‹ Le sort de l'Empire ottomanChapitre 16 sur 43 · COMMANDEMENT DE PLACE DE CONSTANTINOPLE · texte numérisé non relu

COMMANDEMENT DE PLACE DE CONSTANTINOPLE

Irrité, en dépit de ses démarches, de n'avoir obtenu ni le grade, ni la fonction auxquels il n'avait pas droit et que la loi ne permettait pas de lui accorder, le commandant de réserve Yakoub Djémix Bey a abusé de la confiance et des attributions dont il jouissait, et après avoir en vain cherché à réaliser ses ambitions et ses intérêts en faisant valoir çà et là les avantages d'une sienne politique contraire à celle du gouvernement actuel et de nature à rendre le résultat de la guerre tout à fait favorable aux ennemis, il résolut de renverser le Cabinet de vive force pour le remplacer par un autre disposé à agir suivant ses aspirations personnelles. Convaincu qu'il ferait accepter sa propre politique à ce Cabinet constitué par lui, il convoqua à l'hôtel « Messerret », pour faciliter l'exécution de ce dessein, quelques-uns des officiers subalternes, des soldats et des civils qui s'étaient trouvés antérieurement sous ses ordres, et auxquels il espérait faire partager facilement ses idées ;

et là, il invita les assistants à pousser individuellement les Ottomans vers le parti de l'ennemi, à prendre des dispositions particulières pour faire disparaître ceux des membres du Cabinet qui se montreraient réfractaires à cette orientation, et il les encouragea à participer à ses projets séditieux par la promesse alléchante de places et de fonctions ; mais les assistants repoussèrent ses propositions, déclarant qu'une pareille conduite serait une trahison envers le pays, et informèrent le gouvernement des instructions qui leur avaient été données. En conséquence, la Cour martiale de Constantinople, conformément aux dispositions spéciales du code pénal, a prononcé l'acquittement de quelques-uns, gracié quelques autres, et, en vertu du § VI de l'article XIV de la loi sur la trahison militaire, la peine de mort contre Yakoub Djémil Bey en qui les débats ont révélé l'instigateur et l'auteur du mouvement. La sentence ayant été sanctionnée par iradé impérial, en vertu des prescriptions de l'article 16 du code pénal militaire sur la peine de mort, le coupable a été pendu hier lundi, à 7 heures du matin, au lieu d'exécution, près Kiaat-Khané.

Constantinople, le 12, 9, 16.

D'après ce communiqué, Yakoub Djémie Bey était donc un traître, prêt à sacrifier son pays pour assouvir des haines et rancunes personnelles. Et cependant cet officier félon était un compagnon d'ExvER Bey dès la première heure, le célèbre terroriste Bombadji DjéMie, le lance-bombes, pour ainsi dire, de la compagnie Union et Progrès. On dit, d'autre part, qu'il était à la veille de recevoir le commandement d'une division ; de quoi voulait-il donc se venger ?

Nous avens ouï dire que le communiqué du gouvernement jeune-turc relativement à l'affaire Yakoub-Djêmil, avait travesti très fortement la vérité. Djëmie et ses amis ne seraient nullement des traîtres, mais des patriotes désireux de mettre fin à la situation intolérable faite par les Allemands à la Turquie et de débarrasser en même temps le pays de ses tyrans jeunes-turcs. Cette révolte, fomentée par un membre militant du parti Union et Progrès, et soutenue, dit-on, en secret par certains éléments modérés de ce parti, impressionna fort le gouvernement. Il eut peur de sévir dans l'occurrence. Presque tous les conjurés — et ils étaient nombreux — furent relâchés. Cependant, Enver Pacha, dont la férocité n'a jamais été égalée que par la mesquinerie, laissa exécuter le commandant Yakoub Djémip Bey.

§ 2. Dans la première et dans la seconde partie de cet ouvrage, nous avons déjà dit qu'au moment de l'entrée de la Turquie en guerre, le pouvoir était entre les mains d'un petit groupe de membres du Comité Union et Progrès, et en dernier lieu du directoire Enver-Talaat-Djkmal. Certes, les autres membres

178 LE SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN

de ce Comité, les Carasso, les Nazim, les Beha-Eddine-Chakir, d'autres encore, gardaient une certaine influence. Mais le pouvoir n'était plus entre leurs mains, comme dans les beaux premiers temps de la dictature anonyme du parti.

