qui ne saurait s'éteindre.

Si nous jetons un rapide regard sur la situation de notre pays à cette époque, nous voyons que l'Empire ottoman, malgré son apparente indépen-

dance, se trouvait en réalité sous la tutelle des Puissances, et avait été obligé de livrer à la discrétion de l'étranger les plus importants de nos droits souverains.

L'Empire russe, dont la politique, depuis sa fondation, a constamment visé à envahir notre pays pour se donner une issue du côté de la mer Noire, a toujours profité de la faiblesse séculaire de notre administration pour s'emparer d'une grande partie de notre territoire et pour hâter la réalisation de ses aspirations nationales par d'incessants prétextes de guerre prémédités. C'est ainsi que les Puissances qui prirent part au Congrès de Paris après la guerre de 1272 (1856), estimant la rapide extension de la Russie préjudiciable à l'équilibre européen, d'autant plus que l'Angleterre surtout trouvait cet accroissement compromettant pour ses propres intérêts, déclarèrent dans le traité conclu lors de ce Congrès, qu'elles se portaient garantes de l'intégrité territoriale de l'Empire ottoman ; mais, malgré cette tutelle commune, elles ne s'opposèrent nullement ni à de nouvelles spoliations territoriales à notre détriment en 1877, ni au démembrement de notre pays.

Cette tutelle, confirmée par le traité de Berlin, établit sur nous une véritable interdiction politique et nous enleva toute liberté d'action. Non seulement nous fûmes contraints en 1313 (1897) de rendre les territoires que nous avions conquis durant la guerre avec la Grèce au prix du sang des enfants de notre patrie, mais encore, malgré la déclaration solennelle faite aussitôt après la déclaration de guerre balkanique en 1328 (191 2) par les cabinets européens « que vainqueurs ni vaincus ne sauraient gagner ou perdre un pouce de terrain », les Puissances ne manquèrent pas de nous rendre aussi défavorables que possible les décisions de la Conférence de Londres.

Il ne restait plus trace de la traditionnelle protection anglaise à notre égard. En réalité, non seulement cette protection n'a jamais existé, mais elle ne pouvait pas être. C'est un mythe, un mirage que certains de nos hommes d'Etat avaient inventé pour se tromper eux-mêmes. Il est certain que l'Angleterre ne pouvait voir d'un bon œil la puissance et la gloire du Califat musulman, qu'elle savait être considéré comme le flambeau d'avenir et l'ancre de salut de centaines de millions de mahométans qu'elle avait courbés sous son joug, dont elle se gorgeait de richesses, en un mot, avec le sang desquels elle avait grandi et prospéré. D'un autre côté, elle ne voulait pas voir la Russie devenir maîtresse des Détroits et, débouchant dans la Méditerranée, régner sur la route maritime des Indes. Ce qu'elle voulait, c'était un Califat faible gardien des Dardanelles. Mais, dans les derniers temps, quand la puissance et l'activité économiques de l'Allemagne sans cesse croissantes commencèrent à lui ravir les marchés et qu'elle vit l'industrie, la science, l'activité et l'intelligence allemandes conquérir silencieusement ses îles et ses colonies dont elle redoutait l'invasion par les armes russes, elle se vit dans l'obligation de modifier sa politique, de s'entendre avec les Russes contre ce terrible accaparement ; en un mot, sondant en deux la question d'Orient qui consistait pour elle dans la solution du droit de propriété des Détroits et du golfe Persique, elle s'attribua le golfe Persique ahisi que l'hinterland et reconnut les droits de la Russie sur les Détroits. L'entente entre ces deux ennemis mortels ayant mis fin à la politique anglaise relative aux Détroits, il n'y avait plus besoin de les laisser à la garde des Turcs. Aussi, à la Conférence de Londres, ce fut la voix de l'Angleterre qui cria le plus fort « Malheur aux vaincus ! » lorsque les autres cabinets rappelèrent leur fameux engagement. Enfin, pour nous, la victoire était hiterdite et la défaite légitime ; il était défendu de prendre, naturel de donner. Tout le monde pouvait nous dépouiller sans que nous ayons le droit d'élever la voix.

Non seulement le Concert européen, eu fait de politique étrangère, nous traitait comme des parias, mais encore, tuteur fourbe et sans conscience, avide de nos biens, il avait partagé notre pays en zones d'influence pour le dépecer plus tard et entravait dans ces zones l'exercice naturel de nos droits de souveraineté.

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I30 LE SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN

Quand feu Mahmoud Chefket Pacha, avec un zèle et une loyauté extraordinaires, résolut de régénérer le pays et fit d'abord quelques démarches politiques pour régler les questions pendantes, l'Angleterre ne manqua pas de se faire concéder un grand nombre de droits, considérés partout comme des affaires intérieures d'Etat, tels que la prolongation de lignes de chemins de fer et la navigation sur les fleuves en Irak et dans le bassin du golfe Persique, ainsi que l'exploitation de mines, et de soulever des intrigues politiques pour arriver à établir une administration anglaise sur le Tigre et l'Euphrate.

