CHAPITRE II
La guerre mondiale envisagée comme lutte pour le droit humain.
Après avoir suivi la lutte pour l'avènement du droit humain dans le domaine de la pensée pure, nous allons préciser les buts des belligérants en les exposant, dans l'ordre historique de leur révélation, pour nous rendre compte du véritable enjeu de la guerre mondiale. Nous tâcherons ensuite de systématiser le droit intuitif de l'Entente et de l'Alliance, aussi bien au point de vue des buts de guerre généraux qu'à celui du sort de l'Empire ottoman.
Aperçu historique des buts de guerre des belligérants.
§ i. Le 23 octobre 1916, dans un banquet offert par l'Association de la presse étrangère, Lord Grey définit comme suit l'esprit dans lequel les alliés poursuivaient la guerre : « Nous lutterons, suivant les termes employés par le premier ministre, jusqu'à ce que nous ayons établi la suprématie du droit sur la force, et assuré dans des conditions d'égalité et conformément à leur propre génie, le libre développement de tous les Etats, grands et petits, qui constituent l'humanité civilisée... Depuis le début de la guerre, l'Allemagne s'est efforcée sans cesse de séparer ses ennemis les uns des autres. Quant à nous, chaque semaine a confirmé notre résolution d'aller jusqu'au bout avec nos alliés et celle des alliés de rester indissolublement unis. Et j'espère que le souvenir des souffrances endurées en commun, le souvenir du courage déployé en commun, aux côtés les uns des autres à travers toutes les péripéties par lesquelles nous avons passé, constituera un lien perpétuel d'alliance et de sympathie entre nos gouvernements et nos peuples (a perpétuai bond of alliance and sympa thy ) . . . Seulement ne perdez pas de vue que si les nations du monde veulent faire après la guerre quelque chose de plus effectif que ce qu'elles ont pu faire jusqu'à présent pour leur union dans le but commun de la paix, elles doivent être préparées à ne pas assumer plus qu'elles ne sont prêtes à soutenir par la force...» Lord Grey préconise la création d'une ligue destinée à assurer l'exécution des traités et 1 épuisement de tous les autres moyens avant le recours à la guerre.
Lord Grey égrène ensuite le terrible chapelet des crimes contre le droit
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des gens commis par l'Allemagne durant la guerre ; il insiste particulièrement sur les horreurs arméniennes, sur la tentative turque d'exterminer la population chrétienne ; « horreurs que l'Allemagne aurait pu prévenir, et qui n'ont pu être continuées qu'avec sa complicité » (horrors which Germany could hâve prevented, and which could only hâve gone on with her toleratiou). Et Lord Grey lance à la face de l'Allemagne son fameux mot de « grande anarchiste, qui a déchaîné sur le monde une anarchie plus grande et plus terrible que n'aurait pu la rêver n'importe quel anarchiste individuel 1. »
Le 9 novembre 19 16, M. DE BE'fHMANN-HoivWEG prononça au Reichstag un discours où il dit entre autres :
« Lord Grey s'est occupé enfin en détail de l'époque d'après la guerre et de la création d'une ligue internationale pour le maintien de la paix. A ce propos aussi je veux dire quelques mots. Nous n'avons jamais caché nos doutes au sujet du maintien durable de la paix par des organisations internationales comme les tribunaux d'arbitrage. Je ne veux pas développer ici le côté théorique du problème, mais, en fait, nous devrons prendre position dans cette question, maintenant et dans la paix. Lorsque, à la fin de la guerre, ses terribles gaspillages de sang et de biens apparaîtront pleinement au monde, alors l'humanité lancera un appel vers les accords pacifiques et vers les ententes pour éviter, autant que cela est au pouvoir de l'homme, le retour de catastrophes aussi épouvantables. Cet appel sera si fort et si justifié qu'il devra conduire à un résultat. L'Allemagne examinera loyalement tout effort pour trouver une solution pratique et collaborera à sa réalisation possible, d'autant plus que la guerre, ainsi que nous l'attendons avec confiance, aura créé une situation politique assurant le libre développement de toutes les nations, grandes et petites.
» Pour cela, il faudra que le principe du droit et son libre développement soient assurés non seulement sur terre, mais aussi sur mer. Il est vrai que le Vicomte Grey n'a pas parlé de cela. Le gage international de la paix, tel qu'il le conçoit, me parait d'ailleurs singulier et avoir un caractère répondant aux vœux spéciaux de l'Angleterre. Pendant cette guerre, les neutres doivent, de par sa volonté, se taire et subir patiemment tous les caprices de la suprématie anglaise sur mer. Après la guerre, lorsque l'Angleterre, comme elle le croit, nous aura abattus et disposera du monde selon sa volonté, les neutres devront devenir les garants du nouveau régime mondial de l'Angleterre.
» A ce nouveau régime se rattachera également ceci :
» De source sûre, nous savons que l'Angleterre et la France ont déjà garanti à la Russie, en 19 15, la domhiation territoriale de Constantinople, du Bosphore et de la rive occidentale des Dardanelles avec un hinterland, et le partage de l'Asie Mineure entre les puissances de l'Entente. Le gouvernement britannique évite de répondre aux questions posées à ce sujet au Parlement ; mais ces plans de l'Entente ont probablement aussi quelque intérêt pour la ligue de la paix des peuples qu'elle doit garantir plus tard. Ainsi, nous voyons les visées d'annexions de nos adversaires, auxquelles il faut ajouter celles sur l' Alsace-Lorraine, tandis que moi-même, je n'ai jamais, pendant la discussion de nos buts de guerre, indiqué l'annexion de la Belgique comme étant dans nos intentions.
« Une telle politique de violence ne peut servir de base à une ligue de paix internationale vraiment efficace ; elle est en contradiction flagrante avec les idéals auxquels aspirent le Vicomte Grey et M. AsquiTh, où le droit prime la force, et où tous les Etats composant la famille de l'humanité civilisée, grands ou petits, pourront se développer librement sous les mêmes conditions et en harmonie avec leurs aptitudes naturelles. Si l'Entente veut se placer sérieusement sur ce terrain, elle devra agir en conséquence ; si elle ne le fait pas, les plus belles phrases sur la ligue de la paix et sur la vie paisible de la famille commune des peuples resteront vides ; car la première
1 The Timea, october 24, 1916.
l.e Temps, 25 octobre 1916.
condition ponr le développement des relations internationales par voie d'arbitrage et par règlement pacifique des conflits, est qu'il ne puisse plus se former aucune coalition agressive.
» L'Allemagne a été prête de tout temps à se joindre à la ligue des peuples, et même à se placer à la tête d'une telle ligue pour tenir en échec ceux qui prétendent troubler la paix x (« Deutschland ist jederzeit bereit, einem Vôlkerbunde beizutreten, ja, sich an die Spitze ein es Vôlker blindes zu stellen, der Friedenstôrer im Zaume hait. »)
» A propos du discours de M. DE BeThmann-HolwEG, Le Temps écrivait avec raison : « M. DE Bethmann-Holweg a beau affirmer la modération et le désintéressement de l'Allemagne dans ses buts de guerre, tout dément ces paroles officielles : elles ne peuvent égarer que ceux qui veulent être trompés et les dupes volontaires du pacifisme internationaliste. L'accueil fait aux déclarations flottantes du Chancelier sur la Belgique et la Pologne ne laisse aucun doute sur l'esprit qui règne dans le Parlement d'Empire, à part la négligeable poignée de socialistes dissidents et le solitaire LiEbknechT. On peut dire que si la politique intérieure du Chancelier de l'Empire soulève des oppositions puissantes, sa politique extérieure rassemble contre lui la quasi-unanimité. »
» Ce que veut l'Allemagne, nous le savons depuis la publication du mémoire des six grandes associations économiques au Chancelier2, mémoire confidentiel sur lequel le gouvernement impérial s'était efforcé de faire le silence. Mais le pangermanisme ne se laissait pas endiguer, et poursuivait son mouvement conquérant à travers toutes les classes et tous les Etats d'Allemagne. On peut dire aujourd'hui que son courant domine tout, noyant toutes les apparences et toutes les prudences officielles. Les preuves abondent. Est-il besoin de rappeler que le roi Louis III de Bavière ne laisse passer aucune occasion de réclamer pour les sacrifices et les pertes de la guerre les plus riches compensations ? Oubliera-t-on la création récente du Comité indépendant pour une paix allemande, l'organisme le plus fort et le plus résolu qui combatte la politique de M. DE Bethmann-Hoixweg ? »
Le Temps publie le texte intégral de l'appel au peuple allemand que ce comité répand dans tout l'Empire, et où l'on peut lire ce qui suit : « Nous savons que la population sans cesse croissante de la Russie sera un jour une menace pour nous. C'est pour cette raison que, d'accord avec le Chancelier de l'Empire, nous voulons arracher à la domination de ce pays les contrées qui se trouvent entre la mer Baltique et les marais de Volhynie... Nous devons naturellement compter encore avec les idées de revanche de la France, avec le danger que ce pays s'allie avec chaque adversaire de l'Allemagne. Pour cette raison, il nous est nécessaire d'augmenter aussi notre puissance à l'Ouest, contre la France. Notre force seule nous donne des garanties contre notre ennemi principal : l'Angleterre ; sa jalousie ne menacera plus alors d'empêcher notre paisible développement. La Belgique ne peut être qu'un bastion allemand ou anglais. Sur ce point, nous exigeons donc, avec le Cnancelier, des «garanties réelles » de l'avenir allemand. Comma porte-parole de
1 Le Temps du 11 novembre 1916, p. 4. Frankfurter Zeitung du 10 novembre
3 Ce mémoire, daté du 20 mai 191 5, réclamait entre autres la soumission de la Belgique, au point de vue militaire et douanier, ainsi qu'au point de vue monétaire, bancaire et postal, à la législation allemande ; en ce qui concerne la France, la possession du littoral voisin de la frontière belge jusqu'à la Somme approximativement, avec un arrière-pays suffisant (départements du Nord et du Pas-de-Calais avec leurs bassins charbonniers), ainsi que l'annexion des bassins miniers de Briey et celle de Verdun et de Belfort et du versant occidental des Vosges. « Pour ce qui est de l'est, la considération primordiale est la suivante : il faut que le grand accroissement de puissance industrielle prévu à l'Ouest trouve dans l'Est un contrepoids dans l'acquisition d'un territoire agricole équivalent. -> (Grumbach, L'Allemagne annexioniste, p. 93-96.)
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la grande majorité du Reichstag, le député Spahn a déclaré que « militairement, économiquement et politiquement la Belgique devait tomber sous la main-mise allemande ». C'est seulement ainsi que nous obtiendrons ce qui nous est dû dans le monde 1. »
§ 2. Le 12 décembre 19 16, un mois environ après son discours du 9 novembre, le Chancelier de l'Empire allemand adressa aux Etats neutres sa fameuse proposition de paix, où il disait notamment :
« C'est pour défendre leur existence et la liberté de leur développement national que les quatre puissances alliées ont été contraintes à prendre les armes. Les exploits de leurs armes n'y ont rien changé ; pas un seul instant, elles ne se sont départies de la conviction que le respect des droits des autres nations n'est nullement incompatible avec leurs propres droits et intérêts légitimes (begrùndeten Ansprùche). Elles ne cherchent pas à écraser ou à anéantir leurs adversaires. Conscientes de leur force militaire et économique, et prêtes, s'il le faut, à continuer la lutte qui leur est imposée, mais animées en même temps du désir d'arrêter le flot de sang et de mettre fin aux horreurs de la guerre, les quatre puissances alliées proposent d'entrer dès maintenant en négociations de paix.
» Elles sont persuadées que les propositions qu'elles apportent, et qui visent à assurer l'existence, l'honneur et le libre développement de leurs peuples, seraient propres à servir de base à l'établissement d'une paix durable.
» Si, malgré cette offre de paix et de conciliation, la lutte devait continuer, les quatre puissances alliées sont déterminées à la conduire jusqu'à une fin victorieuse, en déclinant solennellement toutes responsabilités devant l'humanité et l'histoire2. »
Des notes identiques furent adressées aux Etats neutres par l'Autriche- Hongrie, la Turquie et la Bulgarie.
Les Alliés ne tombèrent pas dans le piège grossier tendu par l'Etat de proie et ses complices. Les chefs des gouvernements russe, français et anglais le démasquèrent dans de remarquables discours. M. Pokrowsky, ministre des Affaires étrangères de Russie, déclara à la Douma que la proposition allemande ne renfermait pas d'indications réelles quant au caractère de la paix dont il était question ; le ministre releva également que les puissances centrales exprimaient la conviction que les offres qu'elles auraient à faire garantiraient l'existence, l'honneur et le développement libre de leurs propres nations, mais se taisaient sur l'existence, l'honneur et le développement des autres. Le 19 décembre, au Sénat français, M. Briand, le chef du gouvernement, en repoussant la « grossière manœuvre » de l'Allemagne en détresse, dit : « Ce cri de paix est un cri de faiblesse et aussi un acte de ruse. On y cherche vainement quelque chose de précis. Dans les conditions où cette proposition est faite, c'est encore un acte de guerre. » A la Chambre des Communes, le premier ministre anglais, M. Lloyd George, répéta les paroles de M. AsquiTH définissant les buts de guerre des alliés : «restitutions, réparations, garanties contre le renouvellement d'attentats pareils ». M. LtOYD George dit notamment : « Le Chancelier n'a pas même conscience maintenant que l'Allemagne ait commis un crime quelconque contre le droit des nations libres. Ecoutez ce passage de la note : Jamais les puissances centrales ne se sont départies de la conviction que le respect des droit, des autres nations n'est nullement incompatible avec leurs propres droits et avec leurs intérêts légitimes. » Quand les puissances centrales ont-elles découvert cela ? Où était leur respect pour le droit des autres nations en Belgique, en Serbie ? Etait-ce là de la légitime défense ? Elles étaient, je suppose, menacées parles formidables forces belges. C'est sous la pression de l'intimidation, je suppose que les Allemands ont envahi la Belgique, brûlé les villes et les villages, pillé et massacré des milliers d'habitants, jeunes et
1 Le Temps, 15 novembre 1916.
2 Le Temps, 14 décembre 1916, p. 1. Frankfurter Zeitung, 13 décembre 1916.
vieux, emmené les survivants en esclavage. Ils les emmènent en esclavage au moment où, dans leur note, ils expriment leur conviction inébranlable relativement au respect des droits des autres nations. Pareil attentat eonstitue-t-il l'intérêt légitime de l'Allemagne ? Nous devons le savoir... La note allemande dit que c'était pour la défense de leur existence et pour la liberté de leur développement national que les puissances centrales ont été forcées de prendre les armes... Oui donc désira jamais mettre fin à leur existence nationale ou à leur liberté de développement ? Tant que ce développement suivait la voie de la paix, nous lui avons fait bon accueil, d'autant plus que toute l'humanité bénéficiait de leurs efforts. Nous ne désirions nullement porter atteinte à l'existence des puissances centrales, et ce n'est pas non plus notre but aujourd'hui. Les Alliés entrèrent dans cette guerre pour défendre l'Europe contre l'agression de la puissance militaire prussienne 1.
Enfin, M. Sonnino, ministre des Affaires étrangères d'Italie, dans un discours enflammé à la Chambre, prononça les belles paroles que voici :
« Nous sommes tous désireux de paix et d'une paix durable, mais nous considérons comme paix durable un règlement ordonné, dont la durée dépende non de la solidité avec laquelle ont été forgées les chaînes soumettant un peuple à un autre, mais du juste équilibre entre Etats, du respect du principe des nationalités, des règles du droit des gens et des raisons d'humanité et de civilisation... Il est affirmé dans le préambule que les quatre puissances ennemies « ont été forcées de prendre les armes pour la défense de leur existence et pour la liberté de leur développement national », ce qui est le contraire de la vérité pour toutes les quatre puissances en question, Allemagne, Autriche, Turquie et Bulgarie, considérées dans leur ensemble ou isolément, autant en ce qui regarde leur existence qu'en ce qui concerne la liberté de leur développement pacifique, sauf dans le cas où par liberté de développement national, il faut entendre le simple désir d'empiéter surles autres2.»
La réponse des Alliés à la note des puissances ennemies fut collective. Elle fut remise, le 30 décembre 1916, à l'Ambassadeur des Etats-Unis d'Amérique à Paris par M. Briand. Au point de vue des buts de la guerre, qui nous intéresse ici, nous y relevons les passages suivants :
« En réalité, l'ouverture faite par les puissances centrales n'est qu'une tentative calculée en vue d'agir sur l'évolution de la guerre, et d'imposer finalement une paix allemande. Elle a pour objet de troubler l'opinion dans les pays alliés. — Cette opinion, malgré tous les sacrifices consentis, a déjà répondu avec une fermeté admirable, et dénoncé le vide de la déclaration ennemie. — Elle veut raffermir l'opinion publique de l'Allemagne et de ses alliés, si gravement éprouvés déjà par leurs pertes, usés par le resserrement économique et écrases par l'effort suprême qui est exigé de leurs peuples. Elle cherche à tromper, à intimider l'opinion publique des pays neutres, fixée depuis longtemps sur les responsabilités présentes, et trop clairvoyante" pour favoriser les desseins de l'Allemagne en abandonnant la défense des libertés humaines. Elle tente enfin de justifier d'avance aux yeux du monde de nouveaux crimes : guerre sous-marine, déportations, travaux et enrôlements forcés de nationaux contre leur propre pavs, violations de neutralité.
» T'est en pleine connaissance de la gravité, mais aussi des nécessités de l'heure, que les gouvernements alliés, étroitement unis entre eux, et en parfaite communion avec leurs peuples, se refusent à faire état d'une proposition sans sincérité et sans portée. Ils affirment une fois de plus qu'il n'y a pas de paix possible tant que ne seront pas assurées la réparation'des droits et Iib< rtés violes, la reconnaissance du principe des nationalités et de la libre existence des petits Etats ; tant que n'est pas certain un rè?l< mont de nature à supprimer définitivement les causes qui, depuis si longtemps, ont menacé les nations, et à donner les seules garanties efficaces pour la sécurité du monde». »
1 Discours du 19 décembre 1916. Comparez Journal de Genève du 21 décembre
1 Journal de Genève du 20 décembre 1916, p. 2. * Le Temps, Ier janvier 1917, p. 1.
§ 3. Le 18 décembre 1916, douze jours avant la remise de la réponse des Alliés aux Impériaux, le président des Etats-Unis d'Amérique, M. Wil- SON, avait adressé aux puissances belligérantes une note où « sans proposer la paix, ni même offrir une médiation », il proposait seulement « que des sondages soient effectués afin que nous puissions apprendre, les neutres comme les belligérants, à quelle distance peut se trouver encore le havre de la paix vers lequel toute l'humanité tend dans une aspiration intense et croissante ». Le président suggère dans sa note « qu'une occasion rapprochée soit recherchée pour demander à toutes les nations actuellement en guerre une déclaration publique de leurs vues respectives quant aux conditions auxquelles la guerre pourrait être terminée et aux arrangements qui seraient considérés comme satisfaisants en tant que constituant des garanties contre le retour ou le déchaînement d'un conflit similaire dans l'avenir, de façon à pouvoir comparer ensemble en toute franchise leurs déclarations... M. WiiySON prend la liberté d'appeler l'attention sur ce fait que les objets que les hommes d'Etat des deux groupes de belligérants ont en vue dans cette guerre sont virtuellement les mêmes, conformément aux déclarations qu'ils ont faites en termes généraux à leurs propres peuples et au monde. De chaque côté, on a désiré rendre les droits et privilèges des peuples faibles et des petits états aussi assurés contre les agressions ou dénis de justice dans l'avenir que les droits et privilèges des Etats grands et puissants, actuellement en guerre. Chacun désire être lui-même, en même temps que tous les autres nations et peuples, garanti dans l'avenir contre le retour de guerres comme celle-ci et contre des agressions ou des interventions égoïstes de toute nature. Chacun se défierait de la formation de nouveaux groupements de puissances rivaux dans le but de maintenir un équilibre incertain au milieu de suspicions multipliées ; mais au contraire chacun serait prêt à envisager une ligue des nations pour assurer la paix et la justice dans le monde entier. Avant que ce dernier pas puisse cependant être franchi, chacun considère d'abord comme nécessaire de régler les fins de la présente guerre dans des termes qui sauvegardent d'une manière certaine l'indépendance, l'intégrité territoriale et la liberté politique et économique des nations impliquées 1. »
Les Empires centraux répondirent, le 27 décembre 19 16, à la suggestion du président Wilson par des notes qui, comme leur proposition de paix initiale, ne contenaient aucune précision sur leurs buts de guerre ; ils se bornèrent à convier leurs adversaires à une « réunion immédiate des délégués des Etats belligérants, dans un endroit neutre2. »
Par contre, les gouvernements alliés répondirent, le 10 janvier 1917, au président Wilson par une note substantielle dont nous extrayons les passages suivants :
« D'une manière générale, ils tiennent à déclarer qu'ils rendent hommage à l'élévation des sentiments dont s'inspire la note américaine, et qu'ils s'associent de tous leurs vœux au projet de création d'une ligue des nations pour assurer la paix et la justice à travers le monde. Ils reconnaissent tous les avantages que représentera pour la cause de l'humanité et de la civilisation l'institution de règlements internationaux destinés à éviter les conflits violents entre les nations, règlements qui devraient comporter les sanctions nécessaires pour en assurer l'exécution et empêcher ainsi qu'une sécurité apparente ne serve qu'à faciliter de nouvelles agressions. »
« Mais, continuent les Alliés, une discussion sur les arrangements futurs destinés à assurer une paix durable suppose d'abord un règlement satisfaisa ît du conflit actuel. Les Alliés éprouvent un désir aussi profond que le gouvernement des Etats-Unis de voir se terminer le plus tôt possible la guerre dont les Empires centraux sont responsables, et qui inflige à l'humanité de si cruelles souffrances. Mais ils estiment qu'il est impossible, dès
1 The Times. 22 décembre 1916 ; Le Temps, 23 et 24 décembre 1916. La date 1 18 décembre est celle qu'indique le Président Wilson dans son discours au
S- lat du 22 j mvier 1917 Tïrms, 23 janvier 1917).
2 Le 'Temps, 28 décembre 1916, p. 4.
aujourd'hui, de réaliser une paix qui leur assure les réparations, les restitutions et les garanties auxquelles leur donne droit l'agression dont la responsabilité incombe aux puissances centrales, et dont le principe même tendait à ruiner la sécurité de l'Europe, une paix qui permette, d'autre part, d'établir sur une base solide l'avenir des nations européennes. Les nations alliées ont conscience qu'elles ne combattent pas pour des intérêts égoïstes, mais avant tout pour la sauvegarde de l'indépendance des peuples, du droit et de l'humanité. »
La note s'élève ensuite « contre l'assimilation établie dans la note américaine entre les deux groupes de belligérants ». Elle rappelle que « s'il y a un fait historique établi à l'heure actuelle, c'est la volonté d'agression de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie pour assurer leur hégémonie sur l'Europe et leur domination économique sur le monde. L'Allemagne a prouvé par la déclaration de guerre, par la violation immédiate de la Belgique et du Luxembourg et par la façon dont elle a conduit la lutte, son mépris systématique de tout principe d'humanité et de tout respect pour les petits Etats ; à mesure que le conflit a évolué, l'attitude des puissances centrales et de leurs alliés a été un continuel défi à l'humanité et à la civilisation. Fautil rappeler les horreurs qui ont accompagné l'invasion de la Belgique et de la Serbie, le régime atroce imposé aux pays envahis, le massacre de centaines de milliers d'Arméniens inoffensifs, les barbaries exercées contre les populations de Syrie, les raids de Zeppelins sur les villes ouvertes, la destruction par les sous-marins de paquebots et de navires marchands, même sous pavillon neutre, le cruel traitement infligé aux prisonniers de guerre, les meurtres juridiques de Miss Cavell et du capitaine Fryatt, la déportation et la réduction en esclavage des populations civiles ? L'exécution d'une pareille série de crimes, perpétrés sans aucun souci de la réprobation universelle explique amplement au président Wn,soN la protestation des alliés. » La note précise les buts de guerre des Alliés de la façon suivante : « Le monde civilisé sait qu'ils impliquent de toute nécessité et en première ligne la restauration de la Belgique, de la Serbie et du Monténégro et les dédommagements qui leur sont dus ; l'évacuation des territoires envahis en France, en Russie, en Roumanie, avec de justes réparations ; la réorganisation de l'Europe, garantie par un régime stable et fondée aussi bien sur le respect des nationalités et sur le droit à la pleine sécurité et à la liberté de développement économique, que possèdent tous les peuples, petits et grands, que sur des conventions territoriales et des règlements internationaux propres à garantir les frontières terrestres et maritimes contre des attaques injustifiées ; la restitution des provinces ou territoires autrefois arrachés aux Alliés par la force ou contre le vœu des populations ; la libération des Italiens, des Slaves, des Roumains et des Tchéco-Slovaques de la domination étrangère ; l'affranchissement des populations soumises à la sanglante tyrannie des Turcs ; le rejet hors d'Europe de l'Empire Ottoman, décidément étranger à la civilisation occidentale. Les intentions de Sa Majesté l'Empereur de Russie à l'égard de la Pologne ont été clairement indiquées par la proclamation qu'il vient d'adresser à ses années. Il va sans dire que si les Alliés veulent soustraire l'Europe aux convoitises brutales du militarisme prussien, il n'a jamais été dans leur dessein de poursuivre, comme on l'a prétendu, l'extermination des peuples allemands et leur disparition politique. Ce qu'ils veulent avant tout, c'est assurer la paix sur les principes de liberté et de justice, sur la fidélité inviolable aux obligations internationales dont n'a cessé de s'inspirer le gouvernement des Etats-Unis l. »
§ 4. Le 12 janvier 10 17, le gouvernement allemand remit aux puissances neutres une note en réponse à la note des Alliés du 30 décembre 19 16. « L'Allemagne, lit-on dans cette pièce, et ses Alliés, qui ont dû prendre les armes pour la défense de leur liberté et de leur existence, considèrent ce but de
1 Le Temps, 13 janvier 191 7, p. 1.
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guerre, le leur, comme atteint. En revanche, les puissances ennemies se sont
de et
l'amoindrissement de la monarchie austro-hongroise, le partage de la Turquie et la mutilation de la Bulgarie. Vis-à-vis de pareils buts de guerre, le désir de réconciliation, de réparations et de garanties est surprenant dans la bouche des adversaires... Les adversaires contestent la sincérité des propositions des puissances alliées, mais le monde ne pourra pas approuver leurs exigences devant le sort du peuple irlandais, l'anéantissement de la liberté et de l'indépendance des républiques boers, l'assujettissement du nord de l'Afrique, par l'Angleterre, la France et l'Italie, l'oppression des nationalités étrangères de Russie, et finalement devant les violences uniques dans l'histoire infligées à la Grèce. De même, les puissances qui, depuis le commencement de la guerre, ont foulé aux pieds le droit et les conventions sur lesquelles il se fonde, ne sont pas qualifiées pour se plaindre des prétendues violations du droit des gens commises par les quatre puissances alliées... Les quatre puissances alliées poursuivront la lutte avec une tranquille assurance, confiantes dans leur bon droit jusqu'à ce qu'elles aient obtenu par les armes une paix qui assure à leurs propres peuples l'honneur, la liberté d'existence et de développement ; une paix qui donne aux autres peuples du continent européen le bienfait du travail en commun à la solution des grands problèmes de ja civilisation, dans leur respect mutuel et dans l'égalité des droits l. »
§ 5. Le 22 janvier 1917, le président Wri<SON adressait au Sénat américain un message pour lui exposer ses idées au sujet du devoir du gouvernement américain « quand il sera nécessaire de poser de nouveau et sur un nouveau plan les bases de la paix parmi les nations ». Ce message contient les grandes lignes d'une nouvelle organisation du monde.
Le président Wixson pense qu'il est juste que le gouvernement américain « formule franchement les conditions auxquelles il se sentirait autorisé à faire approuver à notre peuple son adhésion formelle et solennelle à une ligue pour la paix... D'abord il faut mettre fin à la guerre actuelle... Les traités et accords qui la termineront doivent incorporer les conditions qui créeront une paix qui méritera d'être garantie et conservée, une paix qui sera approuvée de l'humanité, et pas seulement une paix qui servirait les différents intérêts et les buts immédiats des nations engagées... Des accords seuls ne peuvent assurer la paix ».
« Il sera absolument nécessaire qu'une force soit créée, garantissant la permanence de l'accord, une force tellement supérieure à celle de toute nation actuellement engagée ou à celle de toute alliance jusqu'ici formée ou projetée que pas une nation, pas une combinaison probable de nations ne puisse l'affronter ou lui résister. Pour que la paix à venir soit durable, il faut qu'elle soit assurée par la force supérieure organisée de l'humanité. »
« ...La question dont dépendent la paix et la politique futures du monde est celle-ci : la guerre actuelle est-elle une lutte pour une paix juste et assurée, ou seulement pour un nouvel équilibre de puissances ? Si elle n'est qu'une lutte pour un nouvel équilibre de puissances, qui garantira, qui peut garantir la stabilité du nouvel accord ? Seule, une Europe tranquille peut être une Europe stable. Il doit y avoir non pas un équilibre de puissances, mais une communauté de puissances, non pas des rivalités organisées, mais une paix commune organisée... »
« Seule une paix entre égaux peut durer, seule une paix dont les principes mêmes soient l'égalité et une participation commune à un bénéfice commun. Un juste état d'esprit, un juste sentiment entre les nations sont aussi néces-
1 Journal de Genève, 13 janvier 191 7, p. 3 ; voir au même endroit, la note responsive de Y Autriche-Hongrie du 10 janvier 1917, conçue dans des termes analogues.
saires pour une paix durable que l'est le juste règlement des questions de territoires ou de races et de nationalités. »
« L'égalité des nations, sur laquelle doit reposer la paix pour être durable, doit impliquer l'égalité des droits ; les garanties échangées ne doivent ni reconnaître, ni impliquer une différence entre les nations grandes ou petites, entre celles qui sont puissantes et celles qui sont faibles. Le droit doit être basé sur la force collective et non sur la force individuelle des nations, de l'accord desquelles la paix dépendra. Il ne saurait y avoir, bien entendu, d'égalité de territoires ou de ressources, ni aucune autre sorte d'égalité qui ne serait pas obtenue à la suite du développement normal, pacifique et légitime des nations elles-mêmes. Mais personne ne demande ni ne s'attend à rien de plus qu'une égalité de droits. L'humanité aspire maintenant à une libre existence (freedom of life) et ne recherche pas l'équilibre proportionnel d'après la puissance de chacun (equipoises of power) . »
« Il y a parmi les nations organisées une chose plus profonde même que l'égalité des droits. Aucune paix ne peut durer ou ne devrait durer qui ne reconnaît pas et n'accepte pas le principe que les gouvernements reçoivent tous leurs pouvoirs du consentement des peuples gouvernés, et qu'il n'existe nulle part aucun droit qui permette de transférer les peuples de potentat à potentat comme s'ils étaient une propriété. Je pose ce principe, s'il m'est permis de citer cet exemple, que les hommes d'Etat de tous pays sont d'avis qu'il devrait y avoir une Pologne unifiée, indépendante et autonome, et par cela même qu'une sauvegarde inviolable de l'existence, du culte et du développement social et industriel (inviolable security of lifes, of worship, and of industrial and social development) devrait être garantie à tous les peuples qui ont vécu jusqu'ici sous la domination de gouvernements attachés à une foi et à des buts politiques en opposition aux leurs propres. . . Toute paix qui ne reconnaît pas et n'accepte pas ce principe sera inévitablement rompue ; elle ne s'appuiera pas sur les affections ou sur les convictions de l'humanité. Le ferment de l'esprit de populations entières se révoltera constamment contre elle, et le monde entier sympathisera avec ces nations. L'univers ne peut rester en paix que si son existence est stable, et il ne peut y avoir stabilité là où la volonté est en rébellion, là où il ne règne pas de tranquillité d'esprit et un sens de justice, de liberté et de droit. »
Le Président WiLSON proclame ensuite deux autres conditions de la paix mondiale : la liberté des mers et la limitation des armements. « De plus, ditil, dans la mesure où cela est possible, chacune des grandes nations qui luttent maintenant pour aboutir au plein développement de leurs ressources et de leur puissance, devrait être assurée d'un débouché direct sur les grandes routes de la mer. Dans le cas où ce but ne pourrait être atteint par des cessions de territoires, il est certain qu'on peut y parvenir par la neutralisation des droits de passage direct1, sous la garantie générale qui assurera la paix elle-même. » Quant aux armements, le Président dit: «Je propose enfin la limitation des armements sur terre et sur mer, de façon que l'armée et la marine soient simplement les auxiliaires de l'ordre, et non plus les instruments de l'agression et de la violence égoïste. »
Enfin, M. Wilson propose « que les diverses nations adoptent, d'accord, la doctrine du président Monroe comme doctrine du monde ; qu'aucune nation ne cherche à imposer sa politique à aucun autre pays, mais que chaque peuple soit libre de fixer lui-même sa politique personnelle, de choisir sa voie propre vers son développement, et cela, sans que rien le gêne, le moleste ou l'effraye, et de façon que l'on voie le petit marcher côte à côte avec le grand ou le puissant. » Et le Président invite toutes les nations à éviter dorénavant les complications d'alliances qui pourraient les entraîner à des rivalités de pouvoir*.
