CHAPITRE III
La disparition de l'Empire ottoman comme l'une des garanties de l'avènement du Droit humain.
§ i. Nous avons constaté que l'organisation juridique du monde constitue le but de guerre principal des Alliés. Quant à l'Allemagne, le Chancelier de l'Empire a très bien précisé son point de vue en déclarant, le 9 novembre 1916, « qu'elle a été prête de tout temps à se joindre à la ligue des peuples, et même à se placer à la tête d'une telle ligue pour tenir en échec ceux qui prétendent troubler la paix». Cette phrase malheureuse de M. de Bethmann-Hoi^weg est une de celles dont il a seul le secret, et qui vaut bien le fameux mot de chiffon de papier. Rien ne saurait, en effet, mieux montrer l'abîme qui sépare cette conception d'une ligue des nations avec l'Allemagne (ou n'importe quelle autre nation !) à sa tête, de l'idéal du Président Wii^son et de ses Alliés, l'idéal d'une ligue de nations libres et égales, ne reconnaissant au-dessus d'elles aucun autre souverain que le droit. I,e caporalisme prussien a trouvé dans cette déclaration, peut-être inconsciente, du Chancelier allemand, une de ses plus stupéfiantes manifestations.
I^a constitution d'une ligue entre nations libres et égales fait donc, dans l'esprit des Alliés, partie du droit international tel qu'il se présente à leurs consciences juridiques. C'est, dans notre terminologie, le droit international intuitif des Alliés, leur conception de la Justice internationale. Et ils combattent pour que ce droit intuitif devienne le droit international positif de demain. Le grand idéal des Alliés — constitution d'une ligue des peuples libres et démocratiques — n'est cependant qu'un idéal pour ainsi dire formel. Sa réalisation doit créer les nouvelles formes de la vie des peuples, nécessaires pour assurer le règne du droit internatio-
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nal et du droit humain. Mais, dans l'esprit de l'Entente, ni l'un ni l'autre de ces droits ne dépend de la création de la ligue. Ces droits existent déjà à l'heure actuelle dans les consciences des peuples de l'Entente. Et si, par malheur, les efforts faits pour constituer cette ligue, destinée à donnera ces droits une sanction générale, devaient se briser contre des obstacles insurmontables, les nations de l'Entente n'en maintiendraient pas moins les règles générales qu'ils ont reconnues comme justes pendant cette guerre. C'est le droit intuitif international et humain de l'Entente qui se dresse contre le principe de l'anarchie impérialiste, défendu par l'Austro- Allemagne et ses bourreaux turcs. Ce double droit intuitif, l'Entente veut l'imposer par la force à ses adversaires, pour créer un nouveau droit positif de la Communauté internationale. Elle s'y croit autorisée par la conviction qu'elle agit au nom de toute l'humanité, même des peuples qu'elle combat 1. Comme, dans l'intérieur de l'Etat, une révolution se produit lorsqu'une partie de la population est arrivée à un degré de développement moral et juridique tel qu'elle ne peut plus vivre sous les règles du droit positif, vieilli parce qu'il n'a pas participé à ce développement, de même, dans la vie des peuples, les progrès juridiques ne s'achètent qu'au prix d'une lutte entre les partisans de l'état de choses existant et ceux du droit nouveau, qui demande impérieusement à être universellement reconnu.
§ 2. Les déclarations des peuples de l'Entente ne parlent pas expressément des droits de l'homme, mais des droits des nations. Ceci s'explique par ce fait que, de nos jours, la force illimitée de l'Etat est ordinairement dirigée contre les membres des nations allogènes qui se trouvent sous sa domination. Les Turcs ont l'habitude de massacrer les Arméniens ; ces massacres sont une institution permanente de l'Empire Ottoman. Les Empires Allemand et Austro-Hongrois oppriment les races slaves et romanes. C'est pourquoi les peuples de l'Entente affirment surtout les droits à la vie des nations. Mais il est évident que ce principe n'est que l'application partielle d'un droit plus général, celui de l'homme. Reconnaître des droits humains à l'Arménien en. Turquie, au Slave en
1 Message du Président Wh,son du 2 avril 19 17 : « Nous sommes heureux maintenant... de combattre pour la paix définitive du monde, pour la libération de ses peuples, le peuple allemand compris. »
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Allemagne ou à l'Allemand en Russie — et ne pas reconnaître ceux des Russes en Russie ou des Allemands en Allemagne, ou des Turcs en Turquie, — serait évidemment contraire à toute logique.
