‹ Le sort de l'Empire ottomanChapitre 32 sur 43 · Turquie · texte numérisé non relu

Turquie

Total 3 474 288 3 035 579

» Ces chiffres font ressortir avec évidence qu'au début de 1916 l'Allemagne avait réalisé le plan pangermaniste de 191 1 dans l'énorme proportion de 87% soit tout près des 9/102.

1 Chéradame, loc. cit., p. 47-49.

2 Chéradame, loc. cit., p. 110-112.

M. ChéRADAME met ensuite les Alliés en garde contre le redoutable coup de la partie nulle, que pourrait tenter l'Allemagne quand elle se verrait dans l'impossibilité de conserver toutes ses conquêtes. « Nous supposerons qu'à la suite d'offensives victorieuses des Alliés, l'Allemagne se déclarera finalement disposée, non pas seulement à évacuer totalement la Pologne, les départements français, la Belgique, le Luxembourg, mais encore à restituer à la France l' Alsace-Lorraine et même à céder à titre d'indemnité tout le reste de la rive gauche du Rhin, sous la seule condition tacite de garder son influence prépondérante directe ou indirecte sur l'Autriche-Hongrie, les Balkans et la Turquie *. » Dans cette hypothèse « l'Empire allemand actuel serait donc ramené à 493 408 kilomètres carrés et à 58 millions d'habitants. Mais cette perte à l'Ouest serait formidablement compensée par le rattachement étroit qui, pour être déguisé, n'en serait pas moins réel, de l'Autriche- Hongrie à l'Empire allemand. De ce chef, l'influence de Berlin s'exercerait d'une façon directe et absolue sur :

km. carrés. Population.

Empire allemand amputé à l'Ouest. . . . 493 408 58 000 000 Autriche-Hongrie 676 616 50 000 000

Total 1 170 024 108 000 000

Il est clair que le bloc d'Etats ainsi solidement constitué en Europe centrale sous la direction de Berlin exercerait, par l'effet de son simple contact, une action prépondérante sur :

km. carrés Population.

Les Balkans 499 275 22 000 000

La Turquie 1 792 900 20 000 000

Total 2 292 175 42 000 000

» Donc, l'influence prépondérante directe ou indirecte de Berlin s'exercerait sur 3 462 199 kilomètres carrés et sur 150 000 000 d'habitants. On constate donc bien que, finalement, le coup dit de la partie nulle aboutirait en réalité à un énorme accroissement de l'Empire allemand et à la réalisation • de la partie principale du plan pangermaniste, résumée par la formule Hambourg-Golfe Persique2. »

Quelle serait alors la situation générale de la Grande-Allemagne ainsi constituée? se demande M. Chéradame, et il a la satisfaction de pouvoir prendre la réponse dans son propre livre, L'Europe et la question d' Autriche au seuil du XXe siècle, publié en 1901, où l'on peut lire ce qui suit :

« Ayant coupé en deux l'Europe, maîtresse de l'Adriatique comme de la mer du Nord, sûre de ses flottes et de ses armées, la Grande- Allemagne pèserait lourdement sur le monde. Trieste, le Hambourg du Sud, l'alimenterait dans la paix, la ravitaillerait dans la guerre. Douée d'un outillage d'une puissance incomparable, son industrie inonderait de ses produits les pays qu'elle s'ingénie avec tant d'art à accaparer : la Hollande et la Belgique déjà pénétrées ; la Hongrie, cliente ; la Roumanie, satellite ; la Bulgarie, barrière brisée ; la Bosnie et l'Herzégovine, portes de l'Orient. Au delà du Bosphore, elle atteindrait l'Asie Mineure, réservoir immense de richesses. Projetée depuis Hambourg, jusqu'au Golfe Persique, sans solution de continuité, l'immense voie ferrée allemande souderait Berlin à l'Extrême-Orient. Alors le rêve gigantesque de l'Empereur Guillaume II serait accompli. Par la force et par la richesse commerciale, l'Allemagne dominerait l'univers*. »

On ne peut qu'admirer la sagacité de M. Chéradame, en dépit de celles de ses lignes de 1901 « qui ne sont pas au point », concernant l'attitude de la Roumanie et de la Bulgarie. Et combien a-t-

1 Loc. cit., p. 135 et 136.

* Loc. cit., p. 137 et 138.

3 Loc. cit., p. 353.

il raison de conclure aujourd'hui : « La menace de réalisation du Hambourg-Golfe Persique crée entre tous les Alliés un intérêt territorial commun, bien supérieur à tous leurs intérêts particuliers, et qui doit les rendre jusqu'à la fin étroitement solidaires. En effet, sans même parler de l'intérêt d'humanité qu'il y a à ce que, — conformément au principe des nationalités, — les nombreux peuples non Allemands qui vivent entre la Bohême et le Golfe Persique ne soient pas définitivement asservis par le germanisme, la France, V Angleterre, la Russie, l'Italie ont un intérêt identique et absolument vital à ce que le Hambourg- Golfe Persique ne se réalise jamais. Cette réalisation menace également tous les Etats neutres, car elle garantirait à l'Allemagne sa domination sur le monde1... » «La réalisation du Hambourg-Golfe Persique mettrait dans les mains de Berlin tous les éléments d'une puissance économique formidable, et sans précédent dans l'histoire. Elle assurerait, en effet, à l'Allemagne le monopole exclusif de l'action économique sur près de 3 millions de kilomètres carrés de terres européennes et asiatiques (Autriche-Hongrie, Balkans, Turquie) et comporterait, en outre, la mainmise sur de nombreux points stratégiques de toute première importance (côte de l'Adriatique, de la mer Egée, Dardanelles, etc. 2). »

Et ce n'est pas tout. Car « la permanence de ces avantages énormes serait assurée à la Grande-Allemagne par l'extension du militarisme prussien. Car il faut bien comprendre, ceci est essentiel, que le militarisme prussien dont l'anéantissement constitue pour les Alliés le véritable but légitime et nécessaire de la guerre, — but infiniment supérieur à n'importe quelle acquisition territoriale, — serait rendu par la réalisation du Hambourg- Golfe Persique considérablement plus puissant qu'il ne l'était en 1914... » «...C'est au total 15 millions de soldats environ — en supposant la mobilisation portant sur seulement 10% de la population, — que la réalisation du Hambourg-Golfe Persique placerait sous l'influence directe ou indirecte des Hohenzollern. Ce chiffre serait de 21 millions de soldats, si la mobilisation portait sur 14% de la population, chiffre qui a été atteint par la Serbie, et qui semble être celui réalisé actuellement par l'Àustro-Allemagne 3. >>

1 Le plan pan germaniste démasqué, p. 147 et 148.

2 Loc. cit., p. 150.

s Loc. cit., p. 150-152.

§ 4. Friedrich Naumann est d'avis que la guerre actuelle a commencé virtuellement en 1876. Au courant de l'automne de cette année, l'Empereur de Russie demanda par télégramme de Ivivadia à Bismarck si l'Allemagne resterait neutre au cas où la guerre éclaterait entre l'Autriche et la Russie. Bismarck répondit que l'Allemagne ne saurait admettre que la position de grande puissance de l'un ou de l'autre de ces deux Etats fût ébranlée. La Russie engagea alors, au lieu d'une guerre avec l'Autriche, la guerre avec la Turquie. La suite en fut le Congrès de Berlin de 1878 et l'alliance austro-allemande de 1879, qui mirent fin à l'amitié traditionnelle russo-prussienne. « Duplice se dressa contre Duplice : l'Europe Centrale (Mitteleuropa) entre l'Orient et l'Occident *. »

Avec notre éminent compatriote M. Paul Milioukoff 2, nous estimons que M. Naumann exagère. Bismarck croyait l'alliance avec l'Autriche compatible avec une alliance avec la Russie. C'est pourquoi, en 1881, les trois Empereurs purent conclure un traité en vertu duquel aucun changement territorial en Turquie d'Europe ne pouvait désormais se faire que d'un commun accord, et la fermeture des Détroits était proclamée principe de droit public européen, que la Turquie ne pourrait enfreindre sans risquer la garantie de son intégrité 3. Le traité de Skiernewice, où les trois Empereurs se rencontrèrent en 1884, fut une nouvelle édition de celui de 1881 ; il contenait une garantie réciproque de neutralité bienveillante pour le cas où l'un des trois Empires serait attaqué. Ce traité fut renouvelé en 1887 entre l'Allemagne et la Russie. C'est le fameux traité de réassurance (Ruckversicherungsvertrag) qui garantissait à chacun des contractants la neutralité bienveillante de l'autre en cas d'attaque, qui assurait donc aussi la Russie contre une attaque de l'Autriche 4. Après la retraite de Bismarck, en 1890, et son remplacement par le Comte de Caprivi, le traité de réassurance ne fut pas renouvelé. Le premier voyage de l'Em-

1 Naumann, Mitteleuropa, p. 54.

2 Voir son article : « Constantinople et les Détroits » dans le journal russe Le Messager de l'Europe, janvier 19 17, p. 368.

» Miuoukoff, loc. cit., p. 368.

