CHAPITRE PREMIER
Etat économique et financier de l'Empire ottoman depuis le commencement de la guerre européenne.
Section I. Etat économique.
§ i. L,a situation économique actuelle de la Turquie1 est la résultante de l'action des deux forces qui se partagent le pays depuis 1914 : du Comité Union et Progrès, dont les membres ont vu dans la guerre l'occasion inespérée d'assouvir leurs plus féroces instincts chauvins et de s'enrichir par-dessus le marché, et des Allemands, qui s'efforcent d'exploiter toutes les ressources de l'Empire ottoman au profit de leur propre patrie.
Dès que le gouvernement turc, en août 1914, eut proclamé la mobilisation, il procéda à des réquisitions militaires, surtout chez les commerçants chrétiens. Des abus flagrants caractérisaient ces réquisitions : d'une part, au point de vue de la quantité : on réquisitionnait parfois tout le stock de marchandises des marchands chrétiens ; de l'autre, au point de vue de la qualité : on confisquait des objets qui n'avaient pas le moindre rapport avec la guerre, comme des bas de soie, des corsets, des souliers d'enfants, etc.
1 Les renseignements contenus dans cette section nous ont été fournis par des amis que nous ne pouvons nommer actuellement, mais dont nous pouvons affirmer que les sources sont sûres. Nous leur adressons ici tous nos remerciements.
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Ces objets étaient souvent revendus aux marchands juifs et turcs. Ces réquisitions arbitraires amenèrent nécessairement une crise dans le commerce, et au moment de la déclaration de guerre la plupart des objets de première nécessité avaient subi un renchérissement moyen de 50%.
Après la déclaration de guerre, les réquisitions devinrent de plus en plus dures. Allemands et Jeunes-Turcs escomptaient une guerre courte et victorieuse, et ne pensaient qu'aux besoins immédiats de celle-ci, sans se soucier le moins du monde de la population. Des personnes dignes de foi rapportent que, sollicité d'avoir plus de ménagements pour les intérêts du commerce et de l'agriculture, le ministre de la Guerre, Enver Pacha, aurait répondu qu'il luttait pour l'existence même du pays, et que dans un moment historique si solennel il n'y avait pas lieu de songer à l'agriculture et au commerce.
L'intendant général de l'armée, Ismaïl Hakki Pacha, n'hésita pas à réquisitionner jusqu'au grain destiné par les paysans aux nouvelles semailles. Une grave crise alimentaire s'ensuivit.
L,e Comité Union et Progrès intervint alors, sous le prétexte de prévenir la spéculation, mais en réalité pour ruiner le commerce chrétien et pour enricher les unionistes. A cet effet, le Comité organisa à Constantinople un syndicat des marchands de céréales et de comestibles (esnaf-djêmièti), qui, malgré son caractère soidisant privé, ne manqua pas de devenir une véritable bande d'accapareurs officiels. La plupart des membres de cette « association » n'étaient même pas des unionistes de la première heure, mais des gens affiliés depuis peu au parti uniquement par l'appât du lucre ; ils reçurent bientôt le sobriquet « d'unionistes de 1331 (1915) ».
Agissant sous la haute protection du Comité et de connivence avec l'intendant général Ismaïl Hakki Pacha et le préfet de la ville Ismet Bey, usant donc de pouvoirs arbitraires, cette association annihila tout le commerce indépendant de Constantinople, en refusant d'admettre dans son sein les chrétiens et les juifs, entre les mains desquels il était surtout. D'autre part, les autorités provinciales, sous l'influence des unionistes, empêchaient les particuliers d'acheter pour leur compte des vivres en province et de les faire transporter dans la capitale.
Débarrassée de toute concurrence, l'association formée soidisant pour la réglementation de l'achat, de la vente et de la répartition des vivres, se mit à en exiger les prix les plus exorbi-
tants ; pour ne citer qu'un exemple, le sucre atteignit à un certain moment le prix de soixante piastres l'ocque 1. La hausse de tous les articles de première nécessité était ,vers la fin de 1916, évaluée dans la capitale à une moyenne de 300%. Mais les gens d'Union et Progrès s'enrichissaient et, pour employer l'heureuse expression du ministre des Finances, Djavid Bey, « prenaient goût au commerce », en devenant ainsi, toujours de l'avis du même Djavid Bey, des «facteurs importants de l'avenir économique de la Turquie ».
