‹ Le sort de l'Empire ottomanChapitre 19 sur 43 · Le juge de paix connaîtra · texte numérisé non relu

Le juge de paix connaîtra

a) en matière pénale, sans appel, des contraventions passibles de peines de simple police et, à charge d'appel, des délits n'entraînant pas une peine de plus de 500 piastres d'amende et de trois mois de prison ;

b) en matière civile, sans appel, de toute action personnelle, civile et commerciale jusqu'à concurrence de 1000 piastres et, à charge d'appel, des mêmes actions jusqu'à concurrence de 5000 piastres.

3. — Le juge de paix tiendra aussi son tribunal en conciliation. Il pourra, sur la demande des parties, désigner des arbitres pour décider des contestations dont l'objet dépasserait même 5000 piastres. Dans le cas de sentence arbitrale, les parties renonceront à tout appel.

4. — Les tribunaux de Sandjak n'auront qu'une chambre civile, composée d'un président et de deux juges, magistrats diplômés (dont l'un musulman et l'autre chrétien), nommés par le Gouverneur général. Les tribunaux de Sandjak connaîtront, en première instance, des affaires civiles ou commerciales dépassant 5000 piastres et, en appel, des jugements rendus par les juges de paix en matière civile ou commerciale.

5. — Les sections criminelles des tribunaux de Sandjak seront remplacées par des cours d'assises ambulantes. Ces cours d'assises seront composées d'un magistrat président, choisi par la cour d'appel dont relève le tribunal de Sandjak, parmi les membres de cette cour, et de deux membres désignés par la même cour d'appel parmi les juges de paix du Sandjak, dont l'un musulman et l'autre chrétien.

6. — La cour d'assises siégera tour à tour dans tous les cazas où sa présence sera reconnue nécessaire.

7. — Il y aura un juge d'instruction dans chaque Caza. En arrivant au Caza, le président de la cour d'assises se fera remettre par le juge d'instruction un état des causes instruites susceptibles de lui être déférées immédiatement et un état des causes en cours d'instruction. S'il constate, au sujet de ces dernières, quelque irrégularité ou des lenteurs non motivées, il adressera immédiatement un rapport au président de la cour d'appel.

8. — La cour d'assises connaîtra, en appel, des jugements rendus par les juges

de paix en matière de délits. Elle connaîtra, en première et dernière instance, des crimes, ainsi que des délits entraînant une peine de plus de 500 piastres d'amende ou de plus de 3 mois de prison.

9. — Il y aura au moins six cours d'appel. Chaque cour d'appel sera composée d'un président, magistrat diplômé, nommé par le Gouverneur général, et d'un nombre de chambres suffisant pour connaître des affaires civiles qui lui seront dévolues en appel et pour fournir des présidents aux cours d'assises ambulantes. La cour d'appel sera régulièrement constituée dès qu'elle réunira deux membres et un président. Elle comprendra, en outre, un procureur général et un nombre suffisant de procureurs et de substituts.

10. — Des tribunaux de commerce seront installés dans les localités où le besoin s'en fera sentir. Dans les endroits où ils fonctionneront, les tribunaux civils ne connaîtront pas des affaires commerciales.

11. — La compétence des tribunaux du chéri sera nettement définie, et le Gouverneur général veillera à ce qu'ils n'empiètent pas sur les attributions des autres tribunaux de la Province. Les juges de chéri ne pourront cumuler leurs fonctions avec celles de présidents des autres tribunaux de la Province.

(Comp. art. 29-39 du projet des réformes élaboré par les trois Ambassadeurs en 1895 ; art. 125-263 du projet de la Commission européenne de 1880.)

1 . — Un corps de police et un corps de gendarmerie seront créés dans la Province. Ces corps seront recrutés par moitié parmi les habitants musulmans et chrétiens de la Province.

2. — L'organisation et le haut commandement de ces corps seront confiés à des officiers européens au service de la Turquie.

3. — Des gardes-champêtres seront institués dans les Nahiés. Ils seront nommés par les Conseils des Nahiés et placés sous les ordres des Mudirs.

(Comp. art. 18-21 du projet de réformes des trois Ambassadeurs de 1895 ; art. 24 du Décret du 20 octobre 1895.)

1. — Les recrues domiciliées dans la Province y feront en temps de paix leur service militaire.

2. — Les régiments de cavalerie légère kurde (Ex-Harnidié) seront licenciés. (Comp. art. 25 du projet des trois Ambassadeurs de 1895 ; art. 28 du Décret du

20 Octobre 1895.)

1. — Les fonctionnaires de l'administration et les juges de la Province seront choisis, en nombre égal, parmi les musulmans et les chrétiens.

2. — Lors de la répartition des postes de Gouverneurs des Sandjaks (Mutessarifs )et des Cazas (Kaimakams), on devra prendre en considération les chiffres des différents groupements ethniques ainsi que l'importance de leurs intérêts économiques.

(Comp. art. 5 du Décret du 20 octobre 1895.)

1. — Seuls, les habitants sédentaires jouiront des droits d'élection et d'éligibilité.

Comp. art. 24, § 8 du projet des trois Ambassadeurs de 1895 ; art. 27 du Décret du 20 octobre 1895.)

1. — Les lois, décrets, ordonnances, circulaires et avis officiels destinés i\ Être publiés dans la Province seront rédigés dans les trois principales langues de la

Province (turc, arménien, kurde).

2. — Les requêtes, pétitions et toutes les pièces qui doivent être remises ans autorités administratives nu judicsires seront rédigées dans l'une de ces trois langues principales, au choix île-, intéresses.

3. — Devant les tribunaux, les plaidoiries pourront être faites, au choix désintéressés, dans leur propre langue.

4. — Les sentences des tribunaux seront libellées en langue turque, et accompagnées d'une traduction dans la langue des parties.

(Comp. art. 40 du projet des trois Ambassadeurs de 1895 ; art. 22 du projet de la Commission européenne de 1880 ; circulaire du Ministère de l'Intérieur eu date du 6 avril 1913 aux Vilayets de langue arabe.)

1. — Chaque nation de la Province a le droit de créer et d'administrer des écoles privées de tout degré.

2. — Elle pourra établir des taxes spéciales sur les membres de la nation en vue de pourvoir aux besoins de ces écoles.

3. — L'enseignement dans les écoles privées se fera dans la langue nationale.

4. — La haute surveillance de ces écoles appartient au Gouverneur général, qui l'exercera en conformité avec les règles posées par le Statut organique de la Province.

5. — L'enseignement de la langue turque sera obligatoire dans les écoles privées.

(Comp. titre XIV du projet de la Commission de 1880.)

Une commission spéciale, présidée par le Gouverneur général, déterminera les conditions dans lesquelles les Arméniens dont les terres ont été usurpées en obtiendront, soit la restitution, soit la contre-valeur, en numéraire ou en terres

(Comp. art. 26 du projet des ambassadeurs de 1895 ; art. 29 du Décret du 20 octobre 1895.)

L'inviolabilité des droits et privilèges découlant pour la nation arménienne du Sahmanatroutioun (statut organique) de 1863 et des bérats octroyés par les Sultans est formellement reconnue.

(Comp. point XI du mémorandum des trois ambassadeurs de 1895.)

Il ne devra pas être installé de muhadjirs dans le territoire de la province.

Des dispositions spéciales, conformes à l'esprit des principes ci-dessus énoncés, seront élaborées pour améliorer le sort des Arméniens habitant hors des limites de la province et spécialement en Cilicie.

(Comp. art. 12 du mémorandum des ambassadeurs de 1895 ; art. 4 du préambule du Décret du 20 octobre 1895.)

Une commission spéciale, composée de délégués du Gouvernement Ottoman et des puissances, élaborera le Statut organique de la Province ainsi que les dispositions mentionnées à l'art. XX, en s'inspirant des principes énoncés dans cet Avantprojet.

Les puissances s'assureront de l'exécution de toutes ces dispositions.

(Comp. art. VIII du Mémorandum de 1895 ; art. 32 du Décret du 20 octobre 1895 ; art. 14 du Règlement crétois de 1896.)

Une seule province est formée des six vilayets d'Erzéroum, Van, Bitlis, Diarbékir, Kharpout et Sivas, moins certaines parties de ces vilayets situés sur les confins (I, § 2), et où les

Kurdes prédominent. Le Gouverneur Général de la Province arménienne est un sujet ottoman chrétien, ou, de préférence, un Européen nommé par S. M. I. le Sultan pour un terme de cinq ans avec l'assentiment des Puissances (II). Le Gouverneur Général est le chef du pouvoir exécutif de la Province ; il en nomme et révoque tous les agents administratifs, sans aucune exception ; il en nomme également tous les juges ; les forces de police et de gendarmerie sont placées sous son autorité directe, et, sur sa demande, les forces militaires sont mises à sa disposition pour le maintien de l'ordre dans la Province (III). L'Assemblée Provinciale se compose de musulmans et de chrétiens en nombre égal, élus au scrutin secret dans les cazas (V). L'Assemblée Provinciale légifère sur les matières d'intérêt provincial. Les lois votées sont soumises à la sanction du Sultan ; cette sanction doit être donnée ou refusée dans les deux mois ; ce délai passé, le silence du Gouvernement est interprété comme équivalant à la sanction (VII). Les Conseils administratifs des Vilayets et des Sandjaks comprennent six membres électifs, dont trois musulmans et trois chrétiens (IV et VIII). La fixation des divisions administratives de la Province se fera de façon à ce que les populations y soient réparties en groupes ethnographiques aussi homogènes que possible (I, § 3). La circonscription, notamment de chaque nahié (commune), sera, autant que possible, fixée de telle façon que les villages appartenant à la même race soient groupés dans un même nahié ; chaque nahié sera administré par un mudir assisté d'un Conseil élu par la population, et composé de quatre membres au minimum et de huit au maximum ; le Conseil choisit parmi ses membres le Mudir et son adjoint ; le Mudir doit appartenir au groupement ethnique qui forme la majorité des habitants et l'adjoint à l'autre groupement ; dans les nahiés dont la population est mixte, la minorité doit être représentée dans le Conseil proportionnellement à son importance, à condition qu'elle comprenne au moins vingt-cinq maisons. (IX). Il y a dans chaque nahié un juge de paix nommé pai le Gouverneur Général et appartenant à la religion de la majorité du nahié (X). Les fonctionnaires de l'administration et les juges de la Province sont choisis, en nombre égal, parmi les musulmans et les chrétiens (XIII). Les corps de police et de gendarmerie sont recrutés moitié parmi les habitants musulmans, moitié parmi les habitants chrétiens de la Province et

l'organisation et le haut commandement de ces corps sont confiés à des officiers européens au service de la Turquie (XI). Le* recrues domiciliées dans la Province y feront en temps de paix leur service militaire ; les régiments de cavalerie légère kurde (Bx-Hamidié) sont licenciés (XII). Seuls, les habitants sédentaires jouissent des droits d'élection et d'éligibilité (XIV). Il ne devra pas être installé de muhadjirs sur le territoire de la Province (XIX). Le principe de l'égalité des trois principales langues de la Province (turc, arménien, kurde) est introduit pour la rédaction des lois, des requêtes et de toutes pièces administratives, ainsi que pour les plaidoiries et les sentences des tribunaux (XV) . Chaque nation de la Province a le droit de créer et d'administrer des écoles privées de tout degré, et pourra établir des taxes spéciales sur ses membres en vue de pourvoir aux besoins de ces écoles ; l'enseignement s'y fera dans la langue nationale, mais l'enseignement du turc y sera obligatoire ; la haute surveillance de ces écoles appartient au Gouverneur Général (XVI). Une commission spéciale présidée par le Gouverneur Général déterminera les conditions dans lesquelles les Arméniens dont les terres ont été usurpées, en obtiendront soit la restitution, soit la contre- valeur, en numéraire ou en terres (XVII). Une commission spéciale, composée de délégués du Gouvernement Ottoman et des Puissances, élaborera le Statut Organique de la Province ainsi que des dispositions spéciales pour améliorer le sort des Arméniens habitant hors des limites de la Province et spécialement en Cilicie (XX). Enfin le principe de contrôle des Puissances sur les réformes arméniennes est exprimé comme suit : Les puissances s'assureront de l'exécution de toutes ces dispositions (art. XXII).

§ 2. « L'Avant- Projet des réformes à introduire en Arménie » fut communiqué par M. DE GiERS le 17/30 juin à la Conférence des six Ambassadeurs, laquelle en confia l'étude à une Commission formée des représentants des Ambassades 1. Deux jours après, la Sublime-Porte recommença son éternel jeu de réformes générales pour tout l'Empire. Elle communiqua aux Ambassadeurs un télégramme circulaire adressé à ses représen-

1 Télégramme de M. DE GiERS à M. Sazonow du 17/30 juin 1913, Livre orange, »° 53-

tants à l'étranger, des « Articles additionnels à la loi sur l'administration des Vilayets » et des « Instructions relatives aux attributions et à la compétence des inspecteurs généraux. » Nous ne pouvons que souscrire à l'opinion que l'Ambassadeur de Russie exprima sur cette littérature : « Tous ces documents, écrit M. de Giers, se rapportent à des réformes générales dans l'Empire, sans mentionner spécialement l'Arménie. Le télégramme circulaire déclare que l'Empire est divisé en six secteurs, dont deux sont formés par les vilayets orientaux, sans indication de limites. On peut donc craindre que les vilayets arméniens ne soient répartis entre ces deux secteurs avec le calcul de séparer les Arméniens et de les fondre dans la majorité musulmane. » A la tête des secteurs sont placés des inspecteurs généraux, étrangers, il est vrai, mais nommés par le Conseil des Ministres avec l'approbation du Sultan, sans l'assentiment des Puissances. Les conflits entre les Inspecteurs et les Ministères sont tranchés par le Conseil des Ministres. Les instructions ne touchent pas à l'organisation actuelle des vilayets et ne donnent aux Inspecteurs que le droit de contrôle et celui de soumettre au Gouvernement des projets concernant la modification des lois locales, l'installation des tribus nomades, la réforme des impôts, la gendarmerie, etc. Les Inspecteurs ont le droit de révoquer les fonctionnaires, mais pas celui de les nommer. « On voit donc que les lois présentées par la Porte constituent un programme incomplet et ne s'occupent nullement des réformes, proposées par les Ambassadeurs en 1895 et développées dans le projet de M. Mandeestam l. »

§ 3. « La Commission des Réformes arméniennes » se réunit le 20 juin-3 juillet 1913 au palais de l'Ambassade d' Autriche- Hongrie à Yeni-Keui. Dès le début, les deux courants opposés se heurtèrent : les représentants de la Triplice demandèrent que, préalablement à l'étude de l'Avant-Projet russe, la Commission étudiât les propositions turques de réformes générales. Les représentants de l'Entente s'y refusèrent catégoriquement. Sur ce point, les Tripliciens ne reçurent cependant pas l'appui de leurs

1 Télégramme <k- If. db Gxssfl à M. Sazonow du [9 juin '2 juillet 191 \, l,ivrc ;e, nn 54,

Ut sdk"' ni: [,'SMPXHB OTTOMAN 15

22Ô LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

chefs, et pendant les séances suivantes le projet russe servit de base à la discussion *.

Quelques jours après, le Gouvernement russe et le Gouvernement allemand précisèrent presque simultanément leurs points de vue généraux dans la question des réformes arméniennes. Le Gouvernement russe présenta, le 25 juin 1913, l'Aide- Mémoire suivant aux Gouvernements d'Allemagne, d'Autriche-Hongrie, et d'Italie :

« Le Ministère Impérial croit devoir attirer l'attention du Gouvernement allemand (austro-hongrois, italien) sur les considérations suivantes, qui règlent l'attitude du Gouvernement Impérial dans la question des réformes à introduire dans les vilaj-ets arméniens.

» D'accord avec les autres puissances, la Russie est contraire à toute idée de démembrement de l'Empire ottoman. Le Ministère Impérial a la conviction profonde que l'intégrité de la Turquie dépend en grande partie de la pacification de ces contrées les plus éprouvées par l'arbitraire et les vexations de toute sorte qu'elles ont subies du fait d'une administration défectueuse. Cette pacification ne pourra cependant avoir lieu que si les Puissances prennent sans retard en mains la réalisation des réformes indispensables.

» Le Gouvernement Impérial a à maintes reprises attiré l'attention des grandes Puissances, ainsi que celle de la Porte, sur l'étroite connexion qui existe pour lui entre la question arménienne et les problèmes de l'administration russe au Caucase. Le Gouvernement Impérial ne saurait tolérer un état chronique de désordres et d'anarchie qui, grâce à la proximité de la frontière turque, ne peut ne pas avoir une répercussion des plus dangereuses dans les régions limitrophes du Caucase. Les dernières nouvelles ne font que confirmer l'impression qu'on peut s'attendre prochainement à des excès regrettables de la part des Kurdes. L'impéritie et la faiblesse des autorités locales turques font redouter l'éventualité d'événements auxquels le Gouvernement impérial ne saurait en aucun cas rester indifférent.

» Dans ces circonstances, un accord prompt et aussi complet

1 Télégramme de M. DE GiERS à M. Sazonow du 20 juin/3 juillet et 21 juin/ 4 juillet 1913, Livre orange, n0B 55 et 56 et procès-verbaux de la Commission des réformes arméniennes, p. 190 et 191.

que possible entre les Puissances pourrait seul prévenir le dangeT imminent de complications périlleuses. » Saint-Pétersbourg, le 25 juin 1913 1. »

Presque simultanément, le 26 juin 1913, le gouvernement allemand fit parvenir au gouvernement russe un mémoire pour lui signaler « les dangers » de son projet de réformes en Arménie2. Voici ce document :

« Selon la proposition russe soumise à la réunion des ambassadeurs à Constantinople, il s'agirait de réunir les six vilayets arméniens sous un gouverneur général européen, nommé par le Sultan. Le gouverneur général devrait être chrétien, turc, ou, ce qui serait préférable, européen. Les six vilayets formeraient une province qui serait au point de vue administratif et militaire presque complètement détachée de l'Empire ottoman. Les fonctionnaires et juges seraient nommés par le gouverneur général. Le recrutement des troupes se ferait exclusivement en Arménie, elles ne pourraient être employées en temps de paix qu'en Arménie.

» Ce projet dépasse aux yeux du Gouvernement Impérial de loin le programme de 1895 et va même au delà du statut du Liban. S'il était réalisé, il ferait de la moitié de l'Anatolie une Arménie qui ne conserverait par la souveraineté du Sultan qu'un faible lien avec la Turquie. Il serait difficile de refuser à d'autres parties de la Turquie ce qui serait accordé à l'Arménie. On arriverait ainsi de fait au commencement du partage de la Turquie, ce que le Gouvernement Impérial tiendrait absolument à éviter.

» Le Gouvernement Impérial allemand, tout en signalant ces dangers, exprime le désir qu'il soit également tenu compte des ('«'■sir.-, turcs dans celle question. »

La Conférence de Yeni-Keui.

§1. La conférence de Yeni-Keui, qui s'ouvrait sous les auspices de manifestations aussi nettement opposées «le la pari des portevoix «les deux groupes de Puissances, avail peu «le chance d'abou-

■ Livre orange, a0 57.

2 Livre orange, oc 58.

228 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

tir. Aussi n'aboutit-elle pas. Il est vrai qu'à la suite de huit séances (3 juillet-24 juillet 1913), les délégués purent se mettre d'accord sur un certain nombre de points, dont le plus important était la reconnaissance de la nécessité d'établir un contrôle européen pour la stricte et juste application des lois et règlements existants et à introduire, ce contrôle devant prendre la forme d'une intervention diplomatique collective des six ambassades1. On tomba également d'accord sur le licenciement des régiments de cavalerie kurde, sur le principe de l'égalité des langues, sur les écoles privées et quelques questions d'importance secondaire. Mais la plupart des points essentiels du projet russe se heurtèrent à une résistance opiniâtre de la part des délégués allemands et austro-hongrois 2. Nous ne pouvons reproduire ici en détail la discussion très intéressante qui eut lieu au sein de la Commission des réformes arméniennes3. Nous croyons cependant utile de souligner quelques points caractéristiques de l'attitude de la Triple Entente et de celle de la Triplice dans la question arménienne.

§ 2. Ainsi les délégués allemands (M. SchoEnbERG) et autrichien (M. Panfili) combattirent le groupement en une seule province des six vilayets arméniens sous un seul gouverneur général. C'était certainement appuyer la nouvelle « réforme » turque répartissant les vilayets arméniens entre différents secteurs ; mais c'était aussi un pas en arrière relativement au décret sur les réformes en Arménie promulgué par le Sultan le 20 octobre 1895, puisque ce décret confiait la surveillance de l'exécution des réformes dans les six vilayets à un seul haut commissaire 4. En vain, les défenseurs du projet russe firent-ils observer que « l'autorité unique du gouverneur général apparaissait nécessaire pour assurer l'unité d'application des réformes 5 », que « toute l'histoire des provinces habitées par les Arméniens montrait que l'absence d'une volonté unique avait été pour beaucoup dans les maux

1 Livre orange, p. 268 et 270.

2 Le délégué italien se borna à adhérer aux vues de ses collègues d'Allemagne et d'Autriche sans prendre part à la discussion.

3 Voir les procès-verbaux des réunions de la Commission des réformes arméniennes rédigés avec une précision et une élégance de style remarquables par M. DE Saint-Quentin, le distingué délégué et secrétaire de l'Ambassade de France, annexe 5 au Livre orange russe.

4 Livre orange, p. 192 ; voir toute la discussion, p. 192-200. 6 M. de Saint-Quentin, p. 197.

dont avaient souffert les populations » ; qu'« il fallait un organe exécutif unique qui eût sa liberté d'action et n'eût pas à compter avec de trop grands fonctionnaires comme le sont les valis 1. » MM. Schoenberg et Panfiei s'obstinèrent à préférer l'organisation existante des vilayets avec les inspecteurs généraux agissant seulement comme contrôleurs de l'administration ; et ce, malgré la démonstration, faite par le délégué russe, que l'ingérence de l'inspecteur général dans l'administration des vilayets de son secteur serait constante, en vertu même des « instructions » de la Porte, qui avait donc implicitement reconnu elle-même la nécessité d'un pouvoir unique pour une zone formée de districts présentant une similitude de situation 2.

Une belle joute oratoire en faveur des prérogatives du Sultan des anciens et des futurs massacreurs fut également soutenue par les délégués allemand et autrichien au sujet de l'art. 2 de l'avantprojet russe qui stipulait la nomination du gouverneur général de la province arménienne par le Sultan avec l'assentiment des Puissances3. Malgré tous les antécédents historiques prouvant qu'« aucune réforme digne de ce nom n'avait jamais été accomplie en Turquie sans la participation de l'Europe »; malgré l'évidence de l'inefficacité des « réformes » de 1895, dont la réalisation avait été confiée à un haut commissaire, choisi par la Porte elle-même ; malgré les précédents bien connus de la Roumélie Orientale, de la Crète et du Mont-Liban, où la nomination d'un gouverneur général avec l'assentiment des puissances n'avait pas été jugée incompatible avec la souverainteé du Sultan - MM. Paxitli et

1 M. Manih.i.stam, ]>. 11,7-198.

a Pages 198- -

Pour donner une idée du caractère des objections de M. Schoenberg, nous en deux :

nombre très restreint de routes aurait, surtout en hiver, où les rommunications télégraphiques sont presque toujours interrompues et où les montagnes sont infranchissables, forcément comme résultai que des sandjaks entiers seraient séparés de L'autorité centrale de la province. La conséquence en serait une tion de l'administration, qui provoquerait unrt.it chaotique dans des régions qui sont en train d'être assujetties a un nouveau mode d'administration et où, par conséquent, la tradition administrative tait défaut,

EJn outn-, il srra nécessaire, pour garantir le maintien de l'ordre public, d'entretenir dans la zone de r< formi b, au moins pendant Les premières années, des militaires ti • râbles. La conséquei >it, dans le cas où il sérail formé

: oie province, que dans les capitales des Sandjaks, par exemple, le rang du

commandant militaire jerail supérieur à ..lui du plus liant fonctionnaire civil,

état de e]ioM s .|ni de\ rail Plldre plus dilïieile la e< illalior.it ion neeess.lirc de ees

deux autorités, i (Livre orange, p, 1

* Livre orange, p. -"i .■ 1 .•

Schoenberg se complurent à trouver que l'avant-projet russe « privait le Sultan de certains droits essentiels à la souveraineté * » et qu'il empruntait des dispositions aux statuts des provinces autonomes ; or, « une pareille autonomie mènerait nécessairement à la séparation complète de l'Arménie d'avec l'Empire ottoman2. » Les deux délégués ne voulurent pas admettre non plus que des fonctionnaires, même étrangers, nommés par la seule Porte, n'auraient aucune indépendance vis-à-vis d'elle. « Le choix de la Porte ne se portera pas sur des étrangers quelconques », dit M. Panfiu 3. Le délégué allemand critiqua en outre sévèrement la proposition russe de donner au gouverneur général le droit de nommer tous les fonctionnaires 4.

1 M. Panfiu, p. 211.

a M. Schoenberg, p. 207.

• Page 208.

* M. Schoenberg, p. 214-215.

Nous croyons intéressant de reproduire ici une partie des débats concernant la souveraineté du Sultan (Livre orange, p. 208-209 :

M. Panfiu répond qu'étant hostile en principe à l'institution du gouverneur général, il n'a pas à se poser la question, mais, eu ce qui concerne les inspecteurs généraux, il estime que l'assentiment des puissances, théoriquement utile pour écarter de mauvais chois, n'aurait pas sa raison d'être, puisque le choix de la Porte ne se portera pas sur des étrangers quelconques.

M. Mandei,STam craint qu'une fois nommés, les inspecteurs généraux ne tombent sous l'influence de la Porte.

M. Schoenberg observe que le gouverneur général serait sujet aux mêmes soupçons.

M. Mandei<STam le conteste : le gouverneur général aurait, en effet, conscience de son indépendance vis-à-vis de la Porte.

M. Schoenberg réplique que les inspecteurs généraux, eux aussi, auront ce sentiment, assurés qu'ils seront de ne pouvoir être destitués avant l'expiration du terme de cinq ans pour lequel ils auront été engagés.

M. MANDEiySTAM estime que ce n'est pas une garantie suffisante : des fonctionnaires dont la nomination ne dépendra que de la Sublime Porte seule, seront préoccupés de lui complaire pour obtenir le renouvellement de leur mandat.

M. Panfiu se préoccupe de sauvegarder la souveraineté impériale. Il fait valoir qu'on y porterait atteinte en obtenant du Sultan une convention par laquelle il déléguerait à tel ou tel fonctionnaire une partie de ses droits souverains.

M. Mande^STAm déclare que l'Avant-projet russe ne tend à aucune diminution de la souveraineté du Sultan. En s'appuyant principalement sur les théories modernes de Jeuinek et EeFuR, M. Mandei<STam opine que la notion de la souveraineté est purement formelle et ne saurait être définie comme la somme des pouvoirs d'Etat. En effet, ces pouvoirs varient suivant les Etats et les époques. Il importe donc de ne pas confondre la somme variable de ces pouvoirs avec l'idée absolue de la souveraineté. La souveraineté est la qualité de l'Etat de n'être obligé ou déterminé que par sa propre volonté. Par une convention, un Etat peut donc céder un nombre illimité de ses pouvoirs sans perdre pour cela sa souveraineté. M. MandELSïam croit devoir se référer encore une fois aux articles 13 et 17 du Traité de Berlin qui lui semblent démontrer clairement la justesse de sa thèse.

(Pendant cette discussiou, nous n'avons pas cru devoir nous appuyer sur la théorie de la limitation de la souveraineté de l'Etat par les buts de la Communauté internationale, théorie à laquelle nous adhérons personnellement (v. partie

Les idées se heurtèrent de nouveau lors de la discussion de cette disposition de l'art. 5 du projet russe : « l'Assemblée provinciale se composera de musulmans et de chrétiens en nombre égal 1. »

Cette disposition s'inspirait de l'idée de protéger les intérêts de la minorité arménienne, laquelle courait le danger très réel d'être opprimée par la majorité turco-kurde si l'on adoptait le principe chaudement préconisé par le délégué allemand, celui de la proportionnalité. D'ailleurs, comme le fit observer très judicieusement M. de Saint-Quentin 2, « le principe de la proportionnalité avait donné en Macédoine les plus tristes résultats. À peine les Puissances l'eurent-elles proclamé, que les différentes races travaillèrent, avec une énergie sauvage et par les pires moyens, à modifier à leur profit la proportion existante. »

Il faut noter que le délégué austro-hongrois lui-même refusa

IV, chapitre I). Cette doctrine n'étant pas universellement reconnue, aurait infailliblement provoqué des protestations de principe de la part des délégués allemand et autrichien, et, partant, des discussions théoriques sans issue et déplacées dans une réunion de ce genre. C'est pourquoi nous avons préféré combattre nos adversaires par des arguments tirés de la doctrine commune de la souveraineté, suffisants pour étayer notre thèse.)

M. SchoEnberg admet que la souveraineté du Sultan subsistera dans une certaine mesure, même si on l'ampute de certaines de ses attributions. Mais la souveraineté ne saurait être considérée indépendamment des droits qui en font partie ; elle varie suivant les Etats, et pour un même Etat, suivant les époques. La question qui se pose maintenant est de savoir si, après la réalisation du projet Mandei<S- TAM, la souveraineté du Sultan demeurerait telle qu'elle s'exerce aujourd'hui. Certainement non, puisqu'on lui aura enlevé une attribution aussi essentielle que celle de nommer et révoquer les fonctionnaires.

Cette modification, poursuit M. SCHOBNBERG, nous paraît d'autant plus inacceptable qu'il faudrait, pour l'imposer au Gouvernement impérial, exercer sur lui une pression extraordinaire, que nous désirons éviter.

M. l'.wi 11. 1 estime qu'il y a lieu de considérer surtout la question de fait. Nous nous trouvons d'une part, dit-il, eu présence de lois déjà promulguées qui introduisent certaines réformes ; et, de L'autre, nous sommes s.dsis d'un avant-projet qui

doit ser\il de 1' ■ -• a des propositions que lions adresserons à la Sublime Forte pour lui demander de nouvelles réformes. I-e Sultan peut évidemment, sans diminuer sa

souveraineté, renoncer lui-même a telle ou telle attribution de la couronne ; mais l'Avant projet russe implique l'ouverture de négociations entre les puissances et

la Porte pour amener le Sultan à se dessaisir de certains droits souverains, haï1 dernier i,h la décision du Millau n'étant pas spontanée, sa souveraineté ne serait

plus sauvegardée,

M I'IT/M \t kk T. observe qu'il esi arbitraire de préjuger la résistance du Sultan.

Peu1 pterail il. librement, les propositions des ambassades;

M. de Sain 1 1 " 1 ■ ltn jug< I 1 théorie de M. i' \\i n.i dangereuse. Si elles 1 talent, les puissances devraient s'interdire en principe toute démarche auprès de la Porte en \ ue d obtenir d< s 1, formes dans l'intérél des populations ; car de telles réformes ne vonf guère sans limitation des pouvoirs de l'autorité centrale, sans restrictions aux droits souverains du Sultan.

1 Livre orange, p. 220 227.

- Ibill . p. 22>

232 LE SORT DE h EMPIRE OTTOMAN

d'adopter à cette occasion l'attitude de son collègue allemand, trop franchement partiale en faveur des Musulmans. « On peut être assuré - — dit M. Panfiu — qu'étant donnée l'acuité des querelles religieuses, la majorité opprimera la minorité * ; » le délégué austro-hongrois s'accorda cependant avec son collègue allemand pour réclamer l'application du principe de la proportionnalité quand il s'agirait de désigner les membres électifs des conseils administratifs — réunions d'administrateurs et de magistrats, — où « l'acuité des luttes politiques et religieuses, redoutable dans les assemblées électives, où elle conduit à l'oppression des minorités, n'existera pas au même degré 2. » M. de Saint- Quentin démontra cependant 3 « que si l'on admet le principe de l'égalité absolue dans une assemblée entièrement élue, où il est, somme toute, arbitraire, on doit à bien plus forte raison l'étendre à un conseil en majorité nommé et qui représente le gouvernement plutôt que la population ». Les délégués allemand et austro-hongrois opposèrent également au principe de l'égalité celui de la proportionnalité pour la nomination des juges et des fonctionnaires de la province 4.

La question vitale par excellence pour les Arméniens — la question agraire ■ — devait être réglée, selon le projet russe (art. 17), par une commission spéciale qui, présidée par le gouverneur général, aurait dû déterminer les conditions dans lesquelles les Arméniens dont les terres avaient été usurpées en obtiendraient soit la restitution, soit la contre-valeur en numéraire ou en terres. Même devant cette disposition, qui visait à réparer une des plus grandes injustices infligées aux Arméniens, le délégué allemand ne désarma pas. Il trouva inutile l'institution de la commission proposée par le projet russe, puisque la loi turque existante prévoyait des commissions d'enregistrement qui fonctionneraient sous le contrôle des inspecteurs généraux 5. Et ce fut en vain que les délégués français et russe mirent en évidence « la nécessité de dispositions spéciales pour triompher des- difficultés extraordinaires que comporte le problème agraire en Arménie 6. »

1 Ibid., p. 226.

2 Ibid., p. 236.

3 Ibid., p. 236.

* Ibid., p. 245-246.

6 Ibid., p. 253-254.

6 Ibid., p. 254.

Mais où le délégué allemand se surpassa, comme avocat turc, ce fut dans la question des muhadjirs (émigrés), auxquels l'article XIX du projet russe interdisait de s'établir dans le territoire de la Province arménienne. « Attendu, disait le délégué russe, que chez eux le sentiment de vengeance aura exaspéré le fanatisme religieux, ils seront un élément de trouble dans une province mixte où musulmans et non-musulmans vivent en mauvaise intelligence 1. » M. Schoenberg reprocha à son collègue russe d' « obéir au désir d'éviter que la proportion actuellement existante entre musulmans et non-musulmans dans la Province arménienne ne vînt à être modifiée en faveur des musulmans2. » Il resta sourd à l'objection du délégué français qu'il serait imprudent d'appeler des nouveaux venus au partage, si âprement disputé, des terres 3. Et il ne fit aucun cas de la déclaration du délégué russe qui dit accepter volontiers le reproche de chercher à protéger les chrétiens puisque, ce faisant, il avait conscience de rester fidèle à l'article 61 du Traité de Berlin4. M- Schoenberg « condamnait en principe toutes les dispositions qui présentaient un caractère exceptionnel » ; il déclarait avoir « confiance dans les réformes pour rendre toute oppression impossible 5 », et il repoussait une proposition « qui constituerait, à son avis, une ingérence excessive de l'Europe dans les affaires intérieures de l'Empire6. »

Ainsi donc la plupart des propositions essentielles du projet russe se trouvaient écartées par les délégués de la Triplice. A la fin de la discussion, le 23 juillet, ceux-ci crurent devoir préciser encore une fois leur point de vue et déclarer « qu'il serait plus opportun de baser les réformes à introduire dans les vilayets habités pai les Arméniens sur les lois existantes, ainsi que sur instructions pour les inspecteurs généraux et la circulaire de la Sublime Porte aux ambassadeurs ottomans communiquées aux Ambassades par la note du rr juillet k»ij. » Ils déclarèrenl en outre estimer qu'il sérail nécessaire de demander au Gouvernement Impérial de compléter les lois et règlements en vigueur

• Ibl I., p. 256.

1 DB S m m ni , 137.

4 Ibiâ., p. 258.

* Ibl'/., p. 259.

' If-i ■'.. p. 26l.

par certaines dispositions supplémentaires dont ils donnèrent l'énumération. Inutile de dire que ces dispositions étaient insuffisantes 1.

Le programme russo-allemand.

§ i. 1/ échec de la Conférence de Yeni-Keui obligea le gouvernement russe, avant tout désireux d'obtenir pour les Arméniens le maximum possible de réformes, à chercher un terrain d'entente avec le principal adversaire du projet russe : l'Allemagne2. D'autant plus que les Turcs et les Kurdes ne perdaient pas leur temps, et profitaient consciencieusement des dissentiments entre les Puissances. Chaque jour, les Consuls de celles de l'Entente signalaient à leurs Ambassades de nouveaux meurtres, rapts, pillages et autres actes de violence commis contre les Arméniens, et chaque jour les plaintes du Patriarcat, dans leur monotonie écœurante, venaient se briser devant la résistance de la Porte, impuissante par elle-même, mais forte de l'appui allemand. Il fallait agir pour arracher les victimes à leurs bourreaux, fût-ce au prix d'importants sacrifices. Et le Gouvernement russe, bien éloigné d'entretenir les visées égoïstes que lui prêtaient ses ennemis, conscient de son grand rôle humanitaire, abandonna son projet et entama des pourparlers avec les protecteurs des bourreaux.

§ 2. En septembre 1913, M. de Giers et M. DE WanGENheim tombèrent d'accord sur un programme en six points, reconnaissant la division de l'Arménie en deux secteurs et proposant : la nomination des Inspecteurs généraux de ces secteurs par la Porte sur la recommandation des Puissances ; l'attribution à ces Inspecteurs du droit de révoquer tous les fonction-

1 Voir Livre orange, p. 270.

2 Télégramme de M. Nératow, adjoint du Ministre des affaires étrangères aux ambassadeurs de Russie en France et en Angleterre du 6 septembre 19 13, Livre orange, n° 76 : « Considérant que la plus grande résistance à certaines des mesures envisagées par nous pour l'œuvre des réformes en Arménie, émane de l'Allemagne, nous avons jugé nécessaire de confier à l'ambassadeur impérial à Constantiuople la tâche de se rendre compte, par des pourparlers directs avec l'ambassadeur allemand, de la possibilité d'accorder les vues des deux gouvernements, » p. 92.

naires, de nommer les subalternes et de présenter les supérieurs ainsi que tous les juges à la nomination du Sultan ; la création dans chaque secteur d'une assemblée composée de musulmans et de chrétiens en nombre égal ; la répartition égale des fonctions entre musulmans et chrétiens ; la reconnaissance aux Puissances du droit de contrôler l'application des réformes, par les Ambassadeurs à Constantinople, et par les Consuls en province ; la déclaration de la Porte de vouloir s'entendre avec les Puissances sur les autres réformes à introduire en Arménie l. Ces « points russo-allemands » furent approuvés par les autres Grandes puissances 2.

§ 3. La Porte opposa à ce programme de réformes, très réduit, une résistance des plus opiniâtres. L,a lutte se poursuivit du reste presque exclusivement entre le Grand- Vézir et l'ambassadeur de Russie, l'ambassade d'Allemagne observant une prudente réserve. Il serait fastidieux d'entrer dans les détails de l'interminable obstruction que fit la Sublime-Porte à une réforme qui, somme toute, ne visait que l'amélioration du sort de ses propres sujets 3. Mentionnons cependant l'astucieuse tentative turque d'éluder les réformes par la contre-proposition de nommer des conseillers étrangers près les inspecteurs généraux ottomans, solution qui, d'après le Grand- Vézir, sauvegardait les droits de souveraineté du Sultan et plaçait en même temps le pouvoir réel entre les mains des conseillers4. Cette proposition hypocrite fut du reste retirée dès que M. dp: Giers en voulut déduire les conséquences logiques en insistant pour que, dans ce cas, les inspecteurs ne pussent prendre aucune mesure sans accord préalable avec les conseillers6. Enfin, après de laborieuses négociations au cours desquelles la Porte réussil à enlevei aux malheureux Arméniens encore quelques lambeaux des réformes russes, cependant déjà diminuées par les Allemands, on parvint à s'entendre. Grâce à la fermeté dans le fond et à la souplesse dans la forme dont firent pn danscetti huniaiiil.iin-.-i m de Giers, el M Sazonow, et,

1 Télégramme de M db Giers à M. Sazonow du 10 .• . epteu Uvre

orange, n° 78.

* Voii i.r. r oran e1 surtout l 1 dépéi h< d< Ch : Ruade m Goulk&vztcb relatant la marche des négodationa w [48

• Télégramme de M. ds OnCRS du 1 ; 16 octobre [91 , Uvre orange, n -

1 \'<>ir surtout I.ivt • 1 mg< , n°* 91, 98 [12

vers la fin des négociations, M. Goulkevitch, chargé d'affaires, ce dernier put parapher, le 26 janvier /8 février 1914, avec le Grand- Vézir Said Halim Pacha un instrument concernant les réformes en Arménie qui, malgré toutes les lacunes, marque certainement un moment très important dans l'histoire du peuple martyr de l'Asie.

L'accord Russo-Turc du 26 janvier / 8 février 1914 l.

Nous ne saurions mieux faire que de laisser la parole à M. Goulkevitch pour apprécier la valeur de l'acte signé par lui :

« Il faut certainement admettre que l'acte du 26 janvier ne reconnaît pas aux Arméniens les droits étendus de self-government

1 Voici le texte de l'accord russo-turc du 26 janvier /8 février 1914 (Livre orange,

Il est convenu entre Son Excellence Monsieur Constantin Goulkevitch, Chargé d'affaires de Russie, et Son Altesse le prince Said Halim Pacha, Grand Vézir et Ministre des affaires étrangères de l'Empire Ottoman, que simultanément avec la désignation des deux inspecteurs généraux devant être placés à la tête des deux secteurs de l'Anatolie Orientale, la Sublime Porte adressera aux Grandes puissances la note suivante :

« Deux inspecteurs généraux étrangers seront placés à la tête des deux secteurs de l'Anatolie Orientale : M. A...., à la tête de celui comprenant les vilayets d'Erzeroum, Trébizonde et Sivas ; M. B...., à la tête de celui comprenant les vilayets de Van, Bitlis, Kharpout, Diarbékir.

Les inspecteurs généraux auront le contrôle de l'administration, de la justice, de la police et de la gendarmerie de leurs secteurs.

Dans les cas où les forces de sûreté publique s'y trouveraient insuffisantes et sur la demande de l'inspecteur général, les forces militaires devront être mises à sa disposition pour l'exécution des mesures prises dans les limites de sa compétence.

Les inspecteurs généraux révoquent, selon le cas, tous les fonctionnaires dont ils auront constaté l'insuffisance ou la mauvaise conduite en déférant à la justice ceux qui se sont rendus coupables d'un acte puni par les lois ; ils remplacent les fonctionnaires subalternes révoqués par de nouveaux titulaires remplissant les condi tions d'admission et de capacité prévues par les lois et les règlements. Ils auront le droit de présenter à la nomination du Gouvernement de Sa Majesté le Sultan les fonctionnaires supérieurs. De toutes les mesures de révocation prises ils préviennent immédiatement les ministères compétents par des dépêches télégraphiques brièvement motivées, suivies dans la huitaine du dossier de ces fonctionnaires et d'un exposé des motifs détaillés.

Dans des cas graves nécessitant des mesures urgentes, les inspecteurs généraux jouiront d'un droit de suspension immédiate à l'égard des fonctionnaires inamovibles de l'ordre judiciaire, à la condition d'en déférer immédiatement les cas au Département de la justice.

Dans les cas où il serait constaté des actes commis par les Valis nécessitant l'emploi de mesures de rigueur urgentes, les inspecteurs généraux soumettront par télégraphe le cas au Ministère de l'intérieur qui en saisira immédiatement le Conseil des

que voulait leur garantir le projet russe initial. Au lieu de la réunion proposée de toutes les contrées peuplées par les Arméniens en une province avec un gouverneur général à sa tête, il a fallu

ministres lequel statuera dans un délai maximum de quatre jours après la réception du télégramme de l'inspecteur général.

Les conflits agraires seront tranchés sous la surveillance directe des inspecteurs généraux.

Des instructions plus détaillées relatives aux devoirs et aux attributions des inspecteurs généraux seront élaborées après leur nomination et avec leur concours.

Dans le cas où, durant le terme de dix années, les postes des inspecteurs généraux deviendraient vacants, la Sublime Porte compte pour le choix des dits inspecteurs généraux sur le concours bienveillant des grandes puissances.

Les lois, décrets et avis officiels seront publiés dans chaque secteur dans les langues locales. Chaque partie aura le droit devant les tribunaux et devant l'administration de faire usage de sa langue lorsque l'inspecteur général le jugera possible. Les jugements des tribunaux seront libellés en turc et accompagnés, si possible, d'une traduction dans la langue des parties.

La part de chaque élément ethnique (ounsour) dans le budget de l'instruction publique de chaque vilayet sera déterminée proportionnellement à sa participation aux impôts perçus pour l'instruction publique. Le Gouvernement impérial ne fera aucune entrave à ce que dans les communautés les coreligionnaires contribuent à l'entretien de leurs écoles.

Tout Ottoman devra accomplir son service militaire en temps de paix et de tranquillité dans la région de l'Inspectorat militaire qu'il habite. Toutefois, le Gouvernement impérial enverra jusqu'à nouvel ordre dans les localités éloignées du Yemen, de l'Assir et du Nedjd des contingents de l'armée de terre prélevés de toutes les parties de l'Empire Ottoman proportionnellement aux populations y établies ; il enrôlera, en outre, dans l'armée de mer les conscrits pris dans tout l'Empire.

Les régiments Hamidié seront transformés en cavalerie de réserve. Leurs armes seront conservées dans les dépôts militaires et ne leur seront distribuées qu'en cas de mobilisation ou de manœuvres. Ils seront placés sous les ordres des commandants de corps d'armée dont la zone comprend la circonscription où ils se trouvent. En temps de paix les commandants des régiments, des escadrons et des sections seront cboisis parmi les officiers de l'armée impériale ottomane active. Les soldats de ces régiments seront soumis au service militaire d'un an. Pour y être admis, ils devront se pourvoir par eux-mêmes de leurs chevaux avec tout l'équipement de ceux-ci. Toute personne, sans distinction de race ou de ri ligion, se trouvant dans la circonscription qui se soumettrait a ces exigences pourra être enrôlée dans les dits régiments. Réunies en cas de manœuvres on de mobilisation, ces troupes seront soumises aux mêmes mesures disciplinaires que les troupes régulières.

La compi inx des vilayets esl fixée d'après les principes

de la loi du 13 mai 1 1 }.

i'n recensement définitif - auquel il sera procédé sous la surveillance des insaérauz dans le plus bref délai, lequel, autant que possible, ne dépassera pas un an, - établira la proportion exacte des différentes religions, nationalités et langues, dans les deux secteurs, l'.n attendant, les membres élus aux Conseils généraux (Medjlissi Oumoumi) et an Comités (Endjoumen) «les vilayets de Van et de Bitlis seront par moitié musulmans et non-musulmans. Dans le vilayet d'Erzeroum, si le recensement définitif n'est pas effectué dans un délai d'un .m, les membres du Conseil généra] seronl de même élus sur la base de l'égalité, comme dans

Dai ts de Sivas, BLharpoul et Diarbéldr,

les membres des Con ta seront dès à présenl élus sut la base du principe

de la proportionnalité, a cel effet, jusqu'au recensement définitif, le nombre des électeurs musulmans restera déterminé d'après les listes ayant servi de base aux

se contenter de la création de deux secteurs sous le contrôle de deux inspecteurs généraux et accepter l'attribution à ces secteurs des parties de vilayets habitées exclusivement par des musulmans. On n'a pu obtenir ni la création d'une seule assemblée poui toute l'Arménie turque, ni l'élargissement de la compétence des conseils généraux des vilayets dans les proportions proposées par la Commission internationale de 1880 pour les provinces de la Turquie d'Europe. Il a fallu également renoncer à quelques points secondaires du projet russe.