* Le Comte Reventxow (Deutschlands auswàrtige Politik, 1888-1914, 4e édition 1916) est de l'avis que le Ruckversicherungsvertrag visait surtout l'Angleterre, mais admet (p. 22) qu'en cas d'une attaque de la Russie par l'Autriche-Hongrie, l'Allemagne aurait été tenue à une neutralité bienveillante envers la Russie ; et il n'y aurait eu aucune déloyauté de sa part vis-à-vis de l'Autriche, car l'alliance austro-allemande était strictement défensive.

pereur Guillaume à Constantinople ne précéda que d'une année (1889) ce non-renouvellement, et l'alliance russo-française fut conclue en 1891.

Comme le Français Chéradame et comme le Russe Miuoukoff, l'Allemand RevEntlow place le commencement de la nouvelle politique allemande en Orient aux débuts du règne de Guillaume II. « La politique allemande depuis 1888, dit le Comte Reventlow, vit dans la conservation de l'Empire Ottoman un élément essentiel de l'avenir de l'Allemagne, et se proposa comme but de travailler non seulement à la conservation, mais à l'affermissement de la Turquie. Il y avait quelque chose de nouveau dans cette politique : une puissance européenne aspirait sincèrement, sans arrière-pensée, au renforcement de l'Empire turc à l'intérieur et à l'extérieur. Le motif ou le but de cette tendance était double : l'Empire allemand voulait se créer en Turquie et, en général dans l'Orient, un nouveau débouché pour son industrie, et en même temps un champ d'activité croissant pour ses finances et son commerce. » Par contre, la politique des autres grandes puissances, à l'exception de l'Autriche, était basée sur l'affaiblissement de la Turquie. L/idée essentielle de la nouvelle politique orientale de l'Allemagne, malgré toutes les lacunes, toutes les faiblesses de sa réalisation, était grande et de longue vue. Son symbole était le projet du chemin de fer du Bagdad, ligne entre Constantinople et le Golfe Persique à travers l'Asie Mineure et la Mésopotamie. La première condition de succès de ce plan était, au point de vue allemand, la liberté et la sécurité de la ligne Berlin- Vienne-Constantinople, donc une ligne libre à travers la péninsule balkanique 1.

La propagande pangermaniste, ostensiblement favorisée par les cercles officiels et militaires allemands, jette une lueur tragique sur les phrases candides du Comte Reventlow, concernant la sincérité et la franchise de la politique allemande en Orient. Peut-être l'Empereur Guillaume et ses fidèles ne pensaient-ils pas encore en 1888 à la liquidation de la Turquie. Mais ils voulaient la conserver aux fins de s'en réserver l'exploitation exclusive. C'est de cette idée que le Bagdad est le symbole. Le désir de s'étendre aussi dans d'autres parties du monde, et les changements fréquents de la constellation des puissances pendant la période

1 REVENTXOW, loc. cit., p. 336-338.

1888-1914 ont pu souvent changer la direction de l'impérialisme allemand. L'éclipsé momentanée de la Russie dans les Balkans, parce qu'elle était engagée en Extrême-Orient, et les arrangements austro-russes de 1897 et 1903 qui en furent la conséquence ; la retraite de la France devant l'Allemagne en 1905 dans la question marocaine, retraite suivie cependant de l'échec de l'Allemagne à la conférence d'Algésiras sur le Maroc (1906), auquel l'orateur impérial de Tanger aurait voulu conserver une indépendance conçue dans le même esprit que celle de la Turquie ; l'entente anglo-russe de 1907 ; la retraite de la Russie devant l'Allemagne en 1909 dans la question de l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine ; l'accord russo-allemand de Potsdam (1910) ; enfin l'arrangement franco-allemand de 1911 sur le Maroc et le Congo, après le « coup » d'Agadir, ont certainement influé dans des sens divers sur la politique allemande d'expansion, en en ralentissant ou en accélérant le mouvement 1. Mais jamais, pendant ces fluctuations de l'impérialisme politique de l'Allemagne, l'impérialisme économique de cette puissance, symbolisé dans le Bagdad, « épine dorsale » de la Turquie régénérée, n'a fléchi. Et M. Schaefer, dont nous avons analysé plus haut le travail, a raison de vanter « le mérite de la diplomatie allemande d'avoir obtenu tard, il est vrai — mais pas trop tard — la reconnaissance internationale du chemin de fer de Bagdad de Haidar-Pacha à Basra, et cela sans guerre et déjà avant la guerre ».

M. Milioukoff estime que Naumann aurait dû dater le commencement de la politique mondiale allemande de 1890, année du non-renouvellement du traité de réassurance russo-allemand, et pas de 1876 2. M. Milioukoff place, d'ailleurs, l'époque critique où fut virtuellement décidée la grande guerre, dans les années 1908-1909 ; c'est la période où la Russie, encore trop affaiblie par sa guerre avec le Japon, dut capituler devant les visées nettement impérialistes de l'Allemagne, définitivement tournées vers le Proche Orient après son insuccès au Maroc 3. Une fédération entre les peuples balkaniques, dit avec raison M. Milioukoff, aurait pu encore créer au dernier moment une barrière entre l'Austro- Allemagne et la Turquie. Malheureusement, la diplomatie des

1 Voir là-dessus le livre cité du COMTE REVEntlow et l'article de M. Mn<lou- KOPP, p. 37I-378- ■ Loc. cit., p. 371.

* Loc. cit., p. 377.

Empires Centraux sut semer la discorde entre les alliés balkaniques et s'ouvrir de nouveau la voie vers Salonique.

En 1912, parut en Allemagne une brochure anonyme intitulée Deutsche Weltpolitik und kein Krieg (Politique mondiale allemande sans guerre) qui fit beaucoup de bruit. L'auteur, qu'on suppose être un haut fonctionnaire du Ministère des colonies allemand, indiquait les dangers d'une colonisation allemande en Turquie d'Asie \ Il préconisait, par contre, la consolidation de l'Allemagne dans l'Afrique centrale. « Nous ne pouvons songer, dit-il, à nous engager tout ensemble en Orient et en Afrique ; ce qu'il faut, c'est la concentration et non la dispersion de nos forces. Nous avons à décider si nous voulons poursuivre notre politique d'expansion en Turquie d'Asie ou dans l'Afrique centrale... L'Allemagne ne pourrait absolument songer à se fixer dans la Turquie d'Asie qu'à la condition que la domination ottomane vînt à s'écrouler... Mais plus importantes encore sont pour nous les conséquences qui résulteraient d'une action en Asie, au point de vue de nos rapports avec les principales grandes puissances. Nous serions entraînés irrésistiblement dans un conflit avec la Russie, conflit que le principe fondamental de la politique de Bismarck était d'éviter... De quelque côté donc que l'on considère les chances de succès d'une entreprise allemande dans la Turquie d'Asie, on en arrive invariablement à reconnaître que toutes les bases naturelles et les conditions de notre situation, au point de vue de la géographie politique, sont opposées à cette entreprise, et que toutes les considérations d'ordre politique et stratégique nous mettent nécessairement en garde contre elle. Dans l'Afrique centrale, au contraire, toutes les circonstances naturelles sont en notre faveur. »

Ces conseils de l'auteur donnés, d'après M. Maximilien Harden, «très officieusement» (ofîiciosissime 2), furent combattus par ce publiciste comme trop modérés ; ils furent, par contre, appréciés par H ans Deebruck. Il semblerait en tout cas qu'en 1912, il y eût encore, dans les sphères officielles allemandes, des personnes se rendant compte des dangers de la politique agressive de l'Allemagne en Turquie. La réponse leur fut donnée, en 1913, par l'envoi de la mission Liman von Sanders en Turquie. L'impérialisme politique venait à l'appui de l'expansion économique.

1 Voir Andi,er, Le pangermanisme colonial, p. 288-327.

2 Andi,er, loc. cit., p. 288.

Les vœux des pangermanistes étaient enfin exaucés. L'Allemagne était descendue en Turquie.

§ 5. Nous croyons avoir démontré dans la troisième partie de ce livre qu'aujourd'hui la Turquie est, de fait, sous la tutelle de l'Allemagne. Il serait naïf de s'imaginer que cette mainmise, fruit d'une longue préparation et d'une active propagande, pourrait être abandonnée de bon gré par l'Allemagne. Le programme allemand de l'avenir a été d'ailleurs admirablement exposé dans un article de la Frankfurter Zeitung du 13 septembre 1916 (Le prO' blême de la Turquie).

Ce très curieux article constate dans la Turquie d'aujourd'hui une certaine tendance à l'exclusivisme oriental, qui se manifeste souvent par la haine de l'étranger, haine dont l'élément allemand se ressent comme les autres. Cette tendance, qui s'est emparée des cercles politiques et intellectuels, pourrait être définie la stamboulisation (Stambulisirung) de Byzance. Il faut donc prendre des mesures garantissant l'alliance turco-allemande pour l'avenir après la guerre.