La situation dans les provinces était encore plus lamentable. Les massacres des Arméniens avaient affaibli l'Etat en le privant d'une masse d'agriculteurs et de commerçants, que les musulmans ne pouvaient remplacer. La déportation, en Anatolie, des Grecs de la Thrace et du littoral de la mer de Marmara, jointe à l'immigration dans cette même Asie des musulmans échappés des régions occupées par les Russes, avait aggravé encore le bouleversement économique général. Le manque de bras dû à la guerre, la réquisition des grains destinés aux semailles et des bêtes de somme, amenèrent la réduction de plus de 50% de la superficie cultivée ; dans la Syrie du Nord, dans le Liban et dans certaines régions d'Anatolie, la famine sévissait 2. L'on peut donc croire qu'il y avait réellement trois millions d'hommes sans foyer dans l'Empire, ainsi que l'affirment les cercles financiers, vers la fin de l'année 1916. Et depuis, l'appel sous les drapeaux de presque toutes les classes en état de porter les armes, y compris les exonérés, n'a, certes, pas dû diminuer ce chiffre effroyable.
Il se trouva cependant au sein même du parti Union et Progrès quelques consciences révoltées par le développement extraordinaire de l'« initiative privée » si chère au cœur du grand patriote Djavid Bey. Ahmed Riza, ancien président de la Chambre, dénonça au Sénat Ismet Bey, préfet de la ville. Ce dignitaire avait confié la distribution du pain au « Comité de la Défense nationale » dont il était le président, et il en était résulté des abus criants. Ahmed Riza dut subir une arrestation de vingt-quatre heures et fut obligé de se taire ; cependant, Ismet Bey, devant
1 l'ocque =1 '/t kilogramme.
* Le 30 octobre 1916, le Tanine publiait une lettre de son rédacteur en chef, Mouhieddine Bey, qui avait fait un voyage eu Syrie et racontait que dans toute la région entre Eski-Chéhir et Konia, on ne rencontrait pas un seul indice de vie «t de travail.
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le scandale public, dut donner sa démission. Son successeur, l'énergique Ismail Djambolat Bey, ami intime de Talaat Bey, enleva au « Comité de la Défense nationale » la distribution du pain, écarta l'ingérence de Y Esnaf-Djémieti dans le ravitaillement de la capitale, et engagea une lutte acharnée pour les intérêts de la population avec le grand protecteur des accapareurs, l'intendant général Ismaïl Hakki, créature d'ENVER Pacha. Ce fut cependant l'intendant qui l'emporta ; malgré les dispositions explicites de la loi, il réquisitionna les farines de la préfecture et força Djambolat Bey, tièdement soutenu par Talaat, qui probablement ne voulait pas se brouiller avec Enver, à démissionner à son tour. Sous le nouveau préfet, Bedri Bey, les accapareurs du Comité n'eurent plus à s'inquiéter 1.
Les agissements du syndicat « Esnaf-Djémieti » provoquèrent un profond mécontentement au sein du parti Union et Progrès et donnèrent lieu à de vifs débats au Congrès du parti, qui se réunit à Constantinople en 1916. Kémal Bey, directeur de YEsnaf- Djémieti, présenta une défense fort peu habile des opérations du syndicat et ne convainquit personne2. Cependant, malgré ces débats, le syndicat ne fut pas supprimé.
La rareté croissante des vivres força le gouvernement à publier deux lois provisoires. D'abord la loi du 18 avril 1916, autorisant la préfecture de la ville de Constantinople et les Valis : i° à procéder, au besoin, à la main-mise sur les moulins et les fours, ainsi que sur les moyens de transport et les fabriques moyennant indemnité équitable ; 2° à fixer, au besoin, un prix maximum
1 Vers la fin d'août 1916 le pain de luxe se vendait à Constantinople 3 piastres et demie ou 4 piastres la miche de 250 grammes, prix que les riches seuls pouvaient payer. Quant à la population moyenne et pauvre, elle ne recevait, à la fin d'août 1916, que 250 grammes, quelquefois seulement 150 grammes par jour d'un pain de maïs mélangé de féverolles, de millet, etc., très mal cuit et presque immangeable. Les cas de dysenterie prirent des proportions effrayantes. Le sucre, qui se vendait 50 centimes avant la guerre, monta jusqu'à 12 francs (60 piastres) le kilo ; le pétrole, de 16 piastres le bidon de 16 kilogrammes, monta d'abord à 50, puis à 100 piastres et, avec l'entrée en guerre de la Roumanie, à 200 et 250 piastres ; le beurre monta de 18 à 6o, puis à 100 et 160 piastres. La viande fut abondante pendant très longtemps ; en novembre 1915 la meilleure qualité coûtait 10 piastres l'ocque (1250 grammes), même en septembre 1916 le mouton ne coûtait que 18 piastres et le bœuf 12 à 15, mais pendant les derniers mois de 1916 elle haussa considérablement et disparut presque du marché.
