LOI SUR LE SERVICE AGRICOLE
Art. 1. — Tout sujet ottoman, homme ou femme, qui fait profession habituelle d'agriculteur et qui n'a pas fait de service militaire, pourra être réquisitionné par le gouvernement pour les travaux agricoles pendant une durée fixée par le ministère de l'agriculture.
Art. 2. — Ceux qui n'appartiennent pas habituellement aux professions agricoles et ne font pas de service militaire pourront également être employés par le gouvernement aux travaux agricoles dans la localité où ils se trouvent.
La présente loi est applicable aux institutions d'utilité publique, telles que la « Défense nationale », la « Flotte » et le « Croissant rouge », ainsi qu'à toute société ou Comité autorisés ou non.
Art. 3. — L'application de la présente loi sera déterminée par un règlement. Pour assurer le service agricole, le ministère de l'Agriculture a la faculté d'obliger les cultivateurs des villages et des villes de faire travailler avec eux leurs animaux.
Art. 4. — Ceux qui contreviendront aux dispositions de la présente loi ainsi qu'au règlement concernant son application pourront être condamnés par les justices de paix à une amende de 20 à 500 piastres, et, en cas de récidive, à un emprisonnement d'une semaine à trois mois.
Les procès-verbaux dressés par les fonctionnaires agricoles en cas d'infraction à la présente loi et à son règlement, auront force de loi jusqu'à preuve contraire.
Art. 5. — Un crédit extraordinaire de 150 000 Ltq. est porté au budget du ministère du Commerce et de l'Agriculture pour assurer l'exécution de la présente loi.
Art. 6. — La présente loi entre en vigueur à partir du jour de sa promulgation.
20 millions pour la destruction des sauterelles. Des machines agricoles d'une valeur de 400 000 livres turques (8 millions de marcs) furent commandées en Allemagne. Et, fait principal, la mise en train de cette rénovation du commerce et de l'agriculture fut confiée aux mains allemandes. Une commission spéciale pour assurer le développement de l'agriculture dans l'Empire fut constituée au ministère du Commerce et de l'Agriculture sous la présidence de l'Allemand Hahe. A la tête de la Banque agricole fut également placé un Allemand, et des agronomes allemands furent envoyés en province. Enfin, en janvier 1917, ce fut encore un Allemand, M. Hugo Meyer, qui fut appelé à diriger le service de ravitaillement.
§ 3. Le 19 février 1917, le Grand Vézir exposa au Sénat turc les mesures prises et à prendre pour assurer l'approvisionnement de la capitale et de la province *. Talaat Pacha ne nia pas l'existence d'« une spéculation sans scrupules qui, ces derniers temps, a pris de grandes proportions » et il déclara que le gouvernement n'y pouvait rester indifférent. Pour enrayer la hausse, le gouvernement avait imaginé le système suivant : il ne fixait aucun prix maximum des denrées, mais il réservait l'usage des moyens de transport à la Commission d'alimentation, laquelle devait les accorder aux commerçants seulement qui lui céderaient la quantité de marchandises dont elle aurait besoin, en se contentant d'un bénéfice de 15 à 20%.
La presse turque applaudit à ces mesures, déclarant que la fixation d'un prix maximum n'avait nulle part donné de bons résultats. Le 10 mars, la Chambre eut à se prononcer sur la loi provisoire relative au ravitaillement. Talaat Pacha préconisa de nouveau son système d'influencer les prix indirectement. Il déclara en outre que bientôt la Commission vendrait de la viande à la population à un prix qui ne dépasserait pas 25 piastres, et ?e vanta que le butin fait en Roumanie suffirait aux besoins de la Turquie pendant plusieurs années ! Là-dessus la Chambre rota la loi sans modification et alloua un crédit de 3 millions et demi de livres à la Commission d'alimentation.
Cependant la promesse de Talaat Bey concernant la viande ae fut pas tenue ; les boucheries de la Commission ne vendirent «|tie de la viande de mauvaise qualité à 25 piastres (le bœuf)
1 Voir le Janine et le Tasviri Efkiar. du .20 ftl-vrier 191 7.
et à 30 (le mouton), tandis que les bonnes qualités se vendaient dans les boucheries privées jusqu'à 45 piastres.
Le 24 mars 1917 enfin, la Commission d'alimentation annonçait à la population que, les distributions de vivres devant commencer bientôt, on procéderait aux formalités préliminaires. Il résultait cependant de ce communiqué qu'on allait opérer un nouveau dénombrement de la population, ce qui promettait un nouveau délai, et qu'à part le pain, la Commission ne disposait que de deux seules denrées, haricots et sucre — et encore en quantité restreinte — qu'elle se proposait de distribuer à la population de la manière suivante : 100 drames (300 grammes) de haricots et 50 drames (150 grammes) de sucre par mois et par personne, et cela au prix de 10 piastres l'ocque de haricots, et 20 piastres l'ocque de sucre. En même temps, ces mêmes denrées se vendaient librement dans les magasins à des prix exorbitants.
Le système de Talaat, ou plutôt de M. Meyer, ne porta donc aucun remède à la misère de la population * ; par contre il permettait toujours aux accapareurs unionistes de réaliser de gros bénéfices. Et, devant ses amis insatiables, le gouvernement n'osa pas prendre la seule décision qui s'imposât — la main-mise générale sur les denrées. Il ne put se résoudre qu'à une demi-mesure, et fit voter définitivement par la Chambre (fin mars 1917) la loi provisoire du 18 avril 19 16 sur le mode de vente et de distribution des denrées alimentaires 2, en y introduisant des modifications qui permettaient d'investir la Commission d'alimentation des pouvoirs attribués par cette loi à la préfecture de Constantinople et aux municipalités.
Ces mesures ne changèrent rien à la situation, mais voyant le mécontentement grandissant de la population, le gouverne-
I On rapporte qu'au cours de la première moitié de l'année 1917, dans la seule ville de Constantinople, le Gouvernement Ottoman a dû prendre soin de 20 000 enfants dont les parents étaient morts ou les avaient abandonnés.
II y a aussi lieu de noter que le gouvernement turc répartissait les secours d'une façon inégale entre chrétiens et musulmans. On nous dit que pendant les premiers mois de 191 7, il y avait, à Constantinople, 22 cuisines populaires, subventionnées par le gouvernement dans les quartiers musulmans, et 2 seulement dans les quartiers chrétiens de Tatavla et Papaz Kepreussi, entretenus par la bienfaisance chrétienne.