« Tandis que, dans les discussions sur l'avenir germano-turc, les questions de politique commerciale et de communications occupent le premier plan, ici nous soulignons intentionnellement le problème militaire, car les leçons de la guerre font naître le sentiment qu'on a trop pensé et parlé du chemin de fer de Bagdad et trop peu de convention militaire. L'affermissement militaire de la Turquie est un but de la politique allemande, souvent et ouvertement proclamé ; le travail allemand sur ce terrain était ordinairement celui d'un professeur désintéressé, de réputation mondiale ; nous instruisions la Turquie, comme le Japon, dans le métier militaire moderne, et nous sommes en train de lui communiquer l'art spirituel de l'application. Mais non seulement, il ne faut pas faire un mystère de ce que nous ne jouons plus le rôle du maître d'escrime, et que nous aiguisons consciemment l'épée étrangère pour notre propre défense, mais il faut le dire à haute voix ; car il ne serait pas bon que quelque part en Turquie ou ailleurs pussent s'accréditer de fausses conceptions sur notre intention. Le but de notre action est de rendre l' armature turque aussi sûre (zuverlâssig) pour nous que la nôtre l'est pour la Turquie. La même étincelle électrique devra mobiliser les armées sur le Rhin, la Vistule et le Bosphore, que l'Allemagne seule, ou seulement la Turquie soit menacée. La même chose s'applique à la flotte. La Porte — se conformant à l'ancienne politique qui utilisait les services de chaque puissance quitte à se faire exploiter par chacune — en a pu confier l'instruction technique avant la guerre, aux mains de l'Angleterre champion des mers. Les temps de cette liberté de choix (Wahlfreiheit), qui était le signe de la plus grande servitude, sont passés ; car l'Allemagne peut admettre qu'un Etat quelconque délivrant des concessions serve d'objet à sa politique en même temps qu'à celle de ses ennemis ; mais elle ne saurait le tolérer de la part d'un allié. La guerre a entraîné cette conséquence que l'Allemagne doit définitivement abandoimer vis-à-vis de la Turquie les traditions de la politique européenne et prendre à l'égard de cette puissance une position spéciale (Sonderstellung) laquelle impose sans doute les plus grands devoirs, mais en même temps confère les plus grands droits l.

« La revendication de ces droits impose à la politique turco-allemande une

1 « Der Krieg hat es entschieden, dass Deutschland endgiiltig aus der traditionnellen Richtung europàischer Politik zur Tiirkei heraustritt in eine Sonderstellung, die grôsste Pflichten auferlogt, aber auch grôsste Rechte nicht nur fordern darf, sondern besitzen muss, »

WS SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN 35

546 EE SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN

tâche nouvelle et difficile. Car il est rare dans l'histoire qu'un Etat hautement développé contracte une alliance à vie (Lebensbund), solide et sur le pied de l'égalité avec un partenaire tout autrement organisé, ancien, il est vrai, mais appartenant à une autre sphère de culture et non développé d'après les idées européennes. La voie normale de l'incorporation (Einordnung) de tels Etats aux intérêts supérieurs des plus grands est la conquête. La Russie et l'Angleterre l'ont choisie quand elles ont créé leurs empires mondiaux. Il faut reconnaître que l'Angleterre a su garder les fruits de ses conquêtes lorsqu'au régime de la force elle a fait succéder celui de la liberté ; ainsi elle possède aujourd'hui dans les républiques boërs des auxiliaires volontaires. Les anciennes illusions concernant la dislocation de l'Empire mondial des Anglais, bâti sur les Dominions, se sont dissipées : Le Canada et l'Australie pourraient se « libérer », mais ils ne le veulent pas. Peut-être, pourraiton tirer de cet événement original une leçon ; nous ne voulons ni ne pouvons conquérir la Turquie, pour la dominer et en faire un pays soumis ; mais nous devons vivre avec la Turquie la vie politique que la vieille Angleterre vit avec l'Australie, dont les régiments se battent pour la cause de la métropole, et dont les chantiers construisent des vaisseaux pour la suprématie maritime anglaise. Nous ne voulons pas toucher à Stamboul, mais Péra-Galata doit devenir la demeure de l'alliance germano-turque (deutsch-tûrkischen Blindes) et

le grand pont doit devenir l'escalier de notre maison »

On ne saurait mieux dire. Et maintenant relevons les déclarations officielles de l'Allemagne à l'égard de son alliée turque.

Le 9 novembre 1916, M. de Bethmann-Hou,weg dénonce au Reichstag, « la politique de violence » des Alliés, dont il voit une manifestation en ce fait que, d'après des sources sûres, « l'Angleterre et la France ont déjà garanti à la Russie, en 1915, la domination territoriale sur Constantinople, le Bosphore et la rive occidentale des Dardanelles avec un hinterland, et que le partage de l'Asie Mineure a été résolu entre les puissances de l'Entente. »

La note allemande du 12 janvier 1917 dénonce de nouveau, parmi les buts de guerre des Alliés, « le partage de la Turquie ».

La « résolution de paix » du Reichstag du 19 juillet 1917 défend implicitement l'intégrité de la Turquie : « Tant que les gouvernements ennemis... menacent l'Allemagne et ses alliés de conquêtes, de violence, le peuple allemand est résolu à rester inébranlablement uni et à persévérer dans la défense de ses droits à l'existence et à son développement, ainsi que dans celle des droits de ses alliés. »

Si nous résumons maintenant tout ce que nous avons exposé sur la propagande pangermaniste et sur la politique allemande, d'après les aveux des hommes politiques allemands les plus compétents ; si nous nous souvenons de l'état de vasselage auquel la grande guerre a réduit la Turquie vis-à-vis de l'Allemagne ; et si nous rapprochons cette situation de fait des déclarations hypocrites du Reichstag et du Chancelier de l'Empire allemand sur la

défense des droits de la Turquie contre les visées des Alliés, nous ne pouvons arriver qu'à une seule conclusion :

« Le but de V Allemagne en Turquie est, en fait, la défense de l'Empire Ottoman contre toute atteinte à son intégrité venant d'une autre puissance, mais aussi la mainmise complète et sous tous les rapports sur son alliée turque. »

Une telle mainmise de fait est, dans l'esprit allemand, parfaitement conciliable avec la répudiation des buts de conquête et d'asservissement que renferme le manifeste du Ier août de l'Empereur Guillaume. C'est à cette partie nulle, pour parler avec M. Chéradame, que veut aboutir l'Allemagne.

B. Buts de guerre des Alliés en Turquie.

§ 1. Dans les notes et les déclarations des hommes d'Etat de l'Entente, nous relevons les passages suivants, qui se rapportent à leurs buts de guerre concernant l'Empire Ottoman.

La note des Alliés du 10 janvier 1917 dit que leurs buts de guerre impliquent « ...l'affranchissement des populations soumises à la sanglante tyrannie des Turcs ; le rejet hors d'Europe de l'Empire Ottoman, décidément étranger à la civilisation occidentale. »

M. Milioukoff, ministre des Affaires étrangères de Russie, déclare en avril 19 17 au correspondant du Temps que les aspirations des Alliés tendent à établir « une carte de l'Europe sudorientale qui pourrait être considérée comme éternelle ». Cette carte prévoit, entre autres, « la liquidation des possessions turques en Europe, la libération des peuples habitant l'Asie Mineure, la libération de l'Arabie, de l'Arménie, de la Syrie ; et finalement cette carte comporte la nécessité de reconnaître à la Russie le droit à la possession des Détroits. »

Le 18 janvier 1917, M. Balfour, dans une note au Président Wilson, déclare que les intérêts de la paix aussi bien que les aspirations des nationalités exigent qu'on en finisse avec la domination turque sur les autres peuples.

Le 16 mai 1917, à la Chambre des Communes, Lord Robert Cecil se refuse à considérer l'indépendance proclamée par l'Arabie comme une annexion, et déclare qu'en toiit cas ce pays ne sera pas replacé sous la domination turque par la force ou l'influence de l'Angleterre. Quant aux Arméniens, tout changement, même la plus complète annexion impérialiste, serait un bienfait pour le

peuple qui a souffert de pareils crimes. Le cas de la Syrie et de la Palestine est analogue.

Le 25 mai 1917, le congrès des paysans russes, présidé par M. Bounakoff, déclare que la paix devra proclamer l'indépendance complète de l'Arménie.

Le 20 juin 1917, M. Sonnino s'élève contre une formule « ...qui, excluant toute réparation des iniquités et des cruelles violences subies par la Belgique, impliquerait une infâme tolérance ultérieure de V extermination progressive des Arméniens ou entraverait la reconstitution d'une Pologne unie et indépendante ».

Le 29 juin 1917, M, Lloyd George déclare que la Mésopotamie « ne sera jamais restituée à la tyrannie dévastatrice du Turc... Il a menti à son trust, et la tutelle doit être confiée à des mains plus compétentes et plus équitables, choisies par le Congrès qui arrangera les affaires du monde. La même observation s'applique à l'Arménie, pays trempé dans le sang des innocents, massacrés par le peuple qui était tenu de les protéger. »

§ 2. Les buts de guerre des Alliés concernant la Turquie, que nous venons d'énumérer, ne sauraient être qualifiés d'annexionistes. Le démembrement de l'Empire Ottoman, vers lequel ils convergent, n'est que la suite logique du grand but juridique des Alliés : l'instauration d'une humanité pacifique composée de nations libres, organisées par le Droit. Ce n'est pas le désir de conquêtes qui inspire les Alliés, mais le besoin impérieux qu'éprouve la partie non-allemande de l'humanité de libérer les peuples soumis à la « tyrannie sanglante » des Turcs, et d'arracher d'immenses territoires à l'incurie barbare des descendants d'Osman.

