CONCERNANT LA CIRCULATION FIDUCIAIRE
La valeur du papier-monnaie dans la zone de la quatrième armée impériale est en baisse plus que partout ailleurs dans les autres parties de l'Empire. Cette zone constituant un grand centre d'échange, la dépréciation du papier produit un véritable désastre économique pour la Syrie et la Palestine comme pour l'armée elle-même, désastre dont la répercussion se fait sentir jusqu'en Mésopotamie et même en Anatolie. Tandis que la circulation fiduciaire est l'objet d'une confiance étonnante en Allemagne, en Suisse, voire même en France, pendant que nos armes et celles de nos alliés conservent partout leur supériorité, cette crise ne saurait être que l'effet d'un pur accaparement. En conséquence, je veux et j'ordonne que cet accaparement finisse et que la valeur du papier-monnaie soit exactement celle de l'or.
J'avais jusqu'ici espéré que le cours normal des choses pouvait se rétablir de lui-même, et je n'avais pas sévi. Mais une expérience de deux ans m'a convaincu que la sévérité est une loi sacrée. Si j'ai donc recours par devoir à des mesures de coercition dans l'intérêt de l'armée et de la population pauvre, avant d'en arriver là, je publie le dernier avis suivant :
i° Tout vali ou mutessarif autonome tiendra dans sa circonscription une réunion de toutes les personnalités qui influent sur la vie économique, c'est-à-dire directeurs de banques, y compris ceux de la Banque ottomane et de la Banque allemande, riches et notables commerçants, industriels. Il leur recommandera, au nom de la solidarité patriotique, de penser sérieusement au moyen pratique de rendre au papier-monnaie une valeur égale à celle de l'or et de le mettre aussitôt à exécution ;
20 Nous espérons que ces personnes, qui représentent l'élite de la nation, trouveront dans leur patriotisme de quoi porter remède à la situation, et je suis convaincu que le moyen est en leur pouvoir ;
3° Si mon attente toutefois ne se réalise pas, si d'ici au 15 mars la valeur du papier-monnaie n'était pas adéquate à celle de l'or, j'exilerai en Anatolie et en Roumélie dix personnes parmi les notables ci-dessus mentionnés, et qui seront désignés par voie de tirage au sort. Les noms des directeurs de la Banque ottomane et de la Banque allemande seront également jetés dans l'urne ;
40 Les vilayets auront à me livrer alors, en double expédition, la liste des notables classés par ordre alphabétique ;
5° Six semaines après l'exil de la première catégorie, la deuxième prendra le même chemin, et ainsi de suite, avec une régularité mathématique, jusqu'à ce que la circulation fiduciaire ait retrouvé son cours normal ;
6° Le désastre de la Syrie et de la Palestine, par suite de cette perturbation économique, a atteint des proportions qu'aucun autre désastre
342 LE SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN
ne saurait égaler en horreur. Pour l'arrêter, la sévérité que j'emploie est un véritable bienfait pour les pauvres et tout le pays.
Le commandant de la 4e armée impériale et ministre de la marine :
Ahmed Djemai,.
(Le Temps, 6 juillet 1917.)
Le nombre des victimes, dans le seul Liban, est évalué àioo 000. La situation des survivants dans toute la Syrie, à ce que nous dit un voyageur qui a parcouru le pays pendant les premiers mois de l'année 1917, est des plus misérables. Leur capacité de gagner est réduite de moitié, et le prix des denrées, par contre, a quadruplé. Et c'est un miracle qu'une partie de la population civile ait survécu à ces privations.
Les Etats-Unis d'Amérique sont venus au secours de la Syrie mourante. Mais, pendant longtemps, le gouvernement jeune-turc les empêchait d'agir. Ainsi nous lisons dans le Temps du 9 juillet 1916 :
Les Ktats-Uuis ont chargé leur représentant à Constantinople d'attirer une fois de plus l'attention de la Turquie sur la requête du gouvernement américain, laissée jusqu'ici sans réponse, et tendant à ce que les neutres aient la faculté de ravitailler les chrétiens affamés de la Syrie. Le chaigé d'affaires des Etats-Unis a reçu l'ordre de déclarer à la Porte que « le refus par la Turquie de prendre la 'requête américaine en considération a sérieusement affecté les relations entre les deux Ltats ».
§ 3. Nous n'allons pas jusqu'à accuser Djémal Pacha d'avoir voulu exterminer par la faim tous les Arabes de la Syrie. L'exemple des Libanais devait suffire. Mais ce panturquiste fanatique a voulu certainement profiter de la guerre pour extirper, par un régime de fer, toutes les tendances séparatistes arabes que la longue oppression turque n'avait jamais pu faire disparaître, et qui s'étaient fait jour, tout dernièrement, en 1912 et 1913. La misère de la population arabe ne devait donc pas trop toucher ou inquiéter Djémal Pacha, qui ne pensait qu'au bien-être de l'armée turque qui occupait le pays. Par contre, il croyait nécessaire de frapper un grand coup contre les intellectuels arabes et, malheureusement, le hasard l'y aida.
En quittant Beyrouth après la déclaration de guerre, le consul de France n'avait pu ni emporter ni détruire une partie des documents confidentiels qui se trouvaient dans les combles du consulat. Le consulat d'Amérique avait apposé ses scellés sur le local français, mais les Turcs ne manquèrent pas de les briser et de s'emparer des archives, où ils découvrirent, entre autres, une corres-
pondance qui fournit à Djëmae Pacha le prétexte hypocrite cherché pour couvrir ses plans de bourreau 1.
Ce n'est pas que nous voulions disculper d'avance les « grands hommes » de Constantinople, Enver et Taeaat, et leurs éminences grises, du sang des patriotes sj^riens. Tout porte à croire que les assassins des Arméniens ne pouvaient qu'approuver les exécutions des Syriens, dictées par les mêmes préoccupations, les mêmes visées. Cependant, si les noms de Talaat et d'ENVER doivent rester attachés aux vêpres arméniennes, le martyre des patriotes arabes de la Syrie projettera toujours sa lueur sinistre sur le nom de Djëmae, vice-roi absolu de ce pays pendant la guerre mondiale.
Les documents << compromettants » dormirent tranquillement dans les archives du gouvernement, jusqu'à ce que le moment fût venu d'écraser « l'hydre arabe ». Ce moment coïncida avec la famine dans le Liban.
Au printemps de 1916, Djëmae Pacha commença sa campagne contre l'élite syrienne. Quelques centaines de Syriens des plus en vue furent déférés aux cours martiales pour haute trahison. Un communiqué officiel du 23 avril, signé par Djëmae Pacha, annonça qu'environ deux cents personne* avaient été reconnues coupables par la cour martiale à'Aley d'avoir fait cause commune avec la France et l'Angleterre, et travaillé à l'érection de la Syrie, de la Palestine et de l'Irak en principauté indépendante de la Turquie. Ces personnes furent condamnées à la pendaison, à la déportation ou à la réclusion. Djëmae Pacha donne la liste de ses victimes, pendues à Damas et à Beyrouth, liste sur laquelle on relève les noms des Syriens les plus marquants, comme le sénateur Abd-ue- Hamid Zôhravi, ancien président du Congrès arabe de Paris ; Chefik-ee-Moueyyed, député ; I'Emir Omar, fils du célèbre Emir Abd-ee-Kader ; le philosophe Abd-ue-Vehab el Ingusi ; Chukri-el-Asseey, député ; Abd-ul-Gani-el-Ureissi et le Cheikh Ahmed Tabbara, journalistes, et beaucoup d'autres Syriens éminents appartenant au monde politique, à la presse ou aux lettres arabes.
§ 4. Dans son manifeste du 23 avril 1332 (1916) Djémae Pacha promettait « de mettre sous les }^eux du public impartial tout le dossier rangé de l'affaire », jugée par la cour martiale d'Aley (Aalyé). En effet, le commandement de la 4me armée ottomane,
1 Les Etats-Unis d'Amérique ont adressé une énergique protestation à la Turquie contre la violation des scellés américains. (Le Temps, 15 juillet 1916.)
344 i*e S0RT DE l'empire ottoman
Djëmai, Pacha, publia quelques mois après un livre intitulé : La vérité sur la question syrienne. Ce livre contient les aveux des coupables, les correspondances des comités syriens et les documents officiels saisis par les autorités turques aux consulats de France à Damas et à Beyrouth. Les fac-similés de ces documents sont annexés au livre. C'est une tentative de justification du gouvernement ottoman devant l'opinion publique du monde civilisé.
La grande préoccupation de Djémal Pacha, qui perce dès les premières pages de l'introduction de son livre, est de prouver que les personnes condamnées par la Cour martiale d'Aley n'étaient que de vils agitateurs, n'exprimant nullement les vraies aspirations du peuple arabe. Ces agitateurs formèrent des sociétés « constituées, il est vrai, sous le couvert des lois de l'Empire », travaillant soi-disant au développement intellectuel et social de l'élément arabe, mais a)^ant comme but secret de « pénétrer la population arabe des idées et des principes frappés au coin de la pure sédition.. ... »
« Le but de toutes ces organisations peut se résumer en quelques lignes :
» Etablir le Califat en Egypte sous la protection britannique, et transformer le Khédivat en Califat.
» Faire passer la partie méridionale de la Syrie, de Khaifa à la frontière égyptienne, sous le protectorat anglais, et la partie septentrionale de Khaifa à Alexandrette, sous la domination française ;
» Eriger en Syrie une principauté musulmane indépendante ;
» Certains nourrissaient le dessein de rattacher Beyrouth au Liban, d'étendre la frontière dix Liban jusqu'à Boukaa ou de faire annexer directement la Syrie par la France »
Ce n'est qu' « une fraction minime de la jeunesse et de la population arabe se fiant aux postulats visibles et aux doctrines déclarées de ces sociétés, séduite par leurs sophismes, obnubilée par leurs fatras, entraînée par leurs clameurs qui sonnaient pourtant au timbre de la plus pure hypocrisie, qui se rallia à elles, et les aida ainsi involontairement à étendre leur rayon subversif, à consolider leur position, au bénéfice exclusif des leaders, lesquels en profitaient pour accroître leur propre prestige et leur influence personnelle, soit dans leurs pourparlers avec les Etats ennemis, soit dans leurs rapports avec les « Emigrés politiques » dont la carrière était à jamais close dans ce pays. »
« On ne saurait trop insister sur ce point essentiel : le procès instruit
par la cour martiale d'Aley n'est nullement une affaire de nationalité ; c'est une simple affaire de haute trahison... » « Il n'y a donc rien dans cette affaire qui touche l'Arabie ou qui puisse donner l'idée d'une tentative d'insurrection arabe... » « On se persuadera, au contraire, en parcourant ce livre, combien il a été abusé de l'innocence et de la bonne foi de la nation arabe et à quel point la masse, prolétaires, bourgeois et aristocrates, resta en dehors de ce mouvement... » « La cour martiale d'Aley n'a pas jugé et condamné contradictoirement ou par contumace plus de 200 personnes tant parmi les musulmans que parmi les chrétiens l. »
« La vérité sur la question syrienne » fait l'historique des sociétés arabes ayant conspiré contre le gouvernement. Elles sont nées toutes après la Constitution de 1908, et pour la plupart se remplaçaient successivement.