M. Harrv STUERMER, correspondant de la Gazette de Cologne à Constantinople, déclare que le Gouvernement a toujours avantagé, en matière de distribution de pain, les quartiers musulmans, aux dépens de celui de Péra. (Zwei Kriegsjahre in Konstantinopel, p. 99.)
a Voir page 146.
ment jeune-turc chercha un moyen de détourner de lui l'orage qui s'amoncelait. Au commencement de mai, la presse jeuneturque, à qui il était jusqu'alors interdit de traiter de la question de l'accaparement, se livra, sur un mot d'ordre évident, à une violente campagne contre la hausse des prix. Mais, chose très significative, certains journaux se bornaient à réclamer la punition des accapareurs et non pas la lutte contre l'accaparement lui-même, sous le prétexte qu'une telle lutte exigerait la création d'une organisation compliquée, irréalisable dans l'état actuel du pays 1. On avait aussi l'impression que la campagne de la presse ne visait pas les véritables accapareurs turcs, trop haut placés, mais qu'elle dirigeait plutôt la rancune populaire sur les petits négociants, — pour la plupart grecs ou arméniens. — Quelques centaines d'arrestations opérées parmi ceux-ci, en mai 19 17, suivirent cette campagne de presse.
En outre, le Gouvernement institua, sous la présidence du Grand Vézir et la vice-présidence de Hussein Djahid Bey, une Commission de lutte contre l'accaparement.
Autant qu'on en peut juger par les nouvelles de Constantinople, cette Commission n'a pas réussi jusqu'ici (juillet 1917) à obtenir des résultats appréciables. Elle exige des négociants, des esnafs, des corporations et des particuliers des déclarations sur la quantité de marchandises en leur possession, le lieu, la date, le prix d'achat et le prix de vente, et a introduit la mesure dite Zindjirlémé, qu'on pourrait traduire par « la filière » ; cette mesure a pour objet de ramener de main en main jusqu'au premier fournisseur les marchandises sur lesquelles la spéculation s'est exercée. Selon avis (beyannamé), publié par la Commission le Ier juin 1917, cette opération doit se faire comme suit : Le dernier propriétaire de la marchandise s'adressera à celui qui la lui a vendue et lui réclamera la différence entre le prix qu'il a exigé de son client et celui qu'il avait lui-même payé à son fournisseur. Le vendeur pourra, s'il le désire, reprendre la marchandise en en payant la contre-valeur, ou remettre à l'acheteur la différence de prix en retenant 2% comme profit personnel. Les opérations se renouvelleront de même façon entre acheteurs et vendeurs jusqu'à ce qu'on arrive au premier fournisseur. Ainsi, on est libre de reprendre la marchandise, en en payant la contre-valeur, ou de
1 Lettre d'un « avocat en vue » dans le Tanine du 12 mai 1917.
remettre la différence de prix en retenant 2% de bénéfice. Les premiers vendeurs ne sont pas absolument obligés de reprendre les marchandises ; ils peuvent payer la différence de prix en déduisant pour leur bénéfice 25%, ou, suivant le genre de marchandises, une certaine somme que la Commission fixe, et les opérations seront ainsi clôturées.
Le « béyannamé » prouve à l'évidence que la «Commission de la lutte contre l'accaparement » ne veut ou ne peut atteindre les premiers vendeurs, c'est-à-dire les véritables coupables haut placés, puisqu'elle leur accorde 25% de bénéfices, alors qu'elle n'en accorde que 2% aux commerçants intermédiaires.
Un journal de Constantinople, Le Soir, du 7 juin 1917, prétend que la Commission avait terminé le jour précédent la restitution des marchandises achetées dans un but de spéculation. « La Commission, dit-il, a entrepris résolument ce travail herculéen et, quoiqu'on ne puisse prétendre que toutes les opérations soient réglées, on peut affirmer que la plus grande partie des affaires conclues dans un but de spéculation, dans une période remontant, pour certaines d'entre elles, jusqu'à deux ans, ont été liquidées. >> ...Mais le journal ajoute : « Une autre période d'activité s'ouvre maintenant pour la Commission. C'est la surveillance du marché, et Ton conçoit aisément que ce n'est pas un travail facile. Il s'agit d'empêcher que les articles qui ont renchéri, et dont on ne veut pas ramener les prix, ne disparaissent ; elle aura aussi à empêcher une reprise de la spéculation. » Quant aux sanctions appliquées par la Commission, nous relevons ce passage suggestif : « Beaucoup ont dû rendre gorge et restituer des marchandises sur lesquelles ils avaient gagné, et espéraient gagner encore. » Ce beaucoup ne laisse aucun doute sur la faiblesse ou l'impuissance de la Commission devant les bandits d' Union et Progrès.
Bu reste, nous pouvons juger l'activité de la «Commission de la lutte contre l'accaparement» par les prix des denrées à Constantinople en juillet 1917 en comparaison avec ceux d'avant la guerre. En voici quelques échantillons :
Actuellement
piastres»
piastres.
Avant la guerre
I/ocque de pain 1,25 piastre
» viande .... 10 »
» riz 3 »
» sucre .... 4 »
» café 10 »
» thé 60 »
» beurre de cuisine 16 »
Poulets 10 piastres
Chaussures 100 »
Costume complet .... 450 »
Il résulte de toutes ces données que la « Commission de lutte contre l'accaparement » n'a pas pu soulager la misère de la population, et qu'elle n'a pas osé poursuivre les vrais coupables, les complices des Talaat et des Enver, mais qu'elle leur a laissé leur part dans la. curée de la patrie turque qu'ils ont contribué, eux aussi, à trahir et à livrer à l'Allemagne 1.
* Ce livre étant déjà sous presse, nous avons pris connaissance de celui du Dr Harry StuERMER, correspondant de la Kôlnische Zeitung à Constantinople pendant les années 1915-1916 (Zwei Kriegsjahre in Konstantinopel). M. Harry Stuermer appartient à la catégorie des rares Allemands qui, comme il le dit dans sa préface (p. 10), veulent servir la Vérité et « montrer qu'il y a encore des Allemands qui ne peuvent se résoudre à se taire en présence de la malpropreté morale et de la bêtise politique de leur propre gouvernement et d'un gouvernement allié. t> Le chapitre V du livre de M. Harry Stuermer confirme pleinement nos renseignements sur l'état économique désastreux dans lequel l'administration du Comité Union et Progrès et des Allemands a mis la Turquie.
