‹ Le sort de l'Empire ottomanChapitre 18 sur 43 · I.E SORT DB I.'F.MIIKK "TTOMAX · texte numérisé non relu

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de toutes les Puissances signataires. 1/ article 61 du Traité de Berlin du 13 juillet 1878 porte :

La Sublime-Porte s'engage à réaliser sans plus de retard les améliorations et les réformes qu'exigent les besoins locaux dans les provinces habitées par les Arméniens, et à garantir leur sécurité contre les Circassiens et les Kurdes. Elle donnera connaissance périodiquement des mesures prises à cet effet aux puissances qui en surveilleront l'application.

§ 3. La Turquie, comme il fallait s'y attendre, ne remplit pas l'obligation internationale qui lui était imposée par le Traité de Berlin. La célèbre note collective des six Puissances, adressée à la Porte le 7 septembre 1880 1 ne laisse aucun doute à cet égard. Se référant aux explications précédentes de la Porte, ce document dit : « Les termes mêmes dans lesquels la Sublime-Porte a cru pouvoir s'expliquer sur les crimes commis, ou signalés comme ayant été commis, dans les provinces habitées par les Arméniens, prouvent qu'elle se refuse à reconnaître le degré d'anarchie qui règne dans ces provinces, et la gravité d'un état de choses dont la prolongation entraînerait, selon toute vraisemblance, l'anéantissement des populations chrétiennes dans de vastes districts. » Et la note concluait : « Il est de toute nécessité de réaliser, sans perte de temps, les réformes destinées à garantir la vie et la propriété des Arméniens ; de prendre immédiatement des mesures contre les incursions des Kurdes ; d'appliquer sans délai la nouvelle combinaison financière, de mettre provisoirement la gendarmerie sur un pied plus satisfaisant ; de donner surtout aux Gouverneurs généraux un pouvoir plus stable et une responsabilité plus étendue. »

Le gouvernement d'ABD-UL-HAMiD se garda bien de suivre ces conseils, pourtant désintéressés. Aucune réforme ne fut introduite. Par contre, le gouvernement excita de plus en plus les Kurdes contre les Arméniens, et les laissa systématiquement déposséder les Arméniens de leurs terres. Les brigands kurdes furent même (en 1890) organisés par le gouvernement en des régiments de cavalerie irrégulière (Hamidié) qui devinrent le fléau de toute l'Arménie. Enfin la lente extermination des Arméniens ne suffit plus au Sultan Rouge, et en août 1894 il essaya, un petit massacre préalable à Sassoun 2.

1 On en trouvera le texte dans le livre de Marcei, IyËART, La question arménienne,,

* Comp. DoumercuE, L'Arménie, p. 12-13.

Mais les puissances s'émurent, et une commission consulaire russo-franco-anglaise constata les abominations commises par les Turcs et les Kurdes contre les Sassouniotes. En avril 1895, les Ambassadeurs de France, de Russie et d'Angleterre élaborèrent un mémorandum et un projet de réformes en Arménie qu'ils présentèrent en mai à la Porte 1. I,a Porte entra en négociations, fit des contre-propositions, et tâcha de toutes façons de tramer l'affaire. Cependant, le 20 octobre 1895, le Sultan dut promulguer un Décret par lequel il acceptait une certaine partie des propositions des trois puissances.

Mais, en même temps, le gouvernement d'Ap.D-UL-HAMiD, voyant que dorénavant il ne lui serait plus loisible de se borner aux seules promesses des réformes, résolut d'avoir recours à l'unique mx^en qui lui restât pour éviter l'application : à la suppression des Arméniens. Et il organisa les massacres de 1895 2.

1 Les textes se trouvent dans le Livre Jaune français, Affaires d'Arménie, et dans Marcei, LÉart, 1. c, p. 38-52.

I Nous croyons utile de reproduire ici quelques documents intéressants du Livre Jaune français (1893-1897.)

N° 6. M. P. Cambon, ambassadeur de la République française à Constantinople, à M. Casimir Périer, président du Conseil, Ministre des affaires étrangères.

Péra, 20 février 1894.

Un haut fonctionnaire turc me disait il y a deux ans : « La question d'Arménie n'existe pas, mais nous la créerons. » La prédiction s'est réalisée. La question arménienne existe aujourd'hui. Depuis plus d'un an l'Arménie proprement dite et les provinces voisines sont le théâtre d'événements graves : nos consuls nous transmettent chaque semaine la nouvelle d'arrestations, de collisions sanglantes entre les Arméniens et l'autorité. La Porte, dans une récente circulaire à ses ambassadeurs, avouait que le sang avait coulé à Yuzgat, et le Grand- Visir reconnaissait dernièrement que l'Arménie était pour la Porte la plus grande préoccupation. Les Turcs sont en train de rouvrir la question d'Orient du côté de l'Asie...

L'article 61 du traité de Berlin intéressait l'Europe au sort des chrétiens d'Arménie et le traité de Chypre en 1878 reconnaissait la nécessité de « l'amélioration du sort des Arméniens ». A cette époque, le réveil de la nationalité arménienne ne s'était pas encore produit ; l'idée de l'indépendance arménienne n'existait pas, ou si elle existait, c'était seulement dans l'esprit de quelques lettrés réfugiés en Europe.

La masse souhaitait simplement des réformes et ne rêvait qu'une administration régulière sous la domination ottomane.

L'inaction de la Porte a découragé les bonnes volontés des Arméniens. Les réformes promises n'ont pas été exécutées. Les exactions des fonctionnaires sont restées scandaleuses ; la justice n'a pas été améliorée, la création des régiments kurdes Hamidiés, soi-disant destinés à surveiller les frontières, n'a pas été autre chose que l'organisation officielle du pillage aux dépens des chrétiens arméniens...

C'est vers 1885 qu'on entendit parler pour la première fois en Europe d'un mouvement arménien...

II fallait faire pénétrer dans la masse de la population arménienne deux idées très simples, l'idée de la nationalité et L'idée de la liberté. Les Comités se chargèrent de les répandre; les Turcs, par leur système inintelligent de perseeutions et d'exactions, se chargèrent de le, taire valoir, l'eu à peu. ils se Boni rendus odieux et insupportables à des populations qui s'étaienl accoutumées à leur esclavage, et comme s'il ne leur suffisait de provoquer ce mécontentement, les Jures se sont plu à le

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Environ ioo ooo Arméniens périrent dans ces massacres, précédés presque toujours par les tortures les plus raffinées, les femmes subissant avant leur mort les derniers outrages et les petits enfants même ne trouvant aucune grâce devant les bour-

grossir en traitant les mécontents de révolutionnaires et les protestations de complots.

A force de dire aux Arméniens qu'ils complotaient, les Arméniens ont fini par comploter ; à force de leur dire que l'Arménie n'existait pas, les Arméniens ont fini par croire à la réalité de son existence, et ainsi, en quelques années, des sociétés secrètes se sont organisées, qui ont exploité en faveur de leur propagande les vices et les fautes de l'Administration turque, et qui ont répandu, à travers toute l'Arménie, l'idée du réveil national et d'indépendance... P. Cambon.

N° 106. M. P. Cambon, ambassadeur de la République française à Constantinople, A M. HanoTaux, Ministre des affaires étrangères.

Thérapia, le 10 octobre 1895.

La population musulmane s'est précipitée sur le quartier arménien, hier, mardi, à Trébizonde. Le pillage et le massacre, malgré les efforts du vali qui était muni de forces absolument insuffisantes, ont duré toute la journée. Notre Consul a pu jusqu'à présent protéger notre colonie et nos établissements catholiques. Mais il redoute une invasion des Musulmans des villages... P. Cambon.

N° 118 (annexes). — M. Meyrier, Vice-consul de France à Diarbékir, A M. P. Cambon, ambassadeur de la République française à Constantinople.

Diarbékir, 31 octobre 1895, 9 heures du matin.

Les Musulmans ont adressé au Sultan un télégramme de protestation contre les réformes dont copie a été remise au vali, et ils ont décidé, dit-on, si la réponse n'est pas satisfaisante, de mettre immédiatement, c'est-à-dire demain vendredi, leurs projets de vengeance à exécution. Les chrétiens sont dans une crainte extrême, ils ont fermé le marché hier de meilleure heure ; ils appréhendent de l'ouvrir aujourd'hui. Ils sont convaincus qu'une action énergique et immédiate de la part du Gouvernement peut seule les sauver. Malgré cela le vali m'a assuré hier soir qu'il ne craignait rien du côté des Musulmans, et que si les chrétiens restaient tranquilles, il peut répondre de l'ordre dans tout le vilayet. La situation est très grave.

Meyrier.

M. Meyrier, Vice-consul de France à Diarbékir, A M. P. Cambon, ambassadeur de la République française à Constantinople.

Diarbékir, 2 novembre 1895, 4 h. 30 du matin, arrivée 8 h. 30 du matin.

La ville est à feu et à sang. Meyrier.

M. Meyrier, Vice-consul de France à Diarbékir, A M. P. Cambon, ambassadeur de la République française à Constantinople. Diarbékir, 2 XI 1895.

Depuis plusieurs jours les Musulmans préparaient ce massacre, ils l'ont mis à exécution de leur plein gré et sans provocation. L'invasion de la mosquée par les Arméniens est de pure invention. Le massacre a duré toute la journée et ne semble pas près de finir. Meyrier.