C'était d'abord la El-Aha-ul-Arabi (Les frères arabes) fondée à Constantinople en 1908, sous le patronage de l'ancien député Chéfik Bey El, Mueyyed et de Nadra MouTRAN, ayant comme but avéré le relèvement du niveau culturel des Arabes, mais servant en réalité les idées sépara-
1 La vérité sur la question syrienne, p. 5-9.
tistes ; cette société fut dissoute après le mouvement réactionnaire du 31 mars 1909 1. Vint ensuite la société El Muntedel-Edebi (club littéraire) qui dura de 1909 (1325) à 1915 (13 31), constituée à Constantinople par les soins d'ABDUL-HAMiD Zohravi. D'après les aveux obtenus par la Cour martiale des membres de la société, « le but de la formation à' El Muntéda était de réunir en un groupe les étudiants arabes, de leur inculquer les idées de la race, et de les mettre en mesure de lutter pour l'indépendance arabe, dût-on obtenir ce résultat avec le concours étranger entraînant une occupation ou une protection. » El Muntéda était un organe de la société EÎla- Merkezyé2.
La société Kahtanié (d'après Kahtan, ancêtre présumé des Arabes) fut fondée à Constantinople en 1909, par les mêmes personnes que la Muntéda.
« La Kahtanyê entreprend sa tâche avec plus de courage et d'envergure que les sociétés précédentes, quoique sous le manteau des statuts autorisés ; son but est le même : préparer la jeunesse et les voies pour la réalisation des idées subversives*. » Après la guerre tripolitaine, une branche de cette société fut créée par Aziz Au, pour s'occuper exclusivement de la propagande dans l'armée, d'abord sous le nom de El-Ahd (le Serment4), ensuite sous celui de Thevriet ul-Arabyé (société révolutionnaire arabe) 8. « Ce qui diffère des autres sociétés, dans les agissements de la Thévriyet-nl-Arabyé, c'est qu'ici aucune démarche ne demeure secrète. Le masque est levé. »
Une des proclamations de cette société dit : « Arabes, levez-vous ! Fils de Kahtan, retirez vos épées du fourreau, délivrez et nettoyez votre pays des ennemis de vos personnes, de votre race et de votre langue, de ces hommes qui vous méprisent.
» Arabes musulmans ! vous vous trompez en croyant que cet Etat despotique est un gouvernement musulman. Dieu a dit dans le Koran que les tyrans sont tous des infidèles. Ainsi tout gouvernement tyrannique est ennemi de l'Islam.
» Arabes chrétiens et israélites, unissez-vous à vos frères musulmans. N'écoutez pas ceux qui disent qu'ils préfèrent les Turcs sans religion aux Arabes de croyances différentes ; ce sont des ignorants qui méconnaissent les intérêts vitaux de la race.
» Arabes, sachtz qu'un comité de Fédaïs s'est constitué, dont le programme est de tuer tous ceux qui tuent les Arabes et s'opposent aux réformes arabes. Ces réformes ne s'accompliront plus sur la base de la décentralisation sous la dépendance de Constantinople, ainsi que le préconisent quelquesuns, mais en faisant renaître votre lustre passé et disparaître les renards expérimentés qui ont détruit tout vestige de droit arabe dans le pays. Notre programme vise à la fondation d'un Etat arabe ne dépendant d'aucun autre centre •. »
La société En Nahdat-ul-Lubnanyê, d'après des aveux recueillis par la Cour martiale, aurait consacré ses efforts à l'occupation du Liban et de la vSyrie par la France. La Vérité extrait à ce propos du dossier confisqué au consulat de France à Damas une lettre du Consul à l'Ambassadeur de France du 15 janvier 191 3, où il est question d'une démarche de Nahlé MotjTran Pacha, notable de Baalbek, lequel avait communiqué au Consul l'intention des habitants de Baalbek et de la plaine de Bouckaa de faire annexer leur pays au Liban ; le consul a cependant observé devant le langage tenu par Nahlé Moutran Pacha « la plus grande réserve 7 ».
1 1. c, pp. 11-13.
a La vérité, p. 14-22. V. p. 18.
* Loc. cit., p. 23-25. V. p. 24.
4 Loc. cit., p. 26-28.
6 L. c. pp. 29-37.
• Loc. cit., p. 35.
7 Loc. cit., p. 38-43. V. p. 42,
346 ËE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
La Vérité sur la question de Syrie passe ensuite à l'œuvre de la Djemyet-iislahyé (société réformiste) qui s'était formée à Beyrouth en 19 12. Ici Djé- MAiv Pacha éprouve le besoin de décocher quelques flèches empoisonnées au Cabinet de Kiamie Pacha, lequel, à la suite de l'effervescence régnant parmi les Beyrouthlis, avait, en décembre 19 12, autorisé l'étude et i'examen des réformes requises par le conseil général du vilayet. « Dans le projet qu'il avait élaboré, le conseil général jetait les bases d'institutions toutes nouvelles, en opposition avec les lois de l'Empire. D'après ce projet de réformes, la douane, la municipalité, la police et nombre d'autres départements devaient être contrôlés par des inspecteurs et des conseillers étrangers ; le mémorandum contenait également certaines propositions attentatoires à la dignité et au prestige du gouvernement... » La Vérité relève ensuite avec satisfaction que le Cabinet unioniste, revenu au pouvoir en janvier 19 13, ne tint aucun compte des réformes proposées. « Naturellement, le projet envoyé à Constantinople demeura sans suite et sans commentaire parce qu'il était l'œuvre d'une initiative illégale, d'une commission privée de tout mandat. » Le Gouvernement publiait par contre la nouvelle loi sur l'administration des vilayets, augmentant la compétence de ces derniers. Ceci ne contenta cependant pas ceux « oui, poursuivant des passions et des intérêts personnels, » fondèrent la société réformiste. Le Gouvernement tâcha de la dissoudre, mais dut y renoncer vis-à-vis de l'attitude de la population de Beyrouth, qui ferma pendant trois jours les boutiques K
Djémai, Pacha prétend ensuite que la société réformiste ne visait nullement aux réformes, mais faisait une opposition ouverte au gouvernement turc. Il appuie surtout son dire sur un mémoire présenté le 12 mars 19 13 par les chrétiens de Syrie au Consul général de France dans ce pays, où les signataires présentent leurs aspirations dans l'ordre de préférence suivant. « i° Occupation de la Syrie par la France ; 20 Autonomie complète du vilayet de Beyrouth, sous la protection et le contrôle effectif de la France ; 30 Rattachement au Liban du vilayet de Beyrouth, passés tous deux sous le contrôle effectif de la France » (loc. cit., p. 49-54; v. p. 54).
L'exposé des visées de la Société réformiste est peu clair. La confusion est encore plus grande dans la partie de la Vérité sur la question syrienne consacrée à la plus importante des sociétés arabes, jugées par la Cour martiale d'Aley — l'Ella Merkezyé (société de décentralisation), sur laquelle nous trouvons le jugement suivant : « L'Ella Merkezyé est, en effet, dans la position d'un carrefour où se rencontrent et s'enchevêtrent toutes les intri gués du dedans et du dehors, qui aimantent toutes les tendances séditieuses et subversives, les passions différentes, les ambitions hétéroclites, les partis des autonomistes et des annexionistes » {loc. cit., p. 57).
L'Ella Merkezyé aurait été fondée en Egypte en 1912 (1328) par RéFik El Azm, Hakki EL Azm, le cheikh Rechid Riza et Abdul Hamid Zohravï. Elle tâcha d'abord de faire cause commune avec le parti ententiste turc (p. 59) . Puis « le gouvernement ayant rejeté le projet des réformes, les décentralisateurs, qui considéraient la crise balkanique comme une occasion introuvable, pensèrent immédiatement à réunir un Congrès en France » (loc. cit., p. 63-64). Sur la période précédant la réunion de ce Congrès, la Vérité s'étend avec beaucoup de détails.
Elle cite d'abord un Appel aux enfants de la nation arabe, lancé de Paris par une société secrète arabe qui s'y était formée; les questions devant être discutées au Congrès futur sont énumérées dans ce manifeste comme suit :
1 ° Existence nationale, opposition à une occupation ;
20 Les droits des Arabes en territoire ottoman ;
30 Nécessité des réformes sur la base du système de décentralisation ;
4° Emigration et immigration en Syrie [loc. cit., p. 65-66).
Viennent ensuite des emprunts faits aux documents volés aux consulats de France à Beyrouth et à Damas.
M. Bompard, Ambassadeur de France à Constantinople, rendant compte
1 L. c, pp. 44-47. Comp. la première partie de cet ouvrage, p. 50-51.
dans une dépêche du 15 janvier 191 3 d'une visite que lui avait faite Chéfik Bey El, Mueyed, dit entre autres :
« Chéfik Bey El Mueyed, entrant alors dans le vif du sujet, m'a parlé des réformes à apporter à l'administration de la Syrie, de la décentralisation, de la réunion des trois vilayets syriens en une seule province, de l'exclusion des Turcs des fonctions publiques ; puis il m'a dit que le gouvernement ottoman était contraire à tous ces projets et qu'il n'hésiterait pas à recourir à la force pour les faire échouer. Il m'a demandé alors nettement si,, au cas où des troupes turques seraient dirigées sur la Syrie pour la maintenir sous le joug ottoman, le gouvernement français était prêt à envoyer à Alep un corps d'armée pour leur barrer le passage.
»J'ai répondu à Chéfik Bey Et, Mueyed que le gouvernement ottoman voyait, en effet, d'un mauvais œil la décentralisation parce qu'il craignait qu'elle ne conduisît rapidement à la sécession, et que par conséquent le premier soin des réformateurs devait être de le persuader du contraire. Il importait de mettre le loyalisme des Syriens hors de toute contestation. Si ceuxci obtenaient des fonctionnaires civils et judiciaires parlant leur langue, des ressources suffisantes pour alimenter les budgets des vilayets et des municipalités, ils auraient réalisé ainsi toutes les réformes réalisables aujourd'hui, et desquelles pourraient par la suite sortir toutes les autres. Je lui ai recommandé la prudence en même temps que la ténacité, me gardant bien de le suivre sur le terrain brûlant où, de bonne foi ou non, il tentait de m'attirer » (loc. cit., p. 70).