Aux débuts de la guerre, Enver et Talaat jugèrent opportun de se débarrasser du triumvir Djëmal en confiant à son ambition effrénée la conquête de l'Egypte. Djémai, Pacha accepta, et tout en conservant son poste de ministre de la Marine, fut nommé commandant en chef de la IVme armée stationnant en Syrie, avec des pouvoirs administratifs extraordinaires. Il ne manqua pas d'en profiter pour s'y tailler une vice-royauté de fait, allant jusqu'à organiser, les vendredis, les selamliks à la mosquée de Damas, à l'instar de ceux du Sultan à Constantinople. Quant à la politique de Djémai, Pacha à l'égard de la population syrienne 1, elle eut pour but, la turquisation du pays, comme moyens, la famine et la potence, et comme résultat, la ruine complète de cette contrée, assez prospère avant la guerre. Cette politique insensée parut même, à un moment donné, vers la fin de l'année 1916, inspirer une certaine crainte aux gouvernants de Constantinople, et Djëmai, Pacha jugea nécessaire de se rendre à la capitale pour s'expliquer avec ses complices. Mais il réintégra bientôt son poste, et ne changea rien à ses méthodes d'administration. Son indépendance vis-à-vis de Constantinople était assurée. Par contre, l'ancien « francophile » ne put s'émanciper en même temps de la main-mise allemande, qui s'abattit sur la Syrie aussi solidement que là où régnaient Enver et Taalat : chemins de fer, installations et dépôts militaires, artillerie — tout se trouva sous le contrôle allemand. Et l'on est en droit de se demander si la responsabilité de l'administration du proconsul turc ne doit pas également retomber en partie sur l'influence allemande.

Un autre homme s'est créé une situation presque indépendante dans l'Empire ottoman : Rahmi Bey, Vali de Smyrne.

Originaire de Salonique, membre du Comité secret Union et Progrès dès sa formation, Rahmi Bey fut élu député de Salonique après la révolution jeune-turque et se créa immédiatement une position influente. Intelligent, énergique et audacieux, il fut, en 1909, le porte-parole du Comité dans ses graves démêlés avec Kiamil Pacha avant la chute de l'astucieux Grand Vézir.

1 Nous nous occuperons de cette politique, plus loin en détail, voir p. 335 et suiv.

Talaat Bey vit bientôt en lui un rival redoutable, et ce sentiment fut peut-être une des causes qui tinrent RahmiEey à l'écart de toutes les combinaisons ministérielles. En mars 1914, il fut nommé gouverneur général de Smyrne, dans le but manifeste de débarrasser Constantinople de la présence de cet homme remuant, qui ne craignait pas de se proclamer ennemi de l'accaparement du pays par les Allemands.

D'après des témoignages neutres, l'attitude de Rahmi Bey à Smyrne, pendant la guerre, à l'égard des étrangers, sujets des Etats ennemis de la Turquie, a été jusqu'ici d'une entière correction ; et l'humanité entière doit de la gratitude à ce Jeune-Turc, qui fait presque exception 1 dans sa fidélité aux principes de 1908, et qui n'a permis dans son vilayet ni « déportations », ni massacres d'Arméniens, malgré les invites réitérées de Constantinople. Il a en même temps réussi à écarter la main-mise allemande de sa province, en empêchant les officiers allemands d'y entrer et en limitant même le séjour des inspecteurs allemands. En un mot, comme Djémae Pacha, Rahmi Bey s'est taillé un petit Etat dans l'Etat turco-allemand, mais il a usé jusqu'ici de son pouvoir pour le bien de ses administrés.

§ 3. Un des plus tragiques épisodes de la lutte des Jeunes- Turcs pour la conservation du pouvoir pendant la guerre est certainement la mort du prince héritier Youssouf Izzedine Effendi, trouvé le [V^Z I9I6, dans son palais, les veines du bras ouvertes avec des ciseaux, comme jadis, le 4 juin 1876, son père, le Sultan Abd-ue-Aziz. Les médecins, en 1917 comme en 1876, conclurent au suicide.