§ 6. Lorsque les Etats-Unis d'Amérique se virent à leur tour entraînés dans la guerre, — entraînés par le sanglant et cynique défi à l'humanité jeté
1 Direct rights of way.
' The Times, 23 Jauuary 1917, p. 9 et 10 ; Le Temps, 24 janvier 1917, p. 1 et 2.
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au inonde entier par la piraterie sous-marine allemande, — le Président Wii,son trouva de nouveau de sublimes accents pour préciser les buts de cette grande guerre.
Dans son message au Congrès du 2 avril 19 17, le Président Wi^SON définit comme suit les buts de guerre de l'Amérique du Nord :
« Notre but est la défense des principes de paix et de justice dans la vie du monde contre les puissances autocratiques et égoïstes, en même temps que l'établissement, parmi les peuples vraiment libres et se gouvernant euxmêmes, de l'unité d'objectif et de moyen, qui assurera à jamais le respect de ces principes.
» La neutralité n'est plus possible ni désirable, quand la paix du monde entier et la liberté des peuples sont en jeu, et que la menace à cette paix et à cette liberté vient de l'existence de gouvernements autocratiques appuyés sur une force organisée, exclusivement contrôlée par leur volonté et non par celle de leurs peuples.
» Dans ces circonstances , il n'y a plus de neutralité. Nous sommes au seuil d'une ère où l'on insistera pour que les mêmes règles de conduite et de responsabilité qui sont observées dans leurs rapports par les citoyens des Etats civilisés soient observées également dans les relations entre les nations et leurs gouvernements.
d Nous n'avions aucune querelle avec le peuple allemand. Nous n'éprouvons pour lui qu'un sentiment de sympathie et d'amitié. Ce n'est d'ailleurs pas sous son impulsion ni même avec son approbation ou son consentement que le gouvernement allemand a déclaré la guerre. Cette guerre a été décidée comme l'ont été toutes les guerres au cours des malheureux anciens temps, alors que les peuples n'étaient jamais consultés par leurs dirigeants, et que les guerres étaient provoquées et faites dans l'intérêt des dynasties ou de petits groupes d'ambitieux accoutumés à se servir de leurs concitoyens comme d'instruments, ou comme de pions au jeu d'échecs. »
« ...Une entente solide pour la paix ne pourra jamais être établie à moins que toutes les nations démocratiques n'y coopèrent. Il est impossible de compter qu'un gouvernement autocratique quelconque demeure fidèle à cette entente ou observe ses pactes solennels. 11 faut qu'il existe une ligue d'honneur et une coopération de l'opinion. Les intrigues seraient le ver rongeur d'une telle entente, les complots tramés par les petits comités, lesquels voudraient se livrer à des combinaisons particulières sans en rendre compte à personne, constitueraient un foyer de corruption au cœur même de l'entente. Il n'y a que les peuples libres qui puissent marcher avec un honneur et une fermeté continus vers le but commun et préférer l'intérêt de l'humanité à leur propre intérêt mesquin... »
« Nous acceptons donc la bataille contre cet ennemi naturel de la liberté le gouvernement allemand, et nous emploierons, s'il est nécessaire, toute la force de la nation pour arrêter et détruire sa force. Nous sommes heureux, maintenant que nous vo}rons les faits sous leur vrai jour, de combattre pour la paix définitive du monde, pour la libération de ses peuples, — les peuples allemands compris, — pour les droits des grandes et des petites nations, et pour celui des hommes de pouvoir partout choisir leur manière de vivre et d'être (their way of life and obédience) . Le monde doit être à la démocratie (safe for democracy) . Sa paix doit être fondée sur des bases sûres de liberté politique. »
« Nous n'avons aucun dessein égoïste. Nous ne désirons aucune conquête, ou domination (dominion), aucune indemnité pour nous-mêmes, aucune compensation matérielle pour les sacrifices que nous consentirons librement. Nous ne sommes qu'un des champions des droits de l'humanité et nous serons satisfaits quand ces droits seront assurés aussi solidement que les faits et la liberté des nations peuvent le faire (as secure as fact and the freedom of nations can make them...) »
« Messieurs les membres du Congrès, c'est un devoir triste et pénible que j'ai accompli en m'adressant à vous. Nous avons peut-être devant nous bien des mois d'épreuves et de sacrifices douloureux. C'est une chose redoutable que d'avoir à conduire notre grande et pacifique nation à la guerre, à une
guerre plus terrible et plus désastreuse que toutes celles qui l'ont précédée. La civilisation elle-même semble être en jeu. Mais le droit est une chose plus précieuse que la paix, et nous combattrons pour les choses qui ont toujours été les plus chères à notre cœur, pour la démocratie, pour assurer à ceux qui sont soumis à une autorité le droit d'avoir une voix dans la conduite de leurs gouvernements, pour les droits et les libertés des petites nations, pour l'établissement du règne universel du droit par le concert des peuples libres, qui rendra la paix et la sécurité à toutes les nations et fera enfin le monde lui-même libre. A cette tâche nous sacrifions notre vie, notre fortune, tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons, avec la fierté de gens qui savent que le jour est venu où l'Amérique a le privilège de donner son sang et sa force pour les principes auxquels elle doit l'existence et le bonheur et la paix dont elle a joui. Dieu aidant, elle ne peut agir différemment 1. »
§ 7. La Révolution russe a provoqué de nouvelles définitions des buts de guerre des Alliés.
Le 17 mars 1917, le ministre des Affaires étrangères de Russie, M. Miliou- KOFF adressait aux représentants russes à l'étranger une circulaire dont nous extrayons les passages suivants :
* Nous cultiverons soigneusement les rapports qui nous unissent aux autres nations alliées et amies, et nous avons confiance que ces relations deviendront encore plus intimes et plus solides sous le nouveau régime établi en Russie, qui est décidé à se guider sur les principes démocratiques du respect dû aux peuples, petits et grands, et de la liberté de leur développement, de la bonne entente entre les nations... Fidèle au pacte qui l'unit indissolublement à ses glorieux Alliés, la Russie est décidée, comme eux, à assurer à tout prix au monde une ère de paix entre les peuples sur la base d'une organisation nationale stable, garantissant le respect du Droit et de la Tustice. Elle combattra à leurs côtés l'ennemi commun jusqu'au bout, sans trêve ni défaillance. » [Le Temps, 19 mars 1917.)
Le Temps du 9 avril 19 17 contient les déclarations suivantes, faites à son correspondant par M. Miuoukoff, ministre des Affaires étrangères de Russie:
« Parmi les buts concrets que pose le Président Wilson, dans son message au Sénat, se trouvent la réorganisation, c'est-à-dire le démembrement de la monarchie austro-hongroise, le démembrement de la Turquie, la libération de la Pologne réunie, la liberté d'accès à la mer pour tous les pays qui n'ont pas cet accès, etc. On voit ainsi que les conditions de paix formulées par le président Wilson coïncident entièrement avec celles des Alliés exprimées dans cette courte formule : réparation, compensation et garanties. Et en effet il n'en peut être autrement. »
« Remarquons, en passant, que la formule « paix sans annexions ni indemnités » est mode in Germany ; c'est l'Allemagne qui l'a fabriquée, car, grâce à cette formule, tous les forfaits de la coalition germanique seraient restés impunis et il n'y aurait non plus aucune garantie pour l'avenir. Les Alliés ne font pas une guerre de conquêtes ; leurs buts sont essentiellement libérateurs. Leurs aspirations ne tendent qu'à établir une carte de l'Europe sudorientale qui pourrait être considérée connue éternelle. Cette carte prévoit la libération de la Pologne réunie, le démembrement de l'Empire austrohongrois, la formation d'un Etat indépendant tchéco-slovaque, la réunion des territoires serbes, la liquidation des possessions turques en Europe, la libération des peuples habitant l'Asie Mineure, la libération de l'Arménie, de l'Arabie, de la Syrie; et finalement cette carte comporte la nécessité de reconnaître à la Russie le droit à la possession des Détroits. Les Détroits à la Russie, telle est, à mon avis, l'unique façon de liquider ce problème. La neutralisation des Détroits comporterait toujours une série de grands dangers pour la paix, et la Russie serait obligée d'avoir dans la mer Noire une
1 The Times, 4 April 1917 ; Le Temps, 4 et 5 avril 191 7 ; Journal de Genève, 3 avril 191 7.
puissante flotte de guerre prête à défendre nos côtes. La neutralisation des Détroits donnerait aux navires de guerre de tous les pays la faculté de pénétrer librement dans la mer intérieure russe qu'est la mer Noire, et cela pourrait entraîner de gros malheurs impossibles à prévoir. »
« L'Allemagne a besoin des Détroits pour réaliser ses visées d'hégémonie, pour réaliser sa formule Berlin-Bagdad et nous Russes, nous avons besoin des Détroits pour assurer notre exportation et notre importation sans entraves et sans menace pour qui que ce soit. Ainsi, personne ne peut avoir aucun doute sur la puissance à qui doivent appartenir les Détroits : à l'Allemagne ou bien à la Russie. » M. Miuoukoff fit des déclarations analogues aux représentants de la presse russe.
§ 8. D'autre part, le gouvernement provisoire russe, le 9 avril (27 mars) promulgua un manifeste, où il était di+ :
« Laissant à la volonté du peuple, en étroite union avec nos Alliés, le soin de décider définitivement toutes les questions qui ont trait à la guerre mondiale et à son achèvement, le gouvernement provisoire croit de son droit et de son devoir de déclarer dès aujourd'hui que la Russie libre n'a pas pour but de dominer d'autres peuples, ni de leur enlever leur patrimoine national ni de s'emparer par la force de territoires étrangers, mais d'établir une paix stable sur la base du droit des peuples de disposer d'eux-mêmes. Le peuple russe ne cherche pas à renforcer sa puissance extérieure aux dépens des autres peuples, ne vise à l'asservissement, ni à l'abaissement de quiconque. Au nom des suprêmes principes de justice, le peuple russe a brisé les fers qui enchaînaient la nation polonaise, mais il ne tolérera pas que sa patrie sorte de la lutte abaissée ou minée dans ses forces vitales. »
Le manifeste du 9 avril fut communiqué aux Cabinets alliés par les représentants du gouvernement russe, le ier mai (18 avril) 19 17, accompagné d'une note explicative de M. Miuoukoff, ministre des Affaires étrangères. La communication disait : « Le gouvernement provisoire de la Russie a promulgué le 27 mars (9 avril) un manifeste aux citoyens, dans lequel il a exposé les vues du gouvernement de la Russie libre sur lès buts de la guerre actuelle. Le ministre des Affaires étrangères me charge de vous communiquer ce dit document et de l'accompagner des considérations ci-dessous :
» Nos ennemis se sont efforcés dernièrement de semer la discorde entre les Alliés en propageant des nouvelles insensées sur une prétendue intention de la Russie de conclure une paix séparée avec les monarchies du centre. Le texte du document ci-joint réfutera parfaitement de pareilles intentions. Les principes généraux qui y sont énoncés par le gouvernement provisoire concordent entièrement avec les idées élevées qui ont été constamment proclamées jusqu'à ces tout derniers temps par les hommes d'Etat éminents des pays alliés. Ces principes ont trouvé aussi une expression lumineuse dans les paroles du président de notre nouvelle alliée, la grande république d'outremer. Le gouvernement de l'ancien régime de la Russie ne se trouvait certes pas en mesure de se pénétrer et de partager ces idées sur le caractère libérateur de la guerre, sur la création d'une base stable pour la coopération des peuples, sur la liberté des nations opprimées, etc. Mais la Russie affranchie peut actuellement tenir un langage qui sera compris par les démocraties modernes et s'empresse de joindre sa voix à celle de ses Alliés. »
« Pénétrées de ce souffle nouveau de la démocratie libérée, les déclarations du gouvernement provisoire ne peuvent naturellement donner le moindre prétexte pour en déduire que l'écroulement de l'ancien édifice ait entraîné un amoindrissement de la part de la Russie dans la lutte commune de tous les Alliés Bien au contraire, la volonté nationale de mener la guerre mondiale jusqu'à la victoire décisive s'est encore accentuée, grâce à ce sentiment de responsabilité qui incombe aujourd'hui à tous ensemble, et à chacun en particulier. »
« Cette tendance est devenue encore plus active par le fait même qu'elle se trouve concentrée sur une tâche immédiate et qui tient de si près à tout
le monde, notamment de refouler l'ennemi qui a envahi le territoire de notre patrie. Il reste entendu, et le document ci-joint le dit expressément, que le gouvernement provisoire, en sauvegardant les droits acquis de la patrie, restera strictement respectueux des engagements assumés vis-à-vis des alliés de la Russie.
» Fermement convaincu de l'issue victorieuse de la guerre actuelle, en parfait accord avec ses alliés, le gouvernement provisoire est tout aussi assuré que les problèmes qui ont été soulevés par cette guerre seront résolus dans le sens de la création d'une base stable pour une paix durable et que, pénétrées de tendances identiques, les démocraties alliées trouveront le moyen d'obtenir les garanties et les sanctions nécessaires pour prévenir dans l'avenir le retour de conflits sanglants l. »
La note explicative de M. Miuoukoff ayant provoqué des protestations du Conseil des délégués des ouvriers et des soldats {Soviet), siégeant au palais de Tauride, le gouvernement provisoire russe adressa, le 5 mai (22 avril), aux puissances alliées la communication suivante :
« Devant les doutes qui surgissent sur l'interprétation de la note du ministre des Affaires étrangères qui accompagnait la communication aux gouvernements alliés de la déclaration du gouvernement provisoire du 27 mars (9 avril) sur les buts de guerre, le gouvernement provisoire croit nécessaire d'expliquer :
» i° Que la note fut l'objet d'un examen long et détaillé de la part du gouvernement provisoire, et qu'elle fut adoptée à l'unanimité ;
» 20 Qu'il est évident que cette note, parlant de victoire décisive, a en vue la solution des problèmes signalés dans la déclaration du 9 avril et qui furent exposés dans les termes suivants :
» Le gouvernement croit de son droit et de son devoir de déclarer dès aujourd'hui que la Russie libre n'a pas pour but, ni de dominer d'autres peuples, ni de leur enlever leur patrimoine national, ni de s'emparer par la force de territoires étrangers, mais d'établir une paix stable sur la base du droit des peuples de disposer d'eux-mêmes. Le peuple russe ne cherche pas à renforcer sa puissance extérieure aux dépens des autres peuples, ne vise à l'asservissement, ni à l'abaissement de quiconque. Au nom des suprêmes principes de justice, le peuple russe brisa les fers qui enchaînaient la nation polonaise. Mais il ne tolérera pas que sa patrie sorte de la lutte abaissée ou minée dans ses forces vitales.
» 30 Sous les « sanctions et garanties » d'une paix stable mentionnées dans la note, le gouvernement provisoire comprenait la limitation des armements, les tribunaux internationaux, etc. »
Le gouvernement provisoire, ayant été reconstitué et renforcé par l'entrée des représentants de la démocratie révolutionnaire, publia le 1 S /$ mai 1917 un nouveau manifeste dont le § 1 porte :
« Dans sa politique extérieure, le gouvernement provisoire, repoussant de concert avec tout le peuple toute pensée de paix séparée, se pose ouvertement comme but le rétablissement de la paix générale, ne tendant ni à dominer d'autres peuples, ni à leur enlever leur patrimoine national ni à s'emparer par la force des territoires étrangers, la paix sans annexion ni contributions sur la base du droit des peuples de disposer d'eux-mêmes. »
« Dans la ferme conviction que la chute du régime tsariste en Russie et la consolidation des principes démocratiques dans la politique intérieure et extérieure ont créé pour les démocraties alliées de nouvelles aspirations vers une paix stable et la fraternité des peuples, le gouvernement provisoire entreprendra des déni; 1 relies pour préparer un accord avec les Alliés sur la base de la déclaration du 9 avril a. »
1 Comparez Le Temps, 5 mai 191 7.
1 Comparez Le Temps du 21 mai 1917 ; le mot russe contriboutzia y est traduit par indemnités.
LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
§ g. Le gouvernement austro-hongrois se trouvant, au moment de la Révolution russe dans une situation des plus précaires, profita des déclarations du gouvernement provisoire russe pour se déclarer en complet accord de vues avec lui. On vit bientôt, du reste, ce qu'il en était en réalité.
Voici la communication officieuse, faite par le « Bureau de correspondance » de Vienne :
«...Le gouvernement de la monarchie austro-hongroise a pris connaissance des déclarations du gouvernement provisoire de Russie, déclarations publiées le 14 avril. Il a retenu de ces déclarations que la Russie n'a pas l'intention « d'opprimer d'autres peuples, de leur enlever leur patrimoine national, ni de s'emparer de territoires étrangers ; qu'elle veut au contraire déterminer une paix durable fondée sur le droit des peuples à disposer d'euxmêmes. »
« Le gouvernement austro-hongrois a pu ainsi se rendre compte que le gouvernement provisoire russe se propose comme but le but même que le ministre des Affaires étrangères d'Autriche-Hongrie a affirmé être le sien dans l'interview du 14 mars, où il a déterminé les buts de guerre de la monarchie austro-hongroise. On peut donc affirmer que le gouvernement d'Autriche-Hongrie et le gouvernement provisoire russe désirent également une Î>aix honorable pour les deux parties, une paix qui, ainsi qu'il a été dit dans es offres de paix faites par l' Autriche-Hongrie et ses alliés le 12 décembre 1916, garantisse l'honneur et le libre développement des Etats belligérants. »
« Il apparaît clairement aux yeux du monde entier et en particulier aux yeux des peuples de Russie que la Russie n'est plus contrainte à combattre pour la défense de son territoire et la liberté de ses peuples. Etant donnée la communauté des buts que se proposent les gouvernements alliés et le gouvernement provisoire russe, il n'est pas difficile de trouver le moyen d'arriver à un accord. Cela est d'autant moins difficile que Sa Majesté l'Empereur d'Autriche, Roi apostolique de Hongrie, en parfait accord avec les monarques ses alliés, souhaite à l'avenir vivre en paix et en amitié avec un peuple russe heureux, et dont les conditions de vie soient assurées à l'intérieur et à l'extérieur. (Le Temps, le 17 avril 19 17.)
§ 10. Entre temps, le Chancelier de V Empire allemand, répondant à des interpellations au Reichstag, le 15 mai 1917, se refusa de nouveau à préciser les buts de guerre de l'Allemagne 1.
« Je comprends parfaitement, dit M. DE Bethmann-Hoi^weG, l'intérêt passionné avec lequel le peuple s'occupe des buts de guerre et des conditions de paix. Je comprends la demande de clarté qui m'est adressée aujourd'hui de droite et de gauche, mais dans la discussion des buts de guerre, il ne peut y avoir pour moi qu'une seule ligne de conduite : rechercher une fin rapide et en même temps heureuse de la guerre. Je ne dois rien faire et rien dire au delà 2. »
Un des rares Allemands, dans l'esprit desquels la guerre n'a pas produit une éclipse du sentiment juridique et moral, le Prince Alexandre de Hohenxohe, a soumis le silence du Chancelier sur les buts de la guerre à une pénétrante critique dans la Neue Zûrcher Zeitung, dans des articles du 20, 21 et 23 mai 1917, intitulés : <( Une déception amère » (Eiue bittere Enttâuschung). Le Prince de Hoheni,ohE explique ce silence par le fait que le Chancelier a accepté le point de vue du Quartier général allemand, opinion que le Prince fonde sur le passage du discours où le
1 Le discours de M. DE BEThmann-Hoij/weg a été précédé d'un manifeste sur les buts de la guerre paru vers le 6 mai 191 7 et signé par vingt-quatre associations industrielles, agricoles et politiques d'Allemagne où on lisait entre autres : « Seule une paix comportant une indemnité, un accroissement de puissance et des acquisitions territoriales pourra assurer à notre peuple son existence nationale, sa position dans le monde et sa liberté de développement économique. » (Journal de Genève, 7 mai 1917.)
* Le Temps, 17 mai 1917. Frankfurter Zeitung, 16 mai 1917.
Chancelier base sa ligne de conduite sur l'issue de la guerre. Le Prince de Hohen- I.OHE qualifie de tragique le refus du Chancelier de répondre à l'interpellation et proteste contre une paix fondée sur la violence (Ma.htfriede) qui ne saurait jamais être la paix durable à laquelle, d'après lui, le peuple allemand, dans son immense majorité, aspire comme tous les autres peuples. Le Prince relève également que, tandis que le ministre français M. Painlevé a déclaré que cette guerre devrait <Hre menée au bout pour qu'elle soit la dernière, l'attitude du Chancelier, qui semble croire à une paix dictée par l'Allemagne, fait entrevoir au peuple allemand de nouvelles dettes écrasantes pour de nouveaux armements ; et en effet, M. DE STEIN, ministre de la guerre prussien, a encore dernièrement au Reichstag, qualifié le pacifisme d'utopie et déclaré que la guerre devait inévitablement et sans cesse recommencer.
La séance du Reichstag du 15 mai 1917 fut aussi intéressante par le discours équivoque du Chancelier que par la déclaration tranchante du parti socialiste majoritaire allemand, qui répudiait toutes annexions. Il est vrai que le parti socialiste avait déjà, le 4 août 19 14, « condamné toute guerre de conquête » et déclaré le 9 décembre 191 5 que « des annexions de territoires à population étrangère sont une atteinte portée au droit qu'ont les peuples à disposer de leur sort l. » Ces déclarations n'avaient cependant pas empêché le parti socialiste allemand, et ensuite, après la scission, sa fraction majoritaire, de voter des crédits pour une guerre de conquête. Ce nonobstant, le 15 mai, M. Scheidemann, leader du parti majoritaire, crut devoir recourir à des accents particulièrement énergiques pour flétrir la politique d'annexions. Les partisans d'une politique de conquêtes, dit-il, crient : « Victoire, triomphe, butin ! Voilà leur but ! grâ^e à la politique piugermaniste, nous sommes devenus suspects d'être un peuple de brigands (Ràubervolk), une bande de brigands organisés. » Et il ajouta : « Si les gouvernements anglais et français renoiç lient à des annexions, comme le gouvernement ru.se, et si le gouvernement allemand voulait continuer la guerre pour des buts de conquête, vous auriez la révolution dans le pays 2. »
Ces déclarations de M. Scheidemann sont admirablement illustrées par la résolution de la section de Bonn de la Ligue pangermaniste, résolution votée la veille, le 14 mai 19 17, à l'unanimité. On y lit: «La Courlande sera incorporée à l'Empire allemand. En France, il faut prendre du territoire à l'Est et au Nord, de telle sorte que la ligne de la Moselle et de la Meuse avec Belfort, Epinal, Toul, Verdun, ainsi que la ligne de l'Aisne et de la Somme avec Saint-Quentin, Amiens et Dieppe soient données à l'Allemagne. L'Angleterre devra nous livrer tous les points et toutes les régions que nous réclamtrons comme bases pour nos flottes *. »
§ 11. Les déclarations du gouvernement provisoire russe répudiant les conquêtes impérialistes provoquèrent, le 16 mai 1917, un grand débat à la Chambre des Communes *. Répondant aux pacifistes MM. Snowden et LEES Smith, qui désiraient voir le gouvernement britannique faire mie déclaration analogue, Lord Robert Cecii, commença par déclarer que l'Angleterre était entrée dans la guerre sans aucun plan de conquête « impérialiste ou d'agrandissement ». Quant à la phrase dans laquelle on se plaît aujourd'hui à cristalliser la nouvelle politique : « pas d'annexions ni d'indemnités », Lord Cecil indiqua la nécessité d'eu préciser le contenu. Faut-il considérer l'indépendance proclamée par l'Arabie comme une annexion, et replacer ce pays sous la domination turque ? En tous cas, cela ne saurait être fait par la force ou l'influence de l'Angleterre. Quant aux Arméniens — dont 1 200 000 ont péri sur 1 800 000 — « tout changement, même la plus complète annexion impérialiste serait un bienfait pour le peu-
1 Sur l'attitude générale du parti socialiste allemand pendant la guerre, voir plus haut, p. 320.
8 Journal de Genève du 17 mai 1917. Frankf irtzr Zeitmg, 16 mai 1917.
• Le Temps, 3 juin 1917.
4 II importe cependant de noter que ces débats précédèrent de deux jours la dernière déclaration russe du 19/5 mai.
478 I,E SORT DE l'empire ottoman
pie qui a souffert de pareils crimes ». Le cas de la Syrie et de la Palestine est analogue ; les Libanais et les Syriens musulmans ont été livrés à la mort par la famine (starved to death) ; rien qu'au Libanon 80 000 sont morts de cette façon. Et saurait-on qualifier d'annexion la restitution à la France de l'Alsace-Lorraine, ou de l'Italia Irredenta à l'Italie ?
En dépit de l'autre membre de phrase : « pas d'indemnités», il y a nécessité absolue de réparations pour la Belgique, la Serbie, la France. Quant aux pourparlers de paix avec l'Allemagne — « que messieurs les assassins commencent ! » On voit par le discours de Bethmann-Holeweg que le gouvernement allemand a capitulé de nouveau devant les Junkers, et tant que cet état d'esprit n'a pas été exorcisé, il semble risible et sans dignité de demander ses conditions de paix à l'Empereur d'Allemagne. Nous voulons une paix basée non seulement sur le patriotisme, mais, selon de mot de Miss Caveix: sur la justice, les sentiments chevaleresques, le respect des faibles. Et c'est seulement après avoir établi une telle paix que nous pourrons élever des barrières contre le répétition de guerres dévastatrices connue la présente 1.
M. Asouith, prenant la parole après Lord Cecil, donna la définition suivante du terme « annexion » :
« Nous approuvons tous le sens général (purport) des déclarations — autant que nous les comprenons et saisissons — du nouveau gouvernement russe concernant ses vues sur les buts de guerre et les conditions d'une paix durable. L'expression « pas d'annexions », qui se trouve dans certaines déclarations russes, n'a peut-être pas été entièrement ou parfaitement comprise, à cause de l'imperfection du vocabulaire international. Pour ma part, je ne crois pas que les chefs et dirigeants responsables du nouveau régime russe l'aient employée dans un sens différent de celui que nous serions prêts à accepter ici... Je pense que la Chambre reconnaîtra qu'il y a au moins quatre acceptions différentes du mot « annexion ».
« Premièrement, il peut y avoir et il y aura des annexions, si cette guerre doit avoir pour résultat une paix honorable et durable, consistant dans Y émancipation des peuples opprimés du despotisme sous lequel ils ont dû peiner jusqu'à présent et des souffrances qu'il engendre. Non seulement cela est légitime, non seulement cela s'impose à notre conscience et à notre intelligence, mais les buts pour lesquels nous avons tiré l'épée dans cette guerre ne seraient pas réalisés ou le seraient bien imparfaitement, si des annexions dans le sens d'émancipation n'étaient pas pratiquées par les Alliés. Je suis parfaitement sûr que ni mes honorables amis, qui proposent l'amendement, ni les membres du nouvel exécutif russe ne protesteraient un seul instant contre des annexions rendues nécessaires par un but pareil. »
« Il y a un second but qui me semble rendre l'annexion non seulement légitime, mais nécessaire, — celui de Vunification des nationalités artificiellement séparées. Pour cela, il n'est pas nécessaire de prouver — quoique ordinairement ce soit possible — que la partie séparée souffre d'une véritable oppression. Prenez le cas du Trentin, ce qu'on appelle 1' « Italia irredenta ». J 'ignore si l'on peut invoquer à titre d'argument spécial le mauvais gouverment du Trentin ; il est probable que les lois y sont justes et appliquées équitablement ; mais nous mentirions à toutes nos traditions ainsi qu'aux buts pour lesquels nous sommes entrés dans la lutte, si nous nous opposions à des annexions nécessaires pour constituer en entité et unité politique cohérente tous les peuples artificiellement séparés, mais qui sont unis par la religion, la race et la tradition. Des annexions de cette catégorie non seulement ne doivent pas troubler la conscience du monde civilisé, mais s'imposent pour satisfaire aux exigences de cette conscience. »
« Il y a un troisième sens dans lequel il me semble que les annexions peuvent être justifiées. Je ne vais pas chercher des exemples concrets de pareilles annexions sur tout le théâtre de la guerre actuelle, mais de tels transferts de souveraineté ou de territoires peuvent être nécessités par le besoin de conserver des positions stratégiques reconnues indispensables non pour atta-
1 The Times, 17 mai 191 7.
quer, mais pour se protéger et se défendre contre une attaque future. Je fais intentionnellement une réserve : de telles annexions ne sont justifiables que si l'expérience acquise dans la guerre prouve que faute d'avoir ces positions stratégiques, vous êtes toujours sous la menace d'une agression et obligés de tirer l'épée, ce que nous tous voulons éviter. Je reconnais qu'il faut être très scrupuleux et prudent dans l'application de ce principe, mais il me semble évident qu'il peut y avoir, qu'il y a des cas où le transfert d'un territoire pourrait se justifier par ce but. »
« Ces trois formes d'annexion sont parfaitement légitimes, et lorsque le gouvernement russe demande que nous nous déclarions avec lui contre les annexions, il veut parler sans doute d'annexions dans le quatrième sens de ce mot, à savoir de conquêtes dans le but d'extension de territoire et d'agrandissement politique et économique. Je pense qu'il n'y a pas une seule personne dans cette Chambre ou dans ce pays, et je suis sûr qu'il n'y a également aucune puissance parmi les Alliés, qui soit disposée à pratiquer ou à justifier l'annexion ainsi comprise. »
« Maintenant que le terrain a été exploré et que toute ambiguïté a disparu, y a-t-il des divergences réelles et pratiques entre nous et nos amis de la démocratie russe, au sujet des lignes générales de la paix ? Je ne le crois pas. » M. ASQUITH constate ensuite la concordance entre les idées exprimées par lui au cours des premiers mois de la guerre et la note détaillée des Alliés du commencement de l'année 19 17. « Aussi longtemps que nous pouvons nous tenir dans ces limites, qui s'imposaient à cette époque et qui, avec la continuation de la guerre, se sont imposées avec encore plus de force à ce pays, aux Alliés et ensuite à l'Amérique et à tout le monde civilisé comme absolument essentielles pour la conduite future des relations internationales, — je suis tout à fait certain que nous pouvons poursuivre la guerre avec une bonne conscience et considérer une paix basée sur ce fondement comme la seule paix justifiant les sacrifices que nous avons faits. »
M. AsquiTH termine en constatant que le dernier discours du Chancelier de Bethmann prouve que les Allemands ont décidé de suivre jusqu'au bout la voie néfaste où ils se sont engagés, et que, dans ces conditions, l'Angleterre trahirait la mémoire de ceux qui sont morts et qui meurent pour le triomphe de la cause qu'elle défend, si elle abandonnait, ne fût-ce que d'un cheveu, la détermination de continuer la lutte 1.
La Chambre des Communes rejeta la proposition des pacifistes.
§ 12. Le 22 mai 19 17, M. RiboT, Président du Conseil des ministres de France se prononça à son tour sur la question des annexions et indemnités. Il montra que la France poursuivait non pas des annexions, mais des restitutions ; qu'elle cherchait non pas des indemnités, mais des réparations.
« Au jour du règlement final, lorsqu'on viendra s'opposer à des restitutions qui ne sont pas des annexions dans le sens où la démocratie l'entend, qui ne sont pas fondées sur la violence, mais uniquement sur le droit et la justice, et quand nous ferons le compte des ravages épouvantables que la guerre, la barbarie de nos ennemis a infligés au pays, nous montrerons nos provinces dévastées non pas dans un intérêt militaire, mais uniquement par la barbarie de ceux qui parlent de civilisation et ne savent ce que c'est. »
« Parlera-ton de paix sans indemnités. Non ! ce n'est pas la Russie qui le dira. On pourra le dire ailleurs, on ne le dira pas à Petrograd. Ce n'est pas une indemnité, une contribution de guerre qu'on inflige comme une amende à un pays vaincu. C'est simplement une réparation, c'est la justice en oeuvre ; et il faut qu'il y ait une justice dans le monde, non pas seulement pour réprimer les écarts individuels, mais aussi pour ramener les peuples au respect du droit ; et toutes les violations du droit seront dans la mesure du possible réprimées au nom de l'humanité tout entière. C'est elle qui constituera ce tribunal des consciences*. »
1 The Times, 17 May 191 7 ; Le Temps, 18 mai 191 7. 1 Le Temps, 24 mai 1917.
§ 13. De son côté, M. Vandervei,de, ministre d'Etat et leader socialiste belge, marqua sa position dans le débat sur la « formule russe » par le télégramme suivant daté de Stockholm : « Les journaux français et belges annoncent que j'aurais adhéré à la formule du gouvernement russe de « la paix sans annexions ni contributions ». Nous avons déclaré que les socialistes de tous les pays admettaient cette formule en tant qu'excluant les annexions contre la volonté des populations et les pénalités qui seraient imposées par le vainqueur au vaincu, mais nous avons revendiqué hautement pour la Belgique la réparation intégrale des dommages causés, et proclamons que la libération des territoires comme le Trentin et l' Alsace-Lorraine ne sont pas des annexions, mais des dé s annexions 1. »
§ 14. Le Congrès des délégués des paysans de Russie se rangea à cette interprétation le 25 mai 19 17. A l'unanimité, il vota la publication du discours de son président M. Bounakofp contenant la déclaration suivante : « Cette paix devra se faire sans annexions ni indemnités, mais elle devra assurer la restauration de la Belgique et de la Serbie, reconnaître les droits de la Pologne et de l' Alsace-Lorraine, et proclamer l'indépendance complète de l'Arménie J. »
§ 15. Le 3 juin 19 17, le Soviet (Comité exécutif des délégués ouvriers et soldats russes) publia l'appel suivant aux partis socialistes et aux syndicats ouvriers centraux du monde :
« Le 28 mars, le Conseil des délégués des ouvriers et soldats a adressé un appel aux peuples du monde, dans lequel il invitait les peuples européens à des actions décisives communes pour la paix. Le Conseil des délégués des ouvriers et soldats et toute la démocratie avec lui écrivirent sur leur drapeau : « Paix sans annexions, ni contributions, basée sur le droit des nations à disposer d'elles-mêmes. »
« La démocratie russe força le premier gouvernement provisoire à reconnaître ce programme, et comme le prouvèrent les événements des 3 et 4 mai, ne permit pas au premier gouvernement provisoire de s'en écarter. Le second gouvernement provisoire fit de ce programme, sur l'instance du Conseil des délégués des ouvriers et soldats, le premier point de sa déclaration.