» Ce nonobstant, il n'y a aucun doute que l'acte du 26 janvier n'ait une importance capitale pour les destinées historiques ultérieures du peuple arménien.

» Bien que le texte de la note que la Porte devra adresser aux Puissances ne dise pas que les inspecteurs généraux sont nommés par elle sur la recommandation de ces dernières, cette concession à l' amour-propre turc a un caractère tout platonique : car, d'après l'entente verbale, la Porte devra nommer les personnes que lui indiqueront les Puissances. En outre, la note dit clairement que, « dans le cas où, durant le terme de dix années, les postes des » inspecteurs généraux deviendraient vacants, la Sublime Porte » compte pour le choix des dits inspecteurs généraux sur le concours » bienveillant des Grandes puissances. » Ainsi donc, l'administration des vilayets arméniens se trouve placée sous le contrôle d'étrangers nommés sur la recommandation des Puissances. En d'autres termes, la situation créée pour ces vilayets se rapproche,

dernières élections et le nombre de non-musulmans sera fixé d'après les listes qui seront présentées par leurs communautés. Si cependant des difficultés matérielles rendaient ce système électoral provisoire impraticable, les inspecteurs généraux auront le droit de proposer pour la répartition des sièges aux Conseils généraux des trois vilayets Sivas, Kharpout et Diarbékir une autre proportion, plus conforme aux besoins et aux conditions actuelles des dits vilayets.

Dans tous les vilayets où les Conseils généraux seront élus sur la base du principe de proportionnalité, la minorité sera représentée dans les comités (Endjoumen).

Les membres élus aux Conseils administratifs seront, comme par le passé, par moitié musulmans et non-musulmans.

A moins que les inspecteurs généraux n'y voient d'inconvénient, le principe d'égalité entre musulmans et non-musulmans sera appliqué pour le recrutement de la police et de la gendarmerie dans les deux secteurs, à mesure que les postes deviendraient vacants. Le même principe d'égalité sera appliqué, autant que possible, pour la répartition de toutes les autres fonctions publiques dans les deux secteurs.

En foi de quoi les sus-nommés ont paraphé le présent acte et y ont apposé leurs cachets.

(Signé) : Goui,kévitch. (Signé) : Said Haum.

Constantinople, le 26 janvier /8 février 1914.

en fait, de celle du Liban, avec, en plus, l'avantage que les inspecteurs généraux sont des étrangers, tandis que le gouverneur général du Liban est un sujet ottoman. L'état de choses créé pour les vilayets arméniens représente également un grand progrès si on le compare avec le décret du Sultan sur les réformes en Arménie du 8/20 octobre 1895. Car ce décret, qui prévoit l'institution d'un « haut commissaire pour l'application des réformes », ne fait aucune mention du consentement des Puissances.

Quant aux dispositions de l'acte du 26 janvier relatives aux attributions des inspecteurs généraux, il est facile de voir que les pouvoirs dont ils sont munis en font non seulement les « contrôleurs » de l'administration, de la justice, de la police et de la gendarmerie du pays, mais aussi les gouverneurs supérieurs. Les inspecteurs généraux nomment tous les fonctionnaires inférieurs et présentent à la nomination de la Porte les fonctionnaires supérieurs ; ils peuvent révoquer pour insuffisance ou mauvaise conduite tous les fonctionnaires de l'administration, à l'exception des valis ; ils peuvent suspendre de leurs fonctions les juges inamovibles en déférant les cas au département de la Justice. En ce qui concerne les valis, les inspecteurs généraux, s'ils sont mécontents de leur conduite, soumettent le cas à la Porte par télégraphe, le conseil des ministres devant statuer dans un délai de quatre jours. Il est évident que la décision du conseil ne pourra être en contradiction avec l'avis de l'inspecteur général, à moins que la Porte ne désire provoquer la démission de ce dernier, ce qui arrivera difficilement, la vacance du poste d'inspecteur général amenant, en vertu du point plus haut cité de l'acte du 26 janvier, une nouvelle intervention des puissances pour la nomination de son successeur.

>> Les forces militaires des secteurs sont à la disposition des inspecteur: généraux poux l'exécution des mesures prises dans les limites de leur compétence.

»> La solution des conflits agraires et le recensement sont placés sous la surveillance directe des inspecteurs généraux. En général, dans tous les domaines de l'administration el de la justice, l'exercice du droit de contrôle et de celui de nomination et de i\ tion des fonctionnaires doit, en fait, concentrer entre les mains des inspecteurs capables tout le pouvoir sur le pays. Eu outre, l'acte du 26 janvier {«revoit l'élaboration d'instructions plus détaillées relatives aux devoirs et aux attributions des inspecteurs

généraux, ce qui permettra, évidemment, de les développer dans un sens encore plus désirable à notre point de vue.

» Il a été également possible d'introduire dans l'Acte, — comme règle générale, — la disposition qu'en temps de paix tout Ottoman accomplit son service militaire dans la région de l'inspectorat militaire qu'il habite. Cette disposition ne figurait pas dans le décret de 1895. Les régiments de cavalerie irrégulière kurde (Hamidié) n'ont pas, il est vrai, été supprimés, mais transformés en régiments de cavalerie de réserve, soumis en cas de manœuvres ou de mobilisation aux mesures disciplinaires générales, et privés de leurs armes en dehors de ces réunions.

» Très importante pour les Arméniens est la disposition assurant dans le budget de l'enseignement de chaque vilayet à chaque nationalité une part proportionnelle à sa participation aux impôts perçus pour l'instruction publique. Jusqu'à présent, le gouvernement dépensait d'ordinaire tous les revenus provenant de ces impôts pour les seules écoles turques. En outre, la Porte s'est obligée à ne faire aucune objection à ce que, dans les communautés, les coreligionnaires contribuent à l'entretien de leurs écoles. De pareilles dispositions ne figuraient pas dans le décret de 1895.

» Nouveauté également est la publication des lois, décrets et avis officiels dans toutes les langues locales. Les jugements des tribunaux sont libellés en turc, mais accompagnés, si possible, d'une traduction dans la langue des parties. Les inspecteurs généraux peuvent aussi autoriser les parties à faire usage de leur langue devant les tribunaux et devant l'administration.

» La question tiès importante de la répartition des fonctions publiques entre musulmans et non-musulmans a été résolue conformément aux désirs des Arméniens. Le décret de 1895 se basait, pour cette répartition, sur le principe de la proportionnalité. L'acte du 26 janvier décide que le principe de l'égalité entre musulmans et non-musulmans sera appliqué pour le recrutement de la police et de la gendarmerie, à mesure que les postes deviendront vacants et à moins que les inspecteurs généraux n'y voient d'inconvénient ; il est évident que cette dernière réserve ne présente aucun danger pour la population chrétienne. En ce qui concerne la répartition des autres fonctions publiques, le principe d'égalité sera appliqué « autant que possible », c'est-à-dire également selon la décision des inspecteurs généraux.

» En attendant le recensement définitif, — auquel il sera

procédé sous la surveillance des inspecteurs généraux, — on a assuré à la population chrétienne la moitié des sièges aux conseils généraux des vilayets de Van et de Bitlis, et également de celui d'Erzeroum, si le recensement dans ce dernier vilayet n'est pas effectué dans le. délai d'un an. Bans les autres vilayets, les membres des conseils généraux seront dès à présent élus sur la base du principe de la proportionnalité. Pour prévenir, cependant, des abus possibles de la part des autorités turques, il a été décidé que le nombre des électeurs non-musulmans sera fixé d'après les listes qui seront présentées par leurs communautés, et que le nombre des électeurs musulmans restera déterminé d'après les listes ayant servi de base aux dernières élections au parlement ; en outre, au cas où les inspecteurs généraux trouveraient impraticable ce système d'élection des conseillers, ils auront le droit d'en proposer la modification.

» Enfin, sur l'initiative personnelle de Votre Excellence (M. Sazonow), on a pu assurer la représentation de la minorité dans les comités des conseils généraux, qui seront élus sur la base du principe de la proportionnalité.

» Ainsi donc, l'acte du 26 janvier 1914 marque, sans aucun doute, le début d'une nouvelle ère, plus heureuse, de l'histoire du peuple arménien. Relativement à son importance politique intrinsèque, il peut être comparé au firman de 1870, qui a créé l'Exarchat bulgare et délivré le peuple bulgare de la tutelle grecque. Les Arméniens ne peuvent pas ne pas sentir que le premier pas pour leur délivrance du joug turc est accompli.

» E'acte du 26 janvier 1914 a en même temps une grande importance pour la position internationale de la Russie. Il a été, en effet, paraphé par le Grand- Vézir et le représentant de la Russie, et il contient l'obligation pour la Turquie et envers la Russie. d'adresser aux Puissances une note dont Le contenu est strictement défini. la- rôle principal de la Russie dans la question arménienne est donc officiellement souligné, et l'art. 16 du Traité de San- Stéfano pour ainsi dire confirmé. Cette circonstance ne manquera évidemment pas d'avoir la répercussion La plus heureuse sur le prestige international de la Russie, et d'entourer le nom de son monarque d'une nouvelle auréole dans Les cœurs des chrétiens du Proche ( trient.

» Pour arriver à l'entente avec la Porte SUT la question arménienne, L'Ambassadeur impérial a dû surmonter de grandes diffi-

cultes. D'un côté, il lui a fallu compter avec le désir naturel des Arméniens d'obtenir des réformes aussi larges que possible, de l'autre, avec la résistance tenace de la Porte, qui s'efforçait de réduire à néant les réformes proposées et s'élevait dans ce but contre toutes les parties essentielles de notre projet. En ce qui concerne l'Allemagne, elle s'est entendue avec nous sur la question arménienne dans un double but : premièrement, pour pouvoir dire à la Porte qu'elle avait empêché des réformes russes plus larges moyennant son consentement à des réformes plus modestes, inoffensives pour la Turquie ; en second lieu, pour acquérir les sympathies des Arméniens, auxquels elle tient à cause de leur prédominance dans la Cilicie, qu'elle considère comme étant dans sa sphère d'influence. C'est pourquoi la conduite de l'Allemagne a manqué tout le temps de sincérité, et son appui a eu un caractère de parade pour les Arméniens. En réalité, les diplomates allemands ont été les fidèles conseillers des Turcs. »

(Signé) Goulkevitch. * L'appréciation que fait M. Goulkevitch de l'acte du 26 janvier/8 février 1914 nous paraît entièrement juste. Et en notre qualité de Premier Drogman de l'Ambassade de Russie à cette époque et, partant, de témoin oculaire des efforts de l'Ambassadeur et du Chargé d'affaires de Russie dans l'œuvre des réformes, nous devons tout spécialement approuver le jugement porté par M. Goulkevitch sur la politique allemande.

Conclusions.

De l'étude des documents publiés par le Livre orange russe sur les Réformes en Arménie se dégagent les conclusions suivantes :

i° La situation générale des Arméniens en Turquie ne s'était nullement améliorée depuis les massacres de 1895, et la nation se trouvait, à la veille de la guerre mondiale,, dans un état d'agonie lente, les Turcs et les Kurdes ne s'étant, il est vrai, permis qu'en 1909 la volupté d'un nouveau grand massacre en règle, mais buvant son sang à petites gorgées.

2° La politique russe en Arménie turque reposait sur les bases suivantes : a) conscience de la plus haute importance de la ques-

1 Livre orange, dépêche de M. Goulkevitch à M. Sazonow, n° 148 du 27 janvier 1914, p. 170-174.

tion arménienne pour la Russie, au point de vue humanitaire, comme au point de vue russe ; b) application d'urgence de sérieuses réformes en Arménie, sans porter atteinte à l'intégrité de la Turquie, ni à la souveraineté du Sultan, mais sous un contrôle efficace, qu'il fût russe ou européen ; c) préparation à l'occupation de l'Arménie pour le cas où, par suite de l'incapacité ou du mauvais vouloir de la Porte, les réformes échoueraient, et où le pays tomberait dans une anarchie dangereuse pour la sécurité des provinces limitrophes de la Russie. Cette dernière éventualité était certainement la moins désirée par le gouvernement russe. Il ne se souciait pas de s'embarrasser, même temporairement, d'une nouvelle province complètement allogène, et, tout en intervenant auprès de la Porte, en faveur des Arméniens, il recommandait constamment à ces derniers la patience et leur déconseillait la rébellion.

30 La politique turque vis-à-vis des Arméniens était celle d'une extermination lente de cet élément, considéré comme dangereux à cause de sa manifeste supériorité économique et intellectuelle sur les éléments turc et kurde. Agissant sous l'empire de cette idée, le cabinet ottoman ne pouvait accueillir favorablement des réformes visant à fortifier cet « élément nuisible ». C'est donc seulement après la plus tenace résistance et sous la forte pression de l'Entente et surtout de la Russie, que la Sublime-Porte signa l'accord du 26 janvier /8 février 1914, d'ailleurs avec la ferme résolution de le saboter, comme les réformes antérieures, ou même, si les circonstances le permettaient, de le violer ouvertement.

40 Ballottée entre le désir de soutenir la Porte et de se concilier la clientèle arménienne, la politique allemande passa par trois phases. Elle s'affirma d'abord par une attitude hostile au projet russe de réformes, pendant la Conférence de Yeni-Keui. Elle consentit ensuite à un compromis russo-allemand, et bien qu'elle n'y prêtât, du reste, qu'un très faible appui, cet appui fut cependant reconnu par la Russie, qui ne repoussait nullement la collaboration allemande l. Mais vers la fin des pourparlers, le concours allemand se ralentit, puis cessa complètement pour se transformer en une sourde opposition et pour soutenir sournoisement la résistance turque aux propositions russes2. Et, comme de raison, la

1 Livre orange, n° 122.

* Voirie télégramme de M. GoulkbviXch à M. Sazonow du 23 janvier /5 février et la dépèche du 27 janvier 1914, Livre orange, n09 144 et 148.

244 LE S0RT DE l'empire ottoman

signature du représentant de l'Allemagne ne figure pas sous l'acte du 26 janvier /8 février 1914. Ainsi donc le programme russo-allemand avait abouti à une convention russo-turque.

50 Quant à l'attitude observée par les Arméniens eux-mêmes pendant toute la crise des réformes, nous la qualifierons de politique du désespoir. Le gouvernement impérial russe ne cache pas, dans son Livre orange, que les yeux de la malheureuse population de l'Arménie turque étaient tournés vers lui. Il publie les télégrammes de ses consuls, disant que les Arméniens appellent de tous leurs vœux des réformes sous le contrôle russe, et même l'arrivée des troupes russes. Mais ce ne sont pas les fameuses « intrigues russes » qui ont créé cet état des esprits. Demander aux paysans arméniens le loyalisme vis-à-vis du massacre, du viol et du brigandage est une conception chère à la mentalité des assassins turcs, mais elle ne saurait être appréciée des esprits européens. Oui, le peuple arménien désirait être libéré du joug turco-kurde, n'importe par qui et sous quelle forme. Il était certainement incapable de bien distinguer entre autonomie, réformes contrôlées par la Russie seule, réformes contrôlées par les Puissances, protectorat russe ou des Puissances, annexion. Il ne voulait qu'une chose : la possibilité de vivre, et d'instinct il tendait ses mains ensanglantées vers la Russie, dans le giron de laquelle, malgré le régime tsariste peu tendre pour les allogènes, deux millions de ses frères vivaient, prospéraient matériellement et conservaient leur race pour des temps meilleurs.

Mais les intellectuels arméniens, eux, avaient certainement un programme plus précis. Et le Livre orange contient la preuve évidente qu'ils ne visaient nullement à la révolution et à l'annexion à la Russie, dont ils ne demandaient la protection que pour obtenir des réformes sous le contrôle des Puissances européennes l.

6° La conclusion générale qui se dégage du Livre orange russe peut être formulée comme suit :

Depuis la fin de l'année 1912, le gouvernement russe, secondé par la France et l'Angleterre, fit les efforts les plus énergiques et les plus loyaux, sans aucune visée égoïste, pour sauver les Arméniens de Turquie des nouvelles vêpres qui se préparaient ouvertement. La Porte, forte de la sympathie de l'Allemagne, opposa la résistance la plus tenace aux projets russes, et n'accepta

1 Livre orange, n° 14.

l'acte de 1914 qu'avec la ferme résolution de le violer à la première occasion. Cette occasion se présentant sous la forme de la guerre mondiale, la Turquie rendit inutiles toutes les réformes par la pure et simple suppression de ceux auxquels elles étaient destinées.

Troisième division : Les massacres de 1915.

Les témoins.

Le crime que M. Gibbons a appelé avec raison « la page la plus noire de l'histoire moderne », le massacre ou la déportation d'environ un million d'Arméniens sur l'ordre du gouvernement turc, est établi par des preuves irréfutables. Ces preuves sont réunies dans une publication du Comité suisse de l'« Œuvre de secours aux Arméniens », intitulée Quelques documents sur le sort des Arméniens en IQ15, et, d'une façon plus complète dans le Livre bleu anglais : The treatment of Armenians in the Ottoman Empire igi^-igiô 1. Les documents d'où sont tirées ces preuves ont été réunis par Lord Bryce et par M. Arnold Toynbee.

Les sources auxquelles ont puisé les éditeurs du Livre bleu sont caractérisées par eux de la manière suivante2 :

Presque tout le matériel provient de témoins oculaires. La majorité de ces témoins sont des sujets d'Etats neutres (Américains, Suisses, Danois), — missionnaires, sœurs de charité, employés de la Croix-Rouge, professeurs, médecins, dont la bonne foi et l'impartialité ne sauraient être suspectées. Quelques-uns des témoignages émanent même d'Allemands, ce qui les rend particulièrement aggravants. D'autres preuves, enfin, se basent sur des dépositions d'Arméniens ou de Nestoriens en parfait accord avec les témoignages précédents. Les plus terribles atrocités sont d'ailleurs attestées par des témoignages neutres, de sorte que si l'on faisait même entièrement abstraction des témoignages des Arméniens, l'effet général resterait le même3.

1 Miseellaneous, 11» 31 (1916). Nous citons d'après le texte anglais.

2 Voir Livre bleu, Préface by Viscount Bryce et Mémorandum by the Editer,

3 L'éditeur classe ces documents d'après leur importance dans l'ordre suivant (Mémorandum, p. XXXVI) :

a) Témoignages publiés par l'éditeur d'un journal allemand, eu Allemagne,

En somme — dit L,ord Bryce 1 — les documents réunis dans le Livre bleu ne constituent pas, à proprement parler, des tèmoi-

journal supprimé par la censure impériale allemande. Ces témoignages sont évidemment au-dessus de tout soupçon de partialité contre les Turcs.

b) Documents écrits par des Allemands, témoins oculaires des événements qu'ils racontent, ou par des témoins oculaires neutres résidant en Turquie au service des missions ou des institutions philanthropiques allemandes ou de la Croix-Rouge allemande. Ces témoignages ne sauraient non plus être suspectés de partialité contre les Turcs ou en faveur des Arméniens.

c) Documents écrits par d'autres témoins oculaires, principalement Américains ou Suisses, lesquels n'ont aucun rapport public ou privé, ni avec l'Alliance germanoturque ni avec l'Entente, et qu'on doit supposer sans partialité envers l'un ou l'autre parti. Les documents de cette provenance constituent la grande masse du matériel de ce livre et presque tous, ils sont de première main (at first hand). Il n'y a pas de raisons qui puissent faire douter de leur bonne foi.

d) Documents écrits par des Arméniens ou Syriens, indigènes des régions eu cause. Ces témoignages indigènes pourraient être considérés comme ayant un peu moins de force probante (cogency) que les autres, parce que les témoins ont souffert personnellement des horreurs qu'ils décrivent et qu'il leur est plus difficile d'être impartiaux. L'éditeur tient cependant à répéter qu'après avoir comparé les différentes dépositions de ces témoins indigènes entre elles et avec les documents rentrant dans les trois classes précédentes, il est convaincu de l'exactitude essentielle (substantial accuracy) de tous les témoignages de toutes les classes présentés dans ce volume.

Les faits qui se sont produits dans un endroit sont prouvés par des témoignages venant de sources différentes et indépendantes les unes des autres. Par exemple, les massacres de Trébizonde sont décrits par le Consul général d'Italie à Trébizonde, par le Kavass monténégrin de l'agence de la Banque Ottomane dans cette ville, et par une jeune fille arménienne ; les témoignages de ces trois personnes ont été recueillis par différents canaux et dans différents endroits. Des faits de même ou de semblable nature, se produisant en divers lieux, sont relatés par des témoins différents et indépendants les uns des autres. Comme on a toutes raisons de croire que les massacres et déportations ont été exécutés sur des ordres généraux venus de Constantinople, la concordance de ces récits prouve l'exactitude de leurs lignes générales. Ainsi l'assassinat d'équipes entières d'Arméniens non armés, employés à construire des routes, est relaté : i° par deux sœurs de charité danoises, témoins d'un massacre de ce genre sur la route d'Erzindjan à Sivas ; 20 par un informateur de Constantinople se référant aux routes entre Ourfa et Diarbékir et Diarbékir et Kharpout ; 30 par une dame allemande de Kharpout confirmant le massacre sur la route Diarbékir-Kharpout. Autre exemple : toute une série de témoignages, dont plusieurs allemands, établissent pour différents endroits les noyades en masse des déportés arméniens dans les fleuves Euphrate, Kara Su, Mourad Su Tigre.

L'éditeur du Livre bleu n'a cependant pu publier les noms de tous les témoins Plusieurs d'entre eux résident encore en Turquie, d'autres y ont des parents ou des intérêts, et il est évident que la publication de leurs noms les exposerait à la basse vengeance du gouvernement turc. Les noms des personnes et des endroits ont en conséquence été changés dans certains cas arbitrairement, mais une clef de ces changements a été communiquée au Foret gn Office, à Lord Bryce, au D1 Barton et au Rev. Scott ; et cette clef sera publiée dès qu'il n'y aura plus de dangers pour les personnes en question. C'est à ce même système qu'on a dû avoir recours lors de la publication des témoignages sur la conduite des Allemands en Belgique. Dans vingtdeux documents seulement sur 150 publiés dans le Livre bleu, les noms des témoins n'ont pas été communiqués à l'éditeur lui-même. Il a cependant publié ces documents, car il était convaincu de leur exactitude ; mais il déclare que même si l'on ne les prenait pas en considération, le tableau général n'en serait nullement modifié, ces documents n'ayant pas un caractère essentiel.

1 page XXVI.

gnages judiciaires (judicial évidence) semblables à ceux qu'obtient une Cour après avoir assermenté les témoins. Mais la presque totalité de ces pièces constituent des preuves historiques de la meilleure qualité, puisque les dépositions proviennent de personnes qui ont vu les événements qu'elles décrivent et qui les ont consignées immédiatement après. Ces dépositions se corroborent l'une l'autre, car les récits des divers observateurs offrent quant à leur fond une concordance qui atteste leur exactitude. Les faits saillants y sont les mêmes ; seuls les détails y présentent les variations qu'il est naturel d'attendre en raison des situations différentes des observateurs. Ce sont les faits les plus graves qui se trouvent établis par les témoignages les plus complets, et ces preuves s'accordent fatalement avec celles qui, il y a vingt ans, ont établi la responsabilité d'Abd-ul-Hamid et ont rendu son nom infâme.

Nous tâcherons maintenant de présenter au lecteur un résumé succinct de ces preuves historiques, par la publication desquelles Lord Bryce et le gouvernement anglais ont rendu un grand service à l'humanité entière. Et nous les compléterons par d'autres, tirées des publications suisses.

Les signes précurseurs du massacre.

Les Inspecteurs généraux prévus par l'acte russo-turc du 8 février 1914 avaient été nommés par la Porte après de laborieuses négociations avec les Puissances, et le 10 / 23 mai ils paraphèrent leurs contrats avec le ministre de l'Intérieur, Talaat Bey. C'étaient un Norvégien, M. Hoff, et un Hollandais, M. WEStenenk. Mais, dans ces contrats, les Turcs avaient réussi à introduire quelques dispositions qui diminuaient singulièrement les pouvoirs des Inspecteurs. Ainsi la liste des fonctionnaires « supérieurs » ottomans qui échappaient à la nomination directe des Inspecteurs était grossie jusqu'à rendre illusoire l'autorité de ces derniers. Et en violation flagrante de l'acte du 8 février, une clause fut ajoutée au contrat qui permettait au gouvernement de le dénoncer en tout temps, moyennant payement d'une année de traitement l. D'ailleurs les Inspecteurs généraux

1 Livre bleu, p. 635.

n'eurent guère à exercer cette autorité amoindrie. M. Hoff seul fit le voyage de Vari pour en revenir presque aussitôt. Car le gouvernement turc s'empressa de profiter de la guerre européenne pour résilier les contrats et « ajourner » l'œuvre des réformes.

En automne 1914, tous les sujets ottomans de 18 à 50 ans furent enrôlés dans l'armée, et les Arméniens, même ceux qui avaient payé la taxe d'exonération, furent du nombre. Mais au commencement de l'année 1915, après les premières défaites ottomanes, tous les soldats arméniens furent sortis des rangs turcs et réunis en « bataillons ouvriers » pour être employés à construire des routes et des fortifications. En même temps, un décret ordonna le désarmement de toute la population civile arménienne de l'Empire. Ce décret inaugura un régime de terreur dans toute la province arménienne. Quand les Arméniens livraient des armes, on annonçait à Constantinople la découverte d'un complot. Par contre, si les perquisitions ne donnaient pas les résultats désirés, on appliquait la torture ; beaucoup d'Arméniens inoffensifs durent acheter des armes à des musulmans pour les livrer aux autorités 1. Mais d'autres, prévoyant que le désarmement des Arméniens seuls était le prélude du massacre, gardèrent de quoi se défendre, décidés à vendre leurs vies plus chèrement que leurs compatriotes en 1895.

Les massacres sur place.

Contrairement aux déclarations mensongères du gouvernement turc, il n'y a eu aucune révolte ou révolution arménienne. Les Arméniens n'ont pris les armes que dans les cas où ils se voyaient menacés d'un massacre, obéissant au désir naturel de vendre leurs vies aussi chèrement que possible.

A Van, ils y recoururent après le massacre de la majeure partie de la population des villages environnants, et après le traître assassinat de plusieurs de leurs notables sur l'ordre du Vali Djevdet Bey, qui avait d'ailleurs entouré leur quartier de tranchées. Les hostilités furent ouvertes par les Turcs, lesquels ne purent cependant prendre les positions arméniennes et levèrent

1 Livre bleu, p. 637-638.

le siège le 20 mai 191 5, à l'approche des Russes. Chassé de Van, Djevdet Bey marcha d'abord avec ses bataillons de bouchers (kassab tabouri), comme il les appelait, sur Sairt, dont il massacra (fin mai) la plupart des habitants. Le digne beau-frère d' En ver Pacha se rendit ensuite à Bitlis où il fit assassiner (fin juin) 15 000 Arméniens, qui n'offrirent qu'une faible résistance. Entre temps, les Turcs et les Kurdes de Diarbékir avaient déjà massacré les Arméniens de Slivan, Bichérik et de la vaste plaine qui s'étend de Diarbékir au pied de la montagne de Sassoun. Mais les montagnards de Sassoun, aidés par des fuyards, résolurent de se défendre. Au commencement de juillet, les Turcs, renforcés par une armée de 20 000 hommes, sous les ordres de Kiazim Bey, massacrèrent tous les villageois de la plaine de Mouch, malgré une résistance désespérée ; le 10 juillet la ville même de Mouch fut bombardée ; les hommes furent tués après une résistance de quatre jours, et les femmes et les enfants brûlés vivants dans les camps où on les avait parqués. Mais la résistance des Sassouniens ne fut brisée que le 5 août après de longs et terribles combats où périrent la plupart d'entre eux. Vers la fin de juillet, les Turcs purent temporairement rentrer à Van et massacrer ceux de ses habitants qui n'avaient pas suivi l'armée russe dans sa retraite momentanée.

Il faut donc bien reconnaître que les Arméniens des régions de Van, de Bitlis, de Mouch et de Sassoun n'ont pas poussé le loyalisme jusqu'à se laisser massacrer sans résistance, comme « élément nuisible et dangereux » au bien et à la sécurité de leur chère patrie ottomane. Il faut reconnaître aussi que, malgré toutes les tortures infligées et toutes les perquisitions faites pendant la première période de la guerre, ils avaient pu conserver quelques armes et osé s'en servir contre leurs bourreaux, dont un certain nombre durent les accompagner dans leur dernier voyage. Mais il faut aussi constater que les Arméniens n'ont fait que se défendre et n'ont nulle part attaqué les premiers les troupes turques.

Il est encore plus faux de parler de rébellion arménienne dans les autres parties de l'Empire ottoman.

A Zcitoun, la « rébellion » se borna à la défense d'un monastère par une vingtaine d'Arméniens qu'avaient exaspérés les atrocités commises par les gendarmes, acte isolé et nullement soutenu par la population, qui fut cependant déportée.

250 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

Les Arméniens de certaines villes du vilayet de Sivas, comme Amassia et Chabin-Karahissar, rirent d'abord tous leurs efforts pour prévenir le conflit avec les Turcs, mais, en prévision du massacre, ils préférèrent périr les armes à la main. De la même façon périrent les habitants arméniens à'Ourfa. Ceux des villages de Moussa Dagh, qui se trouvèrent dans le même cas, furent sauvés par la flotte française.

Ainsi, dans tous ces cas de résistance armée, nous voyons non pas des révolutionnaires, mais des malheureux qui avaient pu conserver quelques armes et qui préféraient lutter jusqu'à la mort plutôt que de subir de lents supplices ou les misères de la déportation. On voit du reste à quoi il servait de renoncer à toute résistance et de livrer les armes, par l'exemple de la ville de H. dont le Vali, après se les être fait remettre, s'empressa d'annoncer à Constantinople l'explosion d'une révolution arménienne, qu'il fut par conséquent chargé de réprimer.

Les Arméniens ne sauraient donc être blâmés d'avoir défendu leurs vies. Cependant il ne faut pas oublier qu'une petite minorité seule fut en mesure de le faire. La plupart des Arméniens avaient déjà, au début de la guerre, dû livrer leurs armes aux autorités, et ces malheureux durent accepter sans la moindre résistance le sort atroce que le gouvernement leur avait préparé.

Témoignages.

Le mémoire turc intitulé : « La vérité sur le mouvement révolutionnaire arménien et les mesures gouvernementales » dit :

« Dans le même mois de mars, une révolte arménienne éclata dans la commune de Timar, dépendant de Van. Le mouvement se propagea ensuite aux cazas de Guvache et de Chtak. Dans la ville même de Van, le mouvement insurrectionnel fut encore plus violent ; d'importantes parties de la ville furent incendiées ; des centaines de personnes tant militaires que civiles furent assassinées. »

C'est là la vérité turque. Voici la vérité américaine Une Américaine, miss Grâce Higi^EY

Knapp, se trouvait pendant le siège du quartier arménien de Van par les Turcs à la mission des Etats-Unis. Son témoignage est donc de la plus haute valeur (Livre bleu p. 32-47). Bile nie que les Arméniens aient provoqué les Turcs : bien au contraire, leurs chefs tâchaient de prévenir le conflit. Celui-ci fut amené par le gouverneur général DjEVDET Bey, lequel fit traîtreusement assassiner le chef arménien Ichkhan et d'autres de ses compatriotes, qui sur sa propre prière s'étaient rendus dans la région de Chadakh, pour apaiser les troubles qui y avaient éclaté ; en même temps DjEVDET Bey fit arrêter et envoyer à Constantinople le député de Van, Vramyan. Ce que voyant, les Arméniens perdirent toute confiance dans le vali et se refusèrent à lui fournir les 3000 recrues, qu'ils avaient promises auparavant, lui en accordant toutefois 400. Mais DjEVDET insista sur le chiffre de 3000 et déclara qu'il vaincrait la « rébellion » coûte que

coûte. Cependant, dit Miss Knapp, il n'y avait encore aucune rébellion. Mais le vali ayant entouré le quartier arménien d'une ligne de tranchées, les Arméniens, résolus à vendre leur vie aussi chèrement que possible, préparèrent une ligne défensive. Les hostilités furent ouvertes par les Turcs, le 20 avril 1 9 1 5 , mais ne couvrirent pas les armes turques de beaucoup de gloire. Tandis que les 1500 x\rméniens armés de Van défendaient leur quartier avec succès contre les réguliers ottomans, les Turcs et Kurdes brûlaient les villages des environs et massacraient hommes, femmes et petits enfants . Après un siège de vingt-sept jours, les Russes dégagèrent la ville, et les Turcs s'enfuirent (6/19 mai 1915).

Le récit de Miss Knapp est confirmé par M. Yarrow, directeur de l'école des garçons de la mission américaine (voir la brochure « La défense héroïque de Van, » Genève 1916. Edition Droschak, p. 3-12).

L'assertion du mémoire turc, qu'après la prise de Van par les Russes, « la population musulmane restée dans la ville fut impitoyablement massacrée » est un mensonge plus que turc. Au contraire, les musulmans, pour la plupart des réfugiés des contrées envahies, au nombre de mille environ furent soignés par les missionnaires américains et la comtesse Tolstoï, et ensuite installés par le général russe dans des villages (récit de Miss Knapp, Livre bleu, p.41-42) .

Dans les intéressants récits qu'a faits de la défense de Van l'Arménien M. Rushdouni (Livre bleu, p. 48-70), nous relevons les faits suivants : Dès que l'Allemagne eut déclare la guerre à la Russie, le gouvernement turc décréta l'état de siège à Van et appela aux armes tous les hommes de 2 1 à 45 ans sans distinction de race ou de religion. Les Arméniens, encouragés par leurs chefs à faire leur devoir, répondirent à l'appel, et au commencement leurs relations avec le gouvernement furent assez bonnes. Cependant la majorité des soldats arméniens et syriens fut laissée sans armes et équipement, et mal nourrie, ce qui provoqua des désertions. Après l'entrée de la Turquie en guerre, le gouvernement prit une attitude de suspicion envers les Arméniens, surtout après qu'on eut appris qu'un certain nombre de leurs frères de race combattaient dans l'armée russe. Bientôt tous les soldats arméniens furent désarmés et employés comme ouvriers. Cependant, pendant les premiers revers de l'armée turque, les autorités traitèrent les Arméniens avec bienveillance et même les flattèrent. Mais lorsque l'armée russe battit en retraite, l'armée turque extermina la majeure partie de la population arménienne et syrienne des villages évacués, tels que Bashkalê, Sarai et autres. Les massacres s'étendirent ensuite aux villages des environs de^ Van, Nordouz, Hazaren, Boghaz-Kessen et autres. Et cependant, en présence de ces nouvelles, les chefs des Arméniens à Van donnaient à leur peuple le conseil de souffrir en silence et de ne fournir aux Turcs aucun prétexte de massacre. De son côté, le gouvernement se servit en plusieurs occasions des chefs du parti Dachnaktzioutioun pour calmer les Arméniens, et prévenir une révolte dangereuse. Ahisi Vramyan avait été envoyé comme médiateur à Vostan et Bairak, où les Arméniens s'étaient défendus contre les Kurdes. Quand le vali DjEVDET BEY revint de son expédition militaire, il remercia Vramyan de son attitude. Ceci n'empêcha cependant pas le même DjEVDET, lors des troubles de Chadakh, de faire assassiner en route Ichkiian et les autres Arméniens qu'il y avait envoyés en médiateurs, et de faire arrêter traîtreusement Vramyan et d'autres qu'il avait appelés chez lui pour conférer. DjEVDET BEY avait un caractère insondable. Tantôt il jurait qu'il ne voulait pas déshonorer son père, qui avait gouverné Van en paix pendant des temps difficiles, tantôt il criait que si les Arméniens ne livraient pas Leurs armes et les déserteurs, il ferait tuer tout le monde. Le 19 avril 1915, les habitants de Agantz, ville du district de Van, furent massacrés. Et le 20, les soldats turcs tuèrent à Van deux Arméniens qui voulaient les empêcher de violer quelques femmes. Ce fut le signal des hostilités. La scène entre les soldats et les Arméniens avait été observée par les missionnaires allemands, et leur chef. M. SpÔRRI, l'expliqua dans une lettre au vali. Mais celui-ci néanmoins ordonna d'ouvrir le feu sur le quartier arménien (Livre bleu, p. 63-64).

252 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

RoUPEN, seul chef survivant des Arméniens de Sassoun, explique les massacres de Sassoun, Bitlis et Mouch de la manière suivante (p. 80-87) : Au début de la guerre européenne, le parti arménien Dachnaktzioutiouu se réunit en congrès à Erzeroum pour décider de son attitude. Les Jeunes-Turcs y dépêchèrent des délégués qui proposèrent aux Arméniens de prendre part à l'organisation proposée d'ime insurrection dans le Caucase ; ils leur promettaient, en cas de réussite, l'érection d'une province arménienne composée de territoires russes et turcs, sous le protectorat ottoman. Mais les Arméniens refusèrent, à la grande fureur des Turcs. Plus tard, avant la rupture russoturque, ces derniers engagèrent de nouvelles négociations avec les chefs arméniens, mais échouèrent de nouveau (p. 80-81). Alors ils demandèrent que les paysans rendissent leurs armes. Les Arméniens répondirent qu'ils ne pouvaient rendre leurs armes, tant que les Kurdes seraient armés jusqu'aux dents. Là-dessus les Turcs provoquèrent quelques conflits de caractère local, qui furent cependant réglés par des négociations entre les autorités et les chefs du parti Dachnaktzioutioun (p. 83). Mais vers la fin de mai 191 5, DjEVDET Bey , chassé de Van, entra à Sairt avec ses bataillons de < bouchers » et massacra la plupart des habitants. Ensuite Djevdet Bey marcha sur Bitlis (fin juin). Il commença par extorquer à la ville mie rançon de 5000 livres turques et par faire pendre une vingtaine de chefs arméniens. Ensuite il fit arrêter et fusiller en dehors de la ville les hommes valides. La canaille se partagea les jeunes femmes et les enfants, et l'on chassa vers le sud tout le reste de la population qui, à ce que l'on dit, fut noyée dans le Tigre. Quelques velléités de résistance furent facilement réprimées par les troupes. Ceux qui se défendaient, après avoir tiré leurs dernières cartouches, s'empoisonnèrent ou se tuèrent dans leurs maisons. (Livre bleu, p. 84.)

Les massacreurs rencontrèrent cependant mie vigoureuse résistance dans le district de Sassoun. Longtemps avant les atrocités de Bitlis, les Turcs et les Kurdes avaient massacre les Arméniens de Slivan, Bisherig et de la plaine s'étendant de Diarbékir au pied des montagnes de Sassoun. Des milliers de réfugiés étaient venus prévenir les habitants de Sassoun et de Mouch du sort qui les attendait et les Arméniens avaient résolu de se défendre. Au commencement de juin les tribus kurdes se ruèrent sur la montagne de Sassoun, mais leurs assauts furent repoussés par les 30 000 Arméniens qui s'y étaient retranchés. Cependant vers la fin du mois, 10 000 hommes de troupes régulières sous Kiazim Bey arrivèrent d'Erzeroum et les Turcs procédèrent à l'extermination des Arméniens de la plaine et de la ville de Mouch sous prétexte de les désarmer. La plupart des habitants des cent villages de la plaine offrirent vme résistance désespérée, mais ils manquèrent bientôt de cartouches et succombèrent. Ceux qui n'avaient pas d'armes et n'avaient rien fait contre les autorités n'en furent pas moins massacrés de sang-froid. Dans la ville même de Mouch, les Arméniens se retranchèrent et combattirent pendant quatre jours ; l'artillerie turque, commandée par les officiers allemands, détruisit leurs positions et tous les défenseurs furent tués en combattant. Les femmes et les enfants furent parqués dans des camps de concentration et brûlés vifs. Les bourreaux prenaient les enfants par une jambe et les jetaient dans le feu en criant aux mères qui brûlaient déjà : « voici vos lions ». L'odeur de la chair grillée emplit l'air pendant nombre de jours, à ce que dirent aux Russes des soldats turcs faits prisonniers qui avaient assisté à ces scènes (p. 86).

Après l'exécution de Mouch les troupes de Kiàzim Bey attaquèrent la montagne de Sassoun, qui fut prise après mie résistance héroïque des Arméniens, dont très peu purent échapper au carnage (p. 87).

Un témoin allemand qui se trouvait à Mouch lors des événements rapporte que la ville avait été bombardée le 10 juillet sous prétexte que des Arméniens voulaient s'enfuir. Le 1 1 juillet, on donna aux Arméniens trois jours de grâce pour se préparer à l'exil, mais deux heures après les soldats commencèrent à entrer dans les maisons, à arrêter les habitants et à les conduire en prison tandis que le bombardement recommençait. On entendait les cris lamentables des personnes qui brûlaient dans les maisons. Le témoin pria le gouverneur d'avoir pitié au moins des enfants, mais celui-ci répondit que les enfants

arméniens devaient périr avec leur nation. Mouch fut complètement brûlée. Quelques survivants furent envoyés à Ourfa. Chaque officier se vantait du nombre d'Arméniens qu'il avait massacrés personnellement (p. 89-90).

Le mémoire du gouvernement turc (Vérité, etc.) se tait complètement sur les sanglants événements de Mouch, de Bitlis et de Sassoun. Il se contente de dire eu passant que vers la fin de l'année 1914 des gendarmes furent assaillis à main armée à Mouch et à Kisan.

AH., au commencement de mai 1915, le vah eut recours aux bons offices de la mission protestante allemande pour déterminer les Arméniens à rendre leurs armes. A la suite de cette intervention, les Arméniens tinrent une réunion avec leurs concitadins turcs, lesquels leur garantirent la sécurité au cas où ils céderaient à cette invitation. Les Arméniens cédèrent ; même les hommes emprisonnés (400 conscrits) indiquèrent les lieux où leurs armes étaient cachées. Là-dessus le vali fit prendre des photographies des armes et les envoya à Constantinople en déclarant qu'une révolution était sur le point d'éclater à H., et en demandant des pleins pouvoirs pour la réprimer. Les ayant reçus, il fit déporter les Arméniens (Livre bleu, p. 259 tém. de Miss D. A., dame danoise de la Croix-Rouge allemande à H.).

Les Arméniens de Duzasar, Gavra, Khorsan, Khantzod, etc., places dans la province de Sivas, firent tous leurs efforts pour prévenir le conflit dans les premiers temps de la guerre ; mais lorsqu'ils virent que cette attitude de résistance passive ne leur profitait pas, ils prirent les armes et se défendirent pendant des journées contre les Turcs. Les Arméniens de Chabine Karahissar et d'Amassia réussirent même à chasser les Turcs de leurs villes, mais ensuite ils périrent jusqu'au dernier sous l'assaut des forces supérieures (récit de Mourad, Livre bleu, p. 324). L'affaire de Chabine Karahissar est racontée par le mémoire turc de la manière impudente et grotesque dont les Turcs ont seuls le secret : « Au commencement du mois de juin de l'année courante, les Arméniens ont subitement et sans aucun motif (sic) attaqué la ville de Chabine Karahissar et incendié les quartiers musulmans. Huit cents insurgés qui s'étaient enfermés dans la citadelle de la ville n'ont pas même voulu prêter l'oreille aux conseils paternels et aux propositions conciliantes des autorités impériales. Ils ont causé la mort de 150 personnes, parmi lesquelles le commandant de la gendarmerie. »

Le Rév. Dikran Andreassian, pasteur de l'Eglise arménienne protestante de Zeitonn, explique les événements de la manière suivante :

Au moment de la mobilisation, en août 19 14, les Arméniens de Zeitoun furent appelés, mais beaucoup s'enfuirent à la montagne pour échapper au service militaire. Une bande de vingt-cinq d'entre eux s'attaqua à des recrues musulmanes, sur quoi le mutessarif de Marach, Haidar Pacha, vint, le 31 août, à Zeitoun avec 600 soldats. Les Zeitounlis n'offrirent aucune résistance et livrèrent les vingt-cinq coupables. Non content de cela, Haidar Pacha exigea la livraison des armes, et, sous ce prétexte, fit battre et torturer le peuple de la plus atroce façon ; ceux qui n'avaient pas de fusils en achetaient pour avoir quelque chose à livrer. Le Pacha retourna ensuite à Marach en emmenant avec lui un certain nombre d'Arméniens comme conscrits. Mais beaucoup d'entre eux ne pouvant endurer l'horrible traitement qu'on leur faisait subir aux casernes, s'échappèrent et rentrèrent à Zeitoun. La chasse aux déserteurs fournit aux Turcs un nouveau prétexte pour commettre toutes sortes d'atrocités. Cependant, lorsque quelques têtes chaudes firent, en février 1015, un complot contre les autorités, l'évêque arménien lui-même le dénonça. Et lorsque une vingtaine d'Arméniens exaspérés tuèrent en mars, quelques policiers et se réfugièrent dans uii monastère près de Zeitoun, toute la population de la ville les désapprouva et indiqua leur lieu de refuge aux autorités. Les Turcs prirent le monastère après avoir essuyé de lourdes pertes, mais la plupart des défenseurs s'échappèrent. Par contre, la population iimocente de la ville fut déporter en Mésopotamie (Livre bleu, p. 479-4S1).

Il est à noter (pie le mémoire du gouvernement turc lui-même ne produit que deux faits contre les habitants de Zeitoun : 1" 1 le 1 i mars [33.] (1915),

une bande arménienne, retranchée dans le monastère qui domine la ville de Zeitoun, a ouvert le feu sur un détachement de gendarmerie qui s'approchait du monastère. Le commandant du détachement, ainsi que les gendarmes qui l'accompagnaient, furent tués ». 20 « Des bandes composées de déserteurs et de brigands arméniens attaquèrent l'hôtel du gouvernement à Zeitoun et tentèrent {sic) d'exterminer la population musulmane sans épargner les femmes et les enfants. » Ainsi donc, de l'aveu du gouvernement turc lui-même, ce n'est pas la population civile de la ville de Zeitoun mais des bandes qui se seraient livrées à des actes hostiles contre les autorités. Il faut d'ailleurs noter que le second chef d'accusation est rédigé d'une façon si peu juridique qu'il est impossible de la comprendre.

Les habitants des six villages de Moussa Dagh, près d'Antioche, résolurent de ne pas se soumettre à l'ordre de se préparer pour l'exil que leur signifiaient les autorités turques et se retirèrent au nombre de 5000 dans la montagne. Les troupes turques les y attaquèrent dès le 2 1 juillet 191 5, mais les Arméniens se défendirent pendant 53 jours et furent enfin sauvés par la flotte française, qui avait vu leurs signaux de détresse et les transporta le 14 septembre en Egypte (récit du Rév. Andreassian, (Livre bleu, p. 512-520).

Les Arméniens d'Ourfa, eux aussi, s'opposèrent à leur déportation et se retranchèrent fortement dans leur quartier. Us se défendirent pendant un mois contre 6000 soldats turcs, mais succombèrent ensuite au nombre et furent massacrés (p. 526 et 532, mémorandum d'un témoin étranger).

L'expédition des déportés.