M. Defrance, Ministre de France au Caire, signala, le 22 mars 1913, à son Ministère une importante réunion du Comité de décentralisation ottomane qui avait eu lieu la veille. Tous les membres du Comité seraient tombés d'accord pour reconnaître que la solution la plus désirable de la question syrienne était la suivante : « Constitution de la Syrie en principauté autonome gouvernée par un prince musulman librement choisi par la population et placée sous la protection de la France. » M. Defrance avait répondu au délégué chargé de lui faire part de ces résolutions (M. Tuéni) qu'il en rendrait compte au Département « mais à simple titre d'indication » et lui avait conseillé de «maintenir l'action du Comité dans la voie de la prudence et de la légalité ». (Dépêche de M. Paléologue, directeur des affaires politiques, au Consul général de France à Damas, du 23 mars 19 13, (loc. cit.,
Dans une dépêche du 28 mars 1913, M. Defrance dit encore, au sujet de la future principauté syrienne : « D'après mon informateur de la semaine dernière, les musulmans syriens voudraient, à l'exclusion de toute autre, la protection de l'Angleterre ; d'après M. Tuéni, les musulmans et les chrétiens du comité seraient d'accord pour ne désirer que la protection de la France. Il faut à ce propos remarquer que le premier est un fonctionnaire du gouvernement anglo-égyptien, tandis que M. Tuéni est animé de sympathies françaises très ardentes ; et la vérité sur ce point me paraît être entre les deux extrêmes ; si la Syrie devait être placée un jour sous une protection étrangère, les Syriens chrétiens désireraient à l'unanimité, ou presque, que cette protection fût celle de la France ; et parmi les musulmans, dont une partie très notable a des préférences pour l'Angleterre, les uns accepteraient la protection française parce qu'ils en seraient sincèrement partisans, les autres accepteraient mdifférernmeiit une protection française ou anglaise suivant ce qui serait décidé en dehors d'eux... Ce qui précède démontre les inquiétudes et les désirs d'agir dont sont incontestablement animés les Syriens musulmans ou chrétiens, mais du désir d'agir à l'action réelle il y a un grand pas à franchir, et les Syriens du Caire ne me paraissent pas, pour le moment du moins, en état de franchir ce pas sans y être nettement encouragés. Il est inutile d'ajouter que si je reçois, ou même si je provoque certaines confidences afin d'être en mesure de tenir Votre Excellence au courant des idées et des tentatives d'action assez incohérentes des Syriens d'Egypte, ni les membres du Comité de décentralisation, ni les personnalités syriennes isolées ne trouvent à l'Agence de la République les
encouragements qui leur seraient nécessaires et qu'ils souhaiteraient sans doute recevoir » {loc. cit., p. 76-78).
Les pièces citées et plusieurs autres sont évidemment publiées par la Vérité à l'effet de prouver les tendances subversives des membres du Congrès de Paris de 191 3. Nous ne trouvons cependant aucune indication précise sur le Congrès même. Le commandant de la quatrième armée dit seulement : « le gouvernement ottoman ne manqua pas de suivre attentivement les travaux et les agissements des congressistes. Le Cabinet avait envoyé Midhat Chukri Bey et Abdui, Kérim Hai.ii, à Paris. Une partie des congressistes qui en voulaient à ceux qui poursuivaient des tendances séditieuses et particulières, profitèrent d'un accord conclu avec Midhat Chukri Bey au nom du parti et abandonnèrent leurs collègues pour s'en retourner chez eux » {loc. cit., p. 82). On comprend aisément pourquoi Djémal. Pacha n'aime pas à s'arrêter beaucoup à cet accord, conclu par Midhat Chukri avec les Arabes, accord qui leur faisait de très importantes concessions. Djémai, Pacha oublie également de dire que cet arrangement de juillet 191 3 fut déjà un mois après, à Constantinople. remplacé par un autre, où le gouvernement turc, se trouvant en meilleure posture après la reprise d'Andrinople, reprenait aussi la plupart des concessions faites aux Arabes. Le Pacha omet également de constater que même cet accord de Constantinople ne fut pas exécuté intégralement. (Voir plus haut, p. 50-51.)
Sans s'attarder à ces faits gênants, la Vérité publie une série de lettres se rapportant à l'organisation secrète de la Ella Merkézié {loc. cit., p. 89-101). et à ses relations avec les Cheiks arabes, surtout avec le Cheik de l'Assyr, Seyid Idrissi, dont l'Ella Merkézyé tâcha de s'assurer la connivence {loc. cit., p. 101-1 1 1). D'autres lettres, écrites à la veille de la guerre européenne, par le secrétaire général de la société, Hakki-El-Azm, s'occupent d'une protestation contre la nouvelle loi militaire par la cessation du travail dans tout le pays et la fermeture des magasins ; elles ont aussi trait à la distribution dans les vilayets arabes de manifestes incitant les Arabes à la révolte ; HAKKi-Ei/- Azm préconise également, à l'occasion d'une visite prochaine en Sj'rie de Tataat et Djavid Beys, « de recommander à la nation de les recevoir à coups de balles et dynamite. C'est là une mesure qui s'impose, et qu'ils méritent à tous égards ». Et les sentiments de Hakki-El-Azm sont encore plus clairement définis par le passage suivant de sa lettre : « Je ne sais comment qualifier les tourments et les turpitudes que nous subissons, nous autres Arabes, sous ce soi-disant régime de terreur dit constitutionnel. Que Dieu nous délivre des exactions des Turcs, de leur gouvernement, de leur liberté et de leur constitution ! » {loc. cit., p. 11 2- 119).
Il était naturel que l'Ella Merkézyé voulût profiter de la guerre européenne. Sa circulaire n° 403 (Le Caire, 27 Ramazan 1 332/1916) en fournit la preuve palpable ; ainsi elle s'enquiert des forces dont on dispose pour pouvoir entreprendre au besoin un mouvement général {loc. cit., p. 126). Et son troisième appel au peuple arabe contient ces lignes : « Que les Arabes soient convaincus que les intrigues des politiciens ne sauraient empêcher leur révolte ; ils renverseront de fond en comble cet Etat pour que le drapeau arabe flotte sur l'Arabie » {loc. cit., p. 134).
Un des affiliés de l'Ella Merkézyé, Abdui<-Gani-Ei<-Uréissi, aurait avoué qu' 'avant la guerre le consul de France au Caire aurait promis de faire donner aux Arabes 20 000 fusils, aux fins d'une révolte en Syrie, de protéger les rebelles pendant l'insurrection par l'envoi de trois cuirassés français qui croiseraient sur les côtes, d'assurer enfin aux sociétés toutes les sommes dont elles auraient besoin {loc. cit., p. 125). Il faut être très prudent quand on a affaire à des aveux obtenus par une cour martiale turque. Et à ces aveux d'ABDUl, Gani, d'ailleurs exécuté depuis, nous opposons le télégramme suivant de M. Bompard au Consul de France à Damas en date du 27 janvier 191 3, qui nou- semble mieux refléter la véritable politique française avant la guerre. « Au moment où les grandes puissances se trouvent aux prises avec de si graves difficultés pour le règlement des questions qui concernent la Turquie d'Europe, il importe que la question de la Turquie d'Asie ne se
pose pas à son. tour. Il vous appartient, tout en conservant le contact le plus cordial avec les notables musulmans ou chrétiens qui s'adressent à vous, d'empêcher les Syriens de prendre quelque initiative qui soit susceptible d'ouvrir une pareille question, et en même temps d'engager notre politique en dehors de notre gouvernement et du même coup celle de no. alliés, sans leur aveu» (loc. cit., p. 139-140).
Nous ne nous arrêterons pas aux documents où les agents français traitent de la propagande anglaise en Syrie, documents qui, d'après la Vérité, marquent vers les dernières années une recrudescence de la rivalité existant entre la France et l'Angleterre [loc. cit., p. 144-152). Nous croyons tout de même que S. F. Djémal Pacha ne fonde pas de trop grandes espérances sur cette prétendue rivalité, et qu'il n'ignore peut-être pas le complet accord de ces « rivaux » sur toutes les questions, et celles d'Asie en particulier. Nous relèverons, par contre, les odieuses accusations posthumes que le pamphlet de Djémal Pacha lance contre les patriotes arabes qu'il a exécutés. h'Ella Merkézyé, dit-il « fut le fourrier des ambitions tentaculaires de la France et de l'Angleterre. Les sentiments nationaux, les inspirations idéalistes s'effaçaient, se dissipaient en présence d'un chèque signé, d'un poste convoité dans une prochaine administration. Les discours patriotiques, les poésies nationalistes, les souvenirs historiques, bref tous les fatras utilisés étaient des mains ouvertes à l'or anglais ou français... Jamais les idéals humains de religion, de nationalité ou de patrie ne se prosternèrent aussi vilement devant l'intérêt et l'ambition » (loc. cit., p. 129).
Ft les preuves de cette insulte suprême ? De nouveau les « aveux » d' Abdul Gani El-Uréissi, à la déposition duquel le commandant de la quatrième armée s'écrie : « Toute l'âme de la question de l'indépendance arabe est dans ces lignes ; elle repose sur l'argent et l'intérêt » (loc. cit., p. 129).
La thèse de la Vérité de Djémal Pacha est donc la suivante : Quelques vils agitateurs arabes, deux cents environ, mus par leurs ambitions et convoitises personnelles, ainsi que par l'appât de l'or, ont formé des sociétés secrètes et ourdi un complot pour détacher la Syrie de l'Empire ottoman à l'aide de la France et de l'Angleterre ; leur propagande n'a eu cependant aucune prise sur la population arabe, qui est restée en dehors du mouvement. Et les traîtres ont reçu le châtiment mérité.
Nous n'avons nullement l'intention de défendre les patriotes arabes d'avoir voulu soustraire leur pays de telle ou telle manière à l'odieux joug turc. C'est, au contraire, leur titre à une gloire impérissable. La Vérité de Djémal Pacha elle-même se complaît à constater, avec le plus révoltant c}misme, l'aversion du gouvernement jeune- turc pour les réformes, et ses manquements à la parole donnée. Les intellectuels syriens ont vu qu'il n'y avait plus rien à espérer du chauvinisme des dirigeants de l'Empire ottoman. Ils ont donc tâché de conquérir par la force la liberté pour la race arabe, cette vieille race dont la religion, la langue, la culture nourrissent depuis des siècles les parasites turcs. Ils ont payé de leur sang cette tentative généreuse. Mais si, après les avoir acculés à la révolte, le gouvernement ottoman leur a fait expier ses propres
fautes par le martyre, leur bourreau s'efforcera en vain de flétrir leurs noms par la salve d'insultes qu'il a fait tirer sur leurs tombeaux. Iya vérité pure et simple, qui a fait agir les pendus, triomphera de la Vérité du pendeur.
§ 5. Bjémae Pacha ne s'est pas borné à envoyer à la potence l'élite des intellectuels syriens. Bien qu'il déclare officiellement que la masse du peuple arabe s'était tenue en dehors du mouvement fomenté par quelques « vils agitateurs », le proconsul turc a procédé à la déportation non seulement des familles et parents des condamnés, mais en général des éléments arabes dont la présence lui semblait incompatible avec son plan de turquiser la Syrie. Ces déportations ayant provoqué la réprobation du monde civilisé, Djémae Pacha a cru devoir se justifier, toujours dans sa désormais fameuse Vérité, en y insérant une « explication » 1. Cette explication n'est qu'un suicide moral.