Ayant quitté la capitale de la Turquie en octobre 1914, bien avant cet événement, nous ne pouvons en donner un récit personnel, mais nous croyons intéressant de résumer brièvement celui d'un homme qui a vécu à Constantinople pendant les dernières péripéties «le cette tragédie, M. Albert S. Asséo. Nous lui en laissons, bien entendu, toute la responsabilité. Ce récit a paru dans la Nette Ziircher Zeitung des 11, 12, 30 et 31 janvier 1917.

II. Asséo croit savoir que lors de la déposition d'ABD-m>HAMir>, eu 1909, il avait été un moment question de placer sur le trône, non pas le vieux

1 Nous devons la même mention honorable à Sui^eiman Nazik, Vali de Bagdad, et à son frère Faik Au, gouverneul de Kontahia.

!8o LE SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN

et décrépit Mehmëd Réchad, mais Youssouf Izzedine Effendi, et que plusieurs chefs du parti Union et Progrès, entre autres Ahmed Riza Bey, étaient partisans de cette candidature. Elle échoua cependant devant l'opposition des militaires et surtout d'ENVER Bey, qui craignaient les tendances autocratiques du prince. YOUSSOUF Izzedine Effendi, très ambitieux, conçut dès cette époque une grande animosité contre EnvER Bey.

Le Prince Héritier commença bientôt une lutte sourde pour obtenir le pouvoir, ne fût-ce que sous la forme d'une régence. Mais de nouveau il vit se dresser contre lui la volonté hostile d'ENVER Bey. Et celui-ci sembla lui donner en 191 3 un terrible avertissement en faisant pendre, parmi les meurtriers de Mahmoud Chefket Pacha, le mari d'une princesse de la maison impériale, Damad Sai^ih Pacha. La haine du prince contre Enver ne fut tenue en échec que par sa terreur.

Youssouf Izzedine était pacifique, et désirait sincèrement que la Turquie se consacrât à l'œuvre immense de sa réorganisation intérieure. Il avait pour la France les plus chaudes sympathies, et une grande admiration pour l'Amérique. Il était dévoré par le désir du pouvoir et n'avait cependant pas la force de caractère ni la persévérance nécessaires pour triompher ; sa volonté se brisait contre celle des plus forts, et sa santé en était sérieusement compromise.

Lorsque, le ier août 1014, éclata la guerre européenne, Youssouf Izzedine Effendi se prononça en faveur d'une neutralité bienveillante pour l'Entente. D'après M. AssÉo, il fut appuyé dans cette attitude par quelques ministres parmi lesquels Djémae Pacha et Djavid Bey1, tandis que le parti de TaeaaT Bey était pour la stricte neutralité et celui d'ENVER Pacha pour la guerre. Enver Pacha sut cependant si bien manœuvrer et intriguer qu'il réussit à créer une animosité entre le prince et Tai^aat, dont il sut profiter pour gagner ce dernier à ses vues. Dès lors Youssouf Izzedine resta isolé et dans l'ignorance complète de ce qui se tramait au Conseil des ministres, Enver et TaIvAAT se gardant bien de le mettre au courant de leurs plans.

Youssouf Izzedine ne pensait cependant pas que les intrigues des deux dictateurs pussent impliquer la Turquie dans la guerre. Il était surtout rassuré à ce sujet (dit M. AssÉo) parce que le francophile avéré Djémae Pacha (!) et Djavtd restaient membres du Cabinet. Il fallut l'arrivée du Goeben et du Breslau pour mettre fin à ce bel optimisme.

Ici M. AssEo, très circonspect dans tout sou récit, devient tout à fait énigmatique. Il déclare que tous les complots ourdis, toutes les luttes menées pendant les douze jours qui vont de l'éclosion de la grande guerre à l'arrivée des deux cuirassés allemands, « étaient surpassés par le tragique et décisif conflit entre deux hommes qui se haïssaient à la mort : Enver et YOUSSOUF Izzedine. Que se passa-t-il entre ces deux hommes pendant cette guerre acharnée de douze jours, qui devait durer encore quelque temps ? Il est trop tôt pour en parler. Cependant ils étaient capables tous deux de commettre les pires actes de violence, et ils ne s'en firent certainement pas faute ».