La déportation n'a pas été exécutée uniformément dans tout l'Empire. Elle a été d'abord appliquée à la population mâle valide. En certains endroits, les jeunes Arméniens non incorporés dans l'armée étaient déjà emprisonnés depuis le printemps. Dans les autres, le délai accordé pour les préparatifs était ordinairement de quelques jours ou même de quelques heures, voire d'une seule heure 1. Très souvent, les Arméniens furent tout simplement appelés par le crieur public devant le local du gouvernement et emprisonnés ; parfois on les arrêta dans les rues ou dans leurs maisons. Les femmes et les enfants furent ensuite arrêtés de la même brutale manière.

Là où les hommes furent arrachés subitement à leur travail, forcés de quitter leurs ateliers et leurs boutiques, sans même pouvoir les fermer, d'abandonner leur bétail dans les montagnes et leurs charrues dans les champs, là où les femmes furent prises au saut du lit ou au moment de la lessive, il ne pouvait évidemment être question d'un règlement quelconque de leurs affaires. Mais là même où quelques misérables jours de grâce étaient

1 II y a eu quelques honorables exceptions, comme celle du Vali d'Erzeroum, qui accorda deux semaines.

accordés, les déportés n'en tiraient qu'un fort mince profit. Car si, dans quelques villes, contrairement aux dispositions du décret, les autorités autorisèrent la vente des biens, celle-ci se rit à des prix dérisoires, et le produit en fut d'ailleurs souvent confisqué par la police. Dans les endroits où les ventes furent prohibées, les meubles étaient, en partie entassés dans des magasins, sans le moindre inventaire, en partie pillés par la populace ; et les immeubles étaient systématiquement loués à des mouhadjirs musulmans. Quant aux commissions gouvernementales désignées pour l'administration des biens des déportés, elles ne se contentèrent pas de maintenir à son niveau habituel la réputation pourtant assez peu reluisante des autorités ottomanes ; les abus signalés dépassent tout ce que l'on connaissait jusqu'à présent sous ce rapport, même en Turquie.

Ainsi les malheureux déportés n'eurent, au début de leur calvaire, qu'une chance : celle d'emporter avec eux une partie de leurs biens, autant que le leur permettaient la pénurie et la cherté des moyens de transport.

Témoignages.

Les habitants de cent villages de la plaine d' Ene/oum ont été déportés le 4 juin 191 5 après un avertissement des autorités donné 2 heures auparavant Par contre, les Arméniens déportés de la ville même d'Erzeroum, d'où les déportations se firent à partir du 18 juin, reçurent un délai de préparation (Livre bleu, p. 223-224, témoignage du missionnaire américain Stapi,eton) de 15 jours (tém. arménien p. 231). Sur la décision du Vali, les Arméniens d'Erzeroum purent vendre leurs biens, les déposer chez des amis ou les emporter avec eux (p. 228-229, tém. du consul général américain à Trébizonde) . A Erzindjan quelques jours seulement furent donnés à la population pour vendre ses biens, ce qui fut fait naturellemnt à des prix dérisoires (p. 246, tém. de deux infirmières de la Croix-Rouge, de nationalité danoise).

AH. les jeunes Arméniens non incorporés dans l'armée (400 jeunes gens) furent jetés en prison déjà au mois de mai et déportés, quoiqu'ils eussent indiqué les endroits où étaient cachées les armes. Les autres Arméniens n'obtinrent que quelques heures pour se préparer à la déportation, et les Turcs achetèrent leurs propriétés pour rien (p. 259-260, tém. d'une dame danoise au service de la Croix-Rouge allemande).

A Trébizonde, le 26 juin 1915, une proclamation officielle annonça que tous les Arméniens devaient quitter la ville, et le icr juillet les gendarmes commencèrent à les tirer des maisons et à les conduire hors des murs, hommes femmes et enfants ; le 6 juillet toutes les maisons arméniennes étaient vides. Les exilés n'avaient pu réaliser leur avoir, car le Vali avait défendu à la population de rien leur vendre et de rien leur acheter. La police dévalisa les maisons et entassa pêle-mêle dans des magasins ce qui avait quelque valeur, sans tenter même un inventaire, démontrant ainsi nettement l'inanité de la promesse d'une restitution postérieure contenue dans le décret de déportation ; le reste fut pillé par la populace (p. 286-289, tém. d'un résident étranger à Trébizonde ; c'est le consul américain ; comparez a quelques documents sur le sort des Arméniens », Genève, p. 39).

A Kérassonde les Arméniens mâles furent appelés par le crieur public devant le local du gouvernement, entourés, jetés en prison et ensuite emmenés hors de la ville ; les femmes furent arrêtées quelque temps après de la même manière et déportées. Le mobilier des maisons arméniennes fut partagé entre officiers et soldats turcs ou vendu à l'encan ; quant aux maisons, elles furent données aux immigrants turcs (tém. arménien p. 294-297).

A Sivas, à partir du printemps 191 5, 1500 à 2000 Arméniens furent jetés en prison comme « révolutionnaires ». Le reste de la population des villages fut déporté au mois de juin, les habitants de la ville, en juillet (p. 301 et p. 302, tém. d'un résident étranger).

A Tokat, les hommes furent d'abord jetés en prison et ensuite déportés avec les vieilles femmes ; les jeunes femmes et les enfants restèrent . seuls (p. 305-306, tém. de Miss Mary GraFFAm, directrice de l'école supérieure des filles à Sivas).

A X., les gendarmes, dans la nuit du 26 juin, commencèrent par arrêter avec la plus grande brutalité tous les hommes, même les malades dans les rues et les maisons ; en quelques jours il n'en resta presque pas dans la ville ; quand les hommes eurent disparu, vint le tour des femmes et des enfants qui furent arrachés de la même brutale façon de leurs maisons, lesquelles furent scellées par les autorités tandis que leurs habitants étaient déportés (pp. 332- 333, tém. du supérieur du collège de X. ; 341-343, tém. d'un professeur du même collège ; 351-352, tém. de Miss A. A., étrangère).

A Afioun Kara Hissar, tous les Arméniens ont été déportés sur un avis donné 24 heures auparavant (p. 418, tém. d'une voyageuse américaine).

Des villages entiers en Cilicie ont été déportés sur un avis donné une heure auparavant (p. 472, tém. d'un étranger résidant en Turquie). A Zeitoun, un matin les soldats forcèrent les pauvres femmes à les suivre sur le pied, à peine habillées, avec les enfants encore endormis tirés des lits. A Geben, les femmes surprises de la même manière durent abandonner leur lessive dans les maisons et leur bétail dans la montagne (475-476, tém. d'un étranger). A AC, dès que les Arméniens furent déportés, leurs maisons furent louées à des Turcs (539, tém. de Miss A., étrangère). D'ailleurs, dans toute la Cilicie, les maisons arméniennes étaient systématiquement assignées aux mouhadjirs musulmans des anciennes provinces rouméliotes de la Turquie (p. 466). Ainsi 20,000 turcs de la Thrace ont été établis à Zeitoun (dépêche de M. Henry WooD.p. 574).

Le rapport d'un résident étranger à A. E., en date du 30 octobre 191 5 dit : « La nouvelle loi concernant les biens, immeubles et meubles, des déportés est exécutée d'une manière qui, je le crains, ne laissera que peu ou rien aux Arméniens. Les maisons sont louées par les mouhadjirs, fonctionnaires, etc., à des prix ridiculement bas. Les biens des marchands déportés sont administrés par des commissions désignées à cet effet et on signale toutes sortes d'abus (p. 452).

AAdabazar, les Arméniens durent céder leurs biens pour rien. Les maisons furent occupées par des réfugiés de la Macédoine (tém. d'un résident étranger, p. 403).

A Brousse, un délai de 3 jours ne permit pas aux déportés de disposer de leur propriété mobilière, et tout ce qu'ils ne purent pas emporter les Turcs se le partagèrent. Quant aux maisons, ils durent les vendre devant les autorités à des musulmans, et l'argent qu'ils recevaient leur était pris par la police dès qu'ils sortaient du local de la vente (p. 395 témoignage d'un étranger en septembre 191 5).

Le revue allemande Sonnenaufgang du Ier octobre 191 5 dit : « Les habitants de Schaar ont eu la permission de prendre leur mobilier. En route l'ordre fut donné d'abandonner la route pour prendre les chemins de montagne. Il fallut tout laisser sur la route, chars, bœufs, mobilier, etc., et reprendre la marche à pied dans la montagne. Vu la grande chaleur, une quantité de femmes et d'enfants ne tardèrent pas à mourir » (p. 27. Nous citons la traduction de cet endroit d'après « quelques documents », etc., p. 46).

Massacres en route.

Les convois de déportés arméniens composés exclusivement d'hommes valides ont été complètement massacrés en route, ordinairement à peu de distance du lieu de départ. Cette sinistre besogne a été accomplie soit par des bandits kurdes, soit par des villageois turcs, soit par des gendarmes ou des soldats réguliers turcs. Bans les convois mixtes, ordinairement seuls les hommes étaient assassinés, tandis que les jeunes femmes étaient violées ou enlevées. Il y eut cependant des cas où tous furent massacrés indistinctement — hommes, femmes, enfants. — Le professeur allemand Niepage signale même le massacre, à Ras-ul- Ain, d'un convoi composé exclusivement de femmes et d'enfants. Les massacres étaient généralement précédés d'horribles atrocités.

Il faut stigmatiser spécialement l'assassinat de milliers de soldats arméniens, employés à construire des routes, et fusillés ou abattus par leurs « camarades » turcs.

Témoignages.

Un groupe d'Arméniens déportés d'Erzeroum, le 16 juin, a été massacré entre Kighi et Palu (Livre bleu, p. 223-224, tém. de quelques survivants donré au Rév. Stapleton ; témoignage d'Américains vivant à Kharpout et d'un Grec) ; mais la plupart des Arméniens du vilayet d'Erzeroum ont été massacrés dans le défilé de Kamakh à 12 heures d'Erzindj'an.

Sur ces massacres, deux infirmières de la Croix-Rouge allemande, de nationalité danoise, ont recueilli différents témoignages à Erzindjan, entre autres ceux de deux institutrices arméniennes qui avaient échappé à la tuerie du 14 juin, organisée par les Kurdes et les irréguliers turcs, mais à laquelle prirent part également des troupes régulières. Les dames danoises ont aussi recueilli de la bouche même des soldats l'aveu qu'ils avaient massacré indistinctement hommes, femmes et enfants (p. 247). Elles affirment que depuis ce temps arrivaient constamment des caravanes d'expulsés dont on apprenait ensuite le carnage. Pendant leur retenir d'Erzindjan à Constantinople, les infirmières recueillirent de quelques rescapés et des Tares eux-mêmes d'importants témoignages sur les massacres et rencontrèrent des convois d'exilés dont elles purent constater les terribles souffrances (248-254). Quelques petites boucheries se passèrent presque sous leurs yeux (p. 253). Le témoignage de ci ■ f< tnmes courageuses est des plus accablants pour les Turcs. De son côté, le Rév. Stapleton, missionnaire américain, rapporte un massacre à Kamakh dans lequel ont dû périr presque tous les hommes d'un grand convoi (p. 224). En effet, de cette place Stapleton ne recevait que des lettres de femmes annonçant pour la plupart la « mort » de leurs maris et de leurs fils.

258 EE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

Une dame arménienne déportée de Baibourt le 1 /14 juin donne d'horribles détails sur son calvaire. Le convoi dont elle faisait partie fut pillé en route par des bandits Kurdes et villageois turcs ; les hommes furent massacrés, les jolies femmes violées ou enlevées (p. 242-243).

Un résident étranger à H., ville située sur la route des convois qui vont d'Erzeroum et Erzindjan, a visité leurs camps presque entièrement composés de femmes et d'enfants, et rapporte les monotones et terribles récits des déportés sur leur voyage : d'abord les Kurdes ou Turcs leur prenaient leur argent, leurs chevaux et leurs effets, souvent leurs habits ; les hommes étaient ensuite massacrés (p. 262). Le sort des Arméniens expédiés de H. même a été semblable ; ainsi d'après le même témoin, 800 hommes de H. et G., liés ensemble avec des cordes, ont été massacrés par les gendarmes le 7 juillet, le surlendemain de leur expédition de H. (p. 263), et la même chose a été faite systématiquement dans les villages (p. 264).

Une partie des Arméniens de Trébizonde ont été déportés par mer et noyés en route — au bout de quelques heures, les bateaux rentrèrent vides, dit un « résident étranger » qui n'est autre que le consul à' Amérique (p. 287) ; des centaines de cadavres d'exilés étaient trouvés chaque jour sur la route que prenaient les convois de terre, rapporte le consul à' Italie (p. 292). Tous les déportés ont dû être massacrés près de Djevizlik puisqu'on les a vus passer par cette place, mais pas plus loin, tandis que la rivière Yel-Deyirmeni portait chaque jour des cadavres à la mer (p. 293, témoignage du Kawass monténégrin de la Banque ottomane).

Les Arméniens de Kérassonde ont subi le même sort (p. 294-295, témoignage d'un habitant grec de Kérassonde).

Miss Mary Graffam, supérieure de l'école américaine de filles à Sivas, qui a accompagné un convoi d'Arméniens protestants, déclare que les hommes ont été séparés des femmes et des enfants à Hassan Tchélébi et ensuite, au dire de tous les villageois, massacrés (p. 306). Un sujet ot'.oman naturalisé témoigne que des milliers d'Arméniens incarcérés à Sivas dont les femmes et les enfants étaient déjà exilés, ont été extraits par groupes de la prison et expédiés aux alentours, les voitures revenant toujours quelques heures après, remplies de vêtements, et les soldats donnant des descriptions du massacre (p. 311-312).

Un professeur du collège américain de X. apporte des preuves accablantes du massacre, vers la fin de juin 191 5, de 12 13 Arméniens déportés : i° le commandant de la gendarmerie chargé de la déportation déclara en présence de tous les missionnaires américains que pas un seul des déportés n'arriverait à Mossoul et que d'ailleurs, si même quelques-uns y parvenaient ils ne pourraient survivre dans un milieu de nomades hostiles, « la chrétienté y étant impossible* ; 20 le maire deX. dit à l'agent consulaire américain que le gouvernement voulait se débarrasser d'abord des Arméniens, ensuite des Grecs et enfin des étrangers ; 30 les 1213 hommes fuient expédiés de X. et assassinés à coups de hache à douze lieues de la ville, par les gendarmes et les tchétas de bandits. Le chef de la police de X. constata qu'aucun des 12 13 n'avait survécu. Un des gendarmes se vantait au professeur de français du collège américain d'avoir tué à lui seul 50 Arméniens, sans oublier de leur prendre 150 livres turques. L'agent consulaire américain visita la scène du massacre en août et en rapporta les certificats d'identité tachés de sang pris sur les cadavres (p. 341-342); comp. aussi les témoignages d'un autre professeur américain, p. 373).

« Peu de temps avant mon départ d'Alep, dit V Allemand Niepage (Quelques documents, etc. III, p. 161) en mai de cette année (1916), à Rasul-A in, sur le chemin de fer de Bagdad, les convois de déportés qui y étaient accumulés, environ 20 000 femmes et enfants, ont été massacrés. »

Dans le village de Tel-Armen (sur le chemin de fer de Bagdad), près de Mossoul et dans les villages environnants, environ 5000 personnes ont été massacrées — jetées dans des puits ou brûlées (Livre bleu, p. 26 extrait de la revue allemande « Allgemeine Missions-Zeitschrijt » n° de novembre 191 5.

« Durant tout un mois, on pouvait observer presque chaque jour des

I,A POUTIOUE INTERIEURE TURQUE 259

cadavres flottant sur l'Euphrate, souvent en paquets de deux à six liés ensemble. Les cadavres masculins sont en beaucoup de cas affreusement mutilés (organes sexuels coupés, etc.), les cadavres féminins éventrés. L'autorité militaire turque qui a le contrôle de l'Euphrate — le Kaimakam de Djerablous — ne permet pas d'enterrer ces corps sous le prétexte qu'il est impossible d'établir s'ils appartiennent à des musulmans ou à des chrétiens. Il ajoute n'avoir pas d'ordres à ce sujet. Les cadavres qui sont jetés sur la rive sont dévorés par les chiens et les vautours. Beaucoup d'Allemands ont été témoins de ce fait. » Un employé du chemin de fer de Bagdad a apporté la nouvelle que les prisons de Biredjik sont remplies régulièrement chaque jour et vidées chaque nuit — dans l'Euphrate. Entre Diarbékir et Ourfa un capitaine de cavalerie allemand a vu d'innombrables cadavres gisant sur la route, (Livre bleu, p. 26 extrait de la revue allemande Allgemeine Missions-Zeitschrijt).

Un témoin allemand raconte qu' «aux premiers jours de juillet 191 5 2000 soldats arméniens reçurent l'ordre de partir pour Alep pour construire des routes. Les habitants de Kharpout furent effrayés à cette nouvelle, et une panique se déclara dans la ville. Le Vali fit venir le missionnaire allemand M. Ehemann et le pria de tranquilliser le peuple, en répétant à plusieurs reprises qu'aucun tort ne serait fait à ces soldats. M. Ehemann crut à la parole du Vali et tranquillisa les hommes. Mais dès qu'ils eurent quitté la ville nous apprîmes qu'ils avaient été assassinés. Quelques-uns seulement purent se sauver. Il était inutile de protester auprès du Vali. Le consul américain à Kharpout crut devoir le faire plusieurs fois, mais le Vali ne fait aucun cas de lui et le traite de la plus honteuse manière. Quelques jours après, un autre groupe de 2000 soldats arméniens fut expédié via Diarbékir et pour prévenir plus sûrement leur fuite on les laissa en route sans nourriture, de sorte qu'ils n'eurent pas la force de s'échapper. Les Kurdes furent prévenus que les Arméniens étaient en route et les femmes kurdes arrivèrent avec leurs couteaux de bouchers pour aider les hommes » (Livre bleu, p. 90-91).

Deux Danoises, sœurs de charité de la Croix-Rouge allemande, ont eu, sur le chemin entre Erztndjan et Sivas, des gendarmes turcs eux-mêmes, des renseignements précis sur l'assassinat de 250 soldats arméniens employés à construire des routes, et ont vu, deux fois d'autres groupes de ces travailleurs au moment où les Turcs les alignaient pour le massacre (p. 251-253).

Un résident étranger à H. déclare que les soldats arméniens dans cette ville ont été arrêtés et envoyés quelque part pour construire des routes — mais que depuis lors personne n'a jamais eu de leurs nouvelles (p. 263).

Le correspondant du Times à Bucarest a appris d'un Arménien rescapé de H. qu'environ 13 000 soldats de sa nation, avec des civils, ont été expédiés à Ourfa pour exécuter des travaux, mais ont été fusillés en route (p. 268).

Un sujet ottoman naturalisé raconte que les soldats arméniens de Samsoun, partis avec leurs régiments de cette ville, (1000 hommes), ont été massacrés en route ; ce récit est basé sur le témoignage de quelques survivants

Traitement des déportés pendant le transport.

Les convois de déportés composés surtout de vieillards, de femmes et d'enfants, étaient des leur départ l'objet de la plus honteuse exploitation de la part des autorités qui devaient les protéger. A une courte distance de la ville, les voituriers, de connivence avec les gendarmes, les débarquaient et rebroussaient chemin avec leurs chariots payés à poids d'or, laissant les mal-

heureux continuer leur voyage à pied. Les villageois turcs et arabes et les brigands kurdes attaquaient et pillaient les convois dans la nuit, massacraient les hommes, violaient ou enlevaient les jeunes femmes, volaient les enfants. Les gendarmes aidaient les brigands dans cette besogne, tout en extorquant aux victimes de l'argent pour la « protection » dont ils les couvraient. Des Kaimakams (chefs de district) se faisaient remettre par les Arméniens des sommes d'argent pour garantir leur sûreté et les laissaient ensuite attaquer. Les autorités ne faisaient presque pas de distributions de vivres ; elles empêchaient même souvent les déportés de s'approvisionner par leurs propres moyens pendant le transport. Aussi des milliers périssaient-ils de faim et de soif.

La cruauté des gendarmes et des brigands ne connaissait pas de bornes : dans certains cas, ils dépouillaient les déportés de tous leurs vêtements et les faisaient marcher complètement nus dans le désert, sous un soleil ardent, pendant des journées ; quand on arrivait à un puits, les gendarmes vendaient le droit de boire. Des femmes qui venaient d'accoucher devaient reprendre immédiatement leur marche. Des milliers tombaient sur le chemin, tués par la faim, la soif et la fatigue. Les cadavres, surtout des petits enfants, jonchaient la route, et souvent leurs petites mains étaient coupées. De temps en temps, les bourreaux, comme exaspérés de l'endurance des survivants, noyaient femmes et enfants dans les fleuves, les brûlaient vifs ou les assommaient avec des raffinements de torture. L'Euphrate roulait des milliers de cadavres ; d'autres empestaient les grandes routes, sans sépulture, faisant la joie des vautours et des chiens.

Dans ces conditions, d'après des témoignages allemands, des convois de déportés qui, à leur départ de la haute Arménie, comptaient des milliers d'hommes, étaient, à leur arrivée dans le sud, réduits à des centaines ou même à moins. Des 18 ooo expulsés de Kharpout, d'Egin, de Tokat et de Sivas, 350 seulement arrivèrent à Alep, et des 19000 déportés d'Erzeroum, il en resta onze. Il est évident que les déportations n'eussent jamais donné de tels « résultats » sans la connivence et même l'instigation des autorités turques, lesquelles non seulement ne prenaient pas les mesures nécessaires pour le ravitaillement et la sécurité des convois, mais encourageaient ou organisaient les attaques des déportés par des bandits et employaient les gendarmes et les

troupes régulières à des massacres en règle. Et si, malgré cette complicité, une partie des déportés parvenaient à leur lieu de destination, c'est simplement parce qu'il fallait prouver à l'opinion européenne l'arrivage d'un certain nombre au moins d'Arméniens, et aussi parce qu'on était certain que les survivants périraient dans leurs nouvelles demeures.

Témoignages.

D'après la déclaration du missionnaire américain Stapi^ETon, dès que les premiers déportés arméniens d'Erzeroum eurent quitté la ville, leur argent leur fut pris « pour plus de sûreté ». Livre bleu, p. 223. Mme Zarouhi, dame arménienne faisant partie du troisième convoi de Baibourt, raconte que le 1 /14 juin 191 5, deux heures après le départ, le convoi fut attaqué par des villageois et des brigands et pillé à l'aide des gendarmes qui l'accompagnaient. Les hommes furent tués et toutes les jolies femmes enlevées ; quant au reste du convoi, il dut endurer les plus atroces souffrances ; en route on ne pouvait coucher qu'en dehors des villages ; beaucoup de personnes moururent de faim ou sous les coups. La vie des Arméniens était à qui voulait la prendre ; ainsi une femme turque, veuve d'un officier, qui passa en voiture, tua de sa propre main un Arménien ; d'autres femmes turques prenaient des petites filles arméniennes. A une petite distance d'Erzindjan, tous les déportés furent dépouillés de leurs vêtements et ne conservèrent que leur linge : quand on arriva à Kamakh, les gendarmes et les brigands jetèrent dans l'Euphrate tous les enfants au-dessous de quinze ans qui étaient restés dans le convoi. Près d'Erzindjan, des milliers de cadavres avaient créé un tel barrage dans l'Euphrate que le fleuve s'était détourné de son cours sur une distance de cent yards. Entre Erzindjan et Enderessi, les champs et les collines étaient pleins de cadavres noirs et gonflés qui empestaient l'air (p. 242, 243 ; comp. p. 234- 235 et 239).

Deux infirmières allemandes de la Croix-Rouge, de nationalité danoise, ont recueilli de la bouche de soldats et de gendaimes turcs eux-mêmes le récit du massacre (14 juin 191 5) de 3000 femmes et enfants au défilé de Kamakh (p. 248-252). Ces deux dames racontent aussi leur rencontre avec un convoi composé de femmes et d'enfants se dirigeant vers Kamakh ; des Turcs arrivaient et enlevaient des enfants avec ou sans le consentement des parents ; c'était un véritable marché d'esclaves (p. 249).

Une autre sœur de charité, danoise également, au service de la Croix- Rouge allemande, déclare qu'environ 700 enfants arméniens de l'orphelinat allemand de H. avaient été d'abord transférés dans un orphelinat turc, puis avaient disparu ; la sœur apprit qu'ils avaient été envoyés à une distance de six heures de H. et noyés (p. 260).

Un mémoire présenté par un résident étranger à H. donne des détails sur le sort d'un convoi de 3000 personnes composé principalement de femmes et d'enfants, et parti de H. le Ier juin 191 5 sous l'escorte de 70 policiers et d'un certain K. Bey, Turc influent. Ce mémoire décrit d'une manière typique la « protection » dont les autorités couvraient les convois en route. Le lendemain du départ, le Bey rançonna le convoi de 400 livres, prix auquel il taxa sa protection jusqu'à Ourfa ; cependant il s'en fut avec l'argent le même jour. Dès la troisième journée, les Arabes et les Kurdes des montagnes se mirent à piller, à violer et à enlever les femmes et à voler les enfants, encouragés à cet égard par les policiers qui, eux-mêmes, violaient les femmes ouvertement. Le neuvième jour, les chevaux loués et payés jusqu'à Malatfa furent renvoyés, de sorte que les déportés (lurent louer des chariots à bœufs ; beaucoup d'animaux leur furent volés. Près de Malatia leur escorte leur prit 200 livres turques et les abandonna complètement à la merci des Kurdes. Le cpiinzième jour, 150 hommes du convoi furent massacrés. Le

17e, le convoi, grossi des exilés de Sivas, d'Egin et de Tokat et s'élevant à ï 8 000 hommes, reprit sa route et fut continuellement attaqué par les Kurdes, qui le pillaient et enlevaient les jolies femmes. Le 40e jour, les déportés arrivèrent au fleuve Mourad, où flottaient 200 cadavres, et où le chef d'un village leur fit payer une rançon pour ne pas être jetés dans le fleuve. Le 52 e jour, les Kurdes leur prirent tous leurs vêtements, de sorte que tout le convoi dut marcher pendant cinq jours complètement nu sous le soleil brûlant, privé d'eau et de nourriture. Par centaines.les malheureux tombaient morts de faim et de soif. Quand on arriva, enfin à une fontaine, les gendarmes vendirent le droit de boire ; dans d'autres cas, les femmes se jetaient dans les puits et y périssaient, ce qui n'empêchait pas les autres de boire l'eau où flottaient les cadavres. Des villageois arabes couvrirent de leurs haillons la nudité de quelques-uns de ces malheureux. D'autres marchèrent nus jusqu'à Alep ; les brigands trouvaient moyen de piller même ceux-ci, en leur enlevant les pièces d'argent qu'ils cachaient dans leurs cheveux ou dans leur bouche. Le 60e jour, quand ils atteignirent Viran-Chehr, il en restait 300 sur 18 000. Le 64e jour tous les hommes, ainsi que les femmes et les enfants malades, furent brûlés ou assommés. La première distribution de pain de tout le voyage fut faite par le gouvernement le 65e jour, à Ras-oui- Ain ; le 70e jour, à l'arrivée à Alep, il restait 35 personnes du convoi de 3000 parti de H., et 150 femmes et enfants du convoi de 18 000 (p. 265-267).

Une dame arménienne déportée de C. (près H.) à Alep, raconte que les hommes furent séparés en route des femmes et des enfants ; que les gendarmes prirent aux femmes tout leur argent, leurs bijoux, leurs étoffes ou leurs objets de valeur, ne leur laissant que quelques piastres ; que chaque nuit les Turcs ou Kurdes des villages près de la route attaquaient le convoi, pillaient, violaient et enlevaient les femmes et volaient les enfants. Le quart du convoi mourut eu route de faim et de soif (p. 272-275).

Les enfants des Arméniens déportés de Trêbizonde ont été distribués parmi les Turcs ; les jeunes filles jolies faisaient la joie des membres du Comité à' Union et Progrès (Livre bhu, p. 288, rapport d'un résident étranger — le consul d'Amérique — comp. quelques documents sur le sort des Arméniens, p. 41).

Le convoi de femmes de Kerassonde se vit enlever en route tous les enfants entre trois et quinze ans, les mères ne pouvant conserver que les petits audessous de trois ans (p. 295, récit de témoins oculaires arméniens).

Miss Mary Graffam, directrice de l'école américaine de filles de Siyas, qui accompagna les Arméniens protestants jusque près de Malatia, témoigne du pillage des déportés par les villageois turcs le long du chemin; ânes, vaches, tapis, couvertures, tout disparaissait (p. 305) ; plus tard ce fut le tour des Kurdes (p. 307).

Avec la plus grande cruauté, les institutrices et élèves arméniennes du Collège de la mission américaine de X. furent entraînées par les gendarmes turcs ; mais la courageuse directrice suivit le convoi et réussit à obtenir du gouverneur de la province de Z. la restitution de 41 jeunes filles. Ces 41 jeunes filles était tout ce qui restait à X. des 12 000 habitants arméniens (p. 346). De même furent déportées presque toutes les sœurs de charité arméniennes qui soignaient les soldats turcs malades à X. ; le médecin en chef américain n'en put sauver que quatre qu'il dut désigner par le sort (p. 336-337). Le professeur américain du collège de X., qui témoigne de ces faits, rapporte également qu'entre X. et Constantinople, en août 191 5, il vit un convoi de 50 000, personnes aux trois quarts femmes et enfants, qui étaient campées sans abri, malades, périssant de faim et de soif, le long du chemin de fer en attendant d'être embarquées dans des wagons à bestiaux (P- 337-338). Les femmes et les enfants de X. étaient d'abord déportés en chariots ; au bout de quelques jours, ces chariots firent demi-tour et femmes et enfants durent continuer la marche à pied ; les Kurdes violaient et enlevaient les jeunes filles et parfois s'emparaient des enfants (témoignage de Miss C. C., arménienne (p. 378-379.)

La revue allemande Sonnenaujgang du Ier octobre 191 5, rapporte que dans

les caravanes de déportés qui passèrent par Alep entre avril et juillet 1915, presque toutes les jeunes filles étaient enlevées par les soldats ou auxiliaires arabes ; les femmes qui accouchaient en route étaient forcées de reprendre leur marche immédiatement. Les enfants abandonnés sur la route à la suite de la colonne étaient innombrables. (Livre bleu, p. 27).

Une autre revue allemande YAllgemeine Missions-Zeitschrift déclare que le 30 mai 1915, 674 Arméniens arrêtés dans les vilayets de Diarbékir et de Mamouret-ul-Aziz, et embarqués sur le Tigre dans des barques à destination de Mossoul, furent dépouillés par les gendarmes de tout leur argent (6000 livres turques) et de leurs vêtements et ensuite noyés ; les vêtements furent vendus au marché de Diarbékir (Livre bleu, p. 25).

Les conditions des déportés par chemin de fer n'étaient guère meilleures. Quelques exemples raconte un voyageur américain : « A chaque station où nous nous arrêtions, nous nous trouvions à côté d'un de ces trains. Il était formé de wagons à bestiaux, et les visages de petits enfants regardaient à travers les minces fenêtres grillées. Les portes de côté étaient grandes ouvertes et l'on pouvait clairement voir les vieillards des deux sexes, les jeunes mères avec leurs bébés émaciés, les hommes, les femmes et les enfants, tous entassés comme des moutons ou des porcc' — êtres humains traités moins bien que du bétail (p. 419). Les Arméniens d'un de ces trains dirent aux voyageurs américains que depuis trois jours ils n'avaient rien mangé et qu'une vingtaine de bébés avaient été jetés du train dans une rivière par leurs propres inères qui ne pouvaient les entendre leur demander de la nourriture (p. 420).

Un autre voyageur étranger, qui a rencontré des milliers d'Arméniens déportés en route pour Alep, donne de terribles détails sur leurs privations et la grande mortalité qui sévissait parmi eux ; la plupart étaient des femmes et des enfants. « En un endroit où je m'arrêtais pour déjeuner, je fus entouré par une foule de petits enfants demandant du pain. Beaucoup parmi ces pauvres êtres sont obligés de marcher nu-pieds, et beaucoup portent un paquet sur le dos. Ils sont tous émaciés, leurs habits sont en loques et leurs cheveux sales. La saleté a favorisé l'éclosion de millions de mouches et j'ai vu plusieurs visages de bébés couverts de ces insectes, les mères étant trop fatiguées pour les essuyer... » « j'ai vu un petit garçon de sept ans montant un âne avec son frère — un bébé — dans les bras. C'était tout ce qui restait de la famille » (p. 462).

En Cilicie, les femmes avec leurs bébés sur les bras étaient chassées avec le fouet comme du bétail ; parfois on les forçait de continuer leur route dès l'accouchement et elles mouraient d'hémorragies. Quelques-unes exténuées, abandonnaient leurs enfants. Un commandant de la gendarmerie dit ouvertement aux hommes chargés d'un convoi, qu'ils pouvaient disposer des femmes à leur aise (témoignages d'un étranger, p. 472-473)

D'un convoi qui comptait 5000 personnes au départ de Khirpout, il n'en restait que 213 à l'arrivée à Alep. Les hommes avaient été assassinés et les femmes mises complètement à nu. Nues, elles traversèrent les fleuves à gué ; nues, elles dormirent pendant les nuits froides, et nues, elles affrontèrent le soleil. Un jour, comme elles voulaient boire au fleuve, les gendarmes, tirant leurs revolvers, ne le permirent qu'à celles qui payèrent un medjidié (récit cueillis par une voyageuse étrangère, p. 543). Vn autre témoin Hranger, d'Alep, dit : • ( >n apprend par leurs propres récits que beaucoup de i" mmes noj aient leurs enfants en route parce qu'elles ne pouvaient les nourrir » (p. 553)-

A Angora, le directeur de la succursale de la Banque ottomane montra des banknotes trempées de sang et percées de poignards avec du sang autour du trou ; d'autres, déchirées, avaient été sans doute arrachées des habit assassines. Ces banl ai< ai été déposées à la banque par des officiers

turcs (récit d'une voyageuse étrangère, p. 385-

M. Le D1 Martin Niepage, maître supérieur à l'Ecole réale allemande d'Alep, un Allen. a>, d écrit : (« Quelques documents sur le sort des Arméniens en [915 tçiô, publié par le Comité de l'œuvre de secours 191.5 aux Arméniens, fascicule III »)...« Des convois de déportés, qui à leur départ de la Haute

Arménie, comptaient 2000 à 3000 hommes, femmes et enfants, sont réduits à 200 ou 300 à leur arrivée dans le sud. Les hommes sont tués en route, les femmes et les filles, à l'exception des vieilles, des laides et des toutes petites, sont violées par des soldats et des officiers turcs, puis elles disparaissent dans les villages turcs et kurdes, où elles doivent accepter l'Islam. Le reste des caravanes est décimé par la faim et la soif. Même au passage des fleuves, on ne leur permet pas de boire. Pour toute nourriture, on leur verse dans la main, comme ration de chaque jour, un peu de farine qu'ils lèchent avidement et dont le seul effet est de retarder leur mort. En face de notre école, se trouvent dans un de ces khans les restes d'une de ces colonnes de déportés, environ quatre cents êtres émaciés, parmi lesquels une centaine d'enfants de cinq à sept ans. La plupart sont malades du typhus et de la dysenterie. Si l'on entre dans la cour, on croit entrer dans une maison de fous. Si l'on apporte de la nourriture, on voit qu'ils ont désappris de manger. Leur estomac, affaibli par une faim qui a duré des mois, ne supporte plus la nourriture. Si on leur donne du pain, ils le laissent de côté avec indifférence ; ils restent là tranquilles en attendant la mort (p. 148-149)... Le Consul allemand de Mossoul raconta en ma présence au Casino allemand d'Alep qu'en venant de Mossoul à Alep il avait, en plusieurs endroits de la route, vu tant de mains d'enfants coupées qu'on aurait pu en paver la route. A l'hôpital allemand d'Ourfa se trouve une petite fille qui a eu les deux mains coupées. M. Holstein, consul allemand de Mossoul, a vu près d'un village arabe, voisin d'Alep, des fosses remplies de cadavres arméniens. Les Arabes du village lui racontèrent qu'ils avaient tué ces Arméniens par ordre du gouvernement. L'un d'eux se glorifiait d'en avoir massacré huit. Dans beaucoup de maisons d'Alep qui étaient habitées par des chrétiens, je trouvais cachées des jeunes filles arméniennes qui, par quelque hasard, avaient échappé à la mort, soit qu'épuisées elles se fussent arrêtées en route et eussent été laissées pour mortes, lorsque le convoi avait repris sa marche, soit que des Européens aient eu l'occasion de les acheter pour quelques marcs au soldat turc qui les avait déshonorées en dernier. Presque toutes étaient comme folles. Beaucoup ont vu les Turcs couper la gorge à leurs parents. Je connais de ces pauvres êtres dont pendant des mois on n'a pu tirer mie seule parole et que rien ne peut faire sourire maintenant » (p. 153).

Enfin voici des extraits des Notes de voyage d'un Allemand mort en Turquie (Quelques documents sur le sort des Arméniens en 1915-1916. Fascicule III. »)

« Le 6 août le village arménien de Fundachak, près de Marach, avec ses 3000 habitants fut complètement détruit. La population, presque entièrement composée de muletiers, avait dû transporter dans les trois derniers mois, un grand nombre d'Arméniens vers l'Euphrate. Ils avaient vu de leurs propres yeux les morts dans l'Euphrate, et avaient été témoins de la vente des femmes et des jeunes filles et des violences exercées contre elles » (p. 163)...

» Hier soir, je faisais une visite à une personne de ma connaissance, il y avait chez elle comme hôtes, une mère et son enfant chassés de Sivas ; c'étaient les survivants d'une famille de vingt-six personnes, qui avaient été expulsées de Sivas trois mois auparavant, et qui étaient arrivées récemment

» A Aintab, j'ai vu l'ordre écrit par le gouverneur, dans lequel il interdisait aux musulmans de vendre quoi que ce soit aux Arméniens expulsés qui traversaient la ville. Le même gouverneur faisait prendre des mesures pour attaquer les convois de déportés ! Deux convois furent dépouillés jusqu'à la chemise.

» 2800 expulsés de Gurun furent dépouillés à Airan-Punar (à douze heures de Marach) par huit brigands, portant, les uns l'uniforme d'officier, les autres celui de soldats. A Kyzyl-Getschid, à une heure et demie de Airan-Punar, les gendarmes firent séparer les gens, les quelques hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Les femmes furent mises à nu et dépouillées ; quatre femmes et deux filles furent emportées dans la nuit et violées ; cinq revinrent le lende-

main matin. Dans un défilé de YEvgissek-Dagh, le convoi fut complètement pillé par les Turcs et les Kurdes. Dans cette attaque 200 personnes environ furent tuées ; 70 grièvement blessées durent être laissées en arrière, et plus de 50 blessés furent enlevés avec le convoi. Je rencontrai les 2500 personnes qui restaient à Karabojuk. Ces gens se trouvaient dans un état lamentable, indescriptible. A une heure de Karabojuk, deux hommes tombèrent sur la route, l'un avec deux blessures de sabre, l'autre avec sept. Plus loin tombèrent deux femmes épuisées, plus loin quatre autres ; parmi elles une fille de dix-sept ans, ayant dans ses bras, enveloppé de haillons, un enfant de deux jours. Un homme de soixante ans, abandonné sur la route, avec une profonde blessure de poignard, longue d'un doigt et large de deux, en pleine figure, me disait qu'il était parti de Gurun avec treize animaux. Toutes ses bêtes et ses marchandises lui avaient été prises à Airan-Punar, et il s'était traîné à pied jusqu'à une heure de Karabojuk oii il s'était affaissé, épuisé. Tous ces gens avaient été dans l'aisance ; on estime la valeur des animaux, des marchandises et de l'argent volé à plus de 6000 livres turques (la livre turque vaut environ 23 francs). Les épuisés étaient laissés sur la route, des deux côtés du chemin on apercevait des cadavres. Dans ce convoi de 2500 personnes, je ne vis que 30 à 40 hommes. Les hommes au-dessus de quinze ans furent emmenés avant les femmes et vraisemblablement tués. Ces malheureux furent intentionnellement poussés sur des chemins détournés et dangereux ; au lieu d'atteindre directement Marach en quatre jours, ils furent près d'un mois en route. Ils durent voyager sans animaux, sans lits, sans nourriture ; ils recevaient une fois par jour un pain mince et insuffisant pour pouvoir se nourrir ; 400 personnes de ce convoi, des protestants, atteignirent Alep, il en mourait deux ou trois chaque jour. (p. 165-166).

» Des 18 000 expulsés de Kharpoitt et de Sivas, 350 (femmes et enfants) arrivèrent à Alep et des 19 000 chassés d'Erzerouni, onze y parvinrent : un enfant malade, quatre jeunes filles et six femmes. Un convoi de femmes et de jeunes filles dut faire à pied, le long de la voie ferrée, les soixante cinq heures de route de Ras-el-Ain à Alep, bien que pendant ce temps les trains servant au transport des troupes revinssent à vide. Des voyageurs musulmans, qui ont suivi ce chemin, racontent que la route est impraticable à cause des nombreux cadavres qui y gisent des deux côtés et dont l'odeur empoisonne l'air. De ceux qui stationnent à Alep, il est mort jusqu'à présent de 100 à 200 déportés par suite de fatigues du voyage. Lorsque les femmes et les enfants, affamés et amaigris, au point d'avoir l'apparence des squelettes, arrivent à Alep, ils se précipitent comme des bêtes sur la nourriture. Ma:'s chez beaucoup, les organes intérieurs ne fonctionnent plus, et après une ou deux bouchées, la cuillère est jetée de côté. L'autorité a pré tendu qu'elle avait fourni de la nourriture aux expulsés ; le convoi de Kharpout, cité plus haut, n'a reçu en trois mois, qu'une seule fois du pain.» (p. 167).

1 Un Tschaouch (maréchal des logis), du nom de Suleiman, s'empara de dix-huit û aunes et enfants, qu'il livra à des Arabes pour deux ou trois medjidiés (huit à douz.c francs). Un commissaire turc me disait : « Nous n'avons plus aucune idée du nombre de k nunes et de jeunes filles qui ont été enlevées par les Arabes et les Kurdes, de force ou après entente avec les autorités. Cette fois, nous avons accompli notre travail avec les Arméniens connue nous le souhaitions : de dix il n'en reste plus un seul vivant. »

• Pendant que j'écris ces lignes, ma fi inmc revient d'une course en ville, et, toute en larmes, me raconte qu'elle a rencontré un convoi de plus de 800 Arméniens, les pieds nus et les vêtements déchirés, se traînant en portant sur leurs épauli s les petits infants et le p< u de choses qui leur restent.

» A Bave, r8oo 1 ersonnes (toute la population), surtout des unîmes et des enfants, furent i x: ulsées ; elles devaii nt être dé] ortés, disait-on, à Ourfa. Au Gôksu, affluent de l'Euphate, elles durent se déshabillez ; puis on les abattit toutes et on jeta leurs corps dais la rivière.

» Récemment, on a vu flotter un jour sur l'Euphrate 1 70 cadavres, un autre

jour 50 ou 60. M. l'ingénieur A., dans une course, en aperçut 40. Les corps qui s'arrêtaient sur les rives étaient dévorés par les chiens ; sur les bancs de sable dans le fleuve, les vautours s'en rassasiaient.

» Les 800 Arméniens mentionnés p'us haut avaient été chassés des environs de Marach. On leur avait dit qu'ils seraient déportés à Aintab, et qu'ils devaient s'approvisionner pour deux jours. Lorsqu'ils approchèrent d'Aintab, on leur dit : « Nous nous sommes trompas; nous devons aller à Nissibin. » L'autorité ne leur avait pas préparé de vivres, et on ne leur avait pas fourni l'occasion d'en acheter. A Nissibin on leur dit : « Nous sommes dans l'erreur ; nous devons aller à Membidj. » Là, on leur dit de nouveau : « Il y a erreur, il faut aller à Bab..., etc. » Ils durent ainsi errer dix-sept jours, abandonnés au caprice des soldats qui les accompagnaient. Pendant ce temps, ils ne reçurent rien, en fait de vivres, de l'autorité, et durent échanger contre du pain le peu qu'ils possédaient.

» A une femme on enleva de force sa fille aînée. Désespérée, elle prit avec elle ses deux autres enfants et se précipita dans l'Euphrate » (p. 171-172).

«Le dimanche 12 août 191 5, j'avais affaire à la gare de Damas, kAlep, et j'eus l'occasion de voir comment un millier de femmes et d'enfants furent chargés dans des wagons à bestiaux. Chez nous, en Allemagne, le bétail a droit à plus de place que ces pauvres gens. 90% de ces malheureux portaient la mort inscrite sur leur visage. Il y avait parmi eux des gens auxquels on ne laissait vraiment pas le temps de mourir. La veille, on avait transporté un convoi ; le lendemain matin on trouva deux morts, des enfants d'âge moyen, qui avaient succombé pendant le chargement, et dont les corps étatent restés dans le wagon» (p. 169).

« J 'ai vu quelquefois des femmes et des enfants chercher dans des tas d'immondices des débris de nourriture qu'ils dévoraient aussitôt. J'ai vu des enfants ronger des os qu'ils avaient ramassés dans des coins où les passants allaient satisfaire leurs besoins.

» Entre Marach et Aintab, la population musulmane d'un village voulait donner de l'eau et du pain à un convoi de cent familles, mais les soldats accompagnant le convoi s'y opposèrent. Les quatre cinquièmes des expulsés sont des femmes et des enfants, la plus grande partie des hommes sont enrôlés dans l'armée.

» 20 000 expulsés, passant par Marach, n'eurent pas la permission de se rendre directement à Ahitab, ni d'être ravitaillés, bien que la route de caravane conduise en droite ligne à Aintab (p. 170). »

Traitement des déportés dans les camps de concentration temporaires et aux lieux de destination.

Les Arméniens transportés par le chemin de fer d'Anatolie échappaient, il est vrai, tant qu'ils étaient dans les trains, aux persécutions des brigands, mais leur situation n'en était pas plus enviable. Parqués, plus à l'étroit que le bétail, dans les wagons à bestiaux, ils suffoquaient et mouraient de faim et de soif ; souvent les mères jetaient leurs enfants par les fenêtres dans les rivières pour abréger les souffrances de ces petits êtres affamés. Le mouvement des troupes et le nombre des déportés rendaient d'ailleurs ce voyage très lent, et sur de nombreux points on les

parquait dans des camps de concentration où ils attendaient pendant des semaines ou des mois leur réembarquement. L,es conditions sanitaires de ces camps ouverts, où les déportés n'avaient que les tentes qu'ils pouvaient construire eux-mêmes avec leurs haillons, défient toute description. Les autorités ne distribuaient pas les vivres ou ne les distribuaient que d'une façon tout à fait insuffisante. Aussi de terribles épidémies de fièvre typhoïde, de malaria et de dysenterie ravageaient- elles les camps. L,es autorités, en ce qui les concernait, exploitaient les déportés de la plus honteuse façon, leur faisant payer la moindre faveur, jusqu'à celle d'enterrer les morts.