» Le 9 mai, le comité exécutif du Conseil décida de prendre l'initiative de convoquer une conférence socialiste internationale et, le 15 mai, il adressa un appel aux socialistes de tous les pays, les invitant à la lutte commune pour la paix.
» Le Conseil des délégués des ouvriers et soldats considère que la cessation de la guerre et l'établissement de la paix internationale exigée par les intérêts communs des masses ouvrières et de toute l'humanité et de la démocratie socialiste, ne peuvent s'obtenir que par les efforts internationaux unis des partis et des syndicats ouvriers des pays belligérants et neutres pour une lutte énergique et tenace contre le massacre universel.
» Le premier pas nécessaire et décisif pour l'organisation d'un tel mouvement international est la convocation d'une conférence internationale dont la tâche principale doit être l'entente entre les représentants du prolétariat socialiste, tant en ce qui concerne la liquidation de la politique d'union sacrée avec les gouvernements et les classes impérialistes qui exclue toute lutte pour la paix, qu'en ce qui concerne les moyens de cette lutte. L'entente internationale pour la liquidation de cette politique est en général la prémisse nécessaire pour organiser cette lutte sur une base large et internationale.
» Cette voie est indiquée au prolétariat par ses traités internationaux.
» La convocation d'une conférence est aussi dictée impérieusement par les intérêts vitaux communs du prolétariat et de tous les peuples.
1 Le Temps, 28 mai 1917.
* Le Matin, 26 mai 1917.
» Les partis et les organisations des classes ouvrières qui partagent ces opinions et sont prêts à unir leurs efforts pour les réaliser, sont invités par le Conseil des délégués des ouvriers et soldats à participer à la conférence par lui convoquée. Le Conseil des délégués exprime sa ferme conviction que tous les partis et toutes les organisations qui acceptent cette invitation accepteront aussi l'obligation inflexible d'appliquer à vie toutes les décisions de cette conférence.
» I<e Conseil des délégués des ouvriers et soldats choisit Stockholm comme lieu de la conférence, et fixe l'époque de sa convocation entre le 28 juin et le 7 juillet. » (Le Temps, 5 juin 1917.)
Cette manifestation du Soviet russe coïncida presque avec l'ordre du jour de confiance adopté le 5 juin 19 17 par la Chambre des Députés française :
« La Chambre des députés, expression directe de la souveraineté du peuple français, adresse à la démocratie russe et aux autres démocraties alliées son salut.
» Contresignant la protestation unanime qu'en 1871 ont fait entendre à l'Assemblée nationale les représentants de l'Alsace-Lorraine, malgré elle arrachée à la France, elle déclare attendre de la guerre qui a été imposée à l'Europe par l'agression de l'Allemagne impérialiste, avec la libération des territoires envahis, le retour de l'Alsace-Lorraine à la mère patrie et la juste réparation des dommages.
•> Eloignée de toute pensée de conquête et d'asservissement des populations étrangères, elle compte que l'effort des armées de la République et des armées alliées permettra, le militarisme prussien abattu, d'obtenir des garanties durables de paix et d'indépendance pour les peuples, grands et petits, dans une organisation, dès maintenant préparée, de la société des nations.
» Confiante dans le gouvernement pour assurer ces résultats par l'action coordonnée, militaire et diplomatique ; de tous les Alliés, elle repousse toute addition et passe à l'ordre cm jour. » (Le Temps, 6 juin 1917.)
§ 16. Le 10 juin 1917, le président des Etats-Unis d'Amérique adressa au gouvernement provisoire de Russie la communication suivante :
« En vue de la visite prochaine en Russie de la délégation américaine chargée d'exprimer la profonde amitié du peuple américain au peuple russe et de discuter les meilleurs et les plus pratiques moyens de coopération entre les deux peuples pour mener la lutte actuelle pour la liberté de tous les peuples jusqu'à une solution heureuse, il m'a semblé opportun d'exposer à nouveau, à la lumière de cette collaboration nouvelle, les objectifs que les Etats-Unis ont eu en entrant dans cette guerre. Ces objectifs ont été souvent obscurcis, durant ces dernières semaines par des déclarations mal comprises ou induisant en erreur (mistaken and misleading statements.) Les conséquences en jeu (issues at stake) sont trop importantes, trop terribles et trop décisives pour l'espèce humaine tout entière pour permettre qu'aucun malentendu, aucune interprétation fausse, même légère, reste un seul moment sans rectification.
» La guerre a commencé à tourner contre l'Allemagne. Dans leur désir désespère d'échapper à l'inévitable et définitive défaite, ceux qui ont le pouvoir en Allemagne usent de tous les moyens et se servent même de l'influence de certains groupes et partis de sujets allemands, auxquels ils n'ont jamais montré dans le passé la moindre justice ou tolérance, pour susciter des deux côtés de l'Océan une propagande capable de sauver leur influence au -dedans et leur pouvoir au-dehors et cela au détriment même des hommes qu'ils emploient.
0 La position de l'Amérique dans cette guerre est si clairement définie que personne ne saurait être excusé de s'y méprendre. L'Amérique, dans cette guerre, ne cherche ni profit matériel ni agrandissement d'aucune sorte. Elle ne combat pas pour un avantage ou un 1ml personnel, mais pour libérer les peuples, quels qu'ils soient, des agressions de la Eorce autocratique. Les classes dirigeantes de l'Allemagne ont commencé dernièrement à proclamer un semblable largeur et justice de buts (liberality and justice of purpose),
482 I<E SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
mais seulement pour conserver le pouvoir qu'elles ont établi (set up) en Allemagne et les avantages personnels qu'elles se sont procurés injustement, ainsi que pour maintenu- leurs projets privés de domination le long du chemin de Berlin à Bagdad et au delà. Gouvernement après gouvernement se sont engagés sous leur influence et sans conquête ouverte de territoires, dans un réseau d'intrigues dirigées contre rien moins que la paix et la liberté du monde. Les mailles de ce réseau doivent être brisées.mais elles ne peuvent l'être sans que les dommages déjà causés soient réparés. Et des mesures adéquates doivent être prises pour empêcher que ce tissu d'intrigues soit jamais reformé.
» Naturellement, le gouvernement impérial allemand et les hommes qu'il emploie pour leur propre perte, cherchent à obtenir des garanties que la guerre finira par la restauration du statu quo ante, de ce statu quo d'où est sortie la guerre inique, d'où est sorti le pouvoir du gouvernement impérial à l'intérieur de l'Empire, sa domination ou son influence étendue au dehort de l'Empire. C'est pourquoi ce statu quo doit être modifié de façon à empêcher qu'un pareil état de choses hideux puisse se renouveler.
» Nous combattons de nouveau pour la liberté, pour le self-government et le développement sans contrainte (undictated) de tous les peuples, et toute disposition de l'arrangement qui mettra un terme à cette guerre doit être conçue et exécuté à cet effet (for that purpose). Les torts doivent d'abord être réparés (righted) et ensuite des garanties (safeguards) adéquates doivent être créées pour prévenir la répétition de ces torts. Il faut qu'à côté de déclarations de principe, au son agréable et sonore, on trouve des remèdes.
» Les questions pratiques ne peuvent se régler que par des moyens pratiques. Ce ne sont point des phrases qui amèneront ce résultat. Les remaniements effectifs y pourvoiront ; et tous les remaniements effectifs doivent être faits. Mais ces remaniements doivent se baser sur un principe, et ce principe est clair : aucun peuple ne doit être contraint de vivre sous une souveraineté qui lui répugne. Aucun territoire ne doit changer de mains, si ce n'est dans le but d'assurer à ceux qui l'habitent des chances équitables de vie et de liberté. Aucune indemnité ne doit être réclamée, excepté celles qui constituent un dédommagement pour des torts manifestes. Aucun remaniement de pouvoir ne doit être fait, excepté ceux qui tendent à amener la paix future du monde, le bien-être et le bonheur futur des peuples.
» Et alors, libres, les peuples du monde devront s'unir dans une ligue commune (common covenant), dans une sorte de coopération vraie (genuine) et pratique destinée à amener la combinaison de leurs forces pour assurer la paix et la justice dans les transactions des nations entre elles.
» La fraternité humaine ne doit plus être une expression belle, mais creuse. Elle doit recevoir une armature de force et de réalité. Les nations doivent prendre conscience de la communauté de leurs intérêts vitaux, et organiser unn association pratique (workable partner ship) pour défendre ces intérêts contre les agressions d'une puissance autocratique et régie par le bon plaisir.
» Pour atteindre ce résultat, nous consentons à verser notre sang et nos richesses. Car ce sont là les buts que nous avons toujours fait profession de rechercher, et si nous ne versons pas maintenant notre sang et notre argent, si nous ne réussissons pas maintenant, il se peut que nous ne puissions jamais réaliser cette union et déployer une force prépondérante (conquering force) dans la grande cause de la liberté humaine.
» Le jour est venu de vaincre ou d'abdiquer. Si les forces de l'autocratie peuvent nous diviser, elles l'emporteront sur nous. Si nous nous tenons bien unis, notre victoire est certaine, et avec elle la liberté qu'elle doit nous assurer. Nous pourrons nous permettre alors d'être généreux, mais nous ne pourrons pas, même alors, nous permettre d'être faibles, ni de négliger aucune garantie de justice et de sécurité. » Wll<SON l.
1 The Times, 11 June 1917 ; Journal de Genève et Gazette de Lausanne du 12 juin 1917.
§ 17. A la fin de mai et dans la première moitié de juin 19 17, on put avoir des indications très claires sinon sur les buts de guerre du gouvernement de Y Autriche-Hongrie, du moins sur l'attitude qu'il prenait vis-à-vis d'un de ceux des Alliés, proclamé avec tant de force par le président Wilson, celui d'obtenir pour tous les peuples une autonomie nationale. Ou put entendre aussi, grâce à l'ouverture du Reichsrat, les voix mêmes des nations qui peuplent l'Autriche-Hongrie.
Les socialistes autrichiens firent à la commission hollaudo-scandinave de Stockholm des déclarations où ils exprimaient l'avis que la cause générale de la guerre devait être cherchée dans l'impérialisme, et que les questions de nationalité n'avaient été que des prétextes. Dans l'Europe centrale, orientale et sud-orientale, disaient-ils, les nationalités sont presque partout mélangées à tel point que les délimitations de frontières ne sont pas possibles et ne feraient que constituer une nouvelle cause de guerre. Là où les nationalités sont distinctes, un partage provoquerait un tel démembrement que le développement économique de ces nouveaux Etats en serait gravement compromis. Morceler les grandes unités politiques et économiques, c'est agir dans l'intérêt des hommes dirigeants des autres grands Etats, qui pourraient mieux dominer les nombreux petits Etats ainsi formés. Les socialistes autriclùens se prononcent donc pour l'autonomie nationale, et estiment que l'obtention de la liberté doit être l'œuvre des nations intéressées elles-mêmes. Ils réclament donc une paix sans annexions, se déclarent opposés à l'annexion de la Belgique et favorables au rétablissement de l'indépendance serbe, avec accès à la mer par le Monténégro, préconisent l'autonomie de la Finlande et des parties de la Pologne, qui doivent rester attachées respectivement à la Russie, à l'Allemagne et à l'Autriche. Us insistent pour que les nations sudslaves et les pays de la couronne d'Autriche-Hongrie restent unis à l'Empire.
Les socialistes autrichiens se placent évidemment au point de vue des Allemands d'Autriche puisqu'ils proclament 'point V) :
« Contrairement à certaines allégations que cette guerre a pour but la libération des petits peuples d'Autriche, les délégués socialistes autrichiens constatent que c'est l'Autriche qui soutient ces petites nations 1. »
§ 18. Quant à ces petites nations elles-mêmes, il n'y a qu'à lire les discours prononcés par leurs représentants au Reichstag autrichien au commencement de juin 1917 pour être édifié sur leurs véritables sentiments.
Déjà avant la convocation, pour la première fois depuis la guerre, du Parlement autrichien, les députés polonais au Reichsrat et à la Diète de Galicie avaient tenu, le 28 mai 1917, kCracovie, une assemblée où ils avaient voté mie résolution demandant une Pologne unifiée et indépendante, avec accès à la mer. Lors de l'ouverture du Parlement, les différentes nationalités firent des « réserves de droits ». La déclaration des Tchèques dit : « ..Il est devenu indispensable que la monarchie Habsbourg-Lorraine se transforme en un Etat fédéré composé d'Etats nationaux libres et égaux en droits... En nous basant donc en ce moment historique sur le droit naturel des peuples de disposer d'eux-mêmes et de se développer librement... nous chercherons la fusion de toutes les parties du peuple tchéco-slovaque en un Etat démocraticiue. »
La déclaration des Yougoslaves portait entre autres : « Les députés soussignés, réunis en club yougoslave, déclarent, en se basant sur le principe des nationalités et sur les droits de l'Etat croate demander que toutes les contrées <le la monarchie sur lesquelles vivent les Slovènes, les Croates et les Serbes soient réunis en un organisme d'Etat indépendant et démocratique, libre de la domination de toute nation étrangère el placé sou le sceptre de la dynastie des Habsbourg. »
La déclaration des Allemands proteste violemment contre cette affirmation du droit des nationalités : « La tentative de la résurrection du droit
1 Journal de Genève du icr juin 1917.
d'Etat tchèque, droit qui est avant tout en contradiction avec celui que les Allemands de Bohême possèdent sous forme d'autonomie, provoquera une opposition des plus résolues de la part de tous les Allemands de l'Etat.
» Les déclarations du droit d'Etat, qui sont manifestées sans voile dans la déclaration des députés yougoslaves, rencontreront une résistance des plus résolues de la part de tous les Allemands d'Autriche. » (Nettes Wiener Abendblait du 30 mai 1917.)
Dans sou discours du trône, du 31 mai 1917, V Empereur Charles dit aux deux Chambres du Reichsrat : «J'ai confiance que le sentiment de votre importante responsabilité dans l'évolution des événements politiques, et votre foi dans l'avenir heureux du pays, vous donneront la force de fixer bientôt, d'accord avec moi, les premières conditions dans lesquelles on pourra permettre le libre développement des nationalités et de la civilisation des peuples égaux, en maintenant l'unité de l'Etat et en assurant le fonctionnement de ses attributions. » (Le Temps, 2 juin 1917.)
Le 12 juin 19 17, le président du Conseil des ministres autrichiens, comte Clam-Martinic, prononça au Reichsrat un discours qui fut une déception pour toutes les nationalités non-allemandes. « Le gouvernement doit, avant toute chose, faire des réserves formelles contre la discussion de concepts politiques qui porteraient atteinte aux droits souverains des puissances alliées, ou à ceux de l'autre Etat de k monarchie... A la place de ces programmes qui contrastent avec les besoins de la communauté et avec ses droits inaliénables, et qui, étant en contradiction les uns avec les autres, ne sont pas susceptibles de réalisation, le gouvernement vous propose un autre programme qui, sans doute, diffère beaucoup de ceux-ci, mais qui groupera peut-être tout ce que ces propositions contiennent de réel, de réalisable et de correspondant aux vrais besoins du peuple, et les met d'accord. Ce programme vous montre au lieu de l'incertain, le certain ; au lieu de la partie, l'ensemble ; au lieu de la création d'Etats perdus dans les nuages, un Etat puissant, réel, ayant fait ses preuves. Ce programme ne peut pas coïncider avec les idéaux qui tendent à des buts opposés les uns aux autres, mais il contient dans sa réalité saisissable quelque chose qui vous est commun et que, malgré nombre de mots amers prononcés dans cette haute chambre, vous aimez tous dans le fond de votre cœur, non point avec l'enthousiasme de l'exaltation, nationale, mais avec l'amour de fils dévoués reconnaissants et confiants.
» L'Autriche, tel est le programme du gouvernement... C'est pourquoi le gouvernement ne pourra jamais consentir à ce que l'on porte une main étourdie à ses fondements, qui ont fait leur preuve... » (Neue Freie Presse du 12 juin 1917.)
Pendant les débats qui s'ensuivirent, le député tchèque STRANSKY dit entre autres : « Nous réclamons notre droit. L'empire et la monarchie ont, au cours de ces dernières années, violé et foulé aux pieds les droits et l'autorité de notre peuple... Nous disons que l'intérêt de l'Etat ne prime pas tout. Quand l'intérêt d'un Etat ne coïncide pas avec la liberté et les intérêts d'un peuple, alors cet Etat n'a plus pour fe peuple aucune justification de sou existence. Dans le discours du trône, on voit revivre les vieux principes étatistes du joséphinisme. L'Etat est l'élément primordial, le peuple l'élément secondaire, et l'on a entendu de nouveau cette idée dans les déclarations du Ministre Président. La démocratie moderne part du principe opposé. Le peuple d'abord, et l'Etat ne vient qu'après... De même que pour les Slovaques, nous ne reconnaissons pour les Polonais, Ruthènes, Yougoslaves et Italiens, d'autres programmes de politique nationale que la libre volonté de ces peuples. Nos efforts tendent à transformer la monarchie des Habsbourg- Lorraine en une communauté d'Etats libres et égaux en droits... » (Zeit; 12 et 13 juin 1917.)
Le député croate d'Istrie, Mateo Laginja, déclara de son côté : « Si l'on veut arriver à la paix intérieure et assurer le progrès, tous les peuples doivent s'organiser en organismes d'Etats indépendants, sous la dynastie qui
règne depuis des siècles. C'est surtout les pays yougoslaves, la Croatie, la Slavonie et la Dalmatie qui devraient s'unir en un Etat indépendant. » (Neue Freie Presse, 15 juin 19 17.)
Le député croate de Dalmatie, Biankini, dit : « Deux idées ne périront jamais : que les Slovènes, les Serbes et les Croates sont un même peuple, et qu'ils appartiennent ensemble à un organisme d'Etat auquel ils doivent parvenir fatalement. Si ces idées ne sont pas réalisées dans cet Etat, malgré nous et contre nous, elles seront quand même réalisées ; les conséquences qui découleront de la non-réalisation des revendications yougoslaves seront dangereuses pour la vie de cet Etat, pour l'Europe et pour la paix européenne. » (Neues Wiener Tagebîatt du 17 juin 1917.)
Dans le discours du député slovène Ravnihar, nous relevons ces passages : « L'orientation du discours de Clam-MarTinic montre la volonté que toute la vieille misère soit maintenue en Autriche, et que les Allemands restent les maîtres à l'avenir. Néanmoins, l'histoire passera à l'ordre du jour sans s'arrêter à cette sagesse, et cela peut-être beaucoup plus vite que ces messieurs (les Allemands) ne le pensent... Nous revendiquons ce que les Allemands possèdent en abondance : la liberté, l'indépendance, l'émancipation nationale, l'égalité devant les lois et dans la vie publique. A la tête de notre magna charta, nous avons inscrit notre émancipation nationale, libre de toute domination étrangère, convaincus que le développement national nous apportera le triomphe complet de ce principe. Le devoir du gouvernement autrichien serait de profiter de ce moment qui, sans cela, pourrait passer à côté de lui. Le développement des événements ne pourra être arrêté par aucun gouvernement autrichien, par aucun gouvernement hongrois (applaudissements frénétiques des Yougoslaves et des Polonais ; voir le Sîovenski Narod du 16 juin 19 17). »
Enfin le député yougoslave Otokar Ribar déclare, le 28 juin : ■ Il est nécessaire de déclarer aujourd'hui clairement et fermement que les peuples ne sont plus un objet entre les mains du gouvernement, mais qu'ils doivent gouverner eux-mêmes. Nous autres Yougoslaves, nous déclarons que nous ne permettons pas que l'on nous frustre du droit de disposer de nous-mêmes, et que nous combattrons tout gouvernement qui ne nous reconnaîtra pas ce droit...
» Nulle part les horreurs de la guerre ne se sont abattues plus lourdement que sur les Yougoslaves... Allez dans les Balkans, en Bosnie, en Herzégovine, en Dalmatie, et vous verrez que, d'agglomérations jadis florissantes, il ne subsiste que des villages et des villes en pleines ruines. Ce n'est pas parce que les nécessités de l'a guerre l'ont voulu ainsi ; nos autorités elles-mêmes ont fait œuvre d'anéantissement, de leur propre volonté ; furieusement, elles se sont attaquées à tout ce qui porte le nom de slave, et cela d'une manière que l'Kurope n'a pas encore vue depuis la bataille de Kossovo.
» Depuis la bataille de Kossovo, notre peuple n'a vu ni vécu une catastrophe pareille. Notre malheureux peuple a été disséminé ; les enfants, les femmes et les vieillards ont été emmenés de certaines régions en captivité, comme autrefois la population des contrées subjuguées par les vieux Romains et les Grecs. Rien que dans la région de Nich, les Bulgares ont envoyé 30 000 de nos gens dans les déserts de I'Asie-Mineure. La lutte qui demande notre anéantissement et notre extermination est dirigée contre nous. C'est pourquoi nous nous adressons à notre gouvernement comme aux gouvernements de l'Entente pour mettre fin, dans l'intérêt du salut du Yougoslavisme. à cette fureur et à cette effusion de sang. L'Entente dit qu'elle combat pour sauver la Serbie. Il peut se faire qu'elle sauve la Serbie, mais non pas les Serbes et les Yougoslaves, car il n'y aura plus personne pour se réjouir des bienfaits de la paix (approbations frénétiques). La guerre actuelle nous a rejetés en arrière, dans la barbarie. On ne doit plus jamais arriver à une guerre pareille ! Créons chez nous aussi des garanties ; donnons au peuple le droit de décider de la paix et de la guerre. La démocratie est eu marche, même dans les Puissances centrales. Elle doit vaincre et nous apporter la
paix ! « (Approbations frénétiques des Yougoslaves, des Tchèques, des Polonais et des Ukrainiens ; voir les journaux Slovenec et Slovenski Narod du 30 juin 1917.)
Ces discours ne firent pas la moindre impression sur le gouvernement autrichien. Loin de là, le nouveau président du Conseil, M. vonSeidiver, probablement pour couper court à toute interprétation du discours du trône favorable au principe des nationalités, fit au Reichsrat de Vienne, le 26 juin 1917, la déclaration suivante : «Il est inexact que le gouvernement ait accepté comme base de la paix durable le droit des peuples de disposer de leur sort. D'après la Constitution, c'est l'Empereur qui a le droit de conclure la paix. Ce n'est qu'en tenant compte de ce droit souverain que le gouvernement, d'accord avec les Alliés, et sur la base d'une paix honorable, est disposé à entamer des négociations avec l'ennemi. Le gouvernement refuse résolument toute autre base pour les pourparlers de paix. Tant que les ennemis n'accepteront pas ce point de vue, nous continuerons à combattre K »
§ 19. Quant à la Hongrie, le Président du Conseil, comte Esterhazy, déclara nettement au Parlement hongrois : « Le gouvernement hongrois ne peut pas accepter, en ce qui concerne la Hongrie, le principe du droit des peuples de disposer d'eux-mêmes dans le sens où le comprend l'Entente. » {Az Ujsag du 6 juillet 19 17.)
Les socialistes hongrois ont été plus libéraux. En répudiant devant la commission hollando-scandinave de Stockholm toutes annexions, ils réclament la restauration complète de tous les Etats occupés, l'accès à la mer libre et assuré pour la Serbie, une entente entre les socialistes allemands et français au sujet de l' Alsace-Lorraine et un pareil accord, au sujet de la Macédoine, entre socialistes serbes et bulgares. Ils se prononcent en principe pour la réunion de tous les territoires polonais en un seul Etat indépendant, et, comme minimum, pour l'autonomie de ces pays. Ils résolvent la question des nationalités en Autriche-Hongrie par de larges réformes démocratiques et par la création d'Etats autonomes réunis dans les limites de la monarchie actuelle. La paix future doit être basée sur ma droit international primant les divers droits nationaux et sur le désarmement sur terre et sur mer 2.
Les socialistes hongrois ont été désavoués par une note officieuse du Bureau de correspondance hongrois du 2 juin 19 17, où il est dit que les milieux dirigeants hongrois considèrent comme incompréhensible que les socialistes hongrois semblent confirmer dans leurs déclarations les calonmies répandues au sujet d'une prétendue orjpression des nationalités ^en Hongrie 8.
§ 20. Le gouvernement français adressa le 13 juin 1917 au gouvernement provisoire russe la réponse suivante à sa proclamation du 9 avril /2S mars
« C'est avec une entière satisfaction que le gouvernement de la République française a pris connaissance de la proclamation du gouvernement provisoire russe en date du 9 avril J2-] mars dernier, que M. l'ambassadeur de Russie a été chargé de lui communiquer.
» Le gouvernement de la République partage la pleine confiance qu'entretient le gouvernement provisoire dans la restauration des forces politiques, économiques et militaires du pays. Il ne doute pas que les mesures annoncées pour améliorer les conditions dans lesquelles le peuple russe entend poursuivre jusqu'à la victoire la guerre contre les adversaires, qui plus que jamais menacent son patrimoine national, lui permettront de le chasser de son sol, de fonder définitivement sa liberté reconquise, et de prendre ainsi sa part efficace de la lutte commune des Alliés. Ainsi seront rendus vains les efforts que ne cessent de renouveler nos ennemis pour semer la mésintelli-
' Nette Freie Presse du 28 juin 191 7. 2 Journal de Genève du 3 juin 1917.
8 Journal de Genève du 4 juin 191 7.
gence entre ceux-ci et pour accréditer les bruits les plus mensongers sur leurs décisions réciproques.
» Le gouvernement de la République française, toujours confiant dans les sentiments de son ancienne et fidèle alliée' est heureux de se sentir en pleine communauté d'idées avec le gouvernement et le peuple russe, en ce qui concerne les principes dont n'a cessé de s'inspirer sa politique au cours du présent conflit.
» La France ne songe à opprimer aucun peuple, ni aucune nationalité, même celle de ses ennemis d'aujourd'hui. Mais elle entend que l'oppression qui a si longtemps pesé sur le monde soit enfin détruite, et que soient châtiés les auteurs des crimes qui demeureront pour nos ennemis la honte de cette guerre. Laissant à ses ennemis l'esprit de conquête et de convoitise dont ils s'inspirent dans la paix comme dans la guerre, la France ne prétendra jamais arracher aucun territoire à ses légitimes possesseurs.
» Repoussée dans tous les efforts qu'elle a faits pour maintenir la paix, forcée de répondre par les armes à la plus injuste des agressions, elle n'est entrée en guerre que pour défendre sa liberté et son patrimoine national et pour assurer désormais dans le monde le respect de l'indépendance des peuples. De même que la Russie a proclamé la restauration de la Pologne dans son anciemie indépendance, de même la France salue avec joie l'effort que poursuivent sur différents points du monde, les peuples encore engagés dans les liens d'une dépendance condamnée par l'Histoire.
» Que ce soit pour conquérir ou recouvrer leur indépendance nationale, pour affirmer leur droit au respect d'une ancienne civilisation, ou pour secouer cette tyrannie germanique prompte à peser si lourdement sur les
5)euples moins avancés dans les voies du progrès, la France ne voit la fin de a guerre que par le triomphe du droit et de la justice.
» Pour elle-même, elle entend que soient libérées et lui fassent retour ses fidèles et loyales provinces d'Alsace et de Lorraine, qui lui ont été arrachées jadis par la violence. Avec ses alliés, elle combattra jusqu'à la victoire pour que leur soient assurées la restauration intégrale de leurs droits territoriaux et de leur indépendance politique et économique, ainsi que les indemnités réparatrices pour tant de ravages inhumains et injustifiés et les garanties indispensables contre le retour des maux causés par les incessantes provocations de nos ennemis.
» Le gouvernement de la République demeure, comme le peuple russe, convaincu que c'est en s'inspirant de ces principes que la politique extérieure de la Russie atteindra les buts que se propose un peuple épris de la justice et de la liberté, et qu'après la lutte victorieuse, les Alliés pourront créer une paix solide et durable, fondée sur le droit.
» Le gouvernement provisoire russe peut être assuré que le gouvernement français est désireux de s'entendre avec lui non seulement sur les moyens de poursuivre la lutte, mais aussi sur ceux de la terminer en examinant et en fixant d'un commun accord les conditions dans lesquelles ils peuvent espérer atteindre à un règlement final conforme aux idées qui président à leur conduite dans cette guerre. »
A cette réponse se trouvait annexé l'ordre du jour voté le 5 juin par la Chambre française des députés, et qui avait été communiqué officiellement au gouvernement provisoire russe :
« La Chambre des députés, expression directe du peuple français, adresse à la démocratie russe et aux autres démocraties alliées son salut.
Contresignant la protestation unanime qu'en 1871 firent entendre, à l'Assemblée nationale, les représentants de l'Alsace-Lorraine, malgré elle arrachée à la France, déclare attendre de la guerre qui a été imposées l'Europe par l'Allemagne impérialiste, avec la libération des territoires envahis, le retour de l'Alsace-Lorraine à la mère patrie et la juste réparation des dommages. Eloignée de toute pensée de conquête et d'asservissenunl des populations étrangères, elle compte que l'effort des armées de la République et des armées alliées permettra, le militarisme prussien abattu, d'obtenir des garanties durables de paix et d'indépendance pour les peuples grands ou
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petits, dans une organisation dès maintenant préparée de la société des nations ; confiante dans le gouvernement pour assurer ces résultats par l'action diplomatique de tous les Alliés, elle repousse toute addition et passe à l'ordre du jour. »
Voici maintenant le texte de la réponse britannique à la note russe au sujet des buts de guerre des Alliés :
« Le gouvernement britannique a reçu le 3 mai, par l'intermédiaire du chargé d'affaires de Russie, la note par laquelle le gouvernement russe déclarait ses buts de guerre.
» Dans la proclamation au peuple russe accompagnant la note, il est dit que la libre Russie ne vise ni à dominer les autres peuples, ni à leur ravir leur patrimoine national, ni à occuper par la force des territoires étrangers.
» Le gouvernement britannique partage cordialement ces sentiments. Il n'est pas entré dans cette guerre pour faire des conquêtes, et il ne la poursuit pas avec ce dessein. Son but était, à l'origine, de défendre l'existence du pays et d'imposer le respect des engagements internationaux. A ces objets primitifs s'ajoute aujourd'hui celui de libérer les populations opprimées par la tyrannie étrangère.
» En conséquence, le gouvernement britannique se réjouit de tout cœur de voir la libre Russie annoncer son intention de libérer la Pologne, non seulement celle qui était gouvernée par l'ancienne autocratie russe, mais également celle sous la domination des empires germaniques.
» La démocratie britannique accompagne la Russie de tous ses vœux dans cette entreprise.
» Nous devons surtout chercher un règlement susceptible de conférer aux peuples la satisfaction et le bonheur, et de supprimer toute cause légitime de guerre future.
» Le gouvernement britannique se joint de tout son cœur à ses alliés russes pour accepter et approuver les principes exposés par le président Wii^on dans son message historique au Congrès des Etats-Unis.
» Telles sont les fins pour lesquelles les peuples britanniques sont en train de combattre.
» Tels sont les principes qui guident et guideront leur politique de guerre.
» Le gouvernement britannique croit que, dans leurs lignes générales, les accords faits par lui de temps à autre avec ses alliés se conforment à ces règles.
» Toutefois, au cas où le gouvernement russe le désirerait, le gouvernement britannique et ses alliés sont parfaitement disposés à examiner ces accords, et si cela est nécessaire, à les reviser. » {Le Temps du 14 juin 19 17.)
§ 21. Voici le texte du mémoire du parti officiel socialiste allemand (les majoritaires) remis, en juin 19 17, à la commission hollando-scandinave de Stockholm, en réponse au questionnaire socialiste sur les buts de guerre.
« La social-démocratie allemande recherche une paix obtenue par voie d'entente. De même qu'elle demande des garanties pour le libre développement politique, économique et culturel de son propre peuple, de même elle condamne la violation des intérêts vitaux des autres nations. Seule, une pareille paix impliquera des garanties durables, seule elle permettra aux nations de sortir de l'atmosphère de tension hostile dans laquelle elles vivent actuellement, et de mettre toutes leurs forces au service du progrès social et de l'avancement de la civilisation nationale et mondiale.