M. Meyrier, Vice-consul de France, à Diarbékir, A M. P. Cambon, ambassadeur de la République française à Constantinople.

Diarbékir, 3 novembre 1895, 3 û- 4° du soir ; arrivée 11 heures du soir.

J e vois de chez moi les soldats, zaptiés et kurdes en grand nombre, qui tirent sur les chrétiens. Meyrier.

N° 254. — M. de la BouuniërE, Chargé d'affaires de France à Constantinople, A M. Hanotaux, Ministre des affaires étrangères.

Thérapia, 3 septembre 1896.

Mes précédentes communications ont déjà rendu compte à Votre Excellence des faits dont la Banque Ottomane a été le théâtre le 26 août et des troubles qui ont, de nouveau, ensanglanté Constantinople.

reaux ; près de 2500 villages furent dévastés, 559 convertis à l'islam, 568 églises et cloîtres détruits, 282 convertis en mosquées, près d'un demi-million d'Arméniens précipités dans la misère. Constantinople elle-même ne fut pas épargnée. Sous les yeux des représentants impuissants de l'Europe, à deux reprises, en 1895 et en 1896, les autorités turques y organisèrent d'effroyables boucheries. Tel est l'horrible bilan dressé, sur la base du rapport présenté le 4 février 1896 au Sultan par les ambassadeurs des Grandes Puissances, et sur la foi d'autres nombreux témoignages européens, par le pasteur allemand Lepsius, qui visita l'Arménie quelques mois après les massacres et les décrivit dans un livre émouvant 1.

M. Lepsius donne un tableau détaillé et saisissant des atrocités sans nom commises par les Turcs et les Kurdes et déclare catégoriquement : i° que les massacres ont été préparés et organisés par les autorités civiles et militaires ottomanes elles-mêmes 2. 2° Que dans toute l'Arménie, les Arméniens n'avaient rien fait qui justifiât la sentence prononcée contre eux3. L/extermina-

Aujourd'hui, la lumière se fait sur ces incidents dont les détails commencent à être mieux connus...

Deux des secrétaires de l'Ambassade, qui se trouvaient dans le haut de Péra au moment où la Banque était envahie et qui étaient aussitôt descendus à Galata pour s'informer des événements, ont été témoins de l'acharnement des assassins. Armés de leurs gourdins ensanglantés, les mains et les vêtements rougis, ceux-ci ne faisaient quartier à aucun Arménien, les assommant froidement et s'acharnant sur des cadavres. Des officiers connus de nous tous encourageaient le meurtre et le pillage des magasins et pas plus la troupe que la police ne songeaient à arrêter ces scènes de sauvagerie. Nous nous sommes trouvés de nouveau en présence du système inauguré lors des massacres du 30 septembre 1895 s déchaîner la lie de la populace, et s'en faire, après les troupes, un rempart et un appui, en laissant libre cours à ses passions fanatiques et sanguinaires.

Je ne pourrais citer à Votre Excellence la série interminable des faits qui prouvent jusqu'à l'évidence que c'est le Sultan lui-même qui arme les bras de ces assommeurs et leur enjoint de courir sus à tout ce qui est Arménien. Il est avéré que la police avait averti «l'avance toute cette canaille, distribuant les gourdins, indiquant les bons endroits, et c'est presque ouvertement que les Turcs avouent la « nécessité » où ils se sont trouvés de déchaîner cette effroyable police irrégulière, du moment que le Sultan retenait auprès de sa personne toute la garnison de Constantinople.

I,à était le plus grand danger de la situation, et on ne pouvait sans frémir songer aux excès d'une populace maîtresse de la ville, tandis que la police se bornait à compter les coups el à enlever les cadavres.

1 Lkpsius, Arménien utul lîuropa, 1896, p. 20; comp.'G. Ci.kmknxkau, Les massacres d'Arménie, 1896.

* Pages 41-52.

■ \ Zeitoun seulement ils prirent les armes pour leur défense, et c'est justement les Zeitouniotes qui à la suite de leur résistance reçurent du Gouvernement non seulement l'amnistie, mais une certaine autonomie.

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tion du peuple arménien, dit M. IyEPSius, est le résultat d'un plan uniforme, préparé depuis des années, lequel, à la suite de l'action des Puissances, fut exécuté avec une véritable précipitation pendant les derniers mois de l'an passé. Tandis que, depuis des années, les instruments de destruction, employés par le Gouvernement, travaillaient dans le silence, en évitant autant que possible d'attirer l'attention, — la Sublime Porte se vit obligée d'accélérer le procès par la menace des réformes arméniennes et, au risque même d'indigner l'Europe entière, d'anéantir d'un coup ce malheureux peuple, d'en finir vite avec le christianisme abhorré, qui toujours éveillait les sympathies européennes. Un plan uniforme indiquant les lieux, le temps, la nationalité des victimes et même la méthode des tueries et des pillages était à la base de tous les massacres1.

M. Lepsius, Allemand, comme on sait, paraît être en retard d'un demi-siècle sur ses compatriotes pangermanist.es. Il va jusqu'à accuser 2 la diplomatie allemande de son indifférence à l'égard de ces abominables crimes. Il se demande s'il n'aurait pas été plus digne de son peuple « d'éteindre, d'accord avec les autres peuples, ce feu d'enfer, au lieu de ne penser qu'à être en bons termes avec ceux qui l'avaient allumé. » Mais Lepsius était déjà bien seul dans son pays, en 1896, à prêcher la miséricorde en faveur de cette population lâchement assassinée. Et pour bien établir les responsabilités morales de l'affreux complot ourdi contre la nation arménienne, il importe de citer dès à présent les réflexions sur les massacres de 1895 d'un homme qui est généralement reconnu comme un des représentants les plus autorisés de l'opinion de la majorité du peuple allemand, — le fameux auteur de Mitteleuropa, M. Friedrich Naumann3.

1 Eepsius, loc. cit., p. 64.

L'espace ne nous permet pas d'exposer ici d'après M. Lepsius toutes les horreurs commises par les massacreurs d'ABD-ui,-HAMlD si justement appelé par ALBERT Vandai, le Sultan Rouge. Nous reproduisons seulement -cet échantillon, dont l'authenticité est garantie par M. Lepsius : Dans le village Husseyinik (Vilayet de Kharput) environ 600 soldats (et là où il y a des soldats il y a aussi des officiers) réunirent au dépôt militaire à peu près 600 femmes et jeunes filles arméniennes, et, après avoir assouvi sur elles leurs instincts bestiaux, massacrèrent toutes ces malheureuses victimes de leurs abominables violences. (LEPSIUS, loc. cit., p. 30-31.)

2 1 c. pp. 84-85.

3 Friedrich Naumann, Asia. Nous avons sous les yeux le livre même de M. Naumann ; mais nous utilisons, en partie, pour les passages suggestifs qui suivent, la traduction française qu'a faite M. DouMERGUE dans son beau livre sur l'Arménie, p. 1 15-122.

IvA POLITIQUE INTERIEURE TURQUE 199

Voici ce que disait, il y a déjà vingt ans, M. Friedrich Naumann : « Dès qu'on considère uniquement le violent massacre (Gewaltsame Tôtung) de 80 000 ou de 100 000 Arméniens, bons ou mauvais, il ne peut y avoir qu'une opinion, — c'est-à-dire une condamnation complète, pleine de colère et véhémente, des assassins et de leurs instigateurs. D'abominables atrocités ont été perpétrées en masse, plus nombreuses et pires que celles de Charlemagne envers les Saxons. Ce que Lepsius nous a décrit de supplices, dépasse tout ce que nous connaissions jusqu'ici. Qu'est-ce donc qui nous empêche de tomber sur le Turc et de lui dire : A bas, gredin ! (Nieder, du Schuft!). Une chose nous en empêche, c'est que le Turc nous répond : « Moi aussi, je lutte pour l'existence», et que nous le croyons. Nous croyons, en dépit de toute l'irritation (Groll) que nous fait éprouver la sanglante barbarie mahométane, que les Turcs sont en cas de légitime défense, car nous voyons avant tout dans la question arménienne, et dans les massacres arméniens, une affaire de politique turque intérieure, un épisode de l'agonie (Todeskampf) d'un vieil grand empire, qui ne veut pas se laisser tuer sans essayer une dernière fois de se sauver en versant le sang (ohne letzte blutige Rettungsversuche) \

» Toutes les grandes puissances, continue M. Naumann, à l'exception de l'Allemagne, ont pratiqué la méthode qui aboutit au renversement de l'état des choses actuel en Turquie (Umsturz des Bestehenden). Par ce procédé, on réclame pour les peuples dépendants de la Turquie les droits de l'homme, ou l'humanité, ou la civilisation, ou la liberté politique, en un mot, quelque chose qui les fait les égaux des Turcs... Aussi peu l'ancien Etat romain despotique pouvait supporter la religion des Nazaréens, aussi peu l'Empiie turc, cette continuation politique de la Rome orientale, peut supporter la représentation d'un christianisme occidental libre parmi ses sujets. Non pas parce que le christianisme a d'autres dogmes que les siens, mais parce qu'il entrave en pratique la domination ottomane, quand il est compris à la manière occidentale2... Il y avait danger pour la Turquie de périr du l'ait de la question arménienne. Alors elle a eu recours à un coup d'Etat barbare, asiatique: elle a décimé les Arméniens à tel point qu'ils ne pourront pas s'affirmer politiquement pen-

1 Asie, p. 137. — l l.oc. al., p. 138.

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dant la prochaine période. Acte horrible, acte de désespoir politique, ignominie dans les cruels détails, mais morceau d'histoire politique, à la façon asiatique 3 . »