M. AssÉo veut-il accréditer par ces lignes la version que nous avons entendue pendant ces journées mémorables, à Constantinople, version d'après laquelle l'héritier du trône des Osmanlis aurait tiré un coup de revolver sur l'aventurier assassin de Nazim Pacha et l'aurait blessé ?

M. AssÉo raconte encore qU' après l'attaque inopinée des ports russes de la mer Noire par la flotte germano-turque, le prince Youssouf Izzedine fit des efforts désespérés pour empêcher le départ des ambassadeurs de l'Entente. Il tâcha d'approcher Enver et TaeaaT, mais ceux-ci se dérobèrent à toute entrevue. Enfin l'Héritier se précipita chez le vieux Sultan et y donna

1 Nous ne partageons aucunement cette opinion de M. ASSÉO. DjÉMAl, Pacha a joué la comédie dès le début de la crise. Quant à Djavid BEY, il y a eu peutêtre quelques velléités ententophiles au commencement (voir plus haut, p. 96).

LA POLITIQUE INTÉRIEURE TURQUE loi

libre cours à sa rage en faisant entrevoir à Mehmed Rechad tous les risques que courait sa couronne ; mais il n'aboutit à aucun résultat sinon à jeter le Sultan dans une crise nerveuse. Vaincu, Yotjssotjf IzzedinE dut se résigner au triomphe d'ENVER. Bientôt il fut complètement isolé. Djavtd Bey donna sa démission, Djémal Pacha partit pour la Syrie, et le prince perdit ainsi ceux qui, d'après M. AssÉO, avaient été pour lui au moins un appui moral. M. AssÉo continue comme suit : « Il existe en Turquie, à côté du pouvoir officiel, un pouvoir presque occulte, qui est pour ainsi dire le tribunal de la dynastie. Ce tribunal se compose de trois membres actifs, Enver Pacha, vice-généralissime de toutes les forces de terre et de mer, ayant son pavillon comme un roi ; de Taeaat Bey, ministre de l'intérieur et seigneur omnipotent ; et de X. Effendi, simple député. Il y a aussi un membre passif, le Cheikh-ul-Islam. — X. Effendi apparaissait toujours sur l'avant-scène politique pendant les grands événements. Ce fut lui qui reçut du comité Union et Progrès le mandat d'honneur de signifier personnellement sa déposition au vieux Sultan Abd-ue-Hamid. Il est le grand maître des francsmaçons jeunes-turcs, devant lequel on s'incline encore très bas à Nouri- Osmanié (quartier de Stamboul où se trouve le local du comité Union et Progrès) et dans les palais princiers à Nichantach et au Bosphore, malgré son impopularité parmi l'élément qu'il représente à la Chambre ottomane. Nous voulons taire le nom de cet antagoniste et attendre que l'avenir dévoile le rôle qu'il a joué et joue encore, sans aucun doute, dans toutes les grandes crises d'un Empire qui tâche de se relever de sa faiblesse. De ces trois hommes, Enver et Taeaat gouvernent et exécutent, tandis que le troisième surveille, conseille, intervient, et, s'il y a péril en demeure, dénonce et juge avec les autres. C'est une sorte de juge de paix suprême, ayant grand pouvoir sur le sort des princes. Sous cette forme, il est même pour ceux-ci une sorte de protecteur.... Il n'est pas de conseil de la couronne auquel il n'assiste. Ces trois hommes ont dirigé toutes les exécutions individuelles et les exécutions en masse. Ils décident pour ainsi dire seuls des punitions, répressions, persécutions politiques. Ahmed Riza, président du Sénat, qui a tâché de défendre les Arméniens, en sait quelque chose. »