Le droit des nationalités à la vie, à la liberté et au développement de leurs forces et de leurs génies individuels, est proclamé par tous les Alliés avec une force égale. Nous avons vu que leur note au Président Wilson, du 10 janvier 1917, veut une Europe basée sur « le respect des nationalités et sur le droit à la pleine sécurité et à la liberté de développement économique, que possèdent tous les peuples, petits et grands ». h' Amérique proclame « qu'une sauvegarde inviolable de l'existence, du culte et du développement social et industriel devrait être garantie à tous les peuples qui ont vécu jusqu'ici sous la domination de gouvernements attachés à une foi et à des buts politiques en opposition aux leurs propres ». La Russie libre crée la formule de « la paix sans annexions, ni contributions, sur la base des droits des peuples de disposer d'eux-mêmes ». Il est vrai que la première partie de cette formule semble provoquer d'abord quelques malentendus. Mais les Alliés de la Russie s'étant bientôt rendu compte de son sens véritable : répudiation des annexions par la conquête, et non pas condamnation de Y émancipation ou de la reconstitution des nationalités, l'accord entre les Alliés se manifeste avec une force encore plus grande. La Chambre française déclare qu'elle est « éloignée de toute pensée de conquête et d'asservissement des populations étrangères » et qu'elle compte « obtenir des garanties durables de paix et d'indépendance pour les peuples, grands et petits, dans une organisation dès maintenant préparée de la société des nations ». Le gouvernement britannique déclare partager cordialement les sentiments de la Russie nouvelle et se joindre à elle pour accepter les principes proclamés par le Président Wilson. Ce dernier affirme au Gouvernement russe qu'il combat « pour la liberté de self- governement et le développement sans contrainte de tous les peuples ». M. Sonnino déclare : « Nos buts sont des buts de libération, soit pour nous soit pour les autres. » Le congrès des délégués des paysans russes — élément le plus important de la Russie — reconnaît non seulement la nécessité de restaurer la Serbie et la Belgique, mais encore les droits de la Pologne, de l'Alsace-Lorraine et de l'Arménie.
M. Alexandre Lahovary, le digne représentant de la noble
nation roumaine auprès du peuple français, a, en recevant dans une émouvante cérémonie l'étendard d'Etienne le Grand 2, prononcé le 28 juillet 1917, à la Sorbonne, un discours où il a précisé dans d'aussi belles que simples paroles le véritable sens de la formule russe. « Pas d'annexions, pas de conquêtes ! a-t-on dit. Et nous le disons aussi. Il ne faut plus d'annexions. Il ne faut plus que l' Alsace-Lorraine soit annexée à l'Empire Allemand. Il ne faut plus que 4 millions de Roumains soient annexés à l' Autriche- Hongrie. Ce n'est ni vous ni nous qui demandons des annexions quand nous demandons le retour à la mère patrie des Roumains qui gémissent sous un joug impitoyable, des Alsaciens et des Lorrains qui ont crié leurs protestations contre leur arrachement à la patrie française. Ce n'est ni vous ni nous qui rêvons de conquêtes. Est-ce une conquête que de rentrer dans le plus légitime des héritages ? Et s' annexe-t-on des frères et des fils 1 P
§ 3. Il est évident que les déclarations précitées des organes compétents des peuples de l'Entente sapent complètement la notion de la souveraineté absolue de l'Etat, telle qu'elle est enseignée aujourd'hui par la science allemande et soutenue par les armées de Guillaume II — une souveraineté qui se traduit par l'arbitraire à l'intérieur et par l'anarchie à l'extérieur. Si on la pousse a ses extrêmes conséquences, cette conception allemande de la souveraineté ne se distingue pas beaucoup, à vrai dire, de celle que les Kurdes ont de la liberté et, qui, dans leur esprit, comporte le droit au massacre des Arméniens. Et c'est à cette intronisation de la force brutale — qu'elle soit proclamée par les plumes des Treitschke et des Bernhardi, ou affirmée par les couteaux turco-kurdes, — que s'oppose l'Entente.
§ 4. Les buts de guerre de l'Entente reconnaissent donc le droit des nations à disposer d'elles-mêmes. Est-ce à dire que ces buts exigent l'érection immédiate de tous les peuples, sans aucun égard à leur degré de civilisation et de culture, en Etats ne dépendant que du droit humain et du droit international ? Les mots Etat et nation devront-ils dorénavant devenir synonymes ?
Pareille solution, uniforme et simpliste, ne nous semble ni
1 Cet étendard du grand Prince moldave (1457-1504) a été trouvé par les troupes du général Sarraii, au couvent bulgare de Zographos (Mont Athos).
2 Le Temps du 29 juillet 1917, p. 4.
h EMPIRE OTTOMAN ET LE DROIT HUMAIN 57I
résulter de l'idéal de l'Entente, ni répondre aux intérêts des différentes nations elles-mêmes.
Le droit des nations recevra dans le nouvel ordre de choses une consécration nouvelle et solide. Mais il est évident que les différentes nationalités, ne se trouvant pas au même degré de civilisation, ne pourront être pourvues d'emblée du même degré de compétence politique ; elles ne pourront être toutes érigées en Etats. En effet, il serait insensé de doter les Kirghises, les Marocains, les Senoussis, les Sénégalais ou les Kalmykes du même régime politique que les Polonais, les Tchèques, les Yougoslaves, les Arméniens ou les Finlandais. Le Congrès qui organisera la paix du monde émancipera sans doute certaines des nations soumises à des Etats hétérogènes, et leur conférera le degré d'indépendance politique qui sera reconnu à tous les peuples civilisés. Mais il laissera une partie des nationalités à civilisation rudimentaire sous la tutelle de nations plus avancées. La situation de ces nations sous tutelle sera cependant modifiée en ce sens que leurs droits nationaux seront nettement délimités et placés sous la garantie de la ligue des peuples, et ne pourront donc pas être enfreints impunément par les Etats qui leur serviront de tuteurs. Et dans l'avenir, au fur et à mesure de leur avancement dans la civilisation, ces peuples pourront recevoir de la ligue les droits qui leur manquent, tout comme aujourd'hui les territoires de l'Amérique du Nord sont élevés au rang d'Etats sur la décision du peuple américain.
Tel nous semble être le droit intuitif international de l'Entente, droit qu'elle s'efforcera dorénavant de faire prévaloir. Même dans la triste supposition que la création d'une ligue générale des peuples vienne se heurter à des obstacles insurmontabks, le droit des nationalités, corollaire du droit humain, subsistera. Nous en voyons une preuve éclatante dans la dernière proclamation de l'Italie concernant l'Albanie 1.