1/ ancien pasteur continue: «Malgré tout le déplaisir qu'éprouvera le chrétien allemand aux faits accomplis, il ne lui restera rien d'autre qu'à panser silencieusement, dans la mesure de ses forces, les blessures (still nach Kràften Wunden zu verbinden) et de laisser les choses aller leur cours. Notre politique en Orient est déterminée pour longtemps ; nous appartenons au groupe des protecteurs de la Turquie : c'est avec cela qu'il nous faut compter. Ce sera la force de notre propre Etat qui aidera à amortir les succès éventuels du relèvement chrétien et humain des Arméniens2. Les chrétiens anglais sont dans une autre situation. Si leurs efforts religieux en Arménie sont couronnés de succès, ils sont suivis par leurs hommes d'Etat, car l'Angleterre vise à saper la Turquie par le bas3. »

M. Naumann explique ensuite avec toute la clarté voulue pourquoi l'Allemagne ne peut pas adopter la même méthode vis-à-vis du « vieil Etat turc vermoulu ». « Les Anglais, dit-il, peuvent révolutionner, car ils peuvent occuper. A nous il nous faut du temps pour grandir (Zum Wachsen, zum Werden). Reconnaître ce temps, qui nous est fixé, et l'attendre, c'est aussi, en son genre, une manière de remplir la volonté de Dieu4. »

La pitié ne doit pas gêner la politique allemande. « Personne ne voudra interdire au chrétien zélé de soigner les victimes des horribles attentats, d'élever les enfants et de nourrir les adultes. Dieu bénisse ces bonnes œuvres comme toutes les autres fidélités. Seulement il faut exiger que les actes de charité ne deviennent jamais des actes politiques, qui contrecarrent notre politique allemande. Nous sommes fermement persuadés que notre peuple servira mieux le christianisme en se conservant fort dans la lutte des nation . L'internationaliste, c'est-à-dire celui qui pense à la façon anglaise, peut marcher avec les Arméniens. Le nationaliste, c'est-à-dire celui qui ne veut pas sacrifier aux Anglais l'avenir allemand, doit, en matière de politique extérieure,

1 Loc. cit., p. 139.

3 « Unsere eigene Staatskraft wird es sein, die aile etwaige Erfolge christlicher und humaner Hebung der Ariuenier mit dâmpfen hilft. » P. 140. 3 Loc, cit., p. 140. — * Loc. cit., p. 140.

rester sur les sentiers de Bismarck, même si cela est pénible à ses sentiments... * »

Donc, « politique nationale : là est la raison morale profonde, pour laquelle nous devons nous montrer politiquement indifférents aux souffrances des peuples chrétiens en Turquie, si pénible que cela soit à nos sentiments2.... L'Allemagne doit toujours se souvenir qu'elle n'est pas une puissance mondiale de premier ordre. Nous espérons le devenir, mais nous ne le sommes pas. Si la Turquie se dissout aujourd'hui, ses parties deviendront des balles dans le jeu (Spielball) des puissances, et nous, comme si souvent déjà, nous n'aurons rien. Et puis, quel profit pourrions-nous tirer, dans l'état actuel de nos forces, d'un morceau de la Macédoine ou de l'Asie Mineure ? Nous devons attendre, croître et retarder la catastrophe. Voilà notre devoir, que nous devons reconnaître et confesser devant Dieu et devant les hommes. Si pour cela nous maintenons l'Etat turc, nous le faisons dans notre intérêt (unsertwillen) parce que nous croyons à notre plus grand avenir. » Et à cette conservation de l'Etat turc doivent collaborer les libéraux allemands. Car « notre Etat a besoin, pour sa conservation, de la liberté intérieure. Sans elle, il ne pourra suffire aux tâches de son avenir. Le degré de civilisation et de culture où nous nous trouvons exige que notre Etat soit administré dans un esprit libéral. Mais l'Etat turc a ses propres lois, très différentes. Le libéralisme qui, chez nous, déchaîne les forces nationales vivantes, détruit là-bas les derniers vestiges de l'ancienne cohésion. Comme Allemands nationalistes, nous devons avoir une pensée sociale et libérale, mais nous n'avons aucune raison de transporter notre politique intérieure dans un pays qui se trouve dans un état de culture médiéval 3. . . Et la même chose est vraie pour la mission chrétienne. Comme chrétiens, nous souhaitons tous les progrès de la foi, qui nous rend bienheureux ; mais notre politique n'a pas pour tâche de faire de la Mission (Mission zu treiben) 4. »

Et M. Naumann conclut : « Ce que nous venons d'indiquer équivaut à la solution radicale d'un conflit intérieur très grave. D'un côté se trouvent les devoirs nationaux, de l'autre les devoirs humains. Souvent, dans le conflit des devoirs, on choisit la voie

1 Loc. cit., p. i|i. — * Loc. cit.. j>. i | ,.

• Loc. cit., p. 147-148. — * Loc. cit., p. 148.

moyenne, et l'on accomplit à moitié l'un et l'autre. Cela est compréhensible humainement, mais rarement juste moralement. Dans ce cas, comme dans les cas analogues, il faut savoir clairement de quel côté se trouve la plus grande, la plus importante tâche morale. Puis, le choix fait, il ne faut plus d'hésitation. Guillaume II a choisi. Il est ami du Padichah, parce qu'il croit à une plus grande Allemagne indépendante1. »

Ainsi pari^a Friedrich Naumann. Il parla ainsi en 1898, après le voyage qu'il avait fait en Asie dans le sillage de l'Empereur Guillaume. Et nous ne croyons pas que l'auteur de Mitteleuropa ait à désavouer aujourd'hui, à son point de vue, la moindre de ses déclarations.

Comprenons-les bien. libéraux en Allemagne, soutiens du despotisme en Turquie. Chrétiens zélés en Allemagne, neutres devant l'extermination des frères en Christ en Turquie. Pour l'Allemand patriote, toute morale doit se confondre avec la raison d'Etat allemande. Cette raison commande de soutenir pour le moment l'Etat turc, car l'Allemagne veut l'engloutir tout entier quand elle sera forte. Donc, fermons les yeux sur toutes les horreurs qui les offensent, et attendons que nos appareils digestifs soient aussi formidables que notre appétit.

I/heure propice n'a-t-elle pas semblé être venue pour l'Allemagne en 1914, M. Friedrich Naumann ?

Nous ne voulons pas rejeter toute la responsabilité morale des massacres de 1895 sur la seule diplomatie allemande, si animée qu'elle ait été des principes cyniques de M. Friedrich Naumann. Nous savons que l'Europe entière a manqué d'énergie et d'autorité en présence d'un des crimes les plus abominables qui aient ensanglanté le monde, mais aucun peuple, aucun souverain n'a donné sa consécration à ce crime, aucun sauf l'allemand. Car son Empereur, le 18 octobre 1898, trois ans à peine après le massacre de cent mille Arméniens, a échangé à Constantinople avec le Sultan Rouge un baiser qui, mieux encore que la philosophie de Naumann, exprime la nouvelle âme allemande.

§ 4. Après les massacres de 1895, les relations entre Arméniens, d'un côté, Turcs et Kurdes, de l'autre, reprirent leur caractère normal : exploitation systématique de l'élément arménien, accompagnée à l'occasion d'agressions et d'assassinats individuels.

1 Loc. cit., p. 149.

Les Puissances détournèrent leur attention de l'Arménie, et les réformes qu'avait octroyées Abd-uvHamid ne furent jamais appliquées.

Lorsque le mouvement jeune-turc commença à se dessiner, les Arméniens eurent une lueur d'espérance : ils entrevirent la fin de leur martyre dans l'union de leur cause à celle du libéralisme turc. Au congrès que tint à Paris, en décembre 1907, le Comité <( Union et Progrès », les Arméniens seuls, de tous les allogènes de l'Empire ottoman, étaient représentés. Et leurs révolutionnaires furent les fidèles compagnons de lutte des Jeunes-Turcs, ce que ces derniers n'ont jamais osé nier.

Aussi le rétablissement de la Constitution, en 1908, fut-il salué par les Arméniens avec une joie délirante. En toute sincérité, ils croyaient à la fin du cauchemar sanglant dans lequel ils avaient vécu pendant des siècles, et se voyaient les citoyens heureux d'un Etat qui ne distinguait ni race ni religion, qui ne connaissait que des Ottomans. La Turquie répondit à cet enthousiasme par les vêpres ciliciennes de 1909, autrement dit les massacres d'Adana l.

Les massacres d'Adana ont sévi après le coup d'Etat réactionnaire du 31 mars/13 avril 1909. Les Jeunes-Turcs et leurs amis ont tâché d'en rejeter l'entière responsabilité sur le Sultan Rouge qui aurait cherché, pendant les derniers treize jours de son règne, à réveiller tout le fanatisme musulman et réactionnaire de l'Asie et à noyer dans le même flot de sang Jeunes-Turcs et Arméniens. Certes, il est infiniment probable que l'agitation contre les Arméniens, « les vrais fauteurs de la Constitution », menée en Cilicie par les khodjas musulmans dès l'automne de 1908 2, a été inspirée par Vildiz. Mais le gouvernement jeune-turc est en tout cas coupable

1 Nous recommandons à tous ceux qui s'intéressent aux détails de cette affreuse tuerie te livre très documenté de M. A. Adossidès « Arméniens et Jeunes-Turcs. I de «Jilicie. » Paris 1010.