« En effet, dit Djémaï, Pacha, plusieurs des familles apparentées aux condamnés ou ayant des relations intimes avec eux ont été transportées en Anatolie. On peut se demander ici quelle a pu être la faute des femmes et des enfants sur le compte desquels la Cour martiale n'a pu trouver des chefs d'accusation. I,a réponse est fort simple. En ce qui concerne les hommes, la Cour martiale, tout en évitant de rendre contre eux une sentence de condamnation, a eu, néanmoins, des preuves de leur participation morale ou indirecte, et a jugé utile de préserver les éléments sains de leur contact. Aussi, elle a cru devoir les éloigner de Syrie et de Palestine ; ceux-ci forment la première catégorie des déportés. La seconde est formée des gens qui, à force d'intrigues et d'abus d'influence, avaient cherché à acquérir, aux dépens de l'autorité locale, une autorité personnelle en vue d'opprimer la population et d'exploiter sa servitude. Cette classe de féodaux était toujours à la tête de ceux qui s'opposaient aux actes du gouvernement tendant à assurer une équitable répartition des terres et le droit de la population à disposer des fruits de son labeur. Ils étaient toujours disposés à neutraliser tout au moins les tentatives du gouvernement en vue de relever le niveau de la plèbe. Aussi les essais d'opposition avaient-ils leur concours patent ou dissimulé. Ainsi, la suspicion du gouvernement sur la famille Moutran fut éveillée par les agissements de NahIvÉ Moutran Pacha. On a lu plus haut les documents établissant leur culpabilité. »
Dtémai, Pacha invoque ensuite « l'article 2 de la loi parue après la mobilisation générale au sujet des individus dont l'opposition serait soupçonnée à l'égard des mesures édictées par le gouvernement » ; cette loi « confère aux commandants des corps d'armée les pouvoirs et les facultés dont les dispositions prises sont de régulières applications ». Et le Pacha fait « une fois pour toutes » quelques déclarations dont les principales sont les suivantes :
« 1 ° Que le gouvernement n'a pas déporté, mais simplement transporté ces familles ;
» 20 Que les femmes et les enfants ont été envoyés avec leurs maris et leurs pères, dans l'unique dessein de ne pas scinder les familles et de les priver de soutien ; si on n'avait éloigné que les hommes, cela aurait été une puni-
1 Explication d'une phrase du manifeste officiel, loc. cit., p. 155-157.
tion et une cause de inalheur, vu que les pères n'auraient pu travailler, voir leur famille et veiller à leur entretien, tandis que les femmes et les enfants privés de leur soutien, considéré comme exilé, auraient vécu déconsidérés comme familles de suspects et se seraient dispersés faute de soins et de chef ;
» 3° On n'a touché aux propriétés et aux biens d'aucune de ces familles. Le gouvernement a constitué des commissions spéciales, fait nommer un fondé de pouvoirs à chaque famille éloignée, et pris ces représentants sous sa protection. Personne n'a pu perdre ses droits du chef de son transfert. Tous reçoivent leurs revenus habituels des mains du gouvernement. Naturellement, il ne sera touché ni à leur propriété ni à leurs terres de Syrie, tant que le gouvernement ne leur aura pas désigné et affecté des biens équivalents et de même nature dans les endroits où ils sont transportés. »
En outre, le gouvernement a pris sous son contrôle les actes des valis des provinces d'où on éloigne les familles et de celles où on les installe ; il a informé les valis de ces dernières que les « transférés » jouissent de tous leurs droits civiques et leur a recommandé de les traiter avec tous les égards dus à des compatriotes ; les fonctionnaires touchés par la mesure ont et nommés dans les endroits où ils étaient transférés ; le maximum de frais de route et des pensions ont été accordés aux familles d'après leurs besoins ; ces pensions seront viagères pour les nécessiteux et provisoires pour les riches, en attendant qu'ils touchent régulièrement les rentes qui leur appartiennent ; le départ des familles ayant des femmes enceintes, des malades et des enfants au-dessous de deux ans a été ajourné ; le transport des meubles a été autorisé sans restriction, et le coût du transport réglé par les autorités (points 4-9). Kt Djémai, Pacha termine son explication par les lignes suivantes : « Ainsi que nous l'avons dit plus haut, la mesure prise est un transfert et non une déportation ou un exil. Il n'y a que ceci de changé : un compatriote Syrien devient un compatriote de Brousse. Toute interprétation différente de l'intention qui a présidé à ces mesures doit être considérée comme malveillante en principe. Le commandement de l'armée agit, en l'occurrence, au nom et pour le compte du Département de la sûreté générale. Que les innocents, les femmes, les jeunes gens et les enfants soient bien convaincus qu'ils sont les victimes involontaires de leurs parents, de leurs proches ou de leurs alliés, coupables de trahison envers la patrie, et que le gouvernement n'a eu recours aux dispositions appliquées qu'en vue de sauvegarder l'honneur, le bon renom et le repos de la majorité de la population. »
Le commandant de la 4me armée insiste à plusieurs reprises, dans son explication, sur la nature de la mesure qu'il a prise. C'est un transfert et non une déportation. Nous comprenons parfaitement cette insistance. Après le précédent arménien, on est habitué, en Europe, à considérer une « déportation » effectuée par des autorités turques comme un « massacre, sur place, en route ou dans le lieu de destination », massacre très souvent précédé de viol ou de tortures, et que l'on épargne parfois aux déportés pour leur infliger la mort par la faim ou la soif. Djémal Pacha affirme que son transfert des Syriens en Anatolie n'a pas été la déportation ainsi comprise. Donnons-lui acte de cette affirmation, en laissant à l'histoire le soin d'en établir l'exactitude minutieuse, puisque, malheureusement, nous ne sommes pas au clair sur les circonstances dans lesquelles s'est opéré le « transfert ».
352 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
Mais, même si le transfert a été exécuté dans de meilleures conditions que la déportation des Arméniens, il n'en a pas moins consisté à expulser de leur sol natal des Syriens innocents, dans le but évident de turquiser le pays. Djëmal Pacha reconnaît luimême avoir « transféré » des personnes contre lesquelles la Cour martiale n'a pu relever que « des preuves de leur participation morale ou indirecte » et du contact desquelles elle « a jugé utile de préserver les éléments sains » de la population. Une autre catégorie de « transférés » sont ceux qui neutralisaient « les tentatives du gouvernement en vue de relever le niveau de la plèbe ! . . . » Ici, S. E. Djémal Pacha, qui de tout temps a été un grand humoriste, se permet une petite plaisanterie. Mais à la fin de son « explication », il avoue tranquillement « que les innocents, les femmes, les jeunes gens et les enfants sont des victimes invo lontaires de leurs parents, de leurs proches et de leurs alliés coupables de trahison envers la patrie. »
Quant aux biens et propriétés des transférés, Djëmae Pacha déclare que l'on n'y a pas « touché ». Il reconnaît cependant que les propriétés situées en Syrie seront échangées contre des biens équivalents dans les endroits où les Syriens seront transportés. Nouvelle et grave indication sur le plan du gouvernement de déraciner les Arabes de la Syrie et de les transplanter dans un milieu turc. Mais cette promesse même a-t-elle été tenue ? L,a presse arabe et la presse européenne affirment le contraire, et il serait surprenant que le gouvernement jeune-turc eût agi envers les Syriens avec plus de clémence qu'envers les Arméniens. Au surplus, nous avons le témoignage du Chérie de ea Mecque, lequel, dans sa proclamation du 27 juin 1916 (voir plus loin, p. 360), élève la voix en faveur de ses congénères syriens persécutés et stigmatise toute l'œuvre de Djëmae Pacha dans les termes suivants :
« Ils (les Jeunes-Turcs) ont fait pendre en même temps vingtet-un musulmans arabes distingués et éminents, — en dehors de ceux qu'ils avaient exécutés auparavant, — ■ l'Emir Omar d'Alger, l'Emir Arif Ech Chihabi, Chéfik Bey-ëë-Moayyad, Choùkri Bey-ee-Assaei, Abd-el-Wahab, Tevfik-Bey-eë-Baset, Abd-Eë-Hamid-eë-Z*ohrave Abd-ee-Ghani-Eë-Urëisi et leurs compagnons, tous personnages en vue. Des hommes, même cruels, n'auraient pu facilement se résoudre à détruire tant de vies à la fois, n'eussent-elles pas été plus précieuses que celles
des bêtes dans les champs. Peut-être pourrions-nous encore écouter leurs excuses et leur pardonner le meurtre de ces notabilités, mais comment les excuser d'avoir exilé, dans des circonstances si douloureuses, si déchirantes, les innocentes familles de leurs victimes, enfants, femmes délicates, et hommes âgés — et d'avoir ajouté d'autres souffrances aux agonies que ces malheureux avaient déjà endurées par la mort de ceux qui étaient le soutien de leurs maisons ? Dieu dit : « Nulle âme chargée d'un fardeau ne portera le fardeau d'un autre. » Même si nous laissions de côté tout cela, comment pourrions-nous leur pardonner d'avoir confisqué la propriété et l'argent de ces personnes après les avoir privées de ceux qui leur étaient chers ? »
Voilà ce que dit le Chérif de la Mecque, aujourd'hui Roi du Hédjaz, le seul représentant autorisé de la race arabe. Nous croyons distinguer dans les simples et tristes paroles du noble vieillard les accents d'une autre vérité que celle du « Fouché turc ». — Et nous pensons que le choix de nos lecteurs n'est pas douteux.
§ 6. A l'encontre de Talaat, Djémal Pacha n'a pas le courage d'avouer ses crimes. Il tâche toujours, soit de leur donner un caractère légal, soit de les nier avec le cynisme le plus éhonté. Croyant avoir démontré, par sa fameuse « Vérité sur la question syrienne », la nécessité de faire mourir les chefs arabes, le Proconsul cherche à se disculper de l'accusation générale d'avoir introduit la terreur et la famine dans le malheureux pays de Syrie. Il lui semblait d'autant plus nécessaire de s'en laver que la presse et la Chambre françaises avaient marqué au fer rouge le régime auquel il avait assujetti ses administrés. Aussi Djëmal Pacha crut-il très habile de demander au clergé supérieur chrétien de la Syrie et de la Palestine et de publier des « démentis opposés aux mensonges des journaux français \ »
Voici ce que déclare, entre autres, dans cette publication, le Patriarche orthodoxe de Jérusalem :
« Dans toute cette sollicitude gouvernementale, dans la grande prévoyance toute paternelle, ainsi que dans l'humanité exemplaire de notre auguste gouvernement paternel pour tous les besoins du peuple sans aucune distinction, brille la grande physionomie de Son Excellence le général Ahmed Djémal
1 Réponse à la presse française. Démentis opposés par le clergé supérieur de la Syrie et de la Palestine aux mensonges des journaux français. Constantinople, Etablissement Typo Lithographique Ahmed Ihsau. 1916.