Quand, voulant mettre fin à la question des réformes dans les vilayets orientaux, qui avait été introduite parmi les questions internationales du traité de Berlin, nous fîmes des démarches particulières pour engager des inspecteurs dans cette Angleterre qui avait été le principal foyer d'encouragement pour les Comitadjis vivant des intrigues et du mécontentement ourdis à propos de la situation intérieure de ces mêmes vilayets orientaux, la Russie, donnant un caractère politique à cette entreprise, intervint en faisant une foule de propositions de nature à préparer l'autonomie de ces régions et, comme notre pays était dans l'impossibilité de se soustraire à ces efforts, elle réussit à se faire donner un droit dans le choix des inspecteurs à engager.

I,a Russie s'opposa toujours ainsi aux entreprises de développement et de progrès projetées par le gouvernement ottoman dans ces provinces orientales qu'elle avait placées dans sa propre zone d'influence s'étendant jusqu'à Adana. Puis, intervenant dans les négociations relatives à la concession des lignes de chemins de fer qui devaient aboutir dans les provinces d'Erzeroum, de Van et de Bitlis, elle annihila toutes les mesures projetées par le gouvernement pour la sauvegarde du pays. Le gouvernement russe s'opposa à l'emploi, suivant notre gré, de la mission de réorganisation militaire que nous avions fait venir d'Allemagne et entrava les progrès que nous voulions réaliser dans l'armée.

Après chaque emprunt, la France cherchait à tirer quelque avantage financier ou politique et, ne voulant pas renoncer à sa domination, augmentait constamment ses établissements dans la Syrie et la Palestine, qu'elle s'était attiibuées comme zone d'influence, y propageant la langue française, s'efforçant de franciser la région et d'y troubler la tranquillité en corrompant et en surexcitant la population indigène par de fallacieuses promesses.

Après la guerre de Tripolitaine, non seulement l'Italie n'abandonna pas les îles qu'elle s'était engagée à évacuer, mais encore, convoitant la région d'Adalia, elle eut l'audace de formuler des propositions inacceptables, et, profitant de la situation générale, elle obtint ainsi certains privilèges.

Après la guerre des Balkans, l'impatience manifestée par les Puissances de l'Entente actuelle pour le dépècement de l'Anatolie, fit pressentir qu'une grande catastrophe menaçait le pays. Certains privilèges ne permettaient pas l'établissement de bonnes relations avec aucun Etat. Ces privilèges, déguisés sous le nom de capitulations, faveurs datant de nos ères glorieuses, avaient, avec les siècles, dégénéré en abus, et, intentionnellement défigurés, étaient devenus de véritables droits qui soulevaient chaque jour de nouvelles questions entre la Turquie et les Puissances, compromettant continuellement l'existence du pays. Alors que nos relations générales avec l'Europe commençaient à prendre une extension considérable, peut-on imaginer une plus triste situation que d'être à chaque instant en butte à quelque nouvelle difficulté avec les Puissances ? Nos tribunaux étaient impuissants contre les étrangers, et nous ne pouvions tirer profit des ressources financières dans lesquelles étaient intéressés ces mêmes étrangers qui, créant à volonté des établissements, y jouissaient de l'exterritorialité comme dans les ambassades, intervenaient à chaque instant, au détriment de notre pays, dans nos douanes, nos lois financières et l'exploitation de nos mines, et, comme si cela ne suffi-

EES EXPLICATIONS TURQUES ET EEUR RÉFUTATION 131

sait pas encore, ne manquaient pas, dans leurs écoles, d'inculquer à nos sujets des sentiments et des aspirations révolutionnaires et séparatistes.

Quand le concert européen vint à se désagréger, le premier soin du gouvernement fut d'empêcher la Tiuquie d'être regardée comme une proie traquée par tous les chasseurs politiques, de la délivrer des entraves qui, à l'intérieur, constituaient des prétextes pour violer les droits du Sultan, et, à l'extérieur, des menaces continuelles contre le maintien de nos relations politiques, et, de même qu'il abolit les capitulations dans ce but, le gouvernement résolut en même temps d'unir et d'examiner les forces publiques vitales qu'il pourrait utiliser le cas échéant pour la défense de ses légitimes aspirations.

C'est au moment où nous travaillions à sauvegarder uniquement notre sécurité intérieure et extérieure et à nous soustraire aux interventions despotiques et asservissantes, que la flotte anglaise se livra à des provocations telles que l'établissement d'un rigoureux contrôle sur nos navires qui traversaient les Détroits, et que la flotte russe, de son côté, provoqua les hostilités de la façon que l'on sait. Estimant le moment venu de nous délivrer de la tutelle internationale infligée à notre grand pays comme un impitoyable lléau, nous prîmes part à la guerre générale en octobre 1330 (1914) par une alliance avec l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, destinée à sauvegarder le prestige et l'honneur nationaux.