M. AdOSSIDI-s a f lit, à l'égard dos massacres de 1909, ce que M. LSPSIUS a fait a L'égard des tueries de 1895, et Lord Brycr concernant les boucheries de 1915. D'ailleurs jusqu'à présent ou n'a jamais pu faire autre chose pour Les Arméniens que de raconter au bon public européen comment les Turcs Les massacrent. Car les Turcs n'aiment pas beaucoup qu'on panse Les blessures, même discrètement, comme le conseille L'excellent M. Natjmann.

Nous signalons également L'ouvrage émouvant dû à la plume d'un prêtre arménien qualifié s'il en fut pour parler à cette occasion, monseigneur M'ircHHcii, arche-

,ue des Arméniens d'Adana : Lu :■•';> es ciliciennes. Alexandrie 1909.

'Adossidès, p. 21., loc. cit.

de ne pas avoir enrayé ce mouvement, et d'avoir toléré à Adana des autorités civiles et militaires qui, loin de rien faire pour arrêter les massacres, les encouragèrent presque ouvertement. L'indigne Vali Djevad Pacha s'empressa, dès le commencement des orgies, de rejeter, dans des télégrammes à la Porte, la responsabilité sur les victimes. Et Adil Bey, sous-secrétaire d'Etat au ministère de l'Intérieur, télégraphia de Constantinople au Vali : « Ne touchez pas aux Européens. » Ce qui était suffisamment clair 1.

Les vêpres ciliciennes coûtèrent la vie à 20 000 victimes environ. Les missionnaires américains Gibbons et Chambers, le noble consul d'Angleterre, M. Doughty-WyliE, qui risquèrent en vain leurs vies pour arrêter les massacres, les correspondants des grands journaux européens, nous ont donné leurs témoignages émus sur les atrocités commises, qui non seulement ne le cédèrent en rien à celles de 1895, mais souvent les dépassèrent. « Le Turc, dit avec une terrible mais juste ironie M. Adossidès, a de grandes qualités : il est brave, loyal, humain, doux, sauf, on l'a dit cent fois, quand il coupe des têtes 2. »

1 Comp. Adossidès, loc. cit., p. 41.

2 Adossidès, loc. cit., p. 46. — Voici un extrait du récit de M. Antonio Scarfogwo, envoyé spécial du Matin, sur les massacres d'Adana : « On passait aux femmes après les hommes, après les maris. On les déshabillait, on leur coupait les pointes des seins qu'on obligeait les enfants à mâcher. Des fois, ils leur promettaient la vie sauve pourvu qu'elles baisassent le canon du fusil, et alors ils leur déchargeaient l'arme dans la bouche. D'autres fois encore, ils les violaient seulement, puis les chassaient nues à travers les rues à coups de crosse.

Dans une ferme, ils avaient surpris toute la famile Burdukian, composée du mari, de la femme, de deux enfants mâles et d'une fillette de six ans. La femme, âgée de vingt-huit ans, s'était jetée à leurs pieds en criant pitié. Ils avaient souri et lui avaient répondu : « Nous aurons pitié, nous aurons pitié, tu vas voir. » Puis ayant hé le mari au pied du ht, ils avaient pris la femme, l'avaient mise complètement nue et, avec trois gros clous l'avaient clouée au mur, un clou pour chaque main, un pour les pieds. Avec la pointe d'un yatagan ils avaient tatoué sur son ventre un des symboles chrétiens ; puis tandis que, folle d'épouvante, elle se taisait et regardait de ses yeux écarquillés, ils avaient conduit le mari devant elle au milieu de la chambre, l'avaient déshabillé, l'avaient enduit de pétrole et l'avaient allumé comme une torche. De corps avait pris feu gaiement en grésillant, les cheveux avaient fait une flambée, la chair était calcinée et détachée avant qu'il ne mourût... Eux, ils dansaient et chantaient, autour du bûcher humain, des hymnes chrétiens. Les enfants pleuraient dans un coin, la femme regardait du haut de son mur, les bras ouverts, tout son jeune corps ouvert, avec son ventre sanglant, devenu tabernacle. Puis on lui avait coupé les seins et forcé les enfants à sucer cette chair saignante ; on lui arracha les ongles, on lui coupa les doigts, lui trancha le nez, lui brûla les cheveux. Enfin, sous ses yeux d'agonisante, on scia la tête aux enfants mâles, on violenta la fillette, puis on leur enleva le foie et le cœur, que l'on mit dans la bouche de la mère en criant : « Sainte Vierge Marie, sauve-les, viens, descends. Ne vois-tu pas qu'ils meurent ? C'est le cœur, tu sais, que tu manges, le cœur de tes fils chers,

Les massacres d'Adana eurent lieu à deux reprises. Si le premier, qui dura du 14 au 16 avril, peut être mis au compte du vieux régime ressuscité, il en serait difficilement de même du second, qui éclata le lendemain de la prise de Constantinople par les Jeunes- Turcs, le 25 avril, le lendemain également de l'arrivée à Adana des troupes constitutionnelles rouméliotes. Et ce second massacre fut plus terrible que le premier, car dans l'intervalle les autorités turques avaient confisqué les armes qui avaient permis jusqu'alors aux Arméniens d'offrir une certaine résistance 1. Les troupes envoyées pour réprimer les attentats prirent part à ce massacre du 25 avril. Le Grand Vézir Hussein Hiumi Pacha l'a nié. Mais M. Pichon, miniscre des Affaires étrangères, l'a affirmé solennellement du haut de la tribune de la Chambre française à la séance du 17 mai 1909 2.

Le gouvernement jeune-turc fit, en présence de ces horreurs, preuve d'une grande lâcheté. Il tâcha d'abord d'atténuer les responsabilités de l'élément turc, en mettant en avant la légende assez usée d'une révolution arménienne. Il dut cependant, devant l'évidence, renoncer à ces calomnies, et il adressa même le Ier août aux gouverneurs des provinces une circulaire où il faisait l'éloge du patriotisme et du libéralisme des Arméniens, expliquant « la terrible calamité » par un « malentendu » et reconnaissant que « l'origine du désastre était attribuable au manquement des fonctionnaires à leurs devoirs3. » Malgré ces déclarations, le gouvernement ne sévit que très mollement contre les assassins. Les principaux coupables s'en tirèrent avec de légères peines ou furent acquittés ; on pendit neuf pauvres hères musulmans, vrais boucs émissaires, mais en y joignant six Arméniens qui s'étaient défendus contre leurs agresseurs4. La Chambre ottomane ne fut pas non plus à la hauteur de la situation. Les rapports contradictoires de ses deux enquêteurs sur les événements, le Turc Youssouf-Kkmai, et l'Arménien Babikian, n'eurent d'autre résultat

que tu aimai.-, tant, <1*- tes fils m jolis, si blonds. >> On l'acheva à coups de hache. ■ (Ce récit est extrait du Matin des 5 et 7 juillet 1909, voir Adossedès, loc. cit., P- 45-47. °» uote.)

1 Adossidks, /<>< . àt., p. 53. — * AdossidÈS, loc. fi/.. p. 115. I,e tnêxn teui dte la Frankfurter Zeitung du 20 juin [909, laquelle reproduit la lettre interceptée ù'v.n Boldal turc à ses parents qui bc vante de sa participation aux tueries d'Adana : <■ i,à nous avons déclaré la guerre aux Arméniens, nous avons tué de ces chiens Infidèles, donl le sang a Inondé lis rues, 1 — * Adossidi:s, loc cit., p. 118. — ' Comp. Ai ., p. 125.

20Ô EE SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN

que de faire éclater encore une fois l'antagonisme irréductible des deux races. Et la question fut enterrée l.

Elle fut enterrée non seulement par les Turcs, mais aussi par les Arméniens. Devant les bonnes paroles des grands chefs jeunesturcs à Constantinople, devant la promesse formelle qu'une nouvelle ère de fraternité commencerait entre les deux peuples, les hommes politiques arméniens résolurent de faire, cette fois encore, crédit à la Turquie et de mettre toute la sinistre tragédie cilicienne sur le compte de l'ancien régime. Un des chefs les plus capables, les plus éclairés et les plus autorisés de la nation arménienne, le député de Constantinople, M. Kirkor Zohrab, nous dit tous les efforts que lui et ses amis firent à cette époque pour amener enfin une véritable entente entre eux et les Turcs... M. Zohrab, lâchement assassiné par ces derniers en 191 5, paya, avec tant d'autres, de sa vie, ses généreux efforts en faveur de «l'idée ottomane 2 ».

En résumé, si les Jeunes-Turcs n'ont pas organisé les massacres de 1909, comme Abd-ul-Hamid ceux de 1895, ils n'ont su ni les prévenir ni les réprimer, leurs propres troupes leur faisant défaut. Quant au peuple turc, il a de nouveau donné de sanglantes preuves de son fanatisme borné, de son sadisme révoltant et de ses instincts de rapine et de pillage.

Deuxième division : L'action de l'Entente pour les réformes en Arménie pendant les années IÇ12-IÇ14.

La situation en Arménie et les positions des Puissances, de la Porte et du Patriarcat arménien.