Non moins horrible était la situation des Arméniens dans les lieux de leur destination, où ils espéraient trouver au moins un adoucissement à leurs souffrances. Que ce soit à Sultaniê, désert malsain du vilayet de Konia, dans les districts d'Alep, de Hama, de Homs et de Damas, ou dans leur plus grand dépôt à Der-el-Zor, ils continuent à subir un traitement qui ne laisse pas le moindre doute sur l'intention des autorités de les exterminer. Exténués par les souffrances de leur horrible voyage, ils y meurent sans nombre, tandis que le gouvernement, loin de leur assurer un ravitaillement capable de les arracher à la mort, empêche tout secours qui pourrait leur venir des étrangers.

Témoignages.

A P., sur le chemin de fer d'Anatolie, plus de 1 5 000 déportés étaient campés à ciel ouvert, sans abri sinon celui des tentes qu'ils avaient pu se fabriquer de leurs vêtements, manteaux, draps ou tapis ; l'état sanitaire de ce camp, couvert, comme celui de O., d'une couche épaisse d'excréments, était horrible, cette région étant d'ailleurs infectée par la malaria. Au bout de quelque temps, une partie des déportés de P. reçut la permission de s'installer dans la ville ; mais subitement ils en furent délogés par la police sous le prétexte d'un transport à Bozanti ; en réalité mie petite quantité seulement fut expédiée ; le reste dut acheter à la police le droit de rentrer en ville. En général, les autorités exploitaient les malheureux déportés de la manière la plus honteuse. Continuellement les réfugiés, sur l'ordre des policiers appuyé par le fouet, devaient lever leurs misérables « tentes » sous prétexte qu'ils devaient être déportés plus loin ; et la crainte du terrible voyage leur faisait acheter le droit de rester encore quelques jours et de dresser de nouveau leurs « demeures ». Le même système d'extorsion était appliqué à ceux qui partaient : voituriers, police et même administration du chemin de fer s'unissent pour dépouiller les malheureux de leur argent (rapport du Dr D. du 8 septembre 1015, Livre bleu, p. 421-423).

A Eski Shehir, au commencement de septembre 1915, de 12 000 à 15 000 déportés se trouvaient dans les champs près de la station, en grande détresse ; ils devaient acheter leurs provisions à des prix exorbitants ; il en mourait de 30 à 40 par jour. A Alayund, environ 5000 étaient dans une semblable

2Ô8 LE SORT DE Iv'EMPIRE OTTOMAN

condition ; le gouvernement y avait fait deux distributions de pain en deux semaines, chacune ne suffisant que pour un jour. A Tchai, la pluie avait provoqué des maladies, surtout parmi les enfants ; d'autres personnes étaient devenues folles. Dans le camp de 0., le même état de choses produisit un grand nombre de cas de malaria et de dysenterie. Jusqu'à ces derniers temps le gouvernement n'avait absolument rien fait pour les déportés, ce n'est que tout dernièrement qu'il a commencé à leur donner la somme insuffisante d'une piastre par adulte et d'une demi-piastre par enfant (rapport du Dr E. daté 3 septembre 1915, p. 426-428). Le même Dr E. écrit le 27 octobre de Q. que la mortalité parmi les Arméniens admis dans son hôpital est de 30%, tandis que la moyenne de la mortalité dans les années ordinaires n'était que 4%, et même parmi les soldats turcs traités en 191 5 de 6% ; et cependant on n'avait pas admis des déportés atteints d'une épidémie ; le docteur conclut : la nation est systématiquement mise à mort par une cruelle et astucieuse méthode, et son extermination n'est qu'une question de temps, (p. 432.)

Mlle M., une Suissesse, rapporte avoir le 16 novembre et le Ier décembre 191 5, parcouru la plaine Baghtché-Osmania où des milliers de déportés étaient couchés sur les routes et dans les champs, complètement à la merci des brigands ; Mllc M. a trouvé toutes les personnes d'un petit camp affreusement blessées à la suite d'une incursion nocturne des brigands ; d'horribles épidémies de fièvre typhoïde éclataient partout ; il fallait acheter des gendarmes la permission d'enterrer les morts (p. 455). Dans le camp d'Islahia, on ensevelit 580 personnes pendant une seule journée (p. 457). Quand MUe M. distribua du pain aux déportés, ils se le disputèrent comme des loups (p. 457). Lorsque ces malheureux devaient se remettre en marche, ils n'en pouvaient plus, mais les soldats les pourchassaient avec leurs baïonnettes (p. 455).

Un étranger écrit d'Alep : « Ils (les Arméniens) sont absolument sans nourriture et meurent de faim. Quand on jette un regard sur les places où ils vivent, on voit une masse confuse de mourants et de morts, parmi des haillons, des rebuts et des excréments, et il est impossible d'en détacher une partie et de la décrire comme mie personne vivante » (p. 552).

Un voyageur étranger qui a visité personnellement les places où étaient logés les déportés à Alep, témoigne (p. 460-461) que leur situation dépassait toute description ; aussi mouraient-ils journellement par centaines de faim et des suites de leur affreux voyage. A Damas, le même voyageur a pu constater le même état de choses (p. 461). Un autre étranger atteste la grande mortalité parmi les Arméniens déportés à Kara-Pounar, un des endroits les plus malsains du vilayet de Konia (p. 489). Un étranger résidant à Konia écrit le 17 juillet 191 5 que le gouvernement laisse mourir de faim les habitants de Zeitoun, déportés à Soultania. D'abord, il est vrai, on leur servait des rations de pain, mais depuis quatre semaines cette distribution a cessé complètement ; les malheureux se nourrissent en partie d'herbes et de racines et pour une autre partie vivent de la charité de leurs plus riches congénères de Konia ; mais cette ressource s'épuise. Le ministère de la guerre a donné des rations aux familles des Arméniens employés à Sultanié dans les bataillons de travail, mais les autres 6000 ne reçoivent rien des autorités (p. 490V

La sœur Môhring, missionnaire allemande dit, en décrivant la misérable situation des Arméniens déportés à Der-el-Zor, dans le désert : « l'Arménien est lié à son sol natal ; chaque changement de climat est très nuisible pour lui, et il ne se passe de rien plus difficilement que d'eau fraîche. Pour cette raison déjà, le séjour dans le désert lui est insupportable. Les mères préfèrent voir mourir rapidement toute leur famille que de voir s'approcher lentement d'elles et de leurs enfants la mort par la famine. » Livre bleu, p. 568, extrait de la Revue Allemande, Sonnenaufgang Septembre 1915-

Notes de voyage d'un Allemand, mort en Turquie.

(« Quelques documents sur le sort des Arméniens », III,)

« Au commencement, à Alep, les morts étaient portés au cimetière dans les cercueils préparés à cet effet par l'Eglise arménienne. Des porteurs s'acquittaient de cet office et recevaient deux piastres pour chaque mort. Lorsque les porteurs ne purent plus suffire à la tâche, les femmes portèrent ellesmêmes leurs morts au cimetière, les petits enfants sur les bras, les plus grands dans un sac que quatre d'entre elles tenaient par les coins. J'ai vu des morts qui, placés en travers sur un âne, s'en allaient ainsi au champ de repos. Une personne de ma connaissance vit un cadavre attaché à un bâton que deux hommes portaient. Un autre a vu un char à bœufs plein de morts se diriger vers le cimetière. Le char à deux roues ne pouvait pas passer par la porte étroite du cimetière. Le charretier tourna son char et le vida ; puis il traîna les morts par les bras, par les jambes, jusqu'à la fosse. Parfois, il y avait par jour cinq à six chariots en activité, pour porter les cadavres au cimetière. Dans un caravansérail servant d'hôpital, j'ai vu un dimanche trente cadavres dans une cour de vingt mètres de large sur quarante de long. On en avait déjà enseveli une vingtaine ce jour-là. Ces trente cadavres restèrent jusqu'au soir. Ma femme les fit enterrer dans l'obscurité en donnant à chacun des trois porteurs un medjidié (environ 4 fr. 40). La peau d'un corps resta attachée aux mains des porteurs, tant la décomposition était avancée. Entre les morts étaient couchés les mourants, et ceux qui étaient gravement atteints, sous un soleil brûlant, au nombre de mille environ. C'était un spectacle épouvantable, que je n'avais jamais vu auparavant, même à Marach en été, lorsque j'avais été témoin, comme je l'ai raconté, de l'exécution de vingt-quatre Arméniens.

«Ces pauvres gens avaient presque tous la diarrhée. On avait creusé dans la cour des rigoles, le long desquelles étaient couchés les mourants, le dos tourné contre la rigole, pour que les matières pussent y couler. Celui qui mourait était enlevé et sa place prise aussitôt par un autre. Il est arrivé souvent qu'on a porté comme morts au cimetière des hommes qui donnaient encore des signes de vie ; on les mettait alors de côté, jusqu'à ce qu'on fût convaincu que la mort avait fait son œuvre. Une jeune fille revint si vite à elle qu'on put la ramener dans la ville, et un homme enseveli le soir fut trouvé le lendemain matin, assis vivant sur son tombeau. On mettait plusieurs morts dans la même fosse, et lui avait été enseveli le dernier ; dans l'obscurité du soir, on n'avait à la hâte jeté que peu de terre sur lui. A Tel- Abiad, M... a vu des fosses ouvertes avec vingt à trente cadavres ; quand elles étaient pleines de corps, on jetait dessus quelques pelletées de terre. M... me disait que l'odeur de la putréfaction était telle qu'il était impossible de rester dans le voisinage, et c'était près de là que devaient camper les expulsés. De trente cinq orphelins mis dans une chambre, trente moururent à Alep en une semaine, faute de soins. M... raconte qu'à son retour de , il a ru partout des cadavres sur la route : nu Kurde s'est vanté devant lui d'avoir tué quatorze enfants (p. [68-169).

» A Ras-el-Ain se trouvent près de 1 500 femmes et enfants, survivants de plusieurs milliers, déportés avec leurs maris de Kharpout et des environs. Parmi ces 1500 personnes il n'y a plus un seul homme ni un garçon au-dessus de 10 à 12 ans. Sans soins et sans protection quelconque contre le soleil, les bien portants comme les malades sont soumis à une chaleur de 430 C. (à l'ombre) du matin jusqu'au soir, abandonnés au caprice des soldats qui les

gardent. M. L, qui parlait devant moi, le mois dernier, de ces canailles 'Arméniens », me dit textuellement : « Je ne suis pas homme à m'emouvoir facilement, mais depuis ce que j'ai vu à Ras-el-Ain, je ne puis retenir mes larmes. Je ne croyais pas possibles à notre époque de tels forfaits et

de semblables actes de violence infligeant un pareil opprobre à toute l'humanité » p. 170).

M. le Dr NiEPAGE, Allemand, écrit : (quelques documents, III, p. 147-148).

« Lorsqu'en septembre 191 5, je revins de Beirout à Alep après trois mois de vacances, j'appris avec horreur qu'une nouvelle période de massacres avait commencé ; beaucoup plus terribles que sous Abdul-Hamid, ils avaient pour but d'exterminer radicalement le peuple arménien, peuple intelligent, industrieux, épris de progrès, et de faire passer tout ce qu'il possédait aux mains des Turcs.

» Au premier moment je me refusais à le croire. On me disait que dans différentes quartiers d'Alep il se trouvait des masses de gens affamés, misérables restes de ceux qu'on appelait « les convois de déportation ». Pour couvrir du manteau de la politique cette extermination du peuple arménien, on invoquait des raisons militaires qui auraient rendu nécessaire de chasser les Arméniens des demeures qu'ils occupaient depuis 2500 ans, pour les transporter dans le désert arabique, et l'on disait aussi que quelques Arméniens s'étaient rendus coupables d'actes d'espionnage.

» Je m'informai des faits, je pris de tous côtés des renseignements, et j'arrivai à la conclusion que les accusations portées contre les Arméniens n'étaient que des faits isolés et peu importants, dont on se servait comme de prétexte pour frapper 10,000 innocents pour un coupable, pour sévir de la façon la plus cruelle contre des femmes et des enfants, pour organiser contre les déportés une campagne de famine dont le but était l'extermination totale.

» Pour vérifier l'opinion que je m'étais formée par ces renseignements, j'ai visité toutes les parties de la ville où se trouvaient des Arméniens, restes des convois de déportés. Dans les caravansérails (khans) délabrés, j'ai trouvé des amas de morts décomposés et parmi eux encore des vivants qui allaient rendre le dernier soupir. Dans d'autres locaux, j'ai trouvé des amas de malades et d'affamés dont personne ne s'occupait. Tout autour de notre école se trouvaient quatre de ces khans renfermant sept à huit cents déportés affamés. Maîtres et élèves, nous devions chaque jour passer à côté de ces khans. Par les fenêtres ouvertes, nous voyions ces êtres lamentables, vêtus de haillons, émaciés. Les enfants de notre école passaient chaque matin dans les étroites ruelles à côté des chariots à deux roues attelés de bœufs sur lesquels on chargeait huit ou dix cadavres raidis, sans cercueil et sans suaire, les bras et les jambes pendant en dehors. »

Le même continue (p. 152) :

« Notre présence n'a amené aucune amélioration ; ce que nous avons pu faire était fort peu de chose. Mmc SpiECKER, notre vaillante collègue, acheta du savon, les femmes et les enfants encore vivants furent savonnés et débarrassés de la vermine. Elle chargea quelques femmes de cuire de la soupe pour les femmes qui pouvaient encore se nourrir. Pendant sept semâmes, je distribuai chaque soir aux enfants mourants sept seaux de thé, du fromage et du pain amolli. Mais le typhus, typhus de famine et typhus exanthématique, se propagèrent des maisons des morts dans la ville, je tombai malade avec cinq de mes collègues, et nous dûmes interrompre notre activité. D'ailleurs les déportés qui arrivaient à Alep ne pouvaient plus être sauvés, ce n'étaient que des condamnés dont nous pouvions adoucir les derniers moments.

» Ce que nous voyions à Alep n'était que le dernier acte de la grande tragédie, une petite partie de l'horreur qui régnait dans les autres parties de la Turquie. Les ingénieurs du chemin de fer de Bagdad, en rentrant de leurs voyages, des voyageurs allemands qui avaient rencontré sur leur route les caravanes de déportés apportaient des récits beaucoup plus affreux. Plusieurs d'entre eux ne pouvaient manger, tellement ils étaient frappés d'horreur. »

Le côté religieux.

La persécution des Arméniens ayant été décidée par le gouvernement pour des motifs politiques et non religieux, les autorités turques n'étaient guère favorables à des conversions qui eussent pu soustraire les néophytes à l'effet du décret de déportation. Aussi n'est-ce que dans une ou deux villes qu'un assez grand nombre de familles purent se sauver par l'apostasie. Dans beaucoup d'autres cas, les convertis furent, après un certain laps de temps, déportés comme les autres. Un très grand nombre de femmes, il est vrai, se convertirent à l'Islam, mais par suite de mariage conclu avec un Turc — la conversion seule ne suffisant pas à soustraire à la déportation. Les enfants arméniens que recueillaient les Turcs étaient naturellement aussi élevés dans la religion musulmane.

En certains endroits, des ordres venus de Constantinople exceptaient de la déportation les protestants ou les catholiques arméniens, ces deux communautés n'ayant pas été mêlées à la vie politique des grégoriens, et les ambassades d'Autriche et d'Amérique intervenant en leur faveur. Mais ces ordres étaient rarement respectés, et la plupart des catholiques et des protestants partagèrent le sort des grégoriens.

Malgré le caractère pour ainsi dire laïque de la persécution — puisqu'elle était dirigée contre la race et non contre la religion, — l'instinct du fanatisme se réveilla parmi les Turcs à maintes reprises au cours des événements. Il se traduisit par le supplice atroce de beaucoup de prêtres arméniens, par le pillage des églises et par leur transformation en mosquées. On peut donc affirmer hardiment que dans l'effroyable martyre enduré par les chrétiens arméniens, ce n'est pas seulement leur race, mais aussi leur religion qui a été souillée, outragée et profanée.

Témoignages.

Dans la ville de X. beaucoup de personnes purent éviter la déportation en embrassant l'Islam (Livre bleu, p. 334, tém. du chef du collège américain à X.) Beaucoup d'autres résistèrent à la tentation de se sauver de cette façon (tém. de Miss A. A. étrangère, p. 354-355). 41 jeunes filles arméniennes seulement de l'école américaine de X. purent échapper au terrible

sort du reste de la population arménienne, qui avait été ou la mort ou la déportation ou la conversion à l'Islam (tém. d'un professeur du même collège, p. 346). Miss C. C, une étrangère, témoigne également qu'à X. les Arméniens qui embrassaient l'Islam étaient épargnés (p. 378).

A Hadjin, on déclara à six familles désireuses de se convertir qu'on n'accepterait pas un nombre au-dessous de cent familles (Livre bleu, p. 27, communication de la Revue allemande Sonnenauf gang) . A Sivas, une quarantaine de familles s'étaient converties sous la promesse de ne pas être molestées, cependant presque toutes furent déportées quelques semaines plus tard (p. 313, récit d'un sujet ottoman). A Kaisaria, on ne permit qu'aux femmes et aux filles de se convertir, et encore le gouverneur y refusa-t-il l'autorisation de confier les enfants aux familles charitables musulmanes (p. 328, tém. d'un voyageur) .

Les ambassades d'Autriche et d'Amérique avaient obtenu du gouvernement l'exemption des catholiques et des protestants arméniens de la déportation, mais cette promesse n'a pas toujours été tenue. Ainsi la communauté catholique d'A ngora, reçut la proposition d' Union et Progrès de se convertir en bloc à l'Islam ; sur son refus, on voulut d'abord la massacrer, mais ensuite on se contenta de la déporter. Les femmes et les enfants des catholiques qui restèrent à Angora durent tous se convertir à l'Islamisme (p. 383 et 386, tém. d'un voyageur étranger et de Miss A. A., autre étrangère). Le village de Perkenik (vilayet de Sivas) fut déporté en entier (tém. étranger, p. 386). De même, les protestants de la ville de Sivas (tém. de Miss Mary Graffam, p. 305). A Trébizonde non plus, on ne fit aucune distinction entre grégoriens, catholiques et protestants (tém. du Consul d'Italie, p. 291). Dans mie ville située sur le chemin de fer d' Anatolie, un ordre du gouvernement exclut les protestants de la déportation générale, mais on les distribua par cinq ou dix familles entre les villages musulmans où ils durent ou se convertir ou endurer la plus terrible persécution (tém. d'un médecin étranger, p. 413).

Le Dr E. raconte qu'à P. une centaine d'enfants arméniens étaient restés pour cause de maladie ou en raison de leur bas âge ; les Turcs en adoptèrent une vingtaine pour les élever dans l'Islam (p. 433). A Erzindjan également beaucoup d'enfants de déportés furent pris par des familles musulmanes ; mais plus tard les autorités déportèrent aussi les enfants (tém. de deux sœurs de la Croix Rouge de nationalité danoise, p. 246). A Trébizonde également, mi certain nombre de petits enfants ont été convertis et distribués aux familles musulmanes (tém. d'un résilent étranger, p. 288. Comp. Quelques documents, etc. I, p. 39: c'est le coisul américain; tém. d'un Monténégrin 293 ; comp. aussi le témoignage arménien, p. 296).

« On dit qu'à Diarbékir cinq ou six prêtres ont été mis à nu, enduits de goudron et tramés par les rues » (Livre bleu, p. 26, tiré de la revue allemande Sonnenaufgang.) L'évêque de Baibourt, Anania Hazarabedian, a été pendu (tém. d'une Arménienne de Baibourt, p. 242). Une lettre d'une source autorisée de Constantinople du 2/15 août 191 5 dit : « Mgr. Anania Hazarabedian, évêque de Baibourt, a été pendu sans confirmation de sa sentence par le gouvernement central. » (Livre bleu, p. 15). L'évêque d'Erzeroum, Sempad, a disparu (rapp. Safrastian, p. 230). Le prêtre K. K. et son fils ont été assassinés à coups de hache à X. (témoignage d'un professeur américain, p. 371). Un pasteur, à O., fut fouetté et eut le front ouvert d'un coup de massue pour avoir dit qu'il réclamait sa liberté comme protestant (rapport du Dr D. ,p. 423). «Mgr Bosak Der Khoremian, évêque de Kharpout, était parti en exil au mois de mai ; il fut cruellement assassiné dès qu'il eut quitté les confins de la ville. Nous n'avons aucune nouvelle des évêques de Seghert, de Bitlis, de Mouch, de Keghi, de Palou, d'Erzindjan, de Kamakh, de Tokat, de Gurin, de Samsoun et de Trébizonde, ni depuis un mois, de ceux deSivasetd'Erzeroum. Inutile déparier des prêtres martyrisés. Quand le peuple était déporté, les églises étaient saccagées et converties en mosquées, écuries ou autres choses. En outre, on a commencé à vendre à Constantinople les objets sacrés et autres des églises arméniennes ; les Turcs se sont

mis aussi à apporter à Constantinople les enfants des malheureuses mères arméniennes » (Lettre de Constantinople, Livre bleu, p. 15).

Le Dr NlEPAGE, Allemand, dit:

« C'est un devoir de raconter ces choses. Quoique le gouvernement ne poursuive, par la destruction des Arméniens, que des buts de politique intérieure, la manière dont elle est exécutée a tous les caractères d'une persécution dirigée contre les chrétiens.

»Les nombreux dix milliers de femmes et d'enfants qui ont été absorbés par les harems turcs, la masse des enfants qui, rassemblés par le gouvernement, ont été partagés entre les Turcs et les Kurdes sont perdus pour l'Eglise chrétienne. Ils doivent devenir musulmans. Les Allemands entendent de nouveau le mot insultant de « giaour ».

»A Adana, j'ai vu une troupe d'orphelins arménien? traverser les rues sous la conduite de soldats turcs. Les parents ont été massacrés, les enfants doivent devenir musulmans. Partout il est arrivé que des Arméniens adultes ont pu sauver leur vie en embrassant l'islamisme. Mais, en certains endroits, des fonctionnaires turcs, après avoir invité les chrétiens à présenter une requête à l'effet d'être reçus dans la communauté islamique, leur ont noblement répondu, pour jeter de la poudre aux yeux des Européens, que la religion n'est pa*. un jouet. Et ils ont fait tuer les postulants. A des Arméniens qui leur apportaient de riches présents, des hommes comme Talaat et En ver Bey ont à plusieurs reprises répondu, tout en acceptant ces présents, qu'ils auraient préféré les recevoir de convertis à l'islam ». («Quelques documents» III, p. 154-155.)

Notes de voyage d'un Allemand mort en Turquie : « Pendant l'exode de Garun, des mollahs faisaient du haut des toits des églises chrétiennes l'appel à la prière des musulmans, » p. 166.

Atrocités et tortures.

Les tortures et les atrocités dont furent victimes les Arméniens en 1915 ne le cèdent en rien à celles qui leur furent infligées en 1895 et en 1909, au point de vue du raffinement et de la variété. Atroces bastonnades ; yeux, ongles et poils arrachés ; nez, mains, pieds ou autres membres du corps sciés ou coupés ; brûlures au fer rouge, suspensions au plafond, rien ne manquait au tableau. Les femmes étaient violées, de préférence en présence de leurs maris mutilés, et, parfois, par un si grand nombre de soldats qu'elles devenaient folles. Donc rien de neuf. Les caractères turc et kurde n'avaient pas changé. Il serait cependant regrettable de ne pas signaler ici la terrible accusation publiquement portée par les Arméniens contre le beau-frère d'ExvER Pacha, le gouverneur de Van, Djevdet Bey, chef des « bataillons de bouchers ». C'est à Son Excellence que reviendrait l'honneur d'avoir inventé deux supplices : l'un, celui de ferrer les pieds des Arméniens comme ceux des bêtes de somme — nouveauté qui avait valu

274 LE SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN

à l'inventeur le surnom de « maréchal ferrant de Bachkalé » ; l'autre, le supplice des chats, consistant à introduire des chats sous les vêtements des torturés et à rouer ensuite ces bêtes de coups pour les pousser à enfoncer dents et griffes dans la chair de la victime x.

Témoignages.

Un évêque arménien, emprisonné à Diarbékir a été enduit d'alcool et brûlé vif dans la cour de la prison en présence d'une foule de gendarmes qui accompagnaient cette scène de musique (récit d'un réfugié arménien, Livre bleu, p. 21). La revue allemande Sonnenaufgang, numéro d'octobre 191 5 reproduit un récit d'après lequel, à Diarbékir, cinq ou six prêtres arméniens ont été mis à nu, couverts de goudron et traînés par les rues (Livre bleu, p. 26). A Mouch, au début du mois de juillet, les autorités demandèrent aux Arméniens de leur remettre leurs armes et une grande somme d'argent. Les notables de la ville et les chefs des villages furent soumis aux tortures les plus révoltantes. On leur arracha les ongles des pieds et des mains, on leur brisa les dents, parfois on leur coupa le nez, et l'on fit périr ces malheureux dans les supplices les plus lents et les plus effrayants. Celles de leurs femmes qui vinrent à leur secours furent violées en public, devant les yeux mêmes de leurs maris mutilés. Les gémissements et les cris des mourants remplissaient l'air, mais ne parvinrent jamais à toucher le cœur de la bête ottomane (p. 85, rapport du réfugié Roupen de Sassoun à la communauté arménienne de Moscou). A Kharpout et à Mezre aussi, les Arméniens ont dû endurer d'horribles tortures ; ici c'est un témoin allemand qui nous renseigne : on leur arracha les sourcils et les ongles, on leur coupa la poitrine ; les tortionnaires leur coupaient les pieds ou y enfonçaient des clous avec des marteaux tout comme s'ils ferraient des chevaux ; quand les victimes mouraient, les soldats criaient : « Que maintenant votre Christ vous viemie en aide ! » (p. 90). , v

Une jeune Arménienne à'Erzeroum a raconte a la famille du missionnaire américain Stapeeton qu'après le meurtre de son mari et de sa belle-mère, elle avait été violée par dix officiers (p. 225). Presque tous les chefs intellectuels et professeurs arméniens d'Erzeroum ont été torturés et tués dans les prisons (rapport Safrastian, p. 237).

AH., dans le vilayet de Mamouret-ul-Aziz, les tortionnaires arrachèrent à quelques professeurs arméniens les poils, les ongles et les yeux ; ils les brûlaient au fer rouge de sorte que les uns en mouraient immédiatement, et les autres après avoir perdu la raison (p. 272, récit d'une déportée). Une sœur de charité arméniemie a juré à un étranger à Alep qu'elle avait elle-même soigné à l'hôpital un de ces professeurs à qui on avait arraché la barbe ainsi que les ongles des mains et des pieds (p. 553).

A X., la torture était appliquée aux Arméniens non seulement pour leur faire indiquer les endroits où étaient cachés leurs armes, mais pour leur faire avouer n'importe quels faits suggérés par les tortionnaires (témoignage du chef du collège américain de X., p. 332). Ordinairement on ordonnait à la victime d'avouer qu'elle avait participé à une conspiration contre le gouvernement, ou de dénoncer d'autres personnes. Pour augmenter la douleur causée par la bastonnade, on leur arrosait la plante des pieds d'eau bouillante (témoignage d'un professeur du même collège, p. 340). Un autre professeur du même collège dit que les tortures subies par les Arméniens ne sau-

1 Sur les supplices inventés par DjEVDET Bey voir la brochure laDéfense héroïque de Van, édition de la revue Droschak, Genève 1916, p. 101-104.

raient être comparées qu'à celles de l'Inquisition (p. 373). Ces horribles tortures sont aussi attestées par la voyageuse étrangère Miss A. A., laquelle déclare que beaucoup en devinrent fous et que d'autres en moururent (p. 351). A X. et à Angora, on tuait les Arméniens à coups de hache (p. 373, témoignage d'un professeur américain ; p. 383 témoignage d'un voyageur étranger) . A A si Yozgad on fit venir les tanneurs et les bouchers d'Angora pour abattre les Arméniens avec leurs couteaux (récit de Miss A. A., étrangère, p. 385). AAdabazar, les Arméniens subirent de terribles bastonnades (témoignage étranger, p. 400-401).

M. Niepage, professeur allemand à Alep, cite le témoignage de l'ingénieur M. Greif, d'Alep, d'après lequel « le long de la chaussée du chemin de fer, vers Tell- A biad et Ras-ul-Ain, des cadavres nus de femmes violées étaient étendus en masse. Un autre (M. Spiecker, Alep) avait vu les Turcs attacher ensemble des hommes arméniens, tirer dans le tas des coups de fusil, et s'éloigner en riant tandis que leurs victimes mouraient lentement dans d'horribles convulsions. A d'autres on avait attaché les mains derrière le dos et on les faisait rouler le long de pentes escarpées ; au bas se trouvaient des femmes qui les achevaient à coups de couteaux. Un ecclésiastique protestant qui nous avait reçus bien cordialement chez lui, mon collègue Graeter et moi, pendant un de nos voyages, avait les ongles arrachés. Le Consul allemand de Mossoul raconta en ma présence au Casino allemand d'Alep qu'en venant de Mossoul à Alep, il avait, en plusieurs endroits de la route, vu tant de mains d'enfants coupées qu'on aurait pu en paver la route. A l'hôpital allemand d'Ourfa se trouve une petite fille qui a eu les mains coupées... Une jeune fille de quatorze ans a été recueillie par le chef de magasin de la Bagdadbahn à Alep, M. Krause. Elle avait été possédée pendant une nuit par tant de soldats turcs, qu'elle avait perdu la raison. Je la voyais, les lèvres brûlantes, s'agiter follement sur son lit et j'eus beaucoup de peine à lui faire boire un peu d'eau. Un Allemand que je connais vit près à'Ourfa des centaines de paysannes chrétiennes obligées par des soldats turcs à se mettre nues, et, à la joie des soldats, elles durent pendant des jours marcher ainsi à travers le désert par 40 degrés de chaleur ; leur peau était totalement brûlée. Un autre a vu un Turc arracher l'enfant qu'une mère arménienne portait encore dans son sein et l'écraser contre la paroi... (p. 152-154 « Quelques documents sur le sort des Arméniens », fascicule III).

Un autre Allemand, mort en Turquie, a noté ce qui suit : « Dans une école américaine à Marach, j'ai vu plus de cent femmes et enfants estropiés (jambes ou bras), mutilés de toutes les façons possibles, et parmi eux des enfants de un et. deux ans.

«Le 14 août, 34 Arméniens furent fusillés à Marach; parmi eux se trouvaient deux enfants de douze ans. Le 15 août, on en fusilla 24, et 14 furent pendus plus tard. Les 24 fusillés étaient liés les uns aux autres par une lourde chaîne au cou, et on les avait mis en tas. En présence de la population musulmane, ils furent exécutés derrière le collège américain. Témoin oculaire, j'ai vu comment furent livrés aux violences d'une populace barbare les corps qui étaient encore dans les spasmes de la mort ; on les tirait par les mains et par les pieds, et, pour amuser la foule musulmane, les policiers et les gendarmes déchargèrent leurs revolvers pendant une demi-heure sur les cadavres horriblement mutilés. Ensuite, ces gens allèrent devant l'hôpital allemand et crièrent : Yaschassin almanya (vive l'Allemagne !) Des musulmans m'ont dit et répété que c'était l'Allemagne qui faisait détruire les Arméniens de cette façon.

»Sur la route de la ville à notre ferme, j'ai vu près des maisons, sur un tas d'ordures, une tête humaine, qui servait de cible à des enfants turcs. A Marach même, pendant mon séjour, journellement des Arméniens étaient abattus par des civils, et leurs cadavres gisaient toute la durée du jour, dans les égoûts ou n'importe où. (« Quelques documents », p. 163-164.)

»Le 5 octobre 191 5 M. revint de Nuss Tell et fit le récit suivant : « Entre Tell A biad et Kultepe, j'ai vu près de la route à six places différentes, des femmes mortes nues, plus loin mie femme morte nue, dont les pieds étaient

mutilés, une femme morte encore vêtue, plus loin deux enfants morts, plus loin une jeune fille plus grande morte, et près d'elle un enfant mort, enfin une femme morte bâillonnée, en tout dix-huit cadavres. Les femmes étaient, sauf mie, complètement nues, et plusieurs d'entre elles portaient, autant qu'on pouvait en juger par les traits du visage, les traces des violences dont elles avaient été victimes. Tous les enfants morts étaient habillés (p. 173).

Responsabilité du Gouvernement central, de ses organes et du peuple turc1.

Comme nous l'avons vu, les atrocités et les massacres dont ont été victimes les Arméniens turcs, ont été perpétrés, en partie par des bandits kurdes et des habitants musulmans des villages situés sur la route des convois, en partie par les troupes régulières ou les gendarmes turcs. Les attaques des convois par les Kurdes et les villageois n'étaient, du reste, pas spontanées, mais organisées par le gouvernement. Comme le fait justement ressortir le Livre bleu, cette immense destruction de vies humaines accompagnée de tant de souffrances n'était pas l'œuvre du fanatisme religieux. C'était le massacre sur ordre, exécuté ou par des soldats inconscients ou par des individus dont les instincts féroces n'avaient pas besoin de beaucoup de stimulants.

L-e Livre bleu constate, et nous avec lui, que si la population des villes a cherché à profiter des déportations pour piller, les citoyens musulmans notables ont souvent protesté contre les horreurs commises et parfois même ont tâché de les empêcher, sans d'ailleurs y réussir. Quelques Turcs ont même été punis pour cette intervention humanitaire. Quiconque connaît le caractère oriental admettra également avec le Livre bleu que les villageois musulmans n'auraient jamais osé agir sans l'instigation des pouvoirs publics. Néanmoins, on ne saurait nier que l'honneur national des Turcs et des Kurdes n'ait subi, du fait des massacres, de nouvelles et profondes atteintes aux yeux de l'histoire. Car l'intervention des hommes du peuple de ces deux races a été marquée par des atrocités qui ont peut-être dépassé celles de 1895-1896 ou de 1909.

La conduite des gendarmes turcs, ivres du pouvoir qui leur était conféré sur des milliers de vies humaines, provoque encore plus le dégoût, l'horreur et le mépris que celle des Kurdes ou des villageois. La bonté tant vantée du peuple turc aurait pu se faire jour pendant la déportation des Arméniens, et empêcher, sinon

1 Comp. Livre bleu, p. 651-653.

l'exécution, tout au moins des souffrances et des tortures aussi atroces qu'inutiles. Mais quelques crimes qu'aient commis ces bêtes humaines, la responsabilité principale en revient à ceux qui les ont lâchées.

Il faut reconnaître, la justice l'exige, qu'il s'est trouvé des fonctionnaires turcs pour refuser d'exécuter les ordres sanglants de Constantinople et même pour tâcher de les contrecarrer. Ainsi, Rahmi Bey, vali de Smyrne ; Sueeiman-Nazif Bey, vali de Bagdad ; Faik Aly, gouverneur de Kutahia, ont réussi à empêcher tout massacre. Mais pareille opposition n'a été, autant que nous le sachions, couronnée de succès que dans ces trois cas. Le vali à'Erzeroum, Tahsin Bey, les valis de Trébizonde, d'Angora, d'Alep, à'Adana ont essayé également de s'opposer aux ordres inhumains de Constantinople. Mais leur résistance a été bien vite brisée et les ordres de Constantinople ont été exécutés par des fonctionnaires plus dociles à la volonté centrale. Car le gouvernement jeune-turc avait décidé Y extermination de la race arménienne dans l'Empire. Comme l'a dit avec une terrible justesse un témoin étranger, la déportation n'était qu'une forme polie dît massacre. Les fonctionnaires provinciaux dévoués au gouvernement et au courant de ses intentions ne l'ont nullement caché. Ils l'ont crié à la face des Américains et des Allemands. Le moutessarif de Mouch a dit ouvertement qu'au premier moment opportun on anéantirait toute la race. « L'extermination est le seul remède », a dit celui de H. « Vous ne comprenez pas ce que nous nous proposons », dit le président d'une commission de déportation à un Allemand, « nous voulons détruire le nom arménien. De même que l' Allemagne ne veut laisser subsister que des Allemands, nous Turcs, nous ne voulons que des Turcs. »

Telle est donc la terrible vérité. C'est le gouvernement jeuneturc lui-même qui a, de propos délibéré et de sang-froid, décrété l'extermination du peuple arménien. Nous ne savons pas si les mains coupées des petits enfants, les promenades des femmes nues dans le désert, les viols en présence des maris ou des parents mutilés, entraient également dans le programme des grands chefs ou y ont été ajoutés par les exécuteurs pour leur divertissement personnel. Des Américains ont eu l'impression que même les cruautés étaient bien organisées. Mais ce que nous savons, c'est que les massacres sur place et en route étaient commis sur ordre. Les épidémies dans les camps de concentration exposés aux intempéries

278 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

et laissés sans ravitaillement, étaient voulues. L,a décimation des convois en route par la faim, la soif et les maladies était prévue. Prévue aussi, la mort lente, sur place, des Arméniens arrivés dans les lieux malsains de déportation. Car le gouvernement turc et les agents du Comité « Union et Progrès » veillaient à ce qu'aucune atténuation ne fût apportée aux rigueurs de leur « système ». Avec une impitoyable dureté, le gouvernement turc interdisait et repoussait toute intervention charitable des Européens qui se trouvaient dans le pays, ainsi que celle du gouvernement américain, auquel il refusa même la permission de transférer les Arméniens en Amérique. Plus cruel qu'ABD-UL-HAMiD, il fit pendre les rares Turcs qui osèrent protéger les Arméniens. Et les membres des comités locaux d'« Union et Progrès » étaient là pour stimuler le zèle des autorités et pour dénoncer et faire révoquer les fonctionnaires accessibles à la pitié. D'aucuns même, comme le fameux Bjémae Effendi, se dérangèrent en personne pour aller organiser sur place un petit massacre ou pour donner aux assassins un coup d'épaule utile, sans oublier de prendre ensuite un juste repos dans les bras des filles des massacrés, converties à la vraie religion. Et au-dessus de toutes ces abominations, qui ont stigmatisé notre siècle ensanglanté de sa marque la plus infamante, on entendait les voix cyniques et triomphantes des « grands assassins » venus remplacer Abd-tjl-Hamid : Enver Pacha, le « héros de la liberté », Taeaat Bey, l'« incarnation d'Union et Progrès ». Car « tout ceci nous amuse », déclara cet ancien compagnon et ami des dachnaktzakans, qui, déjà ministre, venait souvent s'asseoir à leur table et qui savait si bien fredonner l'hymne révolutionnaire arménien... Oui, Enver et Taeaat, les deux dictateurs de l'Empire, sont les principaux coupables de la boucherie arménienne. Ils étaient très probablement poussés au crime par les membres fanatiques du Comité, les deux sinistres docteurs Behaeddine Chakir et Nazim Beys, et d'autres Marats encore. Mais la complicité éventuelle de ces monstres ne saurait disculper les deux maîtres de la Turquie. En disant cela, nous ne voulons certainement pas exclure la responsabilité des autres membres du cabinet Said Haeim Pacha. Tous sont solidairement responsables de l'horrible assassinat de la malheureuse nation arménienne. Ni le creux et pompeux Grand- Vézir Said Halim Pacha, ni le « grand juriste » Haue Bey, ni l'astucieux Djémae Pacha ne parviendront à laver leurs noms de l'horrible souillure. Ils n'ont pas protesté contre les massacres,

ils les ont tolérés, car tous ils sont restés dans le Cabinet rouge. C'est pourquoi la France, la Russie et l'Angleterre, dès les premières tueries, le 24 mai 1915, ont déclaré à la Sublime-Porte qu'elles tiendraient personnellement responsables des massacres arméniens tous les membres du Gouvernement ottoman, ainsi que les agents de ce dernier. Et pour l'honneur de l'humanité, il faut espérer que les jacobins turcs n'échapperont pas aux effets de cette solennelle déclaration, comme leurs actes ne pourront échapper au verdict implacable de l'histoire.

Témoignages.

Un Allemand, témoin des événements de Mouch, déclare : « En novembre déjà, nous savions qu'il y aurait un massacre. Le Moutessarif de Mouch, qui était un ami très intime d'Enver Pacha, déclarait tout à fait ouvertement qu'on massacrerait les Arméniens au premier moment opportun, et qu'on exterminerait toute la race. On voulait massacrer les Arméniens avant l'arrivée des Russes, puis combattre ces derniers. Vers le commencement d'avril, en présence du Major Lange et de quelques autres hauts fonctionnaires, y compris les consuls d'Amérique et d'Allemagne, Ekrem Bey déclara ouvertement que l'intention du gouvernement était l'extermination de la race arménienne. Tous ces détails démontrent clairement que le massacre était délibérément, préparé », (Livre bleu. p. 91).

M. SïAPtETON, missionnaire américain à Erzeroum, a déclaré au Rev. H. I. Buxton : « Vers cette époque (6 juin 191 5) des ordres précis arrivèrent, prescrivant à Tahsin Bey (le vali) de faire tuer tous les Arméniens. Tahsin se refusa à exécuter ces instructions, et pendant un certain temps, il ne voulut pas maltraiter les Arméniens ; mais il dut céder à la force majeure. » (p. 223).

Le Consul général a" Amérique à Trêbizonde fait également l'éloge du vali d'Erzeroum, qui lui fit l'impression d'un « homme très raisonnable, désireux de faire ce qui était juste et d'entretenir de bonnes relations avec les Américains » (p. 230). Tashin dit au Consul qu'en exécutant l'ordre d'expulser les Arméniens il avait fait tout son possible pour les protéger en route et qu'il leur avait donné un délai de quinze jours pour faire leurs préparatifs d° voyage. Les missionnaires confirmèrent au consul qu'en effet les Arméniens ne furent pas empêchés de vendre leurs biens ou de les emporter (p. 228- 229). Quant à la « protection en route », nous connaissons le degré de son efficacité et le rôle des gendarmes protecteurs.

L'Arménien Kiiounountz dit également dans son rapport, que le « vali était plutôt enclin à épargner les Arméniens, mais que l'ordre de Constantinople lui avait lié les mains » (p. 231).

L'Arménien Minassan dit que les relations entre Turcs et Arméniens à Erzeroum étaient normales jusqu'à la première défaite turque. La nouvelle que les Arméniens avaient formé des corps volontaires, et que l'un de ceuxci était commandé par le député d'Erzeroum M. Garo Pasdermadjan, exaspéra les Turcs. Le frère de Pasdermadjan fut assassiné, et le délégué de Constantinople Djémal Effendi excita le peuple à massacrer les Arméniens mais il en fut cependant empêché par le vali (p. 233). Le même DjÉMAIy Effendi organisa, lors de la déportation, les massacres de Kainakh (p. 235).

A M. DB, de Bâle, une sœur de charité danoise, au service de la Croix- Rouge allemande, a raconté ce qui suit : le 16 mars 191 5 le Vice-Consul d'Aile-

280 I,E SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

magne à Erzeroum, se trouvant à H., avait eu une entrevue avec le vali de H., qui <( lui avait déclaré que les Arméniens de Turquie devaient être exterminés et le seraient. Ils avaient augmenté en richesse et en nombre au point de devenir une menace pour la race dominante turque ; l'extermination était le seul remède. Le vice-consul s'était récrié et avait fait observer que la persécution avait de tout temps augmenté la vitalité spirituelle d'une race dominée, et qu'elle constituait pour des raisons pratiques la pire des politiques pour les gouvernants. « Eh bien, nous verrons », dit le vali, et il mit fin à la conversation » (p. 258).

M. D. B. rapproche cette déclaration du vali de H. de l'interview presque simultanée donnée par Enver Pacha à Constantinople à l'évêque arménien de Konia, interview au cours de laquelle le ministre de la guerre avait fait le plus chaud éloge de l'énergie, du courage et de la loyauté des soldats arméniens ; Enver avait même autorisé la publication de ses paroles, et c'est pendant qu'elles faisaient le tour de la presse que le représentant du gouvernelent ottoman à H. pouvait proclamer l'imminence du massacre général des Arméniens (p. 258).

La même sœur de charité danoise a entendu dire à Constantinople que les Turcs de tous les partis approuvaient ce qui était arrivé aux Arméniens, qu'ENVER Pacha s'en attribuait personnellement la gloire et que Taeaat Bey aurait dit, après l'assassinat du député arménien Vartkess : « Il n'y a pas de place dans l'Empire pour les deux peuples, Arméniens et Turcs. Ou eux, ou nous, devions disparaître » (p. 261).

Pour Trébizonde, le Consul général d'Italie M. GORRINI déclare : « La proclamation officielle de l'internement vint de Constantinople. C'est l'œuvre du gouvernement central et du Comité d'Union et Progrès. Les autorités locales, et, en général, la population musulmane, tâchèrent de résister, de mitiger, de faire des exceptions, d'étouffer l'affaire. Mais les ordres du Gouvernement central f tirent catégoriquement confirmés, et tous furent forcés de se résigner et d'obéir. Le corps consulaire intervint et essaya de sauver au moins les femmes et les enfants. Nous pûmes, en effet, obtenir de nombreuses exceptions mais elles ne furent pas maintenues, grâce à l'intervention de la branche locale du comité d'Union et Progrès et à de nouveaux ordres de Constantinople » (p. 291).

Un missionnaire américain, professeur au collège de X., voit dans la destruction de l'œuvre de la mission américaine une illustration « des plans, profondément conçus et exécutés avec soin, pour l'assassinat et l'anéantissement du peuple arménien. Vous verrez comment le Gouvernement méprisa et brava tous les efforts que firent les missionnaires et les représentants diplomatiques de notre Gouvernement pour sauver les vies et l'honneur d'innocentes femmes et jeunes filles » (p. 337). Il continue : « J'ai souvent vu des tableaux des premiers martyrs chrétiens blottis dans l'arène du Colysée, s 'attendant à chaque moment à être mis en pièces par les lions affamés qu'on allait lâcher sur eux, pendant que les spectateurs excités attendaient, assis en sûreté sur leurs sièges, l'amusement qu'allait leur procurer ce spectacle. Et j'avais supposé que de telles cruautés et de tels amusements étaient impossibles dans ce vingtième siècle chrétien. Mais je m'étais trompé. J'ai vu 62 jeunes femmes et jeunes filles arméniennes entre quinze et vingt ans, se pressant dans les chambres de la directrice de notre école américaine à X., tandis qu'au dehors les attendaient des hommes plus cruels que des bêtes, s'apprêtant à les enlever ; et ces hommes nous demandaient, appuyés par les plus hauts représentants du Gouvernement, de remettre ces femmes sans défense entre leurs mains brutales pour qu'ils en pussent disposer à leur guise. J'avais supposé qu'il n'existait aucun homme au monde qui pût être amusé par un pareil spectacle. Je m'étais trompé encore. Car, lorsque la femme de notre Ambassadeur d'Amérique à Constantinople adressa un appet personnel à T ai a AT Bey, Ministre de l'intérieur dans le Cabinet turc l'homme qui plus que tout autre avait préparé et exécuté cette déportation des Arméniens et qui s'était vanté de pouvoir détruire plus d'Arméniens en trente jours qu'ABD-UvHAMiD en trente années — lorsqu'elle fit un appel

IvA POUTIOUE INTÉRIEURE TURQUE 28 1

à ce ministre turc, le priant d'arrêter cette cruelle persécution de femmes et de filles arméniennes, elle ne reçut de lui que cette réponse : Tout ceci nous amuse, (p. 338-339).