M. Harry Stuermer dit carrément (p. 101) : « Les hommes du Comité Union et Progrès se plaçaient, avec le mépris souverain et le cynisme des vrais dictateurs ultra-militaristes, au-dessus des besoins du peuple, en butte aux plus terribles souffrances, — pourvu qu'il ne mourût pas à la lettre ; ils se servaient des réquisitions pour l'enrichissement personnel de leur clique. » M. Harry Stuermer parle du syndicat des marchands de comestibles comme d'une grande organisation semiofficielle pour l'usure, organisation qui, en peu de temps, a réalisé aux dépens d'une population mourant de faim et fait disparaître dans ses poches des centaines de milliers de livres (p. 102-103). Et il cite une jolie phrase du Tanine qui, parlant de la disette des articles de première nécessité et spécialement du pétrole écrivait, « qu'on pouvait passer, même sans pétrole, les nuits dans une clarté relative en pensant a» lmniineux avenir que cette guerre amènerait pour la Turquie. » (P. 99.)
Section II.
Les finances.
En ce qui concerne les finances de l'Empire ottoman, notre tâche se trouve singulièrement allégée par le ministre des Finances turc, Djavid Bey, en personne. En effet, nous n'avons qu'à reproduire les parties essentielles du grand discours qu'il prononça, le 3 mars dernier, lors de la discussion du budget de l'année 1917 (1333), pour donner au lecteur un tableau fidèle de l'état des finances turques après deux ans et demi de guerre1.
« Les sommes empruntées jusqu'à ce joui à l'Allemagne sous forme de bons du Trésor, dit le Ministre, et qui suffiront à nos besoins jusqu'à fin août 1333, s'élèvent à 79 millions de livres. Si nous y ajoutons l'emprunt de 11 millions et demi en or ou garanti en or, le total est de 90 millions de livres. Puis, comme nous avons encore emprunté en Allemagne 2 374 000 livres turques pour des travaux urgents, nous arrivons à un total d'emprunts de 93 millions, uniquement consacrés à nos besoins intérieurs.
» En dehors de cela, des emprunts ont été contractés pour le payement des achats faits en Allemagne et en Autriche, pour celui des coupons des valeurs ottomanes qui sont dans ces deux pays, ainsi que pour le remboursement des frais de transport aux compagnies de chemins de fer.
» En outre, nous avons encore emprunté en Allemagne 20 millions de marcs pour les transports militaires sur les chemins de fer d'Anatolie et de Bagdad, 17 millions de marcs pour le payement des coupons d'emprunt, 208 millions de marcs pour payer les achats faits dans ce pays et, enfin, 250 millions de marcs conformément à la dernière convention, dont l'emploi n'a pas encore pu être déterminé. Ce qui fait en tout 496 millions de marcs, c'est-à-dire 25 millions de livres.
» De plus, nous avons une dette d'environ 25 millions de livres pour les munitions achetées en Allemagne depuis le début de la guerre jusqu'à maintenant.
» En un mot, depuis le commencement des hostilités jusqu'à
1 Voir le Tanins des 4, 3 et 6 mars 191 7.
présent, le montant de nos emprunts en Allemagne, sous diverses formes, soit en or, soit en bons du Trésor, soit en marcs, soit en munitions de guerre, s'élève à 142 millions de livres. Telles sont les sommes dont nous sommes redevables à fin août prochain, d'après les conventions signées avec nos alliés.
» Mais ce n'est pas là toute la dette de notre nation. Nous sommes en train de contracter en Autriche un nouvel emprunt de 240 millions de couronnes pour payer les achats que nous avons faits dans ce pays, emprunt dont le contrat a été soumis à votre assemblée. Ces couronnes font 10 à 12 millions de livres, auxquelles il faut ajouter 8 383 000 livres pour les coupons d'emprunt impayés depuis le commencement de la guerre. Nous avons en outre des arriérés de 160 mille livres, parce que nous n'avons payé que le demi-traitement des fonctionnaires de l'Etat à Constantinople, 256 mille livres pour demi-pension redue aux retraités de la capitale, 300 mille livres de retraites provinciales et environ un million de livres d'appointements aux fonctionnaires des vilayets. Puis nous redevons aux fournisseurs 3 488 000 livres d'arriérés sur le compte du ministère des finances et 614 mille livres sur celui du ministère de la guerre, sans compter les dettes arriérées des provinces. De sorte, messieurs, que, si nous totalisons toutes ces sommes, nous voyons que nos dettes s'élèvent actuellement, ou plutôt à fin août, en dehors des réquisitions militaires et défalcation faite de 5 millions de livres de papier que nous avons émis pour le compte du gouvernement allemand, à 165 000 000 de livres.
» D'après les renseignements qui nous sont parvenus jusqu'à ce jour, le montant des réquisitions militaires est de 7 853 000 livres, dont 1 900 000 contractées en vertu de certaines lois ; d'où il reste 5 949 000 livres. Mais j'ai la conviction que ce chiffre n'est que le quart du chiffre réel ; donc, en les évaluant à 20 millions de livres, le montant total de nos dettes s'élèvera à fin août à 180 000 000 de livres pour 36 mois, ce qui fait une dépense mensuelle de 5 millions de livres.
» Voilà donc, messieurs, la dette que nous ont imposée ces trois années de guene. Si nous y ajoutons la dette de 150 millions que nous avions avant la guerre, notre dette totale se chiffre par 330 millions de livres dont les intérêts, à raison de 6°/0 s'élèvent à 21 millions de livres. »
Après avoir exposé ces chiffres, qu'il qualifie lui-même
156 I,E SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
« d'exacts et quelque peu effrayants », Djavid Bey entre dans des explications sur l'émission en Turquie de papier-monnaie en échange des bons du Tiésor remis par l'Allemagne.