Parmi les buts des Alliés, il en est cependant un qui, dans le camp adverse, est surtout qualifié de but de conquête et opposé aux déclarations de l'Entente répudiant des annexions pareilles. C'est l'attribution de Constantinople et des Détroits à la Russie. Nous allons démontrer ici la fausseté de cette appréciation. Et pour prouver toute notre objectivité, nous allons commencer par chercher dans l'argumentation des plus mortels ennemis de la Russie, les Allemands, les motifs pour lesquels ils s'opposent au déploiement des couleurs russes sur Constantinople.

§ 3. Trois ennemis acharnés de la Russie, MM. Axel Schmidt, Hermann et Paul Rohrbach, se sont rencontrés dans la seconde

livraison du recueil Le danger russe, édité par le dit Rohrbach, pour prouver la nécessité vitale pour l'Allemagne d'empêcher la réalisation du « but final » de la Russie — son installation à Constantinople *. C'est un livre des plus instructifs pour l'intelligence de la véritable portée de l'antagonisme russo-allemand au sujet de Constantinople.

M. G. Hermann intitule son chapitre : Les bases économiques de la lutte pour les Dardanelles. Il a pris pour base de son travail les données de la statistique officielle russe 2.

« Aucune autre grande puissance, dit M. Hermann, ne dépend dans une aussi grande mesure que la Russie de son bilan de commerce (Handelsbilanz). La Russie doit maintenir l'activité de son bilan de commerce, pour ne pas ébranler son « bilan de paiement » (Zahlungsbilanz) vis-à-vis de l'étranger, c'est-à-dire qu'elle doit veiller à ce que son exportation dépasse toujours son importation dans une proportion considérable. D'autres grands Etats, comme l'Allemagne et l'Angleterre, peuvent facilement obtenir un bilan de paiement actif malgré un bilan de commerce passif, conserver et même augmenter leur richesse, en faisant bénéficier leur économie nationale de grandes sommes représentant les frets, provisions et droits de commission pour travaux et services dans le domaine international, ainsi que les intérêts de capitaux investis à l'étranger. D'autres Etats, par exemple l'Italie et la Suisse, disposent d'un apport constant d'argent liquide, grâce au mouvement des étrangers, lequel, pour l'Italie seule, est évalué à 600 millions de lires annuellement. La Russie ne dispose d'aucun de ces moyens. Au contraire, tous ces chapitres du bilan de paiement sont passifs pour elle, c'est-à-dire qu'elle a plus à payer à l'étranger qu'à en recevoir. La raison en est claire. La Russie ne possède pas de flotte commerciale importante à elle ; elle dépend, pour le commerce international, de l'armateur, de l'agent, du banquier étranger ; elle ne voit pas affluer les étrangers dans son pays ; au contraire, elle envoie un nombre considérable de voyageurs au dehors ; et enfin, elle est annuellement redevable à l'étranger de sommes qui s'élèvent à nombre de millions à titre d'intérêts pour les emprunts d'Etat, de communes et

1 Die Russischc Gefahr, Beitrage und Urkunden zur Zeitgeschichte, herausgegeben von Paul Rohrbach ; 2. Das Endziel Iïusslands, von Axel Schmidt mit einem ôkonomisch-politischen Kapitel von G. Hermann ; Stuttgart 1916.

1 Obzor wnechnei torgowli Rossii.

550 I,E SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

de chemins de fer, et, enfin, ce qui n'est pas le moindre, pour le capital industriel étranger investi en Russie1. »

« L,a seule compensation à ce fait se trouve dans le commerce extérieur. C'est seulement par l'excédent de l'exportation des produits de son sol que la Russie peut maintenir son bilan de paiement». Aujourd'hui, il n'est même plus possible d'obtenir une compensation par l'exportation des métaux précieux ; car depuis l'introduction du cours en or (1897), la Russie, malgré ses mines d'or et d'argent, est forcée d'importer plus de métaux précieux qu'elle n'en peut exporter.

Aussi les statistiques du bilan de commerce de la Russie montrent-elles, depuis la dernière guerre russo-turque (1877-1878) et jusqu'à nos jours, un accroissement progressif de l'exportation et une diminution constante de l'importation. Les disettes des années 1890-1900 n'ont causé qu'un arrêt passager dans ce mouvement, sans pouvoir ébranler l'activité du bilan de commerce. Ainsi, en 1877, l'excédent de l'exportation sur l'importation était de 206,9 millions de roubles, et, en 1911 de 429,7 millions (le commerce des métaux non compris2).

« Au point de vue du bilan de commerce, le trafic de la mer Noire est pour la Russie d'une importance décisive. Il offre un excédent de l'exportation sur l'importation qui dépasse considérablement l'activité du bilan général du commerce extérieur russe. En d'autres ternies : le commerce extérieur russe serait passif dans son ensemble sans le commerce de la mer Noire ; en cas d'interruption prolongée de l'exportation du sud de la Russie par la mer Noire et les Dardanelles, la Russie devrait cesser ses paiements à l'étranger et, de plus, renoncer à une grande partie de son importation, ce qui équivaudrait à la banqueroute d'Etat et à une ruine définitive de l'économie nationale3.»

En 1877, *e trafic de la mer Noire ne participait à l'excédent de l'exportation générale russe sur l'importation, qui s'élevait à 206,9 millions, que pour 19,7 millions. Pour la période de 1881- 1889, l'excédent de l'exportation du commerce russe par la mer Noire dépasse déjà de 228 millions l'excédent total de l'exportation sur l'importation. Et pour la période de 1903 à 191 1, l'activité du commerce sud-russien dépasse l'activité générale du corn-

2 1. c, pp. 56-57.

8 1. c, pp. 5S-59.

merce de plus de 732 millions de roubles. « Le commerce extérieur de la Russie aurait donc, sans le trafic de la mer Noire, présenté, pendant les dernières neuf années, au lieu d'un actif de 3018 millions, un passif de 732 millions de roubles, situation que l'Etat aurait difficilement supportée1. »

Pour le commerce intérieur entre le nord et l'est de l'Empire russe, d'une part, et le sud de l'autre, régions séparées par d'immenses distances et manquant de communications fluviales suffisantes, la route maritime par la mer Noire et les Détroits est déjà indispensable. La statistique du commerce entre les ports de la mer Noire, de la mer Blanche, de la Baltique et de l'Océan Pacifique montre que le cabotage total entre la mer Noire et les trois autres mers, qui en 1907 s'élevait à 64,1 millions de roubles, atteignait en 191 1 91,8 millions. Il serait donc impossible de diriger le commerce extérieur du sud de la Russie par la voie de terre vers les ports baltiques ou l'Allemagne, car la loi de la concurrence oblige le commerce extérieur à jeter les marchandises sur le marché mondial en masses et à bon marché ; d'autre part, la construction des routes fluviales nécessaires exigerait des dizaines d'années et des milliards : aussi l'exportation russe par la mer Noire, laquelle, pour la période de 1909-1911, atteignait les 42,2% de l'exportation générale (au lieu de 30,6% de la période 1881-1883) se composait-elle, en 1911, pour 93,9% d'articles bon marché : blé, naphte, minerais de fer et de manganèse, en tout 713,9 millions de pouds2.

L'exportation du blé occupe la première place. Elle représente les 77,9 % de toute l'exportation sud-russienne, et, pour la période 1909-1911, les 54,5% de l'exportation générale russe. L'exportation totale russe de blé, depuis 1881 à 1911, a quadruplé, mais celle qui se fait par la mer Noire a augmenté dans de plus grandes proportions encore : pendant la période 1881-1883, elle n'atteignait, en moyenne, que les 44,7% de l'exportation totale du blé russe ; pendant la période 1909-1911, les 72,4%. « Il est donc démontré avec une clarté qui ne laisse subsister aucun doute, que l'exportation de blé du sud de la Russie est la base du commerce extérieur russe et qu'à en juger par l'ascension de la courbe, elle doit gagner encore énormément en importance dans un avenir prochain. » Il faut dire la même chose de l'exportation des diffé-

2 1. c, pp. 60-62,

552 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

rentes sortes de blé. La statistique démontre l'augmentation de l'exportation du froment, de l'orge et du maïs — qui sont surtout cultivés dans le sud — et, en grande partie, de celle du seigle, sortes de blé qui sont exportées par la mer Noire, tandis que l'exportation de l'avoine et d'une partie du froment, qui se fait par la Baltique, a diminué. «Le développement de l'exportation du blé russe se produit donc sur les bords de la mer Noire, et l'augmentation de la production du blé russe s'opère dans la Russie du sud1. »

De même, le naphte et les minerais de manganèse sont exportés par la mer Noire pour le 88 au 100% de l'exportation générale, le minerai de fer dans une proportion moindre (71,9% en 19112).