Pacha, bien connu pour sa sagacité, et dont l'arrivée dans ces parages est considérée tout à fait comme un bienfait et une bienveillance du Très-Haut, qui, dans les circonstances critiques des choses humaines, sait créer des hommes utiles pour la consolation des peuples. Ceci étant conforme à la vérité, après un examen rigoureusement juste des choses, à la place de tous les bruits que l'on fait faussement courir dans la presse française, nous déclarons à haute voix que nous avons un gouvernement très paternel et très charitable ; nous jouissons de l'équité, de l'ordre et d'une bonne administration. Loin d'endurer des privations, nous sommes abondamment pourvus de blé à un prix modique comme si nous étions dans des circonstances normales ; grâce à la sollicitude soutenue et opportune et à la prévoyance du gouvernement, nous sommes suffisamment pourvus de tout le strict nécessaire ; nous ne sommes nullement privés des choses indispensables pour l'entretien des personnes belligérantes. Dans ces conditions, il est impossible de croire que des hommes dont le nombre monte à plusieurs dizaines de milliers soient morts d'inanition... Vivant donc sous l'autorité d'un gouvernement aussi paternel, bienfaisant et équitable, munis de tant de privilèges religieux et politiques, régis par de bonnes lois dans tous les rapports de notre vie et avançant dans la civilisation, il est difficile de prouver et tout à fait impossible de venir jamais à la tentation de désirer que nous échangions le bien-être dont nous jouissons contre des biens étrangers et inconnus qu'on pourrait espérer ; ce serait donc une audace inouïe et eu même temps très hasardeux de songer seulement à passer sous l'autorité d'un gouvernement étranger. Ainsi donc, nous avons la ferme conviction, et cela non sans raisons plausibles, que, jouissant de tant de biens et de privilèges que nous envieraient bien des personnes vivant dans les Etats dits civilisés, nul ne pourrait nous incriminer d'avoir jamais songé à mie telle trahison contre notre patrie ottomane et contre le puissant Empire protégé de Dieu, qui nous a sûrement été imposé par les desseins de la divine Providence...
» Il (Djémal Pacha) a des titres à notre reconnaissance ; son nom est gravé profondément dans notre cœur et dans l'histoire de notre Patriarcat en caractères d'or indélébiles...
» ...Nous croyons inutile de dire et de répéter combien tout ce bruit fait à la Chambre française et dans la presse (sur les soi-disant oppressions et vexations qu'endurerait le peuple, ainsi que sur les morts causées par la faim) est dénué de fondement...
» ...Nous désavouons et repoussons de toutes nos forces tout blâme injuste et tout jugement erroné tendant à diminuer le prestige de notre patrie ottomane... »
De son côté Grégoire IV, Patriarche à'Antioche, écrit à Djémai, Pacha :
« Fortement impressionnés des termes blessants exprimés contre notre auguste gouvernement par le Parlement français et répétés par la presse de France, et dont l'écho nous blesse dans notre amour-propre de fidèles Ottomans, nous venons par des documents ci-annexés protester hautement contre ces calonmies audacieuses et réfuter ces. fausses accusations. » Et plus loin : « Nous sommes persuadés que la France n'essaye de prendre pour nous une défense inutile que dans un but intéressé... il n'est pas besoin de feuilleter l'histoire et rechercher dans les temps passés pour réfuter ce droit historique que la France s'arroge ; les chrétiens de la Syrie ont toujours été les victimes de leurs soi-disant protecteurs. O France ! peux-tu nous dire si la liberté des cultes est aussi respectée sous tes lois qu'elle l'est chez nous ? »
« ...Quant à la situation présente et aux difficultés qu'elle crée, nous reconnaissons franchement que non seulement ces difficultés sont inhérentes à pareille situation, mais qu'encore elles ont été adoucies par les soins de notre gouvernement, ce qu'aucun autre pays ne peut se vanter d'avoir fait pour ses sujets. Arrivés à ce point de notre pensée, nous ne pouvons passer
sous silence l'auteur de tout notre bonheur et le grand bienfaiteur de la chrétienté de ce pays, Son Excellence Ahmed DjÉmal Pacha, Ministre de la marine et Commandant de la quatrième armée, dont la figure superbe sera gravée éternellement dans nos cœurs de chrétiens et les œuvres écrites en lettres d'or dans l'histoire de notre pays. »
Le Patriarche Maronite Elias Pierre Hoyek déclare :
« Tout ce qui fut publié dans la presse et dit dans le Parlement français contre notre Auguste et Impérial Gouvernement Ottoman, non seulement contredit la vérité d'une manière frappante, mais nous offense et nous blesse le cœur...
» ...Tout ce qu'on publie dans les journaux français, toutes les harangues qui retentissent dans le Parlement français à propos de soi-disant affections des S37riens, des Libanais et spécialement des Maronites à l'égard de la France n'est qu'un délire et un désir chimérique qui n'est confirmé par aucune preuve sérieuse...
» ...Tout ce qu'il y a de réalités dans leurs prétentions est bien minime et n'est dû qu'à l'œuvre de ses écoles et de ses établissements propagandiques , 1 qui ont pu gagner quelques sympathies sans importance, comme d'ailleurs d'autres établissements étrangers ont créé le même effet en faveur de leur nation. Mais quant à donner à ces sympathies un caractère d'affection, de penchant et de tendance à assujettir son propre pays à un joug étranger, comme on dit chez nous, de ceci à là il y a loin. Vu cela, Nous déclarons tout simplement de cette haute position spirituelle, en notre qualité de Patriarche de la communauté maronite, Nous déclarons avec conscience et conviction ferme que jamais coupable inspiration pareille ne s'est insinuée dans notre pensée ; d'autant plus que nous ne pouvons être ingrats au point de renier notre chère Patrie ottomane, les bienfaits innombrables, les privilèges importants qui nous sont octroyés de si longtemps et dont nous jouissons grâce à la bienveillance de la nation turque...
» Quant aux accusations concernant les soi-disant moyens de vexations et d'oppression pris par le gouvernement contre les Syriens et les Maronites Libanais en particulier, comme famine, exil, etc., nous trouvons superflu de prendre la peine de les réfuter, mais nous voyons avec regret que ces rumeurs mal fondées sont l'œuvre de quelques personnes intéressées, et, en nous déclarant contre eux, nous prenons librement et de notre plein gré la défense de la vérité sacrée et de la sublime justice.
» Ainsi que dans tous les pays belligérants, des graves difficultés et des calamités de la nature même de la situation se sont présentées chez nous aussi, comme le fléau des sauterelles qui ont ravagé la récolte du pays, le blocus maritime, la confiscation par l'Entente des plis chargés qui viennent d'Amérique à l'adresse de Syriens, la cherté des vivres, le manque de ressources indigènes, une récolte de soie qui n'a pu être exportée, toutes ces calamités arrivèrent ensemble et indépendamment de la volonté du gouvernement ottoman et ont mis le pays dans une situation difficile.
» Mais, heureusement, tous ces revers furent surmontés et admis par la prévoyance paternelle et les soins philanthropiques de l'Empire ottoman et surtout par les efforts continus et l'intervention effective en toute chose de Son Excellence, notre illustre général, Ministre de la marine et Commandant de la 4e armée, Ahmed Djémal Pacha, dont la magnanimité inoubliable est gravée dans tous les cœurs, et l'écho de ses bonnes actions durant les siècles à venir retentira du haut de cette montagne fameuse du Liban. Oui, c'est à juste titre que les habitants de la Syrie, et spécialement les chrétiens, considèrent la présence de Son Excellence dans leur pays comme une grande faveur du Gouvernement Impérial et un bienfait de Dieu.
» Quant à la fable de la mortalité occasionnée dans la population libanaise par la famine à cause du blocus intentionnel organisé par les autorités, ce n'est qu'une invention monstrueuse »
1 Sic.
356 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
« On impute au gouvernement d'avoir agi durement envers quelques
individus accusés de traîtrise, et dont la culpabilité a dû être démontrée et prouvée par des documents officiels. Il faut avouer que les mesures rigoureuses indispensables dans de pareilles circonstances sont appliquées par tous les gouvernements dans tous les pays civilisés, car summum jus, Sains Patriae ».
Enfin le Kaimakam Patriarcal pour les Grecs catholiques, Dimitrios Cad y, s'exprime en ces termes :
« La presse française, non contente de jeter le doute sur notre attachement à notre Gouvernement Impérial, se permet encore de publier contre lui de fausses accusations qui ont provoqué la plus légitime indignation en Syrie. De la façon la plus indigne, elle lui impute la famine, l'exil et le massacre de milliers de chrétiens de la Syrie. Nous réfutons catégoriquement, avec toute la force de notre caractère, ces nouvelles fausses et tendancieuses ; si quelques individus traîtres ont été punis conformément à la loi et après que leur culppabilité ait été prouvée et confirmée, ils n'ont eu que la juste punition que mérite toute personne qui trahit son pays et sa patrie. Quant aux prétendues privations dont nous souffririons, nous les réfutons par la seule abondance dont jouissent les populations qui seront éternellement reconnaissantes à leur gouvernement Impérial Ottoman qui a bien choisi et leur a envoyé S. E. Ahmed Djémai, Pacha, Ministre de la marine et Commandant de la 4 e armée dont la politique toute prévoyante, la noblesse des sentiments et les rares qualités de grand administrateur ont établi l'ordre, la sécurité et la bonne législation dans le pays. Son Excellence, par ses hautes qualités et grâce aux incalculables soins qu'elle donne à la population sans distinction de race, ou de confession, est parvenue à éliminer le paupérisme et à assurer à chacun le nécessaire de la vie. »
D'après les déclarations patriarcales dont nous venons de citer les passages les plus saillants, on se trouverait donc en présence d'une affreuse campagne de calomnies, ouverte par la presse et le parlement français contre le noble gouvernement jeune-turc et son illustre représentant Djemal Pacha. Il n'y a eu, il n'y a aucune famine en Syrie ; si la guerre a créé quelques difficultés inévitables, elles ont été surmontées grâce aux rares qualités de l'incomparable administrateur Djémae Pacha, vrai sauveur envoyé par la Providence — et aujourd'hui le paj-s regorge de vivres. Aucune terreur n'y règne, quelques traîtres seulement ont reçu la punition qu'ils méritaient. Et la Syrie, douloureusement indignée des viles intrigues de la France, bénit son gouvernement paternel et philanthropique et, en particulier, le nom de son gouverneur, grand bienfaiteur de la chrétienté du pays, envoyé par Dieu lui-même 1 !
1 En lisant les déclarations des prélats, nous nous sommes souvenus des temps d'ABD-ui<-HAMlD. Après chacun des (petits !) massacres de Macédoine, un entrefilet presque stéréotype paraissait dans les journaux de Constantinople, pour démentir le fait. Les journaux levantins s'exprimaient à peu près en ces termes : « Des gens sans aveu (ou des perturbateurs) tâchent dans des buts connus de faire
Nous n'avons pas le cœur de faire un reproche de leurs déclarations aux malheureux prélats chrétiens de la Syrie. Nous sentons trop percer à travers leurs lignes l'angoisse de voir leurs ouailles survivantes, accusées à leur tour de trahison, prendre le chemin réservé par Djémal Pacha aux « agitateurs ». Et les « sympathies » des Syriens pour la France sont et seront toujours combattues par Djémal Pacha de la manière la plus radicale ; il l'a déclaré tout dernièrement encore (1917) au pangermaniste bien connu, M. Ernest JjEckh. Le professeur allemand ayant, en effet, posé au proconsul turc la question: « Quel serait le meilleur moyen de combattre les sympathies que certaines classes de la population syrienne nourrissent pour la Russie, l'Angleterre et la France ? », Djémal répondit : « Les dernières expériences ont établi que c'est une loi de nécessité de supprimer tout simplement ces très petits cercles. S'il se trouve encore aujourd'hui des personnes qui aient des sympathies pour ces puissances, elles reconnaîtront d'elles-mêmes leur erreur. Nous leur démontrerons qu'aucune de ces puissances ne peut leur offrir quoi que ce soit au point de vue matériel ou moral 1. »
Nous ne doutons pas un seul moment que l'honorable professeur allemand n'ait fidèlement rapporté les paroles de Djémal Pacha. Et à l'aide de la précieuse interview de M. J^ckh, nous comprenons encore mieux pourquoi les prélats S3'riens ont dû renier la France Ils ont eu hâte de prouver que leurs fils spirituels étaient en dehors des « très petits cercles » à supprimer.