« Nous avions, continue le Ministre, lors de notre premier emprunt conclu en Allemagne, émis du papier-monnaie pour une valeur de 6 519 000 livres, dont la contre-valeur en or a été déposée en Allemagne et en Autriche dans les caisses appartenant à la Bette publique. Sur ces 6 519 000 livres, 857 mille ont été récupérées à différentes époques, au fur et à mesure des besoins du gouvernement, par la restitution du papier, de sorte qu'aujourd'hui il reste encore dans les coffres de la Dette Publique 3 552 000 livres en Allemagne et 2 109 000 en Autriche. Ce papier-monnaie a toujours la même valeur, et cette première émission devra être payée par la Dette Publique dans les six mois qui suivront la conclusion de la paix. Le second et le troisième emprunt ont été également émis en papier-monnaie dont le paiement devra être effectué un an après la conclusion de la paix. Il est vrai que la contre-valeur de ce papier n'est pas en or, mais — j'insiste sur ce point — en bons du Trésor allemands ayant leur équivalent en or ; c'est-à-dire que contre ces 19 millions de livres en papier-monnaie il a été déposé à la Dette Publique une valeur équivalente en bons du Trésor payables en or. Le gouvernement allemand est obligé, un an après la conclusion de la paix, de verser à Constantinople l'équivalent en or de cette somme.
» Pour le quatrième emprunt de 27 yyy 940 livres, émis également en papier-monnaie contre des bons du Trésor allemands, déposés à la Dette Publique et remboursables en or, l'Allemagne s'engage à payer, à partir de la troisième année après la conclusion de la paix et pendant une période de cinq ans, 7 200 000 livres annuellement à Constantinople.
» Quant à l'avance de 32 millions de livres contractée dernièrement en Allemagne et dont l'émission de papier- monnaie de contrevaleur commencera vers la fin de mars, l'Allemagne s'engage à la rembourser en versant, à Constantinople, la huitième et la neuvième année après la conclusion de la paix, une annuité de six millions de livres, et la dixième et la onzième année, une annuité de dix millions de livres. De sorte que les 79 millions de livres émis en papier-monnaie seront remboursés en or de la façon suivante : 11 millions à la fin de la première année, 7 200 000 livres annuellement la troisième, la quatrième, la cinquième, la sixième
et la septième année, 6 millions de livres la huitième et la neuvième année et 10 millions de livres la dixième et la onzième année.
» Donc, au commencement de la douzième année, il ne restera plus de papier-monnaie en circulation. Bans aucun pays, même en Allemagne, la date du retrait du papier-monnaie de la circulation n'est fixée. »
Mais le Ministre sait parfaitement que la brillante opération financière qu'il vient de décrire n'a pas été appréciée à sa juste valeur par les populations de l'Empire « non familiarisées avec le papier-monnaie ». Aussi éprouve-t-il « un profond étonnement et une grande peine à voir les opérations dont le papier-monnaie est l'objet sur notre marché, à la suite des manœuvres et des suggestions de quelques spéculateurs ou de quelques ignorants, et les fortunes perdues dans l'échange des billets contre de l'or ». Quant à lui, il ne voit aucune raison plausible à la méfiance du public.
Certes, beaucoup de personnes se souviennent de la guerre de 1877, où les machines ne suffisaient pas pour imprimer la quantité de papier- monnaie qui se fabriquait alors sans aucun contrôle... « Mais, s'écrie victorieusement le Ministre, le délai de remboursement du papier-monnaie qu'on émettait alors n'était ni connu ni déterminé... tandis que maintenant la situation est tout autre. Oui, notre budget est aujourd'hui en déficit, comme l'était le budget de cette époque. Mais le remboursement du papier- monnaie actuel est sous la garantie du gouvernement allemand, dont le budget n'a pas de déficit et qui, par sa richesse générale et par ses revenus nationaux, est en état de payer amplement les dépenses de cette guerre et de tenir intégralement ses engagements envers ses alliés. » Et l'Allemagne est loyale. Non seulement elle peut tenir, mais elle tiendra. Car «nous n'avons nullement le droit de douter de l'honneur et du prestige, pas plus que de la fidélité aux engagements de l'Allemagne. »
La méfiance de la pauvre population ignorante turque est d'autant plus injustifiée, si l'on constate la valeur du papiermonnaie ottoman chez les alliés des Turcs et chez les neutres. En effet, la livre turque qui, avant la guerre, ne valait en Allemagne que 18 marcs 45, y vaut aujourd'hui 24 marcs ; en Autriche, au lieu de 22 couronnes 50, elle en vaut 34. Les malveillants pourraient objecter que s'il en est ainsi, c'est que la valeur des papiers-monnaie de l'Allemagne et de l'Autriche est tombée plus bas encore que celle de la monnaie turque. Or, une livre turque
en papier vaut 17 francs suisses et 3 dollars 70 américains. Et en même temps, « la différence entre le prix de la livre turque en or et celui de la livre turque en papier est aujourd'hui à Constantinople de 100 et de 200% et, dans les provinces, de 300 et de 400%, c'est-à-dire qu'avec une livre turque en or on peut se procurer, à Constantionple, 3 livres turques en papier, et à Alep, Bagdad ou en Syrie, 4 et même 5. »
D'autres personnes ont attribué la baisse du papier-monnaie turc au fait qu'il y en aurait une quantité supérieure aux besoins. Il faut cependant prendre en considération qu'avant la déclaration de guerre, il existait 50 millions de livres en monnaie de métal dans l'Empire ottoman, dont 35 à 40 millions en circulation. Dès le commencement de la guerre, cette monnaie commença à disparaître de la circulation, et environ huit mois après l'entrée en scène de la Turquie, on n'en voyait plus trace. I,e gouvernement se vit alors obligé de procéder à des émissions de billets dont le montant s'élève aujourd'hui à 46 millions de livres — somme équivalente à celle de l'or existant avant la guerre. « Il n'est donc pas exact de prétendre que c'est la pléthore de papier-monnaie sur place qui a provoqué le renchérissement de 200 % que nous constatons sur les choses nécessaires à la vie. Oui, je dois reconnaître que papier- monnaie et or sont deux choses différentes ; mais croyez-vous que si nous avions émis plus de monnaie d'or qu'il n'est nécessaire, cette hausse de prix ne se serait pas également produite ?... Messieurs, ni l'or ni le papier ne se mangent ni ne se boivent ; tous les deux ont une valeur accidentelle ; la valeur qui leur a été attribuée par les hommes n'est qu'une valeur relative. » Cependant, le Ministre n'est pas favorable à de nouvelles émissions. « Il est probable qu'après le mois d'août, si la guerre continuait et si nous ajoutions 30 à 40 millions de nouveaux papiers, il y aurait une hausse plus considérable que celle d'aujourd'hui sur le prix des objets. » Toutefois la Turquie n'a pas la ressource, qu'ont ses alliés, de recourir à un emprunt intérieur. « Notre pays n'est pas habitué à de semblables choses. »
L,e Ministre connaît aussi l'objection qui semble mettre en doute la victoire de l'Allemagne. Mais il ne la comprend pas. D'abord, il n'admet pas l'idée d'une défaite du groupe des alliés auquel appartient l'Allemagne. Mais « allant encore plus loin, je demanderai à ceux qui se laissent dominer par cette crainte, si, ce qu'à Dieu ne plaise, une pareille éventualité se réalisait, est-ce
aux quatre ou cinq livres qui resteraient dans notre poche que nous aurions à penser ? Ne sait-on pas les souffrances et la détresse au milieu desquelles vivent nos frères restés dans les pays que nous avons perdus, ces vieux Ottomans abandonnés dans les contrées envahies par l'ennemi ? Devant de tels malheurs, se laisser envahir par la perspective d'une défaite éventuelle, et en présence d'une probabilité si faible, si illogique, se préoccuper de quelques livres en poche c'est, je crois, la plus grande trahison envers la patrie. » Et la Chambre d'applaudir !