« Nous voyons comment, en Russie, depuis un peu avant 1880 le centre de gravitation de l'économie nationale russe a passé de la Russie du nord et du milieu à celle du sud, et comment cette évolution s'accentue et s'accentuera encore. Le cœur de la Russie n'est plus au nord, ni à Pétersbourg, ni à Moscou, mais, pour autant qu'il s'agit de son existence comme grande puissance, au sud. La Russie pourrait facilement supporter la perte de la Pologne, de la Lithuanie, de la Finlande et des provinces Baltiques, elle resterait malgré cela un riche et grand Etat — mais elle ne saurait exister comme grande puissance économique sans ses riches territoires du sud... 3 »

« Seule, une Russie complètement vaincue pourrait renoncer aux territoires du sud. Et tant que la Russie possède ces territoires, elle doit avoir la possibilité d'en verser les produits sur le marché mondial. En outre, la Russie doit songer à assurer son exportation méridionale. Pour toute l'exportation sud-russienne, il n'y a qu'une route maritime — celle des Dardanelles... Les Dardanelles sont donc la clef du commerce de la mer Noire, du bilan de commerce russe, et partant du bilan de paiement de l'Empire. Dans la garantie du libre passage par ces routes maritimes se trouve l'intérêt réel de la Russie d'aujourd'hui, celui pour lequel elle combat. Le bonheur et le malheur de la Russie sont entre les mains de l'Etat qui domine sur les Dardanelles. »

« Même la neutralisation des Détroits ne peut offrir une garantie suffisante, car l'Etat riverain des Détroits peut les fermer à tout moment, comme l'Angleterre a fermé le Canal de Suez pen-

1 1. c, pp. 62-64.

dant cette guerre... » « Ce qu'il faut entendre par une issue libre sur la Méditerranée, le gouvernement russe l'a déclaré franchement en énumérant ses buts de guerre : la possession des Dardanelles par la Russie... Ce ne sont plus des idées religieuses, et encore moins des idées panslavistes qui forcent la Russie à étendre sa main vers Constantinople, c'est l'amère nécessité de son existence » (es ist die bittere Notwendigkeit seiner Bxistenz1).

« S'il est vrai que Pierre le Grand, il y a deux cents ans, a dû conquérir pour son paj^s l'accès de la Baltique, le présent exige impérieusement la lutte pour les Dardanelles jusqu'à la victoire complète ou l'anéantissement.

» Voilà les bases réelles de la politique russe de notre temps, en opposition à celles de la guerre turque de 1877-1878. Alors les Dardanelles offraient à peine un intérêt réel, puisque le développement du territoire économique du sud de la Russie et de l'exportation par les Dardanelles ne commence que plus tard. Si alors c'étaient des motifs idéals qui poussaient à la guerre, ce sont aujourd'hui, en première ligne, des motifs pratiques, qui touchent de près l'existence de l'Etat. Tant que la Russie sera grande et forte, elle tendra vers Constantinople, que la route qui y mène passe par Vienne ou même par Berlin. »

Et M. Hermann conclut :

« Ce que nous avons vécu pendant les journées de juillet et d'août 1914 se répétera tant que le péril russe ne sera pas conjuré par de lourdes défaites de la Russie, et qu'on ne l'aura pas radicalement et pour toujours affaiblie (durchgreifende, dauernde Schwàchung Russlands) en lui arrachant de grands territoires. Une paix avec la Russie avant son écrasement définitif équivaudrait pour la Quadruplice à de nouvelles guerres dans un avenir prochain jusqu'à ce que la Russie ou bien ait atteint son but, ou bien ait cessé d'être la grande puissance actuelle. Jusqu'à l'issue de cette lutte décisive, la Russie constituera une grave menace pour les Dardanelles et, partant, pour notre politique d'Orient, pour nos alliés et pour nous-mêmes...2 »

§ 4. Le chapitre économique de M. Hermann est certainement la partie la plus importante du livre sur Le danger russe. Les autres chapitres, écrits par M. Axel Schmidt, traitent la question

554 EE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

au point de vue des aspirations nationales et religieuses du peuple russe. Mais, après un long exposé du mouvement historique de la Russie vers la mer libre, de l'idée de la « troisième Rome » et des tendances du panslavisme, M. Axée Schmidt arrive à la conclusion que la « politique d'expansion » russe d'aujourd'hui, poursuivie par le néoslavisme libéral (cadets et octobristes), est basée principalement sur des raisons d'ordre matériel. « Le désir de posséder Constantinople, qui jusqu'ici s'inspirait d'une idée ecclésiastique (kirchlich orientiert) est maintenant le résultat d'un calcul économique (wirtschaftlich errechnet1).

Si l'on prenait au mot M. Axée Schmidt, il n'y aurait donc pas lieu de discuter avec lui l'idéal politique et moral de la Russie, la poussant vers Constantinople. Mais comme nous n'adhérons nullement à l'école du matérialisme économique, nous croyons intéressant de nous arrêter quelques instants aux critiques adressées par M. Axée Schmidt à la pensée nationale russe.

L'auteur allemand dit :

« Si l'on examine plus attentivement le changement qu'a subi la doctrine slavophile de l'autocratie, de l'orthodoxie et de la nationalité grande-russienne, du panslavisme au néoslavisme, il apparaît clairement que son geste libérateur est un mensonge » (ihre Befreiergeste erlogen ist) . Car, continue M. Axée Schmidt, cette doctrine, qui fait de l'orthodoxie son second symbole, ne saurait porter la liberté aux peuples slaves non-orthodoxes ; témoin la conduite des autorités russes dans la Galicie orientale durant l'occupation au cours de cette guerre. Et le néoslavisme ne peut prétendre à être reconnu comme une doctrine générale, puisqu'il préconise une politique d'expansion panrusse, sans penser aux dommages qui résulteraient pour les Bulgares et les Roumains de la fermeture de la mer Noire à la libre circulation. »

« Toutes ces belles paroles slaves ne sont inventées que pour couvrir l'égoïsme brutal du panrussisme qu'a toujours pratiqué l'Etat moscovite. La parole de Pouchkine, suivant laquelle toutes les sources slaves doivent aboutir dans la mer russe, caractérise cette politique égoïste de l'Etat moscovite avec un sans-gêne brutal. Les beaux mots de « chrétienté » et de « fraternité » ne doivent servir qu'à masquer l'inouïe opiniâtreté (Zielstrebigkeit) dont l'Etat moscovite a fait preuve en tout temps, pour fonder

un empire mondial qui ne repose pas sur son propre travail, mais sur l'exploitation des forces d'autrui (Raubbau) \ »

Nous ne comprenons pas trop de quelle fermeture de la mer Noire à la libre « circulation (Verkehr) » M. Axel Schmidt veut parler, et nous affirmons qu'une telle idée n'est jamais entrée dans les intentions de l'ancienne Russie, pour ne pas parler de la nouvelle. En général, il nous semble que M. Axel Schmidt ne se fait pas une idée bien claire des aspirations idéalistes de la Russie moderne, qui se joignent aux motifs économiques par lesquels elle est orientée vers Constantinople.

En effet, M. Axel Schmidt cite les paroles du prince Eugène Troubetzkoi, prononcées au commencement de la guerre : « Ce n'est pas pour des buts étroitement nationalistes, égoïstes, mais seulement au nom de la pensée humaine surnationale et générale, que la Russie peut établir sa domination sur Zargrad et les Détroits. A cet effet, elle doit vaincre son égoïsme national et manifester une force spirituelle plus élevée que celle des peuples contre lesquels elle combat. Car Zargrad est liée insolublement à l'idée du règne chrétien ; grâce à sa situation centrale et dominante, elle est le point convergeant des différents espoirs et des différentes craintes des peuples. Ni d'une façon, ni de l'autre elle ne doit servir à la domination d'un peuple sur l'autre, mais à tout le monde, à toute l'humanité. » Et plus loin: «La domination sur les Détroits peut être nécessaire pour assurer à la Russie son pain quotidien, et la domination sur Zargrad comme condition de sa puissance et de sa valeur politique. Mais la cathédrale de Sainte-Sophie donne à la vie nationale son véritable sens, sans lequel toute richesse, tout pouvoir, sans lequel l'existence même du peuple russe n'a pas la moindre valeur. C'est pour cette cathédrale qu'il vaut pour la Russie la peine de vivre, c'est là la seule justification de son existence ; c'est le but au nom duquel la Russie mène maintenant la lutte à la vie et à la mort contre les puissances occidentales alliées — germano-autrichiennes — et contre la puissance orientale turque. Toutes les questions relatives à la vie russe, touchées par la guerre présente, culminent, d'une façon ou de l'autre, dans cette seule question centrale de savoir si la Russie réussira à relever la cathédrale profanée, et à rallumer la lumière éteinte par les Turcs3. »

1 1. C., pp. 53-51.

2 1. c, pp. 42-43.