§ 2. Il ne nous sera pas difficile de réfuter une à une les allégations que le Comité Union et Progrès met en avant pour justifier sa conduite criminelle, et de montrer que seule celle-ci a entraîné la Turquie dans la guerre mondiale.

C'est la politique russe que le Comité attaque en premier lieu. Nous ne pouvons évidemment pas entrer ici dans l'analyse des relations russo-turques avant l'avènement de la Jeune-Turquie. Bornons-nous à constater que les guerres que l'ancienne Russie a menées avec la vieille Turquie ont eu comme résultat principal l' affranchissement des peuples balkaniques du joug turc et que de ce rôle historique la nouvelle Russie restera toujours fière. Quant à la politique de l'Empire russe vis-à-vis de la Turquie nouvelle, le Comité la présente, et cela intentionnellement, sous un jour absolument faux, et dénaturant les faits.

Le Comité parle d'abord d'une « tragédie ourdie contre nous (la Turquie) dans les Balkans à l'instigation ec sous le patronage de la Russie. » Cette phrase générale, sans aucune preuve à l'appui, tend certainement à accuser la Russie d'avoir préparé la guerre balkanique contre la Turquie. Or, cette accusation est fausse. Les auteurs du « Rapport » du Comité Union et Progrès fait en 1916, s'ils n'étaient pas suffisamment éclairés par les documents qui se trouvent aux archives de la Sublime Porte, auraient dû au moins consulter l'ouvrage intéressant de l'homme d'Etat bulgare qui signa les fameux traités d'alliance de la Bulgarie avec

la Serbie et la Grèce, M. Ivan Guéchoff *. I^a lecture de ce livre les aurait peut-être empêchés d'émettre des affirmations trop légères et imprudentes, même pour des politiciens de leur école.

M. Guéchoff explique très nettement les vraies raisons de l'Alliance balkanique. « I,e nouveau régime eu Turquie ne tarda pas à ruiner nos illusions. Iyes Jeunes-Turcs, dans l'extermination des éléments hétérogènes, ne restèrent point en arrière des Vieux- Turcs et d'ABD-UL-HAMiD lui-même 2. » Et encore : « Les incidents de frontière qui exaspéraient l'opinion publique bulgare devinrent plus fréquents, et les massacres tels que ceux de Chtip et de Kotchani, les assassinats et les pillages, les tortures et les persécutions, les mauvais traitements systématiquement infligés aux Bulgares enrôlés dans l'armée turque, accrurent tellement le nombre des jeunes Bulgares qui fuyaient de la Macédoine et de la Thrace, que les hommes d'Etat bulgares les plus pacifiques en tressaillirent, se demandant si tout cela ne se rattachait pas à un plan méthodique des Jeunes-Turcs consistant à débulgariser et à déchristianiser la Macédoine et la Thrace, afin de régler par ce moyen radical la question macédo-andrinopolitaine. Ce soupçon croissait chez ceux qui pouvaient lire les rapports officiels dont, entre autres, celui de notre consul à Monastir suivant lequel le Dr Nazim, l'idéologue du parti jeune-turc, dans un discours prononcé devant les notables turcs de Vodéna et entendu par M. Wigand, ingénieur de la ligne Salonique-Monastii, avait dit que si les Jeunes-Turcs l'emportaient aux élections, il ne resterait plus un chrétien en Macédoine 3 ». D'après un rapport de M. Schopoff, consul général de Bulgarie à Salonique, du 6/19 avril 1911, la population bulgare en Macédoine avait depuis 1905 baissé de un million deux cent mille à environ un million d'âmes. Et M. Guéchoff conclut : « Un homme d'Etat responsable des destinées du peuple bulgare pouvait-il rester indifférent en présence d'un phénomène semblable, et de la menace des Turcs de prendre des mesures pour accentuer encore davantage cet état de choses afin de faire disparaître l'élément bulgare en Macédoine ? Il était de mon devoir d'envisager sérieusement toutes les mesures par lesquelles la Bulgarie se verrait en état de mettre un terme à cette extermination. Et la première de ces mesures était de nous

1 Iv.-G. Guéchoff, L'Alliance balkanique, Paris, 191 5.

2 Loc. cit., p. 4.

3 Loc. cit., pp. 10- 11.

entendre, non plus avec la Turquie, qui s'y était montrée refractaire, mais avec nos autres voisins 1. »

C'est le 28 septembre /il octobre 1911, que M. Guechoff et M. Milovanovitch arrêtèrent les bases des négociations pour la conclusion d'une alliance serbo-bulgare. 1,9 rapport de M. Guechoff au roi sur cette entrevue contient cette phrase : «Il faut surtout s'assurer l'appui de la Russie. ...Mais, avant de nous adresser à elle, nous devons nous entendre, conclure un traité en trois exemplaires, dont l'un doit être remis à la Russie 2. »

Le traité d'alliance entre la Bulgarie et la Serbie fut signé le 29 février 1912, à Sofia. Son article premier prouve clairement que si la Russie était appelée à prendre l'alliance sous son patronage, elle ne l'avait nullement préparée.