1 I<a proclamation a été publiée à Argyro Castro, le 3 juin 1917, par le général italien Ferkero. Elle est conçue comme suit :
« A tutte le populazioni albanesi !
» Oggi, 3 giugno 1917, fausta ricorrenza délie libertà statutarie italiane, noi, tenente générale Giacinto Ferrero, commandante del Corpo Italiano di occupazione in Albania, per ordine del governo del Re Vittorio Emanuele III, proclamiamo solennemente l'unità e l'independenza di tutta l'Albania, sotto egida e la protezione del regno d'Italia.
» Per questo atto, albanesi, avrete libère istituzioni, milizie, tribunali, scuole rette da cittadini albanesi ; potrete amministrare le vostre proprieta, il frutto del vostro lavoro a beneficio vostro e per il beneficio sempre maggiore del vostro paese.
» Albanesi ! Dovunque siate, o gia liberi nelle terre vostre o esuli nel mondo, o
572 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
La nation albanaise — ses fils éclairés seront les premiers à le reconnaître — a amplement prouvé pendant ces dernières années qu'elle n'est pas encore mûre pour une indépendance telle que celle dont jouissent les nations civilisées. Il lui faut un guide, un tuteur. L'Italie assume ce rôle. Elle prend la liberté de l'Albanie sous son « égide », sous sa « protection », dans l'intérêt albanais aussi bien que dans celui de la Communauté internationale. Comme l'a dit M. Sonnino dans son discours du 20 juin 1917, « en ce qui concerne l'Albanie, l'Italie n'a pas d'autres visées que de défendre ce pays contre toute ingérence éventuelle et contre toute embûche d'une tierce puissance. L'Italie garantit à l'Albanie le plein droit de disposer d'elle-même à l'intérieur, et elle soutiendra ce dernier régime dans les assemblées internationales ». Et si, durant la guerre, le gouvernement local devra dépendre du commandement militaire, « après la conclusion de la paix, les Albanais eux-mêmes décideront librement de leur régime intérieur, politique, administratif, économique et civil ». C'est une promesse publique et solennelle, faite à la face du monde entier.
M. Sonnino a donc parfaitement raison de dire que l'Italie « a proclamé l'indépendance de l'Albanie conformément aux principes généraux qui inspirent nos alliances, aux mêmes principes qui ont été récemment proclamés avec tant d'éloquence par le gouvernement américain et par la Russie nouvelle et libérale ». Sous le terme « indépendance », ni la proclamation, ni l'éminent homme d'Etat italien ne comprennent évidemment la souveraineté dans le sens qui est répudié aujourd'hui par tous les peuples de l'Entente. La liberté intérieure de l'Albanie sera d'abord, tout comme celle de l'Italie elle-même, limitée par le droit de la Communauté internationale. En outre, cette liberté de l'Albanie devra être protégée contre les dangereux écarts possibles de l'inexpérimenté peuple albanais lui-même. Et elle aura cette protection de la part de l'Italie parce que, comme le dit très bien la Perseveranza, « l'Italie possède une culture albanaise et une compréhension de l'Albanie qui fait défaut à tous les autres peuples 1 ».
ancora soggetti a dominazioni straniere, larghe di promesse nia di fatto violente e predatrici ; voi che di antichissiina e nobile stirpe avete meniorie e tradizioni secolari che si ricongiungono alla civilta romana e veneziana ; voi che sapete la communanza degli interessi italo-albanesi sul mare che ci sépara e ad un tempo ci congiunge, unitevi tutti quanti siete uomini di buona volonta e di fede nei destini délia vostra patria diletta ; tutti acorrete ail ombra dei vessili italiani e albanesi per giurare fede perenne a quanto viene oggi proclamato in nome del governo italiano per un'Albania indipendente con l'amicizia e la protezione dell'Italia. » 1 Journal de Genève du 6 juin 1917.