Pour quiconque est tant soit peu au courant des choses de la Jeune-Turquie, il est clair comme le jour que par son mystérieux X. Effendi, M. AssÉo a voulu désigner M. Carasso, député juif de Salonique ; car c'est lui qui, avec trois autres députés, a notifié en 1 909 sa déposition au Sultan Abd-ul- Hamid. C'est à lui également qu'on a toujours attribué une grande influence sur les décisions du Comité. Nous pensons cependant que M. AssÉo s'est exprimé d'une manière malheureuse en le qualifiant de troisième membre du triumvirat jeune-turc. C'est une place que nous réservons plutôt, quant à nous, à Djémal Pacha. Carasso Effendi, par contre, a probablement été la véritable Eminence grise du Comité Union et Progrès. M. AssÉo, ailleurs si prudent, devient très affirmatif à son endroit et lui attribue même une part de responsabilité dans toutes les exécutions en masse ou en détail. Nous ignorons complètement si M. ASSÉO a raison. Il hésite cependant à tirer de son affirmation la seule conséquence logique en ce qui concerne le cas de YOUSSOOT IZZEDTNE EFFENDI. Il dit .seulement : 1 Mais dans quelle mesure les triumvirs jeunes-turcs étaient-ils impliqués dans la catastrophe de YOUSSOUB [ZZEDTNE EFFENDI ? Nous ne le savons pas et peut-être personne, hormis eux, ne saurait-il le dire. Nous ne voulons donc rien affirmer à cet égard, et nous ajoutons que même si, jusqu'à un certain point. 1 avait été li' cas. ils auraient dû agir pour de tout autres motifs que des motifs personnels. Le seul point qui nous laisse sceptiques est le suicide, et 1 tout

M. ASSÉO tennin: son étud< par la communication de quelques laits peu connus du grand public, 1 1 donl nous lui laissons L'entière responsabilité.

r.n avril [915, 1« >is de l'offensive russe dan-, les Carpatnes, le prince Ynrssoi 1 1z/i:dink remonta pour quelque temps à la surface de la vie politique. Mais des que cette offensive s'arrêta, l étoile de l'Héritier s'éclipsa

l82 I,E SORT DE L'EMPIRE OTTOMAN

définitivement. On s'étonna d'autant plus à Constantinople de le voir partir, après le succès turc à Anaforte, pour les Dardanelles. M. AssÉo fait comprendre qu'on voulait impliquer le prince dans un grand complot politique « découvert » par le gouvernement à cette époque, découverte qui fut suivie d'arrestations et de déportations des Arméniens. Youssouf Izzedine aurait voulu fuir de la Turquie, et se serait rendu à cet effet aux Dardanelles, où il aurait été précédé par son ami, le représentant d'une grande puissance. (M. ASSÉO fait évidemment allusion à l'ambassadeur des Etats-Unis d'Amérique). Cette tentative échoua. Le prince se décida alors à entreprendre, en compagnie du même ami, un voyage en Allemagne. Mais le jour même du départ on le trouva dans sa villa nageant dans son sang, les artères du bras ouvertes.

Une personnalité de la Cour et en même temps du monde diplomatique fit observer malicieusement : « On l'a suicidé » et ajouta : « D'après le proverbe turc, deux artistes ne peuvent pas danser sur la même corde ». Et M. ASSÉO répète en terminant : On l'a suicidé.

En lisant l'intéressant article de M. AssÉo, on a sans cesse l'impression qu'il craint d'aller trop loin dans ses révélations. Ses scrupules sont, nous n'en doutons pas, très honorables. Il en a cependant assez dit pour que nous dégagions de son récit la conclusion naturelle. Car si toutes les exécutions en Turquie, les massacres comme les suppressions individuelles, sont, d'après M. AssÉo, décidées par le trio Enver-Taeaat-X***, et si, comme il le dit, Youssouf Izzedine a été suicidé, il est évident que cet auteur veut nous faire comprendre que l'exécution de l'Héritier, ennemi personnel et mortel d'ENVER Pacha, n'a pas échappé à la règle générale.