M. Axel Schmidt dénonce également M. Pierre Strouvé, comme « prêtant aux convoitises russes sur Constantinople et les Détroits un caractère mystique ». Il cite de lui les passages suivants : « La Russie est maintenant appelée à accomplir la mission d'un puissant distributeur de paix et d'arbitre entre les nations chrétiennes... Notre terrible armée personnifie non seulement le pouvoir titanique de la Grande-Russie, mais aussi le pouvoir spirituel de la Sainte- Russie. Elle est animée de la force du martyre, de la force de la souffrance et de l'humilité. Là-bas, sur les champs de bataille et de mort, dans les exploits illimités des nombreux héros anonymes de l'armée grise des paysans, se réalise le miracle religieux de la confluence de la force et de la vérité, se décide la plus grande énigme de l'histoire... Finalement, la Russie doit soumettre les Détroits à son contrôle ou, si l'on veut, à son influence et à son pouvoir, c'est-à-dire obtenir le passage de la mer Noire dans la Méditerranée. La domination sur les Détroits est nécessaire à la Russie elle-même, mais elle est au même degré nécessaire à son rôle pacificateur et conciliateur dans le proche Orient 1.»

Ces citations des auteurs russes Troubetzkoi et Strouvé sont accompagnées d'une phrase de l'Allemand Trautmann, à laquelle souscrit Axel Schmidt :

« L'orgueil spirituel (geistige Hochmut) dans les pensées des Dostoïevski et des Troubetzkoi a tué en eux tout christianisme, bien qu'ils se drapent du manteau chrétien. Cet orgueil a produit un idéal qui s'élève consciemment au-dessus des autres peuples ; il a produit l'idée d'une mission revêtue de l'idée de sacrifice (Opferungsgedanken), idée qui, tout comme l'idée d'Etat anglaise, voit le but final du monde dans la réunion des peuples sous le même signe. Pour nous, qui avons à défendre l'Europe centrale de ses ennemis orientaux et occidentaux, il peut être utile et même nécessaire de connaître les idées au nom desquelles on nous combat 2. »

L'Allemand Axel Schmidt n'aime pas le mysticisme des Russes Troubetzkoi et Strouvé, dans lequel il ne voit que la manifestation de l'orgueil national russe et des ambitions à la domination mondiale. C'est son droit. C'est son droit également de ne pas croire aux « beaux mots de chrétienté et de fraternité », sur les lèvres russes. De notre côté, nous croyons au-dessous de

notre dignité d'assurer M. Axel Schmidt de la sincérité des coryphées de la pensée russe. Nous préférons chercher dans son livre la définition de l'idéal germanique, Certes, si l'humanité avait à adjuger Constantinople au peuple le plus méritant, elle ne se placerait pas seulement au point de vue de l'avenir. Cependant les idéals seraient peut-être aussi pris en considération, en une certaine mesure tout au moins. Et c'est à ce titre que nous donnons de nouveau la parole à notre ennemi.

§ 5. Dans son chapitre final, intitulé L'un ou l'autre (Entweder oder), M. Axel Schmidt explique clairement pourquoi, à son avis, l'Allemagne doit barrer à la Russie le chemin de la mer libre. Il affirme d'abord en passant que, la Russie installée à Constantinople, les autres Etats seraient frustrés de leurs droits de la porte ouverte K M. Axel Schmidt a ici en vue, sans aucun doute, la liberté du commerce par les Détroits, car s'il n'envisageait que le passage des navires de guerre, il ne pourrait pas parler de la perte de la porte libre, puisque cette porte n'existait pas avant la guerre pour les dits navires. Cette supposition de l'auteur est complètement gratuite, car la Russie n'a jamais eu et n'a jamais pu avoir l'intention d'entraver la liberté du commerce des nations à travers les Détroits, liberté à laquelle est intéressée toute la Communauté internationale. Cette insinuation de M. Axel Schmidt ne mérite donc aucune réponse.

M. Axel Schmidt ne cache d'ailleurs nullement la véritable raison qui lui semble militer pour l'exclusion de la Russie de la Méditerranée. « L,a sentimentalité allemande pense, malgré tout, qu'on ne saurait défendre à la Russie d'obtenir l'accès de la mer libre, dont elle a si grand besoin. Nous ferons ici complètement abstraction du fait qu'il serait plus que léger de dénier aux Turcs tout droit à l'existence, rien que pour maintenir la bonne humeur de notre cher voisin oriental. Mais il ne s'agit nullement des seuls Turcs et Bulgares, qui, naturellement, par une Constantinople russe, seraient complètement finis (glatt erledigt), mais de la dernière possibilité pour V Allemagne de devenir (auszuwachsen) un peuple mondial à côté de V Angleterre, de la Russie et de l'Amerique 2. » « ...Et dès que la nécessité de lier notre sort dans la poli-

1 « Dabei vertritt Russland hier wie ûberall den Standpunkt, dass jeder Neuer- ■werb sofort den Verlust der « offenen Tiir » fur aile anderen Staaten bedeute », loc. cit., p. 72.

' Loc. cit., p. 75.

tique mondiale à celui de la Turquie est clairement reconnue, toute pensée d'arrangement avec la Russie doit être abandonnée. Ici il n'y a que deux alternatives (entweder-oder). Tout compromis est exclu. Notre ligne économico-politique Berlin-Bagdad est coupée à Constantinople par la ligne d'expansion russe Odessa- Constantinople. Allemagne ou Russie, voilà le mot d'ordre, et non Russie et amitié turque, comme le veulent faire accroire certains politiciens naïfs. La Russie une fois solidement établie à Constantinople, l'Allemagne en sera réduite à tramer une triste existence comme vassale soit de la Russie, soit de l'Angleterre, comme « un Portugal de qualité supérieure» (besseres Portugal)1.

M. Axel Schmidt attire l'attention de ses lecteurs sur le passage suivant de la célèbre lettre du professeur russe Mitrofanow à l'éditeur des Preussische Jahr bûcher, M. Delbruck, parue dans cette revue en juin 1914 : « I^e mouvement (Drang) de la Russie vers le sud (cela veut dire Constantinople) est une nécessité historique (on pourrait dire aussi ecclésiastique) politique et économique, et l'Etat étranger qui s'oppose à ce mouvement est eo ipso un Etat ennemi 2. » Et le professeur Mitrofanow a raison, dit M. Axel Schmidt, du point de vue russe 3 ; « car la structure géographique de la Russie la dirige de toute sa force (Wucht) vers le sud. Ce n'est pas la Volga, se terminant dans le cul-de-sac Caspien, qui forme l'épine dorsale russe, mais le Dniepr, qui aboutit à la mer Noire, et dont les Dardanelles sont l'issue naturelle. Quiconque pense que la Russie, malgré toute la rapidité du développement de la Sibérie, se contenterait du Golfe Persique comme port d'exportation, celui-là fait de la politique sans consulter la carte géographique. L,es 75% de l'exportation, qui jusqu'à présent passaient par les Dardanelles, ne peuvent pas trouver leur chemin vers le Golfe Persique. Certainement, la Russie accepterait avec reconnaissance un accès au Golfe Persique ; car l'obtention d'une voie aboutissant à l'Océan Indien serait un énorme accroissement de force au point de vue politique. Mais au point de vue économique, la poussée de la Russie vers Constantinople n'en serait nullement affaiblie. » Une mainmise de la Russie sur

2 hoc. cit., p. 69.

8 « Das ist auch vom russischen Standpunkt ganz konsequent gedacht », p. 76.

la Perse n'équivaudrait donc pas à une diminution de l'antagonisme russo-allemand à Constantinople 1.

En présence de ce danger russe, M. Axel Schmidt propose de détruire la situation de la Russie comme grande puissance, en la privant non seulement de la Pologne, des provinces baltiques et de la Finlande, mais surtout de l'Ukraine. Et il ajoute : « Dans l'avenir, l'idée mondiale allemande (der deutsche Gedanke in der Welt), qui lutte dans cette guerre pour son développement (Ausgestaltung), ne pourra être réalisée que si l'on réussit à conserver aux Turcs Constantinople et les Dardanelles. Si nous voulons faire de la politique mondiale, nous devons aussi tirer les conséquences nécessaires de ce désir, et nous accommoder de l'inimitié constante de la Russie. Dans le conflit russo- allemand au sujet de Constantinople, il n'existe pas de possibilité de conciliation (ausgleichende Môglichkeit)2. »

« Les Russes aussi, conclut M. Axel Schmidt, ont clairement compris l'alternative (entweder oder) que nous avons soulignée. o Et il cite les paroles prononcées par le député M. Maklakoff au banquet de Moscou en l'honneur de l'ambassadeur d'Angleterre : « La guerre a enfin démasqué ce que nous savions depuis longtemps, mais que nous ne voulions jamais voir : l'antagonisme irréconciliable et fatal des intérêts de la Russie et de l'Allemagne. Du moment où les rêves d'unité allemande ont pris une direction impérialiste, et où le nouvel impérialisme tâche de s'étendre de la mer du Nord au Golfe Persique, dès ce moment, l'Allemagne et la Russie sont devenues ennemies. Ou bien l'Allemagne doit renoncer à son rêve, renoncer à son hégémonie, ou bien nous devons assister en spectateurs tranquilles à la germanisation des Slaves dans les Balkans et en Autriche, oublier notre rêve de Zargrad et accepter d'avoir l'Allemagne comme voisine au Caucase. »

Et bien que citant également les déclarations de M. Maklakoff suivant lesquelles la Russie est le pays le plus pacifique du monde, ne fait aucune politique coloniale et se contente de son territoire — ce qui n'implique nullement contradiction avec le

1 Loc. oit., p. 76. A l'appui de cette thèse, l'auteur cite un article du publiciste russe Menchikoff précisant la t^che de la Russie en Asie, affirmant la nécessité de posséder Constantinople, et s'élevant contre la restitution aux Turcs des conquêtes russes de cette guerre.

