‹ Le sort de l'Empire ottomanChapitre 4 sur 43 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'héritage d'Àbd-ul-Hamid.

Le ii juillet 1908, les jeunes officiers turcs de l'armée de Macédoine mirent fin, presque sans effusion de sang, à l'une des plus sombres périodes de l'histoire ottomane. A Resna, à Okhrida, à Monastir, à Salonique, à Uskub, le canon tonnait en l'honneur du rétablissement de la Constitution. Les tchetniki (partisans) serbes, bulgares et grecs faisaient leur entrée solennelle dans les villes macédoniennes et fraternisaient avec les Turcs, auxquels, pendant des années, ils avaient fait une guerre sans trêve ni merci. Et à Constantinople, Abd-uvHamid — le Sultan Rouge — apposait de ses mains tremblantes son toughra * à l'iradé convoquant le parlement, iradé qui reconnaissait la nécessité de céder à la volonté du peuple afin d'éviter l'effusion du sang et l'intervention étrangère.

Dressons rapidement l'inventaire de la succession qu'ABD-UL- Hamid laissait à la Jeune Turquie, qui s'était levée contre lui.

A l'intérieur, le pays n'était que le fief en ruine d'un des plus grands despotes qu'ait jamais subis l'Orient. Depuis 1876, où Abd-ul-Hamid avait renvoyé les députés du premier Parlement ottoman, toute initiative privée ou publique était réprimée avec la plus violente cruauté. A l'instar du malheureux auteur de la Constitution, Midhat Pacha, des milliers de Turcs, et surtout de jeunes officiers, avaient payé de leur vie les convictions libérales qu'on leur attribuait à tort ou à raison. D'autres milliers pour-

1 Sceau.

I<E SORT DE Er'BMPIRE OTTOMAN 1

lissaient dans les prisons ou mouraient exilés dans des contrées malsaines, et cela, d'ordinaire, sur la foi de dénonciations fausses. 1/ espionnage {hafielik), à l'entretien duquel le Sultan affectait une grande partie du trésor national, était devenu une véritable institution publique, qu'il fallut, après la Constitution, abolir par iradé spécial (17 juillet 1908). Parents et enfants, élèves et professeurs, chefs et subordonnés s'espionnaient mutuellement au profit du Souverain. I^e redoutable virus pénétrait goutte à goutte dans la moelle du peuple turc et l'empoisonnait lentement, mais sûrement. On peut dire sans exagération que le mot «journal » (dénonciation) était le symbole de l'ère d'ABD-u^-HAMiD.

Tout le pouvoir réel était concentré entre les mains du Sultan. I,a Sublime Porte traînait une misérable existence à côté du Palais tout-puissant. C'est de ce Palais que dépendaient les nominations à toutes les charges importantes de l'Etat. Et cependant Abd-uitHamid, sans aucune confiance en ses créatures, intervenait à chaque moment dans la marche des affaires. L,a parole, l'ordre d'un Grand Vézir1 ou d'un Ministre étaient à chaque moment annulés par le contre-ordre d'un secrétaire du Palais. Valis et Ambassadeurs se trouvaient constamment dans l'obligation de désobéir aux prescriptions les plus formelles de leurs supérieurs directs. Bu haut de son nid de vautour, de Yildiz, le sinistre maniaque ceint du sabre d'Osman promenait ses yeux gonflés de sang sur son immense Empire, et d'un signe de sa frêle main lui infligeait les formidables secousses qu'il croyait nécessaires à sa sécurité personnelle ou au maintien de sa situation. Vivre et être sultan — voilà tout le programme politique de ce souverain européen fin du xixme siècle. C'est à ce programme qu'il sacrifiait tout — et le sang de ses sujets, qu'ils fussent musulmans ou non, et des lambeaux de plus en plus grands des territoires conquis par ses aïeux. Tremblant du matin au soir pour sa vie, cet homme extraordinaire a fait, pendant les trente-trois années de son règne, éprouver à tous ses sujets le sentiment qui constituait le fond de son être : la peur.

A l'ombre du trône impérial, les Sbires, grands et petits, soumettaient le malheureux pays à des corvées et tailles sans merci. Le gouvernement hamidien a été souvent caractérisé comme une vaste organisation pour la spoliation et le pillage.

1 Nous nous permettons d'écrire le mot Grand Vézir tel qu'il est prononcé et écrit eu turc.

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