» C'est en nous fixant ce but général que nous avons adhéré au projet du Conseil des ouvriers de Petrograd en faveur d'une paix sans annexions ni indemnités, et basée sur le droit pour chaque pays de choisir sa vie.
j> Nous avons, en conséquence, adopté sur ces différents points les résolutions suivantes.
» Nous sommes opposés à toute saisie de territoire par la violence. En cas de changements de frontières consécutifs à un arrangement, la population en cause doit, si elle le désire, demeurer attachée à l'ancien Etat dont
elle faisait partie, être pourvue de moyens légaux et économiques pour émigrer et décliner l'annexion. La restauration des colonies saisies est revendiquée par nous comme chose allant de soi.
» L'extorsion de toute indemnité doit être repoussée. D'ailleurs, cela équivaudrait à la destruction d'un des partis belligérants ou même des deux.
» La mise en servage économique d'un peuple par un autre rendrait d'ailleurs toute paix durable impossible.
» Si le terme de restauration signifie restauration politique, rétablissement de l'indépendance nationale, nous répondons « Oui ». Mais nous nous refusons à interpréter ce mot de « restauration » en ce sens qu'un des peuples en cause pourrait se voir obligé de « restaurer » les régions dévastées pendant la guerre. Les dégâts de cette nature sont l'œuvre aussi bien des amis que des ennemis, et il est infiniment difficile d'en déterminer après coup les auteurs, et mie fixation unilatérale des responsabilités ne serait rien d'autre que l'imposition d'une indemnité déguisée.
» Par le terme détermination du statut national par les populations en cause, nous entendons le droit pour les nations de conserver ou de recouvrer leur indépendance politique.
» Le premier groupe à considérer est celui des Etats qui ont perdu leur indépendance au cours de la guerre actuelle. Nous désirons rendre à la Belgique son indépendance. La Belgique ne doit pas être un Etat vassal de l'Allemagne, pas plus que de la France ou de l'Angleterre.
» Pour ce qui est de la Serbie et des autres Etats balkaniques, nous adhérons à la déclaration de nos camarades autrichiens.
» Un second groupe d'Etats avaient perdu leur ancienne indépendance, mais se trouvent libérés par les événements de cette guerre : ce sont la Pologne et la Finlande. On ne peut leur refuser le droit de déterminer euxmêmes leur statut futur .
» D'autres territoires habités par des étrangers doivent, si on ne peut leur accorder l'indépendance nationale, au moins se voir attribuer la liberté de développer leur existence propre.
» Un troisième groupe de vieilles nations indépendantes, devenues les victimes de l'oppression impérialiste, est constitué par l'Irlande, l'Egypte, la Tripolitaine, le Maroc, les Indes, le Thibet, la Corée. Les socialdémocratcs allemands affirment leur plus grande svmpathie pour les efforts faits par ces nations en vue de la restauration de leur liberté nationale. Ils se réjouiraient si les socialistes des Etats qui gouvernent ces nations voulaient bien élever la voix en vue de les libérer de l'oppression étrangère.
» Si par autonomie nationale, on entend l'autonomie culturelle pour de> régions parlant une langue étrangère et appartenant à une plus grande confédération d'Etats, la Sozialdémocratie allemande défendra une telle autonomie dans l'avenir, comme elle l'a toujours fait dans le passé. Eu ce qui concerne l'Allemagne, il y aurait à tenir compte des revendications de nos concitoyens du Slesvig, de la Posnanie, de la Prusse occidentale et de l' Alsace- Lorraine, qui parlent le danois, le polonais et le français. Nous condamnons énergiquement toute espèce d'empiétement sur l'emploi de leur langue maternelle, et aussi toutes les autres entraves apportées au libre développement de leur culture et caractère nationaux.
En ce qui concerne l 'Alsace-Lorraine il faut tout d'abord déclarer qu'elle ne peut pas être considérée comme un Etat national indépendant, ni d'aucune façon comme ayant une nationalité distincte. Ethnograpniquement, les neuf dixièmes de ses habitants sont d'origine allemande. Seulement un demi pour cent de sa population fait usage de la langue française. En outre, il faut remarquer que l'Alsace-Lorraine n'a pas changé de mains au cours de la guerre. A l'exception d'une très petite région, elle est restée sous la domination allemande. Appartenant d'abord à l'Allemagne, ethnograpniquement et politiquement. les territoires de l'Alsace -Lorraine ont, au 1 été séparés de l'Allemagne par la France au moyen d'une annexion forcée. A Francfort, eu 1871, ils firent de nouveau retour à l'Allemagne. H est donc
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absolument injuste de parler du droit historique de la France. Le retour de l'Alsace-Lorraine à la France équivaudrait à une annexion de la part de cette dernière nation, et elle doit en conséquence être repoussée, conformément au principe de la paix sans annexions.
» La Social-démocratie allemande demande pour l'Alsace-Lorraine, en sa qualité d'Etat fédéral indépendant englobé dans l'Empire allemand, des droits égaux et la libre extension politique de ses institutions.
» Avant la guerre, les camarades français se déclaraient prêts à régler la question de l'Alsace-Lorraine sur la base de l'égalité fédérale et d'une large autonomie politique. Ce règlement répond également aux desiderata souvent exprimés par le Parlement d'Alsace-Lorraine, dont les membres sont élus par le suffrage général, égal, direct et secret. Le principe de la paix sans annexions n'exclut pas, bien entendu, un règlement amical au sujet d'une rectification des frontières. » (Le Temps, 18 juin 1917.)
D'autre part, la délégation des socialistes minoritaires allemands (Parti socialiste allemand indépendant) remit au comité hollando-scandinave de Stockholm le mémorandum suivant :
« Le parti base sa politique de paix comme sa politique générale, sur les intérêts généraux du prolétariat international et du développement social.
» Ces intérêts exigent la conclusion d'une paix immédiate. Les conditions de paix doivent comprendre une convention internationale relative au désarmement général. C'est le moyen le plus efficace de rendre la force et la vigueur aux peuples affaiblis, et de rétablir leur existence économique, qui a été suspendue pendant un certain temps.
» Ce n'est que de cette manière que la domination du militarisme pourra être réduite à néant, et qu'il sera possible de reconstituer d'une manière pacifique et durable les relations de peuple à peuple.
» Nous exigeons la liberté la plus complète du trafic et du commerce internationaux, de même que nous exigeons que le droit d'émigrer et d'immigrer, dans le but de développer les forces productives du monde et d'améliorer le rapprochement et les relations des peuples, soit exercé avec une liberté sans limite.
» Nous repoussons la conception de l'isolement économique, et même de toute lutte économique des Etats entre eux.
» Le principe d'un arbitrage international et obligatoire s'impose pour résoudre les conflits qui pourront surgir entre les divers Etats.
» Les grandes révolutions intérieures qui s'annoncent maintenant amèneront la solution de beaucoup de problèmes que la guerre a soulevés ou dont elle a accentué le caractère ; mais ce n'est pas la guerre ni la chance des batailles qui doivent résoudre ces problèmes. Les maux d'une guerre mondiale sont beaucoup plus grands encore que les maux qu'elle devrait guérir, d'après l'opinion des partisans mêmes de la guerre !
» Si nous ne considérons pas comme intangibles les frontières des Etats telles qu'elles résultent des conquêtes, qui souvent sont en contradiction avec les besoins des peuples, nous repoussons d'une manière absolue l'idée de guerre, et nous nous refusons encore à la considérer comme un moyen de régler ces questions de frontières.
» Les modifications à apporter à ces dernières .doivent dépendre du consentement des populations qu'elles concernent, mais ne peuvent être imposées par un acte de violence.
» Nous repoussons de la manière la plus absolue toute tentative faite pour contraindre un peuple par la force, sous quelque forme que ce soit.
» Depuis le commencement de la guerre, nous ne cessons de réclamer une paix sans aimexions ni indemnités, établie sur la base du droit des peuples de disposer librement d'eux-mêmes.
» Nous considérons comme inconciliable avec les principes socialistes la conception — issue d'une pensée militariste et d'une politique d'extension nationaliste — selon laquelle l'attitude à prendre vis-à-vis d'un problème dépendrait de la carte de guerre ; conception par laquelle on en arriverait à
juger différemment une seule et même question suivant l'état de la situation militaire au jour où on l'examine.
» Nous n'avons pas pour but de rédiger ici le programme de toutes les questions qui joueront un rôle au moment de la conclusion de la paix, mais dès aujourd'hui nous faisons les déclarations suivantes sur les questions qui constituent le centre de toute discussion :
» Il est nécessaire que la Serbie soit rétablie comme Etat autonome et indépendant. Nous ne nions point que le mouvement des Serbes en faveur de leur réunion en un Etat national soit justifié. La création d'un pareil Etat et sa fusion avec les autres pays balkaniques en une fédération républicaine serait le meilleur moyen de créer dans les Balkans une situation satisfaisante et durable.
» Nous comprenons les aspirations du peuple polonais à une unité nationale. Il serait en contradiction avec le droit des peuples de disposer librement d'eux-mêmes de déterminer par la carte de guerre le droit des Polonais à une autonomie nationale, d'accorder ce droit à la Pologne russe et de le refuser aux Polonais de Prusse et d'Autriche ; mais nous nous refusons encore à considérer la continuation de la guerre comme un moyen de faire triompher ce droit.
» Nous nous refusons également à considérer la continuation de la guerre comme un moyen de résoudre la question de l' Alsace-Lorraine, et en cela nous sommes d'accord avec Engels et Jaurès. Prolonger la guerre pour la question d'Alsace-Lorraine signifierait aujourd'hui que le monde entier, y compris l'Alsace-Lorraine, doit être ravagé pour une contestation qui a surgi au sujet des besoins nationaux de sa population, et amènerait la destruction sur les champs de bataille, de beaucoup plus d'hommes qu'il n'y a d'habitants en Alsace-Lorraine.
» Bien plus qu'Engels en 1892, plus de deux décades après le traité de Francfort, nous ne pouvons pas nous refuser à reconnaître ce fait que la population d'Alsace-Lorraine a été annexée en 1871 contre sa volonté et qu'elle ne retrouvera sa tranquillité que si l'occasion lui est donnée de s'exprimer elle-même directement et sans être influencée du dehors par un vote manifestant à quel Etat elle désire appartenir. Si ce vote a lieu en toute liberté et tranquillité, soit, par exemple, dans un délai à fixer par le traité de paix, et s'il est également stipulé dans celui-ci que le résultat de ce référendum sera reconnu préalablement comme la solution définitive de cette question litigieuse, ou aura ainsi mis fin à ce malheureux antagonisme qui, depuis près d'un demi-siècle, sépare l'Allemagne et la France, a des deux côtés favorisé le développement du militarisme, a lourdement chargé le budget des deux Etats et entravé l'action de la démocratie. L'Europe, non moins que l'Allemagne elle-même, serait ainsi délivrée d'un noir cauchemar. Le peuple allemand y gagnerait économiquement, politiquement et moralement plus qu'il ne perdrait au cas même où cette décision finale serait contraire à son attente.
» Il est impossible de refuser à la Belgique l'intégrité de son indépendance politique et de sou autonomie économique. Le peuple belge doit, en outre, obtenir, en exécution de la promesse solennelle que le gouvernement allemand a faite au début de la guerre, la réparation des dommages qu'il a subis du fait de la guerre, et notamment la restitution des valeurs économiques qui lui ont été enlevées. Eue pareille réparation n'a lien de commun avec les contributions de guerre, qui sont un pillage du vaincu par le vainqueur, et que nous rejetons pour ce motif.
n Pour les mêmes raisons, nous sommes les adversaires de toute politique de conquêtes et d'annexions étrangères, et par conséquent, aujourd'hui comme hier, nous repoussons la politique de conquête coloniale. La possession de toute colonie sans l'autonomie administrative de la population indigène n'est autre chose qu'une appropriation d'hommes non libres ; elle esttout aussi inconciliable que l'esclavage avec nos principes.
» En réalité, le droit des habitants de disposer librement d'eux-mêmes n'est respecté ni lors de l'acquisition, ni lois de l'échange des colonies, lui outre, la possession de colonies n'est pas une nécessité pour le développe-
492 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
ment économique. Ce ne sont donc ni des principes de droit, ni les intérêts économiques des classes ouvrières, mais simplement des motifs de sagesse politique qui exigent que sur le terrain colonial le traité de paix ne contienne aucun changement qui soit de nature à créer pour l'avenir une nouvelle cause de guerre.
» La paix ne sera assurée que si un pouvoir international veille sur elle ; nous ne voyons pas ce pouvoir dans une autorité officielle internationale, mais dans le prolétariat socialiste international. Ce n'est que si l'Internationale se transforme en une force autonome et puissante, si le prolétariat met partout en œuvre toutes ses forces pour imposer son contrôle aux gouvernements dans l'intérêt du maintien de la paix, qu'il sera créé dans l'avenir, au lieu de la concurrence tragique des armements, un état de confiance mutuelle entre les peuples.
» La condition préalable pour atteindre ce but est l'indépendance des partis socialistes vis-à-vis des gouvernements impérialistes.
» La rédaction d'un programme de paix est importante, mais ce programme ne serait qu'une vaine fumée s'il n'était soutenu par l'effort énergique et international des masses populaires. Il faudra donc imposer à tous les gouvernements l'adoption sans conditions de ce programme international de paix. Il faudra refuser les crédits à tout gouvernement qui repousserait ce programme ou qui répondrait d'une manière évasive ou ne se déclarerait pas prêt à accepter immédiatement les conditions de paix sur la base de ce programme. Un pareil gouvernement doit être combattu de la manière la plus énergique.
» La première tâche de la conférence internationale projetée pour l'établissement d'une paix durable doit être d'organiser et de poursuivre cette action commune ; elle doit rassembler tous les éléments réellement socialistes et décidés à travailler de toutes leurs forces en ce sens pour établir une telle paix.
» L'organisation prolétarienne qui se refuserait à collaborer à cette politique perdrait de ce fait le droit d'être considérée comme une organisation du socialisme international. » (Le Temps, 12 juillet 19 17.)
§ 22. Le 20 juin 19 17, M. Sonnino, ministre des Affaires étrangères d'Italie, a fait à la Chambre italienne des déclarations dont nous relevons les passages suivants :
« Parmi les conditions essentielles que nous voulons pour la paix future, nous plaçons la restauration des autres nations malheureuses qui voient leur territoire menacé et dévasté, mais qui gardent leur confiance dans l'avenir ; la Belgique, dont le martyre angoissant émeut tout le monde civilisé, la Serbie, le Monténégro, maîtrisés par des forces écrasantes, mais non domptés. D'accord avec nos Alliés, nous voulons aussi l'unification de la Pologne indépendante comme l'un des buts de cette guerre mondiale qui doit libérer les nations opprimées. C'est au moment du danger que les liens les plus forts et les plus durables s'établissent entre les peuples.
» La récente proclamation du commandement de nos troupes en Albanie a confirmé encore une fois publiquement l'intérêt particulier du gouvernement italien pour les destinées de cette brave population. La question d'Albanie non moins que la possession sûre et directe de Valona et de son territoire, sont intimement liées avec le règlement général de la question de l'Adriatique, question vitale pour l'Italie.
» Nous avons proclamé l'indépendance de l'Albanie conformément aux principes généraux qui inspirent nos alliances, aux mêmes principes qui ont été récemment proclamés avec tant d'éloquence par le gouvernement américain et par la Russie nouvelle et libérale. En ce qui concerne l'Albanie. l'Italie n'a pas d'autres visées que de défendre ce pays contre toute ingérence éventuelle et contre toute embûche d'une tierce puissance. L'Italie garantit à l'Albanie le plein droit de disposer d'elle-même à l'intérieur et elle soutiendra ce dernier régime dans les assemblées internationales.
» Il appartiendra aux puissances réunies pour conclure le traité de paix
générale de déterminer les limites précises de l'Albanie. Pendant la guerre, par la nécessité même des choses, le gouvernement local devra dépendre du commandement militaire, qui toutefois s'inspire du plus grand respect pour les usages et les intérêts existants. Après la conclusion de la paix, les Albanais eux-mêmes décideront librement de leur régime intérieur politique, administratif, économique et civil...
» Dans ces derniers temps on a fait de plusieurs côtés des efforts d'esprit et d'argumentation subtile afin de renfermer dans une très brève formule tous les postulats et tous les éléments constitutifs de la future paix souhaitée. Parfois nos ennemis en ont fait autant dans le but de créer mie insidieuse politique internationale. A ce sujet il est bon de rappeler les sages paroles que, il y a peu de jours, le gouvernement américain a adressées à la Russie : « Avant tout il faut parer les coups, et il faut faire en sorte qu'ils ne puissent pas se renouveler. » Pour apporter un remède aux maux actuels, les affirmations de principe ayant un son sympathique et agréable à l'oreille ne suffisent plus.
» La situation générale comprend tant de problèmes différents qui, dépendant de la diversité des races et des civilisations, de la situation géographique, des traditions, des aspirations idéales, se présentent si pareils et si complexes qu'il n'y a pas de courte formule pouvant suffire à satisfaire les exigences infinies dans tous les cas.
> L,a conception de l'équité et de l'humanité, principe qui anime tous les progrès, exclut la seule application mécanique et uniforme de formules trop simples, vis-à-vis de la variété infinie des phénomènes historiques et sociaux. Là où il n'y a pas d'esprit d'équité et d'humanité, la liberté ne peut ni vivre ni fleurir. Ainsi la formule seulement négative préconisée par un fort parti de Petrograd : « ni annexions ni contributions », si elle est séparée des conceptions positives de liberté, d'indépendance des peuples, de garanties indispensables pour le maintien de la paix et de la justice internationales, peut justifier une équivoque signifiant pratiquement : continuation perpétuelle de toutes les iniquités et de toutes les violences passées au moyen d'un pur retour au statu quo ante bellum.
» Que diraient les grandes âmes de Mazzini et de Garibaldi, deux gloires de nos temps modernes, si nous acceptions aujourd'hui sans autre une formule qui serve à renforcer les chaînes liant la patrie de Battisti Sauro à la barbare oppression étrangère, une formule qui, excluant toute réparation des iniquités et des cruelles violences subies par la Belgique, impliquât une infâme tolérance ultérieure de l'extermination progressive des Arméniens par les Turcs ou entravât la reconstitution d'une Pologne unie et indépendante ? Est-ce cette paix que l'organisation internationale, invoquée par M. Wuson dans son message mémorable, devrait garantir pour l'avenir ? Est-ce pour cette paix que les Etats-Unis ont si chevaleresquement tiré l'épée ? Ce serait une offense que de le supposer.
Les objectifs auxquels tendent tous les actes de notre politique, et dont ils s'inspirent dans les rapports internationaux, soit en ce qui concerne la guerre, soit en ce qui regarde la paix, ne sont pas des convoitises de conquêtes, ni des visées impérialistes, mais le désir d'assurer au pays, pour l'avenir, une paix durable et la libre concurrence dans le développement de la civilisation comme dans ses ressources morales et matérielles. Or, pour établir une paix durable, il est nécessaire que l'Italie soit en sûreté sur ses frontières nationales : c'est là une condition imprescriptible de l'indépendance effective.
■ L'union et l'indépendance de notre nation conformément à la volonté populaire, voilà notre programme national comme en 1850 et en [866. Ainsi l'Italie pourra représenter durablement et sûrement en Europe un élément de paix et de civilisation. Loin de nous toute pensée non seulement d'oppression ou d'asservissement, mais seulement d'avilissement d'aucune race, d'aucun Etat voisin ou lointain, grand ou petit. Nous visons, au contraire, à coopérer à la constitution de cet équilibre de forces qui est la condition et la garantie du respect réciproque et des concessions mutuelles, éléments essen-
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tiels de liberté et d'équité dans la vie sociale commune pour les individus comme pour les peuples.
» Nos buts, nous le répétons, sont des buts de libération et de sécurité, soit pour nous, soit pour les autres. Nous n'aspirons pas à des frontières qui seraient un danger pour nos voisins ou pour d'autres, mais à des frontières qui soient simplement un rempart de l'indépendance de notre pays et une garantie pour son développement pacifique. >> {Journal de Genève, 22 juin 1917.)
§ 23. Le 29 juin 19 17, le premier ministre anglais, LivOYD George, prononça à Glasgow un remarquable discours où il aborda aussi la question de la paix. « A mon sens, dit-il, cette guerre se terminera lorsque les puissances alliées atteindront les buts qu'elles se sont proposés eu relevant le gant lancé par l'Allemagne à la civilisation. Ces buts ont été dernièrement exposés par le président Wixson avec son don incomparable de succinct et tranchant langage. Aussitôt que ces objectifs seront atteints et garantis, cette guerre devra finir, mais si elle devait finir une heure avant ce moment-là, ce serait le plus grand désastre dont l'humanité ait jamais été frappée. »
Parlant de la Turquie, Lloyd George dit :
« La Mésopotamie n'est pas turque, elle n'a jamais été turque, le Turc est aussi bien un étranger en Mésopotamie que l'Allemand, et tout le monde sait comment il l'a gouvernée. C'était jadis le jardin d'Bden. Quel pays est-ce maintenant ? Vous n'aurez qu'à lire ce terrible rapport pour voir quel pays le Turc a fait du jardin d'Eden. Cette contrée, berceau et jadis grenier de la civilisation, sanctuaire et temple de la civilisation, est devenue un désert sous la domination des Turcs. La décision sur le sort futur de la Mésopotamie devra être laissée au Congrès de la paix, quand il se réunira, mais il y a une chose qui n'arrivera pas à ce pays : il ne sera jamais restitué à la tyrannie dévastatrice (blasting) du Turc. Tout au plus a-t-il été le gardien (trustée) de ce très célèbre pays au nom de la civilisation. Ah ! quel gardien ! Il a manqué à son devoir, et la garde doit être confiée à des mains plus compétentes et plus équitables, choisies par le congrès qui arrangera les affaires du monde. La même observation s'applique à l'Arménie, pays trempé du sang des innocents massacrés par le peuple qui était tenu de les protéger. »
« Quant aux colonies allemandes, continue Lloyd George, c'est une question qui doit être réglée par le grand congrès international de la paix. Permettez-moi de faire observer que nos critiques parlent comme si nous avions annexé des pays peuplés par des Allemands, comme si nous avions soumis le peuple teuton au gouvernement britannique. Quand on aura à décider qui devra être le gardien (trustée) de ces pays non civilisés, il faudra prendre en considération les sentiments des populations elles-mêmes, voir quelle confiance a inspiré à leurs esprits primitifs (untutored) le gouvernement allemand, dont elles ont fait l'expérience, voir si ces populations désirent le retour de leurs anciens maîtres, ou bien si elles préfèrent remettre leurs destinées à d'autres mains, plus justes — et, je peux le dire avec confiance, plus délicates que celles qui les ont gouvernées jusqu'à présent. Les volontés, les désirs et les intérêts des peuples de ces contrées doivent être le facteur dominant pour l'établissement de leur futur gouvernement. C'est là le principe d'après lequel nous agissons. »
« Y-a-t-il trace d'un désir, indication d'un désir de l'Allemagne de finir la lutte à ces conditions essentielles ? Où sont les négociations ? Dans un discours publié par les journaux de Glasgow ce matin, et prononcé, je pense, hier, le ministre autrichien a répudié avec énergie le principe suivant lequel les destinées des nations doivent être réglées conformément à leurs désirs. Est-ce là le terrain d'entente pour la paix ? Tant que ce principe ne sera pas appliqué, il n'y aura pas de paix, et même si on l'obtenait, il n'y aurait aucune garantie de sa durée, et il importe que ceci ne nous arrive plus jamais. »
En passant aux garanties de la paix, Li<oyd GEORGE dit que les conditions de cette paix devront être établies sur une base si équitable que les nations
ne puissent désirer les changer. « Elles doivent être garanties par la destruction de la puissance militaire prussienne, afin que la confiance du peuple allemand repose sur l'équité de sa cause, et non sur la force de ses armes. Me sera-t-il permis de dire que la meilleure garantie serait la démocratisation du gouvernement allemand ?... Personne ne prétend dicter au peuple allemand la forme à venir de son gouvernement. C'est une affaire qui le regarde entièrement. Mais il est juste de dire que nous entrerions en négociations avec un gouvernement allemand libre, dans des sentiments et dans un esprit différents, avec moins de suspicion et plus de confiance, qu'avec une Allemagne dominée par l'esprit agressif et arrogant du militarisme prussien. Et les gouvernements alliés agiraient, à mon avis, sagement s'ils faisaient cette distinction dans leur attitude lors de la discussion des termes de 'a paix. »
Dans une émouvante péroraison, Lloyd George définit ainsi l'enjeu de la lutte mondiale. « Cette guerre amènera des résultats dont dépendront les vies de nos enfants et de nos petits-enfants. Parfois» au courant des grands événements, de grands défis (challenges) sont jetés (hurled) de l'Inconnu aux fils et aux filles des hommes. De la réponse donnée à ces défis, et de l'héroïsme avec lequel la réponse est soutenue, dépend la question de savoir si le monde sera meilleur ou pire dans les âges à venir.
« . . .Maintenant nous sommes en face de la plus grande, de la plus féroce des luttes. Liberté, Egalité, Fraternité, non parmi les hommes, mais parmi les nations — grandes et petites, puissantes et faibles, fières et humbles, Allemagne et Belgique, Autriche et Serbie — égalité, fraternité parmi les peuples comme parmi les hommes — voilà le défi qui nous a été jeté ! L'Europe est de nouveau aujourd'hui arrosée du sang de ses fils les meilleurs et les plus braves. Mais n'oublions pas la longue série historique des causes sacrées ; ce sont les reposons sur le chemin de croix qui mène à l'émancipation de l'humanité. Souffrons comme nos pères souffrirent. Chaque naissance est une agonie, et le nouveau monde naît de l'agonie du vieux monde. Je fais appel au peuple de ce pays et aux autres, si mon appel peut arriver jusqu'à eux, pour que nous continuions à combattre pour la grande cause du droit international et de la justice internationale afin que la force brutale ne puisse plus jamais usurper le trône de la justice, et que la barbarie ne s'empare plus du sceptre du Droit * ! »
§ 24. L'importance, au point de vue d'une paix durable, de la démocratisation de l'Allemagne, fut encore une fois soulignée par M. RiboT dans un discours prononcé le 4 juillet 1917, à la Chambre de commerce américaine à Paris. «Enfin, dit le Président du Conseil français, au-dessus de ces procès il y en a un dernier, qu'il faudra bien instruire, et que le Président WlLSON dénonce à l'attention du inonde, c'est celui du militarisme prussien qui nous a jetés dans cette horrible guerre et qui, tant qu'il ne sera pas abattu, sera une perpétuelle menace pour l'existence des nations pacifiques. M. L^oyd George répétait hier ce qu'a dit le Président Wii,son et ce que j'ai dit moimême à la Tribune de la Chambre des députés : la paix serait singulièrement plus facile à conclure, si, au lieu de l'Empereur d'Allemagne, nous avions devant nous les représentants d'une démocratie fondée sur les principes du droit moderne. Voilà ce qu'il faut dire très haut, jusqu'à ce que nous soyons entendus de nos ennemis eux-mêmes2. »
§ 25. La crise intérieure qui se dessina au commencement de juillet en Allemagne se traduisit d'abord par une « motion de paix adoptée par trois partis du Reichstae ; socialistes, radicaux, catholiques. Elle amena ensuite la chute du chancelier de BETHMANN-HOLLWEG et L'avènemenl de M. Ml- CHAEUS. Le 19 juillet 1917, le nouveau Chancelier prononça au Reichstag un grand discours qui manqua absolument de la franchise tant désirée.
1 The Times du 30 juin 1917 ; extraits dans Le Temps du Ier juillet 1917. * Le Temps du 5 juillet 1917.
496 EE SORT de l'empire ottoman
Parlant au Oueeushall, le 21 juillet, M. LivOYD George y vit avec raison un discours à double entente. En effet, le Chancelier commença par déclarer que l'Allemagne n'avait pas voulu la guerre, qu'elle n'avait pas poursuivi l'agrandissement de sa puissance par des conquêtes et qu'elle ne continuerait pas la guerre un seul jour lorsqu'elle pourrait obtenir la paix honorable (ehrenvollen Frieden). Mais M. Michaeus s'empressa d'ajouter : « Ce que nous voulons en première ligne, c'est faire une paix comme des gens qui se sont affirmés avec .succès. » («Das was wir wollen, ist in erster Linie, dass wir den Frieden als solche machen, die sich erfolgreich durchgesetzt haben ». Voir îe journal allemand Deutsche Politik Heft 30, 27. Juli 1917, article du professeur Jaeckh, Michaelis Offenbarung) ...Si nous faisons la paix, nous devons en première ligne obtenir que les frontières de l'Empire soient garanties à jamais. Nous devons, par voie d'entente et de compromis, garantir les nécessités vitales (Lebensbedingungen) de l'Empire allemand sur terre et sur mer. La paix doit constituer une base pour la réconciliation durable des peuples. La paix doit empêcher la continuation, par le boycottage économique, de l'inimitié entre les peuples, et nous protéger contre la transformation de la ligue militaire de nos ennemis en une ligue économique. Ces buts peuvent s'atteindre en restant dans le cadre de votre résolution telle que je la conçois l. »
Après le discours du Chancelier, le Reichstag vota les nouveaux crédits de guerre (15 milliards) et adopta la « motion de paix » par 214 voix (socialistes, progressistes, centre catholique) contre 116 (conservateurs, nationauxlibéraux, fraction allemande) et 17 abstentions 2.
Voici, dans sa dernière rédaction, le texte de la résolution de paix :
« Au seuil de la quatrième année de guerre, le Reichstag déclare ce qui suit :
» De même que le 4 août 19 14, le peuple allemand adhère aujourd'hui encore à cette formule :
» Nous ne sommes pas poussés par un désir de conquête, mais c'est pour défendre sa libre indépendance et l'intégrité de son territoire que l'Allemagne a pris les armes.
» Tout en repoussant l'idée d'accroissement de territoires opéré par la contrainte, le Reichstag poursuit une paix à l'amiable, aboutissant à la réconciliation durable des peuples. Les actes de violence politiques, économiques et financiers sont incompatibles avec une pareille paix. Le Reichstag repousse également tous les plans tendant à un boycottage et à des interdictions économiques après la guerre.
» Seule une paix économique, avec la liberté des mers, après la cessation des hostilités, permettra aux peuples de vivre ensemble dans des relations amicales durables.
» Guidé par ces considérations et ces objectifs, le Reichstag encouragera activement la création d'organisations juridiques internationales. Mais tant que les gouvernements ennemis refusent une pareille paix et menacent l'Allemagne et ses alliés de conquêtes, de violence, le peuple allemand est résolu à rester inébranlablement uni et à persévérer dans la défense de ses droits à l'existence et à sou développement, ainsi que des droits de ses alliés.
» Le peuple allemand sait que, étant uni, il est invincible. En cela le Reichstag se sent en communion d'idées avec ceux qui, dans la lutte héroïque protègent la patrie. La gratitude de tout le peuple leur est assurée s. »
1 Frankfurter Zeitung, 20 juillet 1917.
2 Le Temps du 21 juillet 1917.
3 Le Temps du 21 juillet 191 7. (Voici le texte allemand de la résolution tel qu'il est reproduit par la Frankfurter Zeitung du 14 juillet 191 7 :
« An der Schwelle des vierten Kriegsjahres erklàrt der Reichstag : Wie am 4. August 19 14 gilt fiir das deutsche Volk auch heute noch der Satz : « Uns treibt > nicht Eroberungslust, sondern in Verteidigung der freien Selbstândigkeit und Un- ) versehrtheit seines territorialen Bestandes bat Deutschland die Wafïen ergriffen. »
§ 26. La résolution de paix du Reiehstag provoqua, le 26 juillet, un débat sur la paix à la Chambre des Communes, un groupe de pacifistes demandant au Gouvernement anglais de définir, après entente avec ses alliés, des conditions de paix s'accordant avec la résolution allemande.
M. Asquith, en réponse à la motion pacifiste, exposa que la lutte confuse engagée à Berlin, et au cours de laquelle les avocats d'une politique relativement modérée avaient semblé un moment l'emporter, s'était terminée par une intervention du parti militaire et le renvoi du Chancelier de Bethmann- HoUvWEG. Le nouveau chancelier représente les vainqueurs, et le Reiehstag demeure une « quantité négligeable en pratique ». M. Michaelis, en donnant sa très tiède bénédiction (very tepid bénédiction) à la résolution, a pris, en plus, la précaution de l'accompagner de la réserve : autant que je la comprends. — Quant au fond même de la l'ésolution allemande, M. AsouiTH rappelle que les Alliés ne combattent pour rien, sinon pour la liberté et pour un état de choses qui ne soit rien autre que la liberté (the Allies are fighting for nothing but freedom, and — an important addition — for nothing short of freedom). Pour tout remaniement de la carte, le principe directeur doit être l'observation des désirs et des intérêts des populations affectées par ce changement. Mais dans la formule vague et imprécise du Reiehstag, ne se trouve même pas une réponse à la question de savoir si l'Allemagne est disposée à rendre à la Belgique son indépendance complète et absolue.