§ 1. Le Livre orange russe sur les Réformes en Arménie impressionnera tout lecteur impartial par la netteté et la franchise de ses déclarations, et l'abondance des preuves sur lesquelles il les assied. Ce livre est la meilleure réfutation des accusations perfides lancées par la Porte contre la Russie et les Arméniens pour expli-

1 Comp. Adossidès, loc. cit., p. 114.

2 En 1912, alors que, évincés pour quelques mois du pouvoir, les chefs jeunesturcs étaient traqués par leurs ennemis, Haiji, Bey, unioniste persécuté, trouva un sûr refuge dans la maison de Kirkor Zohrab. Il dut au député arménien sa vie, peut-être, sa liberté assurément. Mais, en 1915, HAi,n, Bev, devenu l'un des oligarques de la Jeune-Turquie, n'a pas sauvé la tête de son ancien hôte des griffes des Tai,aaT et Enver. Voilà le vrai type du parfait gentleman qu'est le Turc d'aujourd'hui. Les « vieux » étaient en tout cas meilleurs. Tel le célèbre général Fouad Pacha, bravant, lors des massacres de Constantinople, les fureurs du Sultan Rouge, ouvrant toutes grandes les portes de son konak aux Arméniens et payant son acte généreux par la disgrâce et l'exil...

quer ou justifier les horribles massacres de 1915. Le gouvernement impérial russe ne songe pas à cacher que les sympathies des malheureuses masses arméniennes pendant l'époque qui précéda les massacres allaient à la Russie, de laquelle elles attendaient salut et protection sous n'importe quelle forme. Mais il établit en même temps d'une manière irréfutable que ni lui, ni le Patriarcat ou les chefs autorisés du peuple arménien ne visaient à autre chose qu'à des réformes contrôlées par les Puissances. Ce n'est qu'en cas d'échec de ces réformes que le gouvernement russe aurait envisagé l'occupation de ce foyer de troubles et de désordres, qui menaçait la sécurité de ses propres provinces. Nous pensons donc qu'une analyse succincte du Livre orange, qui n'a encore été traduit du russe qu'en arménien, contribuera à faire justice des allégations mensongères des bourreaux turcs contre leurs victimes.

La dépêche de M. de Giers, ambassadeur de Russie à Constantinople, du 26 novembre 1912, qui ouvre le Livre orange, est caractéristique de la loyauté et de la franchise de la politique russe dans la question arménienne. « Depuis les mémorables années 1894-1896 — écrit l'ambassadeur, — où les massacres barbares des Arméniens ensanglantèrent l'Asie Mineure et Constantinople, la situation ne s'est aucunement améliorée. Le décret de réformes pour les provinces arméniennes promulgué par le Sultan Abdul-Hamid le 20 octobre 1895, sous la pression de la Russie, de la France et de l'Angleterre, est resté lettre morte. La question agraire devient de jour en jour plus aiguë : la plus grande partie des terres a été usurpée ou est en train de l'être par les Kurdes, et les autorités, au lieu de s'opposer à ces usurpations, les protègent et les facilitent. Tous nos consuls s'accordent à dénoncer les brigandages et rapines incessants des Kurdes, les meurtres commis par eux sur les Arméniens, et les conversions forcées des femmes arméniennes à l'islamisme ; les auteurs de ces méfaits ne sont presque jamais l'objet de poursuites. Le takrir présenté par le Patriarcat arménien de Constantinople à la Sublime-Porte et au ministre de la Justice, donne un tableau fidèle des calamités et persécutions auxquelles sont en butte les sujets arméniens du .Sultan. »

Cet état de choses — continue M. de Giicrs — explique suffisamment que les masses arméniennes gravitent de plus en plus vers la Russie. Les consuls russes en Arménie témoignent tous de Ce1 état d'esprit des Arméniens, lesquels demandent des réformes

208 LE SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN

sous le contrôle de la Russie ou même l'occupation russe. Le Catholicos des Arméniens conjure la Russie, « ancienne protectrice des peuples chrétiens de l'Orient », de prendre sous sa protection, au nom du Seigneur, le malheureux peuple arménien de l'Arménie turque. L'ambassadeur estime que la question arménienne a une importance capitale pour la Russie, et voudrait que le gouvernement prît l'initiative de la régler. Il trouve l'occupation prématurée et se prononce pour les réformes ; mais, dit-il, en se plaçant sur ce terrain, il faut se souvenir du triste sort de la loi de 1895 et placer les réformes sous un contrôle efficace, exercé par des agents russes ou européens. Cependant, conclut M. de Giers, vu l'état d'anarchie où se trouve la Turquie, il faut compter avec l'éventualité que les réformes n'apporteront pas l'apaisement attendu, et se préparer à la nécessité de l'entrée de nos troupes dans ces régions 1.

M. Sazonow se trouva être en parfaite communion d'idées avec M. de GiERS. A part les représentations qu'il fit personnellement à l'ambassadeur de Turquie à Pétrograd, il chargea le représentant russe à Constantinople d'attirer l'attention de la Porte sur le fait que la question arménienne, à moins de réformes introduites à temps, pourrait amener une intervention européenne ; « de plus, des troubles en Arménie, contrée voisine des frontières russes, pourraient léser nos propres intérêts au point d'influencer les relations normales avec la Turquie et occasionner des frottements peu désirables. » En avertissant donc la Turquie du danger qui la menaçait, le ministre des Affaires étrangères de Russie avait conscience de lui rendre un service amical, qu'il espérait voir apprécié à sa valeur 2.

A cette époque (fin de l'année 1912), M. Sazonow ne croyait pas à l'utilité d'une internationalisation immédiate de la question arménienne. La crise balkanique n'était pas terminée, on ne pouvait escompter l'unanimité des puissances, et en soumettant la question à une conférence on aurait forcément mis à jour des dissentiments dont n'aurait pas manqué de profiter la Turquie. Toutefois, le ministre des Affaires étrangères ne visait nullement à monopoliser la question. Tout comme M. DE GiERS, il tenait seulement à réserver à la Russie l'initiative de la discussion. Les

1 Livre orange, n° 1.

8 Lettre de M. Sazonow à M. de GiERS, du 30 novembre 191 2, Livre orange n° 2.

ambassadeurs de Russie à Paris et à Londres reçurent pour instruction de procéder à un échange de vues avec les gouvernements français et anglais concernant la nécessité de l'établissement de certaines garanties et d'un contrôle sur l'application des réformes confiées à l'initiative indépendante de la Porte par l'art. 61 du Traité de Berlin. Ces diplomates devaient également demander l'appui des deux cabinets amis pour les représentations que l'ambassadeur de Russie à Constantinople faisait à la Porte, pour l'empêcher de diriger vers l'Arménie le flot des émigrés musulmans (muhadjirs) qui se déversait des provinces européennes perdues par la Turquie pendant la guerre balkanique *.

On voit donc que l'appel désespéré du malheureux peuple dont le sang s'écoulait goutte à goutte dans une lente agonie avait été entendu par la Russie, pour laquelle « la question arménienne était une question d'Etat de la plus haute importance2 », mais qui en faisait aussi une question d'humanité. Mais, en même temps, le gouvernement mettait tout en œuvre pour retenir les Arméniens de tout acte qui aurait pu les mettre dans leur tort vis-à-vis du gouvernement ottoman. En recevant le Dr Zavriew, représentant du parti Dachnaktzioutioun, M. de Giers lui tint le langage suivant : « Le gouvernement impérial prend la plus vive part au sort de l'Arménie. Cependant les Arméniens ne doivent pas perdre de vue les conditions exceptionnelles du moment actuel, ni aggraver leur situation par des actions imprudentes. Il importe qu'aux yeux de toute l'Europe les Arméniens restent les victimes de l'arbitraire turc, et ne se transforment pas en révolutionnaires politiques désireux de profiter des échecs militaires turcs pour la réalisation de leurs aspirations nationales. Les Arméniens ne doivent donc provoquer les Turcs d'aucune façon et encore moins commencer une insurrection ; il ne faut pas non plus qu'ils présentent à l'Europe des demandes politiques quelconques. En revanche, dans la presse, comme dans leurs manifestes, les Arméniens ont certainement le droit d'attirer l'attention générale sur les abus révoltants dont ils sont les victimes de la part des Kurdes et des autorités turques3. »

1 Lettre confidentielle du ministre des Affaires étrangères de Russie aux ambassadeurs de Londres et de Paris du 13 décembre 1912, Livre orange, n° 5.

1 M. de Giers dans sa dépêche du 26 novembre 1912, Livre orange, n° 1.

• Dépêche de M. DE GiERS à M. Sazonow du 14 décembre 1912, Livre orange n° 7.

§ 2. Entre temps, les bons conseils donnés par M. Sazonow et M. DE Giers au gouvernement turc n'avaient eu d'autie résultat que de déclancher une de ces actions d'obstruction contre les réformes européennes dans lesquelles la Sublime-Porte a toujours excellé. Cette action débuta par l'élaboration d'un projet de réformes qui était un pas en arrière en comparaison de la loi du 20 octobre 1895, due à l'initiative de la Russie, de la France et de l'Angleterre. En effet, ce projet n'était destiné qu'à quatre vilayets arméniens, à l'exception de Sivas et d'Erzéroum ; la disposition de l'art. 32 de la loi de 1895, qui établit près la Sublime- Porte une commission de contrôle avec laquelle les ambassades peuvent entrer en relations, ne figurait pas dans le nouveau projet ; elle s'y trouvait remplacée par une commission près l'inspecteur général des vilayets arméniens, composée de trois musulmans et de trois chrétiens, sous la présidence du conseiller de l'inspecteur — un étranger, mais au service turc. Le nouveau projet se taisait sur la question de la présence des chrétiens dans les conseils et sur leur participation à l'administration, présence et participation prévues par la loi de 1895. Enfin, pour les réformes à appliquer, le projet se bornait à des généralités 1.