i/empire ottoman et ee droit humain 573
§ 5. Nous croyons que notre théorie de la nécessité d'une tutelle temporaire sur les Etats non civilisés répond au reproche formulé par le gouvernement allemand contre les puissances de l'Entente dans sa note du 12 janvier 1917, en ces termes : « Le monde ne pourra pas approuver leurs exigences devant le sort du peuple irlandais, l'anéantissement de la liberté des républiques boërs, l'assujettissement du nord de l'Afrique par l'Angleterre, la France et l'Italie, l'oppression des nationalités étrangères de Russie. » Le reproche de double poids et double mesure nous semble mal fondé. La question de savoir si une nation peut être libre — sauf toujours les restrictions du droit international et humain — ou doit être placée sous une tutelle plus ou moins étroite, doit être réglée dans chaque cas séparément par la Communauté internationale. Le jour où celle-ci sera organisée juridiquement, elle tranchera ces questions en observant des formes établies d'avance et en prenant en considération : i° le degré de civilisation de la nation sous tutelle et, 2° la personnalité du tuteur. Mais la question perdra alors une grande partie de son acuité, les droits de chaque nation pupille étant nettement établis et placés sous la garantie de la Communauté, à laquelle elle pourra toujours en appeler de la nation tutrice. Aujourd'hui qu'il s'agit de juger chaque cas d'après le droit intuitif international de l'Entente ou de l'Alliance, la question paraît plus délicate. Cependant, tout neutre devra admettre, nous semble-t-il, que la politique de l'Angleterre envers les Boërs, qui combattent aujourd'hui avec enthousiasme sous ses drapeaux, ou envers l'Irlande, à laquelle elle est en train de donner la plus large des autonomies, ne saurait être comparée à celle de l'Allemagne à l'égard des Polonais, des Danois et des Alsaciens-Lorrains, à celle de l'Autriche envers les Tchèques, les Slovènes et les Italiens, à celle de la Hongrie envers les Croates et les Roumains, ou enfin à celle de la Turquie envers les Arméniens, les Grecs et les Arabes. Et si l'on se place au point de vue de la Communauté internationale, comment osera-t-on reprocher à la France son rôle en Algérie, en Tunisie, au Maroc ; à l'Angleterre son rôle en Egypte? Ces pays n'ont-ils pas été ouverts à la civilisation depuis la tutelle européenne ? L'Italie n'a-t-elle pas entrepris la même mission en Tripolitaine ? L'intérêt de l'humanité exige que sa civilisation soit portée au plus haut point qu'il soit possible d'atteindre à une époque déterminée. C'est ce but commun organisé qui décidera,
seul souverain dans le monde de demain, si telle ou telle nation doit être placée sous tutelle, changer de tuteur ou être émancipée. C'est ce but également qui déterminera toujours l'étendue de la tutelle. L'organisation mondiale nous manque encore, mais le but commun existe, et c'est ce but qui doit fournir dès aujourd'hui le critère de la conduite des Etats vis-à-vis des nations soumises à leur tutelle. Et la conscience que l'Entente a de ce but commun de l'humanité lui permet d'affirmer que de la mission civilisatrice de la France, de l'Angleterre et de l'Italie dans l'Afrique du nord, de celle de la Russie dans le Turkestan, l' Autriche-Hongrie et l'Allemagne ne sauraient tirer des arguments pour « civiliser » les Serbes, les Polonais, les Croates ou les Roumains. Et il serait quelque peu difficile à Abd-ul-Hamid ou à Tai^aat Pacha de justifier leur politique envers les Arméniens, Grecs et Arabes par l'« oppression » des Boërs, des peuples des Indes, des habitants de Madagascar ou des musulmans de Russie.
§ 6. De notre étude des dernières manifestations de la pensée scientifique dans le domaine du droit international et humain 1 et de celle des buts de guerre des belligérants 2, nous croyons pouvoir conclure qu'après leur victoire les peuples de l'Entente voudront réorganiser sur les bases suivantes leur vie commune future, indépendamment de la création ou de la non-création d'une ligue avec une organisation plus ou moins solide (ligue dont nous serions d'ailleurs un des plus chauds partisans) :
i. Suprématie du droit commun de l'humanité {droit humain et droit international) sur le droit de l'Etat, celui-ci étant dépouillé de sa souveraineté « absolue », c'est-à-dire arbitraire, à l'intérieur comme à l'extérieur.
2. Délimitation des compétences de l'Etat et des nations dont il a la tutelle, par le but commun de l'humanité.
3. Droit à l'intervention, au nom du droit humain et du droit international, contre les Etats qui violent les droits de l'homme et de la nation dont ils ont la garde ou la tutelle.
§ 7. Au point de vue spécial de ce livre, nous devrons encore dire quelques mots de l'intervention d'humanité basée sur un
1 Chap. I de cette IVe Partie.
2 Chap. II de cette IVe Partie.
i/empire ottoman et le droit humain 575
but commun, dont nous reconnaissons nous-mêmes le caractère changeant.
Oui, le but commun de l'humanité change : xâvza fisc . Il n'existe pas de droit absolu, éternel, immuable. Mais ce qui existe dans nos consciences, c'est la tendance vers l'idéal, le sentiment qui nous oblige à nous rapprocher toujours davantage de la Trinité du Vrai, du Beau et du Bien. C'est ce sentiment qui nous permet de fixer notre conception de la justice pour un moment déterminé, qui nous permet de rejeter comme définitivement incompatibles avec notre conscience certaines formes de notre vie passée.
Ainsi, dans la conscience des peuples de l'Entente, nous voyons apparaître quelques catégories des droits de l'homme et de la nation qu'ils déclarent dorénavant inviolables, et qu'ils veulent protéger par leur force commune contre toute atteinte. C'est, pour chaque homme, le droit à la vie, à la liberté personnelle et de conscience, le droit à la propriété. C'est, pour chaque nation, le droit au libre développement de ses forces matérielles et de son génie individuel. Ces droits constituent le minimum juridique de notre temps, celui pour lequel combat l'Entente, et dont elle aspire à faire le fonds juridique de toute la communauté internationale.
Par contre, le but commun de l'humanité n'exige pas encore que chaque nationalité ait, en dehors du droit à la liberté matérielle et spirituelle, l'absolue liberté de son gouvernement. Comme les hommes, certaines nations trop jeunes ou trop inexpérimentées, doivent, pour leur propre bien, se trouver sous la tutelle, en attendant une émancipation légitime. D'autres doivent être placées sous cette tutelle pour leurs crimes. Et comme contre-partie, les Etats tuteurs qui ont failli à leur charge, en peuvent être dépossédés et recevoir de la Communauté internationale la punition que mérite leur forfait contre la nation pupille.