M. Bonar Law dit, en parlant des pacifistes anglais :
Ils vivent dans un monde irréel et ne conçoivent pas les véritables buts pour lesquels on se bat. Us ne se rendent pas encore compte, après trois années de guerre, que c'est l'Allemagne qui a déchaîné la lutte pour s'agrandir. La guerre actuelle, ajouta M. Bonar Law, n'est pas un conflit entre deux impérialismes différents. Cette guerre doit décider si c'est la force morale ou le mal (wickedness) qui doit gouverner le monde. Si, par exemple, le militarisme allemand triomphait, la liberté russe pourrait-elle durer un seul
mois ? Quant à la résolution du Reiehstag, il faut la rapprocher du discours
du Chancelier qui a revendiqué expressément le contrôle suprême des affaires. Et qu'a-t-il dit ? Il a parlé d'une paix à conclure par des gens qui se sont affirmés victorieusement, et de la sécurité (non pas de l'inviolabilité) des
frontières de l'Allemagne, ce qui veut dire davantage Et les Allemands
persistent à ne par définir leurs buts de guerre, bien que les Alliés l'aient fait Enfin, quant à la paix «sans annexions, ni indemnités » telle que la
Î>réconisent les pacifistes, elle est impossible, car une telle paix impliquerait e maintien par la force de l'Alsace-Lorraiue dans l'Empire Allemand et la renonciation à la réparation des torts cruels infligés aux peuples belge et français. L'Angleterre combat pour la paix, et pour des garanties de cette paix. Mais si l'on improvisait une paix boiteuse qui laissât la machine militaire allemande intacte entre les mains des mêmes gens qui la dirigeaient
Unter Abwendung des Gedankens an erzwuugene Gebietserwerbungen erstrebt der Reiehstag einen Frieden der Verstândigung und des dauernden Versôhnens der Vôlker. Mit einem solchen Frieden sind politische, wirtschaftliche und finanzielle Vergewaltigungen unvereinbar.
» Ebenso weist der Reiehstag aile Plane zuriick, die auf eine wirtschaftliche Absperrung und Unterbindung der Vôlker nach dem Kricge ausgehen. Nur der wirtschaftliche Frieden mit der Freiheit der Meere nach der Beendiguug des Krieges wird einem dauernden, freundschaftlicheu Zusammenleben der Vôlker den Boden bereiten. Von diesen Erwâgungen und Zielen gelcitet, wird der Reiehstag tatkràftig die Schaffung internationaler Rechtsorganisationen fôrdern.
» Solange aber die feindlichen Regierungen eineti solchen Frieden zuriickweisen und Deutschland und seinen Verbiindeten mit Erwerbungen und Vergewaltigungen drohen, ist das deutsche Yolk entschlossen unerschûtterlich zusammenzustehen und auszuharren zur Verteidigung seines und seinex Verbiindeten Rechts auf Eeben und Entwicklung. Das deutsche Yolk weiss, dass es in seiner Einigkeit uniïberwindlich ist, »
IvE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN 32
498 IvE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
pendant les vingt années avant la guerre, y aurait-il la moindre certitude pour nous que le même danger qui ruine cette génération ne ruinerait pas nos enfants après cette guerre ?
La Chambre des Communes rejeta par 148 voix contre 19 la motion pacifiste tendant à approuver l'ordre du jour de paix du Reichstag. (The Times, July 27 th 1917, LeTemps, 28 juillet 1917.)
§ 27. Le 26 juillet 1917, les membres de la Conférence réunie à Paris pour l'examen de la situation dans les Balkans, à laquelle avaient été appelés les représentants de tous les pays alliés, ont tenu avant de se séparer à faire à l'unanimité la déclaration suivante :
« Les puissances alliées, plus étroitement unies que jamais pour la défense du droit des peuples, particulièrement dans la péninsule des Balkans, sont résolues à ne déposer les armes que lorsqu'elles auront atteint le but qui, à leurs yeux, domine tous les autres : celui de rendre impossible le retour d'une agression criminelle telle que celle dont l'impérialisme des empires centraux porte la responsabilité 1. »
§ 28. Le discours par lequel M. Leoyd George avait démontré, le 21 juillet, le vide et l'équivoque des déclarations de M. Michaeus eut le don d'émouvoir et ce dernier et son allié, le comte Czernin, ministre des Affaires étrangères d'Autriche-Hongrie.
Le comte Czernin fit, le 28 juillet, à l'occasion d'une réception des journalistes autrichiens et hongrois, des déclarations dont voici le sens :
« Je ne peux pas comprendre ce reproche d'équivoque. Les déclarations du Chancelier de l'Empire ont été au contraire claires et nettes, excluant tout malentendu, mais ce reproche devient encore plus incompréhensible si l'on pense que M. Lloyd George a complètement laissé de côté dans son discours la résolution de paix du Reichstag allemand, quoique cette résolution à laquelle le Chancelier fait lui-même allusion dans son discours, forme un tout avec les déclarations de M. Michaews... Le Chancelier de l'Empire et le Reichstag ont solennellement déclaré que le peuple allemand ne recherche aucune conquête violente, aucun blocus économique, et qu'il blâme toute excitation des peuples les uns contre les autres pour après la guerre. Je ne vois pas où l'on peut trouver une équivoque dans ces deux déclarations identiques... »
Le comte Czernin proclame ensuite le parfait accord entre Berlin et Vienne et ajoute : « Jamais nous ne donnerons notre approbation à une paix qui ne soit pas honorable pour nous. Si l'Entente ne veut pas entrer en pourparlers avec nous sur ce principe suffisamment expliqué, nous continuerons la guerre et nous lutterons jusqu'au bout. »
Le comte estime cependant que la continuation de la guerre doit être considérée comme insensée. « Comme je suis intimement persuadé que jamais l'Entente ne réussira à nous abattre et comme, de notre côté, en faisant une guerre défensive, nous n'avons pas l'intention d'écraser nos adversaires, il faudra tôt ou tard que cette guerre se termine par une paix de réconciliation. »
Le comte Czernin fait ensuite des déclarations concernant l' après guerre. « Tous les Etats du inonde devraient essayer d'unir leurs efforts pour créer des garanties rendant impossible à l'avenir le retour d'un rnalheur aussi effroyable que la guerre actuelle. La morale et la raison commandent de chercher les moyens de libérer le monde du danger d'être plus tard écrasé d'un fardeau semblable, même si des circonstances identiques venaient à se reproduire. Ces moyens peuvent être difficiles à trouver, mais ce n'est pas impossible. Voici les deux principes essentiels suivant lesquels, d'après mon opinion, une paix de conciliation doit être réalisée : Premièrement r aucun Etat ne doit être violenté. Deuxièmement : il faut trouver le moyen de prévenir le retour d'une guerre. »
1 Le Temps du 28 juillet 191 7.
Quant à la politique intérieure de l'Autriche et de la Hongrie, le comte Czernin proclame la nécessité de la démocratisation de la constitution, mais s'oppose à toute immixtion de l'étranger dans ce domaine *.
§ 29. De son côté, le Chancelier de l'Empire allemand, M. Michaeus, en recevant, le 28 juillet 19 17, les représentants de la presse allemande, émit l'avis que le discours de M. Leoyd George et les débats récents à la Chambre des Communes avaient prouvé de nouveau, jusqu'à l'évidence, que la Grande-Bretagne 11e voulait pas d'une paix de conciliation et de compromis et qu'elle visait, au contraire, à la soumission complète de l'Allemagne aux volontés arbitraires de ses ennemis. Le Chancelier profita de l'occasion pour taire en même temps des déclarations sur les « plans de conquête » de la France dont il se disait « informé par les rapports de témoins oculaires et auriculaires sur les discussions auxquelles s'était livrée la Chambre française, dans les séances secrètes des ieret 2 juin 1917. »
Se basant sur les rapports de ses espions, M. MiCHAEUS demande publiquement au gouvernement de la France s'il peut nier que MM. Briand et RtboT, au cours de cette séance secrète, aient dû avouer que la France, peu de temps encore avant qu'éclatât la révolution russe, s'était entendue avec le gouvernement du Tsar au sujet de plans de conquête de grande envergure. Il lui demande s'il n'est pas vrai qu'après des pourparlers entre le Tsar et M. Dou^rERGUE, M. Pai,éoi,ogue, ambassadeur à Petrograd, a été autorisé, le 27 janvier 19 17, directement par M. Poincaré, et à l'msude M. Briand, à signer un traité avec le gouvernement russe, lequel traité assure à la France les frontières de 1790 résultant de guerres de conquête antérieures, comprenant, par conséquent, l'Alsace -Lorraine, plus le bassin de la Sarre et d'importantes modifications territoriales, au gré de la France, sur la rive gauche du Rhin. M. Terestchenko 2, ministre des Affaires étrangères de Russie n'a-t-il pas d'abord formulé des protestations contre ces plans de conquête de la France et M. Thomas n'a-t-il pas réussi à dissiper ces scrupules ? « Le gouvernement français ne pourra rien nier de tout cela, dit M. Michaews. Il devra avouer également, au moins d'une manière tacite, que M. Briand a été violemment attaqué au cours des séances secrètes de la Chambre, que M. Ribot, après s'y être refusé tout d'abord, a dû finalement, sur la demande de M. Renatjdel, donner connaissance du traité secret avec la Russie ; que M. Briand, dans le débat qui a suivi, a jeté le masque et déclaré que la Russie révolutionnaire devait tenir les promesses faites par le Tsar, et que la France ne s'inquiéterait pas des classes inférieures russes.
» Il est caractéristique également, que M. MouTET, de son propre aveu, questionné en Russie sur le point de savoir si l'Alsace-Lorraine constituait le seul obstacle à la conclusion de la paix, a déclaré qu'il ne pouvait pas répondre à une question ainsi posée.
» Les aveux du délégué Caciiix jettent une vive lumière sur l'état d'esprit des Russes. M. Cachin a révélé que les représentants de la Russie, au cours des pourparlers avec lui, auraient déclare qu'ils ne tenaient aucunement à Constantinople, cette ville n'étant pas russe. La même ophiion était partagée par les délégués de l'armée russe.
» Sans tenir compte de ces preuves tics claires de l'opposition du peuple russe à la politique d'expansion, M. RiboT, au cours des débats en séance secrète de la Chambre, s'est refusé à reviser les buts de conquête de la
1 Journal Je Genève du 30 iuillet 191 7.
* M. TERESTCHENKO a démenti de la manière la plus catégorique les déclarations que lui a attribuées M MICHAEUS, relativement aux buts que la Frauce poursuit soi-disan1 dans la guerre actuelle. « Le ministre des Affaires étrangères de Russie n'a formulé aucune protestation, et n'a fait aucune déclaration spéciale au gouvernement français en dehors de la déclaration générale du gouvernement provisoire sur les buts de guerre qui a été portée à la connaissance générale le 18 mai. >> (Le Temps, 3 août 191 7.)
France. Il s'est basé pour cela notamment sur le fait que de grands avantages territoriaux auraient été promis également à l'Italie.
» Pour dépouiller de leur caractère de conquête les revendications concernant la rive gauche du Rhin, pouvant paraître trop peu fondées aux yeux même des Français, aveuglés par le désir de la revanche, M. RiboT a recouru finalement aune ruse d'avocat, en parlant de la nécessité prétendue de la création d'un Etat tampon, mais l'opposition a éventé ce piège et au milieu des protestations bruyantes qui accueillirent ses paroles, elle s'est écriée, avec raison: « C'est honteux. »
Après avoir ainsi fait de son mieux pour semer la discorde entre les Alliés, le Chancelier s'est souvenu des reproches de manque de clarté encourus par son premier discours, et a conclu :
« La presse ennemie s'est efforcée d'interpréter mon premier discours au Reichstag en ce sens que je n'aurais accepté la résolution votée par la majorité de l'Assemblée qu'en faisant des réserves mal déguisées au sujet de desseins annexionistes de l'Allemagne. Je dois protester contre cette manière d'induire en erreur (Irrefùhrung), dont le but ne laisse aucun doute.
» Mais d'autre part, il va sans dire que mes déclarations étaient faites sous la réserve que l'ennemi, lui aussi, abandonnerait tout plan de conquête. Or, ce que je viens de vous révéler montre que telles ne sont pas les dispositions de nos adversaires.
» Le gouvernement français avait, on le voit, toutes les raisons de réunir la Chambre à huis ^clos les icr et 2 juin. Les événements que l'on connaît aujourd'hui prouvent clairement que ce n'est pas nous et nos alliés, mais les puissances ennemies qui sont responsables de la continuation de la guerre ; ils prouvent que ce n'est pas nous, mais nos ennemis qui sont inspirés de l'esprit de conquête.
» Cette confiance en la justice de notre guerre défensive ne cessera de nous fortifier nous-mêmes et de rendre plus énergiques nos résolutions 1. »
§ 30. M. RiboT a répondu, le 3 1 juillet à la Chambre française aux « révélations » de M. Michaeus. Il a dit entre autres:
« Le Chancelier allemand s'est permis de demander publiquement au gouvernement français de déclarer si, dans le comité secret du Ier juin, il n'avait pas été donné connaissance à la Chambre des députés d'un traité secret conclu à la veille de la révolution russe, et par lequel le Tsar s'engageait à appuyer nos prétentions sur les territoires allemands de la rive gauche du Rhin. Il y a de grosses inexactitudes et de véritables mensonges dans la version du Chancelier, notamment en ce qui concerne le rôle qu'il attribue au Président de la République, d'avoir donné l'ordre de signer un traité en dehors de M. Bri and.
» Les Chambres savent comment les choses se sont passées.
» M. DOUMERGUE, à la suite de ses conversations avec le Tsar, a demandé et obtenu de M. Briand l'autorisation de prendre acte de la promesse du Tsar d'appuyer notre revendication de l' Alsace-Lorraine, qui nous a été arrachée par la violence, et de nous laisser libres de chercher des garanties contre une nouvelle agression, non pas en annexant à la France les territoires de la rive gauche du Rhin, mais eh faisant au besoin de ces territoires un Etat autonome, qui nous protégerait, ainsi que la Belgique, contre une invasion d'outre-Rhin.
» Nous n'avons jamais songé à faire ce qu'a fait en 1871 M. de Bismarck. Nous avons donc le droit d'opposer un démenti à l'allégation du Chancelier qui connaît évidemment les lettres échangées en février IQ17 à Petrograd, et qui s'est permis d'en falsifier le sens, comme a fait le plus illustre de ses prédécesseurs de la dépêche d'Ems.
» Le jour où le gouvernement russe consentira à publier ces lettres, nous n'y ferons pas d'objection. Mais le Chancelier s'est gardé de rien dire de la déclaration que j'ai faite le 21 mars, et où j'ai répudié, au nom de la France,
1 Journal de Genève du 30 juillet 1917. Frankfurter Zeitung, 29 juillet I917.
toute politique de conquête et d'annexion par la force. Il a volontairement oublié le langage que j'ai tenu le 22 mai à la Chambre, en disant que nous étions prêts à entrer en conversation avec la Russie sur les buts de guerre, et que si le peuple allemand, à qui nous ne contestons pas le droit de vivre et de se développer pacifiquement, comprenait que nous voulons une paix fondée sur le droit des peuples, la conclusion de la paix en serait singulièrement facilitée. Enfin, il a passé sous silence l'ordre du jour voté à l'unanimité, à la suite du comité secret du 1 er au 5 juin dernier.
» En appuyant cet ordre du jour, je disais : nous ne poursuivons pas une politique de conquête et d'asservissement ; ce n'est pas là la politique française. Cela a pu être une politique dont nous avons subi, nous, les atteintes, le coup funeste. Oui, nous avons gémi sous l'oppression de cette politique, il y a quarante-cinq ans, et la revanche q%ie nous voulons -prendre aujourd'hui, ce n'est pas la revanche de l'oppression, c'est la revanche qui consiste à traduire dans le droit des peuples les idées de justice, de liberté et d 'équilibre qui sont celles de la France... 1 »
§ 31. A la Chambre des Communes, le 30 juillet, M. Bai^Four a fait un grand discours où il a maintenu les grands principes proclamés par ceux qui, depuis le 4 août, ont tenu les rênes du gouvernement anglais. Il a dit notamment que l'Angleterre désirait une paix basée sur le développement de la moralité internationale, une paix qui fasse un crime de violer sans raison la paix du monde, et qui assure la punition du criminel, une paix qui implique en Europe des remaniements tels parmi les groupements des communautés de l'Europe, que les perturbateurs de la paix ne puissent plus semer leurs semences mauvaises2.
Mais M. Balfour s'est refusé à entrer dans les détails des arrangements futurs et à anticiper sur le travail de la conférence de la paix, ces problèmes ne pouvant pas être traités aujourd'hui avec le même esprit de précision que les problèmes historiques du passé. Il a cependant déclaré que l'Angleterre n'était pas entrée en guerre dans un but égoïste quelconque, mais {>our défendre la Belgique et empêcher l'écrasement de la France ; il a égaement affirmé l'intention de l'Angleterre d'aider la France à réoccuper l'Alsace et la Lorraine. « Aussi longtemps que la France lutte pour l' Alsace- Lorraine, nous devons l'aider... Si nous sommes décidés à empêcher que la France soit écrasée, cela implique comme corollaire, si la guerre est victorieuse, la réalisation des aspirations légitimes de la France... La restitution de ce qui a appartenu à la France est une question à laquelle nous sommes intimement intéressés, quoique, bien entendu, nous n'ayons aucun intérêt égoïste à cet heureux événement*. »
§ 32. Le icr août, à l'occasion du troisième anniversaire de la guerre, l'Empereur Guillaume II a lancé un manifeste au peuple allemand. Ce manifeste accuse les ennemis de convoiter les terres et de viser à l'humiliation de
1 Le Temps du Ier août 1917.
2 « The peace we désire is 011e whieh shall descend, which will not lastnierely till people hâve half forgotten the horrors and exhaustion of this war, but a peaee whieh shall be based, partly, we may trust, upon the growth of international morality, partly, we may hope, on au improvemeut of international relations, which will make the gratuitous breaking of the world's peace a crime for which the criminal is punished. but also and beyond ail ihat, which shall involvc such a rearrangemeut, such a modification of political forces in Europe that there will not be a balance of power in precisely thcold i8th century seuse of the word, but such an arrangement an* mg the communities of Europe as will make it far more dif ficult for the disturbers of peace to find a soil in which to sow their bitter and fatal seed, and will make that seed itself much less productive of disastror.s crops than lias been the case in ou» ov.t lifetime and ngain in the lifetime of oui grandfathers and great-grandfathers. »
3 Journal de Genève, 2 août 1917. The Times, July 31, 1917.
502 I,E SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
l'Allemagne. Mais celle-ci connaît sa force et ne se laissera pas abattre. Il faut donc continuer la lutte. « Mais que notre peuple en soit sûr : le sang allemand et le travail allemand ne sont pas mis en jeu pour l'ombre d'une vaine ambition, ni pour des plans de conquête ou d'asservissement, mais pour un empire fort et libre que nos enfants doivent habiter en sûreté. C'est à ce combat que sont vouées toute notre action et notre volonté. Que ce soit là le serment de ce jour K »
§ 33. L,e Ier août 19 17, le Pape Benoît XV adressa aux chefs des peuples belligérants une note, un « cri de paix », dit-il, provoqué par son devoir suprême de père commun des fidèles » et « par la voix même de l'humanité et de la raison ». Cette note invite les belligérants à se mettre d'accord sur les points suivants, qui semblent au pape « devoir être les bases d'une paix juste et durable ».
« Tout d'abord, le point fondamental doit être qu'à la force matérielle des armes soit substituée la force morale du droit, d'où un juste accord de tous pour la diminution simultanée et réciproque des armements, selon des règles et des garanties à établir dans une mesure nécessaire et suffisante du maintien de l'ordre public dans chaque Etat. Puis, en substitution des armes, l'institution de l'arbitrage avec sa haute fonction pacificatrice, selon des normes à concerter et des sanctions à déterminer contre l'Etat qui refuserait, soit de soumettre les questions internationales à l'arbitrage, soit d'en accepter les décisions.
» Une fois la suprématie du Droit ainsi établie, qu'on enlève tout obstacle aux voies de communication des peuples en assurant, par des règles à fixer également, la vraie liberté et la communauté des mers. Ceci, d'une part, éliminerait de multiples causes de conflit, et, d'autre part, ouvrirait à tous de nouvelles sources de prospérité et de progrès.
» Quant aux dommages à réparer et aux frais de la guerre, nous ne voyons d'autre moyen de résoudre la question qu'en posant, comme principe général, la rémission entière et réciproque, justifiée du reste par les bienfaits immenses à retirer du désarmement, d'autant plus qu'on ne comprendrait pas la continuation d'un pareil carnage uniquement pour des raisons d'ordre économique. Si pour certains cas il existe, à l'encontre de ce principe, des raisons particulières, qu'on les pèse avec justice et équité ; mais ces accords pacifiques, avec les immenses avantages qui en découlent ne sont pas possibles sans la restitution réciproque des territoires actuellement occupés.
» Par conséquent, du côté de l'Allemagne, évacuation totale de la Belgique, avec garantie de sa pleine indépendance politique, militaire et économique vis-à-vis de n'importe quelle puissance ; évacuation également des territoires français. Du côté des autres parties belligérantes, restitution semblable des colonies allemandes.
» En ce qui regarde les questions territoriales, comme par exemple celles qui sont débattues entre l'Italie et l'Autriche et entre l'Allemagne et la France, il y a lieu d'espérer, qu'en considération des avantages immenses d'une paix durable avec le désarmement, les parties en conflit voudront les examiner avec des dispositions conciliantes, en tenant compte dans la mesure du juste et du possible, des aspirations des peuples"; à l'occasion, en coordonnant les intérêts particuliers au bien général de la grande société humaine.
» Le même esprit d'équité et de justice devra diriger l'examen des autres questions territoriales et politiques, notamment celles qui concernent l'Arménie, les Etats balkaniques et les territoires faisant partie de l'ancien royaume de Pologne, auquel, particulièrement, les nobles traditions historiques et les souffrances endurées spécialement pendant la guerre actuelle doivent justement concilier la sympathie des nations 2. »
1 Frankfurter Zeitung, Ier août 1917.
a Journal de Genève du 18 août 1917.
§ 34. Le 21 août, à la commission plénière du Reichstag, le Chancelier Michaeus, en parlant de la note pontificale, se résuma comme suit :
« i° La note n'a pas été provoquée par nous, mais provient de l'initiative spontanée du Pape ; 20 nous saluons avec sympathie les efforts du Pape pour mettre fin à la guerre par une paix durable ; 3 ° en ce qui concerne la réponse à faire, nous sommes en communication avec nos alliés, mais les pourparlers ne sont pas encore terminés x ».
Cette « spontanéité » de la note pontificale, a provoqué des doutes sérieux dans une partie de l'opinion publique allemande elle-même, qui a vu une corrélation intime entre l'action du député ERZBERGER, du centre catholique du Reichstag, provoquant la résolution de paix du 19 juillet, et la note du Pape 2.
Le 2? août, à la même Commission, M. Michaeus répondit aux reproches qu'on lui avait adressés pour avoir entouré son approbation donnée à la résolution de paix du Reichstag de la réserve « telle que je la comprends ». Le Chancelier déclara qu'en effet ce distinguo n'avait pas été prévu dans ses conversations antérieures avec les chefs des partis Cependant, ajouta-t-il, cette expression par lui employée n'était pas en contradiction avec son attitude vis-à-vis de la résolution ; des nuances dans la conception des détail..; sur les buts de guerre étaient certainement possibles et existaient, à ce qu'il lui avait semblé, même au sein des partis de la majorité 8. »
En présence de l'émotion qu'il avait causée dans les rangs de la majorité du Reichstag par cette rétractation de l'approbation donnée par lui à la résolution de paix du 19 juillet, M. Michaeus, comprenant son erreur, revint dans la séance de l'après-midi du même 22 août, en partie sur ses déclarations du matin ; il dit n'avoir pas voulu démentir son discours du 19 juillet ; la preuve c'est qu'il venait précisément inviter les chefs de partis à conférer avec lui, afin de préparer la réponse à faire à la note pontificale *.
Cette attitude de M. Michaeus est on ne peut plus caractéristique du soi-disant « nouveau cours » de l'Allemagne officielle. Le Temps a parfaitement raison quand il appelle la résolution de paix du 19 juillet « im autre chiffon de papier » et ajoute que « le Reichstag a été traité comme la Belgique, avec la différence qu'il a accepté son sort ». Bn effet, le 19 juillet, M. Michaeus avait dit, après avoir esquissé les buts de guerre de l'Allemagne : « Ces buts peuvent être atteints dans le cadre de votre résolution, telle que je la comprends. » Malgré ce distinguo, le discours de M. Michaeus a été applaudi par la majorité du Parlement, et toute la presse allemande a interprété les déclarations du Chancelier dans le sens de son
1 Le Temps du 23 août 1917. Frankfurter Zeitung, du 22 août 1917.
2 Voir les extraits de la Deutsche Zeitung et la Gazette de Voss, dans le Tempt du 23 août 1917.
8 Voici le texte officiel de la première déclaration Micitaelis du 22 août 1917 : « Einer der Vorredner liât bemângelt, dass ich in meiner Reichstagsrede vom 19. Juli bei der Bezugnahme auf die vom Reichstag vorgelegte Friedensresolution die Worte gebraucht habe : « Wie ich sie auffasse. » Ich erkenne ohne weiteres an, dass bei den Voryerhandlungen mit den Fraktionsfûhrern ein solcher Zusatz von mir nicht ausdrucklieh erwahnt wordenist. Audererseits môchte ich feststellen, dass die von mir gebrauchte Weudung matériel! meiner Haltung zu der Resolution, wie ich sie in den erwàhnten Vorverhandlungen /.uni Ausdruck gebracht habe, und wie auch aus den in meiner Reichstagsrede unischricbeneu Friedenszielen hervorgeht, in keiner Weise widerspricht,
» Ueber die Ziele im einzelnen, die sich bei den Fricdensverhandlungen im Rahnien der Resolution werden erreichen lassen, sind Schattirungen der Anlïassung gewiss môglich, wie ich solche bei den Vorverhandlungen auch iunerhalb der Mehrheitsparteien wahrgenommen zu haben glaube. »
(Amtlicher Bericht, publié par la Frankfurter Zeitung du 23 août 1917.) • Le Temps du 25 août 1917. Frankfurter Zeitung, 23 août 1917.
adhésion à la résolution. « M. Michaeijs, continue Le Temps, n'a pas fait dire un mot pour démentir ces commentaires. Pendant un mois, la « résolution de paix » du Reichstag a été exploitée dans tous les pays du monde au profit de la propagande allemande, comme si elle avait exprimé la volonté même du gouvernement impérial. Brusquement, le chancelier se dédit et tout s'écroule. Qu'en pense M. Ramsay Macdona^d, qui voulait faire voter par le parlement britannique une réponse au Reichstag allemand ? Qu'en pense la diplomatie pontificale qui proposait de se fier, pour garantir la paix future, aux promesses de désarmement ou aux traités d'arbitrage que signerait l'Allemagne actuelle ? On devine comment le gouvernement de Berlin tiendrait parole envers ses adversaires, quand on voit comment il tient parole envers les élus de son propre pays l. »
§ 35. Le 30 août le Président Witson adressa au Pape Benoît XV dont voici la version française, telle que la donne Le Temps du 1 er septembre 1917 :
« Tous les cœurs qui n'ont pas été aveuglés et endurcis par cette terrible guerre seront touchés par l'appel de Sa Sainteté le Pape et remarqueront la dignité et la force des motifs humains et généreux qui l'ont fait agir ; ils désireront aussi avec ferveur que nous nous engagions sur le chemin de la paix qu'il nous indique d'une façon si persuasive. Mais ce serait folie de s'engager sur cette route si elle ne nous conduit pas au but qu'il nous suggère. Notre réponse doit être basée sur des faits tangibles et sur rien d'autre ; ce n'est pas une simple cessation d'hostilités qu'il désire ; c'est une paix stable et durable. Un pareil désastre ne doit pas se renouveler et seul un jugement sérieux nous en garantira.
» Sa Sainteté propose en substance que nous retournions au statu quo ante belhtm et qu'un pardon général soit prononcé ; il voudrait le désarmement et une société des nations basée sur le principe d'arbitrage ; il voudrait que par un accord semblable la liberté des mers fût établie, que les revendications territoriales de la France et de l'Italie, les problèmes confus des Balkans et la restauration de la Pologne fussent laisses à des arrangements par conciliation tout en tenant compte des aspirations des peuples intéressés.
» Il est manifeste qu'aucune partie de ce programme ne peut être heureusement réalisée, à moins que le rétablissement du statu quo ante ne fournisse une base solide et satisfaisante pour cela.
» Le but de cette guerre est d'affranchir les peuples libres de la menace d'un militarisme formidable mis au service d'un gouvernement irresponsable qui, après avoir secrètement projeté de dominer le inonde, n'a pas reculé, pour réaliser son plan, devant le respect dû aux traités non plus que devant les principes, depuis si longtemps vénérés, du droit international et de l'honneur. Ce gouvernement, uniquement animé de la volonté d'accomplir son sinistre dessein, a choisi son heure, et, alors, s'est mis à frapper férocement et sans merci. Il ne s'est laissé arrêter par aucune considération de justice ou de pitié, il a franchi toutes les barrières morales qui pouvaient se dresser devant lui, et crevant les digues de sa barbarie, il a déversé des flots de sang sur tout le vieux continent, non seulement du sang des soldats, mais encore du sang des femmes, des enfants, des pauvres êtres sans défense, et, maintenant cet ennemi des quatre cinquièmes du genre humain se trouve immobilisé, mais non encore défait.
» Cette puissance n'est pas le peuple allemand. C'est le maître cruel et barbare du peuple allemand. Ce n'est pas notre affaire de dire comment ce peuple tomba sous la coupe de ce maître ou comment il lui a été soumis dans un but de domination ; mais c'est notre affaire d'empêcher que l'histoire du reste du monde ne tombe sous sa direction.
» Traiter avec une telle puissance conformément aux suggestions du programme de paix proposé par Sa Sainteté le Pape, ce serait lui donner un accroissement de force et l'aider à poursuivre sa politique, ce serait rendre
1 Le Temps du 2i août 19 17.
nécessaire la création d'une ligue permanente et hostile des nations contre le peuple allemand, qui reste l'instrument de cette puissance ; ce serait abandonner la nouvelle Russie à l'intrigue, à de multiples et louches interventions, à une contre-révolution certaine dirigée par ces influences malignes auxquelles le gouvernement allemand a habitué le monde. La paix pourrait-elle être basée sur la restauration de la puissance du gouvernement militariste allemand ou sur la parole d'honneur qu'il pourrait engager dans un traité d'accommodement et de conciliation ?
» Les hommes d'Etat qui ont la responsabilité de diriger la politique de leur pays doivent se rendre actuellement compte qu'aucune paix ne pourrait reposer avec certitude sur des relations politiques et économiques basées sur des privilèges accordés à certaines nations au détriment des autres. Le peuple américain a éprouvé des préjudices intolérables du fait du gouvernement allemand, mais il ne songe pas cependant à exercer des représailles sur le peuple allemand qui a souffert lui-même mille maux pendant cette guerre qu'il n'a pas choisie. Le peuple américain estime que la paix devrait s'appuyer sur les droits des peuples et non sur ceux des gouvernements.
» La base primordiale de tout projet de paix est toutefois celle-ci : doitelle reposer sur la foi de tous les peuples intéressés ou bien simplement sur la parole d'un gouvernement ambitieux et intrigant ?
» Le but des Etats-Unis dans cette guerre est connu de tout le monde, et chaque peuple chez lequel la vérité a pu pénétrer le connaît. Il n'est pas nécessaire de le définir de nouveau.
» Nous ne cherchons aucun avantage matériel d'aucune sorte. Nous estimons que les torts vraiment insupportables que nous a causés le brutal esprit de domination du gouvernement allemand doivent être réparés, mais nous n'entendons pas qu'ils le soient au détriment de la souveraineté d'aucun peuple, mais plutôt pour justifier la souveraineté aussi bien de ceux qui sont faibles que de ceux qui sont forts.
» Le démembrement des empires ou la création de ligues économiques égoïstes et méditant l'exclusion d'autres peuples, nous les répudions également de toute notre énergie. Mais nous repoussons aussi catégoriquement toute base de paix inconsistante. La paix durable que nous voulons doit être fondée sur la justice, la loyauté et le respect commun des droits de l'humanité.
» Nous ne pouvons regarder la parole de ceux qui gouvernent aujourd'hui l'Allemagne comme nous offrant la garantie suffisante d'un état de choses durable. Il faudrait, pour que nous y croyions, qu'elle fût appuyée par une manifestation si évidente de la volonté et des desseins du peuple allemand qu'elle pût légitimer l'acceptation sans réserves des autres peuples.
» Sans de pareilles garanties, en l'état actuel des choses, nul homme, nulle nation ne peuvent accorder leur confiance à des traités conclus avec le gouvernement allemand, même s'ils établissent les bases d'un accord pour le désarmement, s'ils remplacent par le système de l'arbitrage les combinaisons de la force militaire, et même aussi s'ils contiennent des arrangements formels en vue de la reconstitution des petites nations.