Nous nous permettons de joindre à cette conclusion quelques observations personnelles. En notre qualité de Premier Drogman de l'Ambassade de Russie à Constantinople, nous avons pu approcher le malheureux prince-héritier à plusieurs reprises lors de ses entretiens avec les ambassadeurs, MM. Tcharykow et de Giers. Youssouf Izzedine Effendi nous a toujours fait l'effet d'un homme autoritaire, mais animé des meilleures intentions envers son peuple, ami du progrès et de la paix. Il avait de grandes sympathies pour la France et l'Angleterre, et était un sincère partisan du rapprochement russo-turc. Sur le trône, il aurait peut-être voulu imposer sa volonté, mais nous doutons qu'il l'eût employée à massacrer ses sujets comme le Sultan ou le Comité rouges. Il nous paraît, par contre, très probable qu'il aurait fait pendre quelques membres de ce dernier.

L,e Comité avait composé de ses créatures la maison de l'Héritier, et le surveillait étroitement ; aussi éprouvait-il pour ses espions une rancune et une haine qui certes ne se seraient pas dé-

menties à l'occasion. Il est hors de doute que la neurasthénie du Prince, qui se fit surtout sentir pendant les dernières années, se développa sous l'influence de cet abominable espionnage domestique. De temps en temps, il est vrai, pendant les années du règne jeune-turc, on signalait une détente dans les relations entre le Prince et le Comité. Mais la suspicion des deux côtés reprenait toujours le dessus. La haine personnelle que Youssouf nourrissait contre Enver, mari d'une princesse impériale, qui ne cachait presque pas ses visées à la dictature, acheva de jeter le Prince dans le camp opposé à celui des von der Goez et des Liman von Sanders.

Ce serait méconnaître complètement le caractère des hommes de la trempe d'ENVER ou de Taeaat que de supposer qu'après avoir supprimé nombre de leurs ennemis politiques de race turque, après avoir fait massacrer une grande partie du peuple arménien, après avoir entraîné leur pays dans une guerre criminelle, ils respecteraient le dernier obstacle qui se dressait devant leurs folles ambitions dans la personne du prince Youssouf Izzedine. La gloire de la maison d'Osman brillait parfois dans les yeux de ce prince, pourtant malade de haine et de terreur. Ce regard inquiétait les jacobins jeunes- turcs : ils l'éteignirent 1.

§ 4. Le danger qui menaçait les deux grands chefs Taeaat et Enver du côté de Djémae Pacha et de Rahmi Bey se trouvait pour ainsi dire localisé à Damas et à Smyrne dès le début de la guerre La lutte pour la première place dans l'Etat se poursuivie d'autant plus âprement entre le dictateur militaire et le dictateur

1 L'Allemand Harry Stuermer, correspondant de la Kôlnische Zeitung, qui se trouvait à Constantinople pendant le « suicide », dit qu'on ne saurait encore établit définitivement si Youssouf Izzedine Effendi a été assassiné ou s'il s'est suicidé pour échapper à l'assassinat, par les sbires d'ENVER Pacha, qu'il croyait inévitable. « Kn tous cas, Youssouf Izzedine a payé de son sang son opposition personnelle et politique a Envi.k, et non pas un acte illoyal quelconque. Il est une des nombreuses victimes de cet assassin (Zwei Kriegsjahre in Konstantinopel, p. 211). Et M. HARRY SïUERMBR raconte la visite maladroite qu'il reçut, après les funérailles du prince, du Secrétaire général du Sénat qui tâcha en vain de le convaincre d'écrire un article dans la Gazette de Cologne sur les circonstances de la «mort» du prince neurasthénique (toc. cil. p. 214-215).

A cette occasion M. IIakkv STUERMER dit d'ENVER «qu'il s'est fait la réputation de menteur et d tux yeux de tous ceux qui ne sont pas avec le Comité »

(p. 218). Et encore « personnellement, ENVER Tacha, nonobstant toutes les basses flatteries auxquelles se complaisent les Allemands enthousiasmés de cet instrument docile du militarisme allemand, est un des personnages les plus repoussants (cines der widerlichsten Subjekte) (pie la Turquie ait produits » (loc. cit., p. 216J.

civil, l'enjeu — le poste de Grand Vézir — étant en attendant déposé entre les mains frêles du prince Saïd Halim Pacha.