§ 8. Le sort qui attend l'Empire Ottoman après la victoire de l'Entente, et en application des principes par elle proclamés, a été défini, nettement et sans ambages, dans plusieurs déclarations solennelles. L'Entente veut « l'affranchissement des populations soumises à la sanglante tyrannie des Turcs » et « le rejet hors d'Europe de l'Empire Ottoman, décidément étranger à la civilisation occidentale ». (Note des Alliés au Président Wilson du 10 janvier 1917.) Elle se révolte, avec M. Sonnino, contre une « infâme tolérance ultérieure de l'extermination progressive des
576 EE SORT DE l/ EMPIRE OTTOMAN
Arméniens par les Turcs ». Elle déclare, par la bouche de M. IyEOYd George, que « jamais la Mésopotamie ne sera restituée à la tyrannie dévastatrice du Turc » et par celle de M. Bai,four, que « les intérêts de la paix, aussi bien que les aspirations des nationalités, exigent qu'on en finisse avec la domination turque sur les autres peuples ».
C'est eE démembrement de 1/ Etat- Vampire. Il résulte non seulement de ces déclarations précises, mais des buts généraux de l'Entente, que nous avons minutieusement analysés plus haut, et qui ne permettent pas que la nation turque reste « tutrice » des peuples arménien, arabe, grec, syrien. Cette « tutelle » a sombré à jamais sous le rire terrible de I,eoyd George, un rire rouge — dirait L,ëonid Andréyeff — qui a trouvé un écho libérateur dans le monde entier. I,e «trustée» turc sera déclaré déchu de ses droits usurpés, et si l'un ou l'autre des peuples affranchis a besoin d'une tutelle, elle sera confiée, selon les déclarations du ministre anglais, « à des mains plus compétentes et plus équitables, choisies par le congrès qui arrangera les affaires du monde ».
Ce verdict immuable de l'Entente est fondé sur la conscience juridique de tous les peuples, de tous les êtres humains dont ils sont composés. Plus de petits ou de grands massacres, plus d'esclavage, de tortures, de viols, de pillages ; l'avilissement des sentiments les plus nobles et les plus sacrés de l'homme ne sera plus érigé en politique de l'Etat ! Partout, sur le globe entier, après la victoire de l'Entente, le droit humain doit planter son étendard triomphant. Et l'Empire des ténèbres ottomanes, ennemi irréconciliable de ce droit, s'effondrera sous la force de son rayonnement.
Nous espérons fermement que le but radieux de l'Entente sera atteint, et qu'une ligue des nations libres et démocratiques décidera dorénavant des destinées du monde. C'est cette ligue qui décidera du degré d'indépendance de chacune des nations libérées de la tutelle turque. Mais même à supposer que la Iyigue des nations ne soit pas créée immédiatement, l'Entente victorieuse appliquera à la Turquie la théorie de l'intervention d'humanité.
Cette intervention a d'ailleurs été déjà appliquée tant de fois à l'Empire Ottoman, soit par la Russie, soit, par l'Europe entière, qu'on peut même parler d'un droit positif coutumier à cet égard. On ne saurait objecter que la Turquie n'a pas reconnu ce droit, car, dans le domaine du droit pénal, la loi ne requiert pas l'assen-
l'empire ottoman et le droit humain 577
timent d'un assassin ou, en général, d'un anarchiste pour le punir. Nous n'avons pas non plus à discuter la valeur des traités, car dernièrement la Porte elle-même, en dénonçant ceux de Paris et de Berlin, a reconnu avoir été sous une tutelle internationale. Et le Comité Union et Progrès motive l'entrée en guerre de la Turquie par le désir d'échapper à cette tutelle. Mais il ne saurait s'agir pour l'Entente victorieuse de rétablir sur l'Empire Ottoman une tutelle aussi illogique que celle qui a permis à Y Etat pupille turc de conserver sous sa propre garde, malgré sa diminutio capitis, d'autres nations, une tutelle aussi inefficace que celle qui a permis à l'Etat tuteur ottoman de massacrer ses pupilles arméniens en se jouant de ses propres tuteurs européens. Cette extraordinaire combinaison internationale de tutelles superposées a fait définitivement faillite. C'est dans le cas turc que l'intervention d'humanité doit être poussée à ses limites extrêmes et recevoir sa plus forte consécration.
Cette consécration ne saurait être autre que la destruction de l'Empire Ottoman. Tout notre ouvrage tend à cette conclusion.
En effet, nous avons vu, dans la première partie, comment la Jeune-Turquie a failli à sa mission régénératrice et est devenue un Etat plus incompatible avec le vrai but de la Communauté internationale que le despotisme d'ABD-UL-HAMiD. Faillite d'une irréparable gravité, car elle a démontré que ce n'était pas le Sultan Rouge seul, mais la nation entière, qui était imbue d'un sombre esprit d'intolérance et de fanatisme. Nous avons constaté, dans la seconde partie de notre œuvre, avec quelle facilité et quelle légèreté la Jeune-Turquie s'est laissé prendre dans les filets de l'Allemagne et est devenue sa complice dans toutes ses attaques contre les droits des nations. Nous avons vu, enfin, dans la troisième partie, ce que la Turquie, s'étant placée volontairement sous la protection allemande, a pu accomplir de crimes atroces, inouïs dans l'histoire, contre les droits les plus sacrés de l'homme et de la nation. Ces crimes doivent être punis, et leur répétition rendue impossible. Et contre cette répétition, il n'y a qu'une seule garantie : Delendum est imperium Ottomanorum !