» Nous devons donc attendre quelque nouvelle et évidente démonstration des véritables intentions qui animent les peuples constituant les empires centraux. Veuille Dieu que ce témoignage puisse se produire bientôt et de manière à rendre à tous les peuples la confiance qu'ils avaient autrefois dans les engagements unissant les nations entre elles et de manière à hâter la possibilité de conclure la paix 1 ! »
1 Nous croyons utile d'insérer le texte anglais de la note du Président \Yir.s<>N. d'après The Time? du 30 août loi 7 :
♦ In acknowledging the communication of hisHoliness tbePope to thebelligerent pcoples, the Presidenl of the United States bas requested lh< Sccretary of State to make tbe following reply :
50Ô IvE SORT DE L'EMPIRE OTTOMAN
§ 36. Les Empires Centraux répondirent à l'appel du Pape par des notes dont nous reproduisons, d'après Le Temps, les plus importants passages.
La seconde partie de la nnte allemande, adressée au Cardinal GASPARRi et signée par M. Michaeus, est conçue comme suit :
« Appréciant l'importance du manifeste du Saint-Père, le gouvernement impérial ne peut manquer d'examiner sérieusement et scrupuleusement les propositions qui y sont contenues. Les mesures particulières qu'il a prises en contact intime avec les représentants du peuple allemand pour la discussion de la réponse à faire aux questions soulevées, prouvent combien il a à cœur, en accord avec les désirs de Sa Sainteté et la manifestation de paix du Reichstag du 19 juillet de cette année, de trouver des bases qui puissent servir à l'établissement d'une paix juste et durable.
» Le gouvernement impérial salue avec une sympathie particulière les pensées maîtresses de l'appel à la paix où Sa Sainteté exprime clairement sa certitude qu'à l'avenir la puissance matérielle des armées doit être remplacée par la force morale du droit. Nous aussi, nous sommes persuadés que l'organisme malade de la société humaine ne pourra se guérir que par un accroissement de la force mor le du droit. La conséquence, d'après l'avis de Sa Sainteté,
« Every heart that has not been blinded and hardened by this terrible war must be touched by this moving appeal of his Holiness the Pope, must feel the dignity and force ot the humane and generous motives which prompted it, and must fervently wish that \ve might take the path of peaee he so persuasively points out. But it would be folly to take it if it does not in fact lead to the goal he proposes. Our response must be based upon the stern facts and upon nothing else ; it is not a mère cessation of arms he desires ; it is a stable and enduring peace. This agony must not be gone through with again, and it must be a matter of very sober judgment what will insure us against it.
» His Holiness in substance proposes that we return to the status quo ante bellum, and that then there can be a gênerai condonation, disarmament, and a concert of nations based upon an acceptance of the principle of arbitration ; that by a siniilar concert freedom of the seas be established ; and that the territorial claims of France and Italy, the perplexing problems of the Balkan States, and the restitution of Poland be left to such conciliatory adjustments as inay be possible in the new temper of such a peace, due regard being paid to the aspirations of the peoples whose political fortunes and affiliations will be involved.
» It is manifest that no part of this programme can be successfully carried out unless the restitution of the status quo ante furnishes a firm and satisfactory basis for it. The object of this war is to deliver the free peoples of the world from the menace and the actual power of a vast military establishment controlled by an irresponsable Government which, having secretly planned to dominate the world, proceeded to carry the plan out without regard either to the sacred obligations of treaty or the long-established practices and long-cherished principles of international action and honour ; which chose its own time for the war ; delivered its blow fiercely and suddenly ; stopped at no barrier either of law or of mercy ; swept a whole continent within the tide of blood, not the blood of soldiers only, but the blood of innocent women and children also and 0," the helpless poor ; and now stands balked but not defeated, the enemy of our four-fifths ot the world. This power is not the German people. It is the ruthless master of the German people. It is no business of ours now that great people came under its control or submitted to its temporary zest, to the domination of its purpose ; but it is our business to see to it that the history of the rest of the worid is no longer left to its handling.
» To deal with such a power by way of peace upon the plan proposed by his Holiness the Pope would, so far as we can see, involve a récupération of the strength and renewal of the policy ; would make it necessary to create a permanent hostile combination of the nations against the German people, who are its instruments ; would resuit in abandoning the new-born Russia to the intrigue, the manifold subtle
serait une limitation simultanée des forces militaires de tous les Etats, et l'organisation d'un système d'arbitrage obligatoire pour les différends internationaux.
» Nous partageons la manière de voir de Sa Sainteté que des règles précises et certaines garanties pour une limitation simultanée et mutuelle des armements sur terre, sur mer et dans l'air, ainsi que pour la vraie liberté et la communauté des mers, constituent les objets dont le débat devrait faire éclore l'esprit nouveau et fécond qui devra diriger dans l'humanité les rapports des Etats entre eux. Il en résulterait alors évidemment le devoir de régler les divergences d'opinions internationales éventuelles, non plus par la force des armes, mais par des procédés pacifiques, principalement par la voie de l'arbitrage, dont nous reconnaissons pleinement, avec Sa Sainteté, la haute efficacité pour le maintien de la paix.
interférence, and the certain counter-revolution, which would be attempted by ail the malign influences to which the German Government has of late accustomed the world. Can peace be based upon a restitution of its power or upon any word of honour it could pledge in a treaty of settlement and accommodation ?
» Responsible statesmen must now ererywhere see, if they never saw before, that no peace can rest securely upon political or économie restrictions meant to henefit some nations and cripple or embarrass others, upon vindictive action of any sort, or any kind of revenge or deliberate injury. The American people hâve suffered intolérable wrongs at the hands ot the Impérial German Government, but they désire no reprisai upon the German people, who hâve themselves suffered ail things in this war which they did not chose. They believe that peace should rest upon the rights of peoples, not the rights of Governments, the rights of peoples, great or small, weak or powerful, their equal right to freedorn and security and self-government, and to a participation upon fair terms in the économie opportunités of the world, the German peoples, of course, included, if they will accept equality and not seek domination.
» The test, therefore, of every plan of peace is this : Is it based upon the faith of ail the peoples involved or merely upon the word of an ambitious and intriguing Government on the one hand and of a group of free peoples on the other ? This is a test which goes to the root of the matter ; and it is the test which must be applied. » The purposes of the United States in this war are known to the whole world — to every people to whom the truth has been permitted to corne. They do not need to be stated again. We seek no material advantage of any kind. We believe that the intolérable wrongs done in this war by the furious and brutal power of the Impérial German Government ought to be repaired, but not at the expense of the sovereignty of any people — rather in vindication of the sovereignty both of those that are weak and of those that are strong. Punitive damages, the dismemberment of empires, the establishment of selfish and exclusive économie leagues, we deem inexpedient, and in the end worse than futile, no proper basis for a peace of any kind, least of ail for an enduring peace. That must be based upon justice and fairness and the common rights of maukind.
» We cannot take the word of the présent rulers of Germany as a guarantee of anythiug that is to endure, unless explicitly supported by such conclusive évidence of the will and purpose of the German people themselves as the other peoples of the world would be justified in acceptiug. Without such guarantees, treaties of settlement, agreements for disarmament, covenants to set up arbitratiou in the place of force, territorial adjustements, reconstitutions of small nations, if made with the German Government, n<> man, 110 nation, could now dépend on. We must await some new évidence of the purposes of the great peoples of the Central Empires. God grant it may be given soon, and in a way to restore the confidence of ail peoples everywherc in the faith of the nations and the possibiiity of a coveuanted peace.
» Robert Lansing, » Secretary of State, of the United States of America. »
508 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
» Le gouvernement impérial appuiera, en conséquence, chaque proposition à ce sujet compatible avec les intérêts vitaux de l'empire et du peuple allemands. Par sa situation géographique et par ses besoins économiques, l'Allemagne est vouée aux reh tions pacifiques avec ses voisins et avec les pays lointains. Aucun peuple plus que le peuple allemand n'a donc plus de raisons de souhaiter qu'un esprit de conciliation et de fraternité entre les nations succède à la haine et à la lutte qui nous met aux prises aujourd'hui.
» Quand les peuples, s'inspirant de cet esprit, auront recoimu, pour leur salut commun, que l'union est préférable à la division dans leurs rapports, ils réussiront à régler aussi les diverses questions restant en litige, de manière à créer pour chaque peuple des conditions d'existence satisfaisantes, et rendront à jamais impossible le retour d'une grande catastrophe universelle. C'est seulement dans ces conditions préalables que peut être fondée une paix durable, capable de favoriser le rapprochement intellectuel et le relèvement économique de la société humaine.
» Cette ferme et sincère conviction éveille chez nous la confiance que nos adversaires aussi trouveront dans les idées proposées à l'attention par Sa Sainteté une base propre à préparer les voies à une paix future dans des conditions conformes à l'esprit d'équité et à la situation de l'Europe. »
§ 37. La note de I'EmperEUR Charies au Pape se terminait comme suit :
v- Avec la force d'une conviction profondément enracinée, nous saluons la pensée maîtresse de Votre Sainteté, que l'organisation future du monde doit être basée sur la suppression de la force des armes, sur la force morale du droit, sur la justice internationale appliquée, et sur l'équité. Nous espéronégalement, et nous sommes persuadé que la reconnaissance de la conscience du droit régénérerait moralement l'humanité. C'est pourquoi nous approuvons le point de vue de Votre Sainteté que les négociations des belligérants, en vue d'une entente, peuvent et doivent porter sur la manière de ramener à une limite, déterminée simultanément, réciproquement et progressivement, en créant les garanties nécessaires, les armements sur terre, sur mer et dans les airs, et de libérer la haute mer, appartenant de droit à tous les peuples de la terre, de la domination ou de la prédominance d'un seul et de l'ouvrir à l'usage de tous également.
» Pleinement conscient de l'importance, pour le rétablissement de la paix, des moyens proposés par Votre Sainteté, pour soumettre les difficultés internationales à un tribunal d'arbitrage obligatoire, nous sommes prêt à entrer en négociations aussi sur les propositions de Votre Sainteté. Si, comme nous le désirons de tout cœur, on devait réussir à arriver à des accords entre belligérants qui réalisent ces sublimes idées et garantissent ainsi à la monarchie austro-hongroise un développement sans entraves, dans l'avenir, alors il ne sera pas non plus difficile d'arriver, dans un esprit d'équité, et en tenant compte des nécessités réciproques, à une solution satisfaisante des hautes questions à régler entre belligérants.
» Si les peuples de la terre, conformément aux propositions de Votre Sainteté, entrent pacifiquement en négociations les uns avec les autres, alors la paix durable peut en naître. Ils pourraient avoir une liberté complète en haute mer ; on pourrait les délivrer de leurs lourdes charges matérielles, et de nouvelles sources de bien-être s'ouvriraient pour eux.
» Inspiré par des sentiments de modération et de conciliation, nous voyons dans les propositions faites par Votre Sainteté les bases propres à introduire des négociations pour la proposition d'une paix juste pour tous et durable, et souhaitons vivement que nos ennemis d'aujourd'hui, eux aussi, soient animés des mêmes idées. Dans ce sens, nous prions le Tout-Puissant qu'il veuille bien bénir l'œuvre de paix préparée par Votre Sainteté. Nous avons l'honneur de signer en fils très obéissant de Votre Sainteté,
« Chari.es ». * *
'' Le Temps, 23 septembre 191 7. La note a été remise le 20 septembre. * Voir annexe.
Système des buts de guerre des belligérants.
A. — Buts de guerre généraux a) Buts de guerre des Alliés.
Le 23 octobre 1916 déjà, Lord Grey lance à l'Allemagne sa célèbre apostrophe de « grande anarchiste », et déclare que la lutte durera «jusqu'à ce que nous ayons établi la suprématie du droit sur la force et assuré le libre développement, dans des conditions d'égalité et conformément à leur génie propre, de tous les Etats grands et petits qui constituent l'humanité civilisée ». Il préconise aussi l'établissement d'un lien perpétuel entre les peuples qui ont souffert ensemble.
En décembre 1916, MM. Asquith et Lloyd (George résument les buts de guerre des Alliés dans la formule : « restitutions, réparations et garanties». De son côté, M. Sonnino, ministre des Affaires étrangères d'Italie, déclare que la garantie d'une paix durable se trouve dans un « règlement ordonné », dont la durée dépendra « du juste équilibre entre Etats, du respect du principe des nationalités, des règles du droit des gens et des raisons d'humanité et de civilisation ». Et, synthèse du point de vue des Alliés, leur note aux puissances ennemies, en date du 30 décembre 1916, affirme qu'« il n'y a pas de paix possible tant que ne seront pas assurées la réparation des droits et libertés violés, la reconnaissance du principe des nationalités et de la libre existence des petits Etats ; tant que n'est pas certain un règlement de nature à supprimer définitivement les causes qui, depuis si longtemps, ont menacé les nations, et à donner les seules garanties efficaces pour la sécurité du monde. »
Le président Wilson, encore neutre, adresse, le 18 décembre 1916, aux puissances belligérantes une note où, s'inspirant de leurs déclarations générales qui lui paraissent virtuellement les mêmes, il leur suggère de préciser les conditions qui leur paraîtraient constituer des garanties contre le retour d'un conflit similaire dans l'avenir. Dans leur réponse du 10 janvier 1917, les Alliés déclarent catégoriquement « qu'ils s'associent de tous leurs
510 LE SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN
vœux au projet de création d'une ligue des nations pour assurer la paix et la justice à travers le monde ». Et ils indiquent notamment que « les règlements internationaux destinés à éviter les conflits violents entre les nations... devraient comporter les sanctions nécessaires pour en assurer l'exécution ». A côté de ce grand but juridique, les Alliés proclament avec la même netteté leurs buts politiques actuels, sans lesquels le premier ne saurait être réalisé. C'est la restauration des pays occupés et l'évacuation des territoires envahis par l'Allemagne et ses associés ; c'est « la réorganisation de l'Europe garantie par un régime stable, et fondée aussi bien sur le respect des nationalités et sur le droit à la pleine sécurité et à la liberté de développement économique, que possèdent tous les peuples, petits et grands, que sur des conventions territoriales et des règlements internationaux propres à garantir les frontières terrestres et maritimes contre des attaques injustifiées ; la restitution des provinces ou territoires arrachés aux Alliés par la force ou contre le vœu des populations ; la libération des Italiens, des Slaves, des Roumains, des Tchéco-Slovaques de la domination étrangère ; l' affranchissement des populations soumises à la sanglante tyrannie des Turcs. »
L,e 22 janvier 1917, le président Wilson, dans un message au Sénat américain, expose ses vues sur l'organisation de la paix mondiale. Nous trouvons dans sa doctrine trois conditions essentielles de cette paix :
i° L'organisation de la force supérieure de l'humanité.
« Il sera absolument nécessaire qu'une force soit créée, garantissant la permanence de l'accord, une force tellement supérieure à celle de toute nation actuellement engagée ou à celle de toute alliance jusqu'ici formée ou projetée, que pas une nation, pas une combinaison probable de nations ne puisse l'affronter ou lui résister. »
20 L'égalité des droits des nations.
« Les garanties échangées ne doivent ni reconnaître, ni impliquer une différence entre les nations grandes ou petites, entre celles qui sont puissantes et celles qui sont faibles. »
30 Le fondement des pouvoirs de tous les gouvernements sur le consentement des peuples gouvernés.
« Une sauvegarde inviolable de l'existence, du culte et du développement social et industriel devrait être garantie à tous les peuples qui ont vécu jusqu'ici sous la domination de gouverne-
ments attachés à une foi et à des buts politiques en opposition aux leurs propres. »
De ces conditions essentielles en découlent trois autres : l'assurance, par tel ou tel moyen, à chaque grande nation d'un débouché sur la mer, la limitation des armements, et l'application de la doctrine de Monroe à la vie internationale dans le sens « qu'aucune nation ne cherche à imposer sa politique à aucun autre pays ».
Devenu belligérant lui-même, le président Wilson, dans son message au Congrès du 2 avril 1917, insiste encore davantage sur le caractère de lutte entre démocraties et autocraties qu'a pris la guerre mondiale. « Notre but est la défense des principes de paix et de justice dans la vie du monde contre les puissances autocratiques et égoïstes, en même temps que l'établissement, parmi les peuples vraiment libres et se gouvernant eux-mêmes, de l'unité d'objectif et de moyen, qui assurera à jamais le respect de ces principes... Une entente solide pour la paix ne pourra jamais être établie à moins que toutes les nations démocratiques n'y coopèrent. Il serait impossible de compter qu'un gouvernement autocratique quelconque demeure fidèle à cette entente et en observe les pactes solennels... Il n'y a que les peuples libres qui puissent marcher avec un honneur et une fermeté continus vers le but commun et préférer l'intérêt de l'humanité à leur propre intérêt mesquin. »
Le manifeste du 9 avril (27 mars) du gouvernement provisoire russe déclare que la Russie libre n'a pas pour but de dominer d'autres peuples, ni de leur enlever leur patrimoine national, ni de s'emparer par la force de territoires étrangers, mais d'établir une paix stable sur la base du droit des peuples de disposer d'euxmêmes. La note explicative dont M. Milioukoff, ministre des Affaires étrangères, avait accompagné la communication du manifeste aux cabinets alliés, a}Tant provoqué des malentendus et des protestations du « Conseil des délégués des ouvriers et des soldats », le gouvernement provisoire précise que cette note, parlant de victoire décisive, a eu en vue la solution des problèmes exposés plus haut et que par les « sanctions et garanties » d'une paix stable mentionnées dans la note, le gouvernement comprend la limitation des armements et l'institut ion des tribunaux internationaux. Le gouvernement provisoire reconstitué lance, le 5 /18 mai, un autre manifeste où, après avoir répudié, dans des termes identiques, tout but de conquête, il proclame comme but
positif de la Russie libre : « la paix sans annexions, ni contributions, sur la base du droit des peuples de disposer d'eux-mêmes».
Cette définition amène un échange de vues entre les Alliés. M. Asquith, à la Chambre des Communes, expose le 16 mai que le mot « annexion » peut avoir quatre sens différents. Pour lui, ni X émancipation des peuples, ni Y unification des nationalités, artificiellement séparées, ni le transfert de positions stratégiques, indispensables pour la défense contre une attaque future, ne sauraient être qualifiées d'annexions. On ne doit répudier que les annexions au sens de conquêtes, celles qui tendent à des extensions de territoire et à des agrandissements .politiques et économiques. Le 22 mai 1917, M. Ribot, président du Conseil des ministres de France, déclare, à son tour, que la France poursuit non pas des annexions, mais des restitutions. M. Vanderveede, ministre d'Etat belge, proclame, le 28 mai, que la libération de territoires comme le Trentin et l'Alsace-Lorraine ne sont pas des annexions, mais des désannexions.
Cette interprétation rallie aussi les suffrages du Congrès des paysans de Russie, lequel, le 25 mai 1917, reconnaît les droits de la Pologne et de l'Alsace-Lorraine, et proclame l'indépendance de l'Arménie.
Ive 10 juin 1917, le président Wieson, s'adressant à la Russie nouvelle, déclare encore une fois que l'Amérique « ne combat pas pour un avantage personnel, mais pour la libération des peuples, quels qu'ils soient, des agressions de la force autocratique ». Il met en garde la Russie contre la tendance de l'Allemagne aux abois d'obtenir la restauration du statu quo ante, d'où a pu justement sortir la guerre. Et il proclame de nouveau le principe qu'« aucun peuple ne doit être contraint de vivre sous une souveraineté sous laquelle il ne désire pas vivre ».
Le 5 juin 1917, la Chambre française vote un ordre du jour où elle déclare attendre de la guerre le retour de l'Alsace-Lorraine. « Eloignée de toute pensée de conquête et d'asservissement des populations étrangères, elle compte que l'effort des armées de la République et des armées alliées permettra, le militarisme prussien abattu, d'obtenir des garanties durables de paix et d'indépendance pour les peuples grands et petits, dans une organisation dès maintenant préparée de la société des nations. » La réponse du Gouvernement français à la proclamation du gouvernement russe, du 9 avril, insiste également pour que « l'oppression qui a si long-
temps pesé sur le monde soit enfin détruite... Que ce soit pour conquérir ou recouvrer leur indépendance nationale, pour affirmer leur droit au respect d'une ancienne civilisation ou pour secouer cette tyrannie germanique prompte à peser si lourdement sur les peuples moins avancés dans les voies du progrès, la France ne voit la fin de la guerre que par le triomphe du droit et de la justice. » Le Gouvernement anglais, dans sa réponse à la même proclamation russe, dit qu'il faut « surtout chercher un règlement susceptible de conférer aux peuples la satisfaction et le bonheur, et de supprimer toute cause légitime de guerre future. »... « Le gouvernement britannique se joint de tout son cœur à ses alliés russes pour accepter et approuver les principes exposés par le président Wilson dans son message historique au Congrès des Etats-Unis. »
M. Sonnino, dans un discours du 20 juin, signale le danger des formules trop simples. « La conception de l'équité et de l'humanité, principe qui anime tous les progrès, exclut l'application purement mécanique et uniforme de formules trop simples vis-à-vis de la variété infinie des phénomènes historiques et sociaux. Là où il n'y a pas d'esprit d'équité et d'humanité, la liberté ne peut ni vivre ni fleurir. Ainsi la formule purement négative préconisée par un fort parti de Petrograd : « ni annexions, ni contributions », si elle est séparée des conceptions positives de liberté, d'indépendance des peuples, de garanties indispensables pour le maintien de la paix et de la justice internationale, peut justifier une équivoque signifiant pratiquement : continuation perpétuelle de toutes les iniquités et de toutes les violences passées au moyen d'un pur retour au « statu quo ante bellum ».
Le 29 juin, Lloyd George déclare que la paix devra être garantie « par la destruction de la puissance militaire prussienne, afin que la confiance du peuple allemand repose sur l'équité de sa cause et non sur la force de ses armes ». Il souhaite en même temps la démocratisation du gouvernement allemand. Le 4 juillet, M. Ribot fait également le procès du militarisme prussien et déclare que la paix sera plus facile à conclure avec une Allemagne démocrate.
Le 26 juillet 1917, la Conférence balkanique des Alliés proclame à Paris que les puissances alliées sont plus étroitement unies que jamais pour la défense du droit des peuples, et qu'elles ne déposeront pas les armes avant d'avoir atteint le but qui, à leurs yeux,
514 tE SORT DE 1,'EMPIRE OTTOMAN
domine tous les autres : « celui de rendre impossible le retour d'une agression criminelle telle que celle dont l'impérialisme des empires centraux porte la responsabilité. »
La réponse faite le 31 juillet par M. Ribot aux « révélations » de M. Michaeus, prouve que la France n'a jamais songé à annexer les territoires allemands de la rive gauche du Rhin. Elle s'était bornée à envisager à un certain moment la possibilité d'en former un Etat autonome, qui la protégeât, ainsi que la Belgique, des invasions d'outre- Rhin.
La réponse du Président Wilson au Pape Benoît XV est un nouveau et terrible réquisitoire contre le gouvernement militariste allemand, contre le «maître cruel (ruthless) du peuple allemand ». I^e but de cette guerre, dit le Président, est d'affranchir les peuples libres de la menace et du pouvoir actuel d'un militarisme formidable, mis au service d'un gouvernement irresponsable qui, après avoir secrètement projeté de dominer le monde, n'a pas reculé, pour réaliser son plan, devant le respect dû aux traités non plus que devant les anciens usages et les principes, depuis si longtemps vénérés par les nations civilisées, du Droit international et de l'honneur. Avec un pareil gouvernement, le Président Wilson déclare impossible de traiter. « Nous ne pouvons regarder la parole de ceux qui gouvernent aujourd'hui l'Allemagne comme nous offrant la garantie suffisante d'un état de choses durable. Il faudrait, pour que nous y croyions, qu'elle fût appuyée par une manifestation si évidente de la volonté et des desseins du peuple allemand qu'elle pût légitimer l'acceptation sans réserves des autres peuples. » Sans de pareilles garanties, en l'état actuel des choses, nul homme, nulle nation ne pourraient accorder leur confiance à des traités conclus avec le gouvernement allemand, même s'ils établissaient les bases d'un accord pour le désarmement, s'ils remplaçaient par le système de l'arbitrage les combinaisons de la force militaire, et même aussi s'ils contenaient des arrangements formels en vue de la reconstitution des petites nations.
— Il nous semble que, sur la base des déclarations ci-dessus, on pourrait formuler le but de guerre principal et permanent des Alliés, qui seul nous intéresse ici, dans les thèses suivantes :
But principal et permanent des Alliés : Organisation de la paix du monde par la justice.
moyen d'atteindre ce but :
Création d'une Ligue des nations, sur ea base des principes suivants :
I. La Ligne dispose d'une force absolument supérieure à celle de chacune des nations qui en font partie.
II. Cette force collective, servant de garantie et de sanction à la suprématie du Droit dans le monde,
i° maintient la paix universelle, en prévenant le retour agressif de l'impérialisme ;
2° garantit à chaque peuple :
a) la liberté de disposer de lui-même, en rejetant toute souveraineté qu'il ne voudrait pas subir ;
b) l'égalité des droits.
III. L'établissement de la Ligue des Nations présuppose dans chaque Etat qui en fait partie :
i° L' abolition du militarisme ;
2° la démocratisation.
Si l'on veut maintenant condenser ce système dans une brève formule, on pourrait dire que le moyen envisagé par les Alliés pour atteindre leur but de guerre principal et permanent, est :
EA CREATION D'UNE LlGUE DE PAIX DES NATIONS DÉMOCRA- TIQUES, s'appuyant SUR ea SUPÉRIORITÉ DE SA FORCE COEEECTIVE ET ASSURANT A CHAQUE PEUPLE EA LIBERTÉ ET L'ÉGALITÉ DES DROITS.
b) Buts de guerre de V Allemagne et de ses Alliés.
Tandis que, grâce aux déclarations franches et nettes des Gouvernements des Etats alliés, on ne trouve aucune difficulté à préciser les buts de guerre de leurs peuples, on ne peut se rendre si aisément compte de ceux de l'Allemagne et de ses dociles satellites. En effet, leurs gouvernements se bornent toujours à des déclarations vagues et ambiguës, tâchant parfois de se réclamer de principes, mais ne reflétant jamais que la' situation mili-
taire du moment. Les déclarations du Reichstag du 19 juillet et celles de I'Empëreur Guillaume du Ier août 1917 ne font pas exception à cette règle générale.
Dans son discours du 9 novembre 1916, le Chancelier de l'Empire déclare que l'Allemagne « a été prête de tout temps à se joindre à la Ligue des peuples et même à se placer à la tête d'une telle ligue ». Il pense cependant que « la politique de violence » des Alliés, qui ont des visées sur la Turquie et l' Alsace-Lorraine, « ne peut pas servir de base à une ligue de paix internationale vraiment efficace ». Il trouve cette politique « en contradiction violente avec les idéals auxquels aspirent le vicomte Grey et M. Asquith, où le droit prime la force ».
Dans sa proposition de paix du 12 décembre 1916, l'Allemagne déclare qu'elle et ses alliées ne se sont « pas un seul instant départies de la conviction que le respect des droits des autres nations n'est nullement incompatible avec leurs propres droits et intérêts légitimes. Elles ne cherchent pas à anéantir leurs adversaires... Elles sont persuadées que les propositions qu'elles apportent et qui visent à assurer l'existence, l'honneur et le libre développement de leurs peuples, seraient propres à servir de bases à l'établissement d'une paix durable. »
Si, laissant ces vagues déclarations officielles, on examine les manifestations de l'opinion publique allemande antérieures à la proposition de paix des empires centraux, on se trouve d'abord en présence de la folie pangermaniste x, dont la pétition des six grandes associations économiques, du 20 mai 1915, au Chancelier de l'Empire, les déclarations du député Spahn au Reichstag, et l'appel du « Comité indépendant pour une paix allemande % (novembre 1916) sont les expressions les plus autorisées2.
Et il serait tout à fait faux de s'imaginer que les exigences pangermanistes ne jouissent pas des sympathies secrètes du Gouvernement et des cercles militaires allemands. A elle seule, la lettre adressée par le Baron von Gebsattel, le 5 mai 1915, au nom du comité de la Ligue pangermaniste ( Alldeutscher Verband), au Chancelier de l'Empire, devrait nous prémunir contre de pareilles idées. Cette lettre reproche au gouvernement d'avoir « trop étroitement délimité le but politique de la guerre » et le menace directement de révolution, s'il n'agit pas en vue d'une paix qui apporte
1 Comp. plus haut, p. 314 et suivantes. * Voir plus haut, p. 465.
au peuple allemand « ce qui est son droit ». Le Chancelier est quelque peu froissé dans sa dignité de fonctionnaire par les menaces contenues dans cette « lettre révolutionnaire » (Revolutionsbrief), comme l'appelle la Frankfurter Zeitungàu 23 mai 1917. Il reproche à la Ligue son manque de sens politique et proteste contre « la tentative d'une minorité de soumettre à sa volonté les hommes appelés par la couronne à la direction des affaires de l'Empire ». Et cependant nous lisons dans cette même réponse du Chancelier, datée du 13 mai 1915 '■ « Les exigences de la Ligue pangermaniste relatives au but de guerre seront examinées après l'écrasement complet de tous nos adversaires. Pour l'instant, les intérêts de la politique extérieure et de la défense nationale, qui vont avant tout, interdisent d'entrer en matière sur le contenu positif de votre lettre. » Et la critique faite à la Ligue de manquer de sens politique est précédée du compliment suivant : « Je reconnais les mérites que la société pangermaniste s'est acquis avant la guerre en accroissant la volonté nationale de puissance et en combattant l'idéologie de la fraternité des peuples. »
Voici quelques extraits de cette correspondance curieuse, publiée par le Vorwârts, — d'après le Journal de Genève du 25 mai 1917 :
Le Baron von GebsaïTel écrit : « L'état d'esprit des plus larges couches de notre peuple est aujourd'hui plein d'amertume ; il approche même du désespoir. Ce n'est pas ici le lieu de rechercher les causes de ce phénomène, qui se trouve en contradiction avec la grandeur des exploits populaires ; disons seulement que beaucoup trop de choses tendent à montrer que le gouvernement impérial a trop étroitement délimité le but politique de la guerre, et que les milieux qui sont politiquement les plus loyaux et les plus dignes de confiance y voient une renonciation à l'exploitation de notre victoire certaine.
» Ma conscience m'ordonne de vous mettre en garde contre cette renonciation. Elle constituerait la plus funeste des fautes politiques, et sa conséquence la plus proche serait la révolution. Si l'on songe au poids des dettes qui pèsera sur l'Empire après la guerre, il est clair que les impôts s'accroîtront dans des proportions énormes, si le résultat de la guerre est insuffisant. Que l'on se mette à la place des guerriers qui regagneront leurs foyers ; chacun d'eux fondera certainement ses espérances sur n'importe quelle récompense ; au lieu de cette récompense ils ne trouveront à leur retour que des impôts beaucoup plus lourds à supporter. Il en résultera une immense déception et une grande amertume. Il n'y aura plus de centre de gravité, et le peuple se soulèvera. La monarchie sera nuse en danger, elle sera même renversée ! Et alors le sort de notre peuple sera scellé.
■> I'xcellence ! Ce ne sont pas là les divagations d'un cerveau tourmenté d'inquiétudes ni les angoisses d'un isolé ; c'est ainsi que parlent, que pensent, c'est ce que craignent d'innombrables hommes pleins de vaillance, qui sont les partisans dévoués de la monarchie, mais qui savent ce qui se passe dans notre peuple... Il en va de notre peuple, il en va du fondement monarchique de l'Empire et des Etats confédérés. C'est pourquoi je supplie Votre Excellence, en complet accord avec mes amis politiques, de prévenir ces terribles dangers en agissant en vue d'une paix qui apporte à notre peuple ce qu'il mérite, ce qui est son droit. »
M. de BETHMANN-Hoixwbg a répondu à ces menaces par une lettre datée du 13 mai 191 5 où il dit d'abord : « Les exigences de la ligue pangermaniste relatives au but de la guerre seront examinées après l'écrasement complet de tous nos adversaires. Pour l'instant, les intérêts de la politique extérieure et de la défense nationale, qui vont avant tout, interdisent d'entrer en matière sur le contenu positif de votre lettre...
» ...Je reconnais les mérites que la société pangermaniste s'est acquis avant la guerre en accroissant la volonté nationale de puissance et en combattant l'idéologie de la fraternité des peuples. Malheureusement elle a uni à cette volonté nationale un tel défaut de sens politique que, dès avant la guerre, elle a fréquemment augmenté les difficultés politiques et qu'elle a forcé à devenir son ennemi tout gouvernement qui ne veut pas se laisser réduire à l'impuissance...
» Ce manque de sens politique atteint maintenant des proportions grotesques. Les cercles fidèles à la monarchie que Votre Excellence veut représenter violeraient de la façon la plus grossière leur devoir envers la Couronne, si, au lieu d'attendre que le gouvernement juge le moment venu d'une franche discussion, ils tentaient de fomenter dans le peuple une agitatio* provoquée par une politique faible et mesquine, qui n'existe pas et que rien ne prouve.