« Au cas où il surviendrait en Turquie des troubles intérieurs, de nature à mettre en danger les intérêts nationaux ou d'Etat des parties contractantes ou de l'une d'elles, comme au cas où des difficultés intérieures ou extérieures avec lesquelles la Turquie se verrait aux prises mettraient en cause le maintien du statu quo dans la péninsule des Balkans, celle des deux parties contractantes qui aboutirait la première à la conviction qu'une action militaire doit être engagée de ce fait s'adressera par une proposition motivée à l'autre partie, qui sera tenue d'entrer immédiatement dans un échange de vues, et si elle ne tombe pas d'accord avec son alliée, de lui donner une réponse motivée.

» Si une entente en vue d'une action intervient, cette entente devra être communiquée à la Russie, et au cas où cette puissance ne s'y opposerait pas, l'action sera engagée, conformément à l'entente établie et en s'inspirant en tout des sentiments de solidarité et de communauté d'intérêts. Bans le cas contraire — soit si une entente n'intervient pas, — les deux Etats feront appel à l'opinion de la Russie, laquelle opinion sera, si et dans la mesure dans laquelle \à Russie se prononcera, obligatoire pour les deux parties.

» Au cas où, la Russie s'abstenant de donner son opinion1' et l'entente entre les deux parties contractantes ne pouvant, même après cela, être obtenue, celle des deux parties qui est pour l'action déciderait d'engager cette dernière à elle seule et à ses risques, l'autre partie sera tenue d 'observer une neutralité amicale vis-à-vis

1 Loc. oit., p. 13.

2 Loc. cit., p. 25.

de son alliée, de procéder sur-le-champ à une mobilisation dans les limites prévues par la convention militaire et de se porter, avec toutes ses forces, au secours de son alliée si un tiers Etat prenait le parti de la Turquie 1. »

L'idée d'une alliance balkanique contre l'Empire ottoman n'avait donc nullement été suggérée par la Russie, laquelle, peu auparavant encore, avait cru possible la création d'un bloc balkanique comprenant la Turquie. Mais à cette heure où les illusions russes sur la perfectibilité des Turcs s'évanouissaient rapidement, la Russie ne pouvait pas non plus ne pas envisager l'éventualité d'une catastrophe. Et dans cette éventualité, elle était certainement intéressée à une entente juste et équitable entre Serbes et Bulgares sur la question qui devait être, d'après le traité d'alliance, soumise à son arbitrage — celle de la zone contestée en Macédoine ; c'est pourquoi, mis au courant, le ministre de Russie M. Nekuioudoff, et l'attaché militaire, M. le lieutenant-colonel Romanowski, intervinrent dans les négociations touchant ce point 2.

Combien peu cependant les Bulgares étaient sûrs encore, à cette époque, de l'appui de la Russie, les paroles suivantes de M. Guéchoff le prouvent : « Certaine communication du lieutenant-colonel Romanowski au général Fitcheff était d'autant plus de nature à nous inquiéter, qu'à cette époque, d'après les informations des journaux confirmées par les rapports de nos représentants diplomatiques, M. Tcharykow, à Constantinople, était entré en pourparlers avec les Turcs en vue d'un accord à conclure. Le danger qu'un double accord de la Russie — c'est ainsi, du moins que nous l'entendions, — d'une part avec l'Autriche et de l'autre avec la Turquie, pouvait comporter pour nos aspirations nationales était évident. Aussi mes collègues insistèrent-ils plus d'une fois au conseil des ministres pour que je fisse tout mon possible pour tenir en échec l'accord de la Russie avec l'Empire ottoman. L'unique moyen d'y parvenir était de signer le traité avec les Serbes 3.»

M. Guéchoff nous apprend en même temps pourquoi l'alliance conclue par la Serbie et la Bulgarie fut placée sous la protection russe. Par l'article 3 de la convention russo-bulgare de 1902, « la Russie s'engageait à concourir de toutes ses forces à la sauvegarde

1 Loc. cit., pp. 196-197.

Loc. cit. , p. 58.

Loc. cit., p. 59.