Les Patriarches de la Syrie ont donc été forcés par Djémal Pacha de glorifier leur bourreau : honte à Djémal et pitié pour eux ! Et détournant les yeux de ces tristes documents de la misère humaine, nous aimons à les porter sur le représentant de l'Islam,
accroire que l'ordre ne serait pas parfait en Macédoine. Inutile de dire à nos lecteurs que ce sont là des inventions absurdes et malveillantes. L'ordre est parfait 1 ii Macédoine. Tout le monde vaque paisiblement à ses affaires et dit des prières à l'intention du Souverain. » Seulement, Abd-ui<-Hamid ne faisait pas écrire ces démentis par ses victimes.
1 « Geben wir Djemai, Pacha selbst das Wort : — Wie kann man am besten die Sympathien bekampfen, die gewisse Klassen der syrischen Bevolkeruug fur Russland, England und Frankreich hegen ? — Nach den letzten Erfahrungen — enviderte Djemai, Paciia — wurde festgestellt, dass es ein Gebot der Notwendigkeit ist, dièse sehr kleinen Kreise einfach zu beseitigen. Sollte es heute noch Leute geben, die Sympathien fur dièse Màchte hegen, so werden sie ihren Irrtum von selbst einsehen. Wir werden ihnen beweisen, dass keine diescr Màchte ihnen materiell oder moralisch irgend etwas bieten kann. » Voir l'article Das Neue Palâstina, par le professeur Dr E. J^ckh, dans la Deutsche Politik, du 8 juin
358 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
le vénérable Chérif de la Mecque qui, à peine délivré par la force de ses armes du joug turc, a élevé la voix très haut pour stigmatiser, au nom de la religion musulmane, les horreurs commises par la « bande touranienne » et particulièrement par Enver, Talaat et Djémal, contre les populations de l'Empire, musulmanes ou chrétiennes.
La révolte du Hedjaz.
§ i. Les descendants d'ALi, beau- fils du Prophète (dynastie des Chérif s ou nobles), se sont établis comme Emirs (Princes) à la Mecque au XIe siècle. Etre reconnu par les Chérifs, Emirs des Lieux Saints, a été de tout temps chose considérée dans le monde islamique comme très importante et souvent même comme indispensable pour le port du titre de Calife. Cette reconnaissance des Califes par les Chérifs, qui avait donc en même temps le caractère d'une garantie de leur piété, se manifestait surtout par la mention du nom du Calife dans la prière du Vendredi (Khoutba). Se pliant aux nécessités politiques, les Emirs de la Mecque ont reconnu, au cours des siècles, tantôt les Califes de Bagdad, tantôt les Sultans d'Egypte et, après la conquête de l'Egypte par Selim I (1517), les Sultans de Turquie \ La domination des Turcs sur les Villes Saintes et le Hedjaz n'a cependant jamais été bien assise. Lors du mouvement religieux des Wahhabites2, qui s'emparèrent de la Mecque et de Médine, la Porte confia leur reconquête à Mehmed Au, Pacha d'Egypte, et depuis, de 1813 à 1S40, les Villes Saintes restèrent sous son administration. A partir de 1840 et jusqu'à nos jours, l'autorité ottomane dans le Hedjaz était représentée par un gouverneur turc et une garnison. La Porte prenait aussi la précaution de faire résider à Constantinople un membre de la famille . Chéri fienne, qu'elle pourrait nommer Chérif en cas de défection du titulaire.
En juin 1916, le Chérif de la Mecque, Hussein bin Ali,
1 Voir les détails plus loin, Chapitre III.
3 Ce mouvement avait comme but le retour à l'Islam primitif de Mohammed et de ses compagnons, et combattait surtout le culte des saintes reliques et même celui du tombeau du prophète. Voir Goijdziher, Vorlesungen ùber den Islam, 1910, p. 292-204.
leva l'étendard de la révolte contre le gouvernement jeune-turc et proclama l'indépendance du Hedjaz.
« La révolte arabe a débuté le 9 Cliâban 1334 (I0 Juin 191^>)> à la Ville Sainte de la Mecque. Avant l'aurore, les Arabes entourèrent les casernes, et lorsque le commandant turc demanda des informations, le lieutenant du Chérif lui signifia que le pays avait proclamé son indépendance et le somma de se rendre. Le commandant turc refusa, et la bataille reprit. Le lendemain, 11 juin, jour de la Pentecôte, les Arabes s'emparaient du premier fort turc Bach-Caracol ; le 12 le fort Hamidié tomba ; le 13 les Turcs bombardaient la Ka'aba et l'atteignaient à 1 m. 50 audessus de la Pierre Noire ; le Tapis Sacré prit feu et le sanctuaire de l'Islam faillit être consumé par les flammes. Peu après, Djeddah se rendit et le 22 septembre ce fut le tour d'El-Taef
» Après avoir ainsi assuré sa puissance et délivré la plus grande partie du Hedjaz, excepté Médine, du joug turc, le Chérif Hussein procéda à l'organisation de sa principauté. Il créa la police locale, la gendarmerie, les douanes, un journal officiel. Le 7 zil hajjat (5 octobre), par un rescrit, il nommait le premier ministère et le sénat arabes. Enfin, le 6 moharram 1335 (6 novembre 1916), il fut proclamé roi des Arabes, sous le nom d'Aï, Hussein bin Ali 1. »
Les puissances de l'Entente ont reconnu Hussein Ali comme roi du Hedjaz. La Porte s'est empressée de nommer un autre Chérif, mais jusqu'à présent cette nomination n'a eu aucun effet pratique, le sort des armes restant favorable à Hussein Ali.
§ 2. Le Chérif et Emir de la Mecque, Hussein Ali, a pris soin d'expliquer au monde musulman les raisons qui l'ont poussé à la révolte contre le gouvernement jeune- turc par une proclamation, datée du 27 juin 1916. Ces raisons sont d'ordre religieux et politique. D'un côté, la Société Union et Progrès, personnifiée par Enver, Talaat et Djëmal, après s'être emparée de l'Empire et avoir détruit le pouvoir du Sultan, a entraîné le pays dans la guerre, et l'a conduit à une situation dangereuse ; les Jeunes-Turcs ont, en outre, détruit une grande partie de la population de l'Empire, musulmane et non-musulmane, et les survivants se débattent dans la plus noire misère ; tout dernièrement le gouvernement jeune- turc a fait pendre des nobles syriens, exilé leurs familles innocentes et confisqué leurs biens. De l'autre
1 Le Temps, 31 décembre 1916.
360 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
côté, les Jeunes-Turcs ont commis toute une série d'actes attestant leur impiété et leur haine de l'Islam. Ils ont violé les droits du Califat, enfreint le précepte du jeûne du Ramazan, modifié la loi sacrée, et bombardé la Kaaba elle-même ! C'est pourquoi le Chérif s'est levé pour la défense des droits nationaux et religieux des Arabes, bien décidé à ne pas laisser les Jeunes-Turcs s'en faire des jouets, et a proclamé son indépendance. Voici le traduction de la proclamation du Chérif :
Proclamation du Chérif de la MeCQUE
Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux, Ceci est notre message à tous nos frères musulmans.
(« O Seigneur, juge entre nous et notre nation avec vérité ; car tu es notre meilleur juge ».)
C'est un fait bien connu que de tous les princes et Emirs musulmans, les Emirs de la Mecque, la Cité préférée, ont été les premiers à reconnaître le gouvernement turc. Ils l'ont fait dans le but d'unifier l'opinion musulmane et d'établir fermement leur communauté, sachant que les grands Sultans ottomans (que la poussière de leurs tombes soit bénie et que le Paradis soit leur demeure) agissaient en conformité avec le Livre de Dieu et la Sunna de son Prophète, et s'employaient avec zèle à appliquer les règles de ces deux autorités. Ayant en vue ce noble but, les Emirs susdits observent continuellement ces règles. Moi-même, pour protéger l'honneur de l'Etat, ai fait lever des Arabes contre leurs congénères arabes en 1327 pour lever le siège d'Abha, et au cours de l'année suivante, un mouvement similaire a été exécuté sur l'ordre d'un de mes fils, comme cela est bien connu. Les Emirs ont continué à soutenir l'Etat ottoman jusqu'à ce que la société Union et Progrès y soit apparue et en ait assumé l'administration et la direction. Tout le monde sait que de ce fait, l'Etat a éprouvé une perte de territoire qui a détruit complètement son prestige, qu'il a été plongé dans les horreurs de la guerre et conduit à sa situation périlleuse d'aujourd'hui. Tout cela a été fait dans des buts bien connus, sur lesquels nos sentiments nous défendent de nous étendre. Les cœurs musulmans ont été plongés dans la peine par l'état de l'Empire de l'Islam, par la destruction des habitants restants de ses provinces — musulmans aussi bien que non-musumans — dont les uns ont été pendus ou mis à mort de quelque autre façon, les autres chassés en exil.
Ajoutez à cela les pertes qu'ils ont éprouvées du fait de la guerre dans leurs personnes et propriétés, dans ces dernières surtout en Terre Sainte, puisque dans cette région la misère générale a forcé la classe moyenne elle-même à vendre les portes de ses maisons, ses armoires et le bois de ses plafonds, après avoir vendu ses autres biens pour conserver la vie. Tout cela ne suffisait pas à l'accomplissement des desseins des membr.es de la société Union et Progrès. Ils ont procédé ensuite à la rupture du lien essentiel qui unit le Sultanat ottoman à l'ensemble de la communauté musulmane, à savoir la reconnaissance du Koran et de la Sunna. Une des feuilles de Constantinople, nommée Al-Idjtihad a publié un article diffamant (que Dieu nous pardonne) la vie du Prophète (sur qui soit la prière et la paix de Dieu) et cela sous les yeux du Grand- Vézir de l'Empire ottoman, de son Cheikh-ul-Islam et de tous les Ulémas, Ministres et Nobles. Union et Progrès ajoute à cette impiété en méconnaissant la Parole de Dieu : « Le mâle doit recevoir deux parts » et en décidant que les parts, d'après la loi successorale, doivent être égales. Ensuite il commet ce comble d'atrocité de détruire l'un des cinq préceptes vitaux de l'Islam, le jeûne du Ramazan, en ordonnant que les troupes stationnées à Médine, à la Mecque ou à Damas puissent rompre le jeûne de la
même manière que les troupes combattant sur la frontière russe, par quoi il contrevient à la claire injonction coranique: « Ceux de vous qui sont malades ou en voyage ». Il a mis en avant d'autres innovations touchant les lois fondamentales de l'Islam (pour la violation desquelles les peines sont bien connues), après avoir détruit le pouvoir du sultan, en le privant même du droit de choisir le chef de son cabinet Impérial ou le ministre privé de son auguste personne, et en enfreignant la constitution du Califat, dont les musulmans demandent l'observation.