» D'après les paroles de Votre Excellence, cette agitation irait jusqu'à l'amertume, jusqu'au désespoir et jusqu'à des menaces de révolution. Ici s'offrent seulement deux possibilités : ou bien cela est vrai, et alors la responsabilité retombe sur ceux qui, par manque de jugement politique et de discipline nationale, ont favorisé cet état d'esprit au lieu de le combattre ; ou bien cette assertion est fausse, et alors je dois y voir une menace et la tentative d'une minorité de soumettre à sa volonté les hommes appelés par la Couronne à la direction des affaires de l'Empire. »
Quant à l'attitude des socialistes allemands, que nous avons déjà esquissée plus haut (p. 320 et ss.), elle peut être définie, pour la période précédant la proposition de paix allemande, d'abord pour tout le parti, et après la scission du 19 juin 1915, pour les majoritaires, comme celle de gens protestant en théorie contre la politique annexioniste, mais continuant à la soutenir en pratique par le vote des crédits de guerre.
Dans la note qu'il a adressée le 12 janvier 1917 à ses ennemis, le gouvernement allemand affirme à nouveau que ses buts et ceux de ses alliés consistent dans « la défense de leur liberté et de leur existence ». Il accuse ses adversaires de visées annexionistes, d'oppression et d'assujettissement de différentes nationalités, et déclare qu'il poursuit avec ses alliés « une paix qui assure à leurs propres peuples l'honneur, la liberté d'existence et de développement ; une paix qui donne aux autres peuples du continent européen le bienfait du travail en commun à la solution des grands problèmes de la civilisation, dans leur respect mutuel et l'égalité des droits. »
Le 15 mai 1917, au Reichstag, le Chancelier refuse derechef de préciser les buts de guerre de l'Allemagne. Mais il ressort avec évidence de ses déclarations qu'il se place exclusivement sur le
terrain de la carte de guerre. « Il ne peut y avoir pour moi qu'une seule ligne de conduite : rechercher une fin rapide et en même temps heureuse de la guerre1. »
Ce discours de M. de Bethmann-Holeweg est précédé, du côté pangermaniste, par le manifeste du 6 mai 1917 de vingt-quatre associations allemandes qui réclament « une paix comportant une indemnité, un accroissement de puissance et des acquisitions territoriales », et par la déclaration de l'interpellant conservateur (M. Rcesicke) : « Nous menons une guerre de défense, nous voulons assurer notre défense et notre avenir. Comment pourrait-on assurer la défense sans un accroissement de puissance ? Si nous voulons assurer notre avenir, nous ne devons pas porter les fardeaux de la guerre.2 »
Où sont à cette époque les préférences du gouvernement ?
Il est établi que la propagande pangermaniste se poursuit avec son appui. Il répand sur le front comme à l'arrière des manuels pangermanistes. Des fonctionnaires encouragent les adhésions au « Comité indépendant pour une paix allemande »... Comme le dit très bien le Temps, « la propagande pangermaniste est une propagande officielle, qui engage directement la responsabilité du gouvernement 3.»
Quant à l'attitude des deux partis socialistes allemands, elle est précisée dans les mémoires qu'ils ont présentés à la commission hollando-scandinave de Stockholm. Le parti majoritaire déclare adhérer au projet du Conseil des délégués des ouvriers et soldats de Petrograd en faveur d'une paix sans annexions ni indemnités, basée sur le droit pour chaque pays de choisir sa vie. Le parti précise que par le terme « détermination du statut national par les populations en cause », il entend « le droit pour les nations de conserver ou de recouvrer leur indépendance politique ». Cependant, tout en appliquant ce principe à la Belgique, à la Serbie et aux pays gouvernés par les Alliés, tels que la Pologne, la Finlande, l'Irlande, l'Egypte, le Maroc, la Tripoli-
1 « Bei der Erôrterung der Kriegszielfragekann fur mich alleinige Richtschnur nur die baldige und zugleich die gluckliche Beendigung des Krieges sein. » (Frankfurter Zeitung, 16 mai 1917.)
2 « Wir f ûhren einen Verteidigungskrieg, uni unsere Verteidigung und Zukunft zu sichern. Wie kônnen Sie die Verteidigung sichern ohne Machterweiterung ? Wenn wir unsere Zukunft sichern wollen, diirfen wir nicht die Easten des Krieges tragen. » (Frankfurter Zeitung, 16 mai 1917.)
* Comp. Le Temps des 3, 8 et 18 juin 1917.
520 EE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
taine, les Indes, le Thibet et la Corée, les socialistes majoritaires ne proposent qu'une « autonomie nationale » ou « culturelle » pour le Slesvig, la Posnanie et l' Alsace-Lorraine. A cette dernière, ils refusent une nationalité distincte et déclarent que le retour de ce territoire, dont les habitants sont d'origine allemande pour les neuf dixièmes, équivaudrait à une annexion de la part de la France ; aussi les majoritaires ne veulent-ils accorder à l' Alsace- Lorraine que la qualité d'Etat fédéral indépendant englobé dans l'Empire allemand.
Les socialistes minoritaires déclarent dans leur mémorandum que, depuis le commencement de la guerre, ils ne cessent de réclamer « une paix sans annexions ni indemnités, établie sur la base du droit des peuples de disposer librement d'eux-mêmes ». Cependant, « ce qui prime dans leur programme, c'est la guerre qu'ils font à la guerre ». Ce n'est pas la guerre, ce ne sont pas les hasards des batailles qui doivent résoudre les problèmes soulevés par la conflagration actuelle. Les modifications à apporter aux frontières « doivent dépendre du consentement des populations qu'elles concernent, mais ne peuvent être imposées par un acte de violence ». Ainsi les minoritaires reconnaissent à la Pologne (parties russe, allemande et autrichienne) le droit à l'autonomie nationale, mais ils se refusent encore « à considérer la continuation de la guerre comme un moyen de faire triompher ce droit ». De même, ils se refusent à résoudre par la guerre la question de l'Alsace-Lorraine, qu'ils voudraient trancher par un référendum. L'attitude à prendre vis-à-vis d'un problème ne doit pas dépendre de la carte de guerre. Quant aux garanties de la paix internationale, les minoritaires les voient non pas « dans une autorité officielle internationale, mais dans une transformation de Y Internationale en une force autonome et puissante ».
Le choc des différents courants de l'opinion publique allemande sur les questions intérieure et extérieure ayant amené la démission de M. de Bethmann Hoeeweg, le nouveau chancelier, M. Mi- Chaeeis, prononce, le 19 juillet 1917, au Reichstag, un discours qui n'apporte cependant pas la clarté voulue dans les buts de guerre de l'Allemagne. On y relève notamment le désir de « faire une paix comme des gens qui se sont affirmés avec succès1 » et
1 a Das, was wir wollen, ist in erster Einie, dass wir den Frieden als solche machen, die sich erfolgreich durchgesetzt haben. » (Deutsche Politik, 27 juillet 1917)
l'affirmation du besoin de « garantir les nécessités vitales de l'Empire allemand sur terre et sur mer ». Cependant, le Reichstag lui-même croit devoir prendre enfin une attitude plus nette, et vote, par les deux cent-quatorze voix socialistes, catholiques et progressistes, contre les cent seize des conservateurs, des nationaux-libéraux et de la fraction allemande, une motion repoussant « l'idée d'accroissement de territoires, opéré par la contrainte » et réprouvant tous « les actes de violence politiques, économiques et financiers ». Le Reichstag « encouragera activement la création d'organisations juridiques internationales». Il déclare, par contre, que tant que les ennemis menacent l'Allemagne et ses alliés de conquêtes et de violence, le peuple allemand persévérera « dans la défense de ses droits à l'existence et à son développement, ainsi que des droits de ses alliés ».
Les déclarations de M. Michaelis ayant été jugées équivoques par les ennemis de l'Allemagne, le Chancelier proteste, le 28 juillet, devant les représentants de la presse allemande, contre l'imputation de n'avoir accepté la « résolution de paix » du Reichstag qu'avec des réserves mal déguisées au sujet de desseins annexionistes de l'Allemagne. Il fait cependant, en même temps, des « révélations » sur les prétendus buts de conquête de la France et en profite pour ajouter : « Il va sans dire que mes déclarations étaient faites sous la réserve que l'ennemi, lui aussi, abandonnât tout plan de conquête. »
Enfin, au Reichstag, au courant de la même journée du 22 août, le chancelier se contredit deux fois, s'efforçant, le matin, d'atténuer l'approbation qu'il avait donnée à la résolution du 19 juillet et revenant, dans l'après-midi, sur ses paroles du matin.
Quant au manifeste de I'Empereur Guillaume, du Ier août, il répudie « les plans de conquête ou d'asservissement ». Cependant le manifeste parle aussi de la nécessité d'un empire allemand fort et libre « que nos enfants puissent habiter en sûreté ». Et l'on sait ce que les Allemands entendent par « sûreté » — : entre autres, « la soumission de la Belgique à la législation de l'Empire allemand », laquelle soumission ne leur apparaît pas comme équivalente à « conquête » ou « asservissement ». L'équivoque subsiste donc dans le manifeste impérial, aussi bien que dans les déclarations du Chancelier de l'Empire.
Passons maintenant aux buts de guerre des alliés de l'Allemagne.
522 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
La note austro-hongroise du 12 décembre 1916, contenant la fameuse proposition de paix, est une note identique à la note allemande, et ne donne donc aucune indication précise sur les buts de guerre. Après la révolution russe, le gouvernement austrohongrois, par une communication officieuse du Bureau de correspondance de Vienne, prend acte des déclarations de la Russie et déclare que les deux gouvernements « désirent également une paix honorable pour les deux parties, une paix qui, ainsi qu'il a été dit dans les offres de paix faites par l' Autriche-Hongrie et ses alliés le 12 décembre 1916, garantisse l'honneur et le libre développement des Etats belligérants ». Il semble ressortir au moins de cette déclaration que l'Autriche ne vise pas à annexer des parties du territoire russe.
Dans le discours du trône du nouvel Empereur d'Autriche- Hongrie, Charles, lu le 31 mai 1917, on trouve la même affirmation imprécise que le groupe des empires centraux lutte « pour son honneur et son existence » et que « dans l'avenir, les relations entre belligérants devraient être exemptes de haine et de désir de vengeance, afin que la guerre cessât d'être une nécessité pendant des générations ».
Par contre, les gouvernements autrichien et hongrois ont très nettement pris position dans le débat mondial engagé sur l'un des grands buts de guerre juridiques, posés avec tant de force par les Alliés : le droit des peuples de disposer d'eux-mêmes. Le discours du trône de l'Empereur Charles parle, il est vrai, « du libre développement des nationalités et de la civilisation des peuples égaux, en maintenant l'unité de l'Etat ». Mais les deux ministres-présidents autrichiens, le comte Clam-Martinic et M. von Seidler, ont presque infligé un démenti à leur jeune souverain, le premier, en affirmant que son programme était « V Autriche » dont il ne permettait pas de toucher les fondements, et le second, en déclarant « qu'il est inexact que le gouvernement ait accepté comme base de paix durable le droit des peuples de disposer de leur sort ». ...En même temps tous les peuples non-allemands représentés au Reichsrat élèvent des clameurs formidables en faveur de ce droit, si longtemps piétiné par l'Autriche. Tous opposent leurs droits nationaux à l'Etat autrichien. Tous revendiquent leur autonomie nationale.
L,es socialistes autrichiens se sont placés, à Stockholm, au point de vue des Allemands d'Autriche.
Quant à la Hongrie, le président du Conseil, comte Esterhazy, répudie, solennellement, en juillet 1917, le droit des peuples de la Hongrie de disposer d'eux-mêmes. Cependant, les socialistes hongrois, plus libéraux que leurs collègues d'Autriche, se déclarent au moins pour la création d'Etats autonomes dans les limites de la monarchie actuelle.
Enfin, les déclarations du comte Czernin, du 28 juillet 1917, manquent de précision. Il en faut retenir que le ministre des Affaires étrangères d'Autriche-Hongrie préconise une paix de conciliation, et qu'il proclame deux principes généraux pour l'avenir : i° Aucun Etat ne doit être violenté ; 2° Il faut trouver le moyen de prévenir le retour d'une guerre.
Les dernières manifestations des Empires Centraux — leurs réponses au Pape Benoît XV — manquent également de netteté et de franchise. Les deux Empires se gardent bien d'entrer dans la discussion des bases concrètes pour la paix, proposées par le Souverain Pontife. La réponse allemande contient, il est vrai, un hommage à « la force morale du droit », se déclare favorable à l'idée de la limitation des armements et reconnaît l'efficacité de l'arbitrage pour le maintien de la paix. Mais le poids même de ces considérations se trouve affaibli par la clause élastique que les propositions à ce sujet devront être compatibles avec les intérêts vitaux de l'Empire et du peuple allemand. Il faut reconnaître que la réponse de l'Empereur ô! Autriche-Hongrie au Pape Benoît XV n'entoure pas son acquiescement aux idées pontificales sur la limitation des armements et l'arbitrage obligatoire des clauses et réserves dont est hérissée la réponse allemande. Mais, somme toute, les deux notes, en se taisant une fois de plus sur les buts de guerre des Empires Centraux, donnent malheureusement l'impression que ces derniers ne pensent entrer dans le royaume du Droit qu'à la condition qu'il leur délivre un bill d'indemnité pour tout le mal causé et qu'il légitime de son autorité la possession des biens d'autrui dont ils se sont emparés. Quant aux buts de guerre de la Bulgarie, ils ont été exposés avec netteté par M. Radoslavoff, ministre- président de cet Etat, dans une interview accordée au correspondant berlinois de la Ncue Freie Presse x : « Nous voulons la Macédoine, c'est-à-dire nous ne la voulons pas, puisque nous l'avons déjà. Les troupes
1 Voir ce journal, N° du n juin 1917.
524 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
bulgares sont en Macédoine, et nous n'en sortirons plus jamais. Nous devrons, en outre, rester les voisins de l'Autriche-Hongrie. Les communications avec nos amis austro-hongrois par la vallée de la Morava doivent nous être assurées pour toujours. Enfin nous réclamons la Dobroudja... »
I/organe officieux bulgare, l'Echo de la Bulgarie, relève l'obscurité de la formule « ni annexions, ni indemnités », qui, appliquée intégralement, ne serait qu'un expédient qui laisserait couver le feu d'où partirait, demain, l'étincelle qui allumerait un incendie. Les socialistes unifiés bulgares ont dit « que la Macédoine et la Dobroudja, causes de discorde entre les Bulgares, les Serbes et les Roumains, doivent revenir à la Bulgarie, en vertu du principe de l'union des nationalités 1. »
Le journal bulgare la Kambana, du 23 juillet 1917, se prononce dans le sens suivant : « Nos alliés et nous, nous devons penser à la sécurité des communications. Cette sécurité demande impérieusement que les bras des Serbes et des Roumains soient coupés. Nous ne renoncerons pas à la vallée de la Morava, non seulement pour des raisons historiques et ethnographiques, mais aussi parce que cette vallée nous lie au moyen de la voie ferrée à la Hongrie et à la Macédoine 2. »
Les buts de guerre de la Turquie sont également annexionistes. Nous avons réfuté plus haut 3 la thèse ottomane suivant laquelle la Porte est entrée en guerre dans l'intention de secouer la tutelle internationale, et de prévenir le partage de l'Empire par les Puissances de l'Entente. Les Allemands ont entraîné la Turquie dans leur guerre, au moment où l'Entente lui proposait de garantir son intégrité et de s'entendre avec elle sur l'abolition des capitulations. Et pour l'entraîner, l'Allemagne a dû faire aux chefs jeunes-turcs des promesses dont nous ignorons encore les détails,
1 Journal de Genève, 11 juin 1917.
2 Les Bulgares ont cru devoir appuyer leurs visées annexionistes d'un acte particulièrement odieux. A l'encontre des prescriptions formelles de la Convention de La Haye, ils ont recruté pour leur armée les habitants des régions serbes occupées par eux, et cela non seulement dans cette douloureuse Macédoine dont une partie leur revenait en toute justice avant la guerre, mais aussi dans la vieille Serbie et même dans le pays de la Morava. Les journaux bulgares ont publié des convocations de commissions militaires pour Nich, Kourchoumlia, Veliko Gradichte, Tchoupria, Svilainatz, toutes villes de la Serbie d'avant le traité de Bucarest. Le 22 avril 19 17, une grande assemblée tenue à Genève a protesté contre le recrutement forcé des Serbes par les autorités bulgares dans les provinces de la Serbie administrées par elles, recrutement contraire au droit international et à la morale des peuples ci.élsiis
3 Ile partie, Chap. II.
mais dont le caractère a été dévoilé par la propagande panislamite dirigée de Berlin, et qui a, d'ailleurs, si piteusement échoué. Il est hors de doute que les plus gros appâts offerts à la Turquie étaient la reconquête de l'Egypte et une extension territoriale du côté du Caucase et de l'Azerbidjan, en attendant la réalisation complète du rêve panislamite ou, du moins, de l'idéal pantouranien 1.
En résumé, il est impossible de condenser les buts de guerre de l'Allemagne et de ses alliés en une formule, comme nous l'avons fait pour ceux de leurs adversaires. Quiconque les a considérés pendant les trois années de guerre écoulées a dû se rendre compte que l'imprécision en constitue le caractère essentiel. Et cela est très naturel, si l'on se souvient des origines du conflit. Les Empires Centraux, cédant à la vague pangermaniste, ont déchaîné une guerre de proie. Leurs buts étaient, au commencement, illimités, conditionnés exclusivement par la grandeur des succès militaires. Cependant, tout en favorisant les tendances annexionistes à l'intérieur, les gouvernements allemand et austro-hongrois ont eu la prudence de ne pas proclamer trop ouvertement devant l'étranger leurs desseins de conquête, mais de les déguiser plus ou moins adroitement sous des formules vagues et ambiguës, permettant de prendre la décision finale d'après les données de la dernière carte de guerre. Le discours de M. de Bëthmann-Hollweg du 15 mai 1917 est la dernière expression de cette politique. Depuis, une certaine partie du peuple allemand ayant compris, assez tard, la vanité des folies pangermanistes, le Reichstag, par sa résolution du 19 juillet, et l' Empereur Guillaume, par son manifeste, ont renoncé en principe aux conquêtes. L'un et l'autre ont cependant évité de tirer de ces déclarations les conclusions pratiques ; ils n'ont même rien dit du sort de la Belgique. En outre, ni le Reichstag, ni l'Empereur n'ont reconnu le droit des peuples de disposer d'eux-mêmes. Au contraire, en affirmant l'intégrité de son territoire actuel, l'Allemagne officielle a repoussé implicitement le retour de l'Alsace-Lorraine à la France et celui de la Posnanie à une Pologne une et indépendante. Quant à l'Autriche et à la Hongrie, ses ministres ont expressément répudié le droit des nations de disposer d'elles-mêmes. C'est dans la reconnaissance ou la non-re-
1 Voir la dépèche n° 164 du Livre bleu anglais, du 23 octobre 1914, où Sir L. Mallet rapporte sa conversation avec Djémai, Pacha, qui lui avait déclaré que les Turcs considéraient l'Egypte comme leur Alsace-Lorraine.
526 EE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
connaissance de ce droit que gît la divergence essentielle entre les buts de guerre des Empires presque-autocrates et des démocraties coalisées. Car si l'Allemagne et l'Autriche semblent aujourd'hui commencer à comprendre la nécessité de prévenir le retour d'une nouvelle guerre et se déclarent en faveur du désarmement et de l'arbitrage, ni leurs dernières notes au Pape, ni le discours du Comte Czernin du 2 octobre ne contiennent aucune reconnaissance du droit des nationalités. Partis pour la conquête du monde, les Empires Centraux seraient aujourd'hui trop heureux de pouvoir garder sous leur joug les peuples qui s'y trouvaient avant 1914. Quant à la Bulgarie et à la Turquie, ennemies de toute discussion futile, elles traduisent leur désapprobation du «droit des peuples de disposer d'eux-mêmes » par les seuls actes : elles enrôlent ces peuples, elles les pillent, elles les déportent, elles les massacrent, sans phrases. On peut donc dire, que l'Allemagne et ses satellites se dressent toujours en face des Alliés, champions de la Force brutale en face des champions du Droit.
B. — Buts de guerre en Turquie a) Buts de V Allemagne eu Turquie.
Que cherche l'Allemagne en Turquie ?
Il est très intéressant d'étudier la pensée allemande à ce sujet dans les travaux de ses réputés écrivains politiques, dont nous donnons ci-dessous une analyse succincte :
§ 1 . L,e point de départ des projets allemands sur Bagdad est le livre sui la Babylome, d'Arovs Spkenger 1. « L'Orient, dit cet orientaliste autrichien, est le seul territoire du globe qui n'ait pas encore été saisi par l'une des nations cherchant à s'élever ; or, c'est le plus beau camp de colonisation, et si l'Allemagne ne laisse pas passer l'occasion de s'en emparer, avant que les cosaques n'étendent la main vers lui, elle aura acquis le meilleur lot dans le partage de la terre ; la colonisation de l'Orient, en effet profiterait à totites les couches et à toutes les classes du peuple allemand 2. »
En 1898, la Ligue pan germaniste publia un manifeste sous le titre : Les droits de l'Allemagne à l'héritage de la Turquie (Deutschlands Anspriiche an das turkische Erbe) où l'on lit :
« Dès que les événements aboutiront à une dissolution de la Turquie, nulle autre puissance n'essaiera non plus de protester sérieusement, si l'Empire allemand revendique une part également pour lui-même, part à laquelle il a droit, comme puissance mondiale, et dont il a besoin à un degré incomparablement plus élevé que les autres grandes puissances, en vue du main-
1 Babylonien, das reickste Land der Vorzeit, 1886. Nous citons d'après Andler,. Le pangermanisme colonial.
2 Andi,er, loc. cit., p. 145.
tien de la vie nationale et économique des centaines de milliers de ses éinigrants l. »
Au cours de la même année, le 8 novembre 1 898 Guiixaume II prononce son fameux discours à Damas : « Puisse le Sultan et puissent les 300 millions de mahométans épars sur le globe, qui vénèrent en lui leur Calife, être sûrs que l'Empereur d'Allemagne sera toujours leur ami2. »
Friedrich Naumann, qui a fait également en 1898 un voyage en Palestine et en Asie Mineure, l'a décrit dans un ouvrage intitulé Asia, où il dit des choses fort intéressantes pour la compréhension de la politique allemande en Turquie. Nous avons déjà exposé sa théorie sur les massacres arméniens 3. Citons ici quelques idées plus générales.
« Le 6 septembre 1871, mourut Ail Pacha, l'homme politique turc, le plus doué de notre siècle. Il avait compris à merveille le changement que la victoire de l'Allemagne sur la France avait amené dans la situation politique. A une époque où peu d'Allemands encore pressentaient les conséquences que la paix de Francfort pourrait avoir au sujet de la question d'Orient, il dit à l'Ambassadeur autrichien, Prokesch-Osten, « que les relations entre la Russie et la Prusse ne gagneraient pas à cette victoire sur la France ; que la Prusse s'efforcerait de conquérir l'alliance de l'Autriche ; mais que de là résulterait pour la Porte l'appui dont elle avait manqué si longtemps ». Ce que ce Turc mourant disait par ces mots, est en effet le germe de notre politique orientale. Il faut que nous protégions l'Empire Ottoman, parce que nous avons vaincu à Sedan. Par notre victoire, nous avons brisé, même en Orient, la force politique si importante de la France. Il se forma une brèche par laquelle la Russie et l'Angleterre se seraient introduites sans ménagements, si nous n'avions pas existé. Nous recueillîmes, ici comme ailleurs,, l'héritage de Napoléon III, tandis que la France reprit le rôle de la Prusse dans ses rapports avec la Russie. Autrefois, c'est Napoléon III qui était l'ami du Padichah ; aujourd'hui c'est Guillaume. Il n'y a qu'un endroit où malheureusement nous n'avons pas pu hériter des Français : c'est à Suez*. »
Et plus loin : « Si les Allemands veulent soutenir l'Empire Ottoman, il faut qu'ils y introduisent une force de travail. Cette force est un placement de capital, au sens le plus large du mot : des hommes et de l'argent, des pa}-sans, des artisans, des soldats, des employés d'administration, des rails, des banques, des machines. Il faut que tout ce placement, comme l'Empereur le disait à Bethléem soit effectué, dans un certain sens, avec désintéressement, c'est-à-dire avec la pleine conscience qu'il ne peut pas être immédiatement rémunérateur. Mais si nous n'utilisons pas notre grande influence actuelle pour faire des réformes, elle ne tardera pas à s'user. Suivant le vieux mot d'un diplomate, il est facile de se fixer à la Corne d'Or, mais difficile de s'y maintenir. Notre travail paraît avoir comme objectif une réforme militaire, une réforme financière et une réforme agraire. Dans le premier ordre d'idées, beaucoup a été déjà fait ; dans le deuxième, quelque chose ; dans le troisième à peu près rien. Le Turc lui-même répugne naturellement à l'idée de toute réforme. Il ne pourra la supporter qu'autant qu'elle émanera d'un ami politique absolument sûr, et même alors il ne l'acceptera que comme un moindre mal comparativement à la ruine de son Etat. Il faut donc frayer les voies à une sorte de dictature amicale, qui permette parfois de dire : « Oiseau, mange ou meurs ! »
« De même que les Turcs font dresser leurs soldats par des officiers allemands et armer leurs forteresses par Krupp, de même ils pourraient un jour avoir quelque peu besoin des méthodes d'administration allemande. Il y a soixante ans que de Moi/tke commença la réorganisation militaire de la Turquie, œuvre lente, mais non pas vaine. Nous céderions volontiers à la Tur-
1 Andi«ER, Le pangermanisme colonial, p. 150.
* Andler, Le pangermanisme continental, p. 98.
* Voir plus haut, p. 199.
* Naumann, Asia, p. 141, traduction deM. Andi,ER, Le pangermanisme colonial, p. 183 et 184.
528 JJÈ SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
quie quelques gouverneurs de province qui, pour nos conceptions de l'Europe occidentale, sont un peu trop de l'est de l'Elbe l. »
Ernst Hasse, Président de la Ligue pangermaniste, écrit dans son Weltpolitik, Imperialismus und Kolonialpolitik en 1906 :
« Nous avons à peine besoin de dire que le territoire offert à la future expansion allemande se trouvant au beau milieu entre les Empires de l'Est et de l'Ouest, doit absorber les pays intercalaires limitrophes de ces territoires, et s'étendre de la mer du Nord et de la Baltique, englobant les Pays- Bas et le Luxembourg ainsi que la Suisse, tout le bassin du Danube, la Péninsule balkanique, l'Asie Mineure jusqu'au Golfe persique... Sous quelles formes les puissances allemandes coalisées de l'Europe centrale du nord rendrontelles effective ou non leur domination sur le Bas-Danube, dans les Balkans ou en Asie Mineure, sous quelle forme la Turquie, par exemple, devra-t-elle continuer d'exister, c'est une autre question qui ne concerne que ces Etats et ces peuples, outre les puissances septentrionales allemandes, et personne autre au monde 2. »
Le pangermaniste OTTO Richard TannenbëRG (Gross-Deutschîaud 191 1) écrit: «La France s'est approprié, comme sa part de l'héritage musulman, le Nord-Ouest de l'Afrique ; l'Angleterre, le Nord- Est, l'Egypte et le Soudan et le royaume du Grand Mogoul à Delhi dans les Indes ; la Russie a conquis les rives septentrionales de la mer Noire et le Caucase. Eh bien ! c'est fait ! Cependant, les représentants de la Russie, de l'Angleterre et de la France jouissent à la Cour du Sultan et Calife à Stamboul du plus grand prestige. Le peuple allemand aussi doit jouir de ce prestige du fort, et il regagnera à la culture, sous les noms d'exploitation économique et de protectorat, les possessions asiatiques de fa Turquie, pour notre bien et celui des peuples indigènes. Comment cela devra être fait ? Eh bien, d'après le modèle anglais ! Naturellement, sous le maintien des droits de la Turquie, exactement comme en Egypte. Il y en a suffisamment d'exemples. Et en ménageant autant que possible, les vœux des habitants du pays, comme l'Angleterre l'a si bien fait. Les pays dont il s'agit se composent de l'Asie Mineure, de l'Arménie, de la Mésopotamie, de la Syrie et de la Palestine, de l'Arabie du Nord3. »
M. Paui, Rohrbach, dans deux ouvrages : L'Allemagne parmi les peuples mondiaux (Deutschland unter den Weltvôlkern 191 1) et l'Idée allemande dans le monde (der deutsche Gedanke in der Welt, 191 2), s'est prononcé contre la colonisation allemande en Turquie. Ce qu'il veut, c'est l'exploitation économique de l'Empire Ottoman, et celle-ci suppose la pénétration culturale.
« Nous touchons au point où l'idée allemande voit s'ouvrir devant elle un vaste avenir, non pas dans le sens d'une hégémonie politique ou d'une colonisation matérielle, mais sous la forme d'une influence culturale universelle — pourvu que nous comprenions à temps le caractère de cette mission... pour cela, il nous faut avant tout des écoles allemandes en Turquie *... » « Ce que nous voulons, ce n'est pas la germanisation politique, ou économique, ou coloniale, de la Turquie, ou de telle ou telle de ses parties, c'est une infiltration d'esprit allemand dans le grand phénomène de rénovation qui a saisi le peuple d'Orient auquel appartiennent et appartiendront l'avenir et la domination politique entre le Golfe persique et la Méditerranée •. »
« . . .11 existe un point où la divergence essentielle des intérêts anglais et allemands prend une forme aiguë : c'est dans l'Orient dit moyen, où l'Angleterre poursuit l'exécution d'un vaste plan économique et territorial, qui suppose la destruction ou l'affaiblissement intime de la Turquie ; au contraire, fa con-
1 Naumann, Asia, p. 162 et 163 ; Andi,ER, p. 192 et 193.
* ANDiyER, Le pangermanisme continental, p. 287 et 288. 3 Tannenberg, toc. cit., p. 223.
* Rohrbach, Der deutsche Gedanke in der Welt, cité par Andi,ER, Le pangermanisme continental, p. 383 et 384.