EES EXPLICATIONS TURQUES ET UEUR REFUTATION I35

de l'intégrité et de l'inviolabilité du territoire de la Bulgarie. En présence de cette obligation russe, notre alliance avec la Serbie ne pouvait qu'être placée sous l'égide de l'Etat qui avait garanti l'intégrité et l'inviolabilité de la Bulgarie 1. »

Voyons maintenant quel accueil fit, toujours d'après M. GuÉchoff, la Russie au traité d'alliance serbo-bulgare. L/Empereur de Russie, auquel une mission spéciale ayant à sa tête M. Daneff porta le traité, en avril 1912, à LÂvadia « se réjouissait de l'accord intervenu avec la Serbie et approuvait le contenu du traité et des annexes. D'avance, il approuvait l'idée d'un accord avec ta Grèce. Il promit, de même que ses ministres, de nous aider, le cas échéant, à parachever l'équipement et l'armement de notre armée et à conclure des opérations financières à Paris et à Dondres 2. »

Dans tout cela il n'y avait pas le moindre manque de loyauté envers la Turquie, d'abord parce que la Russie ne cessait à cette époque de prévenir la Turquie des dangers que lui faisait courir sa funeste politique chauvine, et ensuite parce que le traité donnait à la Russie la faculté d'exercer une grande influence sur l'attitude ultérieure des alliés vis-à-vis de la Turquie. Que cette influence, malgré la conduite déplorable de cette dernière puissance, serait modératrice, M. Daneff s'en aperçut lors de ses entretiens avec M. Sazonow. «M. Daneff n'avait pas caché à M. Sazonow que la Bulgarie attendait la première occasion pour jouer sa partie. En réponse à tout cela, M. Sazonow avait recommandé une politique réfléchie. Il avait appuyé sur ceci qu'une intervention active de la Bulgarie, avec les complications qu'elle ne manquerait pas de provoquer dans la situation générale en Orient, ne pouvait pas trouver un écho sympathique en Russie, ni auprès de l'opinion publique, et qu'il était improbable qu'en cas de collision générale, les événements tournassent en faveur de la Bulgarie3. »

M. Daneff ne réussit pas non plus à conclure une convention militaire entre la Bulgarie et la Russie. Apparemment, les Russes, dit M. Guéciioff, « n'étaient pas pressés de conclure une convention spéciale, craignant p^ ut-être que cela n'encourageât l'esprit belliqueux qu'ils avaient remarqué chez M. Daneff, ainsi que chez maint de nos alliés4. »

1 Loc. cit., p. 02-63.

' Loc. cit., p. 75.

3 Loc. cit., pp. 76-77.

* Loc. cit., p. 79.

136 I#E SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

Voilà comment la Russie « préparait la guerre » contre la Turquie dans les Balkans.

N'ayant pas préparé la guerre balkanique, la Russie, d'accord avec les autres grandes puissances, fit tout pour l'empêcher. Comme mandataire de ces puissances, conjointement avec l' Autriche-Hongrie, elle adressa, le 27 septembre /8 octobre 1912, aux Etats balkaniques une note qui, à elle seule, met à néant toutes les accusations tendancieuses et puériles du Comité Union et Progrès :

« Les gouvernements russe et austro-hongrois déclarent aux Etats balkaniques :

» Premièrement, que les puissances réprouvent énergiquement toute mesure susceptible d'amener la rupture de la paix ;

» Secondement, que, s'appuyant sur l'article 23 du traité de Berlin, elles prendront en mains, dans l'intérêt des populations, la réalisation des réformes dans l'administration de la Turquie d'Europe, étant entendu que ces réformes ne porteront aucune atteinte à la souveraineté de S. M. le Sultan et à l'intégrité territoriale de l'Empire ottoman. Cette déclaration réserve d'ailleurs la liberté des puissances pour l'étude collective et ultérieure des réformes ;

» Troisièmement, que, si la guerre vient néanmoins à éclater entre les Etats balkaniques et l'Empire ottoman, elles n'admettront, à l'issue du conflit, aucune modification au statu quo territorial dans la Turquie d'Europe.

» I,es puissances feront collectivement auprès de la Sublime Porte les démarches dérivant de la précédente déclaration \ »

On sait ce qui s'ensuivit. X,es grandes puissances déclarèrent par une note collective, également du 27 septembre /8 octobre 1912, à la Porte leur intention de discuter immédiatement avec elle, « dans l'esprit de l'article 23 du traité de Berlin et de la loi de 1880, les réformes que comporte l'état de la Turquie d'Europe et les mesures propres à en assurer les réalisations dans l'intérêt des populations, étant .ntendu que ces réformes ne porteront pas atteinte à l'intégrité territoriale de l'Empire2.') La Porte, suivant sa vieille tactique, répondit qu'elle venait « de prendre de son propre mouvement la résolution » d'introduire des réformes en mettant en application le projet de loi de 1880, élaboré

1 Loc. cit., pp, 87-88.

2 Loc. cit., pp. 88-89.

par une commission européenne 1. Les Etats balkaniques répondirent aux puissances qu'« après tant de promesses de réformes si souvent et si solennellement données par la Turquie et si expressément consignées dans des actes internationaux, il serait cruel de ne pas s'efforcer d'obtenir en faveur des populations chrétiennes de l'Empire ottoman des réformes plus radicales et plus définies, pouvant réellement améliorer leur misérable sort, si elles sont sincèrement et intégralement appliquées2. » Et les Etats balkaniques, par note du 30 septembre /12 octobre 1912, «invitèrent» directement la Sublime Porte «à procéder immédiatement, de concert avec les grandes puissances et les Etats balkaniques, à l'élaboration et à l'introduction dans la Turquie d'Europe des réformes prévues par l'article 23 du traité de Berlin, en les basant sur le principe des nationalités ethniques (autonomie administrative des provinces, gouverneurs généraux belges ou suisses, assemblées provinciales électives, gendarmerie, liberté d'enseignement, milice locale), et en en confiant l'application à un conseil supérieur composé de chrétiens et de musulmans en nombre égal sous la surveillance des ambassadeurs des grandes puissances et des ministres des quatre Etats balkaniques à Constantinople 3. » La Turquie n'ayant pas répondu à cette note, les Etats balkaniques lui déclarèrent la guerre.