Mais le gouvernement a su obtenir de l'Allemagne un autre avantage encore. Il a introduit dans la convention avec cette puissance une clause d'après laquelle, au cas où la somme annuelle de papier- monnaie à retirer de la circulation après la guerre serait égale au chiffre des marchandises importées d'Allemagne en Turquie, le gouvernement allemand est néanmoins tenu d'envoyer à l'Empire ottoman une certaine somme en or.
Ainsi « supposons, par exemple, que la troisième année qui suivra la fin des hostilités, année pendant laquelle une somme de 7 200 000 livres de papier-monnaie devra être retirée de la circulation, nous importions d'Allemagne pour 7 200 000 livres de marchandises ; contre les 7 200 000 livres de papier-monnaie qu'elle sera obligée de nous rembourser, nous lui deviendrions redevables de 7 200000 livres de marchandises ; comme il est naturel, nos négociants, ramassant sur place 7 200 000 livres de papier-monnaie, les enverraient aux négociants allemands pour les couvrir de leur crédit. De la sorte, l'Allemagne aurait retiré de la circulation 7 200 000 livres de papiermonnaie qu'elle aurait le droit de porter à la Dette Publique pour l'extinction de la dette afférente à l'année en cause ». Mais, en"à vertu de fa convention, «si nous faisons pour 7 200000 livres de commerce avec l'Allemagne, le gouvernement allemand versera néanmoins à la Turquie 3 500 000 livres d'or, à valoir sur les années suivantes. Si notre commerce avec l'Allemagne est inférieur à 7 200 000 livres, la différence nous sera également versée en or. Dans le cas où, par contre, notre commerce avec l'Allemagne s'élèverait à 10 millions de livres, quoique l'Allemagne ne se soit engagée à retirer annuellement de la circulation que 7 200 000 livres, elle a consenti à accepter la différence de 2 800 000 livres en papier-monnaie au pair. »
« De la sorte, l'éventualité a été conjurée de voir la valeur du papier-monnaie ottoman tomber par rapport à la monnaie allemande, dans le cas où, après la guerre, notre commerce avec l'Allemagne atteindrait un chiffre élevé. Après la guerre, dans quelque situation que nous nous trouvions, une livre turque devra valoir 18 marcs 50 au minimum. La valeur pourra en être supérieure, mais jamais inférieure à ce taux. »
Reste encore la question de l'intérêt, qui, de l'avis du Ministre, a. été résolue à l'avantage de la Turquie. « L'argent que nous avons reçu en marcs est productif d'intérêt à 6%. ..Quant aux sommes
que nous avons reçues de l'Allemagne sous forme de bons du Trésor elles ne rapportent encore aucun intérêt. Ce n'est qu'à partir du moment où le gouvernement allemand commencera à retirer notre papier- monnaie de la circulation qu'il fera courir cet intérêt. C'est-à-dire que jusqu'à ce moment, les capitaux restent gratuitement à notre disposition. »
Enfin — suprême générosité de l'Allemagne — « les sommes que l'Allemagne nous a prêtées en bons du Trésor, en ce qui concerne les quatre premières séries, devront être payées ou transformées en emprunts à long terme, la huitième année qui suivra la conclusion de la paix, et les sommes reçues sur la cinquième série de bons du Trésor, dans la douzième année. Nous espérons parvenir, dans l'accord que nous conclurons prochainement, à faire acepter un délai de douze ans pour tout le papier-monnaie en général. Si nous obtenons cela — et nous espérons obtenir autre chose encore — nous pourrons vivre tranquilles pendant douze ans et nous occuper à équilibrer notre budget. »
En un mot, Djavid Bey, ministre occulte des Finances depuis la guerre jusqu'en 1917, a négocié avec l'Allemagne des accords tellement avantageux pour la Turquie que l'on comprend l'indignation de Bjavid Bey, ministre des Finances officiel, lorsqu'il s'écrie dans un bel élan : « Je crois que le temps est arrivé, peutêtre même est-il passé, d'éclairer notre population sur les manœuvres des spéculateurs qui cherchent à abuser de son ignorance. Si, après avoir compris ces vérités et s'être rendu compte des profits considérables et illégaux de ces gens, la population persiste dans les mêmes errements ; si, malgré la confiance que l'on attache partout à notre papier-monnaie, notre population s'obstine à ne pas le considérer comme un sûr moyen d'échange ; alors, avec votre permission, j'attribuerai cela à quelque chose de plus qu'à l'ignorance : à la trahison d'un grand nombre. »
Les explications de Bjavid Bey sur le budget ne sont pas moins instructives.