5 Rohrbach, toc. cit., p. 232-239 cité par Andi,ER, loc. cit., p. 386.
servation intégrale et raffermissement de cette même Turquie est un des points d'appui de la politique allemande et l'une des conditions essentielles du maintien de notre puissance en face de la puissance anglaise. Les chemins de fer de Syrie et de Mésopotamie jouent ici un rôle analogue à celui du développement de la flotte allemande : chaque centaine de kilomètres de rails entre le Taurus et Alep peut un jour avoir pour l'Angleterre la même signification qu'un nouveau dreadnought que l'Allemagne peut mettre en ligne sur mer. Une alliance entre l'Allemagne, l' Autriche-Hongrie et la Turquie peut en quelque sorte faire de nous, à l'aide des voies ferrées turques qui se construisent actuellement, les voisins de l'Angleterre sur terre. La puissance anglaise peut être attaquée sur le Nil de façon presque aussi efficace que sur son territoire métropolitain... Nous vo3Tons avant tout combien la politique turque est importante pour l'Angleterre présentement, et nous en déduisons les lignes directrices qui nous mèneront au but où nous devons tendre. Ce but est doublement défini : de façon plutôt négative, d'abord, en tant qu'il s'agit de déjouer les plans anglais dont la Turquie devrait faire les frais ; de façon positive, d'autre part, et la formule est alors : développement de nos relations avec l'Autriche-Hongrie et la Turquie jusqu'à un accord ferme en matière politique et économique. Si nous réussissons à ce que chacun des trois alliés fasse l'expérience pratique des avantages immédiats, décisifs, inaccessibles par d'autres moyens que lui procure ce rapprochement, nous pourrons considérer que la situation mondiale de l'Allemagne est assurée 1. »
« Nous augmentons non pas seulement le chiffre de notre population, nous agrandissons non pas uniquement notre commerce en soi, dans une mesure correspondante à cet accroissement de population, mais, par surcroît, notre prospérité s'étend aussi peu à peu ; dès lors, nous sommes de plus en plus portés et contraints à développer le nombre et l'étendue de nos intérêts économiques dans le monde 2. ...Si dès à présent nos intérêts dans le monde sont beaucoup plus considérables que la grande majorité d'entre nous jusqu'ici n'en a eu le sentiment, qu'adviendra-t-il alors de la future Allemagne de 1925, avec ses 80 millions d'habitants ? Dans une situation comme celle qui régnera chez nous à bref délai, on peut affirmer que notre sol et notre climat permettent difficilement de produire la nourriture de plus de 50 millions d'hommes... Mais que de cette façon nous soyons réduits à vivre de l'étranger, c'est un fait que rien ne peut écarter, ni les indignations et avertissements, ni les déclamations ou les enquêtes. C'est à 900 000 hommes que s'élève chaque année l'augmentation du chiffre de notre population. Nulle sagacité et nul effort ne peuvent faire sortir du sol de l'Allemagne la nourriture qui leur est nécessaire. Chaque année, le nombre de ceux qui seront forcés de manger leur pain acheté de l'étranger, s'accroîtra bientôt d'un million. Quiconque est dans l'impossibilité de faire disparaître ce million est tenu de répondre à cette question : « Comment concevoir un moyen de le nourrir, sinon par le bénéfice net de notre industrie, qui affine les matières premières achetées de l'étranger et se trouve dans la nécessité de revendre au dehors le plus possible de ce qu'elle produit elle-même, ou bien par des capitaux qu'elle a créés, travaillant à l'étranger ? » S'il en est ainsi, toutes les questions de politique extérieure se ramènent pour l'Allemagne à la création et au maintien de débouchés à l'étranger, c'est-à-dire, en première ligne, dans les pays d'outre-mer8. »
« Nous avons déjà indiqué que la politique de l'Allemagne, visant au maintien d'une Turquie vigoureuse, et celle de l'Angleterre, dont les intérêts sont opposés, se heurtent en un lieu déterminé de l'Empire Ottoman :
1 Rohrbach, Deutschland unter den Weltvôlkem, p. 400-412 cité par ANDI.ER, loc. cit., p. 387-389.
3 Rohrbach, Deutschland unter den Weltvôlkem cité par Andi,er, Le pangermanisme colonial, p. 218.
8 Rohrbach, Deutschland unter den Weltvôlkem cité par Andi,ER, Le pangermanisme colonial, p. 218-222.
530 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
dans la contrée de Bagdad et sur le chemin de fer de Bagdad... Toute perte de territoire, principalement en Asie, que la Turquie pourrait encore subir maintenant, et en première ligne naturellement, son partage entre l'Angleterre (Mésopotamie), la Russie (Arménie et Asie-Mineure), la France (Syrie) et l'Italie (Tripolitaine), fermerait totalement ces contrées au labeur et au bénéfice économique de l'Allemagne, ou rétrécirait notre action de la façon la plus sensible. Au contraire, rien ne pourrait être plus avantageux pour nous, agissant de concert avec l'Autriche, que la réalisation de cette idée d'un système de deux voies traversant la Syrie et la Mésopotamie dans toute leur longueur et se raccordant au réseau de l'Anatolie, pour se séparer près d'Alep par la ligne de Bagdad et celle de la Mecque... Ce à quoi nous devons tendre en Turquie d'Asie et ce que nous pouvons y acquérir, ce n'est donc pas la préparation d'un domaine pour notre émigration, mais la création d'un grand territoire pour le commerce allemand, dans la zone commandée par le système des voies ferrées de l'Anatolie, de la Syrie et de la Mésopotamie... H faut que notre objectif soit de ramener l'ancien pays civilisé des bords de l'Euphrate et du Tigre à sa prospérité et à sa haute densité de population de jadis, en créant des voies de communication modernes et en renouvelant son antique système d'irrigation. A la différence de l'impérialisme anglo-indien, qui vise au contrôle territorial du pays de Bagdad, il faut que nous, Allemands, nous poursuivions ce but en dehors de toute arrière-pensée politique et territoriale dans ces contrées ; et si nous réussissons à approcher de ce but, nous pourrons en échange avoir l'espoir de trouver ici, entre le Golfe Persique et le plateau d'Anatolie, une compensation à l'interdiction qui nous est faite — tant que les traits fondamentaux de toute la constellation politique actuelle subsisteront — d'acquérir des colonies de peuplement au delà des mers et de féconder le champ de notre vie économique nationale par un échange de valeurs entre elles et nous... Mais, tout en gardant cette conviction, nous n'avons pas le droit d'oublier que, même pour des succès économiques de ce genre, le principe suivant conserve toute sa force : en dehors des constructions de voies ferrées, de l'ouverture d'une politique commerciale, d'une communauté d'intérêts politiques, ces succès ne sauraient être mieux et plus sûrement préparés que par des conquêtes morales faites à temps voulu l. »
Le pangermaniste Ernest Jaeckh écrit dans son livre Deutschland im Orient nach dem Balkan-Krieg (19 13) : « Héligoland-Bagdad, cette ligne directe a, depuis l'antiquité, placé l'Allemagne et l'Asie Mineure dans le même centre commun du commerce mondial entre le Nord-Ouest et le Sud-Est. A cette direction géographico-commerciale (sic), l'Allemagne et l'Asie Mineure doivent, comme les deux ponts de l'économie mondiale (Weltwirtschaft) du moyen âge, l'aisance et la richesse que leur a apportée et assurée la route naturelle, par terre, des Indes. Avec la découverte de la route maritime des Indes, et l'Allemagne et l'Asie Mineure ont perdu cette position avantageuse du commerce de transit : la suite en a été la ruine de la culture de l'Asie Mineure et l'appauvrissement de l'Allemagne, qui est devenu pour notre économie nationale (Volkswirtschaft) plus sensible et plus dangereux que la grande misère de la guerre de Trente ans. Héligoland- Bagdad, cela veut dire aujourd'hui reconstruction de cette vieille route terrestre pour l'Allemagne, l'Autriche et la Turquie par le chemin de fer d'Orient germano-austro-turc et le chemin de fer germano-turc Constantinople- Bagdad a. » Jaeckh expose ensuite que le but de la politique extérieure de l'Allemagne est d'assurer l'existence du peuple allemand qui, en deux générations, a doublé en nombre, tout en restant confiné dans le même territoire ». Ce peuple a besoin de travailler, d'affiner les matières premières, et d'exporter les produits de son industrie dans des débouchés. Or, les pays
1 Rohrbach, Deutschland unter den Weltvôlkern, cité par Andler, toc. cit.,. p. 223-229.
2 Jaeckh, toc. cit., p. 11.
* Loc. cit., p. 12.
des Balkans et de l'Asie Mineure sont des Etats agraires, qui peuvent fournir à l'Allemagne quelques-unes des matières brutes nécessaires, et, d'autre part, ces mêmes Etats de l'Orient favorisent et augmentent l'importation des produits allemands et autrichiens 1. Pendant les vingt-cinq dernières années, le commerce allemand et autrichien a énormément augmenté aux dépens du commerce anglais et du commerce français. Voici les chiffres de la participation au commerce turc des différents Etats en pourcent.
En 1887 En 19 10
Angleterre 61% 35%
France 18% 11%
Autriche 12% 21%
Italie 3% 12%
Allemagne 6% 21%
LÉopold DE Ranke a donc raison de dire que l'avenir de l'économie nationale allemande (Volkswirtschaft) est étroitement lié au sort de Constantinople. Mais « de pareils succès ne peuvent échoir au travail allemand que s'il peut prospérer sous la protection d'une force solide » (unter dem schirmenden Schutz einer geschlossenen Machtstellung2).
« Le travail allemand en Turquie cherche une politique économique fructueuse et satisfaisante pour les deux parties ; il vise et aspire donc au renforcement et à la consolidation de la Turquie, surtout par le moyen de l'épine dorsale du chemin de fer de Bagdad. A ces avantages économiques, le Bagdad joint son importance stratégique... dans cinq ans le chemin de fer sera à Bagdad et réduira la distance de Constantinople aux avant-postes anglais en Perse et aux Indes à quatre jours. La poli tique d'expansion territoriale de l'Angleterre (Gebietspolitik) croit devoir craindre un tel « rapprochement » — selon le mot d'un politicien anglais, 100 kilomètres du chemin de fer turc de Bagdad peuvent un jour valoir par leur action un navire de guerre allemand 3. »
Les idées de Rohrbach et de Jaeckh ont semblé bien pâlottes à M. A. RlTTER (Winterstetten) lequel, dans sa brochure Berlin- Bagdad (première édition, 19 13) tient le livre de Rohrbach (Der deutsche Gedankein der Welt) pour quasi la plus forte expression de la volonté allemande de l'impuissance (Deutscher Wille zur Ohnmacht *) . Ritter n'entend pas se contenter de l'exploitation économique ; il lui faut la colonisation allemande de la Turquie. Il cite la statistique du général Imhoff- Pacha, lequel compte 15 millions d'habitants en Asie Mineure, où il y a de la place pour 60 ou 70 millions et où 2,78% du sol seulement sont cultivés ; il rappelle aussi celle de LEhr, de 1897, comptant en Asie Mineure, en Arménie, en Mésopotamie et en Syrie 14,4 millions d'habitants sur 1 320 000 kilomètres carrés et s'écrie : « Or, il est tout à fait clair, premièrement, que les Turcs ne sont pas un peuple en état de cultiver un pays ; secondement, que leur multiplication de manière à peupler suffisamment le territoire, est peu probable : donc l'émigration est absolument nécessaire. » C'est pourquoi RlTTER est d'avis que la Turquie a absolument besoin du soutien sûr et fort d'une grande puissance protectrice. L'Entente veut partager la Turquie, l'Allemagne seule ne pourrait l'empêcher. « Mais l'Europe centrale {Mitteleuropa), agissant comme un tout, peut garantir l'état actuel de la Turquie d'Asie et en même temps sa propre sphère d'intérêts. La confédération des Etats du centre de l'Europe comme puissance protectrice de l'Asie- Mineure, avec le privilège de V ouverture et de la colonisation du pays, voilà la seule solution possible de la question d'Orient favorable à l'Allemagne, à l'Autriche- Hongrie et à la Turquie elle-même8... »
1 Loc. cit., p. 13 et 14.
2 Loc. cit., p. 15.
• Jaeckh, loc cit., p. 21 et 22.
4 RlTTER, p. 19, i7me édition.
6 RlTTER, loc. cit., p. 64.
532 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
« L' Allemagne et « Mitteleuropa » obtiennent par l'œuvre de paix de la confédération tout ce dont elles ont besoin: un territoire économique (Wirtschaftsgebiet) fermé de 150 millions d'hommes qui constituerait l'équivalent des sphères économiques anglaise, russe, américaine, un territoire qui produit en lui-même presque toutes les matières brutes nécessaires, et contient d'énormes possibilités d'exportation. Le terrain disponible pour la colonisation pourra pour longtemps recevoir le surcroît de la population de Mitteleuropa... Berlin-Bagdad, voilà ce qui devrait être la devise et le but... De la terre pour les paysans, un grand territoire économique, le salut du germanisme dans la monarchie du Danube, le salut de cette monarchie elle-même, l'union du germanisme entier, la porte ouverte au Sud-Est, et l'accès libre aux anciennes routes du germanisme, la protection des peuples non-slaves du Sud-Est contre le panslavisme — enfin, Berlin-Bagdad, le mot qui comprend tout — voilà notre cri de ralliement. L'extinction définitive de ce cri nous condamnerait, nous autres Allemands, à être pour tout l'avenir l'enclume, tandis que les autres seraient le marteau. L'avenir de notre race dépend de la réalisation du devoir qu'est la construction du Berlin-Bagdad. Si nous manquons à ce devoir, il n'y aura plus dans le monde de terre habitable où le Teuton puisse entrer en maître. Notre sort alors sera d'être le fumier de cul- /wye(Kulturdùnger)... Un nuage terriblement noir nous menace tous — mais le soleil de la raison, de la volonté et de l'action peut encore le percer à chaque moment. Une tempête doit s'élever pour déchirer les nuages; comme un ouragan, ce cri de ralliement doit voler à travers les pays : Un « Mitteleuropa uni ! » Berlin-Bagdad2 !.
La modération relative de Patji, Rohrbach lui-même s'est évaporée pendant la guerre actuelle. Dans sa brochure sur « le travail colonisateur de l'avenir » ( Unsere Koloniale Zukunftsarbeit) Rohrbach dit 2 : « La guerre se décidera en grande partie sur le terrain oriental. L'objet de la lutte, ce sont les Dardanelles, c'est l'Egypte. Peut-être, la guerre que nous menons n'est-elle que la première guerre punique. Peut-être, dans quelques années, sera-t-elle suivie d'une seconde, si, cette fois-ci, le grand conflit des peuples n'est pas résolu. Mais la solution interviendra en Orient... Tant que l'Angleterre conserve l'Egypte et le Canal de Suez, elle tiendra enchaîné le monde entier... Si nous, Allemands, voulons vraiment obtenir la liberté pour notre activité d'outre-mer, il nous faut chasser l'Angleterre de l'Egypte... Si nous et les Turcs, nous remportons, comme je l'espère fermement, une victoire décisive et solide — que ce soit pendant la première guerre, ou pendant la seconde — les Turcs verront que l'alliance avec l'Allemagne leur apporte le progrès économique, politique, intellectuel, culturel et matériel... De l'expérience turque dépendront dans l'avenir notre prestige et notre succès auprès des Persans, des Afghans, des Indiens musulmans, des Arabes et des Egyptiens... Si nous vainquons dans cette guerre, la réorganisation politique et culturelle de l'Orient nous sera dévolue, comme celle aussi de l'Afrique. »
Pendant la guerre également, a paru le livre du Dr SCHAEFER, Le développement de la politique du chemin de fer de Bagdad 3, dont nous reproduisons les passages fort instructifs suivants :
« Si nous jetons un coup d'œil, dit M. SchaëFER, sur le développement général de la politique du Bagdad, nous pouvons y distinguer deux périodes dont l'une est dominée par l'initiative anglaise, et l'autre par l'initiative allemande. Nous reconnaissons en même temps le fait ultérieur que la politique anglaise du Bagdad (1830-1880) pendant cinquante ans s'est attachée comme un poids de plomb à l'activité de la politique allemande du Bagdad, l'arrêtant et la ralentissant, depuis que l'Angleterre en avait reconnu toute la portée. Nulle part mieux que dans l'histoire de la politique allemande du Bagdad, on ne saurait étudier l'art d'« attendre pour atteindre», et nulle part mieux par contre, que dans l'histoire de la politique anglaise du Bagdad,
1 Ritter, toc. cit., p. 67-69.
* Die Entwicklung der Bagdadbahnpolitik, Weimar 1916.
on ne saurait comprendre où mène la politique de l'attente quand elle dégénère en une politique d'hésitation. Attendre, non hésiter ! c'est grâce à cet « art du possible » que la politique allemande est arrivée à son but ; et l'on reconnaîtra toujours comme un mérite de la diplomatie allemande d'avoir obtenu tard, il est vrai, mais non trop tard — la reconnaissance internationale du chemin de fer de Bagdad de Haidar-Pacha à Basra, et cela sans guerre, et déjà avant la guerre 1. »
La politique allemande du Bagdad a commencé par le voyage de Guillaume II en Palestine (novembre 1898) et a coïncidé avec les débuts de la politique maritime de l'Allemagne (loi sur la flotte du 10 avril 1898). « La tendance à l'expansion purement économique de l'Allemagne est la raison de sa politique simultanée en ce qui concerne le Bagdad et la flotte. L'ennemi c'est l'Angleterre2. » Du jour où l'Angleterre vit dans l'Allemagne son ennemie principale au lieu de la Russie, se posa la grande question du XXe siècle : Constantinople doit-elle rester turque, ou les Indes anglaises ? « Pour la solution de cette question, qui donne à l'Europe sa figure politique, l'Allemagne, l'Angleterre et la Russie sont entre elles dans une « situation triangulaire » : dans la lutte pour Constantinople, c'est l'Allemagne ; dans celle pour les Indes, c'est l'Angleterre qui est à l'angle opposé aux deux autres*. »
Lors de l'entente russo- allemande de Pétersbourg, du 19 août 191 1, qui a suivi l'entrevue de Potsdam, il a semblé pendant un moment que la Russie, qui venait de renoncer à son opposition au Bagdad, se tournerait comme autrefois vers les Indes *. Mais ce moment a passé. Il est vrai qu'à son tour l' Angleterre a conclu, le 15 juin 19 14, la «paix de Bagdad» (Bagdadfrieden) avec l'Allemagne, en reconnaissant, sous certaines conditions, l'exclusivité des intérêts germano- turcs sur le chemin de fer de Haidar-Pacha à Basra •. Mais le vrai but de l'Angleterre aurait été, d'après le sagace M. Schaefer, de prévenir un rapprochement entre l'Allemagne et la Russie et même de provoquer entre elles une guerre pour maintenir P« équilibre européen dans le sens anglais6 ». « Et il est aujourd'hui établi, continue notre auteur, que la t paix de Bagdad » a accéléré la guerre inévitable pour Constantinople, car la Russie devait craindre, après l'affermissement des relations angloallemandes, non seulement de rencontrer en Turquie la résistance allemande, mais d'y voir l'Allemagne soutenue diplomatiquement par l'Angleterre, à moins qu'elle ne réussît préalablement à impliquer l'Angleterre dans la guerre contre l'Allemagne T ». Et en effet l'Angleterre s'y est laissé entraîner, et dès lors elle a dû reprendre sa politique anti-allemande du Bagdad, c'est-à-dire s'efforcer d'assurer Constantinople à la Russie afin de la détourner des Indes.
Et M. Schaefer termine ses « révélations » par la déclaration suivante sur la politique future de l'Allemagne relativement au Bagdad : « Au point de vue allemand d'aujourd'hui, Basra doit être considéré comme l'Anvers anglais de l'Orient. Nous devons nous rendre compte que l'avenir de la politique mondiale allemande est lié de la façon la plus étroite au sort d'Anvers et de Basra, et que la ligne Mer du Nord-Golfe Persique ne saurait, ni en Occident, ni en Orient, aboutir à un « triangle humide » (nasses Dreieck) dominé par l'Angleterre. Et lorsque la ligne Anvers-Basra, qui a Dieu pour elle («Gott in sich»), sera achevée, les conséquences étendues (weittragend) de la politique du Bagdad allemande se révéleront d'une manière qui déterminera les destinées du monde (in weltbestimmender Weise) . Dans l'Extrême- Orient, la Russie a reconnu le Japon comme le plus fort ; maintenant, dans
1 Schaefer, loc. cit., p. 29 et 30.
2 Loc. cit., p. 19 et 49.
* Loc. cit., p. 55 et 56.
* Loc. cit., p. 67 et 68.
6 Loc. cit., p. 72.
* Loc. cit., p. 74.
7 et 8 Loc. cit., p. 76.
534 ^E SORT DE i/empire ottoman
le Proche-Orient, c'est l'Allemagne qu'elle doit reconnaître comme la plus forte ; est-ce l'Angleterre qu'elle voudra reconnaître comme la plus forte dans l' Orient-Moyen ? Ainsi donc, au cours du XXe siècle la lutte russoanglaise pour les Indes devra approcher et approchera inévitablement. En présence de ce danger imminent, la politique anglaise du Bagdad a voulu jadis détourner la Russie des Indes ; mais la politique allemande du Bagdad dirigera dans l'avenir la Russie sur les Indes, pour décharger la ligne Anvers- Basra et pour assurer la position de l'Allemagne comme directrice (Fùhrer) de l'Europe x ! »
Nous n'insistons pas sur l'argumentation extraordinaire du docteur pangermaniste. Son jugement est troublé à tel point par sa haine pour l'Angleterre qu'il voit des traquenards dans les concessions les plus réelles, et qu'il veut faire accroire au monde qu'après avoir préparé fa guerre russo-allemande par le Bagdadfriede, l'Angleterre s'y serait laissé « entraîner » avec une légèreté incompréhensible, au lieu de profiter de la situation qu'elle aurait créée. Ce qui nous importe, c'est de constater que la brochure du Dr Schaefer n'est qu'un cri de triomphe allemand, qu'elle proclame une grande victoire allemande, et qu'elle annonce clairement qu'à l'avenir le Bagdad servira la politique allemande. Si la Turquie, grâce au Bagdad est aussi renforcée, c'est parce que ce renforcement est d'un intérêt vital pour l'Allemagne 2. Le principal, c'est l'Allemagne, la Turquie ne vient qu'en seconde ligne.
Ecoutons maintenant le Prince de Bui^ow : « Le projet de chemin de fer de Bagdad est sorti du voyage impérial en Palestme, entrepris en automne 1898, quelques mois après le vote du premier projet de loi sur la flotte — vo3^age qui a réussi en tous points. Ce projet a ouvert à l'influence allemande et à l'esprit d'entreprise allemande, entre la Méditerranée et le Golfe Persique, sur les vieux fleuves mondiaux, le Tigre et l'Euphrate, et sur leur parcours, les terrains cultivables les plus anciens et les plus productifs de la terre, des terrains qui pourraient difficilement être surpassés en fertilité et en grandes possibilités futures (Zukunf tsmôglichkeiten) . » Le Prince de Bui,ow constate ensuite, en passant, l'avantage militaire incontestable que la Porte a retiré du Bagdad pendant la guerre, puis il revient aux « perspectives illimitées » (unbegrenzte Aussichten) qu'offre la Mésopotamie, et déclare que la mise au jour de ses trésors reste une des grandes tâches de l'Allemagne dans l'avenir8.
§ 2. Bn résumant les pensées essentielles des auteurs dont nous venons de donner les extraits les plus caractéristiques, on arrive aux constatations suivantes quant au rôle qu'ils assignent à l'Allemagne en Turquie :
Tous sont pour l'expansion économique de l'Allemagne en Turquie, expansion rendue nécessaire par le rapide accroissement de la population de l'Empire et la nécessité de la création de débouchés à l'étranger. Les plus modérés parmi eux (par exemple Rohrbach avant la guerre) préconisent avant tout l'infiltration « culturelle » et s'opposent (Rohrbach, Jaeckh) à ce que l'exploitation économique de la Turquie prenne les formes d'une colonisa-
1 Loc. cit., p. 78.
2 Loc. cit., p. 41 : « I^a Russie n'avait pas encore reconnu que la conservation et la fortification de la Turquie, telle qu'elle peut être obtenue par une politique de chemins de fer conséquente, était d'un intérêt vital pour l'Allemagne. »
3 Die Hebung dieser Schâtze bleibt eine der grossen Aufgaben unserer Zukunft. ORST von Bur<ow, Deutsche Politik, 1916, p. 126 et 127.
lion allemande. Par contre, les manifestes de la I^igue pangermaniste prêchent cette colonisation. Tel est aussi l'avis personnel de Friedrich Naumann, qui veut introduire en Turquie « la force de travail » allemande « comme placement de capitaux », c'est-àdire, y envoyer des hommes et de l'argent, et, en outre, réformer le pays aux points de vue militaire, administratif et financier. Ritter déclare, lui aussi, que «l'émigration est absolument nécessaire ». D'ailleurs, exploitation ou colonisation, tout le monde est d'accord sur ce point que le travail allemand en Turquie doit être -protégé contre les visées des puissances rivales. Ce travail doit être placé sous la protection d'une « force solide » (geschlossene Machtstellung), d'après Jaeckh. Presque tous ces auteurs dénoncent les plans de démembrement ou de partage de la Turquie qu'ils attribuent à l'Entente, et dont la réalisation « fermerait totalement ces contrées au labeur et au bénéfice économique de l'Allemagne, ou rétrécirait notre action de la façon la plus sensible » (Rohrbach). Ils opposent tout particulièrement les visées territoriales de l'Angleterre à l'intérêt qu'offrent pour l'Allemagne la « conservation intégrale » et « l'affermissement » de l'Empire. Cette conservation et cet affermissement sont cependant diversement compris. Ainsi Tannenberg veut englober toute la Turquie d'Asie dans la sphère d'influence allemande, comme l'Angleterre a englobé l'Egypte dans la sienne. D'autres, estimant que l'Allemagne seule ne suffirait pas à cette tâche énorme, l'assignent au groupe des Etats de l'Europe Centrale, du Mitteleuropa. Sous quelle forme s'exercera leur domination en Turquie d'Asie ? Ernst Hasse répond brutalement que cela ne concerne que ces Etats et l'Orient. Ritter, qui pense « que les Turcs ne sont pas un peuple en mesure de cultiver un pays » donne la formule suivante comme seule solution qui puisse satisfaire l'Allemagne, l'Autriche et la Turquie elle-même : « Confédération des Etats du Centre de l'Europe (Mitteleuropa) comme puissance protectrice de l'Asie-Mineure, avec privilège de l'ouverture et de la colonisation du pays. » C'est donc bien à l'absorption de l'Empire Ottoman tout entier par l'Allemagne que l'on vise ici, car il est évident que cette même Allemagne prétend être à la tête du Mitteleuropa.
Il est clair que pour les fins d'une telle politique la construction de chemins de fer en Turquie a une importance capitale (Rohrbach, Jaeckh, Schaefer, Ritter). Mais la ligne de Bagdad
prime toutes les autres ; c'est 1' « épine dorsale » de la Turquie, comme dit Jaeckh pour ne pas dire de l'Allemagne en Turquie, aussi bien au point de vue de la pénétration pacifique qu'au point de vue stratégique; « en effet elle réduit à quatre jours la distance de Constantinople aux avant-postes anglais, aux frontières égyptienne et persane ». Car l'ennemi de l'expansion allemande en Turquie, c'est l'Angleterre avec ses visées territoriales. Le développement des chemins de fer de Syrie et de Mésopotamie jouera un rôle analogue à celui du développement de la flotte allemande (Rohrbach). Quant au Bagdad, « lorsque la ligne Anvers-Basra, qui a Dieu pour elle (Gott in sich), sera achevée, les conséquences étendues de la politique allemande du Bagdad se manifesteront d'une manière qui déterminera les destinées du monde » (Schaefer). Qu'est-ce que cela veut dire ? Le Prince de Bulow nous déclare qu'en Mésopotamie on peut parler de « perspectives illimitées » à tous les points de vue (unbegrenzte Aussichten... in jeder Beziehung). En tout cas, M. Ritter résume à merveille les visées allemandes dans le cri de guerre « Berlin-Bagdad !... L'avenir de notre race dépend de la réalisation du devoir qu'est la construction du Berlin-Bagdad... Un Mitteleuropa uni ! Berlin-Bagdad ! » Et Paul Rohrbach, très belliqueux depuis le conflit mondial, menace l'univers d'une seconde guerre -punique si la première n'apporte pas à l'Allemagne la solution désirée en Orient !
§ 3. Un des écrivains politiques français les plus clairvoyants de notre temps, homme qui, en ce qui concerne les visées du pangermanisme, a été un véritable prophète, malheureusement trop peu écouté, — M. André Chéradame — a, en 1901, dans son remarquable livre : L'Europe et la question d' Autriche au seuil du XXe siècle, montré le grave danger qui pouvait résulter pour l'Europe du Hambourg- Golfe Persique. Et aujourd'hui, dans un autre livre retentissant, Le plan pangermaniste démasqué, M. Chéradame présente une pénétrante analyse des véritables buts de guerre de l'Allemagne. Nous en détachons les passages suivants, qu'on ne saurait trop méditer :
D'après M. André Chéradame, c'est l'Empereur Guillaume II luimême qui est le créateur et le metteur en scène du plan pangermaniste politique et militaire sorti de la doctrine pangermaniste l. Cela résulte de plusieurs de ses discours, et, pour l'Orient notamment du discours de Damas du 8 novembre 1898 ; cela résulte aussi de ce que l'Bmpereur a favorisé la
1 Le plan pangermaniste démasqué, p. 29.
création des Ligues militaire et maritime et de V Union pan germaniste {A 11deutscher Verband). M. ChéRADAME observe avec raison : « Comment pourrait-on croire que ces trois formidables sociétés, dont les moyens d'action se sont sans cesse accrus, ont pu se livrer depuis vingt ans à une propagande fort coûteuse et intense dans un empire policier comme l'Allemagne, — où rien ne peut se faire de suivi malgré le consentement des autorités, — sans que l'autocrate qu'est Guillaume II ait voulu cette propagande x ? »
« La préparation du plan pangermaniste a nécessité, depuis plus de vingt ans, une propagande formidable dans les masses allemandes et une organisation mondiale... » « Le plan pangermaniste est fondé sur la connaissance très exacte acquise par les Allemands au prix d'un travail intense qui dure depuis vingt-cinq ans, de tous les problèmes politiques, ethnographiques, économiques, sociaux, militaires et navals, non seulement de l'Europe, mais du monde entier. Or, ce travail formidable n'a pas été fait par la diplomatie officielle allemande. Il a été effectué soit par des adhérents de V Alldeutscher Verband ou Union pangermaniste, soit par des agents du service allemand secret, lequel a reçu un développement extraordinaire 2. »
Le plan pangermaniste a trouvé sa meilleure expression dans le livre de Tannenberg : « Gross-Deutschland. Die Arbeit des 20. Jahrhundert (La grande Allemagne. L'œuvre du XXe siècle), paru en 191 1. Ce plan pangermaniste de 191 1 se résume dans les quatre formules :
» Berlin-Calais ;
» Berlin-Riga ;
» Hambourg-Salonique ;
» Hambourg-Golfe Persique.
» La réunion des trois groupements : Europe centrale, Balkans et Turquie, devait placer finalement sous l'influence prédominante de Berlin 4015 146 kilomètres carrés et 204 millions d'habitants, dont 127 millions eussent été obligés de subir la domination directe ou indirecte de y y millions d'Allemands seulement3)).
» Malheureusement dit M. ChéradamE, bien que cette littérature pangermaniste fût très considérable, fort savamment documentée et répandue dans les masses à un nombre d'exemplaires énorme par des sociétés extrêmement puissantes, patronnées par les plus hautes autorités de l'Empire, bien rares furent ceux hors d'Allemagne qui voulurent croire à son extrême importance. Mais maintenant, celle-ci est démontrée par les faits. La réalité, l'étendue et les étapes de réalisation du plan pangermaniste de 191 1 sont établies par :
» i° La direction donnée par l'Allemagne depuis le Ier août 1914 à ses opérations politiques et militaires qui ont eu pour objectif, non pas comme beaucoup l'ont cru, de prendre des gages, mais de s'emparer des territoires à annexer à peu près exactement selon le plan de 191 1 tel qu'il est exposé dans le livre de Tannenberg ;
20 Le mémoire remis, le 20 mai 191 5, au Chancelier de l'Empire allemand par la Ligue des agriculteurs, la Ligue des paysans allemands, le groupement provisoire des associations chrétiennes de paysans allemands, actuellement association des paysans westphaliens, l'Union centrale des industriels allemands, la Ligue des industriels, et l'Union des classes moyennes de l'Empire *. L'importance de ce document ne saurait être exagérée. En effet, il émane des associations les plus puissantes de l'Empire, qui groupent tous les éléments influents du peuple allemand, notamment les agrariens et les néfastes hobereaux prussiens. Or, ce mémoire a eu pour objet, comme on le constatera, de réclamer des annexions aussi exactement conformes au plan pangermaniste de 191 1 que l'a permis le développement des opérations militaires. Pour quiconque connaît l'Allemagne, il est difficile de douter que ce
1 Loc. cit., p. 30-33.
3 Loc. cit., p. 50 et 51.
* Loc. cit., p. 43.
* Comp. sur ce mémoire, plus haut, p. 465.
mémoire a été remis à M. de BETHmann-Hoij<wEG après entente préalable avec celui-ci. On a voulu sans doute que ce document parût constituer une pression de l'opinion publique allemande dominante sur le gouvernement de Guillaume II. Mais si les idées exprimées dans ce mémoire reflètent incontestablement les volontés des cercles les plus influents outre- Rhin, elles correspondent, en outre, fort nettement au programme d'extension dont Guillaume II a préparé progressivement la réalisation depuis plus de vingt ans.
» 3° I^es déclarations faites à la séance du Reichstag du 1 1 décembre 191 5 prouvent l'exactitude de cette constatation. Le Chancelier de l'Empire a dit : « Si nos ennemis ne veulent pas se courber maintenant, ils seront obligés de le faire plus tard... Quand nos ennemis soumettront des propositions de paix conformes à la dignité et à la sécurité de l'Allemagne, nous serons prêts a les discuter... Mais nos ennemis doivent se dire que plus ils conduiront la guerre avec acharnement, plus les garanties nécessaires augmenteront...» Le député Spahn fit à la tribune du Reichstag un commentaire fort précis des paroles du Chancelier allemand. « Nous attendons » dit M. Spahn, l'heure qui rendra possible les négociations de paix, sauvegardant d'une façon permanente et par tous les moyens, y compris les acquisitions territoriales nécessaires, tous les intérêts militaires, économiques et politiques de l'Allemagne dans toute son étendue K »
Aujourd'hui le rêve de la grande Allemagne est presque réalisé.
« Le plan pangermaniste de 191 1 comportait :
» i° La création d'une grande confédération germanique devant placer sous l'hégémonie absolue de l'Empire allemand actuel (540 858 kilomètres carrés et 68 millions d'habitants) les territoires étrangers existant autour de l'Allemagne, lesquels constituent une superficie de 1 182 113 kilomètres carrés et renferment 94 millions d'habitants... La mainmise allemande sur ces territoires s'étendait, au début de 1916 : à l'Ouest, sur 90 478 kilomètres carrés ; à l'Est sur 260 000 ; au Sud (Autriche-Hongrie) sur 676 616 ; soit au total sur 1 027 094 kilomètres carrés. L'Allemagne, en ce qui concerne les territoires à englober dans la Confédération germanique, a donc réalisé son programme dans la proportion de 86%, soit à peu près les 9 /io.
» 20 La subordination absolue à l'Allemagne de tous les Etats balkaniques, dont la superficie est de 499 275 kilomètres carrés renfermant 22 millions d'habitants. (En 1916)... la mainmise allemande s'étendait sur 215 585 kilomètres carrés. Le programme allemand relatif aux Balkans a donc été réalisé dans la proportion de 43 %.
» 30 La mainmise plus ou moins déguisée de l'Allemagne sur l'Empire Ottoman soit sur 1 792 900 kilomètres carrés renfermant 20 millions d'habitants. Or, au début de 1916, l'influence exclusive allemande s'exerçait sur toute la Turquie. En ce qui concerne celle-ci, le plan allemand est donc réalisé dans la proportion de 100%.
» Groupons maintenant les chiffres permettant de constater dans quel rapport l'ensemble du plan pangermaniste de 191 1 est actuellement réalisé par l'Allemagne.
Prévisions du Réalisations plan de 191 1. actuelles,
km. carrés km. carrés