Cependant, nous avons accepté toutes ces innovations dans la crainte de créer des causes de dissentiments ou de schisme. Mais enfin le voile a été levé, et il est devenu manifeste que l'Empire était entre les mains d'ENVER Pacha, de Djemai, Pacha et de Tai,aat Bey, lesquels l'administraient comme il leur plaisait et le traitaient selon leur bon plaisir. La preuve la plus frappante de ce fait est l'ordre envoyé dernièrement au Cadi du Tribunal de la Mecque, lui enjoignant de prononcer ses jugements seulement sur la base de preuves écrites en sa présence devant la Cour, et de ne pas prendre en considération les preuves écrites par des musulmans entre eux, par quoi on méconnaît le verset de la Surat-al-Baqara. Une autre preuve en est qullsont fait pendre en même temps 2 1 musulmans arabes cultivés et de distinction — en dehors de ceux qu'ils avaient exécutés auparavant — l'Emir Omar d'Alger, l'Emir Arif Ech-Chihabi, Chéfik Bey El-Moayyad, Choukri Bey el Assali, Abd-el-Wahab, Tevfik Bey el Baset, Abd-el-Hamid el Zahravi, Abd el Ghani el Arisi et leurs compagnons, hommes bien connus. Des hommes même cruels n'auraient pu facilement se résoudre à détruire tant de vies à la fois, ne fussent-elles pas plus précieuses que celles des bêtes des champs. Et peut-être aurions-nous pu
écouter leurs excuses et leur pardonner le meurtre de ces dignitaires , mais
comment les excuser d'avoir exilé, dans des circonstances si pitoyables, si déchirantes, les familles innocentes de leurs victimes — enfants, femmes délicates et hommes âgés — et d'avoir ajouté d'autres souffrances aux agonies que ces malheureux avaient déjà endurées par la mort de ceux qui étaient le soutien de leurs maisons ? Dieu dit : « Nulle âme chargée d'un fardeau ne portera le fardeau d'un autre ». Même si nous laissions tout cela de côté, comment pourrions-nous leur pardonner d'avoir confisqué la propriété et l'argent de ces personnes après les avoir privées de ceux qui leur étaient chers ? Supposez que nous fermions les yeux sur tout cela, en admettant qu'ils pouvaient invoquer quelques excuses ; pourrions-nous jamais leur pardonner d'avoir profané la tombe de l'homme pieux et zélé que fut le Cherif Abd el Kadir el Jazairi el Hassani ? — Ce qui précède est le court résumé de leurs actes, et nous laissons à l'humanité en général et aux musulmans en particulier le soin de prononcer leur sentence. Nous avons une preuve suffisante de la manière dont ils considèrent la religion et le peuple arabe dans le fait qu'ils ont bombardé la demeure ancienne, le Temple de la Divine Unité dont la parole de Dieu dit : « Purifiez ma Demeure pour ceux qui passent autour d'Elle », la Kibla des musulmans, la Kaaba des croyants en l'Unité — en tirant sur elle deux coups de leurs gros canons, lorsque le pa3Ts se leva pour demander son indépendance. Une bombe l'atteignit à une distance d'un yard et demi au-dessus de la Pierre Noire, et l'autre à une distance de trois yards. La voûte de la Kaaba prit feu. Des milliers de musulmans se précipitèrent, en poussant des cris d'alarme et de désespoir pour éteindre les flammes. Pour arriver jusqu'au fevi, ils étaient obligés d'ouvrir la porte de l'édifice et de grimper sur le toit. L'ennemi tira un troisième coup sur le tombeau d'Abraham, sans compter les projectiles et balles tirées sur les autres parties de l'édifice. Chaque jour, trois ou quatre personnes étaient tuées dans l'édifice même, et enfin il devint difficile pour les musulmans de s'approcher de la Kaaba. Nous laissons tout le monde musulman, de l'Orient à l'Occident, juger de ce mépris et de cette profanation de la Demeure Sacrée. Mais Nous sommes déterminé à ne pas laisser nos droits religieux et nationaux devenir un jouet entre les mains du parti Union et Progrès. Dieu (qu'il soit béni et glorifié !) a daigné accorder à ce pays une occasion de se révolter, il l'a rendu capable de gagner son indépendance par sa force et sou pouvoir et de courou-
362 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
ner ses efforts par la prospérité et la victoire, bien que ce pays fût brisé par la mauvaise administration de ses fonctionnaires civils et militaires turcs. De pays s'est tout à fait séparé et n'est plus de ceux qui gémissent encore sous le joug du gouvernement Union et Progrès. Il est indépendant dans la pleine acception du mot, libéré du gouvernement des étrangers et purifié de toute influence étrangère. Ses principes consistent dans la défense de la foi islamique, dans le relèvement du peuple musulman, dans le règlement de sa conduite sur la Loi Divine, dans l'élévation du code de la justice sur la même base, en harmonie avec les principes de la religion, dans la pratique de ses rites en conformité avec le progrès moderne, dans l'accomplissement d'une véritable révolution en portant tous ses efforts sur la propagation de l'instruction parmi toutes les classes d'après leur situation et leurs besoins.
Voilà la politique que nous avons décidé de suivre pour remplir notre devoir religieux, espérant que tous nos frères musulmans, dans l'Orint et dans l'Occident, agiront de même en acconrplissant leur devoir envers nous et fortifieront ainsi les liens de la fraternité islamique.
Nous levons humblement les mains vers le Seigneur des Seigneurs, pour l'amour du Prophète, du Roi très généreux, afin d'obtenir succès et direction dans tout ce qui est pour le bien de l'Islam et des musulmans. Nous nous reposons sur Dieu le Tout-Puissant qui est notre recours et notre meilleur Défenseur.
De Chérif et Emir de la Mecque El Hussein ibn Ali.
25 Chàban 1334 (27 juin 19161).
Dans une seconde proclamation (novembre 1916), rédigée dans des termes non moins élevés et émouvants, le Chérif déclare qu'il a déconseillé la guerre au gouvernement jeune-turc et proclame « que la cause unique de l'effondrement de l'Empire ottoman et de l'extermination de ses populations, c'est l'aveugle tyrannie des chefs de la fraction unioniste : Enver, Djémai,, Taeaat et leurs complices; c'est l'abandon des traditions politiques fondées par les grands hommes d'Etat ottomans et basées sur l'amitié des deux grandes puissances dignes d'être glorifiées, l'Angleterre et la France ». Et, en relevant « les horreurs et iniquités que subissent les populations ottomanes, tant chrétiennes que musulmanes », le Chérif signale « spécialement à la réprobation du monde les atrocités commises sur les Grecs et sur les Arméniens, atrocités que notre sainte loi ne peut que réprouver. Puis ce sont les populations arabes en Syrie, en Mésopotamie et ailleurs, les horreurs commises dans les environs de la lumineuse Médine, sur la population d'Aivali, les matrones arabes enlevées et traînées dans les casernes, défi sanglant à la loi de l'Islam et à la fierté arabe. »
Et le Chérif conclut qu'«il n'y a pas d'obéissance à devoir par une créature, contre la loi du Créateur ».
Voici la traduction de la seconde proclamation de l'Emir de
la Mecque :
1 The King of Hedjaz and Arab independence with a facsimile of the proclamation of June 27, içiô (I/Oudon, 1917).
Il est notoire que les personnes avisées du monde musulman, Ottomans et autres, ont vu d'un mauvais œil la Turquie se jeter dans la guerre. L'Empire ottoman avait été éprouvé par deux guerres. Ses armées, ses finances, l'ensemble de ses intérêts et de ses institutions se trouvaient dans une anarchie et mie désorganisation complètes. Le gouvernement et toute l'économie nationale en étaient lourdement affectés. Il n'était point difficile de prévoir le sort d'une nation dont les individus avaient été cruellement éprouvés, si elle venait à se jeter de nouveau dans une guerre qui ne ressemble en rien à toutes celles qui l'ont précédée...
C'est là une considération d'ordre irftérieur, mais il en est d'autres d'ordre extérieur. L'Empire ottoman est un Etat musulman, dont le territoire étendu présente un développement de côtes considérable. Commandée par cette double considération, la politique des grands sultans ottomans a consisté à se maintenir en bons rapports avec les puissances qui possèdent le plus de sujets musulmans et qui détiennent en même temps la suprématie maritime. C'est justement contre ces puissances que le gouvernement unioniste prend parti pour se ranger du côté de leurs adversaires, qui, à cause de l'étroitesse de leurs territoires par rapport à la densité de leur population, nourissent des ambitions démesurées et des appétits voraces. Alors les musulmans, instruits par l'expérience, eurent de sinistres pressentiments, et purent prévoir déjà les suites désastreuses qu'une pareille politique allait entraîner.
Je fus de ce nombre, et lorsqu'on me demanda télégraphiquement mon avis, j'ai cru de mon devoir de désapprouver la guerre. Je rappelle ce fait comme une preuve de mon loyalisme envers cet empire et de l'intérêt que je lui portais et que je porte à l'Islam.
Nos appréhensions se réalisèrent : la frontière en Europe touche presque aux murs de la capitale ; les éclair eurs russes pourchassent les populations ottomanes jusque dans la campagne de Sivas et de Mossoul ; l'avant-garde de l'armée anglaise fait des milliers de prisonniers dans le Sinaï, après s'être emparée ailleurs de la province de Bassora et de la moitié de celle de Bagdad. La guerre se prolonge, et l'on en arrive à cette conclusion dont la conséquence pratique, pour nous, ne pouvait être que l'une de ces deux alternatires : nous laisser aller et disparaître de la carte du monde, ou réagir et marcher vers l' affranchissement.
Nous laissons donc au monde le soin de nous juger. Toujours est-il que nous ne saurions douter un seul instant du bien-fondé de notre soulèvement. Il vient à son heure, avant que les fatalités se soient appesanties sur le reste de cet empire.
Nous ne pouvons nous empêcher de proclamer que la cause unique de l'effondrement de l'Empire ottoman et l'extermination de ses populations, c'est l'aveugle tyrannie des chefs de la faction unioniste : Enver, Djemal, Talaat et leurs complices ; c'est l'abandon des traditions politiques fondées par les grands hommes d'Etat ottomans et basées sur l'amitié des deux grandes puissances digues d'être glorifiées, l'Angleterre et la France. Il faut rejeter toute l'Histoire pour ne point voir les bienfaits de ces deux nations.