560 EE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

désir d'avoir les clefs de la porte de ce territoire — M. Axée Schmidt termine son livre par un appel à l'Allemagne, la conjurant de ne pas fermer les yeux sur la grandeur du péril russe et de prendre soin, que les Allemands soient aussi dans l'avenir, marteau et non enclume 1.

§ 6. M. Paul Rohrbach n'a écrit que la préface au Danger russe. Cette préface, qu'il prie de considérer comme une conclusion (Nachwort), contient une adhésioi énergique aux idées de MM. Axel Schmidt et Hermann.

L'écrivain allemand avoue comprendre qu'après la lecture du livre il puisse se trouver des personnes prêtes à dire avec une certaine résignation : « Si la Russie est vraiment forcée par des motifs aussi puissants de viser à la domination des Détroits turcs, alors il n'y a rien à faire ; nous devons renoncer à nous opposer à un besoin aussi impérieux (elementare Not). » M. Rohrbach tient à combattre cette mentalité. Il l'estime compréhensible en ellemême, mais elle dénote, selon lui, une insuffisante intelligence des choses politiques et une preuve de faiblesse à l'égard de l'intérêt vital allemand et de la volonté allemande de devenir un peuple mondial. M. Rohrbach s'écrie : « Que les Russes aient besoin ou non du Bosphore et des Dardanelles pour atteindre les buts de leur politique nationale, peu nous importe ; s'ils les atteignent, s'ils s'emparent de Constantinople et des Détroits, c'en est fait du grand avenir allemand ! Que Constantinople soit la ville du Destin (Schicksalstadt) pour la Russie, soit! Mais ne l'est-elle pas aussi pour nous ? Il n'est pas nécessaire que Constantinople devienne allemande, et, selon les prévisions humaines, elle ne le sera non plus jamais. Notre intérêt allemand sera beaucoup mieux sauvegardé, si la ville est et reste turque, malgré le nombre des compétiteurs qui la convoitent ouvertement ou secrètement. Mais si elle devient russe, un obstacle insurmontable nous empêchera, nous autres Allemands, de devenir un peuple mondial. Constantinople russe, c'est l'Allemagne exclue de l'Orient, et l'Orient partagé entre les puissances qui nous sont hostiles. De ce fait, le pouvoir de nos ennemis augmenterait à l'infini ; tandis que nous, nous perdrions les moyens dont nous disposons pour maintenir l'équilibre des forces politiques mondiales 1. »

1 Loc. cit., p. 80.

1 Die russische Gefahr, p. 3.

Tous les succès, continue notre auteur, que l'Allemagne pourrait remporter, seront inutiles, s'ils ne lui assurent pas la liberté d'action (Freiheit der Betâtigung) en Orient. « Qu'on puisse parler après la conclusion de la paix d'une guerre gagnée ou d'une guerre perdue, cela dépendra en première ligne de la situation de l'Allemagne en Orient après la guerre 1. » On a dit de la Russie qu'elle se trouvait dans une « prison géographique », la sortie de la mer Noire et de la mer Baltique pouvant lui être barrée. Mais l'Allemagne aussi est dans cette situation, car l'Angleterre lui barre l'issue de la mer du Nord, et il faut qu'elle puisse sortir de cette mer en toute sécurité. Cependant on ne saurait assurer l'avenir de l'Allemagne par les seuls sous-marins, ni même par la seule tension continuelle des forces militaires allemandes en Europe. Il faut encore trouver le point vulnérable de l'Angleterre pour la forcer à reconnaître les intérêts vitaux allemands. Ce point, c'est l'Egypte, c'est le Canal de Suez. Il faut donc une bonne politique en Orient comme facteur de sécurité contre l'Angleterre. « Si elle peut nous menacer de verrouiller la mer du Nord, et de supprimer pour nous la liberté des mers, nous pourrons, de concert avec nos alliés, la menacer, à notre tour, de comprimer le boyau par lequel passe tout son commerce avec les océans Indien et Pacifique, de le comprimer si fort que rien ne pourra plus passer. » « ...Mais le jour où la Russie serait maîtresse de Constantinople et de Gallipoli, on ne pourrait plus parler d'une garantie de l'Allemagne en Orient, contre l'Angleterre (Deutsche Orientsicherung gegen England) 2. »

Il y a plus : l'établissement de la Russie sur les Détroits léserait l'Allemagne non seulement politiquement, mais aussi économiquement. « 1/ Orient est, tout le monde le sait, un pays d'un grand avenir économique. Cet avenir est d'autant plus important pour l'Allemagne que nous avons une sûre communication par terre avec l'Orient, et que nous pourrons nous y fournir à l'avenir et de produits du sol et de matières premières. En cas de guerre, cela nous rend en ne large mesure indépendants de l'approvisionnement par mer, qui peut être menacé par l'Angleterre 3. » Ces considérations suffiraient à elles seules pour que l'Allemagne interdise à la Russie de s'établir à Constantinople et de couper nos

1 Loc. cit., p. 4.

* Loc. cit., p. 4-8.

* Loc. cit., p. 8.

MS SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN 36

communications avec l'Orient d'une manière aussi complète 1. « Tout nous oblige à considérer l'idée d'une domination russe sur les Détroits comme scellant la ruine du grand avenir allemand. Si grand que soit le désir qui pousse les Russes à Constantinople, nous ne pourrons jamais consentir à ce qu'ils s'y établissent... A son point de vue, la Russie doit s'efforcer de se rendre maîtresse du passage entre la mer Noire et la Méditerranée. Mais puisque cela aurait fatalement pour conséquence d'empêcher à tout jamais le peuple allemand de devenir peuple mondial ( Weltvolksstum) , il s'en suit que nous n'avons pas à choisir entre deux politiques à l'égard de la Russie : nous devons affaiblir notre voisin et ennemi oriental à tel point qu'il se contente de se voir garanti, par la paix, le passage par les Détroits, qui resteront sous la domination turque. » M. Rohrbach conclut donc en affirmant la nécessité d'amoindrir le territoire et la population de la Russie, afin de garantir le Mitteleuropa des attaques russes et des velléités russes de s'emparer des Détroits 2.

§ 7- Opposons maintenant aux déclarations des trois publicistes impérialistes allemands, ivres de haine et de rage contre la Russie, les explications d'un homme politique russe, homme qui, certes, ne saurait être qualifié d'annexioniste, homme qui, de tout temps, a combattu les idées impérialistes à l'intérieur comme à l'extérieur, homme qui toujours a été le chevalier, le champion intrépide du droit à la vie de toutes les nations, homme à qui toute sa vie passée confère l'autorité et la compétence de parler au nom du peuple russe : Pavel Nicolayevitch Miuoukoff.

Dans un article intitulé La neutralisation des Dardanelles et du Bosphore, paru au commencement de la guerre 3, M. Miuoukoff explique ce que la Russie cherche dans les Détroits. Il rappelle que le point de vue russe a été exprimé dans toute une série d'anciens traités avec la Turquie, conclus avant que l'Europe eût pris la question d'Orient sous sa tutelle collective, comme ceux de 1798, de 1805, de 1833 ; par ces traités, la Porte accordait aux navires de guerre russes libre passage par les Détroits tout en maintenant la fermeture de la mer Noire pour les bâtiments de guerre des autres puissances. Mais les traités de 1841, de 1856 et

1 Loc. cit., p. 9.

* Loc. cit., p. g et 10.

* Voir le recueil russe Questions relatives a la guerre mondiale, 1915, p. 532-548..

de 1871 ayant établi le principe de la fermeture des Détroits à tous les navires de guerre, et par conséquent enfermé la flotte russe dans la mer Noire, la Russie n'en a pas moins toujours considéré cet état de choses comme préférable à l'ouverture de cette mer aux bâtiments de guerre de toutes les puissances. Il est évident, déclare M. Milioukoff, qu'après la disparition de l'Empire Ottoman, la situation de la Russie ne saurait être pire qu'auparavant ; dans le cas contraire, la Russie devrait s'opposer à la dépossession de la Turquie.

M. Miuoukoff est donc résolument opposé à ce que les Détroits, s'ils passent sous la domination russe, soient neutralisés, si par là ils doivent être ouverts aux bâtiments de guerre de tous les Etats. Par contre, il reconnaît expressément la liberté du commerce à travers les Détroits, en temps de guerre aussi bien qu'en temps de paix. Et pour concilier les exigences de la souveraineté russe avec celles d'un droit international progressif et avec les intérêts des autres Etats, il préconise comme régime futur des Détroits les règles adoptées par la commission de l'Union interparlementaire, pendant la session de La Haye en 1913. Il n'est que juste, dit-il, que les règles jugées en accord avec la souveraineté turque, soient également appliquées à la Russie *.