§ 9. En prononçant ces paroles, nous ne voulons nullement dénier le droit de vie à la race turque, ni prêcher contre elle une
haine éternelle. Nous n'avons pas le préjugé des races 1. La science implacable a établi la fausseté des théories des Gobineau et des Houston Stewart Chamberlain, tendant à établir la supériorité absolue de certaines races sur les autres. Ainsi, les recherches qu'on a entreprises pour fonder l'inégalité sur la conformation du cerveau humain (dolichocéphales et brachycéphales) ont amené la science à de singulières constatations. « Elle a trouvé avant tout que la dolichocéphalie, si enviée et si recherchée, se rencontre surtout chez des peuplades sauvages et primitives2. » ...En admettant que ces évaluations anthropométriques soient absolument exactes et rigoureuses... on devrait mettre les Mordwa, les Tatars, les Votiaks au même niveau que les Français 3. Le poids du cerveau non plus ne peut servir de signe distinctif absolu des races, puisqu'il est établi qu'il peut évoluer sous l'influence de l'occupation 4. La taille, la couleur, tous les autres traits caractéristiques des races se développent sous l'influence de l'hérédité et de celle du milieu. « Le climat et la manière de vivre, dans leur compréhension la plus large, arrivent à contrebalancer jusqu'à l'influence héréditaire. Le crâne et toutes les autres parties de notre organisme subissent ainsi des changements essentiels et, tout en se modifiant, ils ne dépassent pourtant jamais la limite qui sépare l'homme des autres espèces animales 5. » La psychologie des peuples évolue avec le temps et le milieu, non moins que leur constitution organique. Et nous souscrivons aux belles paroles de M. Finot : « Le caractère d'un peuple n'est ainsi qu'un éternel devenir. Les qualités de notre âme et ses aspirations restent mobiles comme les nuages chassés par le vent. Elles naissent et se modifient sous l'influence de causes innombrables. Parler de la stabilité ou de la fatalité psychologique des peuples, c'est vouloir faire croire que les cercles décrits par une pierre qui tombe sur la surface de l'eau gardent leur forme éternellement. Il nous est impossible d'écrire rien de durable sur le fond changeant des races. Leur composition réelle nous échappe, tandis que leur évolution dans l'histoire, mélange incessant des unités ethniques, se rit de toutes les formules où nous prétendons l'enchaîner 6. »
1 Voir le beau livre de Jean Finot, Le préjugé des races ; et celui de NicoifAi, Die Biologie des Krieges, p. 234-247.
2 Finot, loc. cit., p. 107.
8 Finot, loc. cit., p. 109.
4 Loc. cit., p. 127.
* Loc. cit., p. 247.
* Loc. cit., p. 347.
l'empire ottoman et le droit humain 579
Il ne faut pas non plus perdre de vue qu'il n'existe pas de races absolument pures, que toutes sont le produit de croisements du sang. M. Finot cite les noms d'une cinquantaine de peuplades qui ont contribué à la formation du sang français 1. D'autre part, le savant allemand Nicoeai déclare qu'en Allemagne « tous les types européens s'entrechoquent comme dans un centre 2 », et plus loin : « La plus grande partie de l'Allemagne centrale est un peuple mélangé (Mischvolk 3) ». Inutile d'insister sur le fait que les Russes, les Italiens, les Anglais non plus ne sont guère des races pures. « Et plus on étudie les débuts des races sur terre, plus nous nous apercevons de l'impossibilité absolue d'éclaircir leurs origines 4. »
Nous nous rangeons donc à l'avis de M. Finot « qu'au lieu du terme race il faudrait se servir plutôt de celui de variété humaine... Envisagée à ce point de vue, une variété humaine serait un groupement d'individus liés par certains caractères permanents, et se distinguant par d'autres traits passagers des autres agglomérations humâmes. Les caractères permanents représenteraient, dans ce cas, les caractères communs à toute l'humanité : ceux qui sont passagers, les distinctions qui, n'étant que le produit des circonstances multiples, synthétisées par le milieu, n'ont qu'une existence temporaire 5. »
Il est évident que si l'on se place au point de vue de la théorie du milieu, il ne saurait être de races imperfectibles. En répondant négativement à la question de savoir « s'il y a des peuples condamnés à rester éternellement inférieurs aux autres », M. Finot invoque, pour sa démonstration, les énormes progrès que les nègres ont réalisés en Amérique malgré toutes les persécutions, ces nègres dans lesquels on voit le véritable type de l'humanité inférieure 6. Et le distingué auteur dit en terminant : « Une conclusion s'impose : il n'y a pas de races supérieures et inférieures, il n'y a que des races et des peuples vivant en dehors et en dedans de l'influence culturale. L'apparition de la civilisation et son évolution chez certains peuples blancs et sous une certaine latitude géographique n'est que l'effet des circonstances. Les Nègres, con-
1 P. ex. Aquitains, Vénètes, Helvètes, Vandales, Belges, Galates, Cimbres, Wisigoths, Burgondes, Francs, Saxons, Suèves, Phéniciens, Etrusques, Pelasges, etc., toc. cit., p. 402.
* Die Biologie des Krieges, p. 241.
* Nicolai, loc. cit., p. 243.
* Finot, loc. cit., p. 442.
* Finot, loc. cit., p. 91.