Voilà donc la vraie histoire de la « tragédie ourdie contre la Turquie dans les Balkans à l'instigation de la Russie. » C'était, en effet, une tragédie pour la Turquie. Seulement elle était ourdie non pas par la Russie, dont la longanimité n'était malheureusement pas encore entièrement épuisée à cette époque, mais par le Comité Union et Progrès lui-même, lequel doit aujourd'hui avoir recours aux plus impudents mensonges pour voiler quelque peu aux yeux de' l'ignorant peuple turc son chauvinisme criminel et son insuffisance politique4.

1 Loc. cit., p. 91.

2 Loc. cit., p. 93.

s Loc. cit., pp. 95-96.

* M. VlCTOROFF-ToPOROFF, publiciste russe d'une très grande valeur, correspondant à Sofia du Rietch pendant de longues années, parle, dans un article publié par la Rousskaya Myssl de 1915 sous le titre : « Ententes et Alliances balkaniques », d'un projet <U- traité entre la Russie et la Bulgarie du temps du ministère de M. M Ai.ixoi'i-, eu [910. Ce projet, auquel il ne fut pas donné suite, prévoyait deux cas. Pour le cas, où ht Bulgarie aurait remis la solution de la question macédonienne jusqu'au moment jugé opportun par la Russie, le concours de cette dernière lui était assuré. Dans le cas contraire, c'est-à-dire si la Bulgarie se croyait forcée d'intervenir contre la Turquie sans que la Russie le jugeât nécessaire et

§ 3. L,es autres accusations contre la Russie que nous relevons dans le rapport assez décousu du Comité Union et Progrès concernent la mission militaire allemande, les réformes arméniennes, la construction des chemins de fer en Asie Mineure et la question des Détroits.

Inutile d'insister sur le cynisme du reproche adressé au gouvernement russe de s'être opposé à la «réorganisation militaire » de la Turquie par l'Allemagne. C'est vraiment intervertir les rôles d'accusé et d'accusateur. A l'époque de l'arrivée de la mission Ltman von Sanders, l'attitude de la Turquie vis-à-vis de la Russie et de l'Entente en général était devenue tellement provocante que la Russie encourt un tout autre reproche : celui de n'avoir pas, au nom de ses intérêts supérieurs, protesté assez énergiquement contre la main-mise de l'Allemagne sur l'Empire ottoman, dont l'installation de la succursale de l'état-major teuton à Constantinople était l'infaillible signe précurseur. Nul mieux que le Comité Union et Progrès ne sait qu'en fait la Russie n'a pu entraver aucun des soi-disant « progrès » que le dit comité patriotique rêvait pour l'armée ottomane, et qui ont abouti à en faire l'instrument docile des desseins pangermanistes.

Nous n'entrerons pas non plus ici dans la question arménienne, que nous traiterons longuement plus loin 1. Nous sommes d'ailleurs d'accord avec le Comité quand il dit que « la Russie s'opposa ainsi toujours aux entreprises de développement et de progrès projetées par le gouvernement ottoman dans les provinces orientales ». Car tout le monde sait que ces « entreprises » ne visaient « toujours » qu'à l'oppression et au massacre des populations arméniennes. Quant aux lignes de chemins de fer dans les mêmes

opportun, la Russie ne lui garantissait que son intégrité territoriale {lac. cit., p. 132}. De ce projet, M. Maunoff ne souffla mot à son successeur, M. Guéchoff (p. 128) ; la correspondance y relative fut transportée au Palais du roi le jour de la chute du cabinet Malinofï ; et la diplomatie russe non plus ne parla des pourparlers de 19 10 qu'au moment où M. Daneff arriva en 1912 à Livadia avec le texte du traité serbo-bulgare. « Par conséquent, observe M. Victoroff, oh ne prêtait pas à Petrograd à cette grosse question l'importance qu'elle méritait. » (P. 133.)

Les révélations intéressantes" de M. VicToroff-Toporoff, sont un nouvel appui à notre thèse d'après laquelle, dans ses relations avec la Bulgarie pendant l'ère jeune-turque, la Russie n'a jamais adopté une politique en contradiction avec celle de bonnes relations avec une Turquie vraiment libérale. Mais la Russie se devait à elle-même de prendre des garanties pour le cas d'une conflagration provoquée par la mauvaise volonté des Jeunes-Turcs, conflagration qui devenait de plus en plus probable chaque jour. 1 Voir IIIe partie.

provinces orientales, nous nous en référons à ce que nous avons dit plus haut 1 en réponse à 1' ancien Grand Vizir.