La mauvaise foi du gouvernement ottoman était évidente. Elle se trahit aussi dans le fait que la Porte ne communiqua pas son projet au Patriarcat arménien, mais se borna à demander l'avis de quelques notables, avis qui fut du reste nettement défavorable2. Rien d'étonnant donc que, le 21 décembre 1912, l'Assemblée nationale arménienne votât à l'unanimité un ordre de confiance au conseil mixte du Patriarcat, lequel avait déclaré vouloir tâcher d'assurer par des garanties solides l'application invariable de réformes viables et mûrement pesées. « La séance du 21 décembre — dit M. de Giers — était un avertissement sérieux au gouvernement turc ; bien que les orateurs qui réclamaient des garanties ne les qualifiassent pas d'« internationales », le sens de leurs discours ne laissait subsister à ce sujet aucun doute3. »

1 Lettre de M. DE GlERS à M. Sazonow du 17 décembre 191 2, Livre orange, n° 8.

2 Livre orange, n° 8.

8 Dépêche de M. de GlERS à M. Sazonow du 27 décembre 1912, Livre orange, n° 11.

§ 3. Au début de l'année 191 2, le Catholikos de tous les Arméniens confia à Bogos Nubar Pacha la mission d'éclairer les cabinets et l'opinion publique de l'Europe sur la nécessité de réformes dans l'Arménie turque sous le contrôle russe, sans toutefois saisir de la question la Conférence de Londres 1.

On voit que les vœux des Arméniens tendaient en premier lieu à ce que l'on plaçât sous le contrôle russe les réformes à venir, contrôle qu'ils considéraient comme le plus efficace à cause du voisinage de la Russie. Mais ce désir des Arméniens n'impliquait nullement des tendances séparatistes. A ce sujet, Bogos Nubar Pacha eut à Paris, vers la mi-mars 1913, une conversation très significative avec M. Isvolsky, conversation qui fait une fois de plus justice de toutes les accusations de déloyauté dont les Turcs accablent les Arméniens. « Bogos Nubar Pacha — dit l'ambassadeur de Russie — me répéta que les Arméniens turcs ne désiraient aucunement soulever la question d'autonomie ou de changement de sujétion; leur seul but était la réalisation des réformes, prévues par le traité de Berlin, élaborées en 1895 par la Russie, la France et l'Angleterre, mais restées jusqu'ici à l'état de lettre morte 2. »

A Constantinople, entre temps, le parti jeune-turc, revenu au pouvoir, avait abandonné jusqu'au maigre projet de réformes élaboré par le ministère de Kiamil Pacha. Désireuse d'éviter des réformes spéciales pour l'Arménie, la Porte pensait atteindre ce but en emplo}7ant le moyen qui avait si souvent, dans le passé, réussi à tromper la bonne foi de l'Europe : la proclamation de réformes générales pour tout l'Empire, cette fois-ci sous les espèces d'une loi nouvelle sur l'administration des vilayets, loi qui introduisait une décentralisation purement administrative, c'est-à-dire qui élargissait les pouvoirs des Valis 3.

Et l'extermination des Arméniens, lente mais sûre, continuait, pendant les premiers mois de l'année 1913. «Il est vrai — observe M. de Giers — que des plaintes et communications qui me parviennent, je dois conclure que les actes de violence ne sortent

1 Lettre du comte Worontzow-Dachkow, tyeutenani de s.i Majesté Impériale

au Caucase, 1 m. Sazonoto «lu 7 février i<ii ;, Livre orange, n° u.

2 Lettre de M. Isvoj.sky à M. SAZONOW 'lu 28 février (13 mars 191 3), Livre orange, n° 14.

■ Dépêche de M. DB GlBRS à M. SAZONOW du 1 1 mors 1913, Livre orange, n° 15.

pas pour le moment du cadre des événements ordinaires dans les vilayets orientaux de la Turquie, ne dénotent pas le déchaînement des passions et n'ont pas pris les proportions d'un massacre systématique d'Arméniens. » 1/ ambassadeur explique cette « accalmie très relative » par l'effet de l'hiver et des bons conseils russes. Il croit cependant une aggravation possible à chaque moment en l'absence de réformes dont il ne cesse de constater l'urgence *.

Les prophéties de l'ambassadeur de Russie ne se réalisèrent que trop tôt. Dans les premières journées d'avril, les consuls russes à Bitlis et à Erzéroum commencent à jeter l'alarme. Les Kurdes pillent et assassinent impunément les Arméniens ; ceux-ci craignent de sortir de leurs maisons pour labourer leurs terres ; et les autorités turques sont soi-disant impuissantes à maintenir l'ordre. Voilà le refrain consulaire2.

§ 4. Le 29 avril, le Patriarche arménien, à la tête d'une délégation, présenta au Grand- Vézir un mémorandum où il exposait la situation avec autant de vérité que de courage. Le mémorandum attire l'attention du gouvernement ottoman sur les indices alarmants d'une prochaine catastrophe, plus terrible que toutes les précédentes. On propage parmi la masse musulmane la conviction que les chrétiens sont les auteurs de toutes les calamités qui ont dernièrement frappé l'Empire. Les meurtres, les brigandages, les conversions forcées à l'islam, et toutes sortes de violences contre les Arméniens continuent, et les coupables, loin d'être punis, sont parfois récompensés. A l'appui de ces déclarations, le Patriarcat cite toute une série de faits : quelques louches individus, connus comme organisateurs des massacres d'Adana, ont réapparu dans le vilayet ; les journaux d'Adana excitent la population contre les chrétiens ; des individus suspects, condamnés pour les affaires d'Adana, visitent assidûment le vali. A Van, cent cinquante Arméniens sont dans les prisons sous l'inculpation du meurtre d'un Musulman, tandis que les assassins musulmans d'un prêtre et d'un professeur arméniens sont acquittés. Les autorités confisquent les armes des Arméniens et tolèrent que les

1 Dépêche de M. DE GiERS du n mars 1913, Livre orange, n° 15.

8 Télégrammes : du consul de Russie à Bitlis du 31 mars 1913, du consul général de Russie à Erzéroum du 6/19 avril 191 3, du consul à Bitlis du iermai, du 13/26 mai, du 16 mai 1913 ; de l'ambassadeur de Russie à M. Sazonow du 14/27 mai 1913. (Livre orange, n08 17, 18, 21, 24, 25, 28.)

Musulmans soient armés. Et le gouvernement continue à diriger en Arménie les muhadjirs des contrées occupées par les alliés balkaniques. Le mémorandum attaque les fonctionnaires et juges turcs, «hommes pénétrés des idées et des coutumes de l'ancien régime, et par conséquent incapables de comprendre les exigences du temps présent et les vrais intérêts de l'Empire. » Ce sont ces fonctionnaires qui considèrent les chrétiens comme responsables des désastres turcs et voient dans leur extermination le moyen de mettre fin aux malheurs du peuple ottoman. Le mémorandum demande au Grand-Vézir d'établir la responsabilité personnelle des fonctionnaires pour les actes illégaux qu'ils toléreront et de démentir officiellement l'opinion erronée sur les Arméniens créée dans la masse musulmane.

Ce langage courageux ne fut pas sans produire un certain effet sur l'esprit de Mahmoud Chefket Pacha, surtout — dit M. de Giers — parce que le mémorandum ne demandait pas de réformes au gouvernement turc, et le Grand-Vézir en conclut à l'imminence de réformes européennes. Il ne nia pas, dans sa réponse, « une certaine effervescence dans les vilayets arméniens » et déclara la ferme intention du gouvernement d'y mettre un terme. En exprimant l'espoir que les Arméniens, de leur côté, faciliteraient la tâche du gouvernement, le Grand-Vézir promit de remplacer les fonctionnaires indignes par des fonctionnaires plus capables et actifs et rendit hommage à l'héroïsme des soldats arméniens pendant la guerre x.

La Patriarcat arménien ne pouvait être dupe de ces promesses, car, depuis le mois d'octobre jusqu'à celui de mai, il avait dénoncé à la Porte dans cent soixante- seize takrirs (offices) l'abominable situation des Arméniens, sans qu'une seule de ces remontrances eût amené la punition d'un coupable ou la restitution d'une terre usurpée. Il n'en fut pas autrement cette fois-ci. Le 18 mai, le Patriarche se présenta chez le Grand-Vézir avec un nouveau takrir déclarant que la situation avait encore empiré, que l'anéantnenl complet de l'élément arménien était à craindre, et qu'il ne restait pins d'autre alternative au Patriarche que d'en appeler aux sentiments de responsabilité du gouvernement et du peuple Ottoman e1 à la compassion dn monde civilisé -.