' Finot, loc. cit., p. 447-485.
sidérés à tort comme occupant à tout jamais un des plus bas échelons de l'humanité, en s'élevant au niveau des Blancs les plus civilisés, apportent par cela même un argument puissant en faveur de l'égalité des aptitudes humaines. lorsqu'on considère en outre les progrès accomplis par les Noirs américains pendant un siècle et quart, au milieu de difficultés presque insurmontables, il n'est pas exagéré d'affirmer que, sous l'influence des mêmes causes, les Nègres sauront, dans l'espace d'un ou deux siècles, acquérir, aux points de vue physiologique et intellectuel, le type ambiant du milieu américain *. »
I^e jugement absolument négatif que nous avons été obligé de prononcer sur la race turque ne saurait donc en rien affecter notre opinion sur sa perfectibilité. Nous n'avons jugé la nation turque que dans son passé et dans son présent. Mais nous ne voulons pas nier que les Turcs, aussi bien que les Nègres, ne puissent dans un avenir probablement assez lointain, il est vrai, perdre les traits distinctifs qui en font aujourd'hui, comme peuple, un grave danger pour l'humanité et sa civilisation.
§ 10. Une régénération turque est donc possible. Soit. Mais en attendant que le peuple turc se forge une âme neuve, le droit humain s'oppose absolument à ce qu'il fasse de nouvelles expériences sur les âmes d'autres nations. La régénération turque n'exige nullement le maintien de la tutelle de l'Empire Ottoman sur les Arméniens, les Grecs et les Arabes. Car l'exercice de la tyrannie déprave l'âme du tyran encore plus que la servitude ne dégrade l'âme de l'esclave. L,es Turcs ont trop longtemps vécu en bourreaux et en parasites. Qu'ils aillent donc dans l'Asie purement turque, qu'ils tâchent d'y créer un Etat turc franchement libéral, et dans ce nouveau milieu ils trouveront tôt ou tard le chemin de l'humanité.
Mais aujourd'hui, quels sont les droits de la race turque à la tutelle des peuples de l'Empire Ottoman ? Hussein Djahid Bey pourrait-il invoquer d'autres titres que la force, pour appeler les Turcs la race dominante — Milieti Hakimé ?
I,e rôle de cette race « dominante » nous semble plutôt tragique. Et cette tragédie du peuple turc consiste en ce que, depuis le jour de son apparition sur l'arène mondiale, il n'a rien fait pour légitimer son existence au point de vue de la civilisation. Il n'est
1 Loc. cit., p. 484 et 485.
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entré dans la vie des autres peuples qu'en répandant des torrents de sang et de larmes. Il ne s'est affirmé dans le monde que par la guerre et par les chaînes — les chaînes pour la race et pour la religion des autres peuples, les chaînes pour la pensée et pour la liberté de ses propres fils, les chaînes enfin pour la femme musulmane. Il n'a vécu que par l' esclavage. Ets'étant assuré la domination sur les vieilles races d'antique culture — Grecs, Arabes, Arméniens — s' étant érigé en maître des nations slaves, pleines de radieuses forces vitales, s' étant emparé de la ville divine, prédestinée à être le centre du monde, le peuple turc s'est figé dans une pose d'immobilité hiératique. Etreint de tous côtés par le réseau de la scolastique musulmane, il n'a pu dans aucun domaine de la pensée humaine faire jaillir les étincelles d'un génie créateur. Ayant emprunté sa religion à la nation arabe, dont l'esprit lui est complètement étranger, il n'a pu créer une Eglise nationale. La pauvre langue turque se refuse à servir de véhicule à la pensée scientifique, et puise dans l'océan de la littérature arabe presque tout son fonds de notions abstraites. Et bien qu'il se soit revêtu des vêtements somptueux de la pensée arabe, bien qu'il se soit paré des pierres précieuses enlevées au trésor de la poésie persane, le peuple turc n'a enfanté aucune grande idée nouvelle. Jamais le monde n'a surpris sur les lèvres turques de nouvelles mélodies ou chansons, jamais l'esprit turc ne l'a enrichi de nouvelles formes ou images. Le peuple turc n'a pas légué à la postérité un seul grand nom de poète, d'artiste, de sculpteur, de musicien, de savant que l'humanité puisse répéter avec joie et amour. Il n'a déposé aucune offrande sur les autels du Beau, du Vrai, du Bien. 77 a été un peuple stérile, un peuple — sans fruits. Sa mission historique était de détruire, et la destruction n'exige pas une âme. Mais une âme est nécessaire pour poser les fondements de la vie nationale, et c'est cette âme qui jusqu'ici a fait défaut à la Turquie. Les Jeunes- Turcs ont tâché à un certain moment de la lui donner. Mais hélas ! on n'a vu que trop tôt qu'ils en étaient eux-mêmes dépourvus.
§ 11. L'Allemagne des Treitschke, des Bernhardi et des Hindenbourg a ravi son sol à la noble nation belge. Mais l'âme belge, restée indomptable, éclaire aujourd'hui de son rayonnement l'univers entier, et Max est plus grand que Guillaume II. Les chevaliers serbes ont dû céder au nombre, mais leurs armoi-
ries brillent d'un éclat incomparable, et le calvaire du peuple serbe a révélé sa touchante grandeur. La Roumanie souffre le martyre, mais du fond de ses malheurs, tel un phénix qui renaît de ses cendres, le génie roumain s'est élevé à des hauteurs sublimes, annonciateur radieux du triomphe final.
1/ Allemagne n'a vaincu aucun de ses ennemis. Elle n'a vaincu que ses alliés.