Enfin, le Comité Union et Progrès accuse la Russie de vouloir, en profitant du changement de la politique anglaise., s'emparer des Détroits.

Nous nous réservons d'exposer plus loin 2 notre point de vue sur les droits de la Russie à la possession des Détroits et de Constantinople, clef de la maison russe, droits qui nous seront reconnus un jour, nous en sommes sûrs, par la communauté des nations libres du monde. Mais ici nous repoussons énergiquement l'assertion du Comité Union et Progrès, qui, pour légitimer l'agression de la Turquie contre la Russie, tâche de lui donner la forme d'une guerre préventive.

Nous avons occupé pendant presque toute l'époque jeuneturque (1909-1914) le poste de premier drogman de l'ambassade de Russie à Constantinople et, à ce titre, avons été intimement mêlé aux relations russo-turques de ce temps. Nous sommes donc en bonne posture pour opposer un démenti formel aux insinuations du Comité Union et Progrès. La politique russe vis-à-vis de la Jeune-Turquie a été franche et loyale depuis l'avènement de celleci et jusqu'à la guerre. Ni M. Isvolsky, ni M. Sazonow, qui dirigèrent successivement la politique étrangère pendant cette époque, ni les ambassadeurs de Russie en Turquie, M. Tcharykow et M. de Giers, ne préparaient une main-mise de la Russie sur Constantinople. Ces hommes clairvoyants étaient trop pénétrés du péril pangermaniste pour ne pas sacrifier des rêves splendides, mais dangereux, à l'espoir d'une solide entente entre tous les peuples balkaniques, y compris les Turcs, qui mettrait une barrière infranchissable à l'invasion teutonne. La politique russe d'alors se serait, à ce prix, contentée d'une simple ouverture des Détroits à la flotte de la mer Noire.

Mais les Jeunes-Turcs repoussèrent l'amitié russe et se jetèrent dans les bras de l'Allemagne, malgré tous les avertissements que leur adressaient, et en dépit de toutes les garanties que leur offraient la Russie et les Alliés. Les politiciens du «Berlin-Bagdad» offraient plus de sécurité aux yeux du Comité Union et Progrès. L'Allemagne ne tarda pas à occuper militairement Constantinople et les Détroits et à entraîner la Turquie, comme une humble

1 Voir p. 121

voir p. 121.

IVe partie, Chap. II.

140 LE SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN

vassale, dans sa guerre. Et c'est devant cette Constantinople allemande que la Russie, traîtreusement et lâchement attaquée, revint à son ancien idéal et le proclama un de ses buts de guerre.

Ce revirement forcé de notre politique a été expliqué avec beaucoup de force à la Douma, le 30 décembre 1916, par le premier ministre, M. Trëpoff :

« Je ne puis pas ne pas toucher à une question qui tient au cœur de chaque Russe. Depuis plus de mille ans, la Russie tend à obtenir vers le Midi une issue libre dans une mer ouverte.

» Les clefs du Bosphore et des Dardanelles, le bouclier d'Oleg sur la porte de Constantinople, voilà les rêves séculaires intimes du peuple russe à toutes les époques de son existence.

» Eh bien, ces aspirations sont près de se réaliser. Dès le commencement de la guerre, voulant épargner des vies humaines, nous avons, d'accord avec nos alliés, fait tout notre possible pour écarter la Turquie d'une participation insensée aux hostilités.

» La France, l'Angleterre et la Russie n'ont pas cherché à faire entrer la Turquie dans la guerre ; elles ont seulement insisté sur le fait que, dans son propre intérêt, elle devait rester neutre. En même temps, des assurances et des promesses formelles ont été données à la Turquie, lui garantissant, en échange de sa neutralité, l'intégrité de son territoire et son indépendance, et lui conférant certains privilèges et avantages.

» Mais ces efforts ont été vains et, aveuglée par les fallacieuses promesses des Allemands, la Turquie, en nous attaquant subrepticement, a scellé sa destinée 1. »

De même, dans son manifeste aux troupes russes, Nicolas II dit, en motivant son refus d'entrer en négociations de paix avec l'ennemi : « La Russie n'a pas encore réalisé les devoirs créés par la guerre ; la possession de Constantinople et des Détroits, ainsi que la création de la libre Pologne 2. »

Ce n'est donc pas le dessein de la Russie de prendre Constantinople qui a précipité la Turquie dans la guerre. Les meneurs du Comité Union et Progrès savaient fort bien qu'en 19 14 un tel dessein n'existait pas. C'est, au contraire, leur folie criminelle qui a fait renaître l'ancien idéal, refoulé au fond de l'âme russe. Nous aurions pu nous réconcilier définitivement avec la Turquie amie et alliée, membre d'une confédération balkanique, présentant

1 Le Temps, 5 décembre 1916.

2 Le Temps, 28 décembre 191 6.

toutes les garanties contre le danger de notre embouteillement dans la mer Noire. Mais Constantinople tête de pont sur le Berlin-Bagdad, Constantinople escabeau allemand — doit disparaître. Et nous avons la fierté de dire que tout de même le bouclier d'OuEG a mieux orné la Porte de Byzance que le bâton du maréchal Liman von Sanders l'ancien siège des Seraskers de Stamboul.