« Messieurs — dit ce ministre, qui ne manque pas de crânerie — notre budget a atteint un chiffre vraiment effrayant. Je ne me tromperai pas en disant que, par son énormité, notre budget rivalise avec notre Bette publique. Le budget de l'année courante prévoit une dépense de 82 à 83 millions de livres, et je ne crois pas que celui de l'année prochaine soit inféiieur. Le budget qui vous est soumis aujourd'hui porte 46 millions de livres de dépenses
ÉTAT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER l6l
et 23 millions de livres de recettes. Mais, comme il faut avant tout de la réalité et de la sincérité dans la discussion du budget, je dois, à mon grand regret, vous déclarer ici que je ne crois ni aux 23 millions de recettes, ni aux 46 millions de dépenses. » Le ministre évalue les recettes à 21 millions et les dépenses à 54, «ce qui laisse un déficit d'environ 34 millions délivres, sans compter les sommes nécessaires aux besoins extraordinaires de l'armée. » « Ni le total formidable de notre Dette publique ■ — avoue Djavid Bey, — ni les chiffres effrayants de notre budget ne sont faits pour inspirer le calme et la sérénité. » Mais l'avenir après la guerre ne paraît pas non plus couleur de rose au Ministre, bien qu'il espère qu'« après la guerre, le budget des dépenses sera réduit d'au moins 10 à 11 millions de livres, et tombera ainsi à 40 ou 41 millions. »
Les 5 500 000 livres affectées aux familles sans soutien cesseront de figurer dans notre budget, sinon les premiers jours ou les premiers mois après la guerre, du moins après un certain temps. On allouera seulement des pensions aux veuves et aux orphelins. Après le licenciement des troupes, les pensions aux familles sans soutien disparaîtront donc de notre budget.
» La somme allouée pour l'installation des émigrés, et qui s'élève à 2 millions de livres, ne figurera dans tous les cas pas pour un chiffre aussi important dans le budget.
» La loi sur le service agricole obligatoire n'ayant plus lieu d'être appliquée, les crédits affectés à cet effet seront également supprimés. De même, pour le crédit de 2 185 000 livres affecté au paiement de l'intérêt de 5% des Bons du Trésor, étant dorme que nous procéderons cette année même à l'extinction du capital de ces Bons. L'allocation de 3 170 000 livres aux chemins de fer militaires ne figurera pas, en tous cas, sous cette forme et dans cette proportion.
<< Toutefois, après la guerre, le budget ne pourra êtreréduit à 40 ou 42 millions de livres, que si nous nous contentons d'accorder 6 millions de livres au ministère de la Guerre, un crédit égal à celui d'aujourd'hui au ministère de la Marine, si nous ne faisons aucune dépense pour la réforme et la réorganisation du pays, si nous n'affectons aucun crédit à l'amortissement du capital et des intérêts de la dette que nous avons contractée pendant la guerre.
» Quant aux revenus, — continue le Ministre, — je ne suis pas de ceux qui croient qu'ils augmenteront considérablement après la guerre. En effet, à la suite des événements extraordinaires survenus dans notre pays, tels que la guerre, la perte d'hommes dans ombats, l'émigration de certaines populations, et pour d'autres motifs, le nombre «les producteurs el des consommateurs a diminué. Cette diminution aura comme conséquence naturelle
M. SORT DE i.'i MPIRB 1 1
celle de notre production et de notre consommation, et il en résultera une infaillible répercussion sur les revenus de l'Empire. Par conséquent, en supposant que tout reste en son état normal, après la guerre, nous ne parviendrons pas à établir le même budget qu'avant les hostilités. Oui, en raison des considérations précédentes, nos revenus, qui étaient avant la guerre de 30 millions de livres, seront réduits de 2 à 3 millions, c'est-à-dire que nos recettes probables s'élèveront à 26 ou 27 millions de livres. Par contre, pendant les années qui suivront la guerre, tant par suite du renchérissement de beaucoup d'articles, qu'à cause de l'épuisement complet des stocks se trouvant dans le pays, la proportion des objets à importer sera forcément supérieure à celle d'avant la guerre, ce qui provoquera d'importantes augmentations de recettes pour nos douanes et nos dîmes. Je ne crois pas faire erreur en évaluant ces augmentations à 4 ou 5 millions de livres. » Le Ministre escompte aussi les impôts sur les bénéfices extraordinaires réalisés pendant la guerre et les droits de consommation à établir sur divers articles. « En un mot, je crois que, grâce à tous ces efforts, les revenus d'après la guerre s'élèveront dans notre budget à 35 ou 36 millions de livres. Si nous obtenons aussi du gouvernement allemand un long délai pour le paiement du capital et des intérêts des emprunts dont j'ai pailé, c'est-à-dire si notre alliée l'Allemagne nous fait l'amitié de nous laisser longtemps tranquilles, peut-être alors pourrons-nous mettre de l'ordre dans notre budget. » (Voix : Si Dieu le veut, In challah.)
Telles sont les explications extraordinaires du Ministre des Finances de l'Empire Ottoman sur le budget et la Dette publique de l'Etat. Il reconnaît lui-même qu'elles n'ont rien de rassurant. « Si vous aviez déjà des craintes, elles ne feront que s'accroître ; si nous n'en aviez pas, je les aurai provoquées. Mais permettezmoi, messieurs, d'envisager maintenant l'autre côté de la médaille. »
Quel est donc cet autre côté ?