Le même missionnaire américain, parlant de la déportation des Arméniens de X., déclare que « le Gouvernement n'entendait pas qu'un de ces hommes atteignît sa destination. Sou but était l'extermination, non la simple déportation ». Le commandant de gendarmerie, chargé de la déportation, déclara en présence de tous les missionnaires américains que pas un des déportés n'arriverait à M os soûl, et que d'ailleurs, si quelques-uns y parvenaient, ils ne pourraient y survivre, à cause de l'hostilité des nomades et de l'impossibilité de gagner leur vie dans leur état actuel, dépourvus de toutes ressources. Orada Christianliq oîmaz (là-bas la chrétienté est impossible), disait le commandant. Le maire de X. dit à VA geni consulaire américain que le Gouvernement voulait d'abord se débarrasser des Arméniens, ensuite des Grecs, enfin des étrangers, afin d'avoir la Turquie pour les Turcs (p. 341- 342).

Les hommes arméniens déportés de X. au nombre de 121 3 furent assassinés à quinze lieues de cette ville par les gendarmes ; le chef de la police de X. lui-même constata que pas un seul d'entre eux ne restait en vie (p. 342). Le Gouvernement, dit le missionnaire américain, expliquait ces cruautés par des nécessités militaires qui ne permettaient pas de conserver un élément déloyal comme les Arméniens en l'arrière de l'armée. Mais ce n'était qu'un prétexte. Car autrement le Gouvernement n'aurait pas procédé à la déportation de ce qui restait encore à X. d'Arméniens — femmes, vieillards, enfants, (p. 343). Les missionnaires ne réussirent même pas à sauver leurs élèves arméniens. En effet, sur les instances de l'Ambassadeur d'Amérique, M. Morgenthau, Tai,aat et Enver promirent d'envoyer des ordres à X., à l'effet d'épargner les Arméniens des écoles et de l'hôpital américain. Mais lorsque l'Agent consulaire américain montra le télégramme de l'Ambassadeur au gouverneur de X., celui-ci répondit qu'il avait reçu des ordres diamétralement opposés. Ou bien donc les ministres avaient menti à M. Morgenthau, ou le pays était en état d'anarchie.

Mais il n'y avait aucun signe d'anarchie en tout cela. « Tout semblait se passer sous un contrôle parfait et être exécuté avec une précision militaire » (p. 344). Ainsi les Arméniens des écoles et de l'hôpital furent déportés, et quarante et une jeunes filles seulement purent être sauvées par la directrice de l'école, qui réussit à obtenir leur restitution du gouverneur de la province limitrophe (p. 346). Miss A. A., une étrangère qui voyagea avec les déportés de X. à Z. (10 août-6 septembre 191 5) écrit : « Je dois cependant certifier le fait que nous ne vîmes que de la patience et même de la bonté chez les gendarmes escortant ces foules. L'impression générale reçue partout est que les ordres et que même les cruautés sont bien organisés » (p. 359). Un des professeurs du collège américain de X. déclare que le Kaimakam et le chef de gendarmerie à X. lui dirent à plusieurs reprises qu'ils n'étaient que des instruments, qu'ils devaient exécuter les ordres donnés ; le Kaimakam regrettait d'être en service pendant des temps pareils (p. 376).

Le vali à' Angora refusa d'exécuter l'ordre de déporter les Arméniens ; le chef des forces militaires du vilayet et le chef de la police le soutenaient. Les notables turcs d'Angora, y compris le clergé, étaient du même avis, considérant tous les chrétiens d'Angora comme "de lo}-aux et utiles sujets de l'Empire. Le Gouvernement révoqua le vali et le chef de la police, et leurs successeurs exécutèrent les ordres donnés (témoignage d'un voyageur non arménien qui traversa Angora en août 10:5. p. 382).

Un étranger qui a visité Brousse eu septembre 1915 appelle la déportation des Arméniens une forme polie du massacre ». Il ajoute : « Les autorités ne cachent nullement le fait que leur but principal est l'extermination de toute la race arménienne. Le vali le reconnut franchement, eu disant : « Nous sommes décidés à nous débarrasser une fois pour toutes de ce cancer dans notre pays. Il a été notre plus grand danger politique ; seulement nous ne l'avons jamais si bien compris que maintenant. Il est vrai que beaucoup

282 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

d'innocents souffrent avec les coupables, mais nous n'avons pas le temps de faire des distinctions. Nous savons que cela est une perte économique pour nous, mais ce n'est rien en comparaison du danger auquel nous échappons » (p- 396).

Le vali de Q. (sur le chemin de fer d'Anatolie) est décrit par deux docteurs étrangers comme un brave homme, mais presque sans pouvoir, le comité à' Union et Progrès décidant de tout (p. 423-427).

I^e vali d'Alep résista à l'ordre de déportation, après quoi il fut transféré à Konia (témoignage étranger, p. 474).

A Adana, le gouverneur et beaucoup d'influents musulmans étaient opposés à la déportation. Sur des ordres réitérés de Constantinople, les autorités déportèrent quelques groupes d'Arméniens. Vers la fin de l'année 1915 une amélioration se produisit : un ordre arriva d'exempter les catholiques et les protestants, et on tâcha de sauver beaucoup de personnes. Mais un émissaire à.' Union et Progrès arriva sur les lieux et obtint un nouvel ordre pour la déportation de tous les Arméniens (témoignage étranger, p. 503V

Un étranger qui a vu un camp de déportés près de Tarsus, dit en parlant de leur horrible situation : « Les autorités ne permettaient pas de leur venir en aide avec de l'argent, de la nourriture ou des médicaments ; quand elles apprenaient qu'on le faisait, elles s'y opposaient » (p. 506).

Un docteur demanda à un fonctionnaire turc s'il pouvait venir prêter assistance aux réfugiés, au cas où il recevrait de l'argent des Etats-Unis. Le fonctionnaire refusa nettement et à la remarque que les déportés mourraient, répliqua : « Et dans quel but donc, pensez-vous qu'ils aient été envoyés ici ? » (témoignage étranger, p. 536).

Un témoin étranger d'Alep dit : « Toutes tentatives d'aider les réfugiés sont immédiatement étouffées dans le germe par les autorités, et des espions observent continuellement les Consulats étrangers » (p. 554).

A un étranger résidant à Damas et demandant s'il serait autorisé à distribuer aux déportés des fonds de la Croix-Rouge américaine, Djémai, Pacha, Gouverneur Général de la Syrie, répondit que le Gouvernemnet turc ne donnerait pas cette autorisation parce qu'il faisait lui-même tout le nécessaire pour abriter et alimenter les déportés (p. 558).

Le Dr allemand Nikpage observe (quelques documents II, p. 155) : Le but de la déportation est l'extermination de tout le peuple arménien. Cette intention ressort clairement du fait que le gouvernement turc cherche systématiquement à empêcher toute intervention secourable des missions, des sœurs de charité, des Européens qui sont dans le pays. Un ingénieur suisse a été traduit devant un conseil de guerre pour avoir distribué du pain à des Arméniens d'un convoi de déportés. Le gouvernement n'a pas hésité à déporter les élèves et les maîtres des écoles allemandes d'Adana et d'Alep, non plus que des enfants arméniens des orphelinats allemands ; il n'a tenu aucun compte des efforts faits pour les sauver par les consuls ou par les directeurs d'établissements. L'offre du gouvernement américain de transporter les déportés en Amérique sur des bateaux américains et aux frais de l'Amérique a été répoussée. »

Voici encore quelques passages des notes de voyage d'un allemand, mort en Turquie (« Quelques documents », III) :

«L'attaque d'Airan-Punar eut lieu d'accord avec le Kaimakan d'Albistan, qui s'était fait payer 200 L.T. en promettant aux Arméniens qu'il prendrait soin qu'ils arrivassent en sécurité à Aintab. Le Kamaikam de Gurun se fit remettre 1020 L. T. et donna la même assurance. J'ai vu un homme qui se trouvait avec d'autres dans une salle de club à Gurun et qui versa cette somme au Kamaikam. Près d' Aintab, plusieurs femmes de ce convoi fuient violentées pendant la nuit par des individus d'Aintab. Dans l'attaque d'Airan-Punar, des honnies furent liés à des arbres et brûlés. Pendant l'exode de Gurun, des mollahs, du haut des toits des églises chrétiennes, faisaient l'appel à la prière des musulmans. Un témoin oculaire me racontait comment, dans les environs d'Airan-Punar, deux individus, deux

frères, se disputaient au sujet du butin. I/un disait à l'autre : « Pour ces quatre paquets, j'ai tué quarante femmes ». (p. 166).

« A Marasch, .Kadin Pacha me disait : « Je sais que dans la région du 4e corps d'armée, d'après des ordres reçus de l'autorité, toute la population masculine a été tuée » (p. 164).

« A Aintab j'ai vu l'ordre écrit par le gouverneur, dans lequel il interdisait aux musulmans de vendre quoi que ce soit aux Arméniens expulsés qui traversaient la ville. Le même gouverneur faisait prendre des mesures pour attaquer les convois de déportés. Deux convois furent dépouillés jusqu'à la chemise » (p. 165).

« Non seulement l'autorité ne prend aucun soin de ces malheureux, mais elle les laisse dépouiller de tout. A Ras-el-Ain, arrive un convoi de 200 femmes et jeunes filles complètement nues ; chaussures, chemises, tout leur a été pris, et, pendant quatre jours on les laisse nues sous les rayons brûlants du soleil (400 à l'ombre), livrées aux railleries et aux moqueries des soldats qui les accompagnent. M... disait qu'il avait vu lui-même dans le même état un convoi de quatre cents femmes et enfants. Quand les malheureux en appelaient aux sentiments de charité des fonctionnaires, il leur était répondu : « Noiis avons reçu l'ordre formel de vous traiter ainsi » (p. 167-168).

« Le 13 septembre 191 5, il fut donné connaissance d'une dépêche du commandant de la 4e armée, Djemai, Pacha, ainsi rédigée : « Toutes les photographie prises des convois d'Arméniens par les ingénieurs ou d'autres fonctionnaires de la société pour la construction du chemin de fer de Bagdad doivent être remises dans les 48 heures, avec les clichés, au commissariat militaire du chemin de fer de Bagdad à Alep. Tout contrevenant à cet ordre sera poursuivi devant le conseil de guerre » (p. 169-170).

Des faits cités plus hauts, on peut déjà conclure qu'en plusieurs endroits les musulmans eux-mêmes étaient contraires à la déportation. Nous y ajoutons encore les témoignages suivants prouvant que c'était le Gouvernement qui excitait les esprits contre les Arméniens. Des ordres sévères étaient promulgués à Erzêroum, menaçant de punir tous les musulmans qui protégeraient leurs amis arméniens, aussi sévèrement que leurs protégés. Cependant ces ordres n'effrayèrent pas tout le monde. Ainsi Mme Zarouhi, Arménienne, jetée dans l'Euphrate, put se sauver et retourner à Erzêroum où elle se cacha dans la maison d'une amie turque (tém. Safrastian, p. 239).

Deux Turcs à X. furent pendus pour avoir caché quelques Arméniens (tém. américain, p. 348). Pendant les massacres de 1895, dit un missionnaire américain, beaucoup de Turcs ont sauvé des Arméniens ; mais cette fois-ci on n'osait guère exprimer ses sentiments ou faire preuve de bonté ; ainsi on raconte qu'un Turc qui avait abrité un Arménien, fut pendu sur la porte de sa propre maison, à Vézir Kôpnt, dans le villayet de Sivas (p. 375). « Quelques turcs influents voudraient, mais n'osent pas » écrit un autre étranger (p. 438). Et un troisième déclare que les musulmans de deux villages réussirent à empêcher pendant trois mois la déportation des Arméniens (p. 498).

L'extension du crime Turc en 1915.

Si l'on établit les dates des massacres, on voit également apparaître clairement le plan méthodique que le gouvernement ottoman a appliqué pour « épurer » petit à petit le pays des Arméniens. Avril et mai 1915 étaient désignés pour le nettoyage de la Cilicie ; juin et juillet, pour l'Est (vilayets â'Erzeroum, Trébizonde, Van, Bitlis, Kharpont, Sivas) ; août et septembre, pour les contrées à

284 ^E SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

l'Ouest de Sivas, dont les populations furent évacuées par le chemin de fer d'Anatolie (Angora, Adabazar, Brousse) ; le Sud-Est (Djibal-Moussa, Ourfa, Aintab) ne fut non plus « épuré » qu'entre mi-juillet et septembre. Les Arméniens d' Andrinofile ne furent déportés qu'en octobre, ceux du sandjak de Kaisaria en novembre1 A Constantinople, la grande masse, et à Smyrne toute la population arménienne a échappé jusqu'à présent à la déportation. 1/ ensemble du travail d'« épuration » s'est effectué entre le 8 avril et le 6 novembre 191 5.

Le Livre bleu reconnaît l'impossibilité de dresser dès à présent une statistique rigoureusement exacte des déportations et massacres de 1915. Le nombre des Arméniens avant la catastrophe était d'ailleurs également contesté, le Patriarcat l'évaluant à 2 100 000 et le gouvernement turc seulement à 1 100 000, ensuite de quoi les éditeurs du Livre bleu estiment que ce nombre se trouve entre 1 600 000 et 2 000 000. De ce total, d'après les calculs du Livre bleu, 600 000 (en chiffres ronds) seulement ont échappé à la déportation, 600 000 également ont été massacrés et 600 000 autres survivent encore dans les endroits où ils ont été déportés2. Il est certain que ces chiffres sont, à l'heure actuelle (juillet 1917), au-dessous de la réalité, beaucoup d'Arméniens ayant péri depuis dans les lieux de déportation. A la séance de la Chambre des Communes du 16 mai 1917, Lord Cectl a expriméla même appréhension8.

Quatrième division : L' abolition de la Constitution arménienne.

Une année environ après les massacres, le 11 août 1916, le Gouvernement ottoman a modifié le statut organique du Patriarcat arménien, la célèbre constitution arménienne de 1863. « Ce statut — dit le communiqué officiel ottoman à ce sujet — a été la cause principale de la force de l'organisation révolutionnaire arménienne et de l'efficacité de son activité. Car tout le pouvoir

1 Livre bleu, p. 647-648.

3 Livre bleu, p. 648-651 et 664.

8 The Times 17 Mai 191 7 : « A statement says : « Of the 1 800 000 Armenians who were in the Ottoman Empire two years ago, 1 200 000 bave been eigher massacred or deported.... Some survived a journey of tbree months and reached the déserts ans swamps along the middle Euphrates. There they hâve been abandoned and are dying now of starvation, disease and exposure. » — I am afraid they are dead now because tins was written some months ago. »

«tait concentré dans l'Assemblée nationale, composée d'hommes élus par le peuple ; de sorte que les institutions tombèrent sous l'influence des partis révolutionnaires, et que tous les représentants du clergé devinrent les membres et les organes des comités K L' Assemblée nationale fut donc supprimée. En outre, tous les liens qui rattachaient le Catholicos d'Etchmiadzine au Patriarcat arménien de Turquie furent brisés, le Patriarche proclamé seul Catholicos des Arméniens de Turquie, et son siège transféré de Constantinople à Jérusalem2.

Nous trouvons cette « réforme » jeune- turque parfaitement logique et dans l'ordre des choses. Quand un gouvernement poursuit le plan d'exterminer tout un peuple, il n'a aucun intérêt à laisser à ses débris un organe assez puissant pour faire entendre sa voix à l'étranger. 1/ ancien régime affectait toujours d'opposer aux détracteurs de son despotisme la constitution libérale de la nation arménienne. La Jeune-Turquie, qui faisait travailler le couteau avec plus d'intensité, se trouvait plus sensiblement gênée dans ses opérations par les protestations dont l'Assemblée et ses mandataires saisissaient continuellement les Missions étrangères. Le Comité Union et Progrès préféra donc au vain étalage d'un pâle libéralisme l'avantage réel d'étouffer les cris des victimes à venir.

Cinquième division.

Plaidoyer du gouvernement ottoman et sa réfutation.

§ I. Le Gouvernement ottoman a fait répandre, en 1916, un pamphlet officieux 3 où il tâche de se laver de l'horrible accusation d'avoir assassiné 600 000 de ses sujets arméniens. Ce factura.

1 Communiqué de l'Agence officielle Milli du n août 1916.

8 Les charges des Catholicos de Sis et d'Akhtamar, en Turquie, furent également abolies.

8 Vérité sur le mouvement révolutionnaire arménien et les mesures gouvernementales. Ce pamphlet a été publié par la Revue de Hongrie du 15 juin 1917, sous le titre : Le mouvement révolutionnaire arménien et la Turquie. Une note de la Rédaction dit : « Ou a beaucoup parlé, daus la presse ententiste, des « atrocités » dont les Turcs se seraient rendus coupables à l'égard des Arméniens. Il ne sera donc pas inintéressant d'entendre « l'autre partie », c'est-à-dire le Gouvernement ottoman ». On remarquera que le mot » Vérité » a disparu du titre du pamphlet de 19 16. Cette disparition est elle due à un mouvement de pudeur tardive de la part du Gouvernement ottoman, ou à l'initiative de la Revue de Hongrie ?

Nous préférons citer le pamphlet d'après la Revue où le style a été amendé.

n'est qu'un tissu de mensonges, que l'on ne saurait guère qualifier d'habiles.

Le pamphlet débute par des reproches adressés aux Arméniens sur leur conduite déloyale envers la Turquie depuis la guerre russo-turque jusqu'à nos jours ; malgré la situation privilégiée dont ils jouissaient jusqu'alors dans l'Empire, ils auraient, dès 1878, recherché la protection de la Russie et de l'Angleterre ; leurs comités secrets, changés depuis la Constitution et grâce à la tolérance gouvernementale en sociétés autorisées, auraient visé à proclamer l'indépendance de l'Arménie avec le concours de l'Entente ; les Arméniens auraient provoqué les événements d'Adana, en profitant des embarras du gouvernement constitutionnel ; ils auraient, pendant la guerre balkanique, agi avec le plus d'hostilité envers leurs concitoyens musulmans de Rodosto ; et, surtout, dernièrement, juste au moment où le gouvernement ottoman voulait doter les provinces orientales de réformes radicales, ils auraient déployé « toute leur activité à pousser l'Empire vers l'abîme, en vue de réaliser leur dessein d'ériger sur ses ruines une Arménie indépendante » ; grâce à leur violente campagne, « l'intervention étrangère se manifesta dans des conditions aussi lourdes que pénibles. Après sept mois de pourparlers, le gouvernement impérial fut contraint de faire venir des inspecteurs généraux étrangers que, cette fois-ci, on lui imposait », au Heu des fonctionnaires spécialistes qu'il avait demandés lui-même. « La Russie, qui avait résolu la question macédonienne par le fer et le feu, parvenait ainsi à créer une nouvelle Macédoine dans l'Anatolie orientale La population musulmane, qui se rendait bien compte que c'est aux menées des Arméniens qu'elle devait la blessante ingérence étrangère dans les affaires du pays, ne pouvait s'empêcher de ressentir à l'égard de ses compatriotes félons et traîtres une haine aussi naturelle que profonde. Tel était l'état des choses lorsque la guerre générale éclata1. »

L'exposé que nous avons fait ci-dessus nous permet de répondre à ces assertions calomnieuses que tel n'était pas l'état des choses au commencement de la guerre. Les Arméniens ne se sont tournés vers l'étranger qu'après avoir acquis la conviction que le Gouvernement ottoman les avait voués à l'extermination. La vie qu'ils ont menée depuis 1895 est une foudroyante réponse au re-

1 Revue de Hongrie, 1. c. pp. 38-42.

proche d'avoir appelé de leurs vœux le contrôle étranger des réformes de 1914. En vérité, les Arméniens ne voulaient pas des réformes purement turques, nationales et « radicales ». Ils les connaissaient, ces réformes !... Et malgré lui, le pamphlet trahit la terrible rancune du Gouvernement ottoman d'avoir failli être obligé de ralentir son œuvre de destruction, si la guerre européenne ne lui avait pas fourni inopinément l'occasion non seulement d'en accélérer la marche, mais de frapper le coup décisif.

Ayant ainsi prouvé, à sa manière, l'esprit « traître et félon » des Arméniens vis-à-vis de leur gouvernement, le mémoire turc tâche d'établir contre eux quelques chefs d'accusation plus précis. Nous verrons sur quelle base.

« Les Arméniens, dit-il, qui, de tout temps, considéraient les puissances de la Triple-Entente1 comme leurs protectrices, n'épargnèrent aucun effort et s'imposèrent toute sorte de sacrifices pour assurer le succès de leurs armes et la défaite de la Turquie ainsi que de ses alliés. » Les comités arméniens étaient convenus de provoquer de tous côtés des révoltes, de commettre des massacres, d'allumer des incendies et de couper la retraite aux troupes turques ; les soldats arméniens devaient déserter et former des bandes pour mener des guérillas et aider les Russes afin d'amener la défaite de l'armée ottomane et la création d'une Arménie indépendante. De leur côté, les puissances de l'Entente avaient armé les Arméniens et les avaient encouragés dans leurs desseins.

Cette thèse s'appuie d'abord sur quelques documents :

i° Sur un prétendu manifeste de l'empereur de Russie aux Arméniens de Turquie, les invitant à se soulever. Or, ce manifeste n'a jamais existé. C'est un faux.

20 Sur un prétendu rapport du consul de Russie à Bitlis, du 24 décembre 1912, témoignant d'une grande activité du comité arménien dachnakiste en faveur de la Russie et de son action terroriste. Ce rapport, dont personnellement nous n'avons jamais eu connaissance, serait adressé à M. Tcharykow, ambassadeur de Russie. Or, en décembre 1912, l'ambassadeur de Russie à Constantinople était depuis plus de six mois déjà M. de Giers. Le consul de Russie à Bitlis pouvait-il ignorer ce changement ? Etrange fonctionnaire russe ou maladroit fabricant de dépêches turc ?...

1 La Revue de Hongrie dit, p. 42, «multiple Entente » I tandis que le pamphlet parle de «Triple Entente». Excusons l'anachronisme de la publication de la Revue par son zèle pour la « bonne cause ».

288 EE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

3° Sur différentes résolutions et publications du parti socialdémocrate hintchakiste, engageant les Arméniens à prendre part à la lutte contre la Turquie. Si ces documents sont authentiques, ils prouvent sans doute les sympathies des révolutionnaires pour la cause de l'Entente et même leur résolution d'y coopérer, mais ne permettent nullement de préjuger la conduite de toute la grande masse du peuple arménien de Turquie.

Les documents cités par le pamphlet ottoman parlent, entre autres, des corps de volontaires arméniens, combattant dans l'armée russe. C'est là un thème favori du Gouvernement ottoman, sur lequel il avait déjà insisté dans des mémoires écrits en 1915. En effet, comme le Iyivre bleu anglais l'a très bien mis en évidence (p. 631-632), les Arméniens russes ont formé des légions de volontaires contre la Turquie, sans y être conviés par le gouvernement russe, tandis que les Arméniens ottomans, sollicités par les Jeunes- Turcs au congrès d'Erzeroum de participer à la fomentation d'un mouvement insurrectionnel en Russie, ont nettement refusé. I^a constatation de ce fait était fâcheuse, et irrita l'esprit public ottoman. Mais pouvait-on vraiment faire un reproche aux Arméniens turcs de ne pas se précipiter volontairement à l'assaut d'une puissance dont ils pouvaient attendre la fin de leur martyre ? N'étaitce pas suffisamment tragique pour les Arméniens de devoir combattre cette puissance quand ils étaient appelés sous les drapeaux turcs comme soldats ? Car ces soldats ont fait leur devoir tant qu'ils n'étaient pas massacrés par leur gouvernement «légal», et ils ont été, comme nous avons vu plus haut, loués par Enver Pacha lui-même pour leur loyauté et leur courage. Et si des Arméniens turcs échappés au massacre se sont enrôlés dans l'armée russe pour venger leurs mères, leurs femmes, leurs filles égorgées ou violées, il serait vraiment difficile de les en blâmer. Il y a, il est vrai, le cas du député d'Erzeroum, le fameux Pasdermadjian (Garo), qui a passé chez les Russes avec son ami Suren. Eh bien ! MM. Zohrab et Vartkess, députés également au Parlement ottoman, n'ont pas déserté, eux ; c'est pourquoi ils ont été traîtreusement, avant d'être jugés, assassinés en route par les sbires du gouvernement turc. M. Pasdermadjian est-il tellement à blâmer ? Tai^aat Bey n'a-t-il pas dit un jour au correspondant du Berliner Tageblatt : « On nous a reproché de ne pas avoir fait de distinctions entre les Arméniens innocents et les coupables ; mais c'était matériellement impossible, car ceux qui étaient inno-

cents aujourd'hui, auraient pu devenir coupables demain. » Nous nous permettrons de retourner son argument au jovial et spirituel Taeaat Bey : Si M. Pasdermadjian, député, n'était pas assassiné aujourd'hui, n'avait-il pas à craindre de l'être demain ? Car Garo connaissait les théories de S. Ex. Taeaat Bey bien avant l'honorable correspondant du Berliner Tageblatt. Entre vieux révolutionnaires...

§ 2. Voilà donc les «preuves» qui suffisent à la «Vérité» ottomane pour formuler contre les Arméniens de Turquie la double accusation de travailler à la création d'une Arménie indépendante et de déployer tous leurs efforts pour assurer la victoire des armes de l'Entente. Cependant, faisant une concession à l'esprit sceptique et malveillant des lecteurs européens, le mémoire allègue encore quelques faits qui, dit-il, ont motivé les mesures prises par le Gouvernement ottoman.

« Bien que ces intrigues fussent ourdies au vu et au su du Gouvernement impérial de Turquie, celui-ci s'abstint d'exercer une pression quelconque ou d'adopter des mesures répressives contre les Arméniens jusqu'au jour où éclata la révolte de Van, vers la mi-avril de 1915. Il est nécessaire de relever que quelques mois avant cet événement, S. Ex. En ver Pacha avait prévenu le patriarche arménien que, comme il ne lui serait pas possible de disposer pendant la guerre d'un nombre suffisant de gendarmes et de forces militaires pour le maintien de l'ordre et de la sécurité dans le pays, il se verrait obligé, dans le cas où les Arméniens tenteraient de provoquer des révoltes, de prendre les mesures les plus rigoureuses pour étouffer, dans son origine, tout soulèvement ou acte révolutionnaire, et ce, en vue d'assurer la tranquillité et la défense du pays. Le président de la Chambre des députés n'avait pas manqué, pour sa part, de tenir un langage analogue aux députés arméniens affiliés aux comités arméniens.

» L'élément arménien se trouvait donc ainsi averti, tant par l'entremise du clergé que par celle des notables arméniens, des conséquences funestes que pourrait avoir tout mouvement insurrectionnel. Cependant, en dépit de ces avertissements et recommandations, les Arméniens n'ont pas cessé de déployer leur activité révolutionnaire. C'est ainsi que la majeure partie de la jeunesse arménienne, appelée sous les armes pour remplir le ser-

29O IiE SORT DE I, EMPIRE OTTOMAN

vice militaire, a non seulement déserté, mais, munie d'armes distribuées par la Russie, s'est jointe aux forces ennemies pour attaquer la mère-patrie. Les jeunes Arméniens massacrèrent les populations musulmanes des régions frontières, où l'ennemi avait réussi à pénétrer. Les Arméniens restés dans les différentes parties de l'Empire poussèrent, de leur côté, l'audace jusqu'à commettre des actes de révolte et fomenter des troubles. Le Commandant de l'armée impériale ayant constaté que les Arméniens faisaient cause commune avec les forces ennemies, se vit forcé, en vue d'assurer les derrières de ses troupes, d'ordonner le transfert vers le sud de l'élément arménien établi dans les localités considérées comme zones militaires.

» Ainsi qu'il a déjà été exposé, dès le lendemain de la Constitution, les Comités révolutionnaires arméniens, agissant librement sous forme de partis politiques, avaient réussi à introduire dans leurs organisations presque tous les Arméniens et à créer des sections dans toutes les parties du pays. C'est pourquoi le Gouvernement Impérial, qui se trouvait en présence d'une organisation révolutionnaire s'étendant sur le pays entier, s'est vu obligé de prendre des dispositions en conséquence 1. »

Ce ne sont encore que des généralités sans preuves à l'appui. Et il est aisé de répondre que « la majeure partie de la jeunesse arménienne, appelée sous les armes » n'a pas déserté et passé aux Russes, mais a été d'abord versée dans des bataillons spéciaux de travail et ensuite massacrée, comme d'ailleurs le reste de la population mâle valide, et ce dans les conditions que nous avons relatées plus haut.

Viennent ensuite quelques « preuves » de la « trahison » arménienne. D'abord les prétendues révoltes dans quelques endroits de l'Empire. Sur ces révoltes nous nous sommes déjà longuement étendu et croyons avoir démontré qu'il n'y a eu que résistance armée aux massacres et parfois à la déportation. Il est exact, comme le constate notre pamphlet, qu'à- Charki-Karahissar, et aussi ailleurs, les Arméniens « n'ont pas même voulu prêter l'oreille aux conseils paternels et aux propositions conciliantes des autorités turques » 2 qui les invitaient à se rendre, pour, ensuite, les massacrer sans rencontrer de résistance.

La seconde preuve matérielle est fournie par les armes, les

1 Revue de Hongrie, 1. c. pp. 46-47.

* Ibid., 1. c, p. 49.

bombes, la dynamite, les uniformes militaires et les documents révolutionnaires saisis à Diarbékir, Sivas, Amassia, Souchehri, Merzifon, etc. A Césarée surtout « les inculpés ont avoué que les bombes saisies étaient destinées à conquérir l'indépendance arménienne 1. » Nos lecteurs savent comment s'obtiennent ces « aveux » en Turquie. Le fait de la possession d'armes par les Arméniens, n'avait en lui-même rien d'illégal ; au contraire, c'était le désarmement de la seule population chrétienne qui était anormal. Quant aux histoires de bombes, elles sont, pour la plupart, inventées. Ainsi, dans la ville de X., d'après le témoignage d'un professeur et missionnaire américain, le forgeron du Collège américain a été torturé pour avoir préparé une bombe ; or il avait simplement confectionné un poids de fer pour les exercices athlétiques du Collège2.

Comme troisième preuve de la trahison arménienne, le mémoire turc indique Y espionnage exercé en faveur de l' Entente. Mais il ne cite que des cas isolés, par exemple à Ismid, à Ada Bazar, à Brousse2. Ces cas, fussent-ils prouvés, ne sauraient être invoqués contre la masse du peuple arménien.

§ 3. Voilà tout ce que le pamphlet turc a pu trouver pour appuyer sa thèse. Mais cela lui suffit, et il continue : « I^a répétition de pareils faits dans toutes les parties de l'Empire turc et la nécessité primordiale d'assurer la tranquillité intérieure et la défense extérieure du pays ont rendu indispensable l'éloignement des Arméniens des endroits où leur présence était considérée comme nuisible ; c'est ce qui nécessita leur transfert en des localités plus sûres et hors de l'influence étrangère. »

I,e Pamphlet veut bien reconnaître que « pendant l'application de cette mesure, les Arméniens furent parfois victimes de regrettables abus et violences ; mais si déplorables qu'ils soient, ces faits étaient inévitables à cause de l'indignation profonde des populations musulmanes contre les Arméniens, qui travaillaient par la révolte et la trahison à mettre en danger l'existence d'un pays dont ils étaient les nationaux. Toutes les forces militaires du pays se trouvant sur les différents théâtres de guerre, les violences commises envers les Arméniens ne purent être entière-

* Livre bleu, p. 630.

3 Revue de Hongrie, 1. c., p. 50.

ment prévenues ; néanmoins, des mesures générales furent dictées sans retard pour la protection de leur vie et de leurs biens. C'est ainsi qu'un bataillon de gendarmerie fut attaqué pendant qu'il cherchait à protéger un convoi d'Arméniens qu'il accompagnait, et plusieurs gendarmes ont même été tués par la population furieuse1.»

Et la bonté du Gouvernement ne s'est pas arrêtée là. Il a « promulgué une loi spéciale pour la sauvegarde des biens appartenant aux Arméniens transférés, et il a chargé de l'application de cette loi des commissions composées de fonctionnaires capables et expérimentés. Il a également envoyé des commissions d'inspection qui enquêteront sur les lieux et déféreront aux cours martiales tous ceux dont la culpabilité aura été établie. » Et le pamphlet cite avec fierté une longue liste de fonctionnaires civils, militaires, judiciaires, du fisc, de la police et de la gendarmerie, ainsi que d'officiers et de soldats, qui ont été, rien qu'à Sivas, déférés à la Cour martiale pour abus de pouvoirs dans l'exercice de leurs fonctions lors du transfert des Arméniens.... 2.

Justice est donc faite. Evidemment, elle n'est pas pour plaire aux Gouvernements de l'Entente, lesquels, « voyant que le mouvement arménien qu'ils avaient fomenté ne pouvait plus aboutir au résultat qu'ils en espéraient, cherchent actuellement à se poser en protecteurs en demandant la cessation de cet état de choses. » Mais la « Vérité » ottomane ne s'y trompe pas. « En réalité, » dit-elle sans broncher, dans une tirade finale, « ainsi que nous venons de l'exposer, le Gouvernement Impérial de Turquie a pris toutes les mesures possibles pour la protection de la vie et des biens des Arméniens dont les lieux de séjour ont été changés, et il n'a jamais cessé de respecter leurs droits légaux. Comme il a été expliqué plus haut, le déplacement des Arméniens de certaines régions où leur présence pouvait menacer la liberté d'action de l'armée turque et troubler la tranquillité du pays fut jugé nécessaire uniquement par les autorités civiles et militaires. Aucune mesure coercitive ne fut édictée par le Gouvernement ottoman contre les Arméniens jusqu'à la date de leur révolte armée, qui eut lieu à Van et dans les autres zones militaires dans le courant du mois de juin de l'année 1915, et après qu'ils eurent fait cause commune avec l'armée ennemie. En consé-

1 Ibid., 1. c, pp. 50-51.

* Revue de Hongrie, 1. c, p. 51.

quence, les déclarations et les publications des hommes d'Etat et de la presse des pays ennemis, d'après lesquelles une politique spéciale, inspirée par les circonstances actuelles, serait suivie en Turquie en vue d'anéantir l'élément arménien ou que, sous la poussée du fanatisme, un mouvement aurait été organisé contre tous les chrétiens de l'Empire, ne forment qu'un tissu d'absurdités. Ce sont seulement les puissances de l'Entente qui, dans le but de faire éclater une révolution dans l'intérieur du pays et mettre par ce fait l'armée turque dans une situation difficile, ont encouragé et excité les Arméniens à se soulever contre l'Etat en faisant miroiter à leurs yeux les perspectives attrayantes d'une « Arménie indépendante ». Et ce n'est qu'avec le rêve d'atteindre leur idéal national que les malheureux Arméniens se sont jetés dans cette lutte gigantesque. Les mesures forcément adoptées à leur égard ne sont que la conséquence de leurs propres œuvres et de celles qui les ont encouragés. »

§ 4. Nous avons tenu à mettre le texte du plaidoyer ottoman presque intégralement sous les yeux du lecteur, car il offre une excellente occasion de se familiariser avec la mentalité turque, qui s'y reflète comme dans un miroir. A l'accusation d'avoir profité de la guerre pour achever d'un coup le plan d'extermination de la race arménienne, poursuivi avec patience pendant les longues années de la paix, à cette terrible accusation, le mémoire turc ne répond que par une simple dénégation de ces « absurdités ». Avec une impudence et un cynisme sans pareils, il ose affirmer que le Gouvernement ottoman a pris toutes les mesures possibles pour la protection de la vie et des biens des Arméniens. En présence de crimes dont la monstruosité fait frémir l'univers entier, — même pendant la guerre européenne, — il se voit obligé d'avouer en même temps que ces Arméniens, * dont il n'a jamais cessé de respecter les droits », ont été parfois les victimes « de regrettables abus et violences. » Mais il en rejette la responsabilité sur ses fonctionnaires soi-disant déférés en grande quantité à la Cour martiale. Il explique ces crimes également par le juste courroux de la population musulmane contre une race traîtresse et félonne envers la mère patrie ottomane. Et il fait précéder ces allégués d'un long exposé sur une conspiration générale des Arméniens contre l'Empire, que d'ailleurs il ne parvient aucunement à établir. Et pourtant quels pénibles

294 *& sort de i! empire ottoman

efforts ne fait-il pas pour intervertir les rôles et pour présenter toute résistance au massacre et à la déportation comme une action révolutionnaire ! Et pas un seul moment ne paraît s'être éveillée dans la conscience des auteurs de cette sinistre apologie l'idée que les faits « révolutionnaires », fussent-ils vrais, ne sauraient jamais excuser l'exécution de tout un peuple. C'est justement ici que nous touchons le fond de la pensée turque, si êloquemment développée par S. E. Tai^aat Bey au correspondant du Berliner TageUatt, dans sa jolie boutade sur l'impossibilité de distinguer entre coupables et innocents. C'est là l'esprit qui s'étale dans tout le pamphlet, l'esprit de suspicion, qui explique tout. Après avoir massacré, sur des rythmes variés, la malheureuse nation arménienne pendant des années, après lui avoir rempli le cœur de terreur et de haine, le Gouvernement ottoman constate cette haine, pour en déduire, avec certitude, les visées révolutionnaires du peuple persécuté, et pour justifier son écrasement définitif.

Réponse aux accusations formulées contre la Russie par M. Edgar Granville.

Ce livre était sous presse lorsque nous prîmes connaissance de l'article de M. Edgar GranviIvIvE : Le Tsarisme en Asie-Mineure. Les origines du problème arménien, publié par la Revue Politique Internationale, 1917, n° 26, p. 149-208 '.

M. Edgar Granvti,i,E, s'il n'est pas Turc, nous semble, en tous cas, appartenir au clan des turcophiles qui affectent d'excuser les crimes de la Turquie, ancienne ou nouvelle, par les prétendues ténébreuses intrigues russes, intrigues dont la mise en lumière a d'autant plus de chance d'être accueillie aujourd'hui favorablement par un certain public, qu'après le renversement de l'autocratie en Russie, on peut cacher la plus féroce haine contre notre pays sous le manteau d'une sainte colère contre le tsarisme. Nous cependant, libéral russe convaincu pendant toute notre vie, ennemi juré de tout despotisme, épris de l'idéal de la liberté pour tous les hommes et pour tous les peuples, — nous repoussons cette justification de la Turquie par les fautes et crimes de notre ancien régime. Non, la nouvelle Russie, qui a renversé l'ancienne et qui la renie sous tant de rapports, n'a aucune raison de renier la politique de sa devancière à l'égard de la Turquie. Elle ne rougira pas de la délivrance des peuples balkaniques du joug turc. Et si elle est appelée à faire disparaître tous les vestiges de l'ancienne politique intérieure russe vis-à-vis des allogènes en général et des Arméniens en particulier, elle n'aura pas à rougir de la politique du Ministère des Affaires Etrangères de l'ancienne Russie à l'égard des Arméniens. La lutte poursuivie pour délivrer les Arméniens du couteau des assassins kurdes et turcs restera une des pages glorieuses de notre histoire.

1 D'après certaines rumeurs, le nom de Granville serait le pseudonyme d'un haut fonctionnaire turc résidant en Suisse.

M. Edgar GranvtixE dit : « On a rarement voulu comprendre que le poison de l'Orient, qui paralysa tous les efforts vers la renaissance islamique et vers l'amélioration des rapports turco-chrétiens, fut identique au poison que le tsarisme inocula à la Russie en la séparant moralement de l'Europe occidentale. Pendant plus d'un siècle, les médecins politiques de l'Empire Ottoman crurent à une maladie inguérissable de leur client dont ils prédirent tant de fois la mort imminente sans se douter que la méthode thérapeutique la plus simple et la plus efficace aurait été d'éliminer de l'organisme le poison de l'intrigue étrangère, dans l'espèce le dissolvant de la politique tsarienne. Ce furent constamment les visées du tsarisme en Orient qui déterminèrent toutes les intrigues de l'étranger dans ces contrées, où les puissances, ne voulant pas être battues en brèche par le tsar, se joignirent à lui pour obtenir une part du « gâteau » tant convoité (1. c, p. 1 50-1 51) Le dissolvant du tsarisme si magistralement manié par les adeptes du fameux général IgnaTieff, chimiste en chef de la politique destructive en Orient, finit par contaminer toute la politique internationale. Ce que nous voulons démontrer ici, à la lumière de témoignages irréfutables, c'est précisément l'action souterraine de ce dissolvant dans mie question particulière, qui forme un chapitre à part de l'histoire politique contemporaire » (p. 152).

Voyons les « témoignages irréfutables » de M. Edgar Granvuxe.

Pour l'époque d' Abd-ul-Hamid, il dit : « Il y eut une époque où Nicolas II et Abd-tjd-Hamid rivalisèrent de brutalité dans les contrées arméniennes soumises à leur autorité : tout le monde sait qu'en 1895 -1896, ce fut l'attitude du tsar et de ses conseillers qui encouragea le « Sultan rouge » dans sa politique horrible lors des massacres arméniens. C'est alors que le prince LobanoFF- Rostowski, mimstre des affaires étrangères du tsar, lança le mot d'ordre que pour la Russie il était préférable d'avoir à ses frontières une « Arménie sans Arméniens », puisque l'Arménien ne représentait pour les convoitises russes qu'un élément de trouble, sans lequel il sera plus facile au tsarisme d'avaler les provinces arméniennes le jour où s'accomplirait le partage de l'Asie-Mineure » (p. 158-159). Et encore : « Et le collaborateur le plus intime d'ABD-uiy-HAMiD dans l'œuvre de suppression des Arméniens fut ce prince Eobanoff-RoSTOWSKi, qui dirigea la politique étrangère du tsar aux moments les plus tragiques pour le « peuple frère » (p. 166).

M. Granvii,le semble penser que sa simple affirmation du prétendu « mot d'ordre » du prince Eobanoff est un témoignage « irréfutable » de la complicité de la Russie dans les massacres organisés par le Sultan Rouge. Il en voit mie autre preuve dans l'oppression de l'élément arménien en Russie pendant l'époque Pi/Ehve — prince Gaijtzine, qu'il compare complaisamment aux libertés politiques dont jouissaient les Arméniens de Turquie. M. Granvii^e lance donc une formidable accusation sans la prouver. A cette accusation, nous opposons d'abord les nombreuses indications concernant le rôle de la Russie à cette époque qui se trouvent dans le Livre jaune français de 1893- 1897 sur les Affaires d'Arménie, et surtout le télégramme du Comte de Vauvineux, Chargé d'affaires de France à Saint-Pétersbourg à M. IIaxotaux, Ministre des affaires étrangères, du 10 décembre 1896, n° 319 : 0 Je viens de voir M. DE NÉLiDOFF, qui avait été reçu hier par l'empereur, et qui repart demain matin pour Constantinople où il sera mercredi. Il m'a indiqué le sens des instructions qui lui ont été données verbalement, et qui lui seront remises par écrit avant son départ. 1/ empereur lui a doimé l'ordre d'inviter en son nom le Sultan, dans les termes les plus catégoriques, à accomplir sans retard ni arrière-pensée les réformes promises, et de lui déclarer que, s'il ne se conforme pas au vœu unanime de l'Europe, il s'expose aux plus grand;; dangers. M. de NÉLiDOFF m'a dit qu'il doit faire ressortir l'accord complet des puissances au sujet des affaires turques et ne pas cacher au Sultan que, s'il ne remplit pas ses engagements et cause ainsi de nouveaux désordres, il s'expose à mie intervention européenne dont les suites peuvent être désastreuses pour l'Empire Ottoman. » En général, nous recommandons très instamment à M. GR.\NVirj,K, s'il a des doutes sincères sur les auteurs des massacres, la lecture du Livre jaune français eu question, ainsi que celle

du livre de M. LEPSius. Peut-être aussi M. Edgar Granviele a-t-il ignoré jusqu'à présent les théories élégantes sur les massacres émises par un des porte-voix de l'Allemagne d'aujourd'hui — M. Friedrich Naumann, et que nous avons reproduites dans ce volume (p. 199).

En arrivant à l'époque qui a précédé la grande guerre, M. Edgar Granvn,EE est quelque peu gêné par l'attitude nouvelle des Arméniens russes visà-vis de leur Gouvernement, avec lequel ils ont conclu une paix sincère des deux côtés. En effet, le grand homme d'Etat et l'homme de grand cœur qu'était le comte Worontzoff-Dachkoff, lieutenant gouverneur du tsar au Caucase, avait remplacé l'odieuse politique des Pi,Ehve et des GaeiTzine par une politique d'intelligent libéralisme, qui avait porté les meilleurs fruits. Il avait mauguré cette politique libérale presque de son propre chef, profitant de ses relations d'amitié avec le tsar et se butant très souvent à la sourde résistance des réactionnaires russes.

M. Edgar Granviele explique autrement la politique du comte WoronTzofF-Dachkoff. « Sur le conseil du comte Worontzoff-Dachkoff, lieutenant général du tsar au Caucase, ami intime de Nicolas II, le gouvernement russe fit machine en arrière et rendit les biens confisqués à l'Eglise arménienne, rouvrit les écoles, mit fin aux procès politiques et aux vexations multiples, afin d'amadouer les Arméniens et de les gagner à la politique tsarienne en Asie-Mineure. Il s'agissait de mettre fin aux agitations séparatistes parmi les Arméniens du Caucase, en faisant miroiter devant leurs yeux l'ancien programme d'un royaume de l'Ararat, élargi en royaume arménien par l'annexion d'une grande partie de l'Asie Mineure, sous le sceptre du tsar, dont on invoqua le droit au titre de « Tsar du pays arménien », titre qui figure parmi les innombrables dénominations des empereurs de toutes les Russies. Worontzoff-Dachkoff, secondé par des conseillers arméniens, s'y prit avec beaucoup d'habileté et réussit en peu d'années à créer de toutes pièces une action souterraine en Asie Mineure, dont l'importance ne se révéla qu'au moment où la guerre mondiale permit au tsarisme de cueillir les fruits d'une œuvre patiemment élaborée» (loc. cit., p. 166-167). Et M. Granviele déclare avec une mélancolie singulièrement turque : « Autrefois on excitait les musulmans du Caucase contre les Arméniens : maintenant ceux-ci devaient servir d'instruments de lutte contre la Turquie. Le malheur des Arméniens vient de ce qu'ils s'y laissèrent entraîner » (p. 167).

Voici donc comment notre auteur envisage l'action réformatrice russe en Arménie : « Pour frapper à mort la Turquie, que l'on crut agonisante lors de sa défaite balkanique, rien ne semblait plus opportun que l'ouverture de cette question arménienne, à laquelle l'intérêt de l'Europe était acquis depuis les massacres hamidiens, et qui permit au tsarisme, complice du hamidisme en 1 895, de se poser devant l'opinion mondiale en protecteur du peuple qu'il avait contribué à faire égorger vingt ans auparavant. Diverses circonstances facilitèrent ce jeu « diplomatique » dont nous parlerons plus loin : en premier lieu les relations arméno-kurdes, ensuite la désunion survenue depuis 1908 entre le nouveau régime turc et les révolutionnaires arméniens, désunion que les agents du tsarisme surent mettre à profit, s'ils ne l'ont pas créée (loc. cit., p. 172-173.)

Nous opposons à ces affirmations générales de M. Edgar Granvieee tout le poids du Livre orange russe, ainsi que toutes les considérations développées dans la publication actuelle. Mais suivons-le un peu dans son argumentation de détail. .