2 Ainsi il déclara que le syndicat n'avait réalisé qu'un bénéfice de quelques centaines de milliers de livres, au moyen desquelles il allait créer une banque qui subventionnerait des entreprises nationales. Or, tout le monde savait qu'en dehors des gros bénéfices individuels des membres du syndicat, la caisse centrale avait réalisé un gain de quatre millions de livres.
pour les denrées alimentaires et les autres articles de première nécessité, dont le genre et la nature feraient le sujet d'une publication ; 30 à déterminer ou à prescrire le mode de vente et de distribution de ces denrées et articles.
Sur cette loi vint se greffer celle du 23 juillet 1916 sur le ravitaillement. Elle créait une Commission centrale d'alimentation, fonctionnant sous la présidence du ministre de l'Intérieur et chargée du ravitaillement de l'armée et de la population civile. En vertu de cette loi, l'Empire est divisé en zones d'où l'exportation des denrées est interdite, et le gouvernement est autorisé, en cas de besoin, à conférer le commerce des denrées à la Commission d'alimentation. La loi du 18 avril ne trouva guère d'application. Quant à celle du 23 juillet, elle provoqua naturellement la mauvaise humeur des accapareurs unionistes, et le gouvernement se vit bientôt obligé de faire une concession à leur rapacité en déclarant que l'interdiction des transports d'une zone à l'autre ne s'appliquait qu'aux articles dont la rareté était notoire.
La Commission d'alimentation entra en fonctions vers la fin d'août 1916, et s'occupa de la question du pain sans pouvoir cependant améliorer en rien la situation.
§ 2. Pendant les premières années du conflit mondial, le gouvernement allemand n'avait pas pris garde à la dévastation du pays turc par ses dirigeants. Au contraire, il y avait contribué de son mieux en tirant de son allié tout le profit immédiat possible. L'exportation était concentrée entre les mains de la société allemande ad hoc : en octobre 1916, les journaux turcs publièrent un avis officiel de cette société informant le public que l'exportation ne pouvait se faire que par son entremise. Aussi les Allemands contribuaient-ils grandement à la disette en exportant plusieurs articles de première nécessité, comme l'huile d'olives, qui constitue un des éléments essentiels de la nourriture du peuple. Inutile de dire que l'importation des empires centraux était grandement inférieure à l'exportation, ce qui est prouvé par la baisse du change allemand ; la livre turque se payait 24 marcs au lieu de 18.
La guerre se prolongeant, et la situation économique de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie empirant chaque jour, les Allemands durent se repentir de n'avoir pas, dès le début des
hostilités, piatiqué des méthodes plus rationnelles pour l'exploitation des ressources de leur allié turc. Ils s'y appliquèrent dès lors avec d'autant plus d'ardeur, mettant toutes les ressources techniques de l'Allemagne au service du gouvernement turc pour la culture des terres fertiles de l'Anatolie et de la Syrie.
L,e 24 septembre /7 octobre 1916 fut promulguée la loi provisoire sur le service agricole obligatoire 1, qui donnait au gouvernement le pouvoir de réquisitionner pour les travaux agricoles, et pendant une durée fixée par le ministère de l'Agriculture, tout sujet ottoman, homme ou femme, n'ayant pas fait le service militaire.
En même temps, furent affectés aux travaux agricoles les prisonniers de guerre. Chaque Caza (canton) reçut l'ordre d'aménager une certaine étendue de terrain, suivant la nature du sol et les ressources en bras dont il disposait, pour une culture rationnelle et méthodique. !Des semences furent envoyées, soit directement par le ministère de l'Agriculture, soit indirectement par l'intendance de l'armée. Le budget du ministère du Commerce et de l'Agriculture pour 1332 (1916) fut augmenté de 70 millions de piastres pour fournir des graines aux agriculteurs, de 40 millions pour fournir des bêtes de labour et des instruments aratoires, et de
1 Cette loi a été votée définitivement le 26 février 191 7, par la chambre des députés, sous la forme suivante :