M. Miuoukoff termine son article comme suit : « Il faut que nos alliés sachent que notre intérêt vital à la possession des Détroits, que le besoin essentiel que nous avons d'eux, n'ont rien de commun avec l' épouvantait du « panslavisme », dont les nationalistes du pangermanisme effrayaient l'Europe, ni avec les tendances de conquête, auxquelles veulent mettre fin, à juste titre, les partisans de la future paix organisée de l'Europe. Iya possession de Constantinople et des Détroits est une fin et non un commencement. Unie à d'autres liquidations définitives des vieux problèmes compliqués rattachées au nœud gordien de la succession de l'Empire turc, la liquidation de la question des Détroits permettra de transporter solennellement dans le sanctuaire de l'Histoire la

1 La commission a proposé les règles suivantes : i° Liberté du passage pour les navires de commerce par tous les Détroits en temps de guerre, aussi bien qu'en temps de paix ; 2° Interdiction du blocus des Détroits ; 30 L'Etat riverain a le droit de fortifier les Détroits et d'user pour leur défense de lance-torpilles. Par contre, la commission recommande l'interdiction de poser dans les Détroits des mines automatiques de contact ; 40 Défense d'éteindre les phares dans les Détroits, vu que l'emploi des projecteurs garantit d'attaques nocturnes ; 50 Application du principe de l'arbitrage en cas de contestation sur l'interprétation des traités. Loc. cit., p. 540 et 541.

564 kE SORT DE L'EMPIRE OTTOMAN

« question d'Orient » qui a si longtemps tourmenté l'Europe l. » Comme ministre des Affaires étrangères de Russie, M. Miuoukoff a, le 9 avril 1917, exposé au correspondant du Temps, d'une manière claire et précise, pourquoi la Russie avait besoin des Détroits et pourquoi elle ne pouvait se contenter de la seule neutralisation. Il a dit : « Les Détroits à la Russie, telle est, à mon avis, l'unique façon de liquider ce problème. La neutralisation des Détroits comporterait toujours une série de grands dangers pour la paix, et la Russie serait obligée d'avoir dans la mer Noire une puissante flotte de guerre, prête à défendre nos côtes. La neutralisation des Détroits donnerait aux navires de guerre de tous les pays la faculté de pénétrer librement dans la mer intérieure russe qu'est la mer Noire, et ceci pourrait entraîner de gros malheurs qui sont impossibles à prévoir. L'Allemagne a besoin des Détroits pour réaliser ses visées d'hégémonie, po r réaliser sa formule Berlin-Bagdad ; et nous, Russes, nous avons besoin des Détroits pour assurer notre exportation et otre importation sans entraves et sans menace pour qui que ce soit. Ainsi personne ne peut avoir aucun doute sur la puissance à qui doivent appartenir les Détroits : à l'Allemagne ou bien à la Russie. »

§ 8. En effet, qu'il nous soit permis, pour un moment, de .supposer qu'un tribunal de la Communauté internationale ait à se prononcer sur la question de savoir laquelle, de la Turquie, de l'Allemagne ou de la Russie devra dorénavant être la gardienne des Détroits et de Constantinople.

Sera-ce la Turquie ? Mais quels titres pourrait-elle produire en faveur du statu quo ante bcllum ? Peut-on s'imaginer un seul moment que, le droit de l'humanité triomphant sur la force brutale turco-allemande, l'Empire Ottoman sera maintenu dans son état actuel, et que les races non-turques seront laissées sous l'épée de ses Sultans ? Evidemment, non. Mais alors, la vraie Turquie, celle de l'Asie Mineure, baignée par la Méditerranée, n'a vraiment pas besoin de Constantinople et des Détroits. Elle devient une puissance asiatique. Un de ses dieux allemands, von der Goi/rz Pacha lui-même l'a dit en 1897 encore : « Constantinople détourne le regard de l'Empire et le dirige vers l'Europe... Quiconque observe l'activité du gouvernement ottoman doit remarquer qu'il s'occupe surtout de questions qui ne sont pas des questions vitales

1 Loc. cit., p. 548.

turques, mais des choses étrangères. La principale est la question des Détroits, et celle-ci aussi a perdu son importance. Pour la Turquie, elle n'est plus qu'un fardeau, non une protection... Un grand prince qui voudrait entreprendre le sauvetage de l'Empire et sa transformation avec un « sérieux sacré » (heiligem Ernste), devrait transporter la capitale sur la frontière des parties turque et arabe de l'Empire, peut-être à Konia ou à Césarée, peut-être plus loin encore au sud, à Damas... Constantinople y perdrait, mais l'Empire et les provinces y gagneraient 1. »

A Damas, ce serait trop loin aujourd'hui, peut-être, mais Konia...

Et que dit Y Allemagne, par les bouches autorisées de ses Hermann, de ses Axée Schmidt, de ses Rohrbach et de tant d'autres pangermanistes, dont nous avons analysé les théories dans ce livre ? Elle ne veut pas incorporer Constantinople à l'Empire allemand, certes. Mais elle veut en faire l'annexe muette de son Mitteleuropa. Constantinople lui est nécessaire pour parvenir à son but provisoire, l'assujettissement de l'Asie — en attendant celui du monde. L'Allemagne sait que ce n'est pas le panslavisme qui pousse la Russie vers les Détroits, mais « l'amère nécessité de son existence ». L'Allemagne reconnaît que Constantinople est la ville destinée à la Russie, mais elle ne s'en oppose qu'avec plus de force à la tendance naturelle russe. Car elle aussi a besoin de Byzance, non pour vivre, mais pour réaliser le « grand avenir allemand ». Elle veut étouffer la grande Russie en la privant de sa respiration par les Détroits, parce que la Russie est dangereuse pour le Mitteleuropa ; elle veut aussi prendre l'Angleterre par la gorge, comprimer le boyau par lequel passe le commerce anglais, le Canal de Suez ; elle veut, enfin, vivre sur les richesses naturelles inépuisables de la Turquie. L'Allemagne veut le meurtre et la rapine. Toute son argumentation est basée sur la force ; elle part tout entière de la supposition que les peuples se livreront une guerre éternelle, et s'entredéchireront continuellement pour s'emparer des meilleurs lambeaux de cette pauvre terre. L'Allemagne veut conserver Constantinople à la Turquie, pour s'assurer le meilleur point d'appui dans la « seconde guerre punique ».

1 Nous citons l'article de VON DER Goi/rz, Stàrke und Schwâche des turkischen Seiches, paru dans la Deutsche Rundschau de 1897, d'après les extraits qu'en a donnés Ernst Jaeckh dans son livre : Deutschland im Orient nach dem Balkan- Kritg, 1913, p. 56 et 57.

Et que dit la Russie ? Vraiment, si elle considère son droit à l'existence matérielle, elle ne devrait, devant le Tribunal de l'humanité, que prendre acte des déclarations de la partie adverse, et laisser à ce tribunal le soin de décider si l'intérêt de la Communauté des peuples permet que l'un d'eux étouffe parce qu'un autre veut devenir le maître du monde. Mais nous croyons, malgré toutes les railleries allemandes, que le peuple russe doit être écouté non seulement quand, au nom de son glorieux passé, il revendique son droit à la vie dans la paix et des garanties en faveur de cette vie paisible contre les brigands du monde, mais quand il veut légitimer son droit à Constantinople par la beauté de son idéal. Le Prince Eugène Troubetzkoi, dans son discours de 1915, que nous avons entendu avec la plus vive émotion, a exprimé une pensée dont la profondeur a échappé, comme de raison, à son critique allemand. Il a dit qu'en 1877 la Russie n'était pas encore digne de posséder Constantinople, parce qu'elle n'avait pas encore libéré les peuples qui se trouvaient sous sa propre domination — les Polonais, les Juifs, d'autres encore. Aujourd'hui, la Russie a donné l'indépendance aux Polonais, l'autonomie aux Finlandais, le droit de citoyens égaux et libres aux Juifs et à toutes les races vivant sur son territoire ; elle a versé le sang de ses fils pour la libération des Arméniens. Ce n'est plus la Russie tsariste, inspirant des terreurs souvent grossies, du reste, par l'imagination, c'est la Russie libre, proclamant l'évangile de l'égalité et de la fraternité des nations, qui demande au Tribunal de l'humanité le droit d'entrer dans la ville de Constantin, non pas pour y jeter les bases d'un empire mondial, mais pour pouvoir vivre, et vivre au service de la grande famille humaine. Elle veut puiser dans l'accomplissement de son rêve la force de développer, pour le bien de tous les peuples, l'essence de sa nationalité. Car l'âme russe est faite d'amour et de sacrifice, et non de haine et d'orgueil.

Que le Tribunal de l'humanité choisisse donc entre la Turco- Allemagne et la Russie ! Nous attendons son verdict avec confiance.

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