Pour traiter la question arméno-kurde, M. GranvileE s'appuie principalement sur la publication de M. Zarzecki, ancien Consul de France à Van {loc. cit., p. 174-179). Cet auteur est de l'avis que c'est le Sultan Abd-ue- Hamid qui a créé « entre les populations arménienne et kurde, qui avaient jadis vécu pendant des siècles en assez bonne intelligence, un courant permanent de méfiance, d'antagonisme, de haine. » M. Zarzecki « ne voit qu'une solution : le contrôle européen » qu'il préfère à l'occupation russe. Nous avons vu plus haut que le gouvernement russe lui-même préférait ce contrôle à l'occupation par ses propres troupes. Ce n'est pas l'avis de M.

GranviUvE. Il est pour l'abstention pure et simple de l'Europe. « Si l'Europe avait sérieusement voulu les réformes, au lieu de s'en servir pour intriguer en Orient, elle aurait pu faire aboutir le mouvement réformateur en Turquie par sa simple abstention. C'est une règle générale en matière politique que les réformes imposées du dehors, sans une connaissance approfondie du pays en question, créent toujours des troubles sans aboutir à un résultat pratique ; il n'y a que les réformes imposées du dedans, par des gens possédant une connaissance intime des faits quotidiens, qui laissent leur empreinte durable sur la vie. » (1. c. p. 178.) La Turchia jarà da se, n'est-ce pas, monsieur Granville ? Mais ne vous souvient-il pas que l'Europe s'est assez souvent abstenue ? Par exemple, entre 1896 et 191 3, la Turquie n'a eu à subir aucune pression au sujet de l'Arménie. Et quelles sont- les réformes turques appliquées pendant cette période ?...

Venant à la période jeune-turque, M. Granviixe dit : « C'est le tsarisme qui avait, plus que toutes les autres puissances, un intérêt capital à mettre les bâtons dans les roues de la révolution turque. Pour lui, le rajeunissement de la dernière puissance islamique, la consolidation de l'Empire Ottoman, était en principe inacceptable, et ce n'est pas sans déplaisir qu'il vit toute l'opinion occidentale saluer dans la Jeune-Turquie l'œuvre d'un esprit démocratique susceptible de régénérer l'Orient. Certes, les fautes bien graves que ces révolutionnaires inexpérimentés commirent pendant les premières aimées du nouveau régime, furent pour beaucoup dans la volte-face de l'Europe à leur égard, mais la sincérité de leurs efforts demeure hors de doute, au témoignage de ceux mêmes qui les critiquèrent le plus (voir l'étude de M. André MandelsTam sur le nouveau régime turc dans la revue russe Rousskaxa) Myssl (toc. cit., p. 183) ». Nous ferons remarquer en passant, que nous n'avons reconnu, dans la dite étude, la sincérité du libéralisme jeune-turc que pour la période antérieure au coup d'Etat du 13 avril. Quant à l'assertion de M. Granviixe, concernant l'attitude du Gouvernement russe à l'égard de la Jeune-Turquie, nous le renvoyons à la première partie de cet ouvrage et, en notre qualité de modeste ouvrier de la politique russe dans le Proche Orient pendant cette époque, nous lui infligerons le plus catégorique démenti. M. Granvuj-E a dû puiser à des sources bien empoisonnées.

Mais quel était donc « le but final du tsarisme »? M. Granville dit d'abord qu'il s'agissait « de se rapprocher un jour du Bosphore en faisant le tour par la côte septentrionale de la mer Noire, puisque la Bulgarie, devenue indépendante, avait fermé aux Russes le chemin direct de Constantinople. » Mais il ajoute aussitôt « les convoitises russes s'expliquent constamment par le même leitmotiv : la recherche d'vme issue vers la nier libre qui, dans la question arménienne, les attira vers le golfe d'Alexandrette » (p. 184).

Nous avons donné plus haut du Livre orange russe sur les réformes eu Arménie une analyse assez détaillée pour que tout lecteur impartial puisse faire son choix entre notre définition des buts de la politique russe en Arménie et celle de M. Granviixe. Inutile donc d'y revenir. Par contre, nous nous arrêterons ici aux accusations inqualifiables que cet auteur adresse à la diplomatie russe au sujet des moyens qu'elle aurait employés pour atteindre les buts qu'il lui a prêtés.

A partir du jour, dit l'auteur, où l'Entente anglo-russe de 1907 laissa le champ libre aux visées russes, « les agents russes intensifièrent en Asie- Mineure leur activité à double face. Il fallait, d'une part, créer le prétexte d'une prochaine intervention du tsar, d'autre part faire croire à l'opinion internationale qui s'intéressait au sort des Arméniens que ceux-ci désiraient sa protection. Pour avoir un prétexte, il suffisait d'attiser l'antagonisme kurdo-arménien. Les consulats russes dans les six vilayets dits arméniens furent pourvus d'armes et de munitions qu'on distribua parmi les révolutionnaires, sans oublier les Kurdes, prêts à marcher avec la Russie par rancune contre le nouveau régime turc qui avait essayé d'abolir leurs privilèges dans l'intérêt des Arméniens » (loc. cit., p. 185-186»).

Et quelles sont les preuves de l'accusation odieuse de M. Granviixe ? lvxaminons-les une à une.

i° M. W ai/TER Guinness, qui a voyagé en Arménie vers la fin de l'année 19 13, s'est inquiété dans la National Review des « nombreuses indications d'une active propagande de la Russie » ; ce voyageur a constaté l'amour pour la Russie des Kurdes, dont beaucoup seraient armés de fusils russes ; il a même trouvé dans un village inaccessible un Russe habillé en Kurde et vivant la vie des Kurdes (p. 186). En avril 1913, le chef d'une mission religieuse française à Mossoul aurait fait part à ses amis parisiens d'une réunion de chefs kurdes pour délibérer sur la question de savoir s'ils devaient « marcher » avec la Russie, qui les aurait incités à créer des troubles en vue d'une intervention russe préparée à ce moment ; un certain Rézak aurait joué le rôle d'agent provocateur de la Russie. « Ce furent les missionnaires français », s'exclame pathétiquement M. Granviij^e, « qui s'entremirent en 191 3' pour empêcher les massacres escomptés par le gouvernement de Nicolas II. dont les ambassadeurs étaient déjà en train de « travailler » les cabinets européens pour obtenir que l'on confiât au tzar la protection des clrrétiens d'Asie- Mineure. En effet, rien ne poiivait mieux servir les visées du tsarisme en Asie-Mineure qu'une nouvelle série de massacres kurdo-arméniens, grâce auxquels on pouvait alarmer l'Europe, enlever le dernier reste des sympathies que la Nouvelle- Turquie possédait encore dans l'opinion publique anglaise et imposer l'intervention russe comme un bienfait pour la chrétienté » (p. 187).

Nous doutons quelque peu que les Kurdes aiment vraiment les Russes comme le prétend M. Wai/l'ER Guinness ; pendant la guerre actuelle, ils ont plutôt donné des preuves du contraire. Quant au prétendu récit de la mission religieuse française à Mossoul, nous le reléguons dans le domaine de la plus haute fantaisie. Jamais la Russie n'a incité les Kurdes contre les Arméniens ; bien au contraire ; les agents consulaires russes avaient l'ordre du ministère de contribuer, autant que cela pourrait dépendre d'eux, à l'établissement de bonnes relations entre les deux éléments.

20 M. Granviixe torture le sens de certaines déclarations d'hommes d'Etat anglais, et découvre que leurs « allusions mystérieuses », « cachaient l'inquiétude de l'Angleterre de voir la Russie s'emparer de la question arménienne et de profiter des troubles qu'elle pouvait facilement annoncer à l'Europe, puisqu'elle y était directement mêlée, pour s'installer militairement dans les six vilayets » (p. 189). Nous croyons plutôt que les déclarations visées exprimaient l'appréhension de nouveaux massacres provoqués par la Turquie. Que le lecteur en juge. Lord BRYCE a dit le 8 mars 191 3 : « Certains indices montrent que les Arméniens ont fait sérieusement appel à une intervention russe... Supposez que les Arméniens aient à demander protection, nous opposerons-nous à la demande que présenterait la Russie de faire exécuter des réformes ? » Et Sir Edward Grey fait, le 30 mai. « discrètement allusion, dans son exposé général de la politique extérieure, à une « cause d'anxiété » née de la possibilité de désordres et de massacres dans les provinces asiatiques de la Turquie, anxiété qui préoccupe les milieux politiques anglais désireux d'éviter qu'une question politique surgisse relativement à l'Asie Mineure » (p. 189). Sir Edward Grey, en prononçant ces paroles, aurait pensé à des massacres provoqués par la Russie ? Vraiment, monsieur Granville ?

30 M. Granvieee, pour démontrer les visées annexionnistes de la Russie sur l'Arménie s'efforce de représenter le Catholicos d'ETCHMiADZiNE et Bogos Noubar Pacha comme de simples agents du tsar. Il ajoute qu'en 191 3, non seulement des Français et des Anglais, mais même certains Allemands (LEP- Sius et Rohrbach) ont fait le jeu du tsarisme, lors de la « Réunion internationale arménienne » à Paris (p. 189-192). Nous avons donné dans ce livre assez de précisions sur le rôle de la Russie dans la question des réformes arméniennes pour pouvoir y renvoyer M. GranviIAE. Jamais la Russie n'a voulu annexer l'Arménie. Quant aux Arméniens, ils aspiraient avant tout à mie amélioration de leur misérable sort. Et certainement ils auraient préféré n'importe quel régime à celui dont le maintien semble tenir tellement à cœur à M. Granviiae.

40 Dans tout ce qui précède il n'y a pas l'ombre d'une preuve de la formidable accusation lancée par M. Granviixe contre la Russie, quand il dit (p. 189) : « Mais faire attaquer la Turquie en face sans lui planter un couteau dans le dos, n'eût pas été conforme aux méthodes du tsarisme, qui trouva facilement des instruments capables d'exécuter une pareille besogne. Quoi de plus facile que de lancer Arméniens et Kurdes les uns contre les autres, en rendant la vie insupportable aux mis comme aux autres, pour qu'ils souhaitent la « délivrance » que leur apportera le tsar le jour où les conjonctures internationales le lui permettront ? »

Et voici la seule allégation d'un fait concret à l'appui de la monstrueuse accusation : En printemps de 1913, dit M. Granviixe « une bande de Kurdes soudo)7és par le consul russe de Bitlis, essaya d'y provoquer des massacres d'Arméniens, précisément ceux que M. Sazonow annonça aux Cabinets européens sur la foi de ses consuls d'Asie Mineure. Ces massacres devaient donner le signal de l'intervention tsariste, mais ils furent étouffés dans l'œuf par la Porte, qui en eut vent et s'empressa de concentrer à Bitlis un fort contingent de gendarmerie afin d'être prête au moindre signe de troubles. Les rebelles Kurdes furent réduits à l'impuissance avant de pouvoir égorger un seul Arménien, mais leur chef se réfugia au consulat russe, complice et organisateur de toute l'affaire. Le danger d'une intervention fut momentanément écarté, mais le consul russe ne fut pas molesté par son gouvernement, bien que M. Sazonow l'eût désavoué pour la forme et rappelé de Bitlis pour avoir eu la maladresse de se laisser prendre en flagrant délit 9 (p. 190-191).

Et la preuve de cette accusation, la voici : « Pour ceux qui pourraient douter de l'authenticité d'un tel fait, rappelons qu'il fut porté devant la Chambre des Communes, et que plusieurs députés anglais en eurent connaissance au moment même où il s'est produit. Lord Lamington en fit l'objet d'une interpellation à la Chambredes Lords. » (p. 191 note 1). Il y a donc eu une interpellation en Angleterre sur la révolte des Kurdes de Bitlis. Mais M. Granvteue n'en donne pas le résultat. Et c'est tout.

« Ceux qui pourraient douter » apprécieront la force de cette « preuve ». Evidement, il y eut une insurection des Kurdes en 191 3. Ainsi que l'a déclaré le député Wai/ter Guinnes, cher à M. GranvtixE, les Turcs sont haïs par les Kurdes, — comme par les Arméniens, comme par toutes les races nonturques de l'Empire, ajoutons-nous. Et après la répression de la révolte, quelques chefs se sont en effet réfugiés au Consulat de Russie, qui ne les a pas livrés aux bourreaux turcs. Car les représentants de la Russie en Orient n'ont jamais livré des criminels politiques. Ni Hussein Djahid et Djavid Beys, réfugiés le 31 mars 1909 à l'Ambassade de Constantinople, ni le Dervicpie Vahdeti, leur adversaire, qui a trouvé peu après un asile au Consulat de Smyrne, ni les membres nombreux du parti de l'Entente libérale n'ont été livrés à leurs ennemis politiques. La seule exception est celle de Mustafa Kavaku, dont Tai,a^T et le Préfet de police Azmi s'emparèrent en trompant lâchement l'Ambassade sur son identité'. Rien donc d'étonnant que le Consul de Russie n'ait pas livré les Kurdes réfugiés chez lui. Quant à l'accusation dirigée contre M. Sazonow, elle ne tient pas debout ~ ce n'est certes pas M. Edgar Granvieu? qui réussira à ternir la réputation universelle de ce parfait gentleman, de ce grand honnête homme, dont la politique a toujours été empreinte de la plus scrupuleuse lo3rauté. Mais comme l'accusation de M. Sazonow implique non seulement celle de son prétendu instrument, le consul de Russie a Bitlis, M. Chïrkow. mais évidemment aussi celle de l'Ambassade de Russie à Constantinople à laquelle nous avons eu l'insigne honneur d'appartenir pendant seize ans, nous déclarons catégoriquement :

Les affirmations de M. Edgar Granvtixe sur le rôle provocateur de la Russie dans l'affaire de Bitlis, et en Arménie en général, sont de ridicules et basses calomnies que nous repoussons avec la plus vive indignation et le plus parfait mépris. Notre position officielle nous ayant mis à même de connaître dans tous ses détails la politique russe de cette époque, nous opposons le plus formel démenti à ces allégations. Elles sont dictées à un turcophile trop zélé par

le soin évident de rejeter sur la Russie tout l'opprobre qui s'attache au nom turc depuis les massacres arméniens. Dans la révolution russe, M. Granviixe a cru trouver l'occasion propice de rendre à ses amis turcs ce service, en employant le petit subterfuge de substituer le tsarisme à la Russie. Le nouveau paladin de l'Empire ottoman n'y a pas réussi. Car si, dans le domaine de la politique intérieure, le tsarisme a pu courber sous son joug le peuple russe, il a par contre, inconsciemment subi l'influence de la grande âme russe, quand il jouait son rôle dans l'arène internationale. Du fond des ténèbres de son régime tsariste, la Russie n'a jamais allumé en Orient d'autres feux que ceux de la liberté. Les vaisseaux russes qui combattaient à Navarin étaient ceux de l'Empereur Nicolas I. Et ce sont les paysans russes, presque esclaves à l'intérieur, qui ont combattu pour la liberté des Roumains, des Bulgares, des Serbes. Pour l'Orient, dit M. Granvtiae « le renversement du tsarisme par le peuple russe est en tout cas le plus grand événement qui se soit produit depuis trois siècles. Il signifie un renouveau d'espérance pour la collaboration féconde (1. c, p. 208) d'une Europe guérie de l'influence tsarienne avec l'Orient avide de progrès. Le système d'asservissement de l'Asie sous la botte de la vieille Europe exploiteuse a fait son temps. » Nous sommes aussi ennemis de l'asservissement de l'Asie, Monsieur Granviîxe. C'est pourquoi nous espérons qu'Arméniens, Kurdes, Arabes, Syriens, Grecs, Juifs, — toutes les pauvres races qui gémissent depuis des siècles sous la botte de la Turquie, — seront enfin libérées par les torrents d'un sang généreux que versent depuis trois années déjà les nations de l'Entente, et dans lesquels il y a tant de millions de gouttes de sang russe. Vous n'escamoterez pas la gloire historique de la Rttssie, Monsieur Granville !

Sixième division : La culpabilité de la Turquie.

Nous avons raconté les crimes turcs en nous basant principalement sur les témoignages des neutres — Américains ou autres — et même sur ceux des Allemands. Nous avons reproduit le plaidoyer ottoman. Assurément, entre les deux récits, aucun homme impartial n'hésitera. La Turquie est jugée. Elle est coupable.

Elle est coupable d'avoir, depuis le traité de San Stéfano, poursuivi de sa haine implacable l'élément arménien de l'Empire, parce qu'il lui était supérieur aux points de vue intellectuel, moral et économique, et que, de cette supériorité, par une fausse conception de l'Etat, elle n'éprouvait que des craintes, au lieu d'y trouver un heureux complément des facultés plus primitives de l'élément turc. C'est la Turquie d'ABD-UL-HAMiD, en particulier, qui a inauguré la sauvage politique de l'extermination, qui a été à son apogée lors des massacres de 1895. La Jeune-Turquie, qui a rejoint la terreur hamidienne sur la limite sanglante des tueries de 1909, — dont l'histoire ne sait encore à qui des deux attribuer la responsabilité, — est coupable d'avoir trompé et trahi les Arméniens, qui s'étaient rangés, avec enthousiasme, sous ses bannières. La Jeune-Turquie est coupable de les avoir acculés au désespoir en les laissant égorger et piller par les Kurdes, en n'introduisant

d'elle-même aucune réforme pour améliorer leur sort, et en n'acceptant celles qui lui étaient imposées par les Puissances étrangères qu'avec la ferme intention de ne jamais les mettre à exécution. Et en dernier lieu la Jeune-Turquie est coupable d'avoir profité de la guerre européenne pour tenter d'exterminer toute la nation haïe, en prétextant une révolution imaginaire. En fait, la Turquie est coupable d'avoir assassiné ou laissé périr plus d'un million de ses sujets arméniens.

Septième division : Le rôle de V Allemagne dans les massacres

arméniens l.

§ I. Le rôle du gouvernement allemand pendant les massacres des Arméniens a été celui d'un ami complaisant des massacreurs turcs. Il n'a pas organisé ou provoqué les massacres, mais quand il eût pu les prévenir, il les a tolérés et excusés devant l'opinion publique.

L'attitude de la Wilhelmstrasse, ainsi que du Baron Wangenheim, ambassadeur d'Allemagne à Constantinople, a été des plus significatives. « Quand, au mois de juillet 1915, le cabinet de Washington demanda au gouvernement de Berlin d'unir ses efforts aux siens pour mettre fin aux massacres, aucune réponse ne fut faite à cette invitation. Quand l'Ambassadeur des Etats-Unis à Constantinople, M. Morgenthau, s'adressa à son collègue allemand, le baron de Wangenheim lui déclara qu'il déplorait ce qui se passait, mais qu'il ne pouvait en aucune façon s'immiscer dans les affaires intérieures de la Turquie2.»

Or, comme le dit avec justesse M. Gibbons3, le seul homme dont la parole appuyée par son gouvernement eût pu empêcher l'ordre d'exterminer les Arméniens, était l'ambassadeur d'Allemamagne.

« A Washington, le comte Bernstorff commença par nier la réalité des massacres : « Ces prétendues atrocités semblent n'être que de pures inventions », écrivait-il. Et il laissait entendre que c'étaient les Russes qui obligeaient le catholicos d'Etchmiad-

1 Comp. DouMERGUE, L'Arménie, les massacres et la question d'Orient ; Gibbons, Les derniers massacres d'Arménie ; RENÉ PlNON, La suppression des Arminiens.

1 René Pinon, op. cit., p. 65.

* Gibbons, Loc. cit., p. 39.

zin à propager de telles fables. Le 6 juin, l'agence Wolff transmettait une déclaration officielle turque : « Il est tout à fait faux qu'il y ait eu des assassinats ou des massacres d'Arméniens. Les Arméniens d' Erzeroum , Erzingjan, Egin, Sassoun, Bitlis, Mouch et de Cilicie n'ont, en effet, commis aucun acte pour troubler l'ordre et la tranquillité publique, ou qui ait pu nécessiter des mesures spéciales contre eux. Les consuls des Puissances neutres le savent. » Mieux informé, le comte Bernstofrf présenta au secrétaire d'Etat Bryan un rapport du consul général allemand de Trébizonde justifiant les massacres par cet argument que « les Arméniens trahissaient le gouvernement turc et aidaient et soutenaient en secret les Russes 1. »

Quant au Chancelier de l'Empire allemand, il a eu l'occasion de se prononcer deux fois publiquement au sujet des massacres. A la fin de l'année 191 5, en réponse à un mémoire du Comité central catholique d'Allemagne et à une pétition présentée par cinquante représentants notables du protestantisme allemand, M. de Bethmann-Hoeeweg, d'après les journaux allemands les Dernières nouvelles de Munich et le Schwàbische Merkur, aurait fait la déclaration suivante : « Le gouvernement, continuera à considérer, à l'avenir, comme il l'a fait jusqu'ici, comme l'un de ses principaux devoirs d'user de son influence, pour que les peuples chrétiens ne soient pas persécutés à cause de leur foi : les chrétiens allemands peuvent avoir confiance que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu'il soit tenu compte des préoccupations et des désirs qu'ils m'ont exprimés2.

M. Doumergue, au beau livre duquel nous empruntons la réponse du chancelier, la fait suivre des justes réflexions suivantes : « On dirait de l'une de ces interpellations au Reichstag où questions et réponses sont préparées d'un commun accord. Le Schwàbische Merkur ajoute : « Cette déclaration du Chancelier sera saluée avec satisfaction dans les cercles allemands. » Si cela est vrai, — ce dont je ne suis pas sûr, — cela prouverait que les cercles allemands, — ecclésiastiquement officiels, — ont la satisfaction facile. En effet, ce qu'il y a eu lieu de reprocher au gouvernement allemand, c'est de n'avoir jamais rien fait pour prévenir ou arrêter les massacres. Et le Chancelier assure gravement à ses graves interlocuteurs qu'il fera à l'avenir, comme il a fait jusqu'ici,

1 René Pinon, loc. cit., p. 66.

a Doumergue, loc. cit., p. 143.

c'est-à-dire rien. Sur quoi tout le monde est content ; surtout les Jeunes-Turcs, lesquels soutiennent précisément qu'ils ne persécutent personne pour sa foi ; qu'ils prennent seulement des mesures politiques et militaires de représailles ou de défense 1. »

« Aussi bien, quelques semaines après, le Chancelier s'est-il expliqué plus clairement, et a-t-il déclaré au Reichstag qu'il adoptait pleinement la thèse jeune- turque sur les massacres. IyiEBKNECHT avait posé une question relative aux massacres en Arménie. Le Chancelier a fait répondre, par un de ses directeurs au ministère (car ni l'interpellateur ni l'interpellation ne lui ont paru valoir la peine de se déranger) :

» i° Le Chancelier sait que la Porte, il y a quelque temps, devant les menées de nos adversaires, s'est vue forcée d'évacuer la population arménienne de certaines régions de l'Empire ottoman et de lui fixer de nouveaux lieux de résidence ;

» 2° Certains effets de ces mesures ont donné lieu, entre le gouvernement allemand et le gouvernement ottoman, à un échange de vues ;

» 30 Des détails plus précis ne peuvent être donnés2. »

En présence de cette neutralité bienveillante du gouvernement allemand devant le crime turc, il nous semble inutile de nous livrer à des recherches sur l'attitude individuelle des consuls et des officiers allemands en Turquie, qu'il serait d'ailleurs, à l'heure actuelle, encore difficile d'établir avec toute l'exactitude nécessaire. Ces fonctionnaires ne pouvaient évidemment pas faire de la politique personnelle ; mais il ne paraît même pas qu'ils aient pansé « silencieusement » les blessures, comme l'avait expressément permis leur très chrétien compatriote M. Naumann ; ils ont seulement suivi son autre précepte de « laisser les choses aller leur cours ». « En tout cas, ce qui est certain, dit M. René Pinon, c'est que tous les agents allemands fermèrent les yeux par ordre ; on ne trouve nulle part, dans ce déluge de crimes sans nom, l'écho de leur horreur ou le cri de leur pitié3. » Nous ajouterons que si, un jour, la publication des rapports des Allemands prouvait qu'il s'est trouvé parmi eux des âmes compatissantes aux malheurs des Arméniens, cette constatation ne saurait changer le verdict

1 DOUMERGUE, loc. cit., p. I43-144.

* Doumergue, loc. cit., p. 144 ; Journal de Genève, 1" janvier 1916 ; René Pinon, loc. cit., p. 72.

' Loc. cit., p. 65.

304 EE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

de l'histoire sur la politique à laquelle ils servaient d'instruments. Et nous ne connaissons pas le cas d'un seul consul allemand qui ait prouvé la sincérité de son indignation et de sa révolte par le seul moyen légal toujours à sa disposition : la démission ! Des valis et des mutessarifs turcs l'ont fait...

Nous relevons seulement les accusations suivantes :

i° Des réfugiés arméniens racontent que lors du massacre de 5000 Arméniens près du monastère de St-Garabed à Mouch, un officier allemand fit un discours aux Arméniens, leur reprochant leur attitude envers le gouvernement turc, à la grande bienveillance duquel ils auraient répondu par la demande d'une autonomie ; cet officier donna ensuite le signal du massacre (Livre bleu, p. 94-95).

20 Le correspondant du Times à Bucarest, sur la foi des récits de réfugiés arméniens, raconte que lors de la déportation des Arméniens d'Erzéroum, « parmi les dépouilles qui échurent aux Turcs il y eut quelques jeunes filles arméniennes, et mie part dans ce butin vivant fut accordée aux Allemands (Livre bleu, p. 300). Cette accusation est également formulée par M. Henri Barby, correspondant de guerre du Journal, dans son livre Au Pays de l'Epouvante. Il dit que les officiers allemands d'Erzéroum « s'étaient emparés de quelques jeunes Arméniennes des meilleurs familles de la ville, et les avaient contraintes de se rendre à leurs désirs. En quittant Erzeroum, ils emmenèrent plusieurs de ces malheureuses » (p. 28).

3° Le journal arménien Gotchnag, de New- York, du ier avril 1916 rend un Allemand, M. Eckhard, responsable du triple massacre des Arméniens à Ourfa. Eckhard — capitaine d'artillerie, marchand, missionnaire et espion — aurait excité la populace contre les Arméniens. Les quartiers armémens auraient été détruits par le feu des artilleurs allemands. Un Suisse allemand. M. KunTzer, est cité comme ayant blâmé l'attitude de M. Eckhard (Livre bleu, p. 530).

§ 2. La presse pangermaniste et officielle épousa bruyamment la thèse du gouvernement de Berlin. Le comte Reventlow, dans la Deutsche Tageszeitung, déclara que « la Turquie avait non seulement le droit, mais le devoir de châtier les Arméniens rebelles et avides de sang ». Il écrivit encore : « Il serait grand temps que les Allemands comprissent au moins d'où provient le bruit fait au sujet des atrocités arméniennes. Qu'ils comprennent enfin que ce n'est pas notre affaire de nous apitoyer sur le sort des révolutionnaires et usuriers arméniens, qui présentent un grand danger pour notre fidèle alliée turque, et qui sont l'instrument de nos ennemies mortelles, l'Angleterre et la Russie. Si les Turcs ne se défendaient pas énergiquernent contre le danger arménien, ils rendraient à leurs alliés un tout aussi mauvais service qu'à eux-mêmes. Voilà pourquoi, nous autres Allemands, nous devons considérer cette question arménienne non seulement comme intéressant la Turquie, mais encore tous ses alliés et la

soutenir contre les attaques venues du dehors 1. » De son côté, la Gazette de la Croix écrivait, le 25 février 1916 : « Les massacres d'Arméniens par les Turcs n'ont jamais été qu'un moyen de défense contre les intrigues des Arméniens, qui constituent un danger permanent pour la Turquie. La patience des Turcs a été vraiment admirable2. » Un certain M. Bratter crut devoir publier toute une brochure sur la question arménienne, pour défendre les massacreurs et insulter à la mémoire des victimes par les plus perfides calomnies 3.

Et pendant que les glorificateurs des Turcs pouvaient étaler librement leurs théories sanglantes dans la presse impérialiste allemande, le Dr Lepsius qui, fidèle à lui-même, était allé faire une enquête en Turquie, n'en a pu faire paraître les résultats que sous une forme clandestine 4.

§ 3. C'est toutefois un Allemand, le Dr Martin Niepage, maître supérieur à l'école réale allemande d'Alep, qui a dressé l'acte d'accusation le plus grave contre la politique allemande dans la question arménienne. Cet honnête homme a trouvé impossible d' « enseigner les déclinaisons et les conjugaisons » aux enfants arméniens, « quand, tout autour et tout près, leurs compatriotes succombaient à la faim » ; il a considéré que dans les conditions actuelles, le travail des instituteurs allemands était « une insulte à la morale et la négation de toute sensibilité humaine. » M. Niepage a donc porté à la connaissance des autorités allemandes les horreurs dont il avait été témoin ; puis, devant l'inertie de son gouvernement, il s'est insurgé, lui fonc-

1 Deutsche Tageszeitung, 19 décembre 1915, d'après René Pinon, p. 67-09.

2 René Pinon, p. 69.

3 Nous croyons inutile d'analyser ici le pamphlet de M. Bratter : Die armenische Frage, Berlin 1915. Un pasteur suisse, M. Ragaz, dans les N eue Wege (janvier 1916) et le professeur français Doumergue ont déjà exécuté cette publication. Comme dit M. Ragaz : « Ce triste produit mérite surtout quelque attention comme type d'un genre actuel de littérature : la littérature de la calomnie... Accabler de calomnies des hommes frappés par une misère inouïe, est un des actes les plus misérables qu'un homme puisse commettre. » Et M. DOUMERGUE ajoute : « Ce plaidoyer a été inspiré, peut-être dicté par le gouvernement jeune-turc lui-même ». (Doumergue, loc. cit., p. 148.) Après avoir lu la brochure, nous avons eu la même impression, et comme nous avons déjà reproduit et combattu la thèse jeune-turque, nous épargnerons à nos lecteurs la reproduction de celle de M. Bratter. Ainsi que le dit M. René Pinon (p. 68) « les arguments de Bratter, adoptés par Reventlow, sont vieux de vingt ans, et paraissent maladroitement remis à neuf. »

4 Nous regrettons de ne pas avoir pu en prendre connaissance.

306 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

tionnaire allemand, contre la loi d'airain de l'Etat-Moloch ; il n'a pas pu mettre « l'Allemagne, l'Allemagne au-dessus de tout » — même de la conscience ! Et, démissionnaire, établi dans la libre Suisse, il a dit au monde civilisé ce qu'il pensait du plus terrible crime de notre siècle et des responsabilités de sa patrie Aussi tout ennemi loyal devra- t-il saluer en la personne de M. Martin Niepage un des rares Germains qui émergent encore, ravi nantes in gurgite vasto, du flot sanglant qu'a déversé sur la vieille Allemagne la haine des surhommes de la Jeune, les Guillaume II et les Bethmann, les Bernhardi et les Naumann.

Voici ce qu'écrit M. Martin Niepage sur le rôle de l'Allemagne x :

« Ta'alim el aleman » — « C'est l'enseignement des Allemands » — dit le simple Turc à ceux qui lui demandent quels sont les instigateurs de ces forfaits. Les Turcs plus cultivés admettent que, même si le peuple allemand blâme les cruautés, le gouvernement allemand ne fait rien pour les empêcher, cela par égard pour ses alliés turcs.

» Même les musulmans de sentiments plus délicats, Turcs et Arabes, secouent la tête et ne peuvent retenir leurs larmes en voyant passer à travers la ville un convoi de déportés escorté par des soldats turcs qui frappent violemment des femmes enceintes, des mourants, des gens qui ne peuvent plus avancer. Ils n'arrivent pas à se persuader que c'est leur gouvernement qui a ordonné ces cruautés, et ils en rendent entièrement responsables les Allemands, que l'on considère comme étant pendant la guerre les directeurs de la Turquie. Dans les mosquées, les mollahs disent que ce n'est pas la Porte qui a ordonné les cruautés envers les Arméniens et leur extermination, mais les officiers allemands. »

« Les spectacles auxquels on assiste ici depuis des mois, resteront en fait, dans le souvenir des peuples orientaux, une tache de honte sur l'écusson allemand. »

« Pour éviter d'avoir à changer d'idée sur le caractère allemand, qu'ils avaient l'habitude de respecter, beaucoup d'hommes cultivés se représentent les choses de la manière suivante : Le peuple allemand, disent-ils, ne sait probablement rien des effroya-

1 Quelques documents sur le sort des Arméniens en içiyigiô, fascicule III.

bles massacres qui sont en cours d'exécution partout en Turquie contre les chrétiens indigènes, car le peuple allemand aime la vérité, et comment s'expliquer que les seules nouvelles données par les journaux allemands mentionnent seulement que des Arméniens ont été arrêtés comme espions ou comme traîtres et ont été justement et légalement fusillés ? »

« D'autres Turcs disent : « Peut-être le gouvernement allemand a-t-il les mains liées par des accords sur les compétences réciproques, ou peut-être son intervention n'est-elle pas opportune en ce moment. » Nous savons que l'ambassade allemande à Constantinople a été renseignée sur tout par ses consuls. Mais comme il n'y a eu jusqu'ici aucune modification dans les procédés de déportation, notre conscience nous oblige à écrire ce rapport. »

« Au moment où j'écrivais ce document, le consul allemand d'Alep était remplacé par son collègue d'Alexandrette, le consul Hoffmann. Celui-ci me déclara que l'ambassade allemande avait reçu de nombreux rapports des consulats d'Alexandrette, d'Alep et Mossoul. Il m'engageait à les compléter par le récit de ce que j'avais vu moi-même, et me promettait de faire parvenir mon rapport à Constantinople. Je l'écrivis donc en donnant une peinture exacte de l'état de choses que j'avais constaté dans le khan situé en face de notre école. Le consul Hoffmann le compléta par des photographies prises par lui-même dans le khan, et qui représentaient des monceaux de cadavres, au milieu desquels se traînaient des enfants encore en vie. »

« Sous cette forme, ce texte fut signé aussi par mes collègues, Dr Graeter, maître supérieur, et Mme Marie Spiecker. Le directeur de notre école, M. Huber, apposa aussi sa signature et y ajouta les mots suivants : « Le rapport de mon collègue » Niepage n'est en aucune façon exagéré. Nous vivons depuis » des semaines dans une atmosphère empestée par les maladies » qui sévissent et par l'odeur des cadavres. Ce n'est que l'espoir » de prompts secours qui nous permet de continuer notre tra- » vail. »

« Les secours ne sont pas venus. Alors je pensai à donner ma démission de mes fonctions de maître supérieur de l'école allemande pour le motif qu'il était absurde et immoral d'être le représentant de la culture européenne, d'apporter à un peuple l'instruction et l'éducation et en même temps d'assister sans

308 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

rien faire à la mort par la faim des compatriotes de nos élèves, exécutée par le gouvernement du pays. »

« Mon entourage et le directeur de l'école, M. Huber, me firent renoncer à ce projet : on me représenta qu'il était important que nous restions dans le pays comme témoins ; peut-être notre présence contribuerait-elle à rendre les Turcs un peu moins inhumains envers leurs victimes. Je reconnais maintenant que j'ai été trop longtemps le témoin silencieux de ces horreurs. Notre présence n'a amené aucune amélioration, ce que nous avons pu faire était fort peu de chose 1. »

« .... D'autres faits, pires encore que les exemples que nous don nons, sont consignés dans les nombreux récits des consulats allemands d'Alexandrette, Alep, Mossoul, qui ont été envoyés à l'Ambassade. L'opinion des consuls est qu'un million d'Arméniens ont péri dans les massacres de ces derniers mois ; la moitié au moins sont des femmes et des enfants, tués ou morts de faim2 »

« Ce que nos consuls allemands et de nombreux étrangers habitant le pays pensent des massacres, on le saura plus tard par leurs rapports. Sur les opinions des officiers allemands, je rie puis rien dire. J'ai souvent remarqué leur silence glacial ou leurs efforts désespérés pour détourner la conversation lorsque quelque Allemand sensible émettait un jugement indépendant sur l'effroyable misère des Arméniens. »

« Quand le feld-maréchal von der Goi/tz, se rendant à Bagdad, passa par Djerablus sur l'Euphrate, il s'y trouvait à ce moment un grand convoi de déportés affamés. J'ai su plus tard a. Djerablus même que, peu avant l'arrivée du feld-maréchal, on avait chassé à coups de fouet ces malheureux avec leurs malades et leurs mourants à quelques kilomètres derrière les collines. Quand von der Goi/fz passa, on ne voyait plus aucune trace de la présence de ces malheureux, et quand, peu après, je visitai avec deux collègues l'emplacement, nous trouvâmes dans quelques endroits hors de vue des cadavres d'hommes et d'enfants, des restes de vêtements, des crânes, des ossements dont les chacals et les oiseaux de proie avaient en grande partie rongé les chairs. »

« L'auteur de ce rapport n'admet pas que si le gouveme-

1 Ibid., p. 150-152.

2 Ibid., p. 154.

ment allemand, avait eu la ferme volonté d'arrêter ces exécutions au dernier moment, il n'aurait pas pu rappeler le gouvernement turc à la raison. Si les Turcs sont vraiment bien disposés en notre faveur, comme on le dit, ne doit-on pas leur représenter le tort qu'il nous font devant l'opinion du monde entier si, en notre qualité d'alliés, nous regardons tranquillement les Turcs massacrer des centaines de mille de nos coreligionnaires, violer leurs femmes et leurs filles, faire passer leurs enfants à l'Islam ? I,es Turcs ne comprennent-ils pas que leurs barbaries nous sont portées en compte, et qu'on nous accuse, nous Allemands, ou d'un consentement coupable ou d'une faiblesse méprisable si nous fermons les yeux devant les atrocités causées par cette guerre, et si nous nous taisons en présence de faits connus du monde entier ? Si les Turcs sont aussi intelligents qu'on le dit, est-il impossible de les persuader qu'en détruisant les peuples chrétiens de la Turquie, ils anéantissent le principal facteur de développement de leur pays, les intermédiaires nécessaires du commerce européen et de la civilisation générale ? Si les Turcs sont aussi perspicaces qu'on le dit, ne craindront-ils pas que, lorsqu'on connaîtra ce qui s'est passé dans leur pays pendant la guerre, les Etats européens civilisés ne jugent qu'ils ont euxmêmes aboli leur droit à se gouverner et détruit toute la confiance qu'on pouvait avoir en leurs possibilités de civilisation et leur tolérance ? N'est-ce pas pour le bien de la Turquie que le gouvernement de Berlin l'empêcherait de se ruiner économiquement et moralement ?

» Par ce rapport, je cherche à parvenir aux oreilles du gouvernement par l'intermédiaire des représentants attitrés du peuple allemand. Tout douloureux que soient ces faits, ils ne doivent pas être ignorés dans les séances des commissions du Reichstag. Rien ne serait plus honteux pour nous que de voir élever à frais énormes dans Constantinople un édifice consacré à l'amitié turco-allemande, alors que nous ne serions pas à même de protéger nos coreligionnaires contre des barbaries, qui, même dans la sanguinaire histoire de la Turquie, n'ont pas leurs pareilles. Ne vaudrait-il pas mieux employer les sommes recueillies à élever des orphelinats pour les malheureuses victimes de la barbarie turque ? »

t Quand, après les massacres de 1909, à Adana, eut heu une sorte de dîner de réconciliation auquel assistaient, avec de hauts

fonctionnaires turcs, les sommités ecclésiastiques arméniennes, un de ces derniers se leva, à ce que raconte le consul Bùge, et dit ceci : « Il est vrai que nous, Arméniens, avons beaucoup perdu pendant ces jours de massacres, nos hommes, nos femmes, nos enfants et nos biens. Vous, Turcs, vous avez perdu davantage. Vous avez perdu votre honneur. »

» Allons-nous continuer à déclarer que les massacres de chrétiens sont une affaire intérieure de la Turquie, qui n'a d'autre importance pour nous que de nous assurer l'amitié de ce pays ? Alors nous devons modifier les lignes dirigeantes de notre politique de civilisation. Alors nous devons cesser d'envoyer des maîtres d'école en Turquie et, nous maîtres, nous devons cesser de parler à nos élèves des poètes et des philosophes de l'Allemagne, de la culture allemande, de l'idéal allemand, et ne plus rien dire du christianisme allemand .

» J'ai été envoyé il y a trois ans par l'Office des Affaires étrangères comme maître supérieur à l'école allemande d'Alefi. L,e collège provincial de Magdebourg m'a assigné à mon départ, comme devoir spécial, de me montrer digne de la confiance que l'on me témoignait en me remettant ces fonctions. Je ne remplirais pas mon devoir de fonctionnaire allemand et de représentant attitré de la culture allemande si, en présence des hontes dont j'ai été témoin, je me taisais, si je voyais sans agir les élèves qui me sont confiés chassés dans le désert et mourir de faim 1. »

' «... Le peuple arménien a droit à l'aide allemande. Lorsque, il y a quelques années, un massacre était imminent en Cilicie, un navire de guerre allemand apparut devant Mersine. Le commandant rendit visite au Catholicos arménien à Adana et lui donna l'assurance qu'aussi longtemps que l'influence allemande s'exercerait en Turquie, il n'y aurait plus de massacres comme au temps d'ABD-ui,-HAMiD. Les mêmes assurances ont été données par l'ambassadeur allemand au Patriarche arménien et au président du Conseil national arménien dans une audience en avril 1915.

» Indépendamment du devoir chrétien général, nous Allemands, nous avons l'obligation d'opposer une digue à la destruction complète du demi-million d'Arméniens qui survivent. Nous sommes les alliés de la Turquie ; les Français, les Anglais, les Russes étant maintenant hors de cause, nous sommes les seuls qui avons encore quelque chose à dire. Nous pouvons repousser avec indi-

1 Ibid., p. 155-158.

gnation les mensonges de nos ennemis, qui disent que les consuls allemands ont organisé les massacres. Nous n'arriverons pas à déraciner l'idée des Turcs que l'Allemagne a organisé les massacres, si nos diplomates et nos officiers ne prennent pas une attitude énergique. Il ne subsisterait contre nous que la seule accusation que la crainte et la faiblesse envers nos alliés nous ont empêchés de sauver un demi-million de femmes et d'enfants, cela suffirait à défigurer à tout jamais d'un trait hideux l'image de la guerre allemande dans le miroir de l'histoire 1. »

A ces impressions de M. Niepage, nous joignons le récit suivant d'un autre Allemand de Turquie :

« A Arab-Punar, un major turc parlant allemand s'exprima en ces termes : « Moi et mon frère, nous avons recueilli à Ras-el- » Ain une jeune fille qui était restée en route. Nous sommes très » fâchés contre les Allemands de ce qu'ils agissent ainsi. » Et comme je protestais, ils dirent : « L,e chef d'état-major général est alle- » mand, von der Goltz est commandant, et il y a tant d'offi- » ciers allemands dans notre armée ! Notre Coran ne permet pas » des traitements tels que ceux qu'on inflige maintenant aux » Arméniens. » A Nuss Tell, un inspecteur musulman parlait dans les mêmes termes à un secrétaire des mines. Comme je l'interrogeais sur ce sujet devant d'autres personnes, il déclara: «Ce n'est pas moi seulement qui le dis, c'est tout le monde2. »

§ 4. M. Niepage constate donc que le gouvernement allemand a été parfaitement renseigné sur les massacres par les nombreux rapports de ses consuls. Et il « n'admet pas que si le gouvernement allemand avait eu la ferme volonté d'arrêter ces exécutions au dernier moment, il n'aurait pas pu rappeler le gouvernement turc à la raison. » C'est pourquoi M. Niepage comprend parfaitement que les barbaries turques soient portées en compte aux Allemands qu'on accuse «ou d'un consentement coupable ou d'une faiblesse méprisable ». Et il nous confirme que le simple Turc le comprend ainsi quand il prononce son terrible « talimi aleman » (enseignement allemand) .

M. Niepage dénonce l'inertie de l'Allemagne toute-puissante devant des spectacles qui resteront dans le souvenir des peuples orientaux et imprimeront une tache honteuse sur l'écus-

1 Jbid., p. 160-161.

2 Quelques documents », etc., III, p. 172.

son allemand. Mais il se refuse d'en comprendre les motifs. Est-il donc impossible, dit-il, de persuader les Turcs « qu'en détruisant les peuples chrétiens de la Turquie, ils anéantissent le principal facteur de développement de leur pays ?... N'est-ce pas pour le bien de la Turquie que le gouvernement allemand l'empêcherait de se ruiner économiquement et moralement ?... »

A ces doutes de M. Niepage, M. Herbert Adams Gibbons a répondu d'avance par les terribles lignes que voici :

« N'avoir rien fait, avoir même positivement refusé de rien faire pour le salut de la nation arménienne quand seuls ils pouvaient agir, voilà donc pour le futur procès des Allemands le premier chef d'accusation. Il est grave.

» Le second grief est sinistre. Quel est le but caché qu'on veut atteindre par la destruction des Arméniens ? Impossible de ne point se poser à soi-même la question. Mais alors pleine lumière se fait, et il en jaillit, contre le gouvernement allemand, contre le peuple allemand, la plus écrasante accusation. Les Allemands, et les Allemands seuls, sont appelés à bénéficier de V extermination du peuple arménien... »

« J'ai fait ressortir précédemment que les Arméniens sont le facteur essentiel et la sûre garantie de l'indépendance économique et politique des Turcs en Asie Mineure. Par là même, ils sont pierre d'achoppement aux visées dominatrices de l'Allemagne. Elevés en grande partie dans les écoles françaises et américaines, ils parlent français et anglais. En relations commerciales avec l'Europe occidentale et avec l'Amérique, et principalement avec l'Angleterre, ils font naturellement échec aux commis voyageurs allemands. De même, parce qu'à l'intérieur de l'Asie Mineure ils forment seuls l'élément agricole au point de pouvoir résister victorieusement à la pénétration des colons européens, ils se trouvent encore, à leur insu, barrer la route à la germanisation projetée de toute l'Anatolie. Si, après les massacres de 1895-1896, le kaiser Guillaume II a fraternisé bruyamment avec Abd-ul-Hamid, il est clair que ce n'était pas seulement en' vue de son chemin de fer de Bagdad, mais en vue de tout ce qui se rattache à ce chemin de fer de Bagdad.

» Je n'ai pas le moindre désir d'être injuste envers aucun Allemand en particulier, ni de faire aux Allemands, en général, aucun procès de tendance nationale. Il faut pourtant admettre que les

nations éclairées sont, an moins jusqu'à un certain point, responsables des actes de leurs gouvernements. Les Allemands ont ainsi assumé le poids de bien des méfaits durant cette guerre. Peut-être se laveront-ils plus tard de quelques imputations ; ils peuvent espérer qu'une fois les passions éteintes, les diverses faces des événements seront mieux connues. Mais quel espoir de réhabilitation peuvent-ils garder quand le monde entier les accuse d'avoir permis l'anéantissement des Arméniens, crime dont, à l'évidence, ils étaient seuls à pouvoir tirer profit * ! »

§ 5. Nous devons souscrire pleinement aux paroles de M. Gibbons. Deux pasteurs allemands ont, lors des massacres de 1895-1896, présenté à la nation allemande deux interprétations différentes de ses devoirs à l'égard des chrétiens d'Orient. L'un, M. Lepsius, a blâmé la diplomatie allemande d'avoir évité comme le « feu de l'enfer » de toucher à la question arménienne. Il s'est demandé s'il n'aurait pas été plus digne du peuple allemand « d'éteindre ce feu, d'accord avec les autres, au lieu de ne penser qu'à rester en bons termes avec ceux qui l'avaient allumé. » Il a prédit que « la politique allemande, elle non plus, ne serait pas sans responsabilité, lorsque ce feu d'enfer se propagerait sous peu et dévorerait toute la chrétienté d'Orient dans ses flammes2. » L'autre serviteur de Dieu, M. Natjmann, a plaidé la neutralité devant le massacre, la Turquie ne pouvant pas « supporter la religion du Nazaréen », et l'Allemagne devant soutenir son alliée. La nation allemande, dans son écrasante majorité, a accepté, relativement à la question arménienne, l'évangile de M. Naumann.