1 Dé] M. de GrBRS 'lu 6 m. u [91 j, Livre orange, n° 22.

2 Dépêche de M. DE Gisss i M. Sazonow du 20 mai -■juin 191 , Uvre orange,

214 LE SORT DE h EMPIRE OTTOMAN

§ 5. De son côté, l'ambassadeur de Russie continue sans succès apparent à insister auprès de la Sublime-Porte sur la nécessité de mettre fin aux méfaits des Kurdes 1. Désireux de prévenir la catastrophe, M. Sazonow croit maintenant le moment venu d'engager une action internationale sur la Turquie. Le 22 mai 19132, il adresse une dépêche à l'ambassadeur de Russie à Berlin pour le prévenir de l'initiative russe imminente. Ce document est une nouvelle preuve que la politique russe ne poursuivait qu'un but éminemment humanitaire et pacificateur. M. Sazonow dit avoir appris que le gouvernement allemand, lui aussi, penchait pour des réformes sur la base du projet de 1895, et que, dans ces conditions, la Russie, après s'être entendue avec les Puissances de l'Entente, saisirait tous les cabinets de la question. « Nous voudrions ■ — continue le ministre des Affaires étrangères — éviter autant que possible les rivalités entre les deux groupes de puissances. Si nous nous entendons préalablement avec l'Angleterre et la France, c'est dans le but exclusif de nous assurer leur plein concours pour notre action future ; mais nous désirons nous réserver l'initiative, conformément à la proposition du cabinet de Londres. » M. Sverbeew reçoit donc pour instruction d'expliquer la situation au secrétaire d'Etat allemand, s'il engage la conversation sur ce sujet, et de le prévenir de l'initiative que va prendre incessamment le gouvernement russe, lequel, loin de vouloir porter atteinte aux droits de la Turquie, a avec cet Empire voisin un intérêt commun, celui d'éviter des complications dangereuses sur leurs frontières.

Cette dépêche de M. Sazonow fut suivie le 24 mai par le télégramme suivant de son adjoint, M. Nératow, aux ambassadeurs de Russie à Paris, à Beilin, à Vienne et à Rome :

« Il semble nécessaire d'aborder sans délai la discussion des réformes indispensables capables d'apporter l'apaisement aux provinces de la Turquie qui sont habitées par des Arméniens. La Russie, puissance limitrophe de la Turquie, et possédant une nombreuse population arménienne au Caucase, est intéressée plus que les autres à la conservation de la paix et de la tranquillité dans ces parages. La question se pose donc de savoir si les puis-

1 Télégramme de M. DE GiERS du 14/27 mai et du 20 mai/2 juin 1913, Livre orange, n08 26 et 29.

2 I/ivre orange, n° 31.

sances ne croient pas le moment venu de discuter les bases de ces réformes et les moyens de leur véritable réalisation. De son côté, le gouvernement impérial croit que le meilleur moyen d'y arriver est de prendre comme point de départ des discussions le projet de 1895, en le complétant et en le mettant au niveau des exigences de nos jours. Veuillez porter confidentiellement ce qui précède à la connaissance du Gouvernement auprès duquel vous êtes accrédité et lui proposer de confier sans délai la discussion en vue aux ambassadeurs à Constantinople, qui plus que les autres sont au courant des conditions locales *. >>

Les gouvernements de France et d'Angleterre s'empressèrent d'accepter la proposition russe et munirent leurs représentants à Constantinople d'instructions en conséquence2. I,es ambassadeurs de la Triplice furent également autorisés à prendre part aux délibérations sur les réformes arméniennes, toutefois à deux conditions : i° maintien des droits souverains du Sultan et de l'intégrité de l'Empire ottoman ; 20 participation d'un délégué turc à la délibération3. L,e secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères d'Allemagne, M. von Jagow, eut à ce sujet une conversation très suggestive avec l'ambassadeur de Russie à Berlin. « Le secrétaire d'Etat — relate M. SverbèEW — était visiblement contrarié de ce que le gouvernement impérial, en prenant l'initiative dans cette question, avait devancé l'action que se proposait l'Allemagne. Après m'avoir dit qu'à Berlin également on recevait sur la situation alarmante dans les vilayets arméniens de la Turquie des nouvelles dont l'exactitude ne pouvait cependant pas être toujours contrôlée, M. von Jagow observa que la question des réformes lui semblait assez délicate. D'après lui, les Arméniens eux-mêmes se conduisaient souvent d'une façon provocante ; in outre, ils ne formaient qu'une petite majorité de la population,

1 Livre orange, n°

1 Télégramme de M. DB GntRS à M. Sazonow du 25 mai 7 juin et du 1- mai/ g juin 1913 ; télégramme de ML Iny<m.sk\ .1 M. Sazonow du 26 mai/8juin 1913. (Livre orange, n01 13, ; 1 et 36.)

• Télégramme de M. DB GiBRâ <lu jo mai 12 juin 191 \, Livre orange, n° 43 ; comp. aussi le télégramme de l'ambassadeur de Russie à vienne du 28 mai to juin

Livre orange, n° 37 ; celui de l'ambassadeur de Russie à Berlin du 28 mai io juin l'M ■;. Livre orange, n° 38 ; celui de L'ambassadeur de Russie .1 Rome du 30 mai/12 juin 1913, Livre- orange, n° 1 , ; voir aussi laide mémoire de M. von Jagow à M. SVBRBBTBV <lu )o mai 1- juin [9] < ou Le secrétaire d'ICtat déclare partagez la réserve des Alliés de L'Allemagne qu'il avait considérée comme « selbstverstandlieh | et insiste sur le fait « qu'il faudra éviter tout ce «pii pourrait porter préjudice a l'intégrité de l'Empire Ottoman et à la souveraineté du Sultan », Livre orange, n° 49.

2l6 LE SORT DE L'EMPIRE OTTOMAN

et en venant à leur aide, les puissances ne devraient pas non plus oublier les intérêts des Kurdes. » Cependant, M. von Jagow promit d'autoriser le Baron von Wangenheim à entrer en communications avec ses collègues, mais il fit observer en même temps « que l'aréopage des ambassadeurs ne devrait pas prendre vis-à-vis de la Porte la forme d'un tribunal sans appel, et que la Turquie devrait être appelée à prendre une certaine part à l'élaboration des réformes 1. »

§ 6. La mauvaise humeur de M. von Jagow s'expliquait facilement. Dans la question arménienne, l'Allemagne poursuivait un double but. D'un côté, elle tenait avant tout à ne pas mécontenter la Porte par des réformes trop larges, de l'autre elle cherchait à se ménager les sympathies de l'élément arménien, qui constituait un des facteurs intellectuels et économiques les plus importants de l'Empire ottoman. C'est pourquoi la société philanthropique « Deutsche Orient Mission », qui avait été fondée en 1896 par l'arménophile connu le Dr Lepsius, et était très mal vue à ses débuts par le gouvernement allemand, commença à entrer dans ses bonnes grâces2. C'est probablement aussi pourquoi M. von Jagow aurait aimé éblouir les Arméniens par une initiative allemande dans l'œuvre des réformes, sauf à canaliser ces dernières selon les convenances et les désirs de la Porte. De cette façon, le gouvernement allemand pouvait se flatter d'épargner à cette dernière de sérieuses concessions, tout en assumant à l'égard des Arméniens le rôle du puissant protecteur, désireux de leur assurer le maximum de réformes réalisables dans les circonstances actuelles. En présence de l'initiative de la Russie, le gouvernement allemand décida de changer de tactique et de démontrer aux Arméniens qu'ils ne sauraient rien attendre en dehors de l'appui du cabinet de Berlin. Et il commença son œuvre d'obstruction en avertissant le Grand Vézir de l'initiative russe3.

Le gouvernement russe obtint cependant ce succès de faire éliminer le délégué turc de la conférence projetée des ambassadeurs. « La nouvelle de la participation du délégué de la Turquie

1 Lettre de M. Sverbéiev à M. Sazonow du 29 mai/11 juin 1913, Livre orange, n° 40.

2 Dépêche de l'ambassadeur de Russie à P.erlin du 15/28 mars 1913. Livre orange, n° 16.

3 Télégramme de M. Sazonow à M. de Giers du 29 mai 191 3 ; télégramme de M. DE GrERS du 1 /14 juin 191 3, Livre orange, nos 42 et 46.

produirait la plus profonde désillusion parmi les Arméniens, tandis que notre initiative, étrangère à toutes visées égoïstes, poursuit exclusivement le but de l'apaisement 1. » Le 8 /21 juin, M. von Jagow déclara qu'il n'insistait pas sur la question de la participation du délégué turc à la conférence des ambassadeurs2.

Prévenu par les Allemands, le Grand Vézir Said Halim Pacha ne manqua pas d'exposer à M. de Giers ses doléances au sujet de l'initiative russe, qui ne saurait qu'augmenter la méfiance de l'opinion publique turque envers la Russie. Mieux aurait valu, d'après Son Altesse, laisser à la Sublime-Porte ellemême l'exécution de son programme de réformes. M. dE GiERS n'eut pas beaucoup de peine à réfuter ces naïvetés. « Je lui rappelai, écrit-il, que pendant les derniers mois j'avais sans cesse attiré sa plus sérieuse attention sur l'état des choses qui régnait en Arménie, que cependant mes fréquentes communications n'avaient pas eu de suites, et que la situation empirait de jour en jour. Ayant acquis la pleine conviction du danger qui menaçait la Turquie, nous voyions une urgente nécessité de lui venir en aide, en lui indiquant le seul moyen d'assurer dans les provinces limitrophes de notre Empire la tranquillité nécessaire et à la Turquie et à nos propres intérêts. Cette initiative, qui ne visait pas à porter atteinte aux droits souverains du Sultan, était pleine de bienveillance envers la Turquie, et celle-ci devrait nous prêter son entier concours 3. »

Le Projet russe de réformes en Arménie et les réformes générales turques.