Nous manquons à l'heure actuelle de données pour esquisser les péripéties de cette lutte. D'ailleurs c'est surtout l'issue qui nous importe. Elle a été favorable à Talaat, nommé Grand Vézir par « Hatti Houmayoun » du Sultan en date du 22 janvier 1917. Dans ce nouveau cabinet, où Talaat Pacha prit aussi le portefeuille de l'intérieur, EnvER Pacha conserva celui de la guerre, et Djëmal Pacha celui de la marine. Moussa Kjazim Effendi fut nommé Cheikh-ul-Islam, Halil Bey passa à la justice et fut remplacé aux affaires étrangères par un protégé de Talaat, Ahmed Nessimi Bey ; les ministères de l'Instruction publique, des Travaux publics, du Commerce et de l'Agriculture furent confiés respectivement à Chtjkri, Ali Munif et Cheref Beys. Quelques jours après, Djavid Bey entrait au ministère, assumant le portefeuille des finances.

Le 15 février 1917, Talaat Pacha se présenta devant la Chambre des députés et, après avoir proclamé que la Turquie combattrait jusqu'à ce qu'elle eût obligé ses ennemis à reconnaître son droit à l'existence, et que Constantinople ne serait pas abandonnée tant qu'il resterait un seul Ottoman, fit les déclarations suivantes sur la politique générale intérieure du Cabinet :

« Nous sommes convaincus que notre nation, qui est entrée en contact intime avec la civilisation occidentale et qui a contracté une alliance à la vie et à la mort avec les puissances centrales, ne peut rester indifférente aux exigences et aux conditions de la culture moderne. Autant la victoire est nécessaire pour assurer l'existence de l'Empire, autant le succès dans la voie des réformes et de la réorganisation est indispensable pour sa consolidation.

» Nous marcherons avec persévérance dans cette voie pour atteindre le but. Mais comme il n'est pas possible de procéder, durant cette grande crise, à des réformes importantes et à des transformations fondamentales dans la politique intérieure, tous nos efforts se porteront pour le moment à aplanir les difficultés intérieures créées par l'état de guerre.

» Notre plus grand désir est d'assurer à chaque Ottoman le bénéfice de tous les droits que lui confère la charte constitutionnelle et d'assurer de cette manière la souveraineté de la loi dans le pays. »

Cette déclaration cynique du nouveau Grand Vézir, qui, comme

ministre de l'Intérieur, avait laissé égorger un million d'Arméniens et de Nestoriens et mourir de faim des milliers de Syriens, provoqua naturellement les vifs applaudissements de ses cent- quatrevingt-neuf associés du Comité Union et Progrès, qui constituaient à cette heure la Chambre ottomane, et qui s'empressèrent de voter à l'unanimité un ordre du jour de confiance au gouvernement.

La déclaration du nouveau cabinet qui, à part les passages cités, ne comprend qu'un vague programme de mesures d'utilité publique dans les domaines économique, financier et judiciaire, prouve clairement que le changement de Grand Vézir ne correspondait pas à un changement de la politique intérieure. Aussi la presse turque, tout en enregistrant, d'un côté, avec enthousiasme les paroles sacrilèges de Taeaat Pacha sur la souveraineté de la loi en Turquie, s'empressait-elle de constater, de l'autre, que la politique intérieure du Cabinet resterait la même. Ainsi, le Hilal écrivait, le lendemain du dénouement de la crise : « La compositiion du nouveau cabinet est une sûre indication sur le caractère du changement ministériel qui vient d'avoir lieu. Elle montre clairement que la physionomie du gouvernement n'a pas varié, c'est-àdire que ceux des anciens ministres qui représentaient la politique du parti au pouvoir étant maintenus à leur poste, l'aspect même sous lequel se présentait le collège des hommes chargés de la direction des affaires, est aujourd'hui exactement ce qu'il était hier. Ce fait, qui s'imposera à tous, ne laisse subsister aucun doute au sujet de la politique que le cabinet Talaat Pacha va suivre : elle sera absolument identique à celle qui a été poursuivie jusqu'ici par le gouvernement. »