M. Doumergue appelle les pages de M. Naumann « le bréviaire le plus révélateur de l'âme pangermaniste et le manuel le plus exact, le plus complet qui existe et qui puisse exister de la politique allemande en Turquie 3 ». Le distingué Doyen de la faculté de Montauban a raison. Nous ne croyons cependant pas possible de nous contenter des seules révélations de M. Naumann, malgré toute l'autorité qui s'attache à son nom. Nous rappellerons donc ici quelques autres manifestations, d'un caractère plus général, de

1 Gibbons, loc. cit., p. 40-42.

2 Lkpsius, Arménien und Europa, 1890, p. 85. * DOUMHRGUE, loc. cit., p. 140- 141.

l'âme pangermaniste, manifestations qui expliquent son attitude devant le martyre de l'Arménie et après lesquelles il n'y a plus lieu de s'en étonner.

Nous empruntons les citations suivantes à la Collection de documents sur le Pangermanisme, publiée sous la direction de M. ChareES Andeer, professeur à l'Université de Paris, 4 volumes, Paris, 1915-1917

Dans le premier volume intitulé Les Origines du Pangermanisme (1800- 1888) nous choisissons les pages suivantes :

1/ économiste Friedrich List (1789- 1846) : «La race germanique, cela ne fait aucun doute, a été désignée par la Providence à cause de sa nature et de son caractère même, pour résoudre ce grand problème : diriger les affaires du monde entier, civiliser les pays sauvages et barbares et peupler ceux qui sont encore inhabités. » (Schriften, II, p. 445, Andeer, loc. cit., p. 128.)

L'historien Heinrich von Treitschke (1834- 1896) : « La Prusse a le droit de mépriser profondément toutes les explosions de politique sentimentale teutonique, si ses chefs vivent dans la tranquille certitude que tout acte raisonné, tendant à accroître la puissance de la Prusse, augmentera infailliblement la puissance de l'Allemagne. » (Bundesstaat und Einheitsstaat 1864, dans Historische und politische Aufsâtze, II, p. 208; AndeER, p. 201.)

« La politique est un art, elle appartient au domaine de l'action, où règne la volonté servie par l'intelligence. Jamais un bon projet, une doctrine politique bien conçue ne peuvent prétendre à la même valeur morale que la décision hardie d'un homme politique qui agit et dégage de la confusion des forces favorables et adverses l'élément vital et nécessaire » (Treitschke, Das politische Kônigtum des Anti-Machiavell, 1887 ; AndeER, loc. cit., p. 215).

« L'Etat n'est pas une académie des beaux-arts, l'Etat est puissance... Deux conceptions radicalement différentes de l'essence de l'Etat, l'une sociale et l'autre politique, ont de tout temps été en conflit. La société bourgeoise, c'est-à-dire l'ensemble des individus, voit uniquement dans l'Etat le moyen de faciliter à chacun la réalisation de ses aspirations personnelles, tandis que pour l'homme politique rigide, il n'y a dans les revendications de la société que de l'avidité ; il veut soumettre à l'Etat l'activité sociale tout entière... »

« D'autre part, l'Etat est en droit de se considérer lui-même comme une fin, car il sait qu'en lui est la condition essentielle de la prospérité de la vie sociale... Aucun idéalisme politique réel n'est possible sans l'idéalisme de la guerre. (Treitschke, Das konstitutionnelle Kônigtum in Deutschland, dans Historische und politische Aufsâtze, III, p. 469-476 ; AndeER, p. 224, 225, 226, 229.)

Les citations suivantes sont empruntées au second volume de la Collection de M. AndeER, Le pangermanisme continental sous Guillaume II.

L'mpEREUR Gtïïeeatjme II (Discours pour le 25 e anniversaire de la fondation de l'Empire allemand, 18 janvier 1896) :

« L'Empire allemand est devenu un Empire mondial. Partout, sur des continents lointains habitent des milliers de nos compatriotes. Les richesses allemandes, le savoir allemand, l'industrie allemande franchissent l'Océan. C'est par milliards que se chiffrent les valeurs que l'Allemagne fait naviguer sur mer. Vous avez, messieurs, le devoir grave de m'aider à attacher fermement à notre Empire d'ici ce plus grand Empire allemand » (Andi<ER, loc. cit., p. 96).

Le Prince DE Btjeow (Discours au Reichstag le 1 1 décembre 1899) : « On nous envie beaucoup dans le monde, dans le domaine politique comme dans le domaine économique. Il y a des individualités isolées et des groupes d'intérêts, et il y a peut-être aussi des peuples qui trouvent que les Allemands étaient des voisins beaucoup plus commodes à cette époque désormais lointaine où, malgré notre savoir, malgré notre culture, les étrangers nous contemplaient du haut de leur grandeur politique et économique, comme d'arro-

gants gentilhomm.es regardent le modeste précepteur de la maison. Ces jours d'impuissance politique et d'humilité économique et politique ne reviendront plus. Pour dire comme Frédéric List : « Nous ne voulons plus redevenir les valets de l'humanité... » Au cours des siècles prochains, la nation allemande sera marteau ou enclume » (Andl,ER, loc. cit., p. 11 3-1 14).

Friederich Lange, journaliste en vue, fondateur en 1894 du Deutschbund : « Un égoïsme allemand aux poings solides doit marquer de son empreinte tous les actes politiques, dès qu'ils arrivent au jour. Le principe suprême de notre politique, au dedans comme au dehors, doit être que les plus allemands des Allemands soient satisfaits de tout ce qui se passe et que les autres se sentent mal à l'aise. Dieu merci, notre situation dans le monde est telle que s'il devient nécessaire de faire quelque part un sacrifice à la paix, c'est aux autres peuples d'abord à le faire et aux Allemands en dernier. Seuls des cerveaux superficiels ou nébuleux suspecteront cette politique d'être brutale et appuyée sur la force. En réalité, il s'agit ici d'accomplir la plus haute justice, car les décisions sanglantes qu'amène la guerre des peuples sont en même temps le verdict de la Justice universelle sur la valeur de chacun d'eux. Nous nous sommes jusqu'ici montrés dignes dans la paix du verdict de 1870. Nous avons, devant la conscience des peuples, le droit suprême de réaliser potir notre race les conditions nécessaires à sa vie, contre les Russes et les Français, mais aussi contre les Austro-Hongrois, les Italiens et les Anglais. [Reines Deutschtum ; voir Andi,ER, loc. cit., p. 167-168.)

Lime anonyme, paru en 1900 par les soins du Militâr-V erlag de Berlin, sous le titre : Deutschland bei Beginn des 20. J ahrhunderts , von einem Deutschen. (L'Allemagne au début du XXe siècle, par un Allemand) :

« L'Allemagne pangermanique ne sera possible, qu'une fois la grande puissance slave, la Russie, complètement battue et réduite par nous. Lorsque les armées allemandes victorieuses camperont de la Moldavie à l'Adriatique, il sera possible d'expulser simplement de Cisleithanie la population non allemande, en la dédommageant, il est vrai ; mais il faudra faire table rase, et faire alors de la colonisation allemande. Dans des circonstances si exceptionnelles, nous n'hésiterons pas à prendre à la France comme à la Russie de larges bandes de territoire que nous organiserions en marches sur nos frontières de l'est et de l'ouest. On ferait de l'évacuation de la population étrangère dans ces régions (qui auraient la plus vaste étendue possible) et sans doute aussi de son indemnisation par le gouvernement vaincu, une condition de la paix. Alors nous coloniserions. Voilà comment nous nous représentons l'élargissement de nos frontières en Europe, et notre population au si rapide accroissement en a besoin comme de pain... Un peuple qui a supporté l'incendie du Palatinat, un peuple à qui les Tchèques, depuis les jours des Hussites, ont créé des difficultés sans fin, un peuple que tous les Slaves, Russes ou Polonais, haïssent et harcèlent de concert, a de par Dieu, le droit d'agir ainsi, selon des procédés sommaires, mais certainement plus humains que ceux qu'il nous a fallu subir au temps de la guerre de Trente ans et sous Napoléon... Dans l'antiquité, on détruisait complètement les peuples v aincus ; aujourd'hui c'est matériellement impraticable, mais on peut imaginer des conditions qui se rapprochent beaucoup d'une destruction totale » (Andi^ER

Fritz Bijîy, publiciste et romancier, un des fondateurs, en 1896, de la ligue pangermaniste (Alldeutscher Verband) : « Nous apparaissons comme le

Seuple de la pensée pure, comme des géants de l'abstraction. Sans aucun oute, l'importance mondiale du germanisme réside pour une part dans ce fait... Mais, d'autre part, l'histoire nous enseigne que ce bien suprême de l'humanité, l'idéalisme allemand ne se conserve que dans l'écorce robuste du développement national... Depuis l'Empereur jusqu'au simple maçon ou cultivateur, chacun collaborera à l'édification méthodique de l'Etat pangermanique dès qu'on aura reconnu de quelle source ont découlé dans notre malheureux passé tous nos maux, tous ! C'était le manque de volonté. Une seule chose nous a fait défaut, une seule chose peut nous guérir : le vouloir

316 EE SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN

national, dur, trempé, inflexible, sans scrupule. » (Bi,ey, Die Weltstellung des Deutschtums, 1897 ; voir ANDLER, p. 241, 242, 252.)

Le professeur Ernst Hasse, président de la Ligue pangermaniste (A 11deutscher Verband) : « La terre est sans cesse répartie à nouveau entre les forts et les puissants. Les petits peuples disparaissent, ils sont nécessairement absorbés par leurs voisins plus grands... Notre conviction, c'est que l'Empire allemand, aujourd'hui comprimé entre les puissances de l'est et celles de l'ouest, est obligé, pour subsister, de s'étendre. » {Deutsche Grentzpolitik, 1906 ; voir Andler, loc. cit., p. 276 et 285).

Paee Rohrbach (Der deutsche Gedanke in der Welt) : « De l'idée allemande, il n'est pas nécessaire de dire, comme de l'idée romaine, qu'elle ne peut exister que si elle domine le monde ; mais on peut pousser la comparaison jusqu'à dire qu'elle sera l'une des idées qui domineront l'univers, ou n'existera pas » (AndeeR, loc. cit., p. 351).

Les citations suivantes sont empruntées au quatrième volume de la Collection de M. Andler : Le pangermanisme philosophique.

FlCHTE (1762-18 13) : « L'unité du peuple allemand n'est pas encore réelle, c'est un postulat général de l'avenir. Mais elle ne consistera pas dans le triomphe d'une nationalité particulière, quelle qu'elle soit : elle réalisera le citoyen de la liberté. — Réaliser ce postulat d'un Empire unique, d'un Etat intimement et organiquement homogène, c'est la mission des Allemands, c'est leur rôle dans le plan éternel de l'univers... C'est par eux que se réalisera d'abord un véritable Empire du droit, tel que le monde n'en a jamais vu. » (Politische Fragmente, 1807-1813, p. 570-573. Cité par AndeER, 1. c. p. 25.)

« Le roi est tenu aux lois générales de la morale dans sa vie privée, comme le plus humble de ses sujets. Dans ses rapports avec son peuple pacifique, il est tenu par la loi et par le droit ; et il n'a le droit de traiter personne autrement que selon les lois existantes, bien qu'il conserve le droit de légiférer, c'est-à-dire de parfaire continuellement le régime légal existant. Mais dans ses relations avec d'autres Etats, il n'y a ni loi ni droit, si ce n'est le droit du plus fort. Ces relations déposent entre les mains du prince, sous sa responsabilité, les droits divins de la Majesté du Destin et du gouvernement du monde, et l'élèvent au-dessus des préceptes de la morale individuelle dans un ordre moral supérieur, dont le contenu matériel est renfermé dans les paroles : « Salus et decus populi suprema lex esto » (FlCHTE, Nachgelassene Werke, III, p. 420; cité par ANDEER, Le pangermanisme philosophique, p. t,^),

Dans la préface au volume sur le pangermanisme philosophique, M. Andi,ER donne du rôle de FlCHTE dans la genèse du pangermanisme (p. IX- XXVIII) une remarquable analyse qu'il termine comme suit : « Le dernier mot de FlCHTE est l'anathème aux pacifistes du XVIIIe siècle et l'anathème à ceux qui ont traité comme exercices scolaires ses propres écrits orientés par la pensée d'une Renaissance réaliste : « Que surgisse donc d'entre les morts un homme qui n'est ni un inconnu ni un homme sans renommée, afin qu'il montre (aux praticiens) le chemin à suivre. » Cet homme invoqué par FichTE pour définir les méthodes par lesquelles on peut réaliser le Deutschtum dans le monde, c'est Machiavee. Il a fallu décrire cette histoire vraiment tragique de la pensée de FlCHTE, puisque c'est le sophisme imaginé par lui qui s'est retrouvé durant tout le siècle, chez ses disciples, dans Treischke et Patje de Lagarde autant que dans Ferdinand Lassaeee. L'histoire de sa pensée montre ce dont est capable l'orgueil allemand, quand la réalité, après lui avoir résisté, lui offre les chances dont alors il abuse. Et le raisonnement qu'il établit alors dans sa fureur vindicative, c'est celui-ci : « Le peuple métaphysiquement prédestiné a le droit moral de réaliser sa destinée par tous les moyens de l'astuce et de la force » (AndeER, loc. cit., p. XXVTII).

HEGEE (1770-1831) : « Comme l'histoire est l'histoire de l'esprit qui entre dans la forme du devenir, de la réalité naturelle immédiate, les degrés de cette évolution sont donnés comme des principes naturels immédiats ; ceuxci, étant naturels, constituent une pluralité dans laquelle chacun a son existence distincte, et cela de telle sorte que chacun d'eux échoit à un peuple en particulier ; et de là son existence géographique et anthropologique.

» Le peuple à qui échoit un de ces principes naturels a pour mission de le réaliser durant une des phases du développement graduel par lequel l'esprit universel prend conscience de lui-même. Durant cette époque de l'histoire universelle (et cette époque ne se présente jamais qu'une fois dans l'histoire) ce peuple-là est dominateur. Contre le droit absolu que possède ce peuple d'être le représentant d'un degré donné de l'évolution de l'esprit universel, le génie des autres peuples est sans droit, et leur époque étant passée, ils ne comptent plus dans l'histoire. » (HEGEL, Philosophie des Rechts, § 346-347 ; Andler, loc. cit., p. 42-43.)

« L'esprit germanique est l'esprit du monde moderne, dont la fin consiste à réaliser la vérité absolue, en tant qu'autonomie infinie de la liberté, de cette liberté qui a pour contenu sa forme absolue elle-même. La destinée des peuples germaniques est de servir de supports au principe chrétien.» (HEGEL, Philosophie der Geschichte, IX, p. 415 ; AndlER, loc. cit., p. 44.)

L'historien Albrecht Wirth : « Nous espérons et nous croyons que c'est aux Allemands qu'appartiendra dans l'avenir l'Empire du monde... Si nous n'acquérons pas bientôt de nouveaux territoires, nous allons inévitablement au-devant d'une catastrophe épouvantable. Que ce soit au Brésil, en Sibérie, en Anatolie ou dans le sud de l'Afrique, peu importe, pourvu que nous puissions de nouveau nous mouvoir librement et joyeusement, et que nous puissions à nouveau offrir à nos enfants de la lumière et de l'air de bonne qualité et en quantité abondante. De nouveau, comme il y a deux milliers d'années, quand les Cimbres et les Teutons frappaient aux portes de Rome, retentit, tantôt plein d'angoisse et de désir inassouvi, tantôt provocant et confiant, retentit de plus en plus fort le cri : « Il nous faut des terres, des terres nouvelles ! » {Volkstum und Weltmacht in der Geschichte, 1904 ; AndlER, loc. cit., p. 175 et 178.)

Le géographe Friedrich Ratzel (1844- 1904) : «Parce qu'au XVIe et au XVIIIe siècle nous avons manqué les occasions favorables d'établir des colonies dans les zones tempérées, nous serions condamnés, assis sur le rivage du torrent de l'histoire, à laisser passer le flot qui apporte le bien-être ? Il y aura toujours des peuples de maîtres et des peuples de serfs. Les peuples aussi n'ont que le choix d'être enclumes ou marteaux. De savoir s'ils seront l'un ou l'autre, c'est ce qui dépend de l'intelligence qu'ils ont, en temps utile, de ce que la situation mondiale exige d'un peuple soucieux de sa grandeur future. » (Flottenfrage und Weltlage, AndlER, loc. cit., p. 106.)

L'historien Karl Lamprecht (1 856-191 5) : « Une chose est claire entre toutes : l'Empire, même comme organisme politique, n'est pas limité à ses frontières. En France, un poète a appelé Paris la ville tentaculaire, la ville pieuvre qui, de ses tentacules et de ses suçoirs, étreint, enserre et épuise le pays. Dans un autre sens, tout favorable, on peut dire de l'Empire allemand qu'il est l'Etat tentaculaire germanique. Ce n'est pas un être dont la sphère d'action puisse être embrassée par ses organes définis et les plus apparents, ce n'est pas un chef-d'œuvre soigneusement élaboré, dont les contours se détachent nettement de la lumière qui l'environne ; c'est une force vivante qui emprunte pour se manifester dans l'histoire toutes les formes possibles d'existence et d'action. » (Deutsche Geschichte der jûngsten Vergangenheit und Gegenwart 1913, II, 495 ; AndlER, loc. cit., p. 131.)

Le publiciste socialiste Ludwig Woltmann : « En conséquence, le droit est une politique de la force » pour parler comme JHERING ; non pas toujours au sens d'une contrainte brutale, mais dans celui du triomphe, en dépit des obstacles, d'une puissance souveraine. La justice n'est pas autre chose qu'une conciliation sociale des droits, conforme à l'importance relative des forces individuelles qui se manifestent au grand jour et sont universellement reconnues. Le droit du plus fort n'a pas toujours besoin d'être le droit du plus parfait, pas plus que l'adaptation ne signifie toujours un perfectionnement, qu'il s'agisse du monde organique ou du monde social... L'histoire universelle n'est que de façon très restreinte un tribunal de l'humanité... » (Politische Anthropologie ; ANDLER, loc. cit., p. 262-263.)

» La race nord-européenne représente le type le plus parfait du genre

3l8 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

humain, et le plus haut produit de l'évolution organique... {ibidem, Andi,ER, loc. cit., p. 271). La race germanique est appelée à étreindre la terre de sa domination, à exploiter les trésors de la nature et les forces physiques de l'homme, à faire des races passives de simples organes subalternes de l'évolution de sa culture. » [Ibidem, Anduer, loc. cit., p. 273.)

Houston Stewart Chamberlain : « Nous marcherons, conscients de notre but, en nous défendant contre les puissances de l'anti-germanisme, et nous ne chercherons pas seulement à étendre notre empire sur la surface de la terre et sur les forces de la nature, nous viserons à nous soumettre sans réserve le monde intérieur, et nous saurons pour cela proscrire sans ménagement ceux qui, sans appartenir au même idéal, prétendraient s'ériger en maîtres de notre pensée... Le devoir le plus sacré du Germain est de servir le germanisme. Nous considérons comme les plus grands et nous célébrerons en conséquence, dans tous les domaines, ceux qui auront favorisé avec le plus de succès l'essor de l'âme germanique, ou soutenu avec le plus de ténacité la prépondérance du germanisme. » (Les fondements du XIXe siècle, I, p. 854 ; Andier, loc. cit., p. 343.)

L'écrivain anthropologiste Joseph-Ludwig ReimëR : « Dans les pays où domine l'influence germanique, une double énergie apparaît sans cesse : i° la force créatrice de l'esprit (trait persistant de la race germanique) qui nous fournit des moyens nouveaux en vue de la lutte pour la vie ; 20 la force créatrice du corps, ou fécondité, génératrice de vies nouvelles...

...Allons où nous poussent notre fécondité intellectuelle et physique : à la conquête du monde !... » (Ein pangermanistisches Deutschland, 1905 ; Andler, loc. cit., p. 356-357.)

« A l'aide de la notion de la race, j'ai replacé dans son vrai cadre le concept erroné d'humanité qui nous aveuglait sur la réelle humanité. Ce n'est que dans le cadre de l'humanité germanique que cette notion reprend toute sa valeur et toute sa clarté. J'ai substitué à l'Etat cosmopolite utopique de l'humanité l'empire mondial pangermanique allemand, l'Empire de la race et de l'humanité germaniques, le seul conforme à la nature... » (REIMER, Ein pangermanistisches Deutschland, voir AndeER, loc, cit., p. 376.)

Le sociologue et juriste Kxaus Wagner : « La guerre est le seul jugement éqmtable ; elle est la sélection naturelle dans laquelle les peuples germaniques parfaits triomphent des peuples de médiocre valeur, imparfaits et faibles, qui se consument en efforts injustifiés de sélection intérieure...

« Peut-être de tous les peuples germanoïdes ne restera-t-il que les Germains comme peuple d'avenir... »

« Organisons donc de grandes migrations forcées des peuples inférieurs ! La postérité nous en sera reconnaissante. La colonisation de la terre par la race la plus parfaite est la sagesse de la guerre. Prouver que nous sommes les plus aptes, c'est là le but des germanoïdes... Notre mot d'ordre, voulu d'instinct," commandé par la raison parce qu'il est créateur de culture, c'est : « La nation au-dessus de tout. » La nation est au-dessus de l'humanité. Les Allemands ne connaissent que l'Allemagne au-dessus de tout dans le monde. Et c'est parce qu'un tel mot d'ordre fut pour nos ancêtres un devoir que nous sommes Allemands...

Le Cantique des Cantiques de la guerre éternelle — cri d'alerte, appel à la joie pour les forts, glas strident pour les faibles — retentira comme un tonnerre jusqu'au dernier jour. » (KXaus Wagner Der Krieg ; ANDEER, loc. cit., p. 379, 381, 383.)

Le général BERNHARDI : « Nous avons reconnu en nous, Allemands, un facteur aussi puissant que nécessaire du développement de l'humanité entière. La conscience que nous avons prise de ce fait nous impose l'obligation de faire valoir aussi loin que possible notre influence intellectuelle et morale et de frayer, dans le monde entier, une voie libre au travail allemand et à l'idéalisme allemand. » (Vom heutigen Kriege, 191 1 ; AndiER, loc. cit., p. 386.)

« L'essence de l'Etat, c'est la puissance... Sacrifier ses propres intérêts à ceux d'un Etat étranger, sous quelque prétexte que ce soit, est par suite

une action toujours immorale, parce qu'elle est en contradiction avec l'affirmation de soi-même qui est le devoir le plus nécessaire de l'Etat.

... » Il est non moins immoral pour la politique de négliger l'extension de la puissance, extension qui constitue la base nécessaire de la culture nationale » (Bernhardi, voir Andi,er, loc. cit., p. 390).

Voilà donc l'Allemagne nouvelle. En s'autorisant de Fichte et de Hegel, elle croit en sa prédestination métaphysique 1. Elle croit encore plus, avec Ratzel et Lamprecht, en sa prédestination anthropo-géographique et historique ; avec Wirth, en la volonté germanique de domination2. Et elle croit surtout, avec Friedrich List, Woltmann, Houston Stewart Chamberlain, Reimer, Klaus Wagner et tant d'autres, en la prédestination de la culture et de la race allemandes et en son hégémonie universelle3. L'empereur Guillaume II proclame le « devoir grave » d'attacher à l'Empire d'aujourd'hui le plus grand Empire allemand. Le prince de Bulow déclare que la nation allemande sera enclume ou marteau. Les écrivains les plus en vue et les plus écoutés de l'Allemagne contemporaine proclament que l'Etat est en droit de se considérer lui-même comme une fin (Treitschke) ; que l'Empire allemand est un Etat tentaculaire (Lamprecht) ; que les petits Etats sont nécessairement absorbés par leurs voisins plus grands (Hasse) ; qu'il est immoral pour la politique de négliger l'extension de la puissance (Bernhardi) ; que la nation est au-dessus de l'humanité, et que spécialement l'Allemagne est au-dessus de tout le monde (Klaus Wagner) !

Oui, voilà l'Allemagne nouvelle peinte par les Allemands, et peinte fidèlement. Certes, nous savons qu'il y a une minorité éclairée qui repousse avec douleur et indignation les folies pangermanistes. Nous connaissons l'œuvre courageuse de l'auteur de J'accuse et de Das Verbrechen, les écrits du professeur Fœrster, du prince Alexandre Hohenlohe, du professeur Nicolai, de M. Stilgebauer, de M. Rosemeier, de M. Fernau. Nous avons constaté avec respect l'insurrection des Lepsius et des Niepage.

1 Andler, Le pangermanisme philosophique, préface, p. IX, caractérise comme suit cette croyance : « L'ordre moral de l'univers consiste toujours à réaliser les conditions qui rendent possible le triomphe de la pensée. Mais cette pensée, le peuple allemand y est initié seul ; et par ses formes de droit, par son existence nationale, seul il la fait passer dans le réel. Le devenir entier de l'histoire et du monde serait dénué de signification sans le triomphe du peuple allemand. Le pangermanisme philosophique est une doctrine religieuse, et cette religion est une doctrine de la prédestination. » Voir aussi p. 5

* Andler, loc. cit., p. 86, 126, 174.

1 Andlkr, loc. cit., p. 258, 304, 344, 378.

Mais, malheureusement, cette minorité est une quantitié absolument négligeable. Après les citations des porte-voix les plus connus de l'opinion publique allemande que nous venons de faire, il est presque inutile d'insister sur ce fait que l'Allemagne d'aujourd'hui n'est nullement dans la situation de la Russie tsariste d'hier. Ce n'est pas le seul gouvernement, ce n'est pas une caste de hobereaux militaires qui a imposé à l'Allemagne la politique pangermaniste. L'Allemagne presque entière communie dans cette religion. Souvenons-nous de la pétition des six plus grandes fédérations économiques de l'Allemagne au Chancelier de l'Empire, en date du 20 mai 1915, et de la pétition des professeurs, diplomates et fonctionnaires en date du 20 juin 1915 — deux manifestations nettement annexionistes *. « Ce serait une erreur de croire, dit M. AndlER, que le pangermanisme est un idéal conservateur.

Une fois de plus nous avons à faire remarquer qu'il est la vraie

religion de l'Allemagne libérale. Ce n'est pas le libéralisme ancien, sans doute ; mais c'est le seul libéralisme dont l'Allemagne soit capable aujourd'hui. Ce libéralisme tâche de gagner la dynastie par l'étendue de ses ambitions ; et comme il ne peut offrir au peuple un culte aussi entièrement dévot de la monarchie que les partis conservateurs, il lui offre le culte du peuple allemand lui-même. La monarchie et le peuple ainsi se rejoignent dans un césarisme nouveau qui serait, s'il réussissait à s'établir, la plus prodigieuse entreprise d'oppression que le monde ait vue 2.

Et la Social-Démocratie allemande ? Elle s'est « adaptée à l'Empire » et est devenue impérialiste3.

Cette adaptation date surtout de 1 890. Le 1 5 octobre 1 890, au Congrès de Halle, LjEBKNECHT déclare : « Aucun de nous, quel que soit son enthousiasme pour l'idée internationaliste, ne prétendra que nous n'avons pas de devoirs nationaux*. » Le 25 juin 1890, BEBEE affirme à la tribune du Reichsj tag que la Triple- Alliance est une nécessité en face du rapprochement opéré entre la France et la Russie6. En 1891, Voixmar prononce, à Munich, un discours où il dit entre autres : « Dans l'état présent des choses, c'est un fait que ce ne sont pas l'Allemagne et ses alliés qui menacent la paix, mais que leurs efforts tendent à annihiler les menaces dirigées d'un autre côté contre la paix*. » Auer, député au Reichstag, déclare, en 1897, au Congrès

1 Grumbach, L'Allemagne annexioniste, 1917, p. 91-108.

2 ANDlyER, Le pangermanisme philosophique, p. 345.

3 Comp. Alexandre Zévaès, La faillite de l'Internationale, chap. VIII, p. 108-

4 A. Zévaès, loc. cit., p. 10g.

6 ZÉVAÈS, loc. cit., p. 112.

8 ZÉVAÈS, loc. cit., p. 113.

de Hambourg : « Nous sommes contre la guerre ; mais l'on peut très bien envisager le cas où nous serions pour la guerre et où nous la considérerions commme absolument nécessaire 1. »

Dans Socialisme théorique et social-démocratie pratique (1899) Ed. Bern- STEin, parlant des colonies, remarque qu' « il n'y a pas de raison pour considérer toute acquisition de ce genre comme rejetable d'avance ». Plus catégorique, le socialiste Atlanticus, dans une brochure préfacée par Kare Kauïsky, s'écrie : « L'Etat, même socialiste, aura besoin de terres nouvelles pour assurer son ravitaillement en denrées coloniales... Donnez-nous des colonies et encore des colonies2 ! » En 1907, au Congrès socialiste international de Stuttgart, le député David propose la résolution suivante : « Le congrès, constatant que le socialisme a besoin des forces productives du globe entier, destinées à être mises au service de l'humanité, et d'élever les peuples de toutes les couleurs et de toutes les langues à la culture la plus haute, voit dans l'idée colonisatrice envisagée sous ce rapport un élément intégral du but universel de civilisation, poursuivi par le mouvement socialiste. » David est soutenu par Bernstein, qui s'autorise des noms de jNIarx et de Las- SAEEE, dont le dernier a écrit : « Les peuples qui ne se développent pas peuvent être soumis à bon droit aux peuples qui jouissent d'une civilisation développée3. » Vers 1910, Hn,DEBRAND, dans la grande revue Socialistische Monatshefte, se prononce très énergiquement en faveur de l'expansion coloniale de l'Allemagne, jusqu'alors désavantagée par les autres Etats *.

M. Charees AndeER avait donc bien le droit d'écrire en 191 2 : « Le socialisme allemand d'aujourd'hui absout tout le passé de la politique étrangère allemande. Il a contesté cette politique pour exercer ses forces d'opposition. Sur le point de saisir sa part d'influence, il accorde à la dynastie, comme les partis bourgeois après 1866, son bill d'indemnité... Le socialisme nouveau envisage comme sa tâche présente d'ouvrir la conscience populaire aux idées de domination (Machtideen) qui ont surgi de la victoire de 1 870 6. »

Le Temps du 2 juin 19 17 rappelle avec justesse « le sensationnel manifeste du ier mars 191 3, qui parut à la fois en français et en allemand, à Paris et à Berlin. Le parti socialiste français et la social-démocratie allemande y protestaient collectivement contre les projets d'armement qui s'élaboraient dans les deux pays ; les Français avaient même fait aux Allemands la politesse de ne marquer aucune différence entre les projets du kaiser, préparatifs d'une formidable offensive, et notre loi de trois ans, précaution défensive trop justifiée. Le manifeste fit du bruit, ainsi que le souhaitaient ses auteurs. Mais quatre mois plus tard, la social-démocratie votait les impôts nécessaires pour subvenir aux armements de Guillaume II 8 ». « Ainsi, dit "M. Aeexandre Zévaès, la social-démocratie allemande approuve la Triple-Alliance, manifeste des tendances impérialistes, ne dissimule point son souci d'étendre le domaine colonial allemand, laisse passer la loi militaire de 191 3, et vote les crédits nécessaires à son application7. » Pendant toute la période de l'avant guerre, les revues et journaux socialistes attaquent l'Angleterre, la France, la Russie, la Serbie, et au moment même où l'Empire déchaîne sa guerre de proie, le Vorwaerts écrit (30 juillet 1914) : « Nous avons toujours été et sommes toujours des adversaires de la monarchie. Nous avons souvent mené la lutte contre un souverain trop zélé. Aujourd'hui nous sommes obli-

1 Zévaès, loc. cit., p. 112.

2 Zévaès, loc. cit., p. 116-117.

3 Zévaès, loc. cit., p. n 7- 11 8.

4 Zévaès, loc. cit., p. 118.

6 Andi<er, Le socialisme impérialiste dans l' Allemagne contemporaine, cité d'après Zévaès, loc. cit., p. 115.

8 Ea loi militaire allemande du 30 juin 1913 a porté l'effectif de l'armée active allemande de 711 000 à 880 000 hommes.

7 Zévaès, loc. cit., p. 121.

322 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

gés de reconnaître (ce n'est d'ailleurs pas la première fois) que Guillaume II, par son attitude au cours de ces dernières années, a prouvé qu'il était un sincère partisan de la paix des peuples 1. »

A la séance solennelle du Reichstag du 4 août 19 14, le groupe socialdémocrate vota à l'unanimité les crédits de guerre demandés. Le président du groupe, Haase, lut en son nom une déclaration où, tout en condamnant les guerres de conquête a et en blâmant « la politique impérialiste qui a introduit une surenchère incessante des armements et a aiguisé les antagonismes entre les peuples » il déclara : « Nous n'avons plus à nous prononcer pour ou contre la guerre, mais sur les moyens nécessaires à la défense du pays ». Et après une sortie contre le despotisme russe, de la victoire duquel le peuple allemand aurait tout à redouter, Haase conclut : « C'est pourquoi nous faisons ce que nous avons toujours annoncé : à l'heure du péril nous ne laissons pas la patrie en plan3. »

Le 2 décembre 19 14, en présence de la demande de nouveaux crédits de guerre par le gouvernement allemand, une seule défection se produisit dans le bloc socialiste : celle de Kari, LiebknECHT, qui refusa ces crédits en protestant dans une déclaration, qu'on l'empêcha d'ailleurs de lire, contre les buts capitalistes que pomsuivait la guerre et contre les plans d'annexion*. Le 20 mars 191 5, le groupe socialiste du Reichstag vota le budget à l'unanimité moins deux voix — celles de Liebknecht et de RuebxE8. Et en novembre-décembre 19 16, lors de la discussion sur le projet de loi gouvernemental organisant la levée en masse et la mobilisation de la population civile, LEGIEN, président des organisations syndicales, déclara que l'Allemagne faisait une guerre défensive et ajouta : « Nous allons montrer à nos adversaires qu'ils ne pourront pas réaliser leur projet, car le peuple allemand tout entier va se dresser contre eux 9. »

Les raisons de cette attitude de la social-démocratie allemande ? D'abord la guerre actuelle « est toujours une guerre défensive pour l'Allemagne » (Résolution de la Reichs-konferenz de la social-démocratie réunie à Berlin, le 21 septembre 19167). Dans une brochure parue en 1916 sous le titre de Vive la paix I M. Scheidemann écrivait : « Tout le monde sait que le gouvernement allemand n'a rien à voir avec le programme d'annexions qui a été dressé par un professeur pangermaniste, et qui a été signé par les dirigeants de diverses ligues » ; et il en déduisait que l'Allemagne ne faisait que se défendre. Or, dit le Temps du 18 juin 191 7, « depuis lors, la propagande pangermaniste est devenue encore plus intense et encore plus exigeante. Elle vient de répandre à flots, sur le front comme à l'arrière, un petit manuel qui enfonce dans l'esprit de l'armée et du peuple le programme de conquêtes le plus fantastique ». L'éditeur de ce manuel pangermaniste déclare dans une circulaire publiée par un journal de Berlin qu'une forte partie de l'édition a été achetée par le grand quartier général et par le ministère de la guerre.

« Mais bien d'autres raisons encore, plus réelles, ont décidé de la conduite de la social-démocratie. Voici ce qu'écrit dans les Socialistische Monatshefte, M. Paue Hirsch : « Si haut que nous placions l'idée de la solidarité internationale, nous plaçons plus haut encore le bien de notre propre nation, le renforcement (Staerkung) économique de notre peuple. Plus grande sera notre puissance économique, et plus puissantes, aussi seront les assises du mouvement ouvrier moderne. Là est la garantie de la civilisation (Kultur)

1 Zévaès, toc. cit., p. 123.

2 Grumbach, L'Allemagne annexioniste, p. 373. 8 Zévaès, loc. cit., p. 124-125.

4 Grumbach, L' Allemagne annexioniste, p. 373. 1 Zévaès, loc. cit., p. 126.

• Zévaès, loc. cit., p. 127.

7 Zévaès, loc. cit., p. 127.

à venir l. » Et le député Woi^GANG HEINE déclare à Stuttgart, le 2 1 février 191 5 : « Cela doit nous être une leçon pour notre œuvre future dans l'Empire allemand. Nous ne pouvons pas devenir le peuple libre que nous voulons être, si nous brisons cet Etat actuel par une révolution violente. Non seulement nous ne pouvons pas, mais nous ne devons pas le vouloir. La guerre nous a montré dans quelle situation l'Allemagne se trouve en réalité. Toute secousse révolutionnaire aurait instantanément pour résultat d'amener de tous côtés sur nous les ennemis d'au delà de nos frontières... C'est dans l'Empire que nous devons acquérir l'influence politique, par conséquent, nous devons reconnaître l'Empire comme base de notre action politique. Cela veut dire non pas ses faiblesses et ses défectuosités, mais bien son existence et sa force. Dans la lutte pour la liberté au sein de l'Empire allemand toute parole est donc funeste, qui est la négation de l'Empire. » Comme le dit très bien M. ZÉVAÈS, Heine démontre par son discours que le socialisme de maintenant ne songe plus à détruire l'Etat bourgeois, mais à se servir de la puissante armature germanique2.

Cependant, vers le milieu de l'aimée 191 5, une scission s'est produite dans le parti socialiste. Le 19 juin 191 5 Hugo Haase (le même qui avait lu la déclaration du 4 août 19 14), Ed. BERNSTEiN et Kare Kautsky ont publié un manifeste qui a fait sensation. Se référant à la phrase contenue dans la déclaration du 4 août, et qui condamnait toute guerre de conquête, les trois signataires concluaient : « Cette phrase deviendrait un mensonge si la social-démocratie allemande, en face des déclarations qui viennent des sphères régnantes, se contentait d'exprimer ses « vœux académiques » en

faveur de la paix Les intentions de conquête étant dévoilées devant le monde

entier, la social-démocratie a la liberté entière de se tenir de la façon la plus énergique à son point de vue de principe, et la situation actuelle fait de cette liberté un devoir »*. Et le 21 décembre 191 5 vingt députés social-démocrates ont décliné la demande des crédits de guerre en déclarant par la bouche du député Geyer : « De même que nous combattons de toutes nos forces les plans de conquête projetés par les gouvernements et les partis d'autres pays, de même nous sommes résolus à lutter contre les funestes agissements des politiciens annexionistes de notre pays, qui, tout comme les projets de nos ennemis, constituent l'obstacle le plus fort à l'initiative de négociations de paix 4 ». De 9 décembre 191 5, Hugo Haase dit au Reichstag : Nous réclamons l'abandon de tous les plans de conquête, d'où qu'ils émanent et sous quelque forme qu'ils se présentent6. Et le 6 avril 1916, Haase déclare : « Le chancelier a contesté que la soif des territoires joue un rôle chez nous. Ne sait-il pas que toute la litérature de guerre réclame incessamment de nouvelles terres pour notre excédent de population ? (très bien ! à droite, au centre et sur les bancs nationaux-libéraux). Le groupe pangermaniste de Cologne a envoyé à la ronde, pas plus tard que le 20 mars 19 16, un essai d'ADOLF Bartei,S où il est dit : « Qu'on ne s'y trompe pas, tous les idéals humanitaires ont sombré pour » toujours. Nous voulons ce qui nous est nécessaire : des terres, afin de pou- » voir nourrir de plus grandes masses de peuple ». (Exclamation à droite: « Il a parfaitement raison ! ») Bartels conclut par le cri : « Des terres, des terres des terres / » Je comprends votre opinion, mais il est une chose que je comprends moins bien, c'est comment, ayant cette opinion, vous pouvez vous indigner de la volonté qu'ont les autres peuples de nous anéantir •. »

En présence de la pétition follement annexioniste des six ligues économiques au Chancelier de l'Empire, la social-démocratie restée gouvernementale

1 ZévaèS, toc. cit., p. 128.

1 ZévaèS, loc. cit., p. 1 30-1 31.

• Grumbach, loc. cit., p. 385.

4 Grumbach, loc. cit., p. 375.

6 Grumbach loc. cit , p. 375.

• Grumbach, loc. cit., p. 377.

sembla aussi s'ébranler. A leur tour, les comités directeurs de la socialdémocratie et du groupe parlementaire, adressèrent au Chancelier, le 25 juin 191 5, une pétition où il était dit : « En prenant, en tout cas, fait et cause pour l'autonomie et l'indépendance de tous les peuples et contre toute politique d'annexion, nous sommes convaincus de rendre à notre peuple le plus grand service1 ». Et le manifeste officiel du parti du 26 juin 191 5 déclare : « Le peuple ne veut pas d'annexions, le peuple veut la paix2 ». En décembre 191 5, le groupe parlementaire socialiste éprouva de nouveau le besoin de condamner les guerres de conquêtes. Le président de la fraction socialiste au Reichstag, Phiijpp Scheidemann, déclare le 9 décembre 191 5 : « Nous n'avons pas oublié les plans sauvages d'anéantissement et de démembrement conçus dans les pays ennemis. Mais nous aurons l'honnêteté d'avouer que chez nous aussi on a médité des plans de conquêtes continenentales qu'aucun homme dans l*Empire, si peu qu'il eût de maturité politique, ne pouvait songer à voir jamais

réalisés 3 ». Et le 21 décembre 191 5 le député EberT lut au Reichstag, au

nom de la majorité de la fraction social-démocrate la déclaration suivante : « Nous protestons de nouveau en ce jour contre tous les plans de conquêtes qui visent à violenter d'autres peuples. La force et l'unité nationales de l'empire allemand en seraient affaiblies, ses relations extérieures auraient à en souffrir en permanence et ce serait le germe de nouvelles guerres 4 ». Enfin à la séance du Reichstag du 15 mai 19 17, M. Scheidemann a dit : «Les partisans d'une politique de conquêtes crient : Victoire, triomphe, butin ! Voilà leur but ! Grâce à la politique pangermaniste, nous sommes devenus suspects d'être un peuple de brigands, une bande de pillards organisés ! » Et il a prédit la révolution dans le pays pour le cas où l'Angleterre et la France renonceraient à des annexions et où l'Allemagne voudrait continuer une guerre de conquêtes 5.

L'impartialité nous a fait un devoir d'insérer ces déclarations anti-annexionistes de la social-démocratie allemande. Ces manifestations tardives ne sauraient cependant en rien atténuer la responsabilité encourue par les socialistes allemands du fait de leur attitude néfaste au début de la guerre. Elles n'ont d'ailleurs pas empêché les socialistes majoritaires d'aller à Stockholm travailler en faveur d'une paix aussi « allemande » que le permettraient les résultats médiocres de la guerre déchaînée par les impérialistes. Ces déclarations cadrent encore moins avec le rôle louche et odieux que certains d'entre eux ont joué comme agents officieux du gouvernement impérialiste, tel MuiXER, trompant la veille de la guerre, à Paris, les socialistes français sur l'attitude des socialistes allemands au sujet des crédits de guerre e, tel Sudekum tantôt intriguant auprès des socialistes italiens, suédois et roumains, tantôt tâchant de corrompre un sous-officier français en faveur d'une propagande de paix en France 7 ; tel Parvus, celui-là simple agent provocateur turco-allemand, travaillant à Constantinople et à Sofia8 ; tel AuER tâchant de convaincre le maire socialiste de Roubaix qu'il devait engager les ouvriers français à travailler pour le compte des envahisseurs 9. Nous ignorons jusqu'à présent si des sanctions ont été prises par le parti socialiste contre ces volontaires du militarisme.

A Stockholm, dernièrement, M. Scheidemann d'après Le Temps, a attribué aux socialistes allemands le mérite de l'émancipation russe en vertu du

1 Grumbach, loc. cit., p. 370-372.

2 Grumbach, loc. cit., p. 387.

3 Grumbach, loc. cit., p. 373.

4 Grumbach, loc. cit., p. 374-375.

6 Frankfurter Zeitung du 16 mai 19 17.

6 Zévaès, loc. cit., p. 136-138.

7 Zévaès, loc. cit., p. 139-140 ; 145-146.

8 Zévaès, loc. cit., p. 146.

9 Zévaès, loc. cit., p. 140-142.

raisonnement suivant : la révolution russe n'a été rendue possible que par les défaites de la Russie tsarienne, et la victoire de l'Allemagne sur les armées de Nicolas II n'a été rendue possible, à son tour, que par l'attitude patriotique de la social-démocratie. Scheidemann conciliait: « Si notre parti avait adopté n'importe quelle autre tactique, il aurait mis le tsar dans la possibilité d'entrer à Berlin »... L'orateur en chef de la social-démocratie est ainsi revenu après 33 mois de réflexion aux propos qu'il tenait en août 19 14 dans sa proclamation aux socialistes américains ; et ce faisant, il a renié la thèse de sa brochure de 19 16 «où il faisait entendre que si la Sozialdemokratie s'était opposée à la guerre, elle n'aurait réussi qu'à se suicider ». C'est donc « pour exprimer sa conviction véritable et réfléchie que le socialisme allemand s'est vanté à Stockholm d'avoir tenu entre ses mains le sort de la guerre ». Mais alors, demande Le Temps, « si la social-démocratie possédait un pareil pouvoir, et si elle en avait conscience, qu'en a-t-elle fait à partir

du 20 juillet 1914 ?... » Mais M. SCHEiDEMANNa déclaré à Stockholm que

« la Conférence ne peut avoir comme tâche d'étudier et de définir la question dite des responsabilités de guerre 1 ».

Il est important de constater que dans ce désir d'éviter la lumière sur les origines de la guerre, les socialistes officiels sont complètement d'accord avec ceux de la minorité, et ils en donnent la même raison : à leurs yeux ce n'est pas le seul gouvernement allemand qui est coupable de la guerre, mais le capitalisme, c'est-à-dire, tous les pays à la fois. Ils nient donc l'agression allemande. Seul, le petit groupe "de Liebknecht (Ppartacus) n'a pas peur de la lumière. Aussi I/'ebkneeht est-il en prison2.