Ici, de nouveau, nous nous en voudrions de priver le lecteur du plaisir d'entendre les paroles textuelles de Djavid Bey :
« A la fin du mois d'août prochain, les nouveaux fonds en circulation atteindront 80 millions de livres. Nous possédons les terres les plus riches et les plus fertiles du inonde. Si, avec cette somme, nous nous appliquons à rendre ces terres plus productives,
à développer notre industrie à peine naissante, je crois que les nouvelles fortunes qui en découleront pourront amortir facilement nos dettes. D'autre part, toute nouvelle fortune en créant une autre, il en résultera un rendement progressif des impôts. Cette guerre a mis en lumière une chose qui doit vous remplir de joie et de fierté. Je parlerai tout à l'heure de ceux qui ont gagné de l'argent depuis qu'elle a éclaté. Oui, une partie de ceux qui ont fait fortune durant les hostilités ont réussi sans protection et sans faveur d'aucune sorte. D'autres ont acquis cette fortune grâce à la protection et à l'aide officielles directes ou indirectes du Gouvernement. Mais, en tous cas, tous ont pris goût au commerce, et y prendre goût est la meilleure façon de s'y attacher et de persévérer. Le résultat de ce goût pris pour les entreprises commerciales par ceux qui ont été protégés ou favorisés — en supposant même que cette protection eût été illégale, comme d'aucuns le prétendent, — assure, à mon avis, des avantages si considérables qu'ils effacent l'illégalité. »
» Souhaitons seulement que ceux qui ont profité du commerce, grâce à l'appui du gouvernement, ne ferment pas boutique après la guerre, lorsque cet appui n'existera plus ; souhaitons qu'ils continuent à déployer tous leurs efforts pour se jeter dans l'arène de la lutte contre leurs concurrents, contre leurs ennemis, et pour maintenir la situation qu'ils se seront créée. Si tel est le cas, les enfants du pays ne viendront pas frapper aux portes du gouvernement, comme je vous l'ai déjà répété à maintes reprises depuis huit ans. S'ils s'adonnent au commerce, à l'industrie, à l'agriculture, je crois qu'ils s'assureront non seulement de gros profits pour eux-mêmes, mais qu'ils contribueront encore au développement et à la prospérité du pays. »
Cette croyance du Ministre à la nouvelle force économique des ♦ enfants du pays » n'est cependant pas des plus robustes. Car il termine son discours par un vigoureux plaidoyer en faveur de la participation des capitaux étrangers au développement des ressources de l'Etat. Il est très large. Il accepterait même les capitaux des pays aujourd'hui ennemis, et qui malgré toutes leurs conventions contraires ne pourront se soustraire « à la plus grande loi de la civilisation actuelle » : la loi de l'échange. « Il est vrai, cependant, que si ce capital est offert par nos amis et alliés, nous lui accorderons naturellement la préférence. & La crainte
qui existait avant la guerre de l'introduction des capitaux étrangers en Turquie n'est plus justifiée après l'abrogation des capitulations, car ceux qui apporteront les capitaux n'apporteront plus en même temps l'influence politique des Etats dont ils relèvent. Aussi le Ministre ne voit-il aucun inconvénient à ouvrir largement les portes à ceux qui viendront en Turquie. Et il cite les paroles des grands chefs politiques et des grands financiers allemands qui, tout en admirant la Turquie, se plaignent de son chauvinisme. Ils disent : « Il existe dans votre pays un mal chronique. Vous vous croyez trop grandes personnes. Vous voulez tout faire par vous-mêmes. Vous voulez créer vous-mêmes votre agriculture, votre commerce, votre industrie, vos chemins de fer, vos canaux, tout ce que vous n'avez pas fait depuis des siècles. Vous êtes, dans le vrai sens du mot, trop chauvins, trop nationalistes. »
Or, le Ministre admet que les Turcs doivent être des nationalistes en un sens ; il faut que les Ottomans qui ont été tenus jusqu'à ce jour à l'écart de toutes les entreprises effectuées par les étrangers en Turquie, y participent dorénavant, par leur travail et leurs capitaux, dans une proportion à déterminer. Mais ils ne doivent pas être xénophobes ; ils doivent au contraire, non par des paroles, mais par la situation du pays, convaincre les étrangers qu'ils ne le sont pas. Si tout étranger est, partout dans l'Empire, sûr de sa vie, de son honneur et de ses biens, des milliards y seront apportés, et avant dix ans le pays sera doté de toutes les entreprises dont il aura besoin. « Par contre, si, réduits à nos seuls capitaux, nous prétendons racheter nos chemins de fer, en construire de nouveaux, établir des ports et créer des canaux, faire progresser notre agriculture, ouvrir des fabriques, développer nos établissements de commerce, entreprendre enfin des travaux demandant trois cents, cinq cents millions de livres et peut-être plus, — quelle que soit l'importance de la richesse actuelle du pays relativement à l'ancienne,, je suis persuadé que nos efforts échoueront, et toute personne de bon sens Si-ra de mon avis. »
Résumons maintenant en quelques mots cet extraordinaire discours.
Iya Dette totale turque se chiffrera au mois d'août 1917 par 330 millions de livres, somme dont les intérêts s'élèveront à 21
millions. D'autre part, le déficit du budget est d'environ 34 millions de livres, sans compter les sommes nécessaires aux besoins extraordinaires de l'armée. Trouvant lui-même ces chiffres effrayants, le Ministre des finances met tout son espoir dans les trois facteurs suivants :
i° D'abord « les nouveaux fonds en circulation » dans le pays, c'est-à-dire les 79 millions de livres en papier-monnaie dont la Turquie a été inondée grâce à la généreuse combinaison consentie par l'Allemagne.
20 Le « goût des entreprises commerciales » né pendant la guerre chez beaucoup d'Ottomans, grâce à la protection gouvernementale, parfois illégale, peut-être, mais dont les avantages effacent l'illégalité.
3° L'afflux des capitaux étrangers après la guerre.
Le même exposé du Ministre nous démontre cependant clairement que les conventions financières dont il se fait le barde attendri ont complètement inféodé la Turquie à l'Allemagne. Supposons que cette puissance fasse honneur à sa signature et rembourse en or pendant les onze années qui suivront la paix les 79 millions de livres en papier-monnaie. Quand la Turquie pourra-t-elle s'acquitter de sa dette ? Le Ministre espère obtenir un délai de douze ans pour tout le papier-monnaie, mais il prévoit aussi sa transformation en emprunt à long terme. Et si l'on en juge d'après ses prévisions rien moins qu'optimistes, relativement au budget d'après la paix, il devient certain que si jamais la Turquie survit à la guerre, elle n'échappera pas, — d'elle-même, — à l'étreinte de son créancier allemand.
Les mobiles qui ont provoqué le discours à jamais mémorable de Djavid Bey ont été différemment appréciés l. On sait qu'ayant manifesté ses sympathies pour l'Entente pendant l'été 1914, le Ministre des Finances avait donné sa démission dès l'entrée de la Turquie en guerre, consacrant ainsi sa réputation de francophile. Cette comédie ne l'a pas empêché de jouer dès lors le rôle d'Eminence grise de Talaat Bey, et de conduire- toutes 1rs négociations financières avec- l'Allemagne, lui réoccupant officiellement le poste qu'en fait il n'avait jamais quitté, Djavid Bev .1
lComp. l'article très intéressanl de M. M. dans la Gaxetti d, Lausanne du
23 mars imij : « J.r dernier discours <!. Djavid l:>
l66 LE SORT DE L'EMPIRE OTTOMAN
défendu les émissions de papier-monnaie, et est allé jusqu'à accuser de trahison 1' « ignorant » peuple turc qui persistait à acheter une livre d'or pour trois en papier. « Mais, comme dit très bien le rédacteur de la Gazette de Lausanne, alors que personne en Turquie n'ignore la part capitale qu'il a prise à la confection des récents budgets tout en restant dans la coulisse, l'illustre ministre des finances a décliné toute responsabilité quant aux trous énormes qu'ils révèlent. »
Ce discours effrayant, et par l'admission d'un terrible déficit, et par l'insuffisance évidente des moyens proposés pour le combler, et par le cynisme révoltant de l'orateur, ce discours dont la Chambre servile a voté l'affichage, était-il une manœuvre déguisée pour préparer le peuple turc à la paix ? Peu nous importe. S'il nous intéresse ici, c'est seulement parce qu'il nous fournit la preuve la plus authentique de la faillite à laquelle l'Allemagne a acculé la Turquie.
CHAPITRE II La politique intérieure turque pendant la guerre européenne.
Section I Les réformes.
§ i. Une des réformes les plus intéressantes qu'ait réalisées la Turquie pendant la guerre est à coup sûr le rattachement au ministère de la Justice des tribunaux du chéri (religieux), qui dépendaient jusqu'alors du Cheikh-ul-Islamat.
Cette réforme, qui entraînait une réorganisation complète du Cheikh-ul-Islamat, et cela en pleine guerre sainte, avait été préconisée par le Comité Union et Progrès, dans le rapport présenté au Congrès du parti en 1916. Nous lisons dans cette pièce :
« Comme l'organisation actuelle du Cheikh-ul-Islamat ne lui permet pas de s'occuper de certains détails relatifs au Culte, tels que la publication des prescriptions religieuses, le redressement des croyances, l'accroissement et la réforme du clergé, l'entretien et l'ornement nécessaires des mosquées, le renforcement des liens entre la nation musulmane et le Califat ; comme tous ces détails constituent cependant son devoir essentiel, et que son abstention des charges auxiliaires telles que l'exécution des sentences e1 l'administration des biens des orphelins est une nécessité administrative, on a proposé l'introduction au programme de deux articles concernant, l'un, le rattachement des tribunaux du chéri (tribunaux religieux) et de tout ce qui eu dépend au ministère de la Justice, et l'autre, l'organisation et les fonctions du Cheikh-ul-Islamat suivant des instructions détaillées. »
Le Congrès accepta cette proposition.
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Un projet de loi fut, en conséquence, élaboré par le gouvernement unioniste et soumis au parlement ottoman en février 1917. L'exposé des motifs de ce projet rappelle qu'en 1288, lors de la création en Turquie des tribunaux ordinaires (Mehakimi-nizamie) il fut décidé « que les procès d'ordre religieux seraient jugés par les tribunaux religieux (mehakim-i-ckérié) et les procès d'ordre civil par les tribunaux ordinaires. Mais, sans déterminer d'une façon claire et précise la nature et les catégories de ces procès, on rattacha les tribunaux ordinaires au ministère de la Justice et les tribunaux religieux au Cheikh-ul-lslamat. Ce qui donna lieu à de nombreux inconvénients. »
Parmi ces inconvénients du morcellement du pouvoir judiciaire, Y exposé indique avant tout « la possibilité de sentences contradictoires et s'infirmant mutuellement, rendues par les deux autorités judiciaires. » En effet, tout d'abord, au moment de la création des tribunaux ordinaires, « on n'avait pas eu soin d'interdire aux juges religieux de se prononcer dans les procès déclarés du ressort des tribunaux ordinaires », et même après la réforme de 1295, « le pouvoir exécutif resta exposé à l'obligation de faire exécuter des décisions contradictoires également formelles. » Les règlements sur la délimitation des compétences de 1303 et de 1330 ne mirent pas fin au conflit, et les individus « eurent à pâtir des chocs des deux pouvoirs judiciaires. »
Une autre anomalie était que les juges religieux, nommés par le Cheikh-ul-lslamat et dépendant de lui, présidaient en même temps les tribunaux ordinaires de première et de seconde instance. « Le ministre de la Justice, malgré l'impossibilité où il se trouve de connaître la personne et les capacités judiciaires du fonctionnaire auquel il est forcé de confier un poste, est néanmoins dans l'obligation d'assumer la responsabilité de ses actes... La nomination des juges religieux, leur avancement, leur destitution et leur changement sont du ressort du Cheikh-ul-lslamat, de sorte que le ministère de la justice ne possède aucun moyen efficace de les encourager à bien s'acquitter de leurs fonctions ou de réagir contre leurs abus... »
En outre, Y exposé fait ressortir « qu'au point de vue religieux il n'est nullement nécessaire que les fonctions du cadi et du mufti soient réunies en une même personne. Car, la fonction judiciaire fait partie de l'exercice du pouvoir public et, par conséquent, doit être conférée par le souverain, tandis que le rôle
du mufti consiste simplement à se prononcer sur une question donnée, ce qui constitue une faculté de science acquise à la portée de tout homme savant. La différence la plus remarquable et la plus importante entre une sentence judiciaire et un fetva, c'est que la première est rendue par procuration et au nom du Chef des Croyants qui détient le pouvoir public, et est, par conséquent, subordonnée à des considérations de lieu, de temps et à d'autres restrictions et exceptions, tandis que le fetva, ne s' appuyant pas sur une pareille procuration et ne découlant que du savoir et de l'interprétation, n'est sujet à aucune restriction. Le point essentiel est donc que, par suite de ces considérations, ces deux fonctions ne soient pas cumulées. »
Le projet de loi gouvernemental, approuvé à l'unanimité par la commission judiciaire de la Chambre, fut discuté par cette dernière dans sa séance du 24 février 1917. Le ministre de la Justice, Halil Bey, le défendit par un bref discours. Il dit notamment : « Le but de ce projet de loi consiste à unifier les services judiciaires et à subordonner l'exercice de la justice à une seule direction pour rendre ainsi le contrôle plus efficace. Par cette réforme, le gouvernement ne porte aucune atteinte aux attributions et aux prérogatives essentielles du Cheikh-ul-Islamat, qui reste chargé des affaires spirituelles et religieuses comme par le passé, et qui continuera à agir suivant les dispositions en vigueur, non abrogées par cette loi, dans les questions qui le concernent, telles que la fixation du ramazan et des baïrams. » Et après cette saillie ironique, Halil Bev promit de présenter bientôt le projet de loi sur la réorganisation du Cheikh-ul-Islamat, qui devait « créer certains rouages de nature- à garantir sis attributions. - Sur ce, la loi fut votée par la Chambre. [*e Sénat la vota ;i son tour, Le 6 mars 1017, après des débats où des orateurs comme Le Cheikh Abd-ul-Kadir Bey, Damad Ferid Tacha et Ahmed Kiza Bey la combattirent comme inopportune et intempesl