§ 1. L'initiative des réformes en Arménie ayant été prise par la Russie, il était naturel que celle-ci s'occupât spécialement du projet à soumettre à la Conférence des ambassadeurs. En sa qualité de Premier Drogman de l'Ambassade de Russie, l'auteur de ce livre reçut de M. DE GiERS le mandat d'élaborer ce projet d'après ses indications et en se basant surtout sur les projets

1 Télégramme circulaire de M. Sazonow aux ambassadeurs 'le Russie en France eu Angleterre, en Allemagne, en Autriche-Hongrie el en [talie du 30 mai 1913. Livre orange, n° 44.

9 Télégramme de m. Svi.ki.mky à m. Sazonow, Livre orange, n° 51.

• Télégramme de M. dh <'.ikk^ à M. Sazonow du 1 1 1 juin 191 <,. Livre orange, n° 46.

2l8 LE SORT DE L' EMPIRE OTTOMAN

de loi de 1895, pour l'Arménie, et de 1880, pour les vilayets de la Turquie d'Europe. Ce projet fut approuvé, sauf quelques modifications de détail, par les Ambassadeurs de l'Entente *. Les grands traits de cet avant-projet russe sont les suivants2 :

1 Télégramme de M. de GiERS à M. Sazonow du 4/17 juin 1913, Livre orange, n° 48 ; dépêche de M. DE GiERS du 8 juin 1913 avec le projet en annexe, Livre orange, n° 50.

2 Voici le texte de l'avant-projet russe (Livre orange, n° 50) :

Constantinople, le 8 juin 1913.

Avant-projet des réformes à introduire en Arménie, élaboré par Monsieur A. MANDEiySTAM, Premier Drogman de l'Ambassade Impériale de Russie à Constantinople, sur la base î

Du mémorandum des ambassadeurs de France, de Grande-Bretagne et de Russie à Constantinople relativement aux réformes en Arménie (mars-avril 1895) )

Du projet de réformes administratives à introduire dans les provinces arméniennes, élaboré par les ambassadeurs de France, de Grande-Bretagne et de Russie à Constantinople (mars-avril 1895) ;

Du décret sur les réformes en Arménie, promulgué par Sa Majesté Impériale le Sultan en date du 20 octobre 1895 ;

Du projet de loi des vilayets de la Turquie d'Europe du 11-23 août 1880, élaboré par la Commission européenne ;

De la loi des vilayets de 1913 ;

Et des protocoles et règlements relatifs au Liban.

§ 1. — Il sera formé une seule province des six vilayets suivants : Erzéroum, Van, Bitlis, Diarbékir, Kharpout, Sivas, à l'exclusion de certaines parties situées sur les confins, savoir : Hekkiari, les parties sud de Séert, de Bichérik et de Malatia et la partie nord-ouest de Sivas.

§ 2. — La province comprendra les divisions administratives suivantes : i° sandjak (département), 20 caza (arrondissement), 30 nahié (commune).

§ 3. — La fixation de ces divisions administratives se fera de façon que les populations y soient réparties en groupes ethnographiques aussi homogènes que possible.

(Comp. point 1 du mémorandum des trois ambassadeurs de 1895 ; art. 7 du projet des ambassadeurs de 1895).

Le gouverneur général (Vali oumoumi) de la province arménienne sera un sujet ottoman chrétien, ou, de préférence, un Européen nommé par Sa Majesté Impériale le Sultan pour un terme de cinq ans, avec l'assentiment des puissances.

(Comp. art. 17 du Traité de Berlin ; art. I du Règlement crétois de 1896 ; règlements et protocoles relatifs au Liban ; art. II et VII du mémorandum des trois ambassadeurs de 1895 ; préambule du décret sur les réformes en Arménie du 20 octobre 1895, point I.)

1. — Le gouverneur général est le chef du Pouvoir exécutif de la province. Il nomme et révoque tous les agents administratifs de la province, sans aucune exception. Il nomme également tous les juges de la province.

2. — Les forces de police et de gendarmerie sont placées sous l'autorité directe du gouverneur général.

3. — Sur la demande du gouverneur général, les forces militaires devront être mises à sa disposition pour le maintien de l'ordre dans la province.

(Comp. art. I du règlement du Liban de 1864; Projet de la Commission européenne de 1880, Art. 27, 32 et 44 ; Loi sur l'administration des vilayets de 1913, art. 20, 25 et 26.)

Le "gouverneur général de la province sera assisté d'un Conseil administratif ayant un caractère consultatif et composé :

a) Des chefs des divers départements de l'administration de la province ;

b) Des chefs spirituels des différentes communautés religieuses ;

c) Des conseillers techniques européens, au service du Gouvernement impérial, assistants des chefs des départements de l'administration ;

\ \ ' d) De six conseillers (trois musulmans et 3 chrétiens) choisis par l'Assemblée provinciale parmi ses membres.

(Comp. art. 49 du projet de la Commission européenne de 1880 ; art. 62 de la loi sur l'administration des vilayets de 1913 ; art. 6 du décret du 20 octobre 1895.)

1. — L'Assemblée provinciale se composera de musulmans et de chrétiens en nombre égal.

2. — Les membres de l'Assemblée provinciale seront élus au scrutin secret dans les cazas par des collèges électoraux constitués à cet effet.

3. — Le nombre des sièges à attribuer aux différentes nations musulmanes et chrétiennes de la province sera fixé pour chaque caza séparément. Ce nombre doit être proportionnel aux chiffres des populations du caza, autant que cela sera compatible avec le principe du premier paragraphe de cet article.

(Comp. art. 2 du Règlement et protocole relatifs à la réorganisation du Mont Liban du 9 juin 1861 ; art. 3 § 5 du Projet des trois ambassadeurs de 1895 ; art. 69 du Projet de la Commission européenne de 1880 ; art. 103 de la loi de 1913.)

1. — L'Assemblée provinciale sera élue pour une durée de cinq années et se réunira une fois par an en session ordinaire de deux mois. Cette session pourra être prolongée par le gouverneur général.

2. — L'Assemblée pourra être convoquée en session extraordinaire par le gouverneur général, soit de sa propre initiative, soit à la demande des deux tiers des membres de l'Assemblée.

3. — Le gouverneur général pourra dissoudre l'Assemblée provinciale. Dans ce cas, les électeurs devront être convoqués dans les deux mois, et la nouvelle Assemblée devra se réunir dans les quatre mois qui suivront le décret de dissolution.

4. — Les décrets de convocation et de dissolution seront promulgués au nom de Sa Majesté Impériale le Sultan.

(Comp. art. 73-75 du projet de la Commission européenne de 1880 ; art. 111-115 et 125 de la loi sur les vilayets de 1913.)

1 . — L'Assemblée provinciale légiférera sur les matières d'intérêt provincial.

2. — La compétence législative et budgétaire de l'Assemblée provinciale sera au moins aussi étendue que celle prévue par les articles 82-93 du projet élaboré en 1880 par la Commission européenne.

3. — Les lois vôtres seront soumises à la sanction de Sa Majesté Impériale le Sultan. Cette sanction devra être donnée ou refusée dans les deux mois ; ce délai

. le silence du gouvernement sera interprété comme impliquant la sanction. (Comp. art. 82-93 <m projet de la Commission européenne de 1880 ; art. 124, 128-135 de la loi sur L'administration des vilayets de 1913.)

1. — Les Conseils administratifs des Sandjaks seront préaidés par les Mutessarifs et se composeronl des chefs des services du Sandjak, des chefs spirituels des communautés religieuses et de six- membres (dont trois musulmans et trois chré*

tiens) élus par les Conseils administratifs des CazaS,

2. — I-es Conseils administratifs des cazas Beronl préfiidi ^ par les Kaiiiiakams

et se composeronl des chefs de service du 1 hefa spirituels des communau-

té religieuses d de quatre membres (dont deux musulmans el deux chrétiens) élus par les Conseils des Naines.

3. — Les attributions de ces Conseils seront fixées en conformité avec les articles 115-116 et 139-140 du projet de loi élaboré en 1880 par la Commission européenne.

(Comp. art. 114, 115, 116, 138, 139 et 140 du projet de la Commission européenne de 1880 ; art. 6 du décret du 20 octobre 1895 ! aft- D2> °3> °4 et 65 de la loi de 1913-)

1. — La circonscription de chaque Nahié (commune) sera, autant que possible, fixée de telle façon que les villages appartenant à la même race soient groupés dans un même Nahié.

2. — Chaque Nahié sera administré par un Mudir assisté d'un Conseil élu par la population, et composé de quatre membres au minimum et de huit au maximum. Ce Conseil choisira parmi ses membres le Mudir et son Adjoint. Le Mudir devra appartenir au groupement ethnique qui forme la majorité des habitants et l'Adjoint à l'autre groupement.

3. — Dans les Nahiés dont la population est mixte, la minorité devra être représentée au Conseil proportionnellement à son importance, à condition qu'elle comprenne au moins 25 maisons.

4. — Les attributions des Conseils des Nahiés seront fixées en conformité avec les dispositions des articles 163-168 du projet de loi élaboré en 1880 par la Commission européenne.

(Comp. art. 162-168 du projet de la Commission européenne de 1880; art. 7, 8 et 9 du projet de réformes élaboré parles trois Ambassadeurs en 1895 ; art. 7, 8 et 9 du Décret du 20 octobre 1895.)

1. — Il y aura dans chaque Nahié un juge de paix nommé par le Gouverneur général et appartenant à la religion de la majorité de la population du Nahié. Il y aura, en outre, un juge de paix dans chaque chef-lieu de Caza.

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