Les dernières déclarations de Scheidemann à Stockholm relativement à l'omnipotence, en 1914, de la social-démocratie allemande sont la condamnation la plus éloquente de l'attitude du parti socialiste au début de la guerre de proie déchaînée par l'Allemagne. Depuis, ce parti, en présence des résultats désastreux de la politique impérialiste, en présence de la haine qui envahit tous les peuples libres contre l'Allemagne, a fait beaucoup de déclarations grandiloquentes, mais il n'a pas brisé les chaînes du despotisme, comme l'a fait le peuple russe. Au contraire, la diplomatie des socialistes majoritaires appuie celle du Kaiser. Et jamais le parti socialiste allemand n'a élevé la voix pour flétrir les horreurs commises par les Allemands et par leurs alliés au courant de la guerre. Ni la majorité, ni la minorité socialiste allemande n'ont protesté contre les atrocités commises en Belgique et en France par les Allemands, en Serbie par les Autrichiens et les Bulgares. Comment alors les socialistes allemands auraient-ils pu protester contre le massacre des Arméniens par les Turcs ? Seul, Karl Liebknecht a soulagé sa conscience, et nous avons vu quelle réponse aussi insolente que cynique il s'est attirée de la part de M. de Bethmann - Hollweg. La social-démocratie allemande

1 Le Temps du 18 juin 19 17.

2 Voir le remarquable article du Journal de Genève, « Le socialisme allemand», du 8 mai 1917.

porte, elle aussi, les indélébiles taches de sang dont les bouchers turcs et kurdes ont éclaboussé le peuple allemand.

§ 6. C'est l'Allemagne impérialiste, machiavélique et brutale qui a entraîné la Turquie dans sa guerre de rapine. Bile s'est installée dans le pays de son alliée, le domine et l'exploite. Quelle a pu être l'attitude de l'Allemagne en présence des déportations et des massacres des Arméniens ?

Que l'Allemagne ait approuvé la déportation des Arméniens, c'est très probable. Il n'est pas même exclu qu'elle l'ait conseillée. Souvenons-nous des théories de Klaus Wagner sur les « grandes migrations forcées des peuples inférieurs », et du projet d'« un Allemand » de 1900 d'expulser de la Cisleithanie la population non allemande. D'ailleurs, d'après Le Temps, M. Rohrbach, « dans une conférence faite à Berlin, a préconisé, il y a déjà un certain temps, l'évacuation de l'Arménie par les Arméniens. Ils devaient être dirigés vers la Mésopotamie, et remplacés par des Turcs, de telle taçon que l'Arménie fût ainsi soustraite à toute influence russe, et que la Mésopotamie fût pourvue des colons

dont elle manque » On pourrait dire en conséquence, avec

M. DoumerguE 1 que les Jeunes-Turcs ont réalisé, à leur façon particulière, une conception pangermaniste. Enfin, l'Allemagne, qui allait déporter les Belges et les Français et les réduire en esclavage, pouvait-elle s'opposer à la déportation des Arméniens par son alliée ottomane ? Pourquoi ne l'aurait-elle même pas conseillée si l'intérêt turco-allemand l'exigeait ? Si les Arméniens, « nuisibles » en Arménie, pouvaient devenir très utiles comme colons le long du chemin de fer de Bagdad ?

Mais que l'Allemagne ait conseillé ou non à ses amis jeunesturcs l'application aux Arméniens de la méthode allemande de la déportation, un autre grand débat est engagé devant l'histoire, un débat encore plus périlleux pour l'honneur allemand. Quelle a été l'attitude de l'Allemagne vis-à-vis de l'opération turque qui a appliqué sa méthode 2 ? L'Allemagne a-t-elle voulu, a-t-elle pu empêcher les massacres ?

L'Allemagne a-t-elle voulu intervenir ? M. Gibbons lui lance la terrible accusation de bénéficier de l'extermination du peuple arménien. En effet, on sait que, bien avant la guerre, les Armé-

1 L'Arménie, p. 140.

2 Rtjné Binon, Méthode allemande, travail turc, p. 13.

niens ont encouru la rancune de l'Allemagne pour avoir refusé de s'inféoder à sa politique. L'affaiblissement de l'élément arménien, seul capable de faire une concurrence sérieuse aux Kulturtrâger en Asie Mineure, ne pouvait donc pas affliger outre mesure le gouvernement réaliste allemand. Evidemment, le is fecit cui prodest n'est pas une preuve directe. Mais n'avons-nous pas le droit de supposer que l'Allemagne, qui place l'intérêt au-dessus de tout, l'a placé dans l'occurrence au-dessus de la nation arménienne ? Si vraiment l'Allemagne a jugé dans l'intérêt de l'Etat turc l'anéantissement de la race « nuisible » arménienne, comment aurait-elle voulu s'y opposer ? L'intérêt de l'Etat turc, son allié, était le sien. Or, Deutschland, Deutschland iïber Ailes! «L'Etat n'est pas une académie des beaux-arts », dit Treitschke.

Et si, cependant, il y a eu divergence de vues entre l'Allemagne et la Turquie, et sur la méthode et sur l'opération — les déportations et les massacres, — comment l'Allemagne aurait-elle pu faire prévaloir son point de vue plus humanitaire ? Sur quel principe aurait-elle basé sa protestation ?

Et tout d'abord, en matière d'atrocités, la Turquie n'auraitelle pas été en droit d'opposer à l'Allemagne ses méthodes coloniales ? Le nom de Karl Peters n'était-il pas tout un programme ? Celui du prince d'Arenberg, une illustration ? L'Allemagne n'avait-elle pas anéanti tout le peuple des Herreros ? Les Arméniens n'étaient-ils pas pour les Turcs ce que les nègres étaient pour les Allemands 1 ?

1 << Il n'y a peut-être jamais eu de brutalité comparable à celle de cette soldatesque coloniale allemande.... Les officiers allemands méconnaissaient le droit

le plus élémentaire Dans toutes les colonies, fonctionnaires et officiers jouaient

du revolver sous les plus futiles prétextes, « pour intimider cette canaille », disait Kari, PeïERS. Au Cameroun, la bastonnade jusqu'au sang était donnée aux femmes des tirailleurs. Le fonctionnaire LEIST tirait de prison pour ses fantaisies privées des femmes noires, gardées en otages, crime qui, en Allemagne, vaut cinq ans de réclusion. Il infligeait la torture du fouet à de simples prévenus. Le capitaine Kannenberg fit fustiger à mort des nègres qui ne se prêtaient pas avec une suffisante complaisance à ses études de philologie. Le prince d'ARENBERG abattit d'un coup de feu un indigène coupable de ne pas lui avoir fourni des femmes en nombre suffisant ; et comme il râlait encore, il lui enfonça dans le crâne sa baguette de fusil. L'assassin, condamné à mort, fut gracié. » (Andi,ER, Le pangermanisme colonial, préface p. XXVTI-XXVIII.) Et voici ce qu'écrit un colon allemand, Cari, Otto (Siid-West-Africa, 1906, p. 104) : « L'Etat moderne, en tant que puissance coloniale, commet vis-à-vis de ses sujets le plus grand des crimes lorsque, se laissant hypnotiser et dominer par de confuses idées humanitaires, il épargne aux dépens de ses propres nationaux des races nègres vouées à disparaître C'est pourquoi il est nécessaire de faire table rase dans le sud-ouest. »

Andi,er, loc. cit., p. LU-

Et qu'aurait répondu l'Allemagne à Talaat Bey, reproduisant les tirades de Naumann ? A ce Turc qui disait à un Allemand compatissant : « De même que l'Allemagne ne veut laisser subsister que des Allemands, nous Turcs, nous ne voulons que des Turcs1 ?» A tous les Turcs qui auraient invoqué en leur faveur la théorie allemande du plus fort, qui auraient entonné le cantique des cantiques de la guerre éternelle, glas strident pour les faibles ? Aux Turcs qui auraient opposé leur panturquisme au pangermanisme ?

Il faut avouer que l'Allemagne de Guillaume II, de Treitschke et de Hasse aurait été bien embarrassée de répondre ! Comment s'indigner des massacres des Arméniens, alors qu'on fait la guerre d'après les principes du général Bernhardi ? Quand on tient sous sa botte ensanglantée la Belgique et le Nord de la France ; quand montent au ciel les cris des femmes et enfants de la Lusitania, quand Miss Cavell et le capitaine Fryatt tombent sous les coups des assassins ; quand on torpille « sans plus » et « sans laisser de traces » les navires neutres ; quand on a «. puni » Dînant, Tcrmonde et Louvain ; et quand, malgré tout, on commence à sentir l'immense haine qu'on a semée dans le monde — il est peu aisé de prêcher l'humanité à ses alliés. L,e chancelier, M. deBETHmann-HollweG n'a-t-il pas proclamé le principe « Not kennt kein Gebotl » L,e célèbre professeur Joseph Kohler, « geheimer Justizrat, » n'a-t-il pas soutenu cette théorie de son autorité2 ? Alors...3

Oui, l'Allemagne aurait pu imposer sa volonté à la Turquie, elle aurait pu empêcher les massacres. Mais, toute ruisselante du sang des victimes de sa folie pangermaniste, elle ne l'aurait pu faire sans perdre tout son prestige aux yeux des Turcs. Et quelques progrès qu'ait pu accomplir l'infiltration allemande en Turquie depuis la guerre, le moment n'était pas encore venu de la brutaliser. La domination allemande doit encore s'exercer par la dou-

1 Quelques documents sur le sort des Arméniens, III,. p. 173.

2 Joseph Kohler, Not kennt kein Gebot, Berlin, 1915.

3 Comp. l'article du Temps du 29 juillet 1916 : Comme les Kurdes

« Le 20 mai 1915, écrivions-nous hier, le gouvernement turc a promulgué le décret ordonnant la déportation en Mésopotamie de la population arménienne. Moins de douze mois après, les autorités allemandes ont prescrit la déportation de la population du nord de la France.

» Rapprochement saisissant, où se mesure l'unité de doctrine des Allemands et de leurs alliés ! Un mot prononcé par le Chancelier le 4 août 1914 résume cette doctrine : Nécessité fait loi, — mais nécessité conçue dans la forme la plus basse et la plus étroite, nécessité d'adapter les conditions de la guerre à son but, et de ressusciter les traditions des conquérants barbares d'autrefois. »

ceur, et les Jeunes-Turcs devaient voir des avantages sensibles et immédiats de leur inféodation aux vues de l'Allemagne. Or, nous l'avons dit, le panturquisme était devenu le leitmotiv de la jaolitique de Talaat, cI'Enver et de Djémai,. Les contrecarrer sur ce point eût été plus que dangereux pour l'Allemagne. La guerre semblait aux panturquistes l'occasion envoyée par le ciel pour purifier le pays des éléments non-turcs. Leur refuser cette application violente des théories allemandes, les aurait sans nul doute indisposés contre l'Allemagne, et aurait peut-être même provoqué un revirement politique. L'anéantissement des Arméniens a pu ne pas être voulu par l'Allemagne, c'est possible. Mais V Allemagne, moralement, n'avait aucune qualité four intervenir, et, de plus, aurait payé une intervention sérieuse en faveur des Arméniens d'une diminution de sa puissance politique en Turquie. Comment alors la nouvelle Allemagne aurait-elle pu mettre Y Arménie audessus à' elle ?

L'attitude de la nouvelle Allemagne devant les massacres arméniens découlait logiquement, fatalement, de toute sa conception de l'Etat, de sa politique de la force (Machtpolitik) , de l'idée sacrilège qu'elle s'était faite de sa mission dans le monde. Mais si cette attitude était fatale pour le Sur-Etat allemand, les autres Etats, les simples, n'ont pas à s'incliner devant le criminel orgueil qui a créé cette nouvelle Allemagne, et qui est « devenu l'âme diabolique du pays entier \ » Ils opposeront à cet orgueil son fruit le plus sanglant, et ce fruit tombera lourdement dans la balance, le jour du Grand Jugement. Les Etats libres condamneront l'Allemagne, qui s'est mise au-dessus de l'humanité, pour crime de lèse-humanité.

Car la Vérité n'est pas dans l'hymne atroce par lequel l'Allemagne s'est proclamée Dieu. Elle n'est pas dans la vie éternelle de cette nouvelle Bête apocalyptique qui veut dévorer le Monde. La Vérité triomphe dans la mort de chacune des victimes de l'Allemagne

§ 7. Nous voudrions opposer au cantique allemand un récit transmis par M. Henri Barby, correspondant de guerre du Journal, qui a fait sur nous, par sa simplicité, plus d'impression que tous les autres témoignages d'atrocités, pourtant navrants.

1 Maurice Muret, L'Orgueil allemand, p. 338; ce livre d'un neutre suisse est certainement un des plus terribles réquisitoires qu'on ait formulés contre l'orgueil allemand.

Ce récit a été fait à M. Barbv par le Dr Toroyan, chargé par le gouvernement turc de visiter les camps des déportés. « Au cours de sa mission, il fut le témoin impuissant d'horreurs telles, il assista à des scènes si monstrueuses qu'il résolut de fuir, au risque de sa vie, afin de révéler au monde civilisé le barbarie et l'infamie des coupables : les gouvernants de la Turquie et leurs complices C'est le 25 novembre 191$ que le docteur

Toroyan, quittait Djérablous pour, en radeau, descendre le cours de l'Euphrate. » Voici le récit :

« Dans ce camp, se trouvaient encore entassés, des Arméniens d'Adana

et de la Cilicie. C'étaient, pour la plupart, des femmes et des jeunes filles. Deux d'entre elles, que je connaissais bien, mais que je reconnus à peine, tant leur état d'épuisement était lamentable, se jetèrent à mes pieds.

« Dites aux « braves » qu'ils se hâtent d'arriver en Mésopotamie ! me crièrent-elles en sanglotant. Nous sommes plus que mortes ! »

Sur son radeau, au fil du courant, le docteur descendit jusqu'à Meskeneh. Là il aborde et, escorté par deux gendarmes turcs, il visite le camp des Arméniens.

« Les infortunés étaient à peine couverts de haillons, dit-il, et n'avaient rien pour s'abriter contre les intempéries. Quelques-uns, accroupis sur le sol, essayaient de se mettre à couvert sous des parapluies en morceaux, mais la plupart n'avaient même pas ce misérable abri !

• » Je demande aux gendarmes qui m'accompagnaient ce que sont tous les étranges monticules de terre que j'aperçois partout, et autour desquels errent des milliers de chiens.

— Ce sont les tombeaux des «giaours» me répondent-ils tranquillement.

— C'est étrange ! tant de tombes pour un si petit village !

— Ah ! vous ne savez pas ! Ce sont les tombeaux de ces « chiens » qui avaient été amenés les premiers, au mois d'août. Ils sont tous morts de soif.

— De soif ! N'y avait-il plus d'eau dans l'Euphrate ?

— Nous avions défense, pendant des semaines entières, de les laisser boire.

» J'arrive enfin à l'extrémité de cet immense champ de tombes. Deux vieillards sont là, accroupis, et qui sanglotent. Je les interroge.

— D'où êtes- vous ?

» Ils ne répondent pas. La souffrance les a stupéfiés. Peut-être ne saventils plus parler. Plus loin, cependant, un autre déporté, prostré sur le sol, au milieu d'autres infortunés de la même famille, finit par me répondre. J'apprends que le camp renferme 5000 Arméniens de Mersina et d'autres villes de Cilicie.

» Cependant les gendarmes qui m'escortent se rapprochent de moi. Ils me désignent mie jeune fille :

» Effendi ! prenons-la et emmenons-la avec nous à Bagdad !...

» Sans attendre ma réponse, ils appellent la malheureuse. Elle s'approche, frémissante de peur. Elle me dit quelques mots en français. Avant d'être déportée, elle était institutrice à Smyrne. Elle meurt de faim. Je cherche à obtenir d'elle des détails précis sur le martyre des déportés, mais elle n'a qu'une réponse : « Du pain !... Du pain !... » Puis elle défaille et tombe évanouie.

«Elle est morte ! L'institutrice aussi est morte de faim ! » crient autour de nous des voix plaintives. Mais les gendarmes veulent profiter de l'évanouissement de l'infortunée pour s'emparer d'elle. Déjà ils l'ont saisie et la portent vers notre radeau. Je les arrête. Entre les lèvres de la pauvre fille je verse quelques gouttes de cognac et elle reprend ses sens.

» Une mère vient me supplier. Elle s'offre elle-même, elle m'offre sa vie pour que je sauve son fils qui agonise, dévoré de fièvre. Je lui donne un peu d'aspirine.

» Et maintenant, c'est par milliers que se pressent autour de moi des malheureux, décharnés, aux joues caves, aux yeux éteints ou trop brillants, et

qui, de toutes parts, arrivent aussi vite qu'ils peuvent, et m'entourent d'un tiunulte de cris désespérés : « Du pain ! des remèdes ! »

«Les gendarmes s'élancent. Dans cette misérable foule, à coups de pied, à coups de poing, ils tapent au hasard, tant qu'ils peuvent. Je m'enfuis désespéré de mon impuissance à soulager tant de souffrances.

» Voici deux femmes, l'une vieille, l'autre très jeune et très jolie, qui portent le cadavre d'une jeune femme...

» La sœur et la mère d.3 la morte sans doute.

» Je les ai à peine dépassés que s'élèvent des clameurs d'épouvante : un arabe frappe le cadavre et réussit à le faire rouler à terre. Puis, encouragé par les gendarmes il veut enlever la jeune fille qui se débat désespérément entre les bras de la brute qu; essaie de l'entraîner,

» La jeune fille évanouie s'abat à côté du cadavre, et la vieille, agenouillée, les yeux hagards, sanglote et se tord les mains devant les deux corps étendus.

» Je ne peux pas intervenir. J'ai les ordres les plus sévères. Tremblant de rage et d'indignation, je me réfugie sur mon radeau amarré sur le fleuve.

» Au milieu de la nuit, des cris éperdus me réveillent. Mes deux gendarmes, restés dans le camp, ont saisi des jeunes Arméniennes ; ils veulent les violenter et frappent sauvagement les déportés qui tentent d'intervenir...

» De tumulte que j'entends sans le voir, se prolonge. Enfin, les gendarmes reviennent, le batelier détache le radeau et prend ses rames. Nous partons...

» Absorbé par mes pensées, le cœur brisé, je me laisse emporter par la barque qui, lentement, glisse sur l'onde calme... Soudain les gendarmes ont un cri et s'esclaffent comme à une bonne farce :

— Da fille ! la fille de cette nuit !

» Je regarde : au fil de l'eau flotte uii cadavre qu'ils ont reconnu et que je reconnais, moi aussi.

» C'est celui de l'institutrice de Smyrne, de la malheureuse fille à qui j'ai causé quelques heures plus tôt... C'est elle qui, dans l'obscurité, a été la victime des deux bêtes féroces qui m'accompagnent. »

HBNRY Barby, Au pays de l'épouvante, pp. 164-170,

Pauvre petite institutrice arménienne... Elle aussi, sans îe savoir, a été victime de la nouvelle âme allemande. Vous voyez flotter ce cadavre sur l'Euphrate, monsieur Friedrich Naumann ? Vous entendez les assassins turcs ricaner leur « Ta'limi alleman ? » Qu'importe, n'est-ce pas ? « Dentschland, Deutschland ùber Ailes ! /.... » Mais l'Humanité vous répond : cette morte est au-dessus de votre Allemagne !

Le massacre des Nestoriens l.

De petit peuple intéressant appelé Nestorien (d'après sa religion), Syrien (d'après sa langue) ou Chaldéen (d'après sa race), vivait avant la guerre en partie dans le saudjak turc de Hakkiari, sur les rives du Grand Zab et du Bohtan, en partie

1 Livre bleu, présenté par Lord Bryce, p. 99-192 et 577-588.

en Perse, à l'ouest du lac Ourmia. Le patriarche des Nestoriens, nommé Mar Shimoun, résidait dans le Hakkiari.

Bans la plaine à' Ourmia, les Nestoriens, au nombre de 35 000, occupaient 70 villages et jouissaient, depuis les années que durait déjà l'occupation russe, de la sécurité complète. Une panique d'autant plus grande s'empara des malheureux chrétiens lorsque, à la suite de l'avance turque, en décembre 1914, vers Sary Kamich, les troupes russes, le 2 janvier 1915, quittèrent Ourmia. Aussi environ 15 000 Syriens suivirent-ils les Russes. Immédiatement après, les Kurdes et les Persans, bientôt suivis par des troupes turques, se mirent à piller et à brûler les villages nestoriens et à massacrer les habitants qui étaient restés. Dixhuit villages furent mis à sac dans le district de Barandouz, 16 dans celui à' Ourmia, 14 dans celui de Nazlou et 3 dans celui de Tergavar 1. Des milliers de villageois se réfugièrent dans les missions américaines et françaises d' Ourmia. L,es missionnaires américains réussirent à maintenir une sécurité comparative dans la cité même, mais en dehors de la ville, les Turcs non seulement ne protégeaient pas les chrétiens, mais organisaient eux-mêmes les massacres ; ils s'emparèrent aussi de ceux qui s'étaient réfugiés à la mission française et en tuèrent un certain nombre. Du reste, dans la ville même, la vie des chrétiens était un enfer. Les fonctionnaires turcs qui administraient Ourmia extorquaient aux notables de fortes sommes sous menace de mort ; ils rançonnaient, d'ailleurs, toute la population tout en vendant ses propriétés aux enchères publiques. Massés au nombre de 12 000 à la mission américaine, en butte aux plus grandes privations et sous le coup d'une crainte perpétuelle du massacre, les malheureux Nestoriens mouraient en très grand nombre du typhus et de la fièvre typhoïde (4000 environ). Ce n'est que vers la fin de mai 1915 que les Russes réoccupèrent Ourmia et Salmas et mirent fin à ce martyre.

Témoignages.

— Témoignage du Dr Shedd, missionnaire américain : D'un côté les Kurdes envahirent la plaine, suivis par des troupes turques ; de l'autre, les villageois musulmans se mirent à piller, à massacrer et à violer. Les villages qui ne se défendaient pas pâtirent comme ceux qui opposaient de la résistance 2.

1 Livre bleu, p. 585-586.

2 Livre bleu, p. 102.

D'après le révérend Robert M. Labaree, le riche village nestorien de Gulpashan fut pillé par les Kurdes, les hommes tués et les femmes traitées de la plus barbare façon 1. Les Nestoriens restés à Diliman (chef -lieu de Salmas) au nombre de 800, furent torturés et massacrés par les Turcs du trop fameux DjEVDET Bey 2. Le rév. E. T. Allen, d'Ourmia, rapporte qu'il a enterré lui-même 161 Nestoriens à Tcharbash, Gulpashan et Ismael Agha Kala, massacrés par les troupes régulières turques et leurs suivants kurdes ". D'après les renseignements du Département médical d'Ourmia, les femmes chrétiennes, parfois même des petites filles, dans tous les villages de la plaine d'Ourmia, ont presque toujours été violées par les musulmans *. D'après M. Paul Shimmon, environ mille chrétiens ont été tués après la retraite russe par les Kurdes et les Persans dans la plaine d'Ourmia B. Dans l'espace de deux semaines tous les 45 000 Arméniens et Syriens étaient pillés — pas un village n'échappa6. D'après le rév. Jessup, 12000 réfugiés de la plaine se sauvèrent dans la mission américaine et 3000 dans la mission française d'Ourmia. La mortalité dans la mission américaine fut d'abord de 10 à 25 et ensuite de 25 à 40 par jour. Dans le district d'Ourmia, jusqu'au mois de mars 191 5, 2000 Nestoriens moururent de maladie et 1000 furent tués (Livre bleu p. 116-117). Le Dr Shedd évalue le nombre des massacrés dans le district d'Ourmia, jusqu'au retour des Russes (mai) à 1000 ; et dans celui de Salmas à 800 ; il certifie le viol de centahies de femmes de tout âge, à partir de huit ans et de pillage des cinq sixièmes des chrétiens7. Il chiffre le nombre des morts de maladie pendant l'occupation turque à 4000.

Miss Pi,ATT, missionnaire à Oiirmia, rapporte que le consul turc extorqua en février 1917 aux Syriens de la ville 6000 tomans, connne garantie de leur sécurité8. Quelques jours après le même consul arrêta tous les Nestoriens réfugiés à la Mission française ; 48 d'entre eux furent fusillés et cinq pendus 8. Les soldats turcs envoyés par le consul pour « protéger » les chrétiens dans les villages violèrent toutes les femmes10. Le rév. Nisan. évalue le nombre des villageois péris dans la plaine d'Ourmia à 6000. Parmi les Nestoriens arrêtés à la Mission française se trouvait l'évêque Mar Dinkha. On tâcha en vain de le racheter, il fut fusillé avec les autres (p. 156). D'après M. Shimmon, on réussit, par contre, à racheter l'évêque Mar Eua, pour 5500 tomans ; d'autres notables eurent à payer des sommes moindres. En général, les fonctionnaires turcs qui gouvernaient la ville extorquaient de l'argent aux habitants. D'abord ils leur firent payer 6600 tomans comme prix de leur sécurité, puis dès que, grâce aux Américains, la somme fut versée, ils mirent en vente tous les magasins et marchandises. Des pauvres Nestoriens d'Ourmia, en butte à des privations inouïes, plus de 4000 moururent d'épidémies ".

Le Dr Sargis, missionnaire américain, raconte qu'un médecin nommé Simmon ou Shtmmon fut pris par les Turcs dans le village de Supnrghan. Sur son refus de se convertir à l'islam, les Turcs versèrent de l'huile, sur ses vêtements et y mirent le feu ; ils tirèrent sur lui pendant qu'il se sauvait tout en flammes et quand il tomba, ils lui coupèrent la tête. Le missionnaire Aixen trouva le corps de .Simon à moitié dévoré par les chiens ".

1 Livre bleu,

IIO.

1 Livre bleu,

110 et 103

* Livre bleu.

4 Livre bleu,

6 Livre bleu,

9 Livre bleu,

7 Livre bleu.

• Livre bleu,

9 Livre bleu,

10 Livre bleu,

11 Livre bleu,

12 Livre bleu,

334 LË SORT DE Iv'empire ottoman

Tous ces faits sont certifiés par les missionnaires américains témoins des atrocités commises. Le missionnaire Dr Shedd, tout en admettant des exceptions individuelles, prononce ce sévère jugement général : « Il n'y a pas de classe musulmane qu'on puisse exempter du blâme. Les villageois participaient au pillage et aux crimes, et les Persans des classes supérieures toléraient les méfaits et prenaient leur part du butin. Les Kurdes étaient dans leur élément naturel. Les Turcs non seulement provoquaient tout ce qui arriva, mais participaient aux pires des

crimes » Et après avoir admis des exceptions individuelles, le

Dr Shbdd poursuit : « tout cela était dû à des causes différentes ; l'une était la jalousie de la plus grande prospérité des chrétiens ; l'animosité politique, la haine de race et le fanatisme religieux y étaient aussi pour quelque chose. Il y avait aussi une mauvaise intention précise et déterminée (definite and determined purpose and malice) dans la conduite des fonctionnaires turcs. On peut dire sûrement qu'une partie de ces méfaits et dévastations est due directement aux Turcs et que rien ne serait arrivé sans eux 1. »

§ 2. Nous n'avons jusqu'à présent parlé que du sort des Nestoriens persans. Mais comme on le pense bien, les Turcs n'eurent garde d'oublier leurs propres sujets syriens. Les Nestoriens de la région du fleuve Bohtan furent victimes d'un massacre général exécuté par les soldats turcs et kurdes. Certains parmi ces derniers tâchaient, il est vrai, de sauver quelques chrétiens échappés à la tuerie, mais le gouvernement turc prit des mesures pour compléter son œuvre de destruction2.

En juin 1915, les Turcs attaquèrent les montagnards nestoriens du Hakkiari. Le siège du Patriarche (ou Mar Shimoun) dans le village de Quodshanis fut pillé et détruit. Les villages du Berwar se défendirent pendant quarante jours contre les troupes régulières turques, mais enfin, incapables de résister à l'artillerie avec leurs vieux fusils, les Nestoriens se retirèrent avec le Mar Shimoun dans l'intérieur de la montagne. Presque tous les villages du Tiara et du Tkhouma furent également

1 Livre bleu, p. 104.

a Iyettre du rév. Me DOWEI,!,, I4vre bleu, p. 180-181.

détruits. En août, le Mar Shimoun réussit à se sauver en Perse 1 avec une partie de son peuple (35 000).

§ 3. En résumé, le petit peuple nestorien a souffert des mains des assassins jeunes- turcs un martyre approchant celui des Arméniens. Sans l'ombre d'une provocation de leur part, le gouvernement turc a mis à feu et à sang le pays des chrétiens syriaques du Hakkiari, détruit leurs humbles demeures et forcé le pauvre peuple à fuir à l'étranger. Si, grâce à sa bravoure et aussi à l'aide des nobles missionnaires américains d'Ourmia, une partie des Nestoriens a échappé au massacre, l'odieux plan des dirigeants turcs de se débarrasser de tous les chrétiens de l'Empire est cependant apparu ici encore dans toute sa hideuse clarté.

Le martyre de la Syrie.

§ 1. Fidèle à son programme, qui était de profiter de la grande guerre pour délivrer la Turquie de « la tutelle internationale infligée à ce grand pays comme un impitoyable fléau2 », le gouvernement jeune- turc s'empressa, dès les premiers jours, d'abolir de fait le statut du Liban, imposé en 1861 par les Puissances à la suite des massacres qui avaient ensanglanté la Syrie en 1860 3. Depuis cette époque, tous les gouverneurs du Liban

1 Récit de M Paui, Siiimmon, Livre bleu, pp. 167 et 584-586.

2 Rapport du Comité « Union et Progrès » au Congrès de 1916.

8 Le premier Règlement concernant le Liban a été promulgué le 9 juin 1861 à la suite d'un accord intervenu entre la Porte, l'Autriche-PIongrie, la France, l'Angleterre, la Prusse et la Russie. Ce règlement a été modifié le 6 septembre 1864, par un Protocole qui fait ressortir clairement la situation internationale du Liban.

« Protocole adopté par la Sublime Porte et les représentants des cinq grandes Puissances à la suite de l'entente qui s'est établie sur les modifications que, sur la proposition de la Sublime Porte, il y avait eu lieu d'introduire au Règlement adopté le 9 juin 1861 concernant le Liban.

Ce nouveau Règlement sera promulgué, comme le précédent, sous la forme d'un firrnan, par S. M. le Sultan, et communiqué officiellement aux cinq grandes Puissances. La Sublime Porte, d'accord avec les représentants de l'Autriche de la France, de la Grande Bretagne, de la Prusse et de la Russie, maintient toutes les dispositions du Protocole signé à Constantinople le 9 juin 1861, ainsi que celle de l'article additionnel de même date.

S. A. Aali Pacha déclare cependant que la Sublime Porte a confirmé en son poste le gouverneur actuel du Liban pour cinq ans encore, à partir du 9 juin 1864. »

avaient été nommés par la Snblime Porte à la suite d'un accord préalable avec les grandes Puissances, et toujours, en conformité avec le règlement de 1864, le choix s'était porté sur un chrétien. Ainsi, dans le protocole de la nomination, comme gouverneur du Liban, d'OHANNÈs Bey Couyoumdjian, du 10/23 décembre 1912, nous lisons que les Représentants des Puissances « sont unanimes pour constater par le présent protocole l'entente préalable qui, à l'occasion de cette nomination, s'est établie entre eux et la Sublime Porte, et pour maintenir la clause qui fixe à cinq ans, à partir de la date du présent protocole, la durée des pouvoirs du gouverneur. »

Dès que la Jeune-Turquie fut entrée dans la guerre européenne aux côtés de l'Allemagne, elle révoqua le gouverneur Couyoumdjian et le remplaça par un musulman, Au Munif Bey 1. Voici une partie intéressante du discours que le nouveau gouverneur prononça à la suite de la lecture du firman impérial d'investiture : « Vous n'ignorez pas que ma nomination à ce poste diffère de celle des gouverneurs précédents qui, eux, étaient nommés avec l'approbation des six puissances. La volonté de notre Auguste Maître m'a désigné à cette fonction directement. La décision prise par la Sublime Porte seule indique clairement que la Turquie — que Dieu la conserve ! — a aboli de fait les protocoles existants entre elle et les puissances, tant en ce qui concerne le choix des gouverneurs du Iyiban qu'en ce qui touche le mode d'administration de cette moutessarifié (préfecture), et qu'elle a fait disparaître les digues qui empêchaient les Libanais de jouir des droits et des avantages garantis par la Constitution. La Turquie, de par sa souveraineté sur cette partie importante de l'Empire, est devenue libre et a empêché toute intervention étrangère tant à l'intérieur qu'à l'extérieur 2. »

§ 2. Cependant l'installation du gouverneur musulman dans le Liban ne fut pas suivie immédiatement, de l'extermination

Suivent les signatures de Aau Pacha et des plénipotentiaires des puissances, Bui,wer, Prokesch-Osten, de Bonnières, Steffens, Ignatieff.

L' Article 1 du Règlement de la même date porte : « Le Liban sera administré par un gouverneur chrétien nommé par la Sublime Porte et relevant d'elle directement »

1 La Sublime Porte notifia, en 1916, l'abolition des privilèges du Liban aux gouvernements d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie.

2 Voir l'article d'Ai,Y El, ghaiaTy, dans le Journal de Genève, du 16 juillet

de la population chrétienne de la Syrie, prévue dans le plan jeune-turc, aussi bien que celle de l'Arménie. Enver, Talaat et le « vice-roi » syrien — Djémal Pacha — étaient prudents. Ils craignaient un soulèvement de toute la Syrie en cas d'un débarquement des Alliés ou d'une avance victorieuse de l'armée anglaise d'Egypte. Et la flotte anglo-française était aux Dardanelles. Il fallait donc patienter. Mais l'heure propice arriva en été 1916. Sinistre précurseur, Enver Pacha alla sur les lieux pour bien peser les chances de succès de la nouvelle « entreprise nationale » et bientôt après son retour il y fut procédé. Ce fut V extermination des Syriens par la famine. Voici comment le journal arabe du '"aire, Y Al-Ahram, dépeignait la situation :

La visite d'Enver Pacha en Syrie a revêtu pour le Liban tous les caractères d'une véritable calamité publique. Il a en effet donné les ordres les plus sévères pour défendre le ravitaillement de la montagne. On ne tolère que le passage d'un peu d'orge et de grain, qui sont distribués à raison de quatre kilogrammes par personne et pour vingt-cinq jours. Cette nourriture, encore qu'insuffisante, est en outre nocive. Aussi la mortalité s'est-elle étendue d'une manière effrayante. Les routes sont couvertes de cadavres, et les forêts où les malheureux affamés vont chercher des herbes sauvages pour se nourrir sont pleines de corps en décomposition.

En présence de cette situation affreuse, les notables du Liban se sont présentés au gouverneur turc qui leur a été récemment imposé, pour lui demander de mettre fin à la misère générale.

« C'est affaire au gouvernement et non aux particuliers, leur a répondu Ali Mounif Bey. Lorsque les Libanais en arriveront à se dévorer entre eux, alors seulement vous pourrez prétendre qu'il y a la famine ! »

Le gouvernement turc a fait d'ailleurs arrêter les notables qui avaient osé se plaindre, et qui ont été déportés. Les bêtes de somme, les chevaux, les bœufs, tout a été confisqué. Aussi a-t-il été impossible de labourer et de faire des semailles. D'ailleurs, les graines manquent, et la terre meurt avec ses habitants.

A Beyrouth, le rothol de blé (trois kilos environ) se vend cinq piastres (95 centimes), au Liban 25 piastres, et l'on n'en trouve presque pas. Si un Libanais a le malheur d'aller à Beyrouth pour se procurer du pain, il est pris par les soldats turcs à la frontière et assommé. La chasse des oiseaux est défendue, et l'on évalue à des dizaines de milliers les pauvres gens qui avaient succombé au ier mai dernier.

Les émigrés d'Amérique et d'ailleurs ont commencé à envoyer des secours à leurs familles au Liban, et les missionnaires se sont offerts gracieusement pour les faire parvenir. Mais le gouvernement turc a donné l'ordre de verser ces secours en argent à la Banque ottomane, qui les gardera pour le compte des destinataires. Ordre est donné à cette banque de ne les verser aux intéressés qu'un an après la date de dépôt sous forme d'allocations hebdomadaires et en papier monnaie; la livre sterling, qui vaut habituellement 1 37 piastres, n'est comptée que pour 80, ce qui représente une perte de dix francs par livre.

En attendant, la potence est dressée en permanence à Beyrouth, à Alep, à Damas et dans toute la Palestine, pour tous ceux qui ne veulent pas mourir en silence. Le bilan du mois dernier est de onze exécutions publiques à Beyrouth, de huit à Alep, de huit à Damas, de neuf à Caiffa. (Le Temps du 1 1 juin 1916.)

338 I,E SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

De son côté, le correspondant du Temps au Caire lui écrit le 27 juin 1916 :

« Depuis bientôt quatre mois, les Turcs ont entrepris le massacre en masse des populations du Liban. Se rendant compte des difficultés du système appliqué pour l'extermination des Arméniens, et manquant sur place de la collaboration qu'ils trouvent ailleurs chez les Kurdes, ils ont bloqué la montagne, comme une ville assiégée, arrêté tout ravitaillement, coupé toute relation, et la famine a fait sou œuvre. De plus, sous prétexte de venir en aide aux malheureux affamés, l'administration turque leur distribua du pain fait de sciure de bois et de vesces noires. L'effet en fut effrayant, et les cadavres s'entassèrent sur les places publiques et dans les maisons.

Un témoin oculaire rapporte qu'ayant pénétré dans ce séjour fermé de la mort, il en est sorti après les péripéties les plus émouvantes. Il a parcouru le pays dans tous les sens, il s'est arrêté dans tous les bourgs et villages et a assisté aux scènes les plus effrayantes.

Mais pourquoi ce revirement soudain de la Turquie ? Pourquoi avoir différé si longtemps la réalisation de son plan ? Elle avait inauguré au Liban une politique d'apaisement ; elle avait fait elle-même les premières avances d'un rapprochement ; elle avait gardé au Liban ses privilèges administratifs, s'étant contentée de lui enlever son autonomie politique et les garanties qui la maintenaient ; elle avait retiré le corps d'occupation ; elle avait ouvert des écoles pour les filles comme pour les garçons ; elle avait rendu à leurs foyers ceux qu'elle avait déportés et gardés comme otages ; elle avait remis en place tous les fonctionnaires libanais, se réservant le seul poste du gouverneur général ; un soldat qui avait attenté à l'honneur d'une femme avait été pendu, et un autre condamné à trois ans de travaux forcés pour avoir tenu des propos galants à une passante isolée. Djémal Pacha s'était rendu avec ostentation à la résidence du patriarche maronite, accompagné d'un brillant état-major et quand l'auguste vieillard vint lui rendre sa visite à Beyrouth, des honneurs souverains l'accueillirent ; il passa entre les bataillons turcs, qui portaient les armes, et devant plus de 20 000 spectateurs. Maintenant ce même vieillard de quatre-vingts ans a été traîné seul devant la cour martiale et s'est assis sur le banc des prévenus comme criminel. Que s'est-il donc passé ?

Au début des hostilités, craignant un soulèvement du Liban, les Turcs l'avaient fait occuper par 40 000 soldats. Puis, ce danger passé, l'activité de alliés sur la frontière égyptienne donna de fortes hiquiétudes à Djémal Pacha, qui ne jugea pas opportun de se créer des difficultés intérieures. Longtemps il vécut avec la hantise d'un débarquement des Alliés sur la côte syrienne, au Liban ou à Alexandrette ; l'heure n'était pas non plus propice pour l'exécution du vaste plan de l'extermination des chrétiens d'Orient ; et — pourquoi ne pas le dire ? — l'Autriche, qui avait encore quelque influence morale, ne fut pas sans inter venir pour complaire à la curie romaine. Maintenant, toutes les préoccupations des Turcs sont dissipées ; l'Autriche s'est estimée satisfaite de ses velléités de protection ; Enver Pacha est allé lui-même s'assurer en personne si tout était prêt pour la mise en exécution du crime : tout semblait propice, et ces pauvres populations, abandonnées des hommes, se trouvèrent pieds et poings liés à la merci du cimeterre turc. »

Ecoutons maintenant un Syrien, Ai,y-Eiv-Ghaiaty :

« Les Jeunes Turcs sont à l'œuvre. Cependant, le système d'extermination des Arméniens a changé de caractère vis-à-vis du Liban : là, c'étaient les massacres, ici c'est la famine.

Les renseignements qui nous parviennent de toutes parts, et dont débordent les colonnes de la presse arabe d'Egypte et d'Amérique, s'accordent à reconnaître la situation tragique de la Montagne Blanche. Ce fut surtout à la suite de la visite mystérieuse d'ENVER Pacha en Syrie que les autorités

militaires germano-turques prirent des mesures exceptionnellement tyranniques en vue d'affamer le Liban et de martyriser ses habitants. Un ordre a été donné pour interdire tout ravitaillement des populations libanaises. On n'autorise plus qu'une ration de quatre kilos par tête, et pour la durée de vingt-cinq jours, d'une farine noirâtre et avariée qui provoque parfois des empoisonnements. Les indigènes en sont réduits à manger l'herbe des champs : les routes, les forêts sont jonchées de cadavres, et l'on rencontre à chaque pas des corps putréfiés. Il a été défendu aux Libanais d'importer aucune provision de Beyrouth. Ceux qui contreviennent à cette interdiction sont exposés aux pires châtiments et roués de coups par les gardes, qui s'emparent des marchandises.

Les notabilités libanaises se sont rendues en délégation auprès du gouverneur turc, Au Mounif Bey, qui leur fut naguère imposé, pour implorer sa protection. Mais celui-ci leur répondit que c'était affaire au gouvernement d'agir, que les particuliers n'avaient pas à réclamer.

Cette situation fut encore aggravée par une invasion de sauterelles qui, onze mois durant, ont ravagé toutes les récoltes. Les animaux domestiques ayant été réquisitionnés par les autorités militaires, il fut presque impossible de se livrer aux travaux agricoles. Pour comble d'infortune, les malheureux paysans se virent interdire la chasse, même celle des corbeaux. La multiplication des morts contraignit le gouverneur à autoriser l'inhumation hors des murs du cimetière.

Un grand nombre de familles sont entièrement anéanties, «t bien des villages ont perdu plus du tiers de leur population. On évalue le nombre des individus morts d'inanition, jusqu'au commencement de mai, à près de quatre-vingt mille.

Les secours qui ont été dépêchés par les émigrés syriens d'Amérique et d'ailleurs aux missionnaires américains de la Syrie, pour les distribuer à qui de droit, furent remis, par ordre du gouvernement, à la Banque ottomane de Beyrouth. Celle-ci aurait été chargée d'en livrer des acomptes hebdomadaires, en assignats, à condition que le capital demeurât une année entière dans ses coffres, et au taux de 80 piastres la livre sterling au lieu de 136.

La potence est dressée sur les places dans les principales villes pour tous ceux qui se révoltent contre cet état de choses. Le bilan des victimes, pour le mois d'avril, a été de 35. Les déportations sont nombreuses, on éloigne des chefs de tribus et des membres du clergé de toutes les communautés chrétiennes du pays. Le nombre des exilés de Beyrouth, du Liban et de Balbek est de 4000 personnes de la meilleure société syrienne. On rapporte d'autre part que 400 familles ont été expédiées dans le désert à l'est de Damas1. »

Le comité syrien d'Egypte a donné en décembre 1916 les précisions suivantes sur les ravages de la famine en Syrie, et notamment au Liban. I

Contrairement à l'attente générale, la récolte a été très mauvaise cette année, excepté dans certaines régions, qui ont été assez heureuses pour avoir de la semence et des bras valides pour la cultiver. Aussi la famine a-t-elle sévi d'une manière encore plus terrible dans plusieurs centres du Liban et de la Syrie, où la mortalité se développe d'une manière effrayante, accrue par les épidémies.

Le centre le plus éprouvé du Liban s'étend de Nahr-el-Kalb à Tripoli et de la mer à Balbeck et englobe le Kesrouan, le Gébail, le Bairoiin et le Geobbet, toutes les provinces du nord. Au sud, l'état, quoique grave, est moins désespéré. Dans le Kesrouan, la classe moyenne et le peuple n'existent plus ; quant à la haute classe, son dénuement est si complet qu'elle ne saurait passer l'hiver. Toutes les propriétés y ont été hypothéquées, le mobilier, les

1 Journal de Genève, du 16 juillet 1916.

340 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

vêtements même aliénés ; des malheureux ont été jusqu'à vendre la toiture de leur maison pour avoir de quoi vivre quelques jours. On constate journellement quinze à vingt cas de mort dans les localités de 1200 à 1500 habitants. Dans les villages, il n'y a plus âme qui vive.

La situation est encore plus terrible dans le Gébail. Des bourgs de 4000 et 5000 âmes ne comptent plus que 100 ou 150 personnes. Les petites localités n'existent plus. (Le Temps, 16 décembre 19 16.)

Les Syriens voyaient maintenant combien avait eu raison leur nouveau gouverneur, Ali Munif Bey, en annonçant la disparition des « digues » que l'Europe avait si longtemps maintenues entre eux et « les droits et les avantages garantis par la constitution ottomane ». Et comme ils n'en étaient pas encore arrivés à «se dévorer entre eux», ils avaient, d'après la conception du même éminent homme d'Etat, tort de se plaindre.

Si l'initiative de l'exécution des Libanais chrétiens par la famine doit, du moins d'après les renseignements dont dispose aujourd'hui la presse européenne, être attribuée au gouvernement central jeune- turc lui-même, et spécialement à Enver Pacha, le «viceroi » de la Syrie, Djémal Pacha est certainement coupable d'avoir occasionné, par des mesures administratives, une famine dans tout le pays soumis à son pouvoir. Car, dès les débuts de la guerre, il avait ruiné la Syrie par les réquisitions les plus immodérées, par des perquisitions plus lourdes encore que celles du fameux intendant-général Ismail Hakki Pacha dans le reste de l'Empire. DjEMAiy Pacha réquisitionna, entre autres, pour l'armée tous les chameaux de la Syrie et de la Palestine en provoquant une terrible crise de transports 1. D'après des témoins dignes de foi, au mois de mars de 1916, dans un grand nombre de villages, le 30 et même le 40% de la population était déjà mort de faim. Jusqu'en 1916, l'administration de la Syrie ne fit pas la moindre tentative pour organiser la distribution de la récolte. Ensuite, des commissions, composées de chrétiens, de musulmans et de juifs, furent organisées pour acheter du blé des Arabes du Hauran. Mais, vu leur peu de succès, en février 1917, l'approvisionnement de la population passa entre les mains de l'autorité militaire2.

1 Pour donner une idée de l'imprévoyance de l'administration de Djémal Pacha, nous mentionnerons aussi le fait que, par milliers, ces chameaux périrent de faim et de manque de soins.

' Il est intéressant de noter que les Bédouins du Hauran, province qui possède de grands stocks de blé, ne le vendent que contre de l'or. Djémai, Pacha ne pouvant pas entreprendre la conquête de ces nomades, le gouvernement turc est obligé d'acheter lui-même de l'or en Syrie pour payer les achats de blé dans le Hauran. Parfois, du reste, à ce que l'on dit, cet or est tout simplement extorqué à la population.

D'autre part, la dépréciation du papier monnaie qui, malgré les beaux discours de Djavid Bey, continue à s'accentuer dans tout l'Empire, s'est fait sentir lourdement en Syrie et en Palestine. Et voici par quelles mesures despotiques le dictateur Djêmal Pacha a cru pouvoir parer au « véritable désastre économique » qui en résultait. Comme le fait observer très justement le Temps, le document suivant, emprunté au journal arabe Al-Charc, qui paraît à Damas, jette un jour saisissant sur la situation intérieure en Turquie et se passe de tout commentaire :

Page 1