§ 4. Le Comité Union et Progrès engage dans son rapport un autre débat d'une grande envergure. Il constate que l'Empire ottoman, malgré son apparente indépendance, « se trouvait en réalité sous la tutelle des puissances et avait été obligé de livrer à la discrétion de l'étranger les plus importants de ses droits souverains ». Il fait le procès de ces puissances, qui ont souvent garanti, mais jamais respecté l'intégrité de la Turquie. Il se plaint des capitulations. Il dénonce les visées actuelles de la France, de la Russie, de l'Angleterre, de l'Italie, qui partagent le pays en zones d'influence, pour le dépecer plus tard. Il oublie seulement l'Allemagne, probablement parce que celle-ci convoite le pays tout entier.

Le Comité Union et Progrès a raison de se placer sur ce terrain. Il a le droit de porter son cas devant le Tribunal des Nations et de réclamer la révision de l'affaire « Europe contre Turquie ». Mais nous ne croyons pas qu'il gagne ce procès. Nous ne le croyons pas pour toutes les raisons que contient ce livre, qui est un acte d'accusation contre la Turquie du passé et celle du présent et dont nous opposons les conclusions aux thèses du Comité. Non, l'Europe nouvelle ne condamnera pas les vieilles puissances pour avoir mis en tutelle la Turquie. Mais elle les jugera sévèrement d'avoir laissé subsister pendant des siècles un Empire vampire déshonorant tout le genre humain.

conclusions de la deuxième partie

1. La prétendue « neutralité » turque pendant les trois premiers mois de la guerre mondiale a été, en réalité, une violation continuelle et cynique de toutes les règles, de tous les usages de la neutralité au profit de l'Allemagne et au détriment des Puissances de l'Entente.

2. En présence de l'attitude incorrecte et déloyale de la Turquie, les Puissances de l'Entente ont fait preuve d'une longanimité

I42 LE SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN

sans précédent. Et pour ramener la Turquie à une stricte neutralité, elles lui ont proposé de sérieux avantages et la garantie de son indépendance et de son intégiité.

3. La Turquie a repoussé ces propositions et a préféré entrer en guerre aux côtés de l'Allemagne et de l' Autriche.

4. La guerre a été déclanchée par l'attaque traîtresse des ports russes de la mer Noire par la flotte turque et par la violation du territoire égyptien par les forces ottomanes.

5. La responsabilité principale des suites de cette aventure retombe sur le triumvirat jeune-turc Djémae-Talaat-Enver, et surtout sur ce dernier, instrument docile des Allemands.

6. Les arguments que la Jeune Turquie, soit par la bouche d'un de ses Grands Vézirs, soit par l'organe du Comité Union et Progrès, présente pour justifier son acte de folie, pèchent ou par absence de logique, ou par contradiction absolue avec la vérité. En résumant ces plaidoyers, on peut dire que les défenseurs de la Jeune-Turquie tâchent de motiver son entrée en guerre par la nécessité de parer au danger du dépècement de l'Empire par les Puissances de l'Entente et d'émanciper la souveraineté ottomane de toute tutelle. Cette argumentation, erronée dans ses détails, est surtout fausse par sa base, qui consiste à nier le caractère chauvin et panislamique de la Jeune-Turquie aussi bien que de l'ancienne. Ce sont les manifestations sanglantes de ce caractère de l'Etat turc qui ont motivé toutes les interventions de l'Europe et toutes les amputations de l'Empire ottoman. C'est parce que les aventuriers jeunes-turcs savaient que la garantie de l'indépendance et de l'intégrité offerte par les Puissances de l'Entente n'impliquerait jamais la liberté de détruire toutes les races nonturques de l'Empire, qu'ils l'ont refusée. Et c'est parce que l'Allemagne, trahissant l'Europe civilisée, a donné carte blanche aux vieux instincts touraniens, que les EnvER et les Taeaat ont lié les destinées de la Jeune-Turquie à celles de l'Empire des Hohenzollern.

7. L'entrée en guerre de la Turquie ne peut donc être présentée comme un cas de légitime défense. Sans aucune provocation de la part des Puissances de l'Entente, et malgré leur offre de lui garantir une vie d'honneur, la Turquie s'est laissé entraîner par ses dirigeants criminels dans la guerre de conquête déchaînée par Y Allemagne de Guillaume II.

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