Pour juger d'un trait les chefs unionistes, leur loyauté et leur souci de l'honneur, il suffit de se rappeler le temps écoulé entre la période critique où la France leur apporta son concours financier et celle où ils se sont joints à ses ennemis pour lui déclarer la guerre. Si nous citons ce fait, c'est précisément à cause de sa notoriété et de sa date encore fraîche.
Ajoutez à cela toutes les horreurs, toutes les iniquités que subissent les populations ottomanes tant chrétiennes que musulmanes, iniquités et horreurs qui s'amoncellent au point d'obscurcir la lumière du soleil. Nous signalons spécialement à la réprobation du monde les atrocités commises sur les Grecs et sur les Arméniens, atrocités que notre sainte loi ne peut que réprouver. Puis ce sont les populations arabes en Syrie, en Mésopotamie et ailleurs, les horreurs commises dans les environs de la lumineuse Médine, sur la population d'Aivali, k-s matrones arabes enlevées et traînées dans les casernes, défi sanglant à la loi de l'Islam et à la fierté arabe !
Et nous nous sommes soulevés ! Notre haine, notre inimitié sont dirigées contre les chefs responsables de ces agissements, les En ver, les Djémal, les Talaat et leurs complices. Nous séparons notre cause de la cause des tyrans, et en association avec tous les croyants et toutes les âmes libres de l'Empire ottoman et de l'Islam universel, pour tous les malheurs et la destruction qu'ils ont entraînés sur l'empire de l'Islam, nous leur déclarons haine et inimitié, et devant Dieu nous séparons notre cause de la leur. C'est là une parole de vérité, par laquelle nous vivrons et pour laquelle nous sommes prêts à mourir.
Comment ne pas en venir à ces suprêmes déclarations, devant les graves leçons que les événements nous apportent tous les jours ? Voilà Djémal Pacha, maître de la Syrie et de ses populations, qui fait constituer dans ce pays de mœurs et de traditions essentiellement islamiques, une société féminine parmi les matrones musulmanes et les fait chanter dans un banquet et haranguer la foule !
Ne sont-ce pas là, pris sur le fait, les projets de ces tyrans contre la loi musulmane et les traditions arabes ? C'est une leçon pour les musulmans de l'Empire ottoman et du monde entier ; elle les édifiera et les empêchera peut-être d'encourager par leur silence l'aveugle passion de ces monstres dans la profanation des choses saintes et la provocation de Dieu, pour acquérir une vaine gloire et de gros appointements.
Il n'y a pas d'obéissance à devoir par une créature contre la loi du Créateur. Aussi quiconque, par son bras, sa langue ou son cœur, possède la force de mettre fin à ces sacrilèges doit le faire » (Le Temps, 12 novembre 1916).
Enfin, dans une troisième proclamation du 5 mars 1917, le Chérif devenu Roi du Hedjaz, annonce que les Turcs ont pillé et profané le tombeau du Prophète à Médine ; il fait appel à tous les musulmans de Turquie pour renverser le gouvernement jeune- turc et menace, dans le cas contraire, d'exclure le nom du Sultan de la prière du Vendredi 1.
§ 3. Ea révolte du Chérif Au Hussein, Emir de la Mecque, et la création du royaume arabe indépendant du Hedjaz a donc un double caractère : religieux et politique. Nous apprécierons plus loin la portée de cet événement au point de vue du Califat. Quant à sa signification politique, il est évident que la défection du Chérif a été provoquée par l'application des principes de gouvernement jeunes- turcs à la race arabe. Rien de plus légitime, de plus naturel qu'en présence de la terreur en Syrie et de l'exécution de ses meilleurs enfants par les Turcs, la vieille haine arabe contre la « bande touranienne » bafouant l'Islam et décimant la race du Prophète se soit rallumée dans l'âme de l'Emir des Villes Saintes. Une fois de plus, les sectaires jeunes- turcs ont contribué par leur chauvinisme à l'éclosion du sentiment national, et le panturquiste Djémal Pacha est certainement pour une grande part dans le réveil de la nation arabe — Quos vult perdere Jupiter demcntat !
1 Voir plus loin p. 392.
L'évacuation des Juifs de certains endroits de la Palestine.
Les Juifs ont été, pendant des siècles, le seul peuple non- musulman que les Turcs traitassent avec une véritable bienveillance. Aussi ont-ils toujours témoigné d'un grand attachement pour l'Empire ottoman. Cependant, le fanatisme borné des pantouraniens n'a pas hésité à créer une question juive, comme il avait créé la question arabe, et son agent autorisé, Djémae Pacha, a commencé tout dernièrement à combattre le « péril juif » en Palestine.
L'avance de l'armée anglaise jusqu'à Gaza semble avoir fourni au dictateur de la Syrie une occasion propice pour donner aux Juifs un premier avertissement. L'évacuation de Jaffa était peut-être une nécessité militaire. Elle s'est toutefois produite dans des conditions qui révèlent à tout homme au courant des choses turques l'orientation nouvelle du cabinet de Constantinople dans la question juive.
Voici comment l'évacuation de Jaffa est racontée dans le Bulletin juif de Lausanne (n° 9) :
« Nous recevons de source impeccable le télégramme suivant, concernant l'évacuation de la population civile de Jaffa, effectuée sous le prétexte de nécessité militaire au commencement d'avril :
» L'ordre d'évacuation, publié le 28 mars, visait principalement la population juive ; même les Juifs allemands, autrichiens, hongrois, bulgares furent obligés de partir. Les Mahornétans et les Chrétiens pouvaient rester sous la protection de permis individuels, mais on refusa systématiquement d'accorder ces permis aux Juifs. Le premier avril, on ordonna à tous ceux-ci de quitter Jaffa dans les quarante-huit heures sans leur fournir les moyens de transport, qui étaient inobtenables. Les prix des voitures atteignirent des prix fabuleux ; on payait 100 à 200 francs pour une voiture de Jaffa à Petach Tikwah, dont le prix ordinaire est de 15 à 25 francs. Les cochers indigènes refusaient toute monnaie excepté l'or, ou bien acceptaient des billets turcs de 100 piastres pour 17 piastres. Déjà à la fin de mars 300 Juifs avaient été déportés de Jérusalem de la façon la plus cruelle. A Jaffa, Djémai, Pacha expliqua cyniquement aux Juifs qu'on les chassait dans leur propre intérêt. Ceux qui ne réussirent pas à partir le Ier avril, furent autorisés à rester à Jaffa jusqu'au 9, à cause de la fête de Pâques. Huit mille Juifs furent chassés de leurs maisons sans permission d'emporter bagages ou provisions ; leurs maisons furent saccagées même avant leur départ ; des bandes de pillards, surtout des femmes bédouines avec ânes, chameaux etc. accoururent comme des oiseaux de proie, emportant valeurs et meubles ; les quartiers juifs furent totalement pillés sous l'œil paternel des autorités. Deux Juifs yénienites furent pendus aux portes du faubourg de ïélaviv à titre d'exemple, parce qu'ils avaient fait opposition aux pillards. Les chemins conduisant aux colonies juives au nord de Jaffa sont jalonnées de réfugiés affamés. Des témoins oculaires absolument dignes de confiance rapportent des scènes épouvan-
366 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
tables de cruauté et de saccage ; on affirme que des douzaines de Juifs riches ont été trouvés morts dans les dunes autour de Télaviv. Pour repousser les bandes de voleurs qui dévalisaient les réfugiés sur les chemins, la jeunesse des villages juifs organisa des gardes: ces gardes furent arrêtées et maltraitées par les autorités. Récemment, la population mahométane a aussi quitté Jaffa, mais on lui a permis d'habiter les jardins et villas de la banlieue et de se rendre en ville quotidiennement pour surveiller ses propriétés, tandis que pas un seul Juif n'a pu rentrer à Jaffa. Djémai, Pacha est trop rusé pour ordonner des massacres ; sa méthode consiste à décimer la population par la famine, la soif, l'épidémie ; ceux qui connaissent son système ne seront point étonnés si dans quelque temps, il punit ceux qui ont saccagé et pillé sous ses ordres, ou du moins avec son consentement. »
D'autre part, — d'après les journaux allemands, le Bulletin de l'Agence de Copenhague de l'organisation sioniste et le Bulletin juif de Lausanne, — vers la mi-mai 1917, le député social-démocrate Dr Cohn a fait au Reichstag l'interpellation suivante :
« A la fin de mars, D jémal Pacha, commandan t supérieur des troupes turques sur le front du Sinaï, a expulsé de Jaffa et des colonies agricoles et arboricoles des environs toute la population juive, parmi laquelle se trouvent des citoyens allemands, autrichiens, hongrois et bulgares. Les autorités militaires turques ont prétendu que des raisons militaires avaient rendu cette mesure nécessaire ; mais le chef de l'état-major de Djémal, un général allemand, a déclaré que nulle raison stratégique ne réclamait l'évacuation de ces endroits habités.
D'après les nouvelles qui nous sont parvenues, des violences ont été exercées sur les expulsés ; on les a pillés aussi, sous les yevcx. des autorités turques. Plusieurs fugitifs ont été tués. Selon ces rapports rien n'a été fait par les autorités pour prendre soin des expulsés et pour les nourrir. »
Le députe Cohn a terminé par ces paroles : « Le Chancelier de l'Empire connaît-il cet état de choses ? Est-il prêt à exercer une pression sur le gouvernement des Osmanlis pour rendre impossible en Palestine la répétition des atrocités commises en Arménie ? »
Nous ne connaissons pas le sort de cette interpellation. Probablement, il sera celui de l'interpellation adressée au Chancelier sur les affaires arméniennes \ Mais un autre indice nous porte à croire que l'évacuation des Juifs ne s'est pas passée dans des conditions normales. En effet, le Grand Rabbin de Jérusalem, M. R. Danon, vient d'adresser à la Frankfurter Zeitung un télégramme où il proteste « contre l'insulte calomnieuse » dont a été l'objet le gouvernement turc. Le Grand Rabbin déclare que l'évacuation n'est pas une mesure exclusivement dirigée contre les Juifs, mais qu'elle a été appliquée à tous les habitants de Gaza et de Jaffa, et que les évacués n'ont pas été éloignés de la Palestine. Les habitants des villes évacuées auraient reçu, sans distinction de confession, tous les moyens de transport dont on disposait ; les
1 Voir p. 303.
pauvres auraient eu des secours pécuniaires, et les nouvelles relatives au pillage ne seraient que des mensonges effrontés. Quant à Djémal Pacha, il a bien souvent, d'après le Grand Rabbin, manifesté par la parole et par l'action sa bienveillance et ses sentiments de magnanimité envers la population juive 1.
Ce télégramme est plus caractéristique de la situation actuelle en Palestine que ne le serait une longue série de plaintes juives. Car il suffit de songer au mémoire des Patriarches chrétiens de la Syrie, pour se rendre compte que S. E. Djëmal Pacha a pris l'habitude, chaque fois qu'il persécute une nation non-turque, de couronner son œuvre en « inspirant » une apologie de son illustre personne à une haute autorité religieuse de la nation exécutée.
1 Voir Frankfurter Zeitung du Ier juin 1917.
• CHAPITRE III La politique étrangère turque.