C'est sur la Turquie que l'âme de la nouvelle Allemagne a remporté sa plus éclatante victoire. Certes, la Turquie était déjà suffisamment dépravée quand elle est tombée dans les bras allemands. Mais c'est l'Allemagne qui a complété son éducation. Non seulement elle tient aujourd'hui la Turquie par ses Goeben et ses Fai,kenhayn, mais elle l'a complètement gagnée à sa sinistre idéologie d'aujourd'hui, elle a affermi en elle le culte de la force brutale, elle a flatté tous ses plus bas instincts, inoculé au sang cruel des primitifs turcs le virus de la barbarie raffinée teutonne, et enfin elle a induit les Turcs à profaner ce qui jusqu'alors avait été sacré pour eux — la religion musulmane. Jamais une nation n'a été aussi humiliée par une autre que la Turquie par l'Allemagne...
Il y a dix-huit ans, l'auteur de ces lignes est arrivé en Turquie, pénétré des idées généreuses de son aima mater de Petrograd et des nobles traditions de l'Université de Paris. Son credo international était contenu alors dans les belles paroles du célèbre savant belge Laurent : Toutes les nations sont de Dieu. Chaque nation, pensait-il, a sa mission à remplir dans cet univers, chacune doit léguer son idée aux générations à venir, comme les Hellènes celle de la Beauté, et les Romains celle du Droit. Les nations peuvent commettre des fautes et des crimes comme les hommes. Mais à elles aussi sont applicables les grandes paroles de Dostoiewski, qu'il faut punir le criminel sans avilir l'homme. Le tribunal futur des nations doit punir les peuples coupables sans porter atteinte à leur individualité nationale, sans toucher à leur substance divine.
Nous avons parcouru la Macédoine par monts et vaux, pendant la domination turque, et tout ce que nous y avons vu a rempli notre cœur d'une haine profonde contre les tyrans et les assassins des chrétiens. Mais nous avons vu également qu'à côté des chrétiens, les Turcs eux-mêmes souffraient de la terreur hamidienne, et nous avons cru pouvoir attribuer la plus grande part de la responsabilité du régime au Sultan Rouge. C'est pourquoi, lorsque les Jeunes Turcs, d'un geste fier et audacieux, se sont
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débarrassés de ce joug honteux, lorsque les jeunes officiers turcs enthousiastes sont tombés dans les bras des partisans bulgares, lorsque la Turquie entière a été ébranlée par les cris de liberté et de fraternité — nous avons éprouvé une grande joie. Nous avons cru à la naissance d'une âme nationale turque, forte et généreuse. Nous avons pensé que le bonheur des races de l'Empire Ottoman serait dorénavant compatible avec celui du peuple turc. Il nous a semblé que ce peuple avait enfin entendu la voix du monde civilisé, prêt à le reconnaître comme membre de sa famille, à la seule condition qu'il consentît à vivre de par lui-même, sans se nourrir du sang des autres nations.
Nous écrivons en 1917, et nous nous demandons si Laurent, sur les ruines fumantes de Dinant ou de Louvain, aurait eu la force et le courage de répéter que toutes les nations sont de Dieu. Quant à nous, plus que jamais nous croyons à l'origine divine des âmes nationales, aujourd'hui que la lutte mondiale est engagée pour la libération de leur essor. Mais plus que jamais aussi, nous voyons combien cette source divine peut tarir, à quel point un peuple peut oublier Dieu. L'assassinat de Miss Caveel et du capitaine Fryatt, les cadavres arméniens et le torpillage de la Lusitania, le sac de Louvain, l'esclavage des Belges et des Français en Allemagne — sont là pour le prouver.
Dostoïevski a toujours raison, et on ne doit jamais, en aucun cas, toucher à la parcelle de vérité divine qui est au fond de chaque nation. Mais quand un peuple tâche d'étouffer en son cœur cette divine étincelle, quand il piétine la morale et le droit, les plus hauts messages de Dieu à l'humanité, quand il descend au-dessous des limites éthiques fixées pour son temps — le plus noble, le plus impérieux devoir de la Communauté internationale est de l'arrêter, de le ramener dans le sentier du Vrai, du Beau et du Bien, de lui rappeler qu'en se souillant, il souille l'image de Dieu, de le rendre enfin à lui-même. Et s'il est impossible d'arriver à cette purification autrement, il y faut employer la force. Et le peuple égaré, une fois réduit, doit restituer ce dont il s'est emparé indûment, il doit réparer les malheurs qu'il a causés, il doit présenter des garanties de conduite pour l'avenir. C'est pourquoi la lutte des peuples de l'Entente contre la coalition germano-turque est une guerre sainte qui triomphera de la guerre sainte du Califat de Berlin.
Le peuple turc a détruit l'Empire vermoulu de Byzance. C'était sa mission historique. Mais, sur les races conquises, il a
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établi un Empire plus féroce, plus cruel que celui de Byzance, et l'histoire inexorable lui dit aujourd'hui que le glas de ce règne a sonné. A deux tournants de sa vie des derniers temps, en 1908 et en 1914, l'Empire Ottoman aurait pu assurer son salut, mais le peuple turc n'a pas voulu entendre la voix de l'Humanité et du Droit, et s'est rangé du côté de l'Allemagne et de la Force. Sous l'ombre allemande, il s'est déshonoré pour des siècles à venir. Le peuple turc est jugé. Il perdra son Empire. Le Croissant Rouge ne croît plus, il diminue. Et nulle part, désormais, après cette terrible guerre justicière, la pleine lune turque ne jettera ses lueurs sinistres sur des peuples esclaves.