Le Tasviri-Efkiar était plus catégorique encore : « Le changement ministériel est absolument sans rapport avec une évolution intérieure ou extérieure. Le gouvernement d'aujourd'hui n'est, dans toute l' acception du terme, qu'un cabinet Union et Progrès. S'il en est qui veuillent absolument trouver une différence entre hier et aujourd'hui, nous leur dirons simplement que le cabinet actuel, présidé par Tai.aat Pacha, qui a toujours été la personnification de la volonté el de l'énergie du Comité Union et Progrès, serait peut-être plus apte à lutter activement contre les difficultés des circonstances. »

Nous croyons que le Tasviri-Efkiar a très bien précisé la situation. Le Grand Véziral de Said Halim Pacha, surtout depuis la

l86 LE SORT DE L'EMPIRE OTTOMAN

guerre, n'était qu'une fiction. En somme, il ne faisait que manifester les volontés d' Enver ou de Talaat selon les vicissitudes de la sourde lutte que se livraient ces deux rivaux. Et l'avènement de Talaat n'a marqué que sa victoire personnelle sur son rival. Cette victoire de Talaat avait-elle été remportée malgré les Allemands, qui avaient jusqu'alors toujours soutenu Enver, leur âme damnée ? ou bien les Allemands, reconnaissant la supériorité évidente de Taalat, avaient-ils préparé une réconciliation entre les deux rivaux, persuadant à Enver de se confiner dans le domaine purement militaire ? Il serait téméraire de se prononcer là-dessus aujourd'hui. Ce qui nous intéresse ici, c'est d'établir le fait que l'avènement de Talaat Pacha — solennellement consacré par un voyage à Berlin, où il reçut pour ainsi dire son second firman d'investiture — n'a été qu'un changement de façade, qui n'a pu exercer et qui n'a exercé aucune influence sur la condition de la malheureuse population de l'Empire. Une partie de celle-ci continue à mourir de faim, du typhus exanthématique, des maladies vénériennes 1, tandis que l'autre est ruinée par les impôts et par le recrutement de tous les hommes valides 2.

1 A Constantinople, le typhus exanthématique faisait rage pendant les premiers mois de l'année 1917. La préfecture de la ville publiait un communiqué, où elle disait entre autres : « Il est interdit de circuler dans un état de malpropreté tel qu'il inspire la répulsion » et encore : « Il est interdit aux individus malpropres ou pouilleux de prendre place dans les voitures, tramways et bateaux » ; interdictions donnant une sûre indication sur la misère dans laquelle était tombée la population de la capitale.

En même temps les autorités de Smyrne se virent obligées, en raison de l'extension prise par les maladies secrètes, de soumettre à un examen médical toute personne désirant contracter mariage. On ne saurait nier que cette mesure prophylactique, excellente en elle-même, ne dénote cependant une situation anormale.

2 Le rapport du Comité Union et Progrès au Congrès de 1916 prétend que la Turquie avait mobilisé depuis le commencement de la guerre 3 millions d'hommes Si ce chiffre est exagéré, celui de 2 millions a été certainement dépassé. La durée du service militaire, portée en 191 5 jusqu'à 50 ans, a été dernièrement (n mai 1917) fixée comme suit : « Le service militaire commence le Ier mars qui suit la 18e année révolue, et finit au mois d'octobre de l'année qui suit la 45e année révolue de chaque citoyen. » En outre Enver Pacha, malgré l'opposition de Tal.aat et de Djavid, réussit à faire enrôler les personnes ayant payé le bedel (taxe d'exonération). Une loi provisoire à cet effet fut promulguée le 6/19 octobre -1916 et acceptée par la Chambre des députés le 13 février 191 7 ; son article Ier dit : « Les lois des 21 février Ï330» 25 janvier 1331 et 7 mars 1332 sur la taxe d'exonération militaire sont abolies. Le ministère de la guerre peut appeler, en cas de nécessité urgente et suivant les besoins, les hommes qui ont payé la taxe d'exonération conformément à ces lois. »

Section III La politique envers les races non-turques de l